Caligula : né en 12, mort en 41

Titre : Caius Caesar Augustus Germanicus (16 mars 37, 24 janvier 41 : 4 ans)

Nom

Caius Julius Caesar Germanicus. Il doit son surnom à une plaisanterie militaire: il lui vient en effet de la chaussure (Petite bottine ou sandale) qu'il portait dans le camp où il fut élevé dès l'âge de deux ans. Enfant, il accompagne sa mère (Agrippine) qui suivait souvent son père (Germanicus) dans les camps militaires; il est habillé en soldat, et ses bottines (la "caliga" dont le diminutif est "caligula") adaptées à ses petits pieds lui ont valu le surnom de "Caligula" (diminutif de caliga).

Naissance

Il naquit la veille des calendes de septembre (le 31 août) de l'an 12 à Antium (l'actuelle Anzio), à 40 kilomètres de Rome. Il est le dernier des neuf enfants que sa mère Agrippine donne à son père Germanicus. Deux d'entre eux moururent en bas âge, et un troisième au sortir de l'enfance. Les autres survécurent à leur père, à savoir trois filles, pour lesquelles il nourrit une vive affection (peut-être incestueuse), Agrippine, Drusilla et Livilla, nées dans trois années consécutives; et trois garçons, Néron, Drusus et Caius César (Caligula). Le sénat, sur les accusations de Tibère, déclara Néron et Drusus, ennemis publics et seront condamnés à mourir de faim.

Famille

Il appartient à la famille d'Auguste. Germanicus, père de Caligula, et fils de Drusus (le second fils de Livie) et d'Antonia, la plus jeune des filles d'Antoine, fut adopté par Tibère. En effet, Auguste força Tibère, bien qu'il ait lui-même des enfants, d'adopter son neveu Germanicus. Auguste reportait sur ce jeune homme l'affection qu'il avait eue pour Drusus, son père (et le frère de Tibère), et il voulait s'en faire au besoin une ressource et un appui contre son héritier (4 de J. C.). Sa beauté et sa modestie, font de lui une des personnalités les plus en vue du régime. Il exerça la questure cinq ans avant l'âge permis par les lois, et le consulat immédiatement après. Envoyé à l'armée de Germanie, il contint les légions qui, à la première nouvelle de la mort d'Auguste, refusaient obstinément de reconnaître Tibère pour empereur, et lui déféraient le commandement suprême (l'empire). Il vainquit l'ennemi et triompha. Nommé consul pour la seconde fois, avant d'entrer en charge, il fut chassé de Rome pour aller apaiser l'Orient. Germanicus se taille une belle réputation et devint une sorte de héros. Tibère supportait mal l'adoration que vouait le peuple à ce général prestigieux. Après avoir donné un roi à l'Arménie et réduit la Cappadoce en province romaine, il mourut à Antioche, à l'âge de trente-quatre ans, d'une maladie de langueur que l'on soupçonna être causée par le poison. On attribua sa mort à Tibère et aux manoeuvres de Cn. Pison, le gouverneur de la Syrie. Aussi, de retour à Rome, il fut sur le point d'être mis en pièces par le peuple, et fut condamné à la mort par le sénat. Tibère avait-t-il donné l'ordre à Pison, un de ses intimes, d'assassiner Germanicus?

Père

Caius Julius Caesar dit Germanicus (15 av. J.C., 19 ap. J.C.) est l'un des généraux les plus populaires de l'armée impériale. Membre de la famille impériale Julio-claudienne, il doit son surnom "Germanicus" pour ses victoires contre les Germains.

Mère

Agrippine (Agrippine l'Aînée; 14 av. J.C.- 33 ap. J.C.) est née du deuxième mariage de Julie, la fille d'Auguste, avec Agrippa. Elle suit Germanicus dans toutes ses campagnes militaires. Après la mort de son mari, elle doit faire front aux calomnies de Séjan, En 29, Agrippine et ses fils Néron Caesar et Drusus Julius Caesar, furent arrêtés sur les ordres de Tibère. Tibère exile Agrippine sur l'île de Pandataria où elle se laissera mourir de faim.

Portrait

Tibère
Caligula

Caius avait la taille haute, le teint très pâle, le corps mal fait, le cou et les jambes extrêmement grêles, les yeux enfoncés, les tempes creuses, le front large et menaçant, les cheveux rares, le sommet de la tête dégarni, le reste du corps velu. Aussi était-ce un crime capital de regarder d'en haut quand il passait, ou de prononcer le mot chèvre pour quelque raison que ce fût. Son visage était naturellement affreux et repoussant, et il le rendait plus horrible encore en s'étudiant devant son miroir à imprimer à sa physionomie tout ce qui pouvait inspirer la terreur et l'effroi. Il n'était sain ni de corps ni d'esprit. Epileptique dès son enfance, dans l'âge adulte il était quelquefois sujet à des défaillances subites au milieu de ses travaux; et alors il ne pouvait ni marcher, ni se tenir debout, ni revenir à lui, ni se soutenir. Il connaissait lui-même la maladie de son esprit, et plus d'une fois il avait songé à se retirer pour y porter remède. Il était surtout en proie à l'insomnie; car il ne dormait pas plus de trois heures par nuit; encore ne jouissait-il pas d'un repos complet. Son sommeil était troublé par de bizarres fantômes. Une fois entre autres, il rêva qu'il avait un entretien avec la mer. Aussi, la plus grande partie de la nuit, las de veiller ou d'être couché, tantôt il restait assis sur son lit, tantôt il parcourait de longs portiques, attendant et invoquant plusieurs fois le jour.

Enfance

Après l'arrestation de sa mère, Caligula vit chez sa grand-mère Antonia.

Son enfance est meurtrie par les accusations de complot contre Tibère à l'encontre de sa mère Agrippine et de ses frères Néron et Drusus. Leur mort, entre 31 et 33, a dû bouleverser Caligula.

Il prend garde de cacher ses émotions, ce qui lui vaut d'être encore en vie. A dix-huit ans, il part rejoindre Tibère à Capri. L'empereur l'adoptera comme successeur.

Formation

D'après Suétone, il accompagna son père dans l'expédition de Syrie. A son retour, il demeura chez sa mère; et, lorsqu'elle fut exilée, il vécut auprès de sa bisaïeule Livia Augusta. Quoique à la mort de celle-ci, il portât encore la robe prétexte, il en fit l'éloge funèbre à la tribune aux harangues. Puis il se rendit auprès de son aïeule Antonia. A vingt et un ans, il fut appelé à Capri par Tibère, et dans un même jour il prit la toge et se fit raser la barbe, sans recevoir aucun des honneurs qui avaient accompagné ses frères à leur entrée dans le monde. Il n'y eut sorte de pièges qu'on ne lui tendît pour lui arracher des plaintes; mais il ne s'y laissa jamais prendre. Il ne parut pas s'apercevoir du malheur des siens, comme s'il ne leur fut jamais rien arrivé, et dévorait ses propres affronts avec une dissimulation incroyable. Sa complaisance pour Tibère et pour ceux qui l'entouraient était telle, que l'on a dit de lui, avec raison, qu'il n'y avait point eu de meilleur valet ni de plus méchant maître. Toutefois, dès ce temps-là même, il ne pouvait cacher ses inclinations basses et cruelles. Il assistait avec une curiosité extrême aux supplices des condamnés. La nuit, il courait les tavernes et les mauvais lieux, enveloppé d'un long manteau, et la tête cachée sous de faux cheveux. Il était passionné pour la danse et le chant du théâtre. Tibère ne contrariait pas trop ces goûts, espérant qu'ils pourraient adoucir son caractère farouche. Le subtil vieillard le connaissait à fond, et quelquefois il disait tout haut: "Caius ne vit que pour ma perte et pour celle de tous. J'élève une hydre pour le peuple romain, et un Phaéton pour l'univers."

Mariage

En 33, Caligula épouse Junia Claudilla qui meurt en couche en 36.

Une fois empereur, il enlève successivement à leurs maris deux matrones qu'il épousa pour les répudier aussitôt et les condamner à l'exil. Ennia Naevia à Macron, le chef de sa garde prétorienne qui a remplacé Séjan et Livia Orestilla à Caius Calpurnius Pison qui se suicide après être accusé d'avoir empoisonné Germanicus. Caligula n'hésite pas à se présenter en pleine cérémonie de mariage (à la fin de 37) pour la prendre lui-même comme épouse. Au bout de deux mois, il se défait d'elle et, un an plus tard, Loliia Paulina au consul Memmius... Sa dernière conquête, Césonia (Caesonia), de plusieurs années de plus que lui (été 39), sut mieux le fixer, mais au prix de quelles terreurs? Il voulait, lui disait- il, la faire mettre à la torture afin de savoir pourquoi il l'aimait tant; ou bien encore : "que je fasse un signe, et cette chère tête tombera." Il se plaisait à renouveler avec ses amis ces plaisanteries cruelles. Le mois suivant naquit une fille, appelée Julia Drusilla en mémoire de la soeur de Caligula.

Dies imperii : 16 mars 37

Règne

Tibère avait donné sa succession à son propre petit-fils Gemellus et à Caligula, qui se fit seul reconnaître par le Sénat en l'an 37.

Macron, le chef de la garde prétorienne, veille au grain et verrouille l'accession au pouvoir de Caligula après la mort de Tibère, le 16 mars 37. Il donne de fortes sommes au peuple de Rome et octroie une importante gratification à la garde prétorienne.

Le nouvel empereur s'engage à gouverner avec le sénat, proclame une amnistie générale. Il défend les accusations de lèse-majesté, rappelle les bannis, ouvre les prisons et relève de la sentence qui les frappait ces autres condamnés d'Auguste et de Tibère, les livres de Labiénus, de Crémutius Cordus et de Sévérus : "Qu'on les lise", dit-il, "je suis intéressé plus que personne à ce que la postérité sache tout".

Il rend de grands honneurs à la mémoire de sa mère (Agrippine) et de ses deux frères. Il s'embarque pour les îles Ponziane afin de rapporter les cendres de sa mère et de son frère qu'il veut faire inhumer dans le Mausolée d'Auguste. Il décerne à son aïeule Antonia les honneurs que Livie avait eus; à ses soeurs, les prérogatives des Vestales; à son oncle Claude, le consulat.

Il adopte Gémellus et lui confère le titre de Prince de la jeunesse. Le peuple a des largesses, les soldats des gratifications qui porteront au double les legs de Tibère. En même temps l'impôt odieux sur la vente des marchandises est supprimé pour l'Italie. Les magistrats rentrent dans le plein exercice de leurs droits, sans qu'on puisse en appeler au prince de leurs sentences; et les comices d'élection sont rétablis; seulement il ne se trouve plus ni candidats, ni électeurs. Enfin, quand il prend possession du consulat, il prononce dans la curie un discours rempli de si magnifiques promesses, que le sénat, pour lier le prince par ses propres paroles, ordonne que chaque année il serait fait une lecture solennelle de la harangue impériale. Le Sénat lui décerne un bouclier honorifique en or, que, tous les ans, les collèges des pontifes devaient porter au Capitole, suivis du sénat et de la jeune noblesse qui chantait des hymnes à sa louange.

Avec ce digne fils de Germanicus, le plaisir et la liberté rentrent donc dans la ville; les âmes comprimées se relèvent, et toutes les voix, naguère muettes, éclatent en joyeuses acclamations. Ce n'était plus que fêtes, jeux et spectacles: l'âge d'or d'Auguste était revenu; n'avait-on pas mieux que la liberté? Un jeune empereur qui donnait tout à tous. L'encens fumait sans relâche sur les autels où la foule vêtue de blanc, couronnée de fleurs, accourait chaque jour remercier les dieux d'avoir accordé un tel prince à la terre : en trois mois on immola cent soixante mille animaux, et le sénat, pour ne pas demeurer en reste avec le favori du peuple, décréta que le jour de son avènement serait célébré comme l'anniversaire d'une nouvelle fondation de Rome.

En octobre 37, Caligula tombe, six mois durant, gravement malade. Chaque nuit le peuple assiège son palais pour avoir des nouvelles; il y en a qui offriront leur vie aux dieux en échange de la sienne !

La maladie provenait d'excès honteux. "Caius", dit Philon, qui le vit à Rome, "changea sa première manière de vivre, laquelle, du temps de Tibère, avait été plus sobre, et conséquemment plus salubre, en une plus somptueuse et délicieuse; car on ne parlait lors que de boire force vin tout pur, manger force viandes, et encore que le ventre fût plein et appesanti de tant de choses, la gloutonnerie pourtant n'était assouvie. Les bains suivaient, puis hors temps et saison, vomissements et de rechef tout incontinent l'ivrognerie et gourmandise sa compagne, et paillardise avec enfants et femmes, et autres vices semblables qui détruisent l'âme et le corps." Pour Caius, le corps se tira de la crise, mais non l'esprit. Ce mal inconnu semble avoir développé en lui une sorte de folie furieuse; il se releva tel qu'on prétend que Tibère l'avait deviné. "Je le laisse vivre", aurait dit le pénétrant vieillard, "mais ce sera pour son malheur et pour celui du monde." D'après Suétone, il ne dort pas plus de trois heures par nuit, d'un sommeil troublé par de terribles cauchemars. Au lieu de dormir, il erre sous les colonnades du palais, appelant l'aube et la lumière du jour.

La tyrannie

Durant sa maladie, il institue sa soeur Drusilla héritière de tous ses biens et de l'empire; quelque temps après il l'épouse et, quand elle meurt, il en fait une divinité (le 10 juin 38). Puis, il annonce une période de deuil public et quitte Rome. Gémellus l'inquiète, il le tue. La vertueuse Antonia lui adressait quelques reproches, il l'empoisonne ou la réduit à s'ôter la vie. Macron avait été son confident, son protecteur, sous Tibère, et la femme de ce favori avait oublié pour lui ses devoirs, il les fait mourir tous les deux. Silanus, son beau-père, eut le même sort. Ses deux soeurs, après avoir été les jouets de ses caprices honteux et cruels, seront chassées de son palais et reléguées dans des îles désertes. Les exilés, à qui la loi laissait leur fortune et les règlements impériaux, lui paraissaient mener une vie trop douce; il les fait tuer, de sorte qu'il ne se trouve pas une grande famille romaine qui ne soit dans le deuil. Un des droits les plus chers aux citoyens était de ne pouvoir jamais subir une punition corporelle. Un questeur fut battu de verges, des sénateurs furent mis à la question.

Il se plaît à épouvanter ses femmes, ses favoris, tous ceux qui l'approchent : "Qu'on me haïsse, pourvu qu'on me craigne," répète-t-il sans cesse. Il a la monomanie de la force, et il s'étudie devant un miroir à prendre des airs terribles. Il ne veut ni conseillers, ni ministres, et, par ostentation de puissance, il provoque les peuples, les corps, les individus, sans songer que les Germains qu'il fait mine d'attaquer peuvent lui répondre par une guerre dangereuse; les Juifs, dont il outrage les croyances, par une révolte; la plèbe de Rome, soumise à l'impôt, par une émeute; le sénat, menacé, par des conspirations; et Chéréas (Chaerea), qu'il insulte, par un coup de poignard. Au début de l'an 39, Caligula prononce un discours saisissant, où il accuse les sénateurs de complicité dans les exécutions du règne de Tibère, celles de sa mère et de ses frères comprises. Les premiers troubles sérieux se produisent en septembre, lorsqu'il destitue les deux consuls. Au milieu d'un festin, il se prend tout à coup à rire; les consuls veulent connaître la joyeuse pensée qui égaye l'empereur : "C'est que je songe", leur répond-il, "que je puis d'un mot vous faire étrangler tous les deux." Cette idée de l'omnipotence impériale est toute sa politique, et, avec la ténacité du maniaque, il la pousse à ses dernières conséquences : il se fait dieu sur la terre et croit lui-même à sa divinité. "J'ai droit", dit il, "sur tout et sur tous : Omnia milii et in omnes licere".

Il était fou assurément lorsque, assis entre les statues de Castor et de Pollux, il se faisait publiquement adorer sur la grande place de Rome; lorsqu'il prenait successivement le costume et le nom de tous les dieux, qu'il allait s'entretenir au Capitole avec son frère Jupiter, quelquefois le menaçant, le défiant : "Tue-moi", lui criait-il, "sinon je te tue" ou que durant l'orage il répondait aux éclats de la foudre par des pierres qu'une machine lançait contre la nue, avec de sourds grondements qui voulaient imiter le bruit du tonnerre. Les sanctuaires les plus vénérés furent profanés. Il commanda qu'on lui amenât d'Olympie le Jupiter de Phidias et qu'on érigeât sa propre image à Jérusalem, ce qui était pour les Juifs la plus cruelle des insultes. Auguste et Tibère laissaient les Grecs d'Asie leur élever des temples, Caius s'en fit bâtir à Rome même et institua en son honneur des sacrifices et des prêtres : sacerdoce étrange, car il avait nommé son cheval Incitatus un des nouveaux pontifes; il est vrai qu'il voulait aussi le faire consul. C'était une manière d'outrager la vieille magistrature républicaine. Incitatus est pourvue d'une mangeoire en ivoire. Il possède des couvertures de pourpre et un collier de pierres précieuses. Les invités sont conviés à dîner en son nom et lui-même est accueilli à la table de l'empereur qui lui sert de l'orge en or.

Que dire des profusions insensées, de ses soupers coûtant dix millions de sesterces, de ses constructions impossibles, de ses villas flottantes, navires décorés de pourpre, d'or et de pierreries, portant des arbres, des vignes, des jardins, des portiques; et de ce pont jeté sur la mer entre Baïa et Pouzzole, long de 3600 pas, couvert d'une chaussée comme la voie Appienne? Il y passa à cheval, armé de toutes pièces, les troupes suivant, enseignes déployées, car on battait un ennemi, Neptune. Le lendemain course de chars, l'empereur en tête, dans le costume des cochers du cirque. Puis une fête splendide la nuit aux flambeaux, et, pour dernier passe-temps, les convives jetés au hasard dans la mer. En moins de deux ans il eut vidé l'immense épargne de Tibère; des condamnations la remplirent. Une des victimes était moins riche qu'il ne croyait: "Celui-là m'a trompé", dit-il, "il pouvait vivre." Il voulait qu'une part lui fût assurée dans les testaments. Mais si le testateur le faisait trop attendre, pour qu'il se hâtât, il lui envoyait du poison. Cependant il n'aimait pas que la mort arrivât vite et faisait tuer ses victimes à petits coups : "Frappe", disait-il au bourreau, "de façon qu'on se sente mourir."

Il est méchant, mais de plus il est envieux. Toute gloire l'importune, et il voudrait maintenant supprimer l'histoire comme il supprime ceux qui le gênent. Il fit abattre les statues des hommes illustres qu'Auguste avait érigées dans le champ de Mars; il proscrivit les poèmes d'Homère, et voulut chasser Tite-Live des bibliothèques, comme infidèle et mauvais historien. La science des jurisconsultes lui semblait inutile : il répétait souvent qu'il ferait en sorte que l'on n'aurait à consulter personne, excepté lui. Les souvenirs de famille ne sont pas plus respectés; il interdit aux plus nobles Romains les distinctions de leur lignée : à Torquatus le collier, à Cincinnatus la chevelure bouclée, à Cn. Pompée le surnom de Grand.

Cupidité

Les dépenses colossales du début de règne ont vite eu raison de l'énorme héritage de 3000 millions de sesterces légué par Tibère.

Des impôts de toutes sortes furent établis : deux et demi pour cent sur toutes les sommes en litige devant les tribunaux de l'empire; droit sur les portefaix, sur les courtisanes, même, ce qui était plus grave, sur les denrées alimentaires mises en vente dans Rome. Il aurait ouvert une maison close dans une aile du palais impérial pour renflouer les caisses... On les levait avant même qu'ils eussent été promulgués; et comme on se plaignit, il fit afficher son décret si haut et en si petits caractères qu'on ne put le lire, ce qui permit de trouver beaucoup de gens coupables de contraventions. Aussi le peuple et l'empereur, si bien d'accord aux premiers jours, finirent par ne plus s'entendre; l'un murmura, l'autre sévit. Un jour au théâtre les soldats chargèrent l'assistance; une autre fois on manquait de condamnés pour les bêtes, il leur fit jeter des spectateurs.

Dans l'intervalle de ces travaux militaires qui le retinrent deux années en Gaule pour le malheur de ce pays, il vivait au milieu des fêtes et des supplices, mêlant les unes aux autres; car il avait toujours un bourreau sous la main pour donner la question pendant qu'il était à table ou exécuter au milieu de l'orgie quelque pauvre diable coupable d'être riche. Tous les dix jours, il "apurait ses comptes," c'est-à-dire qu'il dressait périodiquement des listes de proscrits dont la fortune lui était nécessaire. On lui apportait les rôles de la province, et il marquait pour la mort, au fur et à mesure de ses besoins, les plus forts contribuables.

A Lyon, une autre fantaisie lui vint : il vendit la garde-robe du palais impérial et les meubles de sa villa. Il mettait lui-même aux enchères et il fallait payer, non la valeur de l'objet, mais les souvenirs qui s'y rattachaient, surtout la qualité du vendeur. "Ceci", disait-il, "a appartenu à Germanicus, mon père; ce vase est égyptien, il était à mon aïeul Antoine; le divin Auguste portait ce vieux manteau à la journée d'Actium;" et les écus d'or tombaient dans la main du fripier impérial. Toutes les nippes de César, toute la défroque des demi-dieux de Rome y passa.

Les dépenses pèsent dans la balance. Suétone dira de lui "qu'il dévora, en moins d'une année, des énormes sommes et tout ce fameux trésor de Tibère, qui s'élevait à deux milliards sept cents millions de sesterces. Ensuite, épuisé et sans ressources, il se tourna vers la rapine, inventant les formes les plus diverses et les plus ingénieuses de chicanes, d'enchères et d'impôts..."

L'expédition en Germanie

Son règne n'est marqué que par une démonstration de force sur le Rhin, en 39 et une autre, la même année, sur la côte des Morins, contre les Bretons et par une seule annexion, celle de la Maurétanie, en 40.

"Ce prince, qui semblait n'être au monde", dit Sénèque, "que pour montrer ce que peuvent les plus grands vices dans la plus haute fortune," ambitionna cependant la gloire militaire. Le premier problème réside dans la mauvaise discipline de l'armée du Rhin et l'incompétence de Cornelius Lentulus Gaetulicus, le commandant de la région. Accusé de trahison, Gaetulicus est exécuté le 18 octobre 39. Le futur empereur Galba est nommé commandant de la Germanie supérieure en remplacement de Gaetulicus.

En l'an 39 Caligula partit subitement de Rome pour les bords du Rhin, y fit de grands préparatifs, et traversa même le fleuve. Mais sur la fausse nouvelle que l'ennemi approchait, il se jeta en bas de son char, courut à cheval regagner le pont, et comme il était encombré par les bagages, se fit passer de main en main par-dessus les têtes, afin d'arriver plus tôt sur la rive gauche. Il ne pouvait pourtant se dissimuler que ce n'était pas ainsi que César combattait. Pour effacer le souvenir de cette panique, il imagina une autre campagne. Pendant un festin, on lui annonce que les Germains se sont montrés, il quitte héroïquement la table, court à l'ennemi, et revient le soir avec des prisonniers. C'étaient des soldats de sa garde germaine qu'il avait fait cacher dans un bois voisin. Puis il écrivit au sénat, gourmandant sa paresse, lui reprochant ses plaisirs, pendant que le prince s'exposait pour Rome aux fatigues et aux dangers. De vrais Germains cependant firent une excursion en Gaule, Galba les repoussa, et l'empereur eut cette fois assez de lucidité d'esprit, peut-être de peur, pour l'en récompenser au lieu de l'en punir. Un chef breton s'étant réfugié près de lui, il décida aussitôt une grande expédition dans l'île (40). On dit que les légions arrivées à Boulogne se rangèrent en bataille le long de la rive; que Caligula, monté sur sa flotte, s'avança en mer, puis que, virant de bord, il redescendit au rivage, s'assit sur un trône et fit sonner par toutes les trompettes de l'armée l'ordre de l'attaque. Les légionnaires cherchent l'ennemi, Caligula leur montre la mer, et leur fait ramasser les coquillages de la côte. C'étaient les dépouilles de l'Océan qu'il réservait pour le palais impérial et pour le Capitole. Il s'était déjà fait proclamer sept fois imperator, mais il ne fallait pas moins qu'un triomphe magnifique pour récompenser de si glorieux travaux.

La mort de Caligula

Durant près de quatre années, personne dans le peuple, l'armée ou les provinces ne protesta contre ces saturnales du pouvoir. Tout l'empire regardait étonné, stupéfait, cette grande extravagance. Cependant, lorsque Caius revint de la Gaule à Rome avec des menaces pour les sénateurs qu'il refusa de laisser accourir à sa rencontre, pour le peuple même, à qui il souhaitait de n'avoir qu'une tête afin qu'il pût l'abattre d'un coup, des conspirations se formèrent contre ce furieux "que la nature avait enfanté pour l'opprobre et la ruine du genre humain." (Sén., Cons. ad Pol). Deux de ces complots furent découverts dans laquelle sont impliquées les deux soeurs survivants de Caligula, Agrippina et Livilla. Marcus Aemilius Lepidus, ex-mari de Drusilla, constitue le troisième complice. Lépide est exécuté, tandis que les soeurs sont emprisonnées sur les petites îles Ponziane, au large de la côte italienne. Des sénateurs sont exécutés. Le troisième réussit. Cassius Chéréas (Chaerea) et Cornelius Sabinus, officiers de la garde prétorienne, mais, derrière eux, il y a leur chef Arrecinus Clemens et le puissant officier du palais, Callistus.

Le tribun des prétoriens, Chéréas (Chaerea), qu'il traitait de lâche et d'efféminé, réclama le droit de frapper le premier coup. Le 24 janvier 41, assistant aux jeux palatins, Caligula quitta un instant sa place pour aller se restaurer avant que ne commence un spectacle qui a pour sujet les Enfers. Chéréas suivit le prince avec plusieurs conjurés, sous prétexte de lui demander le mot d'ordre, dans une galerie écartée du palais qui conduisait au théâtre et le frappa de son épée. Caligula voulut fuir, mais il tomba et fut aussitôt percé de trente coups. L'épouse de Caius, Césonia, périt en même temps que lui, sous le glaive d'un centurion, et sa fille fut écrasée contre un mur. Son corps fut porté secrètement dans les jardins de Lamia, brûlé à demi sur un bûcher fait à la hâte, puis enterré et recouvert de gazon. Quand ses soeurs revinrent de leur exil, elles l'exhumèrent, le brûlèrent et déposèrent les cendres dans le Mausolée d'Auguste.

Quand l'incroyable nouvelle circule dans la ville, personne ne lui accorde de crédit. On murmure : c'est la chèvre qui fait circuler ce bruit pour éprouver notre fidélité et nous achever ensuite.

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