Claude : né en 10 av. J.C., mort en 54

Titre : Tiberius Claudius Caesar Augustus Germanicus (24 janvier 41, 13 octobre 54 : 14 ans)

Nom

Tiberius Claudius Nero Drusus.

Naissance

1 août de l'an 10 av. J.C. à Lyon (Lugdunum), le jour même où, pour la première fois, on y avait consacré un autel à Auguste.

Famille

Père

Drusus Decimus Nero (38 av. J.C.-9 av. J.C.). Il est le second fils de Livie (Livia Drusilla), et de Tiberius Claudius Nero, et sera adopté plus tard par Auguste. Il est le frère du second empereur romain Tibère. Il naquit le 14 janvier 38, trois jours avant que sa mère Livie, épouse Octave, le futur empereur Auguste.

Auguste fait entrer Drusus dans sa famille en lui offrant pour épouse Antonia la Jeune, sa nièce. Il lui confiera de très grandes missions militaires et stratégiques. Il fut le premier des généraux romains qui navigua sur la mer du Nord. L'ovation et les ornements du triomphe furent les récompenses de ses exploits. Il fut fait consul au sortir de sa préture. Il reprit son expédition en Germanie, atteint d'abord la Weser, puis, en 9 av. J.C., l'Elbe. Il meurt, la même année, des suites d'une chute de cheval. Le sénat lui décerna le nom de Germanicus, à lui et à ses descendants. Drusus avait eu beaucoup d'enfants; mais trois seulement lui survécurent, Germanicus, Livilla et Claude.

Mère

Antonia la Jeune (36 av. J.C.-38 ap. J.C.), est la fille de Marc-Antoine et d'Octavie, la soeur d'Auguste. Claude est son troisième enfant après Germanicus et Livilla. Celle-ci épousera le fils de Tibère, Drusus, et se rendra complice de son assassinat.

A la mort de Drusus, Antonia vivra seule jusqu'à sa mort. C'est elle qui avertira l'empereur Tibère, son beau-frère, du complot de Séjan.

Enfance

D'après Suétone, "...Abandonné par son père dans son enfance, il la passa tout entière, dans des maladies diverses qui le rendirent si faible de corps et d'esprit, que, parvenu à l'âge de remplir des fonctions, on le regarda comme incapable de tout emploi public ou privé. Longtemps encore, après qu'il fut sorti de tutelle, il fut confié à la garde d'autrui. Sa mère Antonia l'appelait une ombre d'homme, un avorton, une ébauche de la nature; et, lorsqu'elle voulait parler d'un imbécile, elle disait: "Il est plus bête que mon fils Claude". Alors, renonçant à toute ambition, Claude s'abandonna à l'oisiveté, et vécut caché tantôt dans ses jardins ou dans sa villa suburbaine, tantôt dans sa retraite de Campanie. La société des hommes les plus abjects ajouta à sa bêtise habituelle la passion dégradante pour l'ivrognerie et les jeux de hasard".

Les honneurs

Auguste, en mourant, lui fit un legs de deux millions de sesterces. De plus il le recommanda nommément, parmi ses autres parents, aux armées, au sénat et au peuple romain. Enfin, sous Caius (Caligula), son neveu, fils de son frère, qui, dans les commencements de son règne, cherchait à se concilier l'estime par toutes sortes de complaisances, il parvint aux honneurs et fut son collègue au consulat pendant deux mois.

Portrait

Tibère
Claude

D'après Suétone, "Sa taille était élancée, mais sans maigreur. Ses cheveux blancs ajoutaient à la beauté de sa figure. Il avait le cou bien plein. Lorsqu'il marchait, ses genoux chancelaient, ses jambes ont toujours de la peine à le porter; et, soit qu'il plaisantât, soit qu'il fût sérieux, il avait mille ridicules, un rire affreux, une colère plus hideuse encore, qui faisait écumer sa bouche toute grande ouverte en humectant ses narines; un bégaiement continuel et un tremblement de tête qui redoublaient à la moindre affaire; il n'arrive toujours pas à aligner deux mots sans bafouiller, sans bégayer. Sa santé fut mauvaise jusqu'à son avènement au trône, et florissante depuis ce moment. Il éprouvait pourtant des douleurs d'estomac, quelquefois si violentes, qu'il eut, à ce qu'il dit lui-même, des idées de suicide".

Il donnait fréquemment d'amples festins, et presque toujours dans de vastes espaces découverts, afin de pouvoir réunir jusqu'à six cents convives à la fois. On prétend qu'il avait projeté un édit par lequel il permettait de lâcher des vents à table, parce qu'il s'était aperçu qu'un de ses convives avait été incommodé pour s'être retenu par respect. Il était toujours disposé à manger et à boire, en quelque temps et en quelque lieu que ce fût. Un jour qu'il rendait la justice dans le Forum d'Auguste, il fut frappé du fumet d'un repas qu'on apprêtait pour les Saliens dans le temple de Mars qui était près de là. Aussitôt il quitta son tribunal, monta chez ces prêtres, et se mit à table avec eux. Jamais il ne sortit d'un repas sans s'être chargé de mets et de vins. Il se couchait ensuite sur le dos, la bouche béante, et, pendant son sommeil, on lui introduisait une plume dans la gorge pour dégager son estomac. Il dormait fort peu, et s'éveillait d'ordinaire avant minuit. Aussi le sommeil le reprenait-il quelquefois pendant le jour lorsqu'il était sur son tribunal, et les avocats, en élevant exprès la voix, avaient de la peine à le réveiller. Il porta l'amour des femmes jusqu'à l'excès. Passionné pour les jeux de hasard, il publia un ouvrage sur ce sujet. Il jouait même en voyage, sa voiture étant arrangée de façon que le mouvement ne brouillât pas le jeu sur la table. Il écrit des livres sur l'histoire étrusque et carthaginoise et une autobiographie. Il donna des marques d'un naturel féroce et sanguinaire dans les petites choses comme dans les grandes. Il assistait à la torture et à l'exécution des parricides. Il voulut voir à Tibur un supplice suivant l'ancienne coutume. Déjà les coupables étaient attachés au poteau; mais le bourreau était absent : il attendit jusqu'au soir qu'on l'eût fait venir de Rome. Dans tous les spectacles de gladiateurs, donnés par lui ou par d'autres, il faisait égorger ceux qui tombaient, même par hasard, surtout ceux qu'on appelait rétiaires, pour examiner leur visage expirant. Il avait tant de plaisir à voir les bestiaires, surtout ceux qui paraissaient à midi, qu'il se rendait à l'amphithéâtre dès le point du jour, et qu'à midi, il restait assis pendant que le peuple allait dîner. Outre les bestiaires, il faisait combattre, sur le prétexte le plus léger et le plus imprévu, des ouvriers et des gens de service, ou des employés, pour peu qu'une machine ou un ressort eût manqué son effet.

Il ne veut pas subir le même sort que Caligula en prennant de multiples précautions. Nul ne fut plus peureux et plus méfiant que lui. Dans les premiers jours de son règne, il n'osa jamais s'aventurer dans un repas sans être entouré de gardes armés de lances, et sans avoir des soldats pour le servir. Il ne visitait point un malade sans qu'on eût auparavant exploré la chambre, examiné les matelas et secoué les couvertures. Dans la suite il eut toujours auprès de lui des esclaves chargés de fouiller avec une extrême rigueur tous ceux qui l'approchaient. Il fut tellement effrayé de quelques complots qu'on lui avait dénoncés à la légère, qu'il fut sur le point d'abdiquer. Il s'abstint même longtemps de paraître en public. Les soupçons les plus légers, les indices les plus futiles éveillaient chez lui de vives inquiétudes qui le poussaient à pourvoir à sa sûreté et à faire éclater sa vengeance. Loin de garder le silence sur son imbécillité, il prétendit prouver dans quelques discours, que ce n'était qu'une feinte qu'il avait cru nécessaire sous le règne de Caius pour échapper à ce prince et parvenir à ses fins. Mais il ne persuada personne. Toutes les fois qu'il s'endormait après le repas, les convives lui jetaient des noyaux d'olives et de dattes, les bouffons se faisaient un jeu de le réveiller avec une férule ou un fouet. C'est ainsi qu'il passa la plus grande partie de sa vie, lorsqu'un événement tout à fait extraordinaire le fit arriver à l'empire, dans la cinquantième année de son âge.

Mariage

Claude épouse d'abord en première noce Aemilia Lepida (9-24), l'arrière-petite-fille d'Auguste, en 9 quand il a 18 ans. Ils ont un fils qui meurt en bas-âge et une fille qu'il soupçonne d'être le fruit d'un adultère. Il divorcera en 24 pour adultère.

Il épouse ensuite Plautia AElia (28-31) dont ils ont une fille.

Il divorcera de même de Plautia Paetina en 31 pour épouser Messaline (38-48), la fille de Marcus Valerius Messalia et Domitia Lepida. Ils auront deux enfants, Octavie née en 40 et Britannicus né en 41.

En quatrième noces, il épouse sa nièce Agrippine la Jeune en 49 (49-54). Elle a un fils, Néron, qu'elle marie à Octavie, la fille de Claude et de Messaline.

L'ombre de la peur

L'un des premiers gestes de l'empereur est d'envoyer au supplice les assassins de Caligula. Cassius Chaerea (Chéréas), le meneur, est exécuté. Quelques-uns de ses complices périssent avec lui. Un d'eux, Sabinus, que Claude voulait s'associer, refusa la vie; il se jeta sur son épée avec tant de violence que la poignée de l'arme entra dans la blessure.

L'assassinat de Caligula représentait ainsi un terrible avertissement; en conséquence, il prendra des précautions sans fin pour ne pas subir le même sort.

Il débuta sagement. Après s'être fait donner par le sénat la plupart des titres qu'avaient eus ses prédécesseurs, il proclama une amnistie générale. Il sut que Galba, en Gaule, avait été sollicité pour prendre l'empire : il le mit au nombre de ses meilleurs amis; on a vu qu'il avait voulu sauver Sabinus. Il cassa tous les actes de Caligula, mais fit jurer l'observation des lois d'Auguste. Il abolit les nouveaux impôts, rappela les bannis, rendit les biens injustement confisqués et restitua aux villes les statues que Caïus (Caligula) leur avait enlevées. Il interdit l'action de lèse-majesté et livra à leurs maîtres ou fit combattre dans l'arène les esclaves qui avaient servi de délateurs. Ainsi, il visitait ses amis malades avec une nombreuse et bruyante escorte; il se levait devant les magistrats, sollicitait les consuls, le sénat, comme s'il n'eût compté que sur leur faveur, et les Pères étaient obligés de délibérer sous la surveillance du préfet du prétoire et de ses tribuns admis en armes dans la curie. Il aimait à juger, et souvent jugeait bien, contrairement au droit, mais suivant l'équité, au grand scandale des jurisconsultes, qui ne voyaient que les textes et les formules. Sa tenue sans dignité, sa tête branlante, ses mains agitées d'un tremblement convulsif, son bégaiement, et parfois des sentences ridicules ou des plaisanteries de bas étage, le déconsidéraient.

Pour que les greniers de Rome fussent toujours remplis, il fit, dans l'intérêt du commerce des grains, des règlements qui subsistaient un siècle après lui, et il prenait à sa charge les pertes causées aux fournisseurs par les tempêtes. Il envoyait au supplice ceux qui usurpaient le titre de citoyen; il l'ôtait à tous ceux, même des provinces orientales, qui ne parlaient pas latin. Auguste avait aboli la censure, il la rétablit et l'exerça plutôt avec le goût d'un antiquaire amoureux des vieux usages qu'avec la conscience des besoins réels de l'empire. Il n'accepta pas de défense présentée par des avocats et nota des citoyens pour être sortis d'Italie sans sa permission.

La population, qui se reconnaissait dans ce vieillard peureux et bavard, sensuel et gourmand, grand amateur de jeux, de procès et de bons mots à gros sel, cruel sans méchanceté, grondeur sans colère, moraliste de petites choses, très paterne et bonhomme au fond, malgré son goût pour les spectacles de mort et sa facilité à tuer, la population l'aimait, et, un jour qu'elle le crut assassiné, elle fit presque une émeute.

Les affranchis, qu'un long pouvoir n'avait pas encore gâtés et qui se sentaient, comme leur maître, entourés de périls, répondirent aux conspirations par des supplices, mais aussi ils cherchèrent à justifier leur influence par des services. L'on vit ce que sans doute on n'attendait guère : à l'intérieur, de sages mesures et d'utiles travaux; dans les provinces, une administration libérale; au dehors, une politique ferme et que le succès récompensa.

On se souvenait de la tentative avortée après la mort de Caïus, et on croyait pouvoir la reprendre; même après Néron, il y aura des républicains, car les folies des nouveaux empereurs ravivaient les regrets pour ce gouvernement qui avait conquis le monde. Plus nombreux encore étaient ceux qui, voyant la première place si étrangement occupée, croyaient facile d'en jeter bas un prince que sa mère appelait une erreur de la nature, un homme commencé et non achevé.

Un assassin, armé d'un poignard, pénétra un jour jusqu'au lit de l'empereur : deux cavaliers essayèrent de le tuer, l'un à la sortie du théâtre, l'autre durant un sacrifice. Un petit-fils de Pollion, un petit-fils de Messala, tentèrent une révolution et firent entrer dans le complot des gens du palais. Pomponius enfin commença une guerre civile, et Scribonianus souleva l'armée de Dalmatie, en promettant à ses soldats de rétablir la république, tandis que Vinicianus, un des candidats à l'empire, après le meurtre de Caïus, un préteur en charge et nombre de sénateurs et de chevaliers préparaient à Rome un mouvement. Scribonianus, proclamé empereur, écrivit à Claude une lettre pleine de reproches sanglants et lui ordonna de rentrer dans la vie privée, d'où il n'aurait jamais dû sortir. Le timide empereur eût volontiers obéi. Le respect que les légions conservaient pour la famille des Césars le sauva. Effrayés d'un présage contraire, les rebelles refusèrent de marcher sur Rome, et le premier empereur sorti des castra stativa fut tué après cinq jours de royauté. Sa femme dénonça ses complices; tous ceux qui ne purent acheter la faveur de Messaline ou celle des affranchis périrent. Malgré des lois récentes, on reçut les délations des esclaves contre leurs maîtres, et des sénateurs furent envoyés à la question. On épargna les enfants, mais la plupart des femmes partagèrent le sort de leurs époux. Une d'elles s'illustra : Arria, femme du consulaire Paetus. Elle suivit dans une barque le vaisseau qui l'amenait à Rome et, quand elle le vit condamné, au lieu d'implorer pour elle-même Messaline, qui l'aimait, elle saisit un poignard, s'en frappa, puis le donna tout sanglant à Paetus dont le courage faiblissait : "Tiens", lui dit-elle, "cela ne fait pas de mal". Vinicianus et beaucoup d'autres se tuèrent. Quand Valerius Asiaticus n'eut obtenu de Claude, après une défense touchante, que le choix de la mort, redevenu calme depuis qu'il n'avait plus à disputer sa vie, il reprit pour un jour ses exercices ordinaires, se baigna et donna un grand festin, où il montra beaucoup de gaieté. Au sortir de table, avant de se faire ouvrir les veines, il alla visiter son bûcher, dressé dans son jardin, et, le trouvant trop près de ses arbres, il le fit changer de place, de peur qu'il n'endommageât leur magnifique ombrage.

Messaline

Claude n'était pas fait pour garder l'amour d'une femme. Il avait épousé en premières noces Poetina (Aemilia Lepida), qu'il répudia pour des fautes légères, et Urgulanilla (Plautia AElia), qu'il chassa à cause d'ignobles débauches et d'un soupçon d'homicide. Elle lui avait donné une fille, Claudia; d'abord il l'accepta, puis la fit jeter nue à la porte de sa mère, en disant qu'elle était le fruit d'un commerce adultère. Messaline, lui donnera un fils, Britannicus, né en février 41, sa troisième femme, était arrière-petite-fille de la soeur d'Auguste, la vertueuse Octavie. La mère de Messaline, Lepida, lui conseilla, par son exemple, tous les dérèglements, et Claude la prit déjà souillée.

Avec cette femme impudique, nous allons trouver, pour la première fois en Occident, la vie des cours asiatiques : mélange de complots, de supplices et de monstrueuses dissolutions. Il était inévitable qu'en s'établissant au Palatin, le despotisme oriental y amènerait à sa suite les moeurs d'Alexandrie et de Ctésiphon : la rivalité des femmes, l'influence des affranchis, les conspirations de palais. Du premier coup, Rome dépasse les scandales les plus fameux. Il n'y a eu jusqu'à présent dans l'histoire qu'une Messaline, et Juvénal poursuit encore l'impériale courtisane du fouet sanglant de son vers indigné.

Son beau-père, Silanus, ose dédaigner ses avances; elle l'accuse d'un complot que Narcisse confirme, parce qu'un songe le lui a révélé, et, sans autre examen, Silanus est mis à mort. Le sénateur Vinicius se rend coupable du même dédain, elle le fait empoisonner. Pour Asiaticus, la cause de sa mort est son immense richesse : il avait encore embelli les jardins de Lucullus, Messaline veut les avoir, et Claude le condamne. Julie, fille de Germanicus, semble inspirer à son oncle un intérêt trop vif, et par sa fierté blesse l'impératrice; celle-ci invoque les moeurs, parle d'adultère, et Julie, envoyée en exil, y trouve bien vite des assassins. Sénèque, bel esprit et grand moraliste, qui eut le tort de mettre rarement sa conduite d'accord avec ses écrits, avait la confiance de Julie, il est relégué en Corse et y resta huit ans. Une autre Julie, nièce aussi de l'empereur, a le même sort. Il faudrait les libertés de la langue latine pour redire les débordements de l'impériale courtisane et ses honteuses orgies, soit au fond du palais, en compagnie des plus nobles matrones livrées à la promiscuité sous les yeux mêmes de leurs époux, soit la nuit, dans les rues de Rome, au milieu des victimes de la débauche publique : lassata viris, nec dum satiata (Juvénal).

L'empereur ignorait tout. Justus Catonius, préfet du prétoire, montrait quelque indignation et parlait d'ouvrir les yeux du prince : il périt aussitôt. Messaline en vint à vouloir légaliser l'adultère et légitimer la prostitution, afin de trouver dans la débauche un attrait de plus, celui du vice jouant avec la loi et bafouant les derniers restes de la pudeur publique.

Si l'on en croit un récit conservé par Tacite (Annales, XI. 36. Les femmes avaient le droit de signifier l'acte de divorce), mais que Josèphe ne connaît pas, elle aurait voulu épouser, suivant les formes ordinaires, un de ses amants, Silius. Leur union aurait été annoncée d'avance, consignée dans des actes authentiques, consacrée par les prières des augures, par les cérémonies religieuses, par un sacrifice et un banquet solennel. Claude qu'effrayaient des prodiges qui menaçaient, disait-on, l'époux de Messaline, aurait signé lui mène au contrat, afin de détourner de sa tête les malheurs annoncés.

Les affranchis, d'abord troublés de cette étrange aventure, commencèrent à s'effrayer, quand ils virent Messaline dépouiller le palais pour orner la demeure de Silius et tous les trésors des Claudes s'entassaient chez le nouvel époux. Jeune, hardi, Silius ne se laisserait pas mener, et, apparenté aux plus grandes familles, investi en ce moment du consulat, il était redoutable. Ce qu'il venait d'oser montrait son ambition; évidemment il ne s'arrêterait pas dans la dangereuse position qu'il avait prise; déjà il pressait Messaline de le débarrasser de Claude. Calliste et Pallas hésitaient cependant à braver la colère de l'impératrice. Narcisse persista : il dévoila tout à Claude, alors à Ostie pour veiller aux approvisionnements de Rome. Claude retombe dans ses terreurs ordinaires; il croit Silius déjà proclamé et demande à ceux qui l'entourent s'il est encore empereur.

On était alors au milieu de l'automne. Des bruits d'abord se répandent que Claude arrive d'Ostie irrité, et bientôt des courriers l'annoncent. Messaline se réfugie dans les jardins de Lucullus; Silius se rend au Forum, en apparence pour y remplir sa charge; les autres courent çà et là; mais les centurions sont déjà à leur poursuite et les saisissent dans les rues, dans les retraites où ils se cachent. Après quelques instants de trouble, l'impératrice retrouve son assurance. Elle commande à ses enfants, Octavie et Britannicus, d'aller au-devant de leur père; elle conjure Vibidia, la première des vestales, de se rendre auprès du souverain pontife pour implorer sa clémence; elle-même, suivie de trois personnes qui seules de toute sa cour ne l'ont pas abandonnée, traverse à pied la ville entière, monte dans un de ces tombereaux qui servent à emporter les immondices des jardins, et prend la route d'Ostie.

Si le prince eût été seul, elle était sauvée. Mais Narcisse, pour ne pas le quitter, avait pris place sur le char qui le ramenait à Rome. Cependant Messaline approchait et criait qu'elle était la mère d'Octavie et de Britannicus, qu'on devait écouter sa défense. Narcisse couvrit sa voix en rappelant Silius et le mariage; mais il eut soin de faire avancer le char, et, pour occuper les yeux de Claude, il lui remit un mémoire sur les débauches de sa femme. Aux portes de Rome, ses enfants l'attendaient; on les fit éloigner. Toutefois Vibidia pénétra jusqu'au prince et lui représenta combien il serait odieux qu'une épouse fût livrée à la mort sans avoir pu se défendre. Narcisse répondit que le prince l'entendrait, qu'il lui serait permis de se justifier, et il pressa la vestale de retourner à ses pieuses fonctions.

L'affranchi conduisit Claude droit à la maison du coupable, où il lui montra les richesses des Nérons et des Drusus, devenues le prix de l'adultère. A cette vue, Claude s'émut enfin, et sa colère éclata; il se laissa mener au camp des prétoriens, les harangua et les rendit juges des coupables. Silius, amené devant eux, ne chercha pas à se défendre et demanda qu'on hâtât sa mort. Plusieurs chevaliers romains, d'un rang illustre, montrèrent la même fermeté. Le préfet des gardes nocturnes, l'intendant des jeux, un sénateur, furent aussi mis à mort. Un pauvre diable d'acteur, Mnester, mêlé à cette tragédie, espéra un moment se sauver; il invoqua l'exprès commandement par lequel Claude lui-même l'avait soumis aux volontés de Messaline; ce n'était pas, comme d'autres, l'intérêt ou l'ambition, mais la nécessité qui l'avait fait coupable.

Durant ces exécutions, Messaline, retirée dans les jardins de Lucullus, dressait une requête suppliante, non sans un reste d'espoir et avec des retours de colère, tant elle avait conservé d'orgueil en cet extrême danger. Si Narcisse n'eût hâté sa mort, le coup retombait sur lui. Claude était revenu dans son palais, et, charmé par les délices d'un repas dont on avança l'heure, il laissait tomber sa colère. "Qu'on aille", dit-il, "avertir la malheureuse Messaline de venir demain se justifier !" Narcisse comprend qu'il est perdu si tout n'est pas terminé avant la nuit; il sort brusquement et signifie aux centurions et au tribun de garde d'aller tuer Messaline; un autre affranchi, Evodus, est chargé de veiller à l'exécution.

Evodus court aux jardins où Messaline était étendue à terre, près de sa mère, Lepida, qui l'exhortait à honorer sa mort en se frappant elle-même. Elle comprit qu'il fallait mourir, et accepta un poignard; tandis que d'une main tremblante elle l'approchait de sa gorge et de son sein sans oser frapper, le tribun la perça d'un coup d'épée. Claude était encore à table quand on lui annonça que Messaline était morte, sans dire si c'était de sa main qu'elle avait péri. Il ne s'en informa pas, demanda à boire et acheva tranquillement son repas. Même insensibilité les jours suivants; il vit sans donner un signe de colère ou de tristesse la joie des accusateurs, la douleur de ses enfants. Le sénat fit abattre les statues de Messaline et décerna au meurtrier les ornements de la questure.

Les affranchis et le gouvernement

Sous l'empire, le prince avait besoin d'hommes de confiance dont la vie fût liée à la sienne. Les affranchis ont bien mauvais renom mais la classe des affranchis fournissait nécessairement des hommes distingués, car elle résultait d'une sorte de sélection naturelle faite au sein de l'immense multitude d'hommes tombés dans la servitude. Parmi ceux qui y étaient nés, combien n'avaient-ils pas quelque droit à se croire les frères ou les fils de leurs maîtres ? Les plus intelligents étaient soigneusement instruits et restaient dans la maison à titre de scribes, de grammairiens, de précepteurs, d'artistes, de médecins, ou d'hommes de confiance pour gérer la fortune de leur patron ?

On ne voit pas agir les affranchis de César; Auguste retint les siens dans l'ombre. Le seul ministre qu'ait eu Tibère fut un chevalier (Séjan); sous Claude, ses domestiques régnèrent; c'étaient quatre affranchis : Calliste, qui prétendait l'avoir sauvé du poison sous Caligula; Polybe, son lecteur; Narcisse, son secrétaire, et Pallas, son intendant. Celui-ci se disait descendant des rois d'Arcadie, généalogie acceptée du sénat, où un Scipion vanta le désintéressement du noble affranchi qui, en vue de l'utilité publique, daignait se laisser compter parmi les serviteurs du prince. Ces hommes étaient avides, mais dévoués et fidèles : Narcisse, dit Tacite, eût donné sa vie pour son maître. Claude, qui venait de voir le sénat proclamer la république, ne pouvait, comme Auguste, l'associer à son gouvernement, ni prendre pour conseillers ces grands qui tout à l'heure se disputaient l'empire, qui, tant de fois, conspireront contre lui. Des affranchis étaient plus sûrs; il se livra à eux tout entier et fut, dit Suétone, plutôt leur ministre que leur prince.

Ces hommes, contrairement à l'habitude des parvenus, se montrèrent favorables aux gens de leur condition, ils en mirent partout. Jusqu'au règne d'Hadrien, les affranchis furent les véritables administrateurs de l'empire, puisqu'ils remplirent tous les bureaux de la chancellerie impériale et quantité de charges au dehors. Au reste, pour ceux qui regardent ailleurs qu'à Rome, ce gouvernement des libertini ne manqua ni d'activité ni même de gloire.

La modération politique de Claude

Claude débuta sagement. Après s'être fait donner par le sénat la plupart des titres qu'avaient eus ses prédécesseurs, il proclama une amnistie générale. Il sut que Galba, en Gaule, avait été sollicité pour prendre l'empire : il le mit au nombre de ses meilleurs amis. Il cassa tous les actes de Caligula, mais fit jurer l'observation des lois d'Auguste. Il abolit les nouveaux impôts, rappela les bannis, rendit les biens injustement confisqués et restitua aux villes les statues que Caïus (Caligula) leur avait enlevées. Il interdit l'action de lèse-majesté et livra à leurs maîtres ou fit combattre dans l'arène les esclaves qui avaient servi de délateurs. Naturellement débonnaire, ennemi du faste, qu'il n'avait jamais connu, il prenait sans trop de peine ces façons bourgeoises qui avaient tant servi à la popularité d'Auguste, mais il en perdait le bénéfice par d'étranges inconséquences. Ainsi, il visitait ses amis malades avec une nombreuse et bruyante escorte; il se levait devant les magistrats, sollicitait les consuls, le sénat, comme s'il n'eût compté que sur leur faveur, et les Pères étaient obligés de délibérer sous la surveillance du préfet du prétoire et de ses tribuns admis en armes dans la curie. Il aimait à juger, et souvent jugeait bien, contrairement au droit, mais suivant l'équité, au grand scandale des jurisconsultes, qui ne voyaient que les textes et les formules. Une femme refusait de reconnaître son fils, les preuves étaient douteuses : il lui ordonne d'épouser le jeune homme et la force d'avouer sa maternité; c'était un autre jugement de Salomon. Sa tenue sans dignité, sa tête branlante, ses mains agitées d'un tremblement convulsif, son bégaiement, et parfois des sentences ridicules ou des plaisanteries de bas étage, le déconsidéraient. J'ai ouï dire à des vieillards, raconte Suétone, que les avocats abusaient de sa patience au point de le rappeler, quand il descendait de son tribunal, et de le retenir par le pan de sa toge. Un plaideur grec osa lui dire : "Et toi aussi, tu es vieux et imbécile !"

Auguste avait aboli la censure, il la rétablit et l'exerça plutôt avec le goût d'un antiquaire amoureux des vieux usages qu'avec la conscience des besoins réels de l'empire. Il n'accepta pas de défense présentée par des avocats et nota des citoyens pour être sortis d'Italie sans sa permission; il fit briser chez le vendeur un char d'argent d'un travail précieux, et publia en un seul jour vingt édits pour avertir de bien goudronner les tonneaux, attendu que les vendanges seraient bonnes; pour recommander le sue d'if contre la morsure des vipères, pour annoncer une éclipse, etc.

La population, qui se reconnaissait dans ce vieillard peureux et bavard, sensuel et gourmand, grand amateur de jeux, de procès et de bons mots à gros sel, cruel sans méchanceté, grondeur sans colère, moraliste de petites choses, très paterne et bonhomme au fond, malgré son goût pour les spectacles de mort et sa facilité à tuer, la population l'aimait, et, un jour qu'elle le crut assassiné, elle fit presque une émeute.

Dies Imperii : 25 janvier 41

Règne

Le meurtre de Caligula plonge Rome dans le Chaos. A la nouvelle que Caligula venait d'être tué, ses soldats germains s'étaient précipités dans le palais et avaient égorgé tous ceux qu'ils y avaient trouvés : trois sénateurs périrent ainsi; puis, revenant au théâtre d'où Caïus (Caligula) sortait quand il rencontra Chéréas (Chaerea), le tribun des prétoriens qui avait assassiné Caligula, ils pénétrèrent dans l'enceinte l'épée à la main, le visage menaçant. Le sénat, les chevaliers, le peuple même, s'attendaient à un massacre; à chaque instant on apportait des blessés et l'on entassait les têtes des morts sur un autel. Mais un crieur public étant venu annoncer que l'empereur, au lieu d'être, comme on le croyait, légèrement atteint, était tué, le zèle des Germains tomba, et ils se retirèrent. Le sénat délivré s'assembla aussitôt, et, comme le peuple criait autour de la curie : Vengeance ! Vengeance !

Rien donc n'empêchait de revenir à la république. Chéréas (Chaerea) le disait; ses complices demandaient la suppression du principat; on parlait d'abolir la mémoire des Césars, de renverser leurs temples, et le sénat s'abandonnait à la douce espérance de reprendre son pouvoir. Il essaya de s'emparer du mouvement pour faire tourner la révolution à son profit. Un décret honora Chéréas (Chaerea) et ses amis du titre de restaurateurs de la liberté; un autre condamna la mémoire de Caïus (Caligula) et ordonna aux citoyens de se retirer dans leurs maisons, aux soldats de regagner leurs quartiers, sous promesse, pour les uns, d'un dégrèvement d'impôt, pour les autres, de gratifications.

Comme aux ides de mars, les conjurés n'avaient pas fait de plan. Le sénat était incapable de prendre une résolution virile, et en face de cette décrépitude se dressait un pouvoir confiant, fier et décidé : les prétoriens, qui avaient une forteresse aux portes de Rome, des armes, la discipline utilitaire et un intérêt évident à ne pas laisser l'Etat retourner aux jours où tout se faisait à la curie et au Forum, rien à l'armée. Pendant que le sénat délibérait et décrétait, ils agirent. Claude, le frère, si longtemps méprisé, de Germanicus était avec son neveu quelques moments avant l'attentat; effrayé du tumulte et des cris de mort dont le palais retentissait, il s'était caché en un coin obscur; un soldat le découvrit et le montra à ses camarades. Claude leur demandait la vie. "Sois notre empereur", répondirent-ils. Et, comme il tremblait à ne pouvoir marcher, ils l'emportèrent à leur camp (24 janvier). Le sénat y envoya quelques-uns de ses membres pour reprocher à Claude cette usurpation de la tyrannie et lui commander d'attendre les décisions du conseil suprême de la république, en l'invitant à venir délibérer avec eux. Les députés tinrent un assez ferme discours, mais ils comprirent bien vite que les quatre cohortes de Chéréas (Chaerea), que les grands menaçaient d'armer; l'autorité consulaire, et les décrets des Pères, seraient un bien faible obstacle pour ces vieux soldats. Ils se jetèrent aux genoux de Claude et le conjurèrent d'éviter une guerre civile, ajoutant plus bas que, s'il voulait l'empire, il le demandât du moins au sénat. Avec une décision qu'il n'avait pas encore montrée, il harangua les troupes, leur fit prêter serment, leur distribua de l'argent (une gratification considérable de 15000 sesterces attribuée à chaque prétorien contribue à renforcer leur loyauté) et en promit à leurs camarades des légions à l'instar du donativum accordé à ses soldats par un général victorieux, le jour de son triomphe : c'était le prix de l'empire qu'il leur payait. Les soldats érigeront cette coutume en loi, et un jour elle fera de l'empire un domaine à vendre au plus fort enchérisseur.

Après la mort de Caligula, il a suffi de vingt-quatre heures pour que Claude soit fermement installé sur le trône. Les sénateurs, restés seuls, se reprochèrent les uns aux autres leur folle témérité; puis, laissant là le Capitole et leurs rêves républicains, ils coururent au-devant de celui que tout à l'heure ils proscrivaient. Plusieurs furent blessés par les prétoriens furieux, et beaucoup eussent été tués sans l'intervention de Claude. Chéréas (Chaerea) avait donné un exemple dangereux; le nouveau prince, rentré au palais, l'envoya au supplice.

Politique intérieure

Telle fut cette révolution avortée. Elle montra les ambitieuses espérances de quelques nobles; la servilité du sénat, l'indifférence des citoyens qui ne sont plus que les bourgeois de Rome, et surtout la faiblesse du pouvoir civil qui ne put se faire respecter de quelques cohortes. Ce n'était pas l'armée, ce n'étaient pas les vingt-cinq légions qui avaient vendu l'empire et vaincu le sénat sans tirer l'épée, sans sortir de leur camp; il avait suffi de quelques milliers de prétoriens. Comme les voiles habilement jetés par le premier prince sur la constitution impériale sont rapidement tombés ! Le quatrième empereur n'est plus que l'élu d'une poignée d'hommes armés.

On voit donc ce qui se trouvait à la base de l'empire : une cause permanente de révolution; Claude nous montre ce qu'il y avait au sommet : une perpétuelle terreur. Toute sa vie il eut présent à l'esprit le souvenir de Caïus (Caligula) assassiné. Il s'entoura de gardes, non seulement au palais, mais au sénat et jusque dans les festins, où des soldats, au lieu d'esclaves, le servaient, tandis que d'autres, la lance à la main, veillaient autour de lui. Personne ne l'approchait, pas même une femme, ni un enfant, sans qu'on se fût assuré, en les fouillant, qu'ils ne portaient pas d'armes cachées, et, chez ses amis, il n'entrait qu'après avoir fait sonder tous les recoins de la chambre, jusqu'aux matelas des lits. Précautions inutiles : il se garde contre l'épée et le poignard, c'est par le poison qu'il périra; il redoute et surveille tout le monde, et sa femme le tuera !

"Livré à ses affranchis et à ses femmes, Claude se conduisit, non comme un prince, mais comme un serviteur : c'est suivant les intérêts ou même les sympathies et les caprices de chacun d'eux qu'il distribua les honneurs, les armées, les grâces, les supplices, et qui plus est, très souvent sans le savoir ni s'en rendre compte" (Suétone).

Ses affranchis, Narcisse, Polybe, Pallas, Calliste..., qui ont obtenu de grands pouvoirs, gèrent l'empire avec ordre, efficacité et autorité, en transformant le régime en une monarchie bureaucratique, centralisée. Leur rôle augmentait quand les pouvoirs de l'empereur devenaient de plus en plus centralisés et les responsabilités de plus en plus grandes. Ces affranchis pouvaient se prononcer officiellement au nom de l'empereur, par exemple quand Narcisse s'adressa aux troupes avant la conquête de la Grande-Bretagne.

Il améliore l'approvisionnement en eau de la capitale en construisant deux aqueducs, l'Aqua Claudia, commencé sous Caligula, et l'Aqua Anio Novus. Il en restaura un troisième, l'Aqua Virgo et agrandit le port d'Ostie.

Claude est un auteur prolifique. En plus de son Histoire du règne d'Auguste, une oeuvre majeure sur l'histoire des Etrusques, une histoire de Carthage, un dictionnaire de langue étrusque et un livre consacré au jeu de dés. Par écrit, il défendra la mémoire de Cicéron.

Claude réforma l'alphabet latin en différentiant la lettre u de la lettre v, ainsi que la séparation les mots par des points, le latin primitif ne connaissant pas les espaces.

La Bretagne et les provinces

Envisagée par Caligula en 40, Claude entreprendra la conquête de la Bretagne, trois ans plus tard. Rome se prenait corps à corps avec le druidisme pour le déraciner de la Gaule, il fallait qu'elle allât aussi l'abattre dans la Bretagne. Avec le système de tolérance habile suivi par Auguste, la conquête de l'île des Bretons n'était pas nécessaire. Mais les druides maintenant soumis à une persécution sanglante passaient en foule le détroit, et de là envoyaient à leurs anciens disciples de continuelles provocations. L'île devenait un foyer d'intrigues que, pour la tranquillité de la Gaule, il fallait éteindre. Un transfuge montrait d'ailleurs cette expédition comme rendue facile par les querelles intestines des tribus insulaires. Claude se décida à l'entreprendre (43). Le commandement des troupes d'invasion était confié à Aulus Plautius. Les légions de la basse Germanie, effrayées d'une guerre qui depuis César avait mauvais renons, refusaient de partir. Narcisse vint de Rome les haranguer. Mais l'affranchi parut à peine sur le tribunal, que les soldats indignés lui crièrent : "Ah ! Voici donc les saturnales où les esclaves sont maîtres !" Et saisissant leurs enseignes, ils suivirent leur général. Plautius les partagea en trois divisions pour débarquer plus aisément. La côte ne fut pas même défendue. Les Bretons croyaient qu'ils n'avaient, qu'à harceler les Romains et à gagner du temps pour les forcer à fuir; mais la Gaule aujourd'hui soumise, et non armée comme elle l'était contre César, aidait à la conquête au lieu de la rendre impossible. Plautius suivit patiemment les Bretons au travers de leurs marais, au fond de leurs bois, dispersa leurs détachements, les poussa jusqu'à la Severn, et gagna au bord de ce fleuve une bataille qui dura deux jours. Puis il tourna vers la Tamise, derrière laquelle les insulaires réunirent toutes leurs forces sous le commandement de Caractac, chef puissant et renommé.

Tout le sud de l'île était soumis. Plautius réserva au prince l'honneur d'achever cette conquête. Sous prétexte de difficultés qui nécessitaient sa présence, il l'invita à passer dans l'île. Claude s'y rendit, franchit la Tamise avec les légions, qui battirent le chef breton et prirent sa capitale, Camulodunum (Colchester). Les insulaires n'étaient pas de force à tenir tête à un empereur romain; ils demandèrent la paix, livrèrent leurs armes, et, au bout de seize jours, Claude repassait en Gaule avec le surnom de Britannicus.

Plautius, resté en Bretagne, y organisa une nouvelle province. Mais la domination romaine n'avait pas encore franchi cette barrière du pays de Galles où se sont toujours arrêtées les invasions victorieusement faites sur la côte orientale, et le successeur de Plautius, Ostorius Scapula, se trouva en 50 aux prises avec un soulèvement général des peuples de l'Ouest. Les druides de l'île de Mona réunirent autour du drapeau de l'indépendance politique et religieuse toutes les tribus établies derrière les montagnes qui traversent l'Angleterre du nord au sud. Le héros de la première guerre et le plus brave des chefs bretons, Caractac, qui avait préféré l'exil aux bienfaits de l'étranger, eut encore le commandement suprême. Au même moment les Icènes, au sud de l'Humber, prirent les armes, et les Brigantes, peuple puissant qui dominait plus au nord, de l'un à l'autre rivage, préparèrent une défection. La province était enveloppée d'ennemis. Heureusement, il n'y eut pas de concert dans cette triple attaque, et les Icénes, forcés par les seules cohortes auxiliaires dans un camp qu'ils croyaient inexpugnable, les Brigantes, soumis par un mélange de douceur et de sévérité, rentrèrent en repos. Une colonie de vétérans fut établie, pour veiller sur les tribus du nord, à Camulodunum, à proximité de la Gaule, afin d'être facilement secourue, et Ostorius put enfin aller chercher les peuples de l'Ouest, dans les âpres montagnes des Ordoviques (le centre du pays de Galles). Caractac harcela quelque temps l'ennemi, mais des deux côtés on souhaitait une action générale. Les Romains acceptèrent le champ de bataille choisi par les Bretons : un terrain descendant en pente douce de hautes montagnes et dont les approches étaient défendues par une rivière encaissée. Tant qu'on se battit de loin, les insulaires eurent l'avantage; mais lorsque les légionnaires, couverts par la tortue, eurent joint l'ennemi, le javelot et l'épée ouvrirent de larges brèches dans les rangs des Bretons qui n'avaient ni casques ni cuirasses. Ils tombèrent en foule; leur chef, moins heureux, put fuir. Il alla demander asile à la reine des Brigantes, Cartismandua, qui le livra aux Romains. Le Vercingétorix breton conduit à Rome avec sa femme, sa fille et ses frères, y entra au milieu d'une fête pompeuse où l'on étalait ses dépouilles; il demanda sans lâcheté la vie, et, chose nouvelle à Rome, l'obtint. Plus tard, quand il eut visité toutes les merveilles entassées au bord du Tibre, il s'étonnait de l'ambition de Rome. Comment, disait-il, vous avez de si magnifiques palais et vous enviez nos pauvres cabanes ! (51 de J.-C.)

Pendant qu'on triomphait à Rome, les Silures continuaient une guerre de surprises et d'embuscades qui coûtait beaucoup de monde aux Romains. Un jour, ils enveloppèrent un corps laissé dans leur pays pour y construire des forteresses, et ils l'eussent écrasé, si Ostorius n'était accouru avec toutes ses forces. Une autre fois, ils enlevèrent deux cohortes auxiliaires et distribuèrent à leurs voisins le butin et les prisonniers, qui allèrent rougir de leur sang les autels druidiques toujours debout dans l'île de Mona; une légion même fut battue. Mais A. Didius, le successeur d'Ostorius, qui était mort dans sa charge, rendit le calme à la province, sans toutefois en étendre les limites; il se contenta, pour protéger les conquêtes de ses prédécesseurs dans le sud-est de l'île, de jeter en avant de la province un petit nombre de postes fortifiés.

Ces victoires gagnées aux extrémités du monde, sur des peuples que César n'avait pu soumettre, qu'Auguste et Tibère n'avaient osé attaquer, eurent un grand retentissement dans tout l'empire. On a récemment trouvé en Asie un monument élevé par Cyzique à Claude, le vainqueur des Bretons.

Sur le Rhin et le Danube, il poursuivra la politique d'Auguste et de Tibère en renforçant la ligne de défense par la construction de forts supplémentaires. Il entreprend la construction de la Via Claudia Augusta qui relie la Rhétie à l'Italie du Nord.

Au moment de sa mort, l'empire se trouvera ainsi agrandi de cinq nouveaux territoires : la Bretagne, la Thrace, la Lycie, la Mauritanie et la Norique. A l'intérieur des provinces, Claude fut généreux dans l'attribution de la citoyenneté romaine. Il fit sénateurs à Rome un groupe de chefs gaulois, en dépit de fortes oppositions.

Agrippine et la succession

Claude avait juré aux prétoriens assemblés de ne jamais se remarier et de garder le célibat, puisque le mariage lui réussissait si mal, et de se laisser tuer par eux s'il violait son serment. Ce n'était pas le compte des affranchis; ils voulaient faire une impératrice pour rester maîtres du palais, et s'occupèrent aussitôt de marier l'empereur une quatrième fois. Chacun soutint des prétentions rivales. Narcisse protégeait Paetina, que Claude avait répudiée; Calliste, la riche et belle Lollia Paulina, divorcée de Caïus; Pallas (que la rumeur dit amants), une fille de Germanicus, Agrippine. Celle-ci, a qui sa mère avait légué son esprit impérieux et son ambition, était veuve de Domitius AEnobarbus, qui lui avait laissé un fils alors âgé de onze ans (Néron). Claude épouse Agrippine en 49. Quoiqu'elle fût belle, elle n'avait rien de la femme, mais elle avait tout de l'ambitieux sans coeur : la longue persévérance, les froids calculs et, au moment opportun, les résolutions implacables, sans hésitation, sans remords. Elle avait décidé qu'elle serait impératrice et son fils empereur. Il fallait donc épouser Claude : mais Claude était son oncle, et les lois romaines défendaient le mariage entre parents à ce degré. Un sénatus-consulte leva cet obstacle. Dès qu'Agrippine fut entrée dans la couche impériale, elle voulut commander. Claude, qui savait maintenir la paix dans l'empire, ne sut jamais la faire régner autour de lui. Les affranchis et l'impératrice se disputèrent le vieillard : il resta à celle-ci, qui, après avoir obtenu ce qu'elle voulait, l'adoption de son fils, son but principal, l'empoisonna.

Les affranchis étaient en mauvaise position pour lutter contre elle. La crainte que les enfants de Messaline, Octavie et Britannicus, ne fussent un jour en état de venger leur mère sur ceux qui l'avaient perdue, les enchaînait à la fortune de la nouvelle impératrice. Aussi eut-elle tout aussitôt l'influence et le pouvoir, quelle saisit d'une main ferme et qu'elle sut garder. Les allures du gouvernement changèrent, dit Tacite, Agrippine un maître qui ne se jouait pas des affaires avec la légèreté de Messaline. L'autorité fut grave, presque virile. En public, de la sévérité, plus souvent de la hauteur; dans le palais, pas de désordres, à moins qu'ils ne fussent utiles au pouvoir; mais une insatiable avidité, qui se couvrait du prétexte d'augmenter les ressources de l'Etat. Fille, soeur, épouse d'imperators, elle se disait appelée au partage d'un empire que les siens avaient fondé ou affermi, et elle voulait recevoir les mêmes honneurs que Claude, les respects du sénat, les actions de grâces des ambassadeurs, les prières des captifs, et, spectacle nouveau, assister aux revues des troupes, présider en habit militaire aux enseignes romaines. Le sénat lui avait décerné le privilège de monter au Capitole dans la litière où l'on portait les choses saintes, et le droit qu'avait eu Livie de mettre sur la monnaie son image à côté de celle du prince. Elle fut la première femme et la seule qui ait osé fonder une colonie avec les rites consacrés, et cette colonie subsiste encore, Cologne; elle était moins l'épouse que le collègue de l'empereur.

Son but principal est d'assurer à son fils Lucius Domitius Ahenobarbus, et non à Britannicus (le fils de Claude et de Messaline), l'héritage de l'empire à la mort de Claude.

Son premier acte fut de casser les fiançailles d'Octavie avec Silanus, qui, regardant cette rupture comme un arrêt de mort, se tua le jour même des noces de l'empereur, et tout aussitôt elle fiança Octavie avec son fils Domitius (Lucius Domitius Ahenobarbus, Néron) (49). Pour lui gagner un peu de la popularité dont jouissait un écrivain célèbre par ses talents et ses disgrâces, elle plaça près de lui comme précepteur Sénèque, qu'elle fit rappeler d'exil et nommer préteur. L'année suivante (50), Pallas arracha à Claude, en lui citant l'exemple d'Auguste et de Tibère, l'adoption de Domitius (Néron), bien que celui-ci n'eût que deux années de plus que Britannicus, le fils de l'empereur. Le nouveau prince impérial prit depuis ce jour le nom de Néron; il fut bientôt entouré des honneurs qui montraient en lui l'héritier de l'empire. On lui décerna le consulat pour le jour où il aurait vingt ans; en attendant, il fut consul désigné, prince de la jeunesse (Princeps Juventutis) et eut hors de Rome le pouvoir proconsulaire. On distribua en son nom un donativum aux soldats, un congiarium au peuple, et sa mère, qui ne perdait aucune occasion de le produire en public, de le présenter comme le successeur naturel de Claude, lui fit célébrer des jeux magnifiques, et donner, quand il eut la préture, un combat de gladiateurs. Elle en fit encore l'avocat des provinces; en l'an 52, il harangua en grec, dans le sénat, pour solliciter des grâces en faveur d'Ilion, de Rhodes et d'Apamée; en latin, pour faire envoyer un secours d'argent à Bologne. Claude, oubliant son propre sang, laissait tout faire. Aux jeux du cirque, où Néron parut avec la robe triomphale, Britannicus n'eut que la prétexte; peu à peu ses partisans furent éloignés, et, après une parole où Agrippine voulut voir une insulte pour son fils, on chassa ses affranchis, ses esclaves; on mit à mort ses gouverneurs. Les deux préfets du prétoire (Lucius Geta et Rufrius Crispinus) passaient pour lui être dévoués, ils furent remplacés par Burrus, brave soldat et ministre dévoué au bien de l'Etat, mais qui, en acceptant cette charge des mains d'Agrippine, prenait l'engagement de servir les intérêts de son fils aux dépens de ceux de Britannicus, isolé maintenant et comme prisonnier dans le palais de son père. La prééminence de Néron est scellée en 53 par son mariage avec Octavie, la fille de Claude.

Pour parachever les plans d'Agrippine, il ne manque plus que... la mort de Claude. A la fin de 52 ou au début de 53, il a déjà été malade, et peut-être même gravement. En 54, alors qu'il est sous l'emprise de la boisson, il s'exclame : " Mon destin à moi aussi veut que toutes mes femmes soient impudiques, mais non impunies". Agrippine décide de ne pas prendre le risque d'attendre plus longtemps et loue les services de Locuste, une empoisonneuse expérimentée, payée par le palais. Halotus, le dégustateur impérial, répand le poison sur un délicieux plat de champignons que Claude (toujours gourmand) s'empresse de manger. Il ne ressent d'abord aucun effet, puis souffre de diarrhée. Craignant que la tentative n'échoue, Agrippine demande au médecin Xénophon d'ajouter une seconde dose de poison sur la plume qu'il introduit dans la gorge de Claude pour la faire vomir.

Claude meurt dans la nuit du 12 au 13 octobre 54, en laisant son beau-fils comme successeur. On ne comprend pas pourquoi il a abandonné son propre fils Britannicus dans une situation aussi faible et périlleuse. Peut-être a-t-il eu du mal à l'accepter comme héritier après la douloureuse affaire de Messaline. Il faut en tout cas se rappeler que Néron n'a pas encore manifesté les tendances mégalomaniaques qui lui vaudront une si mauvaise réputation. Au début de son règne, Néron veille à ce que Claude soit divinisé. Quelques années plus tard, au cours d'un banquet, il avoue presque sa responsabilité dans la mort de Claude : "il déclara que les champignons étaient une nourriture des dieux, car Claude était devenu un dieu grâce aux champignons."

La mort de Claude

Cependant Britannicus grandissait. Un retour de tendresse dans le coeur du vieil empereur était à craindre. Quelques menaces lui étaient échappées dans l'ivresse, et Narcisse ne cachait plus qu'il croyait une nouvelle catastrophe nécessaire; il flattait Britannicus; il priait les dieux d'abréger son adolescence pour qu'il pût chasser les ennemis de son père. Malheureusement il tomba malade, et, pour se rétablir, il fut contraint d'aller prendre les eaux de Sinuessa. Sa vigilante fidélité ne protégeant plus la vie de l'empereur, Agrippine se résolut à mettre un terme à ses anxiétés. Elle s'était récemment préparée à ce dernier crime en faisant périr sa belle-soeur, Domitia Lepida, tante de Néron, et qui lui disputait le coeur de son fils. Elle veut éjecter son mari du trône impérial pour y placer son fils Néron. Elle s'adressa à une empoisonneuse de profession, Locuste, empoisonneuse célèbre, qu'on venait de condamner pour un de ces crimes où elle était si habile, et, ajoute Tacite, que l'on ménagea longtemps comme un instrument nécessaire de la politique impériale. Locuste fut chargée de préparer un mets favori de Claude; et qui était présenté à Claude par son dégustateur, l'eunuque Halotus, dans un plat de champignons, des cèpes, dont il fut très friand; l'estomac trop chargé n'ayant pu garder le poison, un médecin, sous prétexte de faciliter les vomissements, introduisit dans la gorge du prince une plume imprégnée d'un venin subtil (12 ou 13 oct. 54). Mais l'assassinat avait été consommé avant l'heure fixée par les astrologues comme la plus favorable au nouveau prince; on ferma donc toutes les issues et l'on répandit le bruit que Claude allait mieux. Il était déjà mort que le sénat, les consuls et les pontifes faisaient encore des voeux pour lui dans les temples, et qu'on appelait des comédiens pour le distraire.

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