Néron : né le 15 décembre 37, mort le 9/11 juin 68

Titre : Nero Claudius Caesar Augustus Germanicus (13 octobre 54 - 9/11 juin 68 : 13 ans)

Nom

Lucius Domitius Ahenobarbus. D'après Suétone, les Ahenobarbi doivent leur origine et leur surnom à Lucius Domitius. Celui-ci, revenant un jour de la campagne, rencontra deux jeunes gens d'une beauté céleste, qui lui ordonnèrent d'annoncer au sénat et au peuple une victoire que l'on regardait encore comme incertaine. Pour lui prouver leur divinité, ils lui caressèrent les joues, et de noire qu'était sa barbe, elle devint rousse. Ce signe demeura à ses descendants, qui presque tous eurent la barbe de cette couleur.

La famille des Ahenobarbi fut honorée de sept consulats, d'un triomphe et de deux censures. Ses membres furent appelés au patriciat, et tous conservèrent le même surnom. Ils ne prirent même jamais d'autres prénoms que ceux de Gnaeus et de Lucius, qu'ils faisaient alterner entre eux d'une manière remarquable. Le 25 février 50, lors de son adoption par Claude, il reçoit le nom de Tiberius Claudius Nero. Plus tard, il prend les noms de Nero Claudius Caesar Drusus Germanicus.

Naissance

Néron naquit à Antium, le 15 décembre 37, neuf mois après la mort de Tibère, "au lever du soleil", précise Suétone, "en sorte qu'il fut frappé de ses rayons presque avant la terre". A trois ans, Néron perdit son père. Réduit presque à l'indigence, il fut nourri chez sa tante Lepida, sans autres maîtres qu'un danseur et un barbier. Sous le règne de Claude, il rentra dans les biens de son père et s'enrichit de l'héritage de son beau-père, Crispus Passienus. Le crédit et la puissance de sa mère, lorsqu'elle fut rappelée à Rome, l'élevèrent si haut que le bruit courut que Messaline, femme de Claude, jalouse de ce qu'il était devenu le rival de Britannicus, avait aposté des gens pour l'étrangler. On ajouta que les meurtriers s'étaient enfuis, effrayés à la vue d'un serpent qui s'élança de son oreiller.

Père

Cneus Domitius Ahenobarbus est un aristocrate. Le père de Néron avait tué un affranchi qui refusait de boire jusqu'à l'ivresse; sur la voie Appienne, il avait, à dessein, écrasé un enfant sous le galop de son cheval, et, en plein Forum, crevé un oeil à un chevalier romain assez hardi pour oser le contredire. Il arracha un oeil à un chevalier romain qui lui adressa une remarque. Il meurt en 40, d'une attaque d'hydropisie, à Pyrgi. Son fils Néron n'a alors que trois ans.

Mère

Agrippine la Jeune, est la soeur de Caligula, fille de Germanicus et d'Agrippine l'Aînée, la petite-fille de Julie et d'Agrippa, l'arrière-petite-fille d'Auguste et de Scribonia. Elle est née le 6 novembre 15 à Cologne (Ara Ubiorum), en Germanie inférieure après que sa mère, Agrippine l'Aînée (Agrippina maior), eut trouvé refuge avec ses trois enfants à Trèves.

En 28, Agrippine la Jeune a 13 ou 14 ans, et épouse Cneius Domitius Ahenobarbus, sur le choix de Tibère. A la mort de Messaline en 48, Claude souhaite se remarier. Plusieurs candidates s'affrontent, AElia Paetina soutenue par Narcisse, Lollia Paulina soutenue par Calliste et surtout, soutenue par Pallas son amant, Agrippine, sa nièce.
Elle épouse en 49 son oncle Claude. L'année suivante, il adopte son beau-fils Néron. En 51, il le désigne comme héritier et l'unie à sa fille Octavie.

Enfance

À trois ans, Néron perdit son père. Héritier pour un tiers, il n'eut même pas cette portion, parce que Caius son cohéritier s'empara de tous les biens et même exila sa mère. Réduit presque à l'indigence, il fut nourri chez sa tante Lepida, sans autres maîtres qu'un danseur et un barbier. A onze ans, il fut adopté par Claude, et confié aux soins de Sénèque, qui était déjà sénateur. Sous le règne de Claude, il rentra dans les biens de son père et s'enrichit de l'héritage de son beau-père, Crispus Passienus. Dès l'âge le plus tendre, encore adolescent, il était un des acteurs les plus assidus aux jeux troyens dans le cirque, et il y obtint de nombreux applaudissements. Son frère Britannicus l'ayant appelé, par habitude, Ahenobarbus, après son adoption, il tâcha de faire croire à Claude que Britannicus n'était pas son fils. Conduit au Forum pour y prendre la toge, il fit des distributions au peuple et des présents aux soldats. Il porta le bouclier dans la revue des gardes prétoriennes, et rendit à son père des actions de grâces dans le sénat. Il plaida en latin devant Claude, alors consul, pour les habitants de Boulogne, et en grec pour les Rhodiens et les Troyens.

Dies imperii : 13 octobre 54

La guerre parthique

Tibère
Néron

Les premiers événements militaires du principat de Néron eurent l'Orient pour théâtre. Dès l'an 54, les Parthes sous Vologèse avaient envahi l'Arménie; de promptes et énergiques mesures : les légions de Syrie complétées, la fidélité des chefs de la petite Arménie et de la Sophène assurée par la concession du titre de roi, des ponts jetés sur l'Euphrate, Corbulon envoyé en Orient et un rival suscité à Vologèse, décidèrent ce monarque à livrer des otages; son frère Tiridate resta toutefois en possession de l'Arménie (an 55). Corbulon, gêné par la rivalité du gouverneur de Syrie, Ummidius Quadratus, qu'on lui avait associé, et plus encore par la désorganisation de l'armée d'Orient, n'avait pu faire mieux. Demeuré seul à la tête des troupes, à la mort de son collègue, il passa trois années à rétablir la discipline, qu'avait compromise un trop long séjour des soldats dans les villes de la Syrie. Il renvoya les vétérans, obtint une légion de Germanie, des auxiliaires galates et cappadociens, et les garda tous, même l'hiver, sous la tente, prêchant d'exemple autant que de parole, travaillant lui-même, tête nue, aux retranchements. Quand il fut sûr de ses légions et qu'il vit Vologèse occupé par un soulèvement de ses provinces orientales, il envahit l'Arménie, déjoua les attaques comme les ruses de Tiridate, et lui prit sa capitale, Artaxata, qu'il livra aux flammes. Avec des fatigues extrêmes, il passa de la vallée de l'Araxe dans celle du Tigre, où il s'empara de Tigranocerte. Il avait ainsi traversé deux fois presque toute l'Arménie, et ce royaume semblait dompté on envoya de Rome pour le gouverner le petit-fils d'un ancien roi de Cappadoce, Tigrane, à qui Corbulon laissa quelques troupes. Il eut soin, pour rendre, dit Tacite, son administration plus facile, de donner aux rois alliés de l'Ibérie, du Pont, de la petite Arménie et de la Commagène, les districts arméniens voisins de leurs Etats (an 60).

Mais Tigrane, à peine échappé aux voluptés de Rome, voulut trancher du conquérant. Il osa provoquer les Parthes par une invasion dans l'Adiabène. A la nouvelle de cet outrage, Vologèse, poussé par les grands de son empire, abandonna la guerre d'Hyrcanie et prépara un armement formidable. Corbulon même s'alarma de cet élan national et demanda qu'un second général défendit l'Arménie pendant qu'il soutiendrait sur l'Euphrate le principal effort des Barbares. Cette division des forces amena des revers. Corbulon empêcha bien les Parthes d'envahir la Syrie, mais Caesennius Paetus, qui commandait en Arménie, se laissa vaincre et enfermer dans son camp, avec les débris de deux légions. Bientôt à bout de courage comme de patience, il traita avec Vologèse, promit d'évacuer l'Arménie et ramena dans la Cappadoce ses enseignes humiliées (62 av. J.C.). Cette défaite releva la gloire de Corbulon, et, après un conseil tenu avec les principaux du sénat, Néron l'investit de pouvoirs presque aussi étendus qu'avaient été ceux de Pompée contre Mithridate. Corbulon n'eut pas besoin de combattre Vologèse lui demanda la paix sur les lieux mêmes, théâtre de son récent triomphe; et le Romain oubliant Tigrane, son ancien protégé, promit de reconnaître Tiridate, si le frère du roi des Parthes déposait devant les légions son diadème, puis allait à Rome reprendre des mains de Néron la couronne d'Arménie (65 av. J.C.). L'empire conservait donc ses avantages : l'Arménie restait un Etat feudataire, comme Auguste et Tibère l'avaient voulu, et comme le demandait la sécurité des provinces asiatiques. La guerre Parthique avait mauvais renom : depuis Crassus et Antoine, elle avait toujours donné quelques inquiétudes. Aussi les succès de Corbulon causèrent une joie générale, et les médailles frappées cette année posent l'image d'un autel de la Paix.

La Bretagne

Dans la Bretagne, la limite des possessions romaines était mal déterminée; ni le Nord ni l'Ouest n'étaient soumis. Sous Didius Gallus et sous Veranius son successeur, il y avait eu de continuels tiraillements. Pour en finir avec ces troubles, Suetonius Paulinus, le rival de gloire de Corbulon, se décida à traverser les montagnes de l'Ouest, et à mettre la main sur le sanctuaire de la religion druidique, l'île de Mona (Anglesey), où siégeait le haut collège des prêtres et d'où partaient les exhortations, les conseils, les plans de révolte. L'île est séparée de la Bretagne par un étroit canal; les soldats hésitèrent un moment, en voyant sur la rive opposée une troupe nombreuse, au milieu de laquelle couraient des femmes telles qu'on peint les Furies, dans un appareil funèbre, les cheveux épars, et agitant des torches enflammées. Tout autour étaient les druides, qui, les mains levées vers le ciel, prononçaient d'horribles imprécations. L'action fut cependant promptement décidée : la hache des légionnaires abattit leurs vieilles forêts et brisa ces autels, où ils cherchaient la volonté d'Hesus et de Taranis dans les entrailles de victimes humaines. Ce fut le dernier combat des druides.

Le roi des Mènes avait légué à Néron la moitié de ses biens. On n'en mit, pas moins de lourds impôts sur son peuple, qu'on poussa en même temps à de folles dépenses pour lesquelles les banquiers de Rome fournissaient des fonds à de ruineux intérêts : au témoignage de Dion, Sénèque fut un de ces impitoyables usuriers. Le roi des Icônes, par cette largesse, avait cru assurer une sauvegarde à sa famille; sa femme Boadicée (Boudicca, Boudica) et ses deux filles n'en furent pas moins victimes des plus brutales violences. En l'absence de Suetonius, les centurions et les vétérans de Camulodunum (Colchester) commettaient mille excès, chassaient les Bretons de leurs maisons, de leurs champs, et les traitaient en captifs plutôt qu'en sujets. Ces désordres ne s'étendaient pas au-delà du territoire de la nouvelle colonie; mais le procurateur Decianus pressurait la province entière; et il s'était abattu sur elle une nuée d'Italiens et de provinciaux qui exploitaient la récente conquête, surtout ses mines de plomb et d'étain dont les produits passaient en Gaule. Plus de cent mille étrangers étaient déjà établis dans la Bretagne, tant la civilisation romaine s'étendait vite sur les pays que les armes lui ouvraient ! Londinium, sur la Tamise, était déjà l'entrepôt d'un grand commerce; Verulamium (auprès de Saint-Albans) lui cédait à peine en opulence; d'autres cités encore s'élevaient, avec les institutions et les moeurs de l'Italie : Camulodunum avait le temple et le sacerdoce du divin Claude. Et il n'y avait pas dix-huit ans que les légions étaient descendues dans l'île ! Cette invasion en pleine paix, ces coutumes étrangères, cette prise de possession de la Bretagne par une société nouvelle, plus encore que les exactions des procurateurs et que la rapacité des usuriers (d'après Dion, LXII, 2, la cause de la révolte fut une réclamation de 10 millions de deniers faite par Sénèque, et le remboursement d'un prêt consenti par Claude), soulevèrent les tribus orientales. Boadicée (Boudicca, Boudica) s'était mise à leur tête; Camulodunum fut pris et incendié; une légion en partie exterminée; Londres, Verulam, détruits, et leurs habitants, hommes, femmes, enfants, égorgés ou mis en croix. Quatre-vingt mille alliés ou citoyens périrent (Dion; soixante-dix mille pour Tacite).

Suetonius, accouru de l'île de Mona (Anglesey), le grand centre du druidisme celtique, n'avait pu réunir que dix mille hommes. Il offrit cependant la bataille à l'immense armée des Bretons, dont Boadicée parcourait les rangs, avec ses deux filles sur son char, leur demandant de venger son honneur et leur liberté ravie. "Aujourd'hui", s'écriait-elle, "il faut vaincre ou mourir, et je vous en donnerai l'exemple". La bataille fut ce qu'elle devait être avec un général et des soldats tels que ceux qui défendaient, ce jour-là, la cause de Rome. Il resta, dit-on, sur le champ de bataille jusqu'à quatre-vingt mille Bretons, hommes ou femmes, car ils avaient amené leurs femmes pour qu'elles vissent leur triomphe. Boadicée tint parole, elle s'empoisonna. La province retomba de ce seul coup sous le joug (61). Mais Suetonius y perdit son commandement. Dénoncé à Rome par le procurateur impérial, cause de sa sévérité, il vit arriver un affranchi de Néron qui soumit sa conduite à une enquête. Le glorieux général, vaincu par un ancien esclave, fut rappelé (61).

Les impôts

Ces ruineuses constructions n'arrêtaient pas les autres prodigalités pour ses jeux et ses festins, où un seul mets coûtait parfois 4 millions de sesterces; pour ses meubles de nacre et d'ivoire, ses vêtements de soie et de pourpre qu'il ne portait jamais deux fois; pour ses mules qu'on ferrait d'argent et pour les chevaux de Poppée qu'on ferrait d'or; pour cette armée de serviteurs qui n'emmenait pas moins de mille voitures dans les plus petits voyages; pour les largesses aux courtisanes, aux acteurs, à ce musicien, à ce gladiateur, qui reçurent des patrimoines et des maisons où, du temps de la liberté, des citoyens avaient suspendu aux murailles les faisceaux consulaires et la toge triomphale. Ajoutez les distributions au peuple, qu'il habituait à un vice resté traditionnel à Rome, en jetant au hasard la fortune dans la foule (la passion de la loterie. Néron jetait de petites boules sur lesquelles étaient inscrites les choses à distribuer), sous forme de bons payables en argent, en or, en pierres précieuses, même en domaines; et la patrie de Caton vous apparaîtra comme un de ces palais que l'imagination construit1.

Mais comment payer ces extravagances ? Le fisc, à la fin, s'épuisait, et le trésor public était pauvre; il fallait donc des ressources extraordinaires. Les Romains avaient offert un spectacle qui heureusement n'a été donné qu'une fois au monde, celui d'un peuple s'enrichissant des dépouilles de l'univers. Avec l'empire, l'exploitation cessa; mais comme le travail est le seul producteur de la richesse et que l'on travaillait peu, surtout parmi les vainqueurs; comme les impôts sur les sujets étaient modérés et que la multiplication du nombre des citoyens tarissait certaines sources de revenus, tandis que les dépenses croissaient chaque jour en faveur des deux puissances nouvelles, l'armée et la cour, les empereurs furent dans une situation financière calamiteuse. Les empereurs prirent l'or là où il se trouvait, chez les riches, et, pour être bien surs de le tenir, ils prirent en même temps la tête de ceux qui le possédaient.

Avant d'en venir à la loi de majesté, pour apurer ses comptes, Néron usa d'autres façons. Reprenant l'idée de Sylla que la monnaie n'est qu'un signe ayant la valeur qu'il plait à l'Etat de lui attribuer, il diminua le poids de l'aureus, tailla quatre-vingt-seize deniers d'argent à la livre, au lieu de quatre-vingt-quatre, et doubla l'alliage, 10 pour 100 au lieu de 5. C'était un gain petit et lent; il en chercha de plus rapides. Il avait, pour la reconstruction de Rome, sollicité, c'est-à-dire extorqué les dons des particuliers et des provinces. Cela ne suffisant pas, il mit au pillage, partout l'empire, les propriétés publiques, qui sont habituellement mal défendues. En Grèce, en Asie, il arracha des temples les offrandes précieuses et les images des dieux. A Rome, il prit tout l'or que le peuple romain, dans ses prospérités ou dans ses revers, avait consacré à ses divinités tutélaires; il fit fondre jusqu'aux statues des dieux pénates. Après le vol, l'impôt; le génie fiscal, qui devait se montrer un jour si inventif, lui révéla une nouvelle source de profits : il fit des édits somptuaires; il défendit l'usage des couleurs pourpre et violette, puis il excita en sous-main les marchands à en vendre et confisqua les biens de ceux qui en achetèrent. Un autre moyen lui servit à battre monnaie, la chasse aux testaments : il déclara que les biens de ceux qui dans leur testament se seraient montrés ingrats envers le prince, appartiendraient au fisc; mais où commençait, où finissait l'ingratitude ? Un préteur pour le compte duquel il joua, avec d'autres acteurs, lui paya son rôle 1 million de sesterces; c'était dans la même proportion sans doute qu'il entendait qu'on lui fit des legs. Pour la loi de majesté, elle servit surtout après la conspiration de Pison, en l'an 65.

Les premières années

Néron commença bien, comme Caligula, et, gâté par le pouvoir, il finit comme lui. Dans un discours que Sénèque composa, il promit au sénat de prendre Auguste pour modèle et de séparer sa maison de l'Etat, afin que tout se fit au grand jour, non plus par les favoris du prince et dans l'ombre du palais, mais suivant les lois, par les Pères, par les consuls, par les magistrats de la république. Le sénat charmé voulut enchaîner le prince à ses promesses : il décréta que ses paroles seraient gravées sur une plaque d'argent et que, chaque année, les consuls en feraient solennellement lecture.

Mais le discours répété et la représentation finie, Néron retourne à ses plaisirs et aux jeunes amis qui flattent déjà ses passions naissantes et qui trouveront des éloges pour toutes ses folies, des excuses pour tous ses crimes. Cette cour frivole et ambitieuse qui se forme autour de lui n'osera de quelque temps entrer en lutte avec l'autre, où règnent sa mère et ses vieux ministres. Othon, le licencieux Pétrone, qu'il appelle l'arbitre du goût, et tous ses compagnons, respectent encore Agrippine; Burrus (Afranius Burrus, commandant de la garde prétorienne) leur impose, et Sénèque (philosophe stoïcien exilé en Corse par Claude, puis rappelé par le même empereur pour servir de précepteur à Néron) se montre assez facile pour ne pas les irriter. Mais que l'impératrice et les conseillers restent bien unis; car, s'ils se divisent, cette jeunesse dorée aura vite pris leur place ! Pour le moment, Néron se fait bon fils, bon prince : il a des caresses pour sa mère, de la pitié pour les malheureux, de sensibles paroles pour les rigueurs nécessaires; au premier combat de gladiateurs qu'il donna, il ne laissa tuer personne, et, un jour que Burrus lui présentait à signer deux sentences capitales; "Ah ! Que je voudrais ne pas savoir écrire", s'écria-t-il. Une autre fois, comme le sénat lui adressait des actions de grâces, il l'arrêta en disant : "Attendez que je les mérite". Sénèque lui avait sans doute soufflé les deux mots; cette sentimentalité fort peu romaine entrait dans le rôle qu'il voulait lui faire jouer. Le philosophe, qui croyait surtout aux périodes agréablement cadencées et aux phrases à effet, pensait avoir tout gagné, quand le prince avait bien récité sa leçon.

Britannicus

Néron avait gardé trop bon souvenir du mets des dieux (c'était le nom qu'il donnait aux champignons en souvenir du mets à l'aide duquel on avait fait de Claude un dieu, en l'empoisonnant), pour ne pas la prévenir. Britannicus, dit Tacite, entrait dans sa quinzième année. Comme aux fêtes des Saturnales, Néron et lui jouaient avec des jeunes gens de leur âge, ils s'avisèrent de tirer au sort la royauté : elle échut à l'empereur, qui donna aux autres des ordres faciles à exécuter, mais commanda à son frère de s'avancer au milieu de l'assemblée et de leur chanter quelque chanson pour montrer cette belle voix qu'on vantait en lui (Suétone (Néron, 55) dit que Britannicus avait une belle voix et que c'était une des causes de la haine de Néron). Il espérait l'embarrasser et faire rire à ses dépens. Britannicus, sans se déconcerter, récita de vieux vers d'Ennius : "O mon père ! O ma patrie ! O maison de Priam ! etc. ..."

Par ces plaintes d'un jeune fils d'ici, privé de l'héritage paternel, Britannicus (qui vient d'avoir ses 14 ans) semblait rappeler ses malheurs et l'usurpation. L'émotion fut vive; la haine du prince accrut, eh de ce jour, il prit la résolution de se délivrer de l'imprudent qui osait se souvenir. Locuste, condamnée pour beaucoup de forfaits, était gardée comme un instrument utile : un tribun du prétoire veillait sur elle. Néron appelle le soldat et commande un poison que Locuste prépare, mais qui est trop faible ou que le prince trouve trop lent. Il menace le tribun; il frappe de sa main l'empoisonneuse et ordonne son supplice ; elle se récrie qu'elle a voulu cacher le meurtre en évitant une mort soudaine. "Ai-je donc à craindre la loi Julia ?" dit le meurtrier; et il l'oblige à préparer dans son palais, sous ses yeux, un venin plus subtil; il l'essaye lui-même sur des animaux et fait augmenter la dose.

C'était l'usage, pour les repas, que les jeunes membres de la famille impériale mangeassent à une table séparée et plus frugale, sous les yeux de leurs parents. Britannicus y avait sa place et il ne prenait rien qui n'eût été goûté à l'avance par un esclave de confiance. Tuer du même coup l'esclave et le maître, c'eut été déceler le crime. On servit à Britannicus un breuvage auquel l'esclave put goûter impunément, mais si chaud que le prince demanda de l'eau pour le rafraîchir. A ce moment, on y versa le poison. Le malheureux jeune homme tomba foudroyé. Les uns s'effrayent, d'autres fuient; les plus habiles restent à table, les yeux fixés sur Néron, qui, sans trouble, leur dit : "C'est une de ces attaques d'épilepsie auxquelles mon frère est sujet; la vue et le sentiment vont lui revenir". Et il continua de boire, tandis que les esclaves enlevaient le corps du dernier rejeton des Claudes pour le porter au bûcher qui avait été préparé d'avance.

Le lendemain, Néron excusa dans un édit la précipitation des obsèques. "C'était", disait-il, "la coutume de nos ancêtres de soustraire aux yeux les funérailles du jeune âge, et de ne point en prolonger l'amertume par une pompe funèbre. Quant à lui, privé de l'appui d'un frère, il n'avait plus d'espérance que dans la république : nouveau motif pour le sénat et le peuple d'entourer de leur bienveillance un prince qui restait seul d'une famille née pour le rang suprême".

Sa mort survient moins de quatre mois après celle de son père.

Passions et passe-temps

En somme, Burrus et Sénèque, aidés du sénat, auquel ils marquaient une grande considération, menaient doucement l'Etat. Le prince lui-même, dans sa vie publique, avait une tenue convenable. Lorsque le jeune consul siégeait sur son tribunal, il était attentif, écoutait les plaideurs en leur interdisant les longs discours, et ne rendait jamais la sentence sur l'heure, mais le lendemain et par écrit, après avoir lu à l'écart l'opinion des autres juges. Ces scrupules de conscience affichés avec ostentation cessaient en même temps que l'audience, et Rome, qui s'émerveillait de cette précoce gravité, apprenait avec étonnement que son prince courait la nuit les rues de la ville sous un déguisement d'esclave, entrant dans les boutiques et les tavernes pour casser et piller, ou se ruant sur les gens attardés, au risque de trouver plus fort que soi. Un sénateur, Julius Montanus, lui rendit ainsi avec usure les coups qu'il en avait reçus et faillit le faire périr sous le bâton. Mais il eut l'imprudence de reconnaître l'empereur dans le bandit qu'il battait si bien, et celle plus grande encore de lui en faire d'humbles excuses. Néron se souvint de son inviolabilité tribunitienne et le força de se donner la mort. Dès lors il ne se risqua plus qu'avec des gardes qui le suivaient à distance et au besoin interposaient l'épée. Le jour, il était au théâtre, troublant la police de la salle, encourageant les applaudissements ou les lutées, excitant le peuple à briser les bancs et à se livrer bataille sur la scène, tandis que lui-même, d'un poste élevé, prenait part à la mêlée avec des projectiles lancés au hasard : un préteur fut ainsi blessé de sa main.

On l'accuse d'abuser des femmes mariés. Dans le domaine sexuel, citons ses fameux mariages avec ses amants Pythagoras et Sporus, garçon qu'il fait émasculer.

Le premier caprice qui lui vint fut de conduire des chars. Sénèque objecta la dignité du rang; Néron savait son Homère: il cita les anciens héros, et Apollon, le cocher divin, et la mythologie, et l'histoire de la Grèce. Pour les Grecs, les jeux publics étaient une noble distraction, comme nos tournois l'ont été au moyen âge; et ces solennités politiques et religieuses, lien de la nationalité hellénique, avaient encore formé le grand système d'éducation physique auquel ce peuple avait dû ses qualités militaires; aussi les citoyens les plus distingués se faisaient honneur d'y paraître et d'y vaincre. A Rome, où l'on abandonnait ces jeux aux esclaves, ils étaient devenus ce que des esclaves pouvaient en faire, une école d'infamie, et ils marquaient d'une flétrissure tous ceux qui s'y mêlaient. Néron, le moins Romain des empereurs, ne voyait aucune honte à suivre ces pratiques étrangères. Il croyait copier la vie grecque et il n'en faisait que la parodie. Ses ministres se résignèrent : on forma dans la vallée du Vatican un enclos, sous les yeux de sa cour, il pût déployer son adresse. Mais les applaudissements des courtisans lui étaient suspects de complaisance; il voulut ceux du peuple, et le peuple admis applaudit bien davantage, de sorte que Néron crut avoir égalé la gloire des plus fameux dompteurs.

L'histrion

Le premier caprice qui lui vint fut de conduire des chars. Sénèque objecta la dignité du rang; Néron savait son Homère: il cita les anciens héros, et Apollon, le cocher divin, et la mythologie, et l'histoire de la Grèce. Pour les Grecs, les jeux publics étaient une noble distraction, comme nos tournois l'ont été au moyen âge; et ces solennités politiques et religieuses, lien de la nationalité hellénique, avaient encore formé le grand système d'éducation physique auquel ce peuple avait dû ses qualités militaires; aussi les citoyens les plus distingués se faisaient honneur d'y paraître et d'y vaincre. A Rome, où l'on abandonnait ces jeux aux esclaves, ils étaient devenus ce que des esclaves pouvaient en faire, une école d'infamie, et ils marquaient d'une flétrissure tous ceux qui s'y mêlaient. Néron croyait copier la vie grecque et il n'en faisait que la parodie. Ses ministres se résignèrent : on forma dans la vallée du Vatican un enclos, sous les yeux de sa cour, il pût déployer son adresse. Mais les applaudissements des courtisans lui étaient suspects de complaisance; il voulut ceux du peuple, et le peuple admis applaudit bien davantage, de sorte que Néron crut avoir égalé la gloire des plus fameux dompteurs.

Mis en goût par ce succès facile, il voulut satisfaire aussi sa vanité de chanteur et de poète. Un théâtre de cour fut dressé, sur lequel, pour préparer les voies à l'impérial histrion, des consulaires, des femmes de premier rang, représentèrent les rôles les plus impudiques; après quoi Néron vint y chanter des vers : une cohorte de prétoriens, des centurions, des tribuns, étaient là, avec Burrus, affligé et honteux, mais louant tout haut (59).

Dans sa passion pour les modes de la Grèce, il imagina, l'année suivante, d'instituer un concours entre les orateurs et les poètes, puis les jeux Néroniens célébrés tous les cinq ans aux frais de l'Etat, et où devaient se disputer des prix de musique, de courses à cheval et d'exercices gymniques. Au premier concours, les juges lui décernèrent naturellement la palme de l'éloquence et de la poésie; afin de ne pas demeurer en reste avec eux, le sénat décréta des remerciements aux dieux pour cette victoire qui décorait Rome d'une gloire nouvelle, et les vers du poète césarien, gravés en lettres d'or, furent dédiés à Jupiter Capitolin. Néron obtint davantage : durant son règne si court, quatre cents sénateurs, six cents chevaliers, descendirent dans l'arène comme gladiateurs. Ils n'eurent même pas l'honneur qu'y trouvaient les esclaves : celui d'une mort courageusement donnée ou reçue: Néron, pour une fois au moins, défendit les coups mortels. Cependant il en fit combattre d'autres contre les bêtes, qui étaient bien capables de ne pas imiter cette réserve. Suétone dit : "Beaucoup d'emplois du cirque furent remplis par des chevaliers et des sénateurs.

Chaque jour, durant ces jeux, on distribuait au peuple des provisions et des présents de toute espèce : des oiseaux par milliers, des mets à profusion, des bons payables en blé, des vêtements, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, des perles, des tableaux, des esclaves, des bêtes de somme, des bêtes sauvages apprivoisées, et enfin jusqu'à des vaisseaux, des îles, des terres". Pour le peuple de Rome, l'empire était une table bien servie.

Aux yeux de beaucoup, sa passion pour la musique ne vaut guère mieux que le reste. Néron chante ses propres compositions tout en s'accompagnant de la lyre. Il loue les services de Terpnus, le plus grand joueur de lyre de son temps, comme professeur et donne des récitals privés.

Ce n'est qu'en 64 qu'il commence à se produire en public. Pour ses débuts, il choisit Naples et non Rome. L'événement ne se déroule pas sous de bons auspices, car le théâtre, victime d'un tremblement de terre, s'effondre peu après la représentation. Il est difficile de savoir si Néron était ou non un bon interprète. Sa voix, grêle et sourde, d'après Suétone, était faible et indistincte d'après Dion Cassius. Mais on ne peut exclure la possibilité qu'il ait été un musicien doué et expérimenté. L'année suivante, Néron, en costume de scène, accompagné des préfets du prétoire portant sa lyre, se produit devant le peuple de Rome. Il chante une Niobé et joue plusieurs rôles, féminins et masculins, jusque tard dans l'après-midi. Ce n'est certes pas l'image du pouvoir que le peuple attend.

Octavie et Poppée

Othon avait épousé Sabina Poppea (Poppée), qui passait pour la plus belle femme de Rome. Elle n'aimait qu'elle-même, elle n'avait d'autre culte que celui de sa beauté. Elle souhaitait mourir avant d'avoir perdu les grâces de son visage, et pour en relever l'effet elle ne se montrait jamais que demi voilée, soit qu'elle fût ainsi plus belle, soit plutôt afin d'irriter les regards. Elle est mariée à Marcus Othon. Il avait pour Poppée une affection profonde (on abattit ses statues en même temps que celles de Néron, Othon, après son avènement, les fit relever); il eut le tort de parler d'elle à Néron, qui voulut la voir. Séduit, entraîné par des refus calculés et une tactique savante, il oublia bientôt et la vertueuse Octavie et son favori imprudent. Othon fut exilé dans le gouvernement de Lusitanie (58), où il resta dix ans.

Jusqu'alors Néron avait caché dans l'ombre ses désordres et ses vices. Sous l'influence de cette femme artificieuse et hautaine, qui avait tout bravé pour arriver où elle était, il cessa de contraindre sa nature mauvaise. Trop fière pour s'arrêter dans l'adultère, Poppée voulut être impératrice. Deux femmes la gênaient : Octavie, l'épouse légitime de Néron, Agrippine, qui ne souffrirait pas que l'hymen formé par elle fût rompu au profit d'une rivale bien autrement dangereuse que l'affranchie dont naguère la faveur l'irritait. Néron est toujours marié à Octavie; elle est la fille de Claude, union importante sur le plan politique. En 62, Néron se sent suffisamment sûr de lui pour divorcer d'Octavie et épouser Poppée. On supposa un adultère avec un esclave égyptien. Ses affranchies furent mises à la torture; plusieurs cédèrent à la violence des tourments, mais le plus grand nombre résista, une entre autres qui repoussa les questions de Tigellinus, le préfet du prétoire, par une sanglante et véridique injure. Cependant le divorce est prononcé, et Octavie, renvoyée du palais, puis de Rome, est reléguée, sous une garde de soldats, en Campanie. Le peuple, qui avait pour les destins de l'empire, pour la vie ou la mort des grands, une parfaite indifférence, surtout les femmes, qu'une injustice conjugale révolte bien plus qu'un crime d'Etat, aimaient cette fille de Claude à qui l'on avait tué son père, sa mère, son frère, et qu'une prostituée chassait du trône à vingt ans. Quand la nouvelle s'en répandit dans les rues, des murmures éclatèrent, non pas en secret comme chez les consulaires, mais tout haut : la population pouvant risquer davantage, parce qu'elle avait moins à craindre. Néron n'était pas brave : il s'inquiéta et rappela Octavie. Aussitôt le peuple courut joyeux au Capitole pour remercier les dieux; il renversa les statues de Poppée, couvrit de fleurs celles d'Octavie, et, faisant, pour la première fois depuis bien longtemps, une émeute au nom de la morale outragée, il pénétra jusque dans le palais avec des cris de haine et de mépris pour la nouvelle impératrice. Mais des soldats parurent armés de fouets, et cette foule d'esclaves se débanda lâchement. La vengeance de Poppée fut terrible.

L'information faite parmi les esclaves d'Octavie n'avait convaincu personne; il fallut combiner une machination infâme. Anicetus, ce préfet de la flotte qui avait assassiné Agrippine, était un personnage prêt à tout faire : on le mande; il débarrassera, lui dit-on, l'empereur de sa femme, comme il l'a délivré de sa mère. Cette fois, il ne sera besoin ni d'un coup de main ni d'un coup de poignard : il s'avouera le complice des adultères d'Octavie et se laissera condamner à un doux exil. S'il accepte, il recevra secrètement de grandes richesses; s'il refuse, la mort. Anicetus n'hésite pas; il se vante tout haut d'avoir violé la couche impériale et va jouir en Sardaigne d'une opulente infamie. Alors Néron, qui reprochait naguère à Octavie sa stérilité, l'accuse dans un édit public d'avortements provoqués pour cacher ses désordres, d'intrigues avec Anicetus pour soulever la flotte de Misène; et il la relègue dans l'île de Pandataria, où bientôt lui arrive un arrêt de mort. La malheureuse jeune femme n'avait pas la trempe stoïque que ces temps exigeaient : elle ne voulait pas mourir. Ses plaintes, ses larmes, n'adoucissent pas les centurions; on lui lie les membres; on lui ouvre les veines, et, comme son sang glacé par la terreur coulait trop lentement, on la jette dans un bain brûlant qui l'étouffe. Sa tête fut apportée à Rome et remise à Poppée : c'était l'usage; au palais, on tenait à vérifier les ordres de mort, même à jouer avec ces débris livides.

Agrippine était la plus à craindre, car, fille de Germanicus et petite-fille d'Auguste (elle était arrière-petite-fille d'Auguste par sa grand'mère Julie, femme d'Agrippa et fille d'Auguste), soeur de Caïus et femme de Claude, elle réunissait en sa personne tous les souvenirs et, tous les droits de la maison impériale. Poppée se chargea de le persuader à Néron, qui fatigué d'obéir quand le monde entier lui obéissait, avait déjà remplacé dans son coeur l'affection par la haine. Elle irritait par des sarcasmes l'impétueux jeune homme qui consentait, disait-elle, à être moins un empereur qu'un pupille tenu en laisse par une gouvernante impérieuse; d'autres fois elle lui montrait l'insultant orgueil, la dangereuse ambition de cette femme, qui n'hésiterait pas à sacrifier son fils à ses aïeux et à elle-même.

Il y eut encore des gens presque aussi coupables que les trois complices de cette tragédie infâme : les sénateurs, pour remercier les dieux d'avoir sauvé l'empereur des trames d'Octavie, décrétèrent que des offrandes publiques seraient faites dans tous les temples.

Néron épousa Poppée douze jours après qu'il eut répudié Octavie, et l'aima passionnément; ce qui ne l'empêcha pas de la tuer d'un coup de pied, parce qu'étant enceinte et malade, elle lui avait reproché trop vivement d'être rentré tard d'une course de chars. Elle lui avait donné une fille nommée Claudia Augusta le 21 janvier 63 qui mourut au bout de quatre mois. Il accusa de conspiration et fit mourir Antonia, fille de Claude, qui refusait de prendre la place de Poppée. Il traita de même tous ceux qui lui étaient attachés ou alliés, entre autres le jeune Aulus Plautius, qu'il viola avant de le faire conduire à la mort, en disant: "Que ma mère aille maintenant embrasser mon successeur," faisant entendre par là qu'Agrippine l'aimait et lui faisait espérer l'empire. Son beau-fils Rufrius Crispinus qu'il avait eu de Poppée, s'amusait à jouer aux commandements et aux empires. C'en fut assez pour qu'il ordonnât à ses esclaves de le noyer dans la mer quand il irait à la pêche. Il exila Tuscus, son frère de lait, parce qu'étant gouverneur d'Egypte, il avait fait usage des bains qu'on avait construits pour l'arrivée de l'empereur. Il obligea son précepteur Sénèque de se donner la mort, quoique ce philosophe lui eût souvent demandé son congé en lui offrant tous ses biens, et que Néron lui eût saintement juré que ses craintes étaient vaines, et qu'il aimerait mieux mourir que de lui faire aucun mal. Au lieu d'un remède qu'il avait promis à Burrhus, préfet du prétoire, pour le guérir d'un mal de gorge, il lui envoya du poison. Il fit périr de la même manière, en mêlant le fatal breuvage, tantôt à leurs aliments, tantôt à leurs boissons, les affranchis riches et âgés qui d'abord l'avaient fait adopter par Claude, et qui avaient été ensuite les soutiens et les conseillers de sa couronne.

En 64 il épouse Statilia Messalina, puis il se met en ménage avec Sporus, un garçon qui ressemble physiquement à Poppée.

L'assassinat contre Agrippine

L'idée de se débarrasser de sa mère, Agrippine, censeur incommode, déjà familière à son esprit, ne l'effrayait plus; depuis longtemps, il hésitait moins devant l'odieux du crime que sur les moyens de l'accomplir. Le fer laissait des traces, et le poison était difficile à administrer : Agrippine se souvenait trop bien, pour se laisser surprendre, de ces champignons qui avaient envoyé Claude chez les dieux et de la coupe servie à Britannicus; elle était d'ailleurs, disait-on, familiarisée avec les antidotes. L'affranchi Anicetus, commandant de la flotte de Misène, proposa un plan qui devait éloigner les soupçons. Néron était à Baïes; il y attira sa mère par de tendres lettres, la combla de prévenances et d'égards, et, après le souper, la reconduisit au vaisseau magnifique qui l'attendait.

Le navire voguait en silence. Une des femmes d'Agrippine, appuyée sur les pieds du lit où reposait sa maîtresse, lui parlait avec transport du repentir de Néron, de ses caresses, de la faveur qu'elle retrouvait. Tout à coup le plancher de la chambre s'écroule sous d'énormes masses de plomb, le vaisseau s'entrouvre et tout s'abîme dans les flots; un de ses officiers placé près d'elle est écrasé, mais le dais du lit avait protégé l'impératrice et sa suivante. Dégagée des débris, celle-ci, pour être sauvée, crie qu'elle est la mère de l'empereur; on l'assomme à coups de crocs et de rames. Agrippine, gardant le silence, quoique blessée, gagne à la nage, puis sur des barques qu'elle rencontre, le lac Lucrin, et de là se fait porter à sa maison de campagne.

Le crime était trop clair; elle feint cependant de l'ignorer pour empêcher qu'on ne l'achève, et elle envoie dire à son fils que la bonté des dieux et la fortune de l'empereur l'ont fait échapper au plus grand péril. Néron le savait déjà; effrayé de la colère de sa mère, de ses tentatives auprès des soldats qu'elle voudra soulever, il demandait conseil à Sénèque, à Burrus, qui peut-être avaient tout ignoré. Ils gardèrent longtemps le silence; Sénèque le rompit le premier: Les soldats, demanda-t-il au préfet du prétoire, consommeront-ils le meurtre ? Burrus refusa pour ses prétoriens. Ils sont trop attachés, dit-il, à la famille des Césars et à la mémoire de Germanicus; qu'Anicetus achève son ouvrage. L'affranchi accepta. De ce jour enfin, dit Néron, je vais régner.

Le grand incendie de Rome

Au milieu de l'année 64, un incendie qui dura neuf (ou six?; du 18 au 23 juillet) jours dévora dix des quatorze quartiers de Rome. C'était le plus terrible désastre que la ville eût souffert depuis l'invasion gauloise; encore les Gaulois avaient-ils brûlé seulement un amas de cabanes ou de maisons sordides et quelques pauvres temples. Que de chefs-d'oeuvre de la Grèce, que de monuments de l'histoire de Rome, périrent alors? Les rhéteurs et les poètes, dont l'art est de remplacer par de vivants acteurs les causes incertaines ou cachées, ont sans hésiter accusé Néron. Séduits par l'infernale grandeur de la fantaisie qu'aurait eue l'impérial histrion de brûler sa capitale pour la rebâtir à son gré, de détruire tous les souvenirs de l'ancienne Rome pour remplir du sien la Rome nouvelle, ils nous le montrent, pendant que le feu accomplit son oeuvre, debout sur la tour de Mécène ou au sommet du Palatin afin de mieux voir l'immense destruction, et là, en costume de théâtre, la lyre en main, chantant des vers sur la ruine de Troie, tandis que les soldats du prétoire et les esclaves du palais attisaient l'incendie, tandis que les machines et les catapultes étaient dressés pour renverser les murailles qui arrêtaient le passage du fléau. Tacite, qui peut-être se trouvait en ce temps-là dans la ville (il avait alors huit ou neuf ans), rapporte les bruits accusateurs, sans les affirmer, et tout son récit donne à croire que le feu qui, durant une nuit brillante de juillet, et par un vent violent, avait pris dans des magasins d'huile, au milieu d'un quartier marchand, résultait d'un de ces accidents si ordinaires à Rome, où les incendies étaient, avec la malaria, le fléau habituel. Néron habitait alors sa villa d'Antium, à quinze ou seize lieues de Rome; quand il arriva, le feu avait déjà consumé son palais. Il courut toute la nuit, sans gardes, pour diriger les secours, et les jours suivants il fit ouvrir à la foule sans asile les monuments d'Agrippa et ses propres jardins. On construisit à la hâte des hangars pour recevoir les plus indigents; on fit venir des meubles d'Ostie et des villes voisines; enfin le prix du blé fut réduit à 3 sesterces le modius. L'incendie n'épargnera que quatre des quatorze régions de la cité. Le centre de la ville, une partie de la résidence impériale du Palatin y compris, fut complétement détruit.

Cependant, comme les pauvres avaient beaucoup souffert et qu'il faut toujours à la foule un coupable, on s'en prit naturellement à l'empereur de l'incendie, comme on s'en prenait à lui de la famine. Il y avait d'ailleurs des gens intéressés à propager les bruits accusateurs pour ruiner la popularité de Néron : la conspiration de Pison était alors en pleine activité, et ces consulaires qu'on disait avoir vus au milieu du désordre, excitant les esprits, faisaient sans doute partie du complot. Par une habile manoeuvre, le gouvernement détourna sur d'autres les soupçons et donna un aliment à la colère publique en accusant les chrétiens d'avoir mis le feu aux quatre coins de la ville.

Les premières persécutions contre les Chrétiens

Pour satisfaire le peuple, on voulut trouver des incendiaires, c'est-à-dire des coupables d'un crime parfaitement défini, mais on ne les chercha que parmi ceux qu'indiquaient la haine publique.

Quand Néron eut les victimes qui lui étaient nécessaires et dont il était sûr que personne ne prendrait la défense, il imagina, afin de sceller sa réconciliation avec le peuple, de lui préparer une grande fête où il réserva un rôle aux condamnés. Il n'était pas facile de varier les plaisirs de ces habitués de l'amphithéâtre. La croix, la hache, les tenailles ardentes, on voyait cela tous les jours; jeter ces malheureux au bûcher, c'eut été empiéter sur les droits du cirque; les enterrer vifs supprimait l'attrait du spectacle, la vue des angoisses, de la douleur et de la mort. On en enveloppa de peaux de bêtes et on les livra à des chiens furieux qui les mirent en pièces. C'était encore une réminiscence de l'arène; Néron trouva mieux. Ceux qui restaient furent enduits de résine et attachés tous vivants à des poteaux dont ils purent contempler les jeux donnés au peuple dans les jardins du palais. Le soir venu, on les alluma, et ils servirent de flambeaux pour éclairer l'orgie. En racontant ces passe-temps féroces, Tacite, malgré lui, se sent ému d'un peu de pitié pour les victimes.

Quoi qu'en disent deux écrivains chrétiens du quatrième et du cinquième siècle, Sulpice Sévère et Orose, les exécutions ne paraissent pas s'être étendues hors de Rome. Du moins nous ne connaissons ni décret du sénat ni édit du prince ordonnant une recherche générale des chrétiens, et le vrai caractère de cette persécution est marqué par Tacite lorsqu'il dit que les chrétiens furent immolés moins au bien public qu'à la cruauté de Néron. On n'en saurait conclure qu'il n'y eut pas de meurtres isolés, comme celui d'Antipas à Pergame. Un magistrat zélé pour ses vieux autels trouvait dans la législation existante plusieurs moyens de frapper un chrétien en l'accusant de maléfice, c'est le mot même dont Suétone se sert contre eux (les magiciens sont brulés vifs, dit Paul, Sent., V, 13, 17.); de superstition étrangère, ce qui était bien évident; de sacrilège, car il niait les dieux; de lèse-majesté, n'offensait-il pas le souverain pontife chef de l'empire ? Enfin de participation à une société secrète et à des assemblées nocturnes, délit imposé aux chrétiens par leur foi même, puisqu'elle les forçait d'assister à des réunions qu'ils étaient contraints de cacher à tous les yeux. Trajan n'agira pas par d'autres motifs, et il le fera sans aucun trouble de conscience. La guerre de Judée qui commença en 66 fit peut-être encore des victimes à Rome.

On dit que Néron, qui commença cette guerre de l'empire contre les chrétiens, enveloppa bientôt après les philosophes dans la persécution. Le stoïcien Musonius, impliqué dans la conspiration de Pison, fut exilé à Gyaros et plus tard contraint de travailler enchaîné à l'isthme de Corinthe, tout chevalier qu'il était. Le fameux Apollonius de Tyane, qui vint à Rome pour voir, disait-il, quelle bête c'était qu'un tyran, comparut aussi sous l'inculpation de magie : il échappa cette fois, mais, en partant pour la Grèce, Néron ordonna de chasser de Rome tous ceux qui faisaient profession publique de philosophie. L'authenticité de cet édit n'est attestée que par Philostrate, dont l'autorité est suspecte. Cependant, on peut admettre que les accusations de Tigellinus contre les stoïciens, aient produit quelque impression sur le prince. De leurs idées, il n'avait rien à craindre, car elles n'étaient pas faites pour descendre dans le peuple; mais elles impatientaient Néron, et non sans motif, parce qu'elles mettaient les esprits dans une direction où des attentats pouvaient se décorer du nom de dévouement public et de protestation morale contre la tyrannie.

La conjuration de Caius Calpurnius Pison (12 au 19 avril 65)

Depuis le temps où quelques-uns des hommes les plus honorables de la cité s'étaient associés pour tuer le premier César, d'autres pour le venger et prendre sa place, il y avait toujours eu dans Rome la conspiration secrète des prétendants ou des républicains, et la conspiration publique de l'éloquence. Ces adversaires du régime impérial étaient, suivant leur tempérament, leurs vices, leurs vertus, ou l'état de leur fortune, des mécontents qui boudaient le pouvoir, des ambitieux qui voulaient le prendre, des républicains qui rêvaient de le renverser.

Néron, au contraire, affichait publiquement son mépris et sa haine pour le sénat, comme on a vu Caligula le faire insolemment. On lui prêtait l'intention de l'abolir et il laissait un de ses flatteurs lui dire : Je te hais parce que tu es sénateur. Il n'est donc pas étonnant que beaucoup de pères conscrits se soient jetés dans la conspiration de Pison, qui fut puissante aussitôt que formée. Tacite ne s'explique pas sur les projets ultérieurs des conjurés. Les uns parlaient de la liberté et du sénat, les autres d'un nouvel empereur. Il est évident que le dégoût inspiré par Néron à la haute société romaine devait pousser au désir de se débarrasser de lui; que la révolution serait tentée par ceux qui avaient intérêt à la faire, c'est-à-dire par le sénat, et qu'elle se ferait à son profit; qu'en conséquence, sans supprimer le chef, représentant l'unité du pouvoir dont tout le monde reconnaissait la nécessité, on prendrait des précautions pour subordonner ce chef à l'assemblée.

Ces conjurés n'étaient pas des hommes de l'âge d'or et d'une vertu antique. Il se trouvait autant de vices et de débauches dans leurs maisons qu'au palais de l'empereur et pas plus d'intelligence des vrais besoins de l'Etat. Leur chef était Pison, de l'illustre famille des Calpurnius. Il possédait des avantages qui en ce temps-là séduisaient la foule et n'excitaient pas encore l'envie : une grande fortune, une haute noblesse, de belles manières. Il était secourable aux petits, qu'à l'exemple des patrons des anciens jours il défendait devant les tribunaux; accessible aux inconnus, dont le plus obscur ne le quittait pas sans emporter un secours ou tout au moins de bonnes paroles; du reste, aimant le luxe et le plaisir comme tous ceux de sa condition, sans beaucoup de scrupules sur les moyens d'y arriver, et n'ayant, comme eux encore, le désir de monter au premier rang que par la mesquine ambition de ne pas rester au second. Il consentait bien à ce qu'on l'y portât, mais n'entendait pas se donner la peine de conduire lui-même l'entreprise.

La conspiration était surtout militaire. Néron avait partagé le commandement des gardes entre deux préfets : Tigellinus, son favori, et Faenius Rufus qu'on laissait dans l'ombre et qui voulait en sortir. Celui-ci avait gagné des tribuns, des centurions, jusqu'à des soldats, indifférents aux questions politiques, mais quelques-uns honteux de la dégradation de l'empereur, un plus grand nombre désireux de changement, simplement pour changer ou pour monter en grade. A la suite venait la foule des gens ruinés et des mécontents, recrues habituelles des complots et des émeutes.

Au nombre des sénateurs enrôlés dans la conjuration se trouvait un des consuls désignés, Plautius Lateranus (la magnifique demeure de ce Romain servit de résidence à quelques empereurs et fut donnée aux papes par Constantin), le seul peut-être qui songeât à quelque réforme constitutionnelle. Sénèque la connut. Il n'y avait plus de sécurité pour lui que dans la mort de Néron, qui avait voulu l'empoisonner. Sans accepter une part active dans l'exécution, il se promit peut-être d'exploiter à son profit la bonne volonté que plusieurs conjurés lui montraient. Une vanité de poète blessé y jeta son neveu Lucain. L'auteur de la Pharsale, qui dans son poème met si aisément de côté l'histoire véritable, comme, dans sa vie, le compagnon de jeux, le favori de Néron laissait à la porte du palais les fières maximes du chantre de Caton. Néron lui défendit de faire des lectures publiques de ses ouvrages. Le dépit rappela au poète Brutus et Cassius; il prit leur rôle. Une femme qui était du complot, Epicharis, voulut gagner un chiliarque de la flotte de Misène; cet homme la trahit, mais elle nia tout, et le secret fut sauvé. Les conjurés comprirent toutefois qu'on était sur leurs traces et qu'il fallait se hâter. Ils proposèrent à Pison de tuer le prince, quand il viendrait, comme il en avait l'habitude, le visiter sans gardes dans sa villa de Baïa. Pison refusa. Il craignait que, le coup frappé à Baïa, on ne le prévint à Rome, soit quelque ambitieux, soit le consul Vestinus qui aurait peut-être essayé de rétablir la république. On remit l'exécution au jour des jeux du cirque (12 au 19 avril 65), et un sénateur, Flavius Scaevinus, sollicita l'honneur de frapper le premier coup.

La veille, Scaevinus écrivit son testament et chargea son affranchi Milichus de faire aiguiser un poignard, qu'il avait pris dans un temple d'Etrurie et qu'il croyait destiné à servir d'instrument pour quelque noble entreprise. Puis il donna un grand festin à ses amis, la liberté aux esclaves qu'il aimait le plus et de l'argent aux autres. Il commanda encore à Milichus de préparer l'appareil nécessaire pour bander les plaies et étancher le sang. Ces circonstances éveillèrent les soupçons de l'affranchi; il courut au palais et raconta tout. Scaevinus, mandé aussitôt, nia d'abord. Mais il avait eu une longue conférence avec un conjuré, Antonius Natalis. On les interrogea séparément, ils se coupèrent, et Natalis, appliqué à la torture, fit des aveux complets; il nomma Pison et Sénèque. Scaevinus, averti qu'il avait parlé, déclara les autres, parmi eux Tullius Sénécion, Lucain et Afranius Quintianus. Lucain dénonça sa propre mère Acilia; les deux autres dénoncèrent Glitius Gallus et Asinius Pollion, leurs meilleurs amis.

Une femme, une courtisane, fit honte à ces indignes Romains. Epicharis était retenue en prison. Néron ordonna qu'on déchirât son corps à la torture. Mais ni les fouets, ni les feux, ni la rage industrieuse des bourreaux qu'irritaient les bravades d'une femme, ne purent la vaincre. Le lendemain, comme on la ramenait à la question dans une litière, parce que tous ses membres étaient brisés, elle se passa, durant le chemin un lacet au cou et s'étrangla. Des soldats montrèrent aussi quelque reste des vieilles vertus. Néron demandait à un centurion pourquoi il avait conspiré. Il répondit : "Mais je n'avais pas de meilleur service à te rendre après tous les crimes dont tu t'es chargé". A la même question le tribun Subrius Flavus répondait : "De tous tes soldats nul ne te fut plus fidèle tant que tu méritas d'être aimé. Mais je te hais depuis que je t'ai vu assassin de ta mère et de ta femme, cocher, histrion et incendiaire". Conduit dans un champ voisin où on lui creusait une fosse trop étroite : "Cela même", dit-il, "ils ne savent le faire". Le tribun chargé de le tuer lui recommandait de bien tendre la gorge : "Frappe aussi bien", lui dit-il. Les autres centurions souffrirent la mort sans faiblesse. Il n'en fut pas de même de plusieurs sénateurs.

On avait pressé Pison de tenter quelque coup hardi, de parler au peuple, aux soldats, de se jeter au moins dans les hasards d'une lutte désespérée, puisque de l'empereur il n'avait à attendre que la mort. Mais ces efforts effrayèrent l'indolent patricien, qui était déjà acteur comme Néron et qui, peut-être, eût gouverné comme lui. Il écrivit dans un codicille de grands éloges pour l'empereur et attendit que les soldats lui apportassent l'ordre de se faire ouvrir les veines. Le préfet du prétoire Faenius Rufus souilla aussi son testament par de lâches lamentations.

Le consul Vestinus eut plus de courage. Il donnait un grand repas; les soldats arrivent et le demandent : il se lève, suit le tribun dans une chambre où déjà le médecin attendait. On lui coupe les veines, et il est porté encore plein de vie dans un bain chaud, sans avoir proféré une parole. Lateranus, le consul désigné, refusa de rien révéler; Epaphrodite, que Néron lui avait envoyé, n'obtint de lui que cette réponse : "Quand j'aurai quelque chose à dire, c'est à ton maître que je parlerai. - Mais tu vas être jeté en prison. - Faut-il y aller en larmes ? - Tu seras envoyé en exil. - Qui m'empêche d'y aller gaiement ? - Tu seras condamné à mort. - Ce n'est pas une raison pour gémir. - Qu'on le mette aux fers. - Je resterai libre. - Je vais te faire couper la tête. - T'ai-je dit que ma tête eût le privilège de ne pouvoir être coupée ?" On le traîna au supplice. Le tribun chargé de l'exécution était du complot. Lateranus lui tendit la gorge sans mot dire, et le premier coup n'ayant fait que le blesser, il secoua la tête, puis la replaça dans l'attitude convenable pour être abattue.

La mort de Corbulon

Néron insulta les généraux les plus célèbres en les soumettant au contrôle de ses affranchis, et il enleva aux armées les chefs qu'elles aimaient parce qu'elles avaient vaincu sous eux. Suetonius Paulinus, le vainqueur des Maures et des Bretons, fut disgracié, et Plautius Silvanus, l'habile commandant de la Moesie, oublié sans honneur à son poste. Deux frères, de la vieille maison Scribonia, Rufus et Proculus, commandaient les armées des deux Germanies; rappelés sous prétexte de conférer avec l'empereur des intérêts de leurs provinces, ils trouvèrent sur la route l'ordre de se donner la mort. Ce fut le sort du meilleur capitaine de ce temps : Domitius Corbulon. Attiré en Grèce, il eut à peine mis pied à terre au port de Cenchrées, que les sinistres agents des exécutions impériales l'entourèrent; il se perça de son épée en disant : "Je l'ai bien mérité." Etait-ce le regret d'avoir servi un tel homme, ou de ne l'avoir pas renversé (67)?1 Lorsque les généraux virent le sort fait aux plus illustres d'entre eux, ils se sentirent tous menacés; et quelques-uns, comme Galba, se préparèrent en vue d'une crise inévitable et prochaine.

Néron s'aliénait aussi les soldats et les provinciaux. Les armées étaient des occasions de dépenses, et les provinces des moyens de recettes; pour maintenir dans ses finances l'équilibre que ses prodigalités dérangeaient, il ne payait plus les unes et il surchargeait les autres. La solde des troupes fut arriérée, les gratifications aux vétérans suspendues; Dion affirme même qu'il supprima les distributions de blé à Rome, et la révolte de la Bretagne avait eu pour cause l'établissement de taxes trop lourdes. Aux produits de l'impôt il ajouta d'autres profits. Avec le temps il trouva de nouvelles ressources. Il permit le pillage à condition d'avoir sa part, et ne conféra plus une charge sans ajouter : "Vous savez ce dont j'ai besoin". Ou encore : "Faisons en sorte qu'il ne leur reste rien". Et comme il avait persécuté les généraux aimés des soldats, il condamna les gouverneurs aimés des provinces, par exemple Barea Soranus, ce proconsul d'Asie, qui périt, victime de son intégrité, de ses talents et de l'affection des gens de Pergame et d'Ephèse.

1. Il avait été dénoncé par un de ses officiers, Arrius Varus (Tacite, Hist., III, 6). Dion (LXII, 19) dit que bien des gens étaient prêts à le proclamer empereur, et Suétone (Néron, 36) que, Annius Vinicianus, gendre de Corbulon, fut le chef d'une conjuration, préparée et découverte à Bénévent. Aurelius Victor (de Caesaribus, 5) parle aussi de plusieurs complots; et Henzen (Scavi, p. 21-22) cite ces mots des tables Arvales pour l'année 66 :.... ob delecta nefariorum consilia, providentiæ reddito sacrifacio. Mais il faut bien reconnaître qu'on ne sait rien de la conjuration de Vinicianus, ni quel rapport elle peut avoir eu avec la mort de Corbulon.

Le grand tour de la Grèce

Il part, mais pour le moment l'armée qui le suit ne porte ni le pilum, ni le bouclier; la lyre y remplace l'épée, et les casques sont des masques de théâtre. C'est une armée de baladins qui accompagne son chef, la Grèce sera le théâtre de ses exploits.

C'est la seule visite qu'il effectuera à l'étranger au cours de son règne. Il y parait dans tous les jeux; il y chante; il y conduit des chars (an 67 de J.-C). Naturellement, il remporte tous les prix. Interdiction aux spectateurs de quitter leur siège pendant qu'il chante, ce qui ne manque pas de créer des difficultés, sa prestation pouvant durer des heures. Le futur Vespasien, qui s'endort lors d'une des séances de chant, est renvoyé. Au milieu du stade d'Olympie, il tombe; qu'importe ! Les Grecs ne lui marchandent ni les applaudissements ni les triomphes. On lui décerne dix-huit cents couronnes, et l'on abat devant lui les statues des anciens vainqueurs. Lui-même abat parfois ses concurrents : à Corinthe, un acteur ose lui disputer l'attention publique et le prix du chant; il le fait étrangler en plein théâtre. Ces victoires chez le peuple de l'art et du goût le rendent si heureux, qu'il veut les payer royalement : comme Flamininus, il déclare que la Grèce sera libre, et de sa voix divine il lit à Corinthe durant les jeux isthmiques le décret que Flamininus du moins faisait proclamer par un héraut. Il promet un bienfait plus sérieux : il entreprend d'ouvrir l'isthme de Corinthe. Ses prétoriens, au signal de la trompette, attaquent le sol; lui-même avec un pie d'or détache quelques pelletées de terre qu'il emporte. De toutes les îles les bannis arrivent, de toutes les provinces les condamnés; Vespasien lui envoie six mille prisonniers juifs. Il n'y aura plus de peine de mort jusqu'à ce que l'ouvrage soit fini (cela du moins avait été décidé pour son canal de Misène à Rome, qui, traversant les marais Pontins, aurait tué d'ailleurs presque tous les travailleurs...). Mais cette activité utile le lasse bientôt; il laisse déclarer le canal impossible et retourne à ses jeux, à ses fêtes, entremêlés d'exécutions : ce fut alors que Corbulon périt. La Pythie doit aussi lui avoir rendu quelque mauvaise réponse, car, à Delphes, il fit tuer des hommes et jeter leurs cadavres dans l'ouverture par où s'échappaient les vapeurs prophétiques. Apollon eut hâte de se réconcilier avec un homme qui traitait si mal sa divinité, et un oracle conforme aux voeux du prince valut à la Pythie un don de 100000 drachmes. Il y avait alors, comme il s'en trouve dans tous les temps, beaucoup d'hommes à la fois impies et crédules qui tour à tour fouettaient et adoraient leurs dieux. Néron, sceptique et dévot, aurait joué au naturel ce personnage de comédie qui fait raccommoder son tonnerre chez le ferblantier du voisinage, puis tremble d'effroi aux sourds grondements de la machine remontée. Ses sacrifices dans les temples ne l'empêchaient pas de les piller. De Delphes il enleva cinq cents statues; il en prit d'autres à Olympie et força les Thespiens à lui abandonner l'Eros de Praxitèle : pour réparer les pertes d'objets d'art causées à Rome par l'incendie de 64, il recommençait les vols des premiers conquérants de la Grèce.

Cependant un de ses affranchis lui écrirait sans cesse de Rome que les affaires exigeaient impérieusement sa présence. "Persuade-toi surtout", répondit-il, "et répète-moi que je ne dois revenir que digne de Néron. A son retour, ils entra dans Naples, théâtre de ses débuts, sur un char traîné par des chevaux blancs, et, selon le privilège des vainqueurs aux jeux sacrés, par une brèche faite à la muraille. Il en fut de même à Antium, à Albanum, à Rome. Les Romains le virent arriver sur le char qui avait servi au triomphe d'Auguste avec une robe de pourpre, une chlamyde parsemée d'étoiles d'or, la couronne olympique sur la tête, et dans la main droite celle des jeux Pythiens. Les autres étaient pompeusement portées devant lui, avec des inscriptions qui disaient où il les avait gagnées, contre qui, dans quelles pièces, dans quels rôles. Derrière le char se pressaient les applaudisseurs à gages, criant, comme dans les ovations, qu'ils étaient les compagnons de sa gloire et les soldats de son triomphe. On démolit ensuite une arcade du Grand Cirque, et il se dirigea, par le Velabrum et le Forum, vers le mont Palatin et le temple d'Apollon. Partout sur son passage on immolait des victimes, on parsemait les rues de poudre de safran, on jetait des oiseaux, des rubans, des gâteaux. Il suspendit les couronnes sacrées dans ses chambres à coucher, autour des lits, remplit ses appartements de statues qui le représentaient en musicien, et fit frapper une médaille où il portait ce costume. Pour conserver sa voix, il ne parlait aux soldats que par l'organe d'un autre; et, quelque chose qu'il fit, il avait toujours auprès de lui son maître de chant, qui l'avertissait de ménager sa poitrine et de tenir un linge devant sa bouche.

Le désespoir et la mort

L'affranchi qui avait pressé son maître de revenir à Rome voyait juste. L'empire était las d'obéir à un mauvais chanteur, comme Vindex appelait Néron. Une fermentation menaçante agitait les esprits, dans les armées et dans les provinces. Les Juifs étaient en révolte ouverte, et il avait fallu envoyer de grandes forces contre eux. Les pays de langue grecque, façonnés de longue main au despotisme et accoutumés à révérer silencieusement les extravagances de leurs rois, ne donnaient aucun signe de mécontentement. Le don de la liberté fait récemment à l'Achaïe leur semblait une libéralité de bon augure; Plutarque, même après un demi-siècle, n'en parlait qu'avec reconnaissance. Néron chanteur et musicien, ami des comédiens et des athlètes, poète et cocher du stade, leur plaisait mieux qu'un empereur triste, économe et sévère. Mais dans tout l'Occident, où ne régnaient pas les souvenirs mythologiques et les moeurs de la Grèce, il n'y avait que du mépris pour l'impérial histrion, à qui beaucoup auraient tout pardonné, excepté de renier les coutumes nationales. Si la gravité romaine s'accommodait du vice et du crime, elle voulait du moins être officiellement respectée. Dans la Lusitanie, l'ancien mari de Poppée, Othon, attendait depuis dix ans l'instant de se venger. Le gouverneur de la Bétique écoutait les exhortations d'Apollonius contre l'ennemi des philosophes, et dans la Tarraconaise, le vieux Galba, un parent de Livie, se rendait populaire en gênant dans leurs exactions les intendants du fisc. Dans sa cohorte prétorienne on parlait tout haut du sénat, de la république, et lui qui avait refusé l'empire après la mort de Caïus, vingt-six ans auparavant, devenu plus hardi à mesure que plus âgé il avait moins à perdre, il ramassait des oracles sur un empereur qui devait sortir de l'Espagne; il réunissait soigneusement les portraits des sénateurs tués par Néron et il entretenait de secrètes relations avec les bannis des Baléares. Dans les Gaules, un nouveau dénombrement, puis les dons exigés pour la reconstruction de Rome, avaient causé une vive irritation. Ces provinces, si voisines de l'Italie, voyaient presque et entendaient les saturnales étranges dont Rome était le théâtre. Elles étaient trop récemment entrées dans la civilisation romaine, trop gauloises encore, pour ne pas rougir de ces vices honteux que Néron étalait impunément aux bords du Tibre. Toujours aussi curieuses de nouvelles, elles ne manquaient pas de gens qui venaient leur raconter les scènes infâmes de la Maison d'Or ou des jeux Néroniens, et leur dire : "Votre empereur, je l'ai vu au théâtre sur la scène, mêlé aux acteurs avec la cithare et le cothurne, avec le brodequin et le masque. Je l'ai vu garrotté, je l'ai vu chargé de chaînes, je l'ai vu agité des fureurs d'Oreste, ou jetant les cris de Canacé dans les douleurs de l'enfantement". A ces récits, la sève barbare remontait, et l'on s'indignait d'obéir à un tel maître, moitié femme et moitié baladin.

Un de ceux qui avaient rapporté de Rome le plus de mépris et de colère était l'Aquitain Julius Vindex, de sang royal, et en ce moment gouverneur de à Lugdunaise. Il s'ouvrit aux nobles des Séquanes, des Eduens, des Arvernes, et les décida à se révolter contre Néron. Si dans ces conciliabules on parla beaucoup des vices de l'empereur, quelques-uns sans doute parlèrent aussi des inconvénients de l'empire et se laissèrent aller à cette idée d'une séparation. Vindex, malgré son origine gauloise, était trop romain pour concevoir autre chose qu'un changement de prince ou de gouvernement; toute sa conduite le démontre : il fit jurer à ceux qui le suivaient fidélité au sénat et au peuple romain. Mais il n'aurait pas trouvé tant de Gaulois décidés à combattre si, au mépris pour Néron, ne s'étaient jointes, au fond de bien des coeurs, de secrètes espérances. La bataille de Vesontio, où les deux armées gauloise et romaine se précipitèrent l'une contre l'autre avec acharnement, prouve que Vindex, qu'il le voulût ou non, était le chef d'un mouvement national et que les légions de Verginius Rufus toutes composées de Romains, avaient cru, en égorgeant vingt mille Gaulois, détruire des rebelles à l'empire.

Avant de commencer son entreprise, Vindex avait écrit à divers gouverneurs des provinces occidentales pour obtenir leur concours, entre autres à Galba, qui ne répondit pas, mais se fit complice de la rébellion en ne lui livrant pas, comme les autres gouverneurs, les dépêches à Néron. Aussi, lorsque Vindex eut réuni une nombreuse armée de volontaires, il s'adressa une seconde fois à Galba : "Viens, il en est temps", lui disait-il; "viens donner un chef à ce puissant corps des Gaules. Nous avons mis déjà sur pied cent mille hommes, nous en armerons davantage". Galba reçut cette lettre à Carthagène et en même temps un message du gouverneur de l'Aquitaine qui l'appelait contre les Gaulois. Il ne balança plus, car il venait d'intercepter l'ordre envoyé par Néron aux procurateurs de le tuer (2 avril 68); il leva une légion dans sa province, ce qui lui en fit deux, se forma une sorte de sénat, une garde de chevaliers et répandit partout des proclamations contre l'ennemi commun. Othon, gouverneur de la Lusitanie, lui donna sa vaisselle d'or et d'argent pour en battre monnaie.

Néron était à Naples quand il apprit le soulèvement des Gaules, le jour même où il avait tué sa mère (19 mars 68). Il reçut cette nouvelle avec tant d'indifférence, qu'on soupçonna qu'il était bien aise d'avoir une occasion de dépouiller, par le droit de la guerre, les plus riches provinces de l'empire. Il se rendit au gymnase, regarda lutter les athlètes, et prit le plus grand intérêt à leurs exercices. On lui apporta, pendant son souper, des dépêches plus inquiétantes; alors seulement il s'emporta contre les révoltés en imprécations et en menaces. Il n'en resta pas moins huit jours sans répondre à une seule lettre, sans donner un ordre; il ne parlait point de l'événement et semblait l'avoir oublié.

Troublé enfin par les fréquentes et injurieuses proclamations de Vindex, il écrivit au sénat pour l'exhorter à venger l'empereur et la république, s'excusant sur un mal de gorge de n'être pas venu en personne à la curie. Rien ne le blessait plus dans les manifestes des révoltés que de se voir traiter de mauvais chanteur. Pour les autres imputations, disait-il, la fausseté en était bien démontrée par le reproche qu'on lui adressait d'ignorer un art qu'il avait cultivé avec tant d'ardeur et de succès; et il s'en allait demandant à chacun si l'on connaissait un plus grand artiste que lui. Cependant les messagers de mauvaises nouvelles arrivaient les uns après les autres; à la fin, saisi d'effroi, il prit le chemin de Rome. Sur sa route, un présage frivole releva son courage : c'était le bas-relief d'un monument où un chevalier romain traînait par les cheveux un Gaulois vaincu. A cette vue, il sauta de joie et rendit au ciel des actions de grâces. A Rome, il n'assembla ni le sénat ni le peuple, mais tint conseil à la hâte avec quelques-uns des principaux citoyens convoqués chez lui, et passa le reste du jour à essayer devant eux de nouveaux instruments de musique. Il leur en fit remarquer, pièce à pièce, le mécanisme et le travail, assurant qu'il les ferait porter au théâtre, pourvu que Vindex le lui permit.

Quand il apprit que Galba et les Espagnes s'étaient aussi révoltés, il perdit entièrement courage, se laissa tomber à terre et y resta longtemps comme à demi mort. On prétend qu'au premier bruit de la révolte il voulait faire tuer les gouverneurs des provinces et les commandants des armées, en abandonnant aux soldats le pillage des Gaules; égorger les exilés et tous les Gaulois se trouvant dans la capitale; empoisonner le sénat dans un festin; mettre le feu à Rome et lâcher en même temps les bêtes féroces sur le peuple, pour l'empêcher de se défendre contre les flammes. Détourné de ces projets par l'impossibilité de les exécuter, il songea enfin à combattre, mais sans rien préparer pour une expédition sérieuse, car, dans cette nature mobile, à la fois féroce et fragile, les sentiments les plus contraires se succédaient rapidement. D'abord il avait voulu tout tuer, puis chasser les consuls, se faire apporter les faisceaux, et franchir lui-même les Alpes; ils avait mis à prix la tête de Vindex : 2500000 drachmes pour son meurtrier; à quoi Vindex avait répondu : Qu'on m'apporte la tête de Néron et je donnerai la mienne en échange. D'autres fois il parlait de la puissance qu'avaient son nom, sa figure, ses larmes. J'irai, disait-il; je me montrerai sans armes aux légions rebelles. Ma douleur les ramènera au repentir et nous entonnerons ensemble un chant de victoire. Ce chant, je veux le composer sur l'heure. (Suétone).

Un événement imprévu parut d'abord relever sa fortune. Lyon, récemment secouru par Néron, tenait pour lui. Cette seule raison eût suffi pour jeter dans le parti contraire les Viennois, ses voisins, depuis longtemps jaloux de la colonie de Plancus, sur qui tombaient toutes les faveurs impériales. Déjà ils la tenaient assiégée. Lyon, encore menacé par les Eduens et les Séquanes alliés de Vindex, appela au secours les légions de la haute Germanie.

A leur tête était un soldat de fortune, Verginius Rufus, brave, habile et sans ambition. Il avait en profond dégoût la lâche vie de Néron, mais il croyait encore au sénat, au peuple romain, à la légalité. Il s'effrayait à la pensée des malheurs qui fondraient sur l'empire, si les provinces, si les armées découvraient qu'on pût faire un empereur hors de Rome. La Belgique, qui, sans être dévouée à Néron, voyait avec peine cette prétention des Gaulois du centre de donner un maître au monde, ne remuait pas. Verginius, libre de ce côté, pénétra dans le pays des Séquanes et menaça Besançon. Vindex, accouru pour défendre cette ville, demanda une conférence. Les deux généraux s'entretinrent longtemps, et, désintéressés tous deux, tous deux méprisant Néron, ils s'étaient mis d'accord pour une restauration républicaine. Mais les légionnaires, qui supputaient le butin à faire sur les cités rebelles et à qui les noms autrefois vénérés du sénat et du peuple ne disaient plus rien, se jetèrent, malgré leurs chefs, sur les milices gauloises qu'ils tenaient en grand mépris et vingt mille Gaulois périrent. Vindex, désespéré, se tua. Néron ne gagna rien à cette victoire; les légions victorieuses abattirent ses images et voulurent proclamer Verginius. Il refusa, malgré leurs menaces, de retourner à Néron, et il eut la force et l'adresse de les contenir jusqu'à ce que des nouvelles certaines lui arrivassent de Rome.

Dans la basse Germanie, Fonteius Capito agitait ses légions et contre Néron et contre Galba. Un accusé appelant de sa sentence à l'empereur, il se fit apporter un siège plus élevé, s'y plaça et dit : Tu es devant l'empereur maintenant, parle; et il le condamna à mort. Claudius Macer, en Afrique, renonçant au titre impérial de legatus Augusti, prenait le nom républicain de propréteur et arrêtait les convois pour Rome, moins en vue de rétablir la république que dans la pensée que le peuple donnerait l'empire à qui ferait cesser la famine. Othon, en Lusitanie, soutenait Galba, qui pouvait ouvrir les avenues du pouvoir. Les légions d'Illyrie députaient à Verginius, pour lui offrir leurs serments; et si l'armée d'Orient ne se prononçait pas, c'est qu'elle avait sur les bras une guerre difficile. Mais l'exemple que de toutes parts on lui donnait ne sera pas perdu, et elle se souviendra bientôt que ce n'est plus à Rome que se font les empereurs.

Dans la capitale même la famine était menaçante1. Arrive un vaisseau d'Egypte; on croit qu'il est chargé de blé et l'avant-coureur de la flotte frumentaire : il apportait du sable fin recueilli aux bords du Nil pour le cirque du palais impérial ! La colère, le dégoût, gagnèrent jusqu'à la population. Restaient les soldats. Un des préfets du prétoire, Tigellinus, faisait en secret son accommodement avec un ami de Galba; l'autre, Nymphidius Sabinus, crut qu'au milieu de cet étrange désordre il lui serait aisé de se faire jour jusqu'au palais des Césars. Il n'osa demander encore pour lui-même le pouvoir; mais, exploitant le mécontentement des prétoriens contre Néron à cause de la faveur que celui-ci montrait à sa garde germaine, il leur persuada que le prince s'était enfui; et, afin de rendre à l'avance le gouvernement de Galba impossible, il leur promit en son nom 30000 sesterces par tête, gratification que le vieillard économe ne pourrait et ne voudrait jamais payer. Il comptait se présenter alors et acheter aisément l'empire. Cinquante-quatre ans après la mort d'Auguste, on mettait sa monarchie aux enchères.

Ainsi les provinces, les armées se soulevaient; le peuple de Rome, qui avait faim, menaçait, et les prétoriens se laissaient conduire par un entremetteur qui attendait le moment d'agir pour son compte. Dans cette anarchie d'ambitions contraires, un vieux nom, un vieux droit mille fois violé, mais subsistant toujours, faisaient du sénat le maître sinon réel, apparent du moins de la situation. C'était lui que Verginius invoquait, lui dont Galba se disait le lieutenant. Quelque peu habitués que fassent les sénateurs à agir avec résolution, la gravité des circonstances allait les forcer à sortir de leur engourdissement.

Mais que faisait Néron ? Il voyait se disputer de son vivant son héritage, honte que pas un empereur n'avait subie, disait-il lui-même, mais que méritait sa lâcheté. Il voulait fuir en Egypte, chez les Parthes, ou même aller se jeter aux pieds de Galba. Il engageait des aventuriers, des tribuns à le suivre et paraissait ne pas entendre, quand l'un d'eux lui répétait ce vers d'un de ses rôles : Est-ce un si grand malheur que de cesser de vivre ? Tous refusèrent et s'éloignèrent. La solitude se faisait dans le palais impérial. Néron, abandonné de ses courtisans, de ses gardes, appelait en vain un gladiateur qui lui donnât la mort. Personne ne répondait. Il était seul, seul avec ses crimes, avec ses craintes, avec sa lâcheté : agonie plus terrible que les violences par lesquelles d'autres périrent, parce que l'âme se relève et se retrempe pour la scène dernière, quand le peuple regarde. Un de ses affranchis, Phaon, eut pitié de lui et lui offrit sa villa à 4 milles de Rome. La nuit venue, il quitta le palais. Enhardis par cette nouvelle, les consuls convoquent le sénat, lui annoncent la fuite du prince et l'invitent à le déclarer ennemi public. Un d'eux était le poète Silius Italicus, le chantre de la seconde guerre Punique. Les Pères, heureux de pouvoir tout oser sans risquer rien, usèrent de la prérogative qu'on voulait bien leur reconnaître de disposer de l'empire, en se prononçant pour celui des candidats qui paraissait avoir les chances les plus favorables, l'élu de Vindex.

Cependant Néron fuyait. Il était parti du palais à cheval, en tunique et pieds nus, couvert d'un vieux manteau, la tête couverte et la figure cachée par un mouchoir, n'ayant pour toute suite que quatre personnes. En passant près du camp des prétoriens, il entendit les cris des soldats, qui faisaient des imprécations contre lui et des voeux pour Galba. L'odeur d'un cadavre abandonné sur la route fit reculer son cheval; le mouchoir dont il se couvrait le visage étant tombé, un ancien prétorien le reconnut, et le salua par son nom. Arrivé à un chemin de traverse, il renvoya les chevaux, et s'engagea, au milieu des ronces et des épines, dans un sentier, où il ne put marcher qu'en faisant étendre des vêtements sous ses pieds; il parvint, non sans peine, derrière les murs de la maison de campagne. Là, Phaon lui conseilla d'entrer pendant quelque temps dans une carrière, d'où l'on avait tiré du sable; mais il répondit qu'il ne voulait pas s'enterrer vivant. En attendant qu'on eût pratiqué une entrée secrète à cette maison, il prit dans sa main de l'eau d'une mare et dit avant de la boire : Voilà donc les rafraîchissements de Néron ! Puis il se mit à retirer les ronces qui s'étaient attachées à son manteau. Le trou creusé sous le mur étant fini, il se traîna sur les mains jusque dans la chambre la plus voisine, où il se coucha sur un mauvais matelas garni d'une couverture en loques. La faim et la soif le tourmentaient; on lui présenta du pain grossier qu'il refusa, et de l'eau tiède dont il but un peu.

Tous ceux qui étaient avec lui le pressaient de se dérober le plus tôt possible aux outrages dont il était menacé. Il ordonna de creuser une fosse devant lui, sur la mesure de son corps, de l'entourer de quelques morceaux de marbre, s'il s'en trouvait, et d'apporter près de là de l'eau et du bois, pour que les derniers devoirs fussent rendus à son cadavre, pleurant à chaque ordre qu'il donnait, et répétant sans cesse : Quel artiste le monde va perdre ! Pendant ces préparatifs, un courrier vint remettre un billet à Phaon; Néron s'en saisit, et y lut que le sénat l'avait déclaré ennemi de la patrie, et le faisait chercher pour le punir selon les lois anciennes. Il demanda quel était ce supplice; il consiste, lui dit-on, à dépouiller le criminel, à lui serrer le cou dans une fourche et à le battre de verges jusqu'à la mort. Epouvanté, il saisit deux poignards qu'il avait apportés avec lui, en essaya la pointe et les remit dans leur gaine en disant : L'heure fatale n'est pas encore venue. Tantôt il exhortait Sporus à se lamenter et à pleurer; tantôt il demandait que quelqu'un lui donnât, en se tuant, le courage de mourir. Quelquefois aussi il se reprochait sa lâcheté; il se disait : Je traîne, une vie honteuse et misérable; et il ajoutait en grec : Cela ne convient pas à Néron; non, cela ne lui convient pas : il faut prendre son parti dans de pareils moments; allons, réveille-toi. Déjà s'approchaient les cavaliers qui avaient ordre de le saisir vivant. Quand il les entendit, il prononça, en tremblant, ce vers grec : Des coursiers frémissants j'entends le pas rapide. Et il s'enfonça le fer dans la gorge, aidé par son secrétaire Epaphrodite. Il respirait encore lorsque entra le centurion, qui, feignant d'être venu pour le secourir, voulut bander la plaie. Néron lui dit : Il est trop tard. Et il ajouta : Est-ce là la foi promise ? Il expira en prononçant ces mots, les yeux ouverts et fixes (Suétone). Icelus, affranchi de Galba, permit qu'on brûlât ses restes. Les derniers devoirs furent rendus à ce maître du monde par sa vieille nourrice et par Acté, fidèle au souvenir de celui dont elle avait été le premier amour (9 juin 68).

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