Se connecter      Inscription     
 

Vespasien : né le 18 novembre 9, mort le 24 août 79 à Aquae Cutiliae

Titre : Imperator Caesar Vespasianus Augustus (22 décembre 69 - 23 juin 79 : 9 ans et demi)

Nom

Titus Flavius Vespasianus. On le surnomme aussi Adamato, le Bien-Aimé.

Naissance

Il nait le 17 novembre 9 dans un petit bourg nommé Falacrines, au-delà de Réate (Rieti), (le quinzième jour avant les calendes de décembre au soir), sous le consulat de Q. Sulpicius Camerinus et de C. Poppaeus Sabinus, cinq ans avant la mort d'Auguste. Il est élevé par son aïeule paternelle Tertulla à Cosa, en Toscane.

Famille

Vespasien
Vespasien

D'après Suétone, Titus Flavius Petro, citoyen du municipe de Réate, avait été centurion ou soldat d'élite du parti de Pompée, pendant la guerre civile. Il prit la fuite à la journée de Pharsale, et se retira chez lui. Là, ayant obtenu son pardon et son congé, il se fit receveur des enchères.

Sa famille appartient ainsi au monde de la finance.

Père

L'aïeul de Vespasien avait été centurion dans les légions de Pompée, à Pharsale; son père ne s'était pas élevé dans l'armée beaucoup plus haut que l'aïeul, mais, chargé de percevoir en Asie l'impôt du quarantième, il montra une telle probité, que plusieurs villes lui élevèrent des statues avec cette inscription: Au receveur intègre. Cette noblesse en valait bien une autre. Vespasien ne rougit jamais de son origine et se moquait de ceux qui le faisaient descendre d'un compagnon d'Hercule; empereur, il se plut à visiter les lieux où s'était écoulée son enfance; il défendit qu'on changea rien dans la pauvre maison qu'il avait habitée, et même, aux fêtes solennelles, il but toujours dans une petite coupe d'argent que son aïeule lui avait donnée.

Il fit ensuite des affaires en Helvétie où il mourut, laissant une veuve, Vespasia Polla, et deux enfants qu'il en avait eus. L'aîné, Sabinus, s'éleva jusqu'à la préfecture de Rome, et le second, Vespasien, parvint à l'empire.

Il termine sa carrière comme prêteur à gage en Helvétie, à Avenches, où il meurt.

Mère

Vespasia Polla était d'une bonne famille de Nursie. Son père, Vespasius Pollion, avait été trois fois tribun militaire.

Enfance

Après avoir pris la toge virile, il eut longtemps de l'aversion pour le laticlave, quoique son frère en fût déjà revêtu, et il fallut l'intervention de sa mère pour le contraindre à le demander. Encore y réussit-elle moins par ses instances ou par son autorité que par ses railleries; car elle lui reprochait de temps en temps d'être le valet de son frère.

Epouse

Il épousa en 39 Flavia Domitilla, fille d'un certain Flavius Liberalis (qui fut greffier d'un questeur), qui avait été la maîtresse de Statilius Capella, chevalier romain de Sabrate en Afrique Tripolitaine. Elle n'est même pas citoyenne romaine.

Il en eut trois enfants, Titus, Domitien et Domitilla, également appelée Flavia Domitilla, qui meurt avant l'ascension de son père à l'empire. Flavia Domitilla n'est pas le premier amour de Vespasien. Quand celle-ci meurt, il reprend ses relations avec Cénis, son ancienne maîtresse.

Cénis, qui fut la secrétaire d'Antonia (fille de Marc Antoine et mère de Claude) exerce une très grande influence sur Vespasien qui, une fois devenu empereur, la traite comme sa femme légitime.

Portrait

"Vespasien avait une stature carrée, des membres solidement charpentés, un visage qui semblait contracté par l'effort; c'est pourquoi un plaisant, auquel il demandait de faire un mot sur son compte, lui répliqua très spirutuellement :"Je le ferai quand vous aurez fini de soulager votre ventre" (Suétone). S'il est toujours de bonne humeur, s'il aime plaisanter, même à ses dépens, il n'en est pas moins un homme d'ordre, de méthode, de ténacité.

Vespasien avait la taille carrée, les membres fermes et vigoureux, les traits tendus. Aussi un bouffon qu'il pressait de dire un bon mot sur son compte, lui répondit-il assez plaisamment: Je le ferai dès que tu auras soulagé ton ventre.

Cursus

Sous Tibère, Vespasien débute en qualité de tribun militaire dans la Thrace. Pendant sa questure, il obtint par le sort la province de Crète et Cyrénaïque. Candidat pour l'édilité et ensuite pour la préture, il n'obtint la première qu'après avoir essuyé des refus, et seulement en sixième ordre, tandis qu'il arriva à la première place pour la seconde province. Il est préteur sous Caligula.

Sous le règne de Claude, il fut, par le crédit de Narcisse, envoyé en Germanie comme légat de légion. De là il passa en Bretagne (en 43) où il fut le légat d'une légion (Légion "Augusta"), il se battit trente fois contre l'ennemi, soumit deux peuples puissants, vingt villes et l'île de Wight (l'île de Vectis), tantôt sous le commandement d'Aulus Plautius, lieutenant consulaire, tantôt sous celui de Claude lui-même. Aussi reçut-il les ornements triomphaux, deux sacerdoces et le consulat pour les deux derniers mois de l'année 51. Quelque douze ans plus tard, il est envoyé par le sort comme proconsul en Afrique, il s'y montra intègre et sévère, et il revint de sa province moins riche qu'il n'était parti, à ce point qu'il fut forcé, tout consulaire qu'il était et triomphateur, de faire, pour vivre, le commerce des chevaux. Néron l'emmena cependant dans son voyage d'Achaïe, et il y courut le risque de la vie, en s'endormant tandis que l'empereur chantait. Le besoin qu'on eut alors d'un général habile et sans naissance mit fin à sa disgrâce. Les Juifs avaient battu le lieutenant consulaire de Syrie et pris un aigle. Corbulon étant mort, Suetonius Paulinus oublié dans son gouvernement de la Moesie, Néron se souvint de Vespasien et lui donna le commandement des trois légions envoyées contre les Juifs (fin de 66). Son premier soin fut de rétablir la discipline, et pour y réussir il usa du meilleur moyen, celui de donner en tout l'exemple de ne refuser pour lui-même ni les fatigues ni les dangers. Partout les soldats le virent combattre à leur tête; au siège d'une petite ville, il reçut plusieurs flèches sur son bouclier et fut blessé au genou. Ses talents, l'assistance dévouée de son fils Titus et du père de Trajan firent le reste; les Juifs, vaincus, furent rejetés dans Jérusalem, et tout l'Orient, où les Grecs avaient porté la haine contre les Juifs, retentit du nom de Vespasien. En 68, Vespasien est près d'investir Jérusalem, lorsque Néron est assassiné. Après la mort de Néron, il reconnut successivement Galba, Othon et Vitellius. Mais quand il lut à ses troupes le serment et les voeux pour le dernier, les soldats montrèrent par leur silence qu'ils n'entendaient pas se résigner plus longtemps à accepter les chefs que les autres armées leur donnaient. Ils répétaient ce qu'avaient dit plusieurs cohortes de la Moesie : "Valaient-ils moins que les légions d'Espagne qui avaient élu Galba, que les prétoriens qui avaient nommé Othon, que l'armée de Germanie qui avait proclamé Vitellius ? Seuls à cette heure, dans tout l'empire, ils combattaient les ennemis de Rome, et en récompense de leurs travaux on voulait les enlever à une province qu'ils aimaient pour les exiler sur les bords du Rhin, où ils trouveraient un rude climat et un service pénible; sans doute en vue de les séparer de leur chef, afin que celui-ci ne pût accomplir la vengeance qu'Othon en mourant lui avait léguée, au nom de la république, comme lui sacrifiée. Il courait, en effet, copie d'une lettre écrite, disait-on, par cet empereur pour appeler Vespasien au secours de l'empire.

Plusieurs circonstances contribuèrent puissamment au succès de l'entreprise: d'abord la copie répandue d'une lettre, vraie ou supposée, d'Othon à Vespasien, où, avant de mourir, il le chargeait de le venger, et le priait de secourir l'empire; ensuite le bruit qui courut que Vitellius voulait changer les quartiers d'hiver des légions, et transporter en Orient celles de Germanie pour leur assurer un service plus doux et plus tranquille; enfin Licinius Mucianus, l'un des gouverneurs des provinces, et Vologèse, roi des Parthes: le premier renonça à la haine ouverte que la jalousie lui avait inspirée jusqu'alors, et lui assura l'aide de ses troupes de Syrie; le second lui promit quarante mille archers.

Les chefs des provinces orientales avaient le même intérêt que leurs soldats. Mucien, qui commandait quatre légions en Syrie, aurait pu disputer la pourpre à son collègue; mais ils se seraient perdus tous deux en se divisant; il eut la sagesse de le comprendre. D'ailleurs les soldats penchaient pour Vespasien. Un de ses fils montrait déjà des talents. Mucien, sans famille, n'avait à penser qu'à lui seul; il crut plus sûr de faire un empereur, en lui imposant ses conditions, que de chercher à le devenir.

Jusqu'alors ennemi du commandant des légions de Judée, il se réconcilia avec lui et offrit de le reconnaître pour chef. Le préfet d'Egypte, associé à leurs desseins, promit deux légions; quelques soldats de Moesie avaient déjà placé son image sur leurs enseignes, et on pouvait compter que les légions de l'Illyricum, vaincues à Bédriac sans avoir combattu, salueraient le vengeur d'Othon et d'elles-mêmes. On avait des flottes, de nombreux auxiliaires, l'amitié de Vologèse, des oracles qui annonçaient que vers ce temps un maître du monde sortirait de la Judée. Ce roi de la terre, un prisonnier juif l'avait nommé; du vivant de Néron, Josèphe, chargé de chaînes pour être envoyé à Rome, avait dit à Vespasien : "Garde-moi, je suis prophète, tu seras empereur !" Tel était Vespasien quand il revint à Rome, précédé d'une immense renommée. Après avoir triomphé des Juifs, il ajouta huit consulats à l'ancien. Il se chargea aussi de la censure. Pendant le cours de son règne, il mit tous ses soins à raffermir d'abord l'Etat ébranlé et penchant vers sa ruine, et ensuite à en rehausser l'éclat.

La victoire des Flaviens

La succession des empereurs montre combien avaient été rapides le déclin et la destruction de l'aristocratie romaine, sous la double action de ses vices et de la loi de majesté. On ne la trouve plus dans les hautes charges, autrefois son domaine; et comme ce sont des parvenus qui fournissent des chefs à l'armée, ce sont eux qui vont donner des maîtres à l'empire.

Après les Césars, on avait eu encore un patricien, Galba; Othon était d'une maison royale d'Etrurie; mais déjà Vitellius n'a plus qu'une origine équestre; Vespasien (Titus Flavius Vespasianus, né à Phalacrine, près de Reate (Rieti), le 17 novembre 9 de J.C. (Suétone, Vespasien, 2.)) est fils d'un paysan de la Sabine, et, l'Italie étant épuisée comme le patriciat, on va voir arriver les empereurs provinciaux.

Dies imperii : 1er juillet 69

Vespasien empereur

Le 1er juillet 69, il se fait proclamer dans Alexandrie par le préfet d'Egypte; deux jours après, l'armée de Judée le salua empereur, et Mucien fit aussitôt prêter serment à ses légions. Le 22 décembre, le sénat lui confère tous les pouvoirs impériaux et lui décerne le titre d'Auguste. A l'honneur des troupes et de leur nouveau prince, il ne fut pas question d'un donativum extraordinaire. L'argent manquait pour les préparatifs, et l'on fut obligé de frapper des réquisitions sur les provinciaux. Il fait frapper, dans l'atelier d'Antioche où il séjourne, des monnaies à son effigie. Cet argent lui permet de financer l'armement et la fidélité de ses légions. Mucien donna tout ce qu'il avait; d'autres l'imitèrent, surtout les rois alliés d'Edesse, de la Commagène et de l'Iturée. Les uns et les autres croyaient placer à gros intérêts sur la victoire. Mais tous, ajoute Tacite, n'eurent pas, comme Mucien, le droit et le pouvoir de se dédommager.

On décida que des députés se rendraient en Arménie et chez les Parthes pour garantir la paix des frontières; que Titus, le fils ainé de l'empereur, se chargerait de réduire Jérusalem; Vespasien de fermer l'Afrique en occupant Alexandrie et Carthage pour affamer Rome; Mucien de marcher sur l'Italie et d'entraîner les légions du Danube; qu'enfin de pressants messages iraient agiter les Gaules, ébranler la fidélité suspecte des armées de Bretagne et d'Espagne et faire espérer aux prétoriens leur rétablissement. Les sept légions de l'Illyricum (il y avait trois légions en Moesie et deux en Pannonie, autant en Dalmatie. (Tacite, Hist., II, 85-6; III, 7, 9, 10, 50.)), décidées d'avance, n'attendirent même pas Mucien et prirent les devants sous l'active impulsion d'un légat légionnaire, Antonius Prunus, homme mauvais, mais soldat plein de courage et de résolution qui savait commander et se faire obéir. On prit à la solde de l'armée les chefs des Sarmates Jazyges, qui se chargèrent de garder le Danube, et deux rois des Suèves, Sidon et Italicus, qui suivirent Primus lorsque, malgré les ordres de Vespasien, il franchit les Alpes Juliennes à la tête de la cavalerie et des vexillaires.

Vespasien à Rome

Vespasien arrive à Rome en octobre 70. Au palais impérial du Palatin, il préfère les Jardins de Salluste. Durant le reste de son règne, Vespasien, qui passe tous les étés à Réate, ne s'éloignera jamais trop de Rome. Suétone a décrit la vie quotidienne de l'empereur. Il se lève chaque jour avant l'aube et consacre la première partie de la journée à des réunions avec des amis et des fonctionnaires, ainsi qu'à la lecture des rapports. Ensuite, il fait une promenade en litière et se couche, généralement avec l'une de ses concubines après la mort de Cénis. Après la sieste, il se rend au bain et dîne.

Il arrivait au pouvoir à un âge où l'on ne change plus, à soixante ans. Il n'avait jamais aimé ni le jeu ni la débauche, et il entretenait sa santé par un régime frugal, passant même tous les mois un jour sans manger. Sa vie était simple et laborieuse; empereur, il employa toujours une partie de la nuit aux affaires; Pline l'Ancien et bien d'autres venaient avant le jour travailler avec lui; enfin Thrasea et Soranus, les plus vertueux du sénat, avaient été ses amis. Ce soldat habitué à la discipline, ce parvenu ayant connu la misère, était bien l'homme qu'il fallait à l'empire. Dans le palais impérial, il ne changea rien à ses habitudes, vécut comme auparavant, en simple particulier, sa porte ouverte à tous, sans souvenir des injures et sans fierté; raillant ceux qui voulaient lui faire une généalogie, et répondant aux sarcasmes par des plaisanteries à gros sel, qui valaient toujours mieux qu'un ordre d'exil ou une sentence de mort; capable de reconnaissance, chose rare dans un prince, souffrant la vérité et les conseils. Il dota magnifiquement la fille de Vitellius, n'ôta rien des biens de leurs pères aux enfants de ceux qui avaient combattu contre lui, et laissa Mucien, qu'il décora deux fois de la pourpre consulaire, prendre le ton et les manières d'un collègue plutôt que d'un ministre; sans faiblesse cependant, même pour son fils Domitien, qu'il tint dans une étroite dépendance. Selon les traditions de la première cour impériale, il recevait familièrement les grands et les visitait chez eux sans appareil. On voulut un jour l'inquiéter sur un personnage à qui les astres promettaient l'empire; il lui donna le consulat. "S'il devient empereur", dit-il, "il se souviendra que je lui ai fait du bien".

Il annonce d'ailleurs au sénat que si ses fils ne lui succèdent pas, personne d'autre ne le fera. D'ambitieux projets architecturaux assurent à Rome la promotion de la nouvelle dynastie. Le plus célèbre de tous est l'amphithéâtre flavien (le Colisée), érigé à l'emplacement du lac ornemental de la Maison dorée de Néron. Vespasien achève également le grand temple du divin Claude sur le Caelius.

Gouverner l'empire

Il ne consentit que fort tard à recevoir la puissance tribunitienne et le titre de père de la patrie.

Son règne, depuis le commencement jusqu'à la fin, fut d'ailleurs celui d'un prince affable et clément. Ses dix ans de règne apportent une stabilité pour l'empire déchiré par la guerre civile. Vespasien sait les nécessités de la situation et les remèdes qu'elle réclame.

Il rétablit le principat et réduit l'armée à son seul rôle militaire. Pour y parvenir, il diminue, par exemple, le nombre de cohortes prétoriennes qui, durant la guerre civile, ont fait et défait les empereurs. Vespasien licencia une grande partie des troupes de Vitellius et contint l'autre. Loin d'accorder une grâce extraordinaire à ceux qui avaient pris part à sa victoire, il leur fit attendre fort tard les récompenses qui leur étaient dues. Il mit des légions en Cappadoce, à cause des continuelles incursions des Barbares, et y établit un gouverneur consulaire, au lieu d'un chevalier romain.

Il renforce l'autorité impériale. Il limite l'influence souvent néfaste des affranchis en favorisant la promotion, dans l'administration, des représentants de l'ordre équestre.

Il redonne au Sénat son rôle de codirigeant. Il épure de ses éléments les plus douteux. Il comble les vides commis par ses prédécesseurs en y introduisant des membres de l'aristocratie italienne et provinciale.

En politique intérieure il prend toute une série de mesures pour ramener l'empire à une vie normale.

Dans son oeuvre de restauration, il comprit, à l'exemple d'Auguste, le culte officiel, et il essaya, lui aussi, de ranimer des ardeurs qui s'éteignaient. Des inscriptions que nous lisons encore le célèbrent comme le restaurateur des rites anciens, des pompes religieuses et des édifices sacrés. Un des temples qu'il bâtit était dédié à une divinité étrange, à Claude; mais Claude était l'auteur de sa fortune.

Vespasien n'aimait pas les spectacles, surtout ceux de gladiateurs, et dans tout l'empire il ne permit qu'aux seuls Ephésiens d'instituer de nouveaux jeux. Mais il multiplia les constructions. Un mécanicien promettait de transporter à peu de frais dans le Capitole des colonnes immenses; il lui fit compter une grosse somme, mais rejeta ses propositions en disant : "Permettez que je nourrisse les pauvres gens" (Suétone). A peine de retour dans sa capitale, il se mit à l'oeuvre avec une telle ardeur, qu'au bout de peu de mois les rues de Rome, rendues impraticables par le malheur des temps, se retrouvèrent en bon état de viabilité. La même sollicitude s'étendit aux provinces. Il répara les aqueducs, augmenta les sources qui alimentaient les fontaines de Rome, et pour faire disparaître les ruines qui l'encombraient, depuis le grand incendie de Néron, il permit à qui le voudrait d'occuper les terrains vacants et d'y bâtir, si les propriétaires négligeaient de le faire. On avait commencé par ses ordres la reconstruction du Capitole, mais l'ouvrage allait lentement; quand il fut de retour, il mit lui-même la main à l'oeuvre pour déblayer les décombres et porta des pierres sur ses épaules. Personne, après cela, ne pouvait se refuser au travail. Trois mille tables d'airain, sur lesquelles étaient gravés les sénatus-consultes et les plébiscites relatifs aux alliances, aux traités et aux privilèges accordés à différents peuples, avaient été détruites dans l'embrasement du temps; il fit rechercher partout des copies de ces actes et reconstitua les archives de l'histoire nationale. Auguste avait élevé deux autels à la paix, Vespasien lui bâtit un temple où il déposa les plus précieuses dépouilles de Jérusalem (le temple de la paix, dédié par Vespasien en 77, fut détruit par le feu sous Commode. Il semble que Constantin y ait substitué sa basilique); et afin de montrer mieux encore à l'univers ses intentions pacifiques, le vieux général ferma pour la sixième fois les portes du temple de Janus. Il ajouta un forum entouré de colonnades à ceux qui existaient déjà, et commença, au milieu de la ville, l'immense amphithéâtre, montagne de pierres aux trois quarts debout encore aujourd'hui, qui frappe le voyageur d'étonnement et d'admiration. Quatre vingt sept mille spectateurs tenaient à l'aise sur ses gigantesques gradins. Une statue colossale élevée près de là par Néron, mais que Vespasien consacra au Soleil, lui donna son nom, le Colisée. Il recula le pomoerium : c'était un droit que lui donnaient ses victoires.

En Italie, il fit creuser un tunnel sous une montagne pour donner une pente plus douce à la voie Flaminienne, et il releva, à Herculanum, le temple de la Mère des Dieux qu'un tremblement de terre avait renversé. Il essaya d'arrêter les continuels empiétements des particuliers sur le domaine public (les vespasiennes) : à Rome, il chargea le collège des Pontifes de faire une de ces enquêtes; à Pompéi, il envoya un tribun mesurer les lieux, écouter les plaintes et rendre à la cité ce qui lui appartenait : le Vésuve allait bientôt mettre à jamais d'accord propriétaires et envahisseurs en prenant tout pour lui-même, même la voie des tombeaux qui mène à la cité ensevelie. Dans les provinces, il rebâtissait à ses frais des villes ruinées par les tremblements de terre ou par le feu; il construisait des chemins, sans molester les riverains, élevait des monuments utiles et terminait les contestations des peuples dans leurs limites.

Suétone lui avait adressé un reproche qui est resté sur sa mémoire, celui d'une avarice sordide et coupable. Suivant cet écrivain, anecdotes suspectes et renseignements authentiques, paroles officielles et bons mots fabriqués dans les salons de Rome, sans s'inquiéter si telle portion de son récit ne détruit pas l'autre, Vespasien aurait vendu les magistratures aux candidats et l'absolution aux accusés; accaparé certaines denrées pour les revendre en détail; enfin permis aux gouverneurs de piller, sauf à leur faire rendre gorge, comme des éponges qu'il laissait s'emplir dans les provinces, mais qu'il pressait à Rome. De telles habitudes eussent constitué un gouvernement détestable, organisant lui-même le gaspillage de ses propres ressources; Vespasien, soldat rompu à la discipline et à l'ordre, ne les eut certainement pas, et nous n'en trouvons aucune trace dans les faits arrivés jusqu'à nous. Les choix que nous connaissons de lui sont excellents : en Bretagne, Cerialis, Frontinus et Agricola, que Tacite traite de grands hommes; en Asie, Silius Italicus, qui, au témoignage de Pline, s'y acquit beaucoup de gloire; on a vu qu'il prépara la fortune de Trajan, celle des Antonins, et il honora le consulat en y appelant le célèbre jurisconsulte Pegasus. Il ne laissait échapper aucune occasion de réformer les moeurs. Un jeune homme se présenta devant lui, tout parfumé d'essences, pour le remercier d'une préfecture qu'il avait obtenue. Non content de lui témoigner son dégoût, il lui dit d'un ton sévère: "J'aimerais mieux que vous sentissiez l'ail." Et il révoqua sa nomination.

Suétone nous montre encore Vespasien partageant avec ses affranchis les profits que ceux-ci retiraient de certaines complaisances. Un jour, le serviteur qui conduisait sa litière s'arrêta sous prétexte qu'une des mules était déferrée, et un plaideur se trouva juste à point pour présenter une requête. "Combien as-tu gagné à ferrer ta mule ?" demanda-t-il au valet; et il exigea la moitié de la bonne main. Un de ses affranchis sollicitait une intendance pour un prétendu frère; l'empereur manda le candidat, se fit compter la somme promise, et donna la place. Les députés d'une ville venaient lui annoncer qu'une somme d'argent avait été votée par leurs concitoyens pour lui ériger une statue. "Mettez-la ici", dit Vespasien en tendant la main, la base est toute prête. Qu'on ajoute encore, si l'on veut, le surnom de Six-Oboles, que lui donnaient les Alexandrins, et la parodie du bouffon à ses funérailles : "Combien mon convoi ? - 10 millions de sesterces? - Donnez-m'en 100000, et jetez-moi au Tibre"; et l'argent de certain impôt dont Vespasien disait à son fils qui s'y était opposé : "Trouves-tu que cet argent sente mauvais?"1.

On sait qu'il est impossible de dresser le budget de l'empire et que, d'après toutes les probabilités, ses ressources n'étaient pas considérables : sous Domitien, une augmentation d'un tiers pour la solde ruina l'aerarium militare, quoiqu'il fût alimenté par les plus gros revenus de l'Etat. Les mauvais princes paraient à cette insuffisance financière avec la loi de majesté, mais Vespasien n'entendait pas "apurer ses comptes ni la façon de Caligula et de Néron" (il n'aimait pas la loi de majesté et ne l'appliquait pas dans sa rigueur aux coupables. Cf. Dion, LXVI, 9; Aurelius Victor, de Caesaribus, 9; Eutrope, VII, 13; Suidas). Cependant, depuis bientôt dix années, le gouvernement ne faisait rien pour l'empire, et aux ruines causées par l'incurie du pouvoir s'étaient ajoutées celles qui provenaient des discordes intestines; tous les services publics étaient en souffrance. Quantité de créanciers adressaient des réclamations au trésor; bien des villes demandaient qu'on les aidât à rebâtir leurs temples, leurs murailles, et la seule reconstruction du Capitole, c'est-à-dire du sanctuaire national, devait coûter des sommes énormes; mais il fallait encore réparer les ponts, les chaussées; relever les castra stativa renversés sur certains points par les Barbares; établir de nombreuses colonies de vétérans, pour rendre les légions plus dociles et diminuer les dépenses de la solde; remplir les arsenaux vidés par la guerre civile; pourvoir enfin aux dépenses que nécessitait la réorganisation militaire des frontières. Nous ne connaissons pas les guerres de Vespasien, bien que trois fois en 71 il ait pris le titre d'imperator et trois fois encore l'année suivante. Mais en le voyant faire de la Cappadoce une province impériale proconsulaire avec de nombreuses garnisons pour arrêter les incursions qui la désolaient, et, vers le Danube, étendre son influence sur les Barbares jusque par-delà le Borysthène; en lisant dans Tacite que Velléda, la prophétesse des Bructères, fut alors amenée captive à Rome, que Cerialis vainquit les Brigantes, et Frontinus les Silures, nous devrons croire que Vespasien fit un vigoureux effort sur toute la ligne de ses postes avancés, afin d'imprimer aux nations étrangères le respect du nom romain, que deux années d'anarchie avaient singulièrement diminué. Ces expéditions, mêmes heureuses, étaient encore une cause de dépense.

Voilà le secret de cette sévère économie qui parut aux prodigues et aux esprits légers une ladrerie honteuse : Vespasien déclara un jour aux pères conscrits que 4 milliards de sesterces ou, suivant une autre version, 40 milliards lui étaient nécessaires pour tout remettre en état. Il mena hardiment cette oeuvre de réparation, rétablissant les impôts abolis sous Galba, en créant de nouveaux et augmentant ceux des provinces. Ce fut autant pour cette réorganisation financière de l'empire qu'il se fit nommer censeur, que pour sa réorganisation politique et morale. Le cadastre qu'il fit dresser aida à découvrir nombre de terres et de personnes qui s'étaient affranchies de l'impôt ou n'avalent pas été portées sur les rôles. Il les y fit comprendre, et le tribut de plusieurs provinces se trouva doublé. Néron avait follement prodigué les immunités, Vespasien les retira et créa encore au profit du trésor, en formant de nouvelles provinces, une nouvelle matière imposable. On comprend toutes ces mesures, elles sont d'un homme d'Etat qui sait trouver des ressources pour faire face à des dépenses nécessaires.

Au début de son règne, alors même qu'il n'a pas encore gagné Rome, Vespasien doit faire face, sur le limes rhénan à une double insurrection : celle des Bataves emmenés par un de leurs chefs, Civilis, et celle des Gaulois emmenés par Classicus, un des membres influents de la noblesse locale. Vespasien mettra sur pied huit légions et de nombreux corps auxiliaires pour rétablir, en 70, l'autorité de Rome sur le Rhin.

Dans le même temps, la révolte juive que Néron lui a demandé de réprimer, enflamme toujours la Judée. Ce soulèvement populaire a éclaté en 66 à la suite du pillage, des exactions et de la cruauté du procurateur Gessius Florus. les Juifs résistent si bien aux troupes de Cestius Gallus, gouverneur de la province de Syrie à laquelle est rattachée la Judée, que Néron doit expédier trois légions supplémentaires. A leur tête il place Vespasien. Nommé empereur, ce dernier confie à son fils Titus le soin de terminer cette mission. Celui-ci met cinq mois pour prendre et détruire Jérusalem avec son temple, en Juillet 70. Jérusalem restera en ruines jusqu'en 132, jusqu'au moment où Hadrien réalisera son projet d'une nouvelle construction urbaine, sorte de colonie romaine appelée Aelia Capitolina. Elle sera interdite aux Juifs. Un tiers de la population juive périt dans cette révolte. Le reste s'expatrie en masse.

En Bretagne, de 71 à 79, il confie à ses généraux le soin de poursuivre la pacification et la conquête de l'île. Les armées romaines parviennent ainsi jusqu'en Ecosse.

En politique extérieure, il barre, pour deux siècles, la route aux barbares en conquérant les Champs Décuriates et en construisant, en 74, une route facilitant les communications entre les secteurs rhénan et danubien. Sur le Rhin, il renforce encore la ligne de fortification créée sur la rive droite par Claude.

En Orient et en Afrique, il accomplit une oeuvre analogue de défense et de fortification de l'empire.

La mort et la postérité

Il est l'un des premiers empereurs à mourir d'une mort dont on est certain qu'elle est naturelle. Vespasien touchait au terme de sa laborieuse carrière. Il avait soixante-neuf ans et se trouvait dans sa petite maison du territoire de Reate, quand il reconnut les approches de la mort. "Je sens que je deviens dieu", dit-il à ceux qui l'entouraient, se riant d'avance de son apothéose. Il n'avait pas plus de respect, à ce moment du moins, pour les présages. On lui parlait de l'apparition d'une comète comme d'un augure infaillible : "Cela regarde", dit-il, "le roi des Parthes qui est chevelu, et non pas moi qui suis chauve"; paroles d'un superstitieux qui finit en incrédule. Jusqu'au dernier moment, des pensées viriles l'occupèrent; il reçut les députations, donna les ordres, pourvut à toutes les affaires, et, une défaillance survenant : "Un empereur", dit-il, "doit mourir debout". Il voulut se lever et expira dans ce suprême effort (23 juin 79).

Le premier empereur plébéien n'a pas eu d'historien, mais deux mots de son biographe suffisent pour sa renommée : rem publicam stabilivit et ornavit : par lui, l'Etat fut affermi et glorifié. Pline dit aussi : La grandeur et la majesté ne produisirent en lui d'autre effet que de rendre la puissance de faire le bien égale au désir qu'il en avait. Ajoutons que ce soldat fait empereur par les légions fut plus sage que Trajan, qu'on vantera davantage : il demanda tout à la paix, rien à la guerre.

haut de page