Tibère : né en 42 av. J.C., mort en 37 ap. J.C.

Titre : Tiberius Caesar Divi Augusti Filius Augustus (18 septembre 14, 16 mars 37 : 22 ans)

Nom

Tiberius Claudius Nero

Naissance

Le 16 novembre 42 av. J.C. à Rome dans une demeure du Palatin, sous le second consulat de M. Aemilius Lepidus et de L Munatius Plancus, après la guerre de Philippes.

Famille

Il appartient à la gens Claudia ou à la famille des Claudes qui avait eu vingt-huit consulats, cinq dictatures, sept censures et autant de triomphes.

La famille patricienne des Claudii (car il y en eut aussi une plébéienne qui ne lui cédait ni en puissance ni en dignité) est originaire de Régille, ville des Sabins.

Ce fut sur l'invitation de Titus Tatius, le collègue de Romulus, qu'elle vint avec une suite nombreuse de clients s'établir à Rome, nouvellement fondée; ou, ce qui est plus certain, elle fut reçue par le sénat au nombre des familles patriciennes, environ six ans après l'expulsion des rois. Elle avait alors pour chef Atta Clausus. On lui donna des terres au-delà de l'Anio pour ses clients, et un lieu de sépulture pour elle au pied du Capitole.

Elle était distinguée par différents prénoms et surnoms, et, parmi ses surnoms, elle adopta celui de Néron, qui en langue sabine signifie brave et vaillant. Tibère César est issu des deux côtés de la gens Claudia; car son père descendait de Tiberius Néron, et sa mère d'Appius Pulcher, tous deux fils d'Appius Caecus.

Père

Son père, Tibère Claude Néron, un membre de la gens Claudia, est un fidèle de César. Il est son questeur pendant la guerre d'Alexandrie (48-47 av. J.C.) et lui confie, le commandement de sa flotte. Plus tard, il est pontife à la place de P. Scipion, et chargé de conduire des colonies dans la Gaule, entre autres à Narbonne et à Arles. A la mort de Jules César, en 44 av. J.C., Octave, son petit-neveu et Antoine, un de ses généraux, se disputent le pouvoir. Tibère Claude Néron se range aux côtés de ce dernier et suit à Pérouse le consul L. Antoine, frère du triumvir, à qui il demeurera seul attaché, même après la défection de tout son parti. Après la guerre de Pérouse, Tiberius Claudius Nero, qui avait commandé un corps d'armée en Campanie, se retire d'abord à Préneste, puis à Naples; et vient chercher auprès de Sextus Pompée, allié à cette époque à Antoine, en Sicile, un refuge; sa femme Livia (Livie) Drusilla et son fils Tiberius, âgé de deux ans, fuient alors devant celui (Octave) dont l'une deviendra l'épouse et dont l'autre sera le successeur. Puis ils vont se mettre à l'abri en Grèce, où se rassemblent les troupes de Marc Antoine.

En 39 av. J.C., à la suite de la paix signée entre Octave et Sextus Pompée, Tibère Claude Néron rentre à Rome, lorsqu'on avait publié une amnistie générale. Il meurt peu de temps après, laissant deux enfants, Drusus et Tibère, surnommés Nérons.

Mère

Livie, née le 30 janvier 58 av. J.C., est la fille de Marcus Livius Drusus Claudianus. De retour à Rome avec son mari Tibère Claude Néron, elle est reçue par Octave, qui, dès le premier instant où il la voit, le 23 septembre 39 av. J.C., en tombe profondément amoureux. Il l'emmène dans sa maison alors qu'elle est enceinte de son second enfant, Drusus. Quant à l'épouse d'Octave, Scribonia, elle aussi enceinte de Julie, il la répudie dès la naissance de leur fille. Le 17 janvier 38 av. J.C., Octave se marie avec Livie.

Portrait

Tibère
Tibère
James Anderson

Grand et large d'épaules, Tibère jouit d'une très bonne santé et d'une force remarquable. D'après Suétone, "Tibère était gros, robuste et d'une taille au-dessus de l'ordinaire. Large des épaules et de la poitrine, il avait, de la tête aux pieds, tous les membres bien proportionnés. Sa main gauche était plus agile et plus forte que la droite. Les articulations en étaient si solides, qu'il perçait du doigt une pomme récemment cueillie, et que d'une chiquenaude il blessait à la tête un enfant et même un adulte. Il avait le teint blanc, les cheveux un peu longs derrière la tête et tombant sur le cou; ce qui était chez lui un usage de famille. Sa figure était belle, mais souvent parsemée de boutons. Ses yeux étaient très grands, et, chose étonnante, il voyait dans la nuit et dans les ténèbres, mais seulement lorsqu'ils s'ouvraient après le sommeil et pour peu de temps; ensuite sa vue s'obscurcissait. Il marchait, le cou raide et penché, la mine sévère, habituellement silencieux. Il ne conversait presque point avec ceux qui l'entouraient, ou, s'il leur parlait, c'était avec lenteur et en gesticulant négligemment de ses doigts. Auguste avait remarqué ces habitudes disgracieuses et pleines de hauteur, et il avait essayé plus d'une fois de les excuser auprès du sénat et du peuple, comme des imperfections naturelles, et non des défauts de coeur. Tibère jouit d'une santé inaltérable pendant presque tout le temps de son règne, quoique, depuis l'âge de trente ans, il la gouvernât à son gré, sans recourir aux remèdes ni aux avis d'aucun médecin.".

Ajoutez cependant que ses moeurs ne valaient probablement pas mieux que celles de tous les grands de Rome, que son humeur était chagrine, tristissimus hominum, dit Pline; son caractère dur, vindicatif, sa répugnance à verser le sang aussi faible que chez tous ces habitués de l'amphithéâtre; qu'enfin Auguste avait dû plusieurs fois modérer son zèle à punir toute parole, tout acte contraire au gouvernement nouveau. Ces dispositions et les dangers de son rôle expliquent d'avance son règne. C'est l'inverse de celui de son père adoptif. Il ne sera pas plus qu'Auguste vraiment homme d'Etat et grand politique, mais bon administrateur.

Mariage

Tibère se marie deux fois :

une première fois, avec Vipsania qu'il aimait, la fille d'Agrippa, compagnon de lutte d'Auguste. Elle lui avait déjà donné un fils (Drusus) et commençait alors une seconde grossesse.

une seconde fois, sur ordre d'Auguste. En 11 av. J.C., Tibère fut ainsi obligé d'épouser la veuve d'Agrippa, de Marcellus et la fille d'Auguste (Julie ou Julia Caesaris filia).

La séparation avec sa première épouse provoque une tragédie chez Tibère. Sa vie durant, il l'aimera, il ne parviendra pas à l'oublier. Il ne s'était séparé de sa première femme pour épouser Julie que sur l'ordre exprès d'Auguste, mais son coeur resta toujours avec elle; "un jour qu'il la rencontra par hasard", dit son biographe, "ses yeux se remplirent de larmes, et se tinrent fixés sur elle tant qu'il put la suivre; il fallut qu'on prit garde que Vipsania ne parût plus devant lui."

Auguste institue le principe de désigner, de son vivant, à l'attention du sénat et du peuple, celui qu'il désire avoir comme successeur. Comme il n'a pas de fils, il utilisera sa fille Julie. Elle est son unique enfant. L'homme à qui il donnera sa fille pour épouse sera donc son successeur.

Auguste la donne d'abord, en 25 av. J.C., à Marcellus, le fils de sa soeur Octavie et de Gaius Claudius Marcellus Minor. Il adoptera son neveu dans la foulée. Mais Marcellus meurt deux ans plus tard. Il porte alors son choix sur son fidèle compagnon, Agrippa, âgé de 41 ans. Agrippa épouse, en 21 av. J.C., Julie, âgée de 18 ans. Mais Agrippa meurt en 12 av. J.C. Il lui fait finalement épouser, en 11 av. J.C., Tibère, le fils de Livie. Auguste se décide à faire enfin une grande place au fils de Livie. Il l'adopte. Dans le même temps, Auguste lui ordonne de répudier son épouse, Vipsania Agrippina. Auguste force Tibère, bien qu'il ait lui-même des enfants, d'adopter son neveu Germanicus. Auguste reporte sur ce jeune homme l'affection qu'il avait eue pour Drusus, son père (et le frère de Tibère), et il voulait s'en faire au besoin une ressource et un appui contre son héritier (4 de J. C.).

Auguste, finalement, se reporte, autour de 6 av. J.C., sur ses deux petits-fils : Caius et Lucius César, les deux enfants de Julie et d'Agrippa. L'empereur leur confère ainsi le second rang dans la hiérarchie, le troisième rang revenant à Tibère, ce qui provoque la brouille de Julie avec celui-ci. Elle était vexée de voir ainsi s'éloigner la perspective d'occuper avec son mari le premier rang. Tacite dira qu'elle le jugea indigne d'elle. Son rêve est brisé. Tibère ne pouvait répudier la fille de l'empereur. Respectueux de la décision d'Auguste, il répond par un coup de théâtre.

Avec sa décision habituelle et la ténacité des Claude, il se résout à quitter la cour, Rome, l'Italie même pour aller vivre en Orient dans une condition privée. Cette retraite était une sorte d'accusation publique contre les faiblesses paternelles d'Auguste. Lorsque Auguste eut autorisé son voyage, il partit modestement, ne se plaignant pas, n'expliquant rien, et alla se fixer à Rhodes. Agrippa avait agi ainsi, au moment de l'élévation de Marcellus. Tibère se croyait autant que lui nécessaire, et pensait être rappelé comme lui, de façon à être tiré de pair avec les jeunes Césars. Auguste, vivement blessé, le prend au mot sur son dégoût des affaires publiques, feint de l'oublier à Rhodes et l'y laisse sept ans. Mais c'est alors qu'il est frappé dans tous les siens, comme si le génie du mal planait sur sa maison, pour y jeter le deuil et la honte.

Sa fille, Julie, prend plusieurs amants, pire elle complote avec l'un d'eux contre la vie même de son père. Le projet est éventé. Elle s'abandonne aux plus scandaleux excès. Pendant longtemps on cache tout à l'empereur, pour que l'impunité entraîne sa fille à d'irrémédiables imprudences, et quand on lui ouvre les yeux, le père ne peut reculer, le réformateur des moeurs doit punir: Julie est exilée dans l'île de Pandataria (île de Ventotene), puis à Reggio di Calabria en ordonnant qu'elle soit traitée avec la dernière rigueur. Auguste, la poursuivant jusque dans la mort, défendit que son corps fût jamais rapporté au tombeau de la famille impériale. La mère de Julie, Scribonia, voulut partager sa captivité. Etait-ce une protestation contre un éclat imprudent et une condamnation trop sévère (2 av. J. C.).

Mais César Caius, l'héritier présomptif, ne laisse pas Tibère revenir dans la capitale. A un moment donné, Tibère craint même pour sa vie. Finalement, en 2 ap. J.C., Auguste autorise son retour à Rome, à la condition qu'il ne prenne aucune part aux affaires publiques. Peu après et juste au moment où leur popularité est à leurs sommets, Lucius et son frère Caius César meurent respectivements en 2 ap. J.C. et en 4 ap. J.C.

Auguste, qui n'a plus d'autres héritiers, adoptera alors Tibère (27 juin 4) et l'oblige à adopter le petit frère de Lucius et de Caius César, Agrippa Postumus, né en 12 av. J.C., quelques jours après la mort de son père, Agrippa. Auguste dira : "je fais cela pour des raisons d'Etat." Mais Agrippa Postumus que l'on dit atteint de troubles mentaux est écarté et exilé.

Dès 13 ap. J.C., alors qu'il sent la mort approcher, Auguste associe de plus en plus Tibère aux affaires de l'Etat si bien que celui-ci lui succédera sans aucun problème une année plus tard (14 ap. J.C.). On prendra la précaution d'évacuer toute contestation possible en éliminant Agrippa Postumus.

Tibère

Auguste envoie Tibère, âgé de seize ans, et Marcellus en Hispanie en 25 av. J.C. en qualité de Tribuns militaires. Ils participent au début de la guerre contre les Cantabres, qu'Auguste avait commencée en 26 av. J.C. et qui se terminera en 19 av. J.C. En 23 av. J.C., Tibère est nommé questeur de l'annone, en avance de cinq ans sur le traditionnel cursus honorum. Au cours de l'hiver 21-20 av. J.C., Auguste ordonne à Tibère, âgé de 20 ans, de commander une armée de légionnaires et de se rendre en Arménie. Tibère y imposera une discipline sévère à ses légionnaires qui, en secret, le surnomme "Biberius" l'ivrogne, parce qu'il ne refuse pas "boire un coup".

L'empereur lui demande de chasser le roi Artaxas et d'installer sur le trône son plus jeune frère, pro-romain, Tigrane. Les Parthes négocient un compromis et un accord de paix est signé par Auguste. Ils restituent les insignes et les prisonniers qu'ils ont depuis la défaite de Crassus à Carrhes. A son arrivée, Tibère ne peut donc que couronner Tigrane III. Auguste est proclamé Imperator pour la neuvième fois et peut annoncer que l'Arménie devient un royaume vassal (20 av. J.C.)

En 16 av. J.C., Tibère, nommé préteur, accompagne Auguste en Gaule jusqu'en 13 av. J.C. afin de l'aider à organiser les nouvelles provinces gauloises. En 15 av. J.C., avec son frère Drusus, Tibère entre en campagne contre les Rhètes ou les Vendétiques, réparties dans les Alpes entre le Norique et la Gaule. Les succès permettent d'assujettir les Alpes et vaut à Auguste d'être proclamé Imperator. A l'endroit où les Alpes finissent dans le golfe de Gênes, sur la hauteur qui domine Monaco, l'Italie reconnaissante élèvera quelques années plus tard à l'empereur Auguste, un monument qui regarde au loin la mer Tyrrhénienne, et dont il reste encore aujourd'hui des vestiges; elle le remerciait par- là d'avoir soumis à la puissance romaine toutes les peuplades des Alpes, de l'une à l'autre mer - l'inscription en nomme quarante-six (le trophée des Alpes ou d'Auguste, La Turbie, France).

En 13 av. J.C., il est nommé consul (son premier consulat) et envoyé par Auguste en Illyrie. En 12 av. J.C., il soumet les Breuces et mettra en place une politique de répression très dure contre les vaincus.

En 11 et 10 av. J.C., il combat les Dalmates et contre la Pannonie qui se révoltent à nouveau. La longue campagne se conclut avec l'annexion de la Dalmatie. Auguste refusera le triomphe à son beau-fils contre l'avis du sénat.

En 9 av. J.C., Tibère réorganise la nouvelle province d'Illyrie. Il apprend la nouvelle de la mort de son frère Drusus en Germanie. Drusus tomba avec son cheval et se brisa la jambe; après trente jours de souffrance, il mourut dans cette région lointaine située entre la Saale et le Weser, qu'aucune armée romaine n'avait traversée avant lui; il mourut entre les bras de son frère accouru de Rome en toute hâte, à l'âge de trente ans, en pleine force, à l'apogée de ses succès, vivement et longuement regretté des siens et du peuple tout entier.

Tibère avait tendrement aimé son frère Drusus. Pour le retrouver vivant, il avait ainsi fait soixante-dix lieues en un jour; et lorsqu'il ramena son corps des bords du Rhin à Rome, il précéda à pied pendant cette longue route le funèbre cortège. Vingt ans après il se souvenait encore de lui, et il associait le nom de Drusus au sien sur un temple élevé avec le butin de ses victoires.

La mort de Drusus ne changera rien à la marche des événements. Son frère Tibère arriva assez tôt, non seulement pour lui fermer les yeux, mais encore pour prendre d'une main sûre le commandement de l'armée et pour continuer la conquête de la Germanie. Il restera à la tête des troupes pendant les deux années suivantes (746-747 de Rome/8-7 av. J.C.); il n'aura pas pendant cette période, à livrer de grandes batailles, mais les légions romaines parcourront le pays situé entre le Rhin et l'Elbe, et, lorsque Tibère ordonnera à toutes les tribus de reconnaître formellement la souveraineté de Rome, lorsqu'il proclamera qu'il n'acceptera qu'une soumission générale, elles obéiront sans exception. Les Sicambres seront les derniers à mettre bas les armes; il ne leur accordera pas une paix définitive. L'expédition entreprise peu de temps après par Lucius Domitius Ahenobarbus nous montre jusqu'où les troupes romaines avaient pénétré. Il put, comme gouverneur d'Illyricum, établir sur le territoire même des Marcomans une horde vagabonde d'Hermundures, qu'il appela probablement de Vindélicie, et il s'avança au-delà de l'Elbe supérieure sans rencontrer de résistance. Les Marcomans se trouvaient complètement isolés en Bohème, et le reste de la Germanie, entre le Rhin et l'Elbe, était une province romaine, qui, il est vrai, était encore loin d'être pacifiée.

En 6 av. J.C., Auguste décide de confier à Tibère la puissance tribunitienne pour cinq ans. Malgré cet honneur, Tibère se retire de la vie politique et s'installe à Rhodes entre -6 et 1 ap. J.C.

Le 27 juin 4, Auguste adoptera Tibère. Immédiatement, Tibère est envoyé de nouveau en Germanie. Après un voyage triomphal au cours duquel il est célébré par ses troupes, il fait campagne au coeur de la Germanie au cours des années 4 et 5. Il occupera toutes les terres de la zone septentrionale et centrale comprise entre le Rhin et l'Elbe. Le déclenchement de la révolte en Pannonie et en Dalmatie en 5, empêchera Tibère d'occuper la partie méridionale de la Germanie et de faire de l'Elbe, la nouvelle frontière de l'Empire au détriment du Rhin. Tibère conclut hâtivement un traité de paix avec le chef marcoman, Marobod, pour qu'il ne s'allie pas avec les rebelles.

Entre 6 et 9, il réprime une grande révolte en Illyrie. Les forces mises en oeuvre par Rome sont très importantes : dix légions et plus de quatre-vingt unités d'auxiliaires, c'est-à-dire 120000 hommes environ. En 7, Auguste envoie à Tibère, Germanicus, en qualité de questeur. Tibère infligera des défaites successives à ses ennemis. En 8, il part en campagne et rétablit l'ordre dans la Pannonie. Enfin en 9, par sa victoire dans la ville d'Andretium en Dalmatie, Tibère mettra fin, après quatre années, au conflit. Il est encore une fois, acclamé Imperator et obtient le triomphe.

Toujours en 9, après le désastre de Varus en Germanie, Tibère, après avoir pacifié l'Illyrie, rentre à Rome et refuse la célébration du triomphe afin de respecter le deuil imposé par la défaite de Varus. Trois légions commandées par Varus furent totalement anéanties et les conquêtes au-delà du Rhin, perdues.

Il repart sur le Rhin pour protéger la Gaule d'une invasion germanique. Arrivé en Germanie, Tibère mesure la gravité de la défaite de Varus qui empêchera la reconquête des territoires perdus entre le Rhin et l'Ebre. Il solidifie la frontière le long du Rhin en s'assurant de la fidélité des peuples germaniques qui habitent ces lieux.

En octobre 12, Tibère retourne à Rome pour célébrer son triomphe.

Puis Auguste lui confie, en 12 ap. J.C., l'Imperium Majus, c'est-à-dire la corégence absolue pour toute l'administration provinciale, et, en 13 ap. J.C., la puissance tribunitienne à vie.

La succession d'Auguste

Les services que Tibère rendit à l'empire dans les terribles années où l'on vit avec effroi Marbod (ou Marobod en 5-6 ap. J.C.) menaçant la Pannonie rebelle et 30000 soldats romains égorgés, effacèrent peu à peu les préventions d'Auguste, et, en l'an 13 ap. J.C., sentant sa fin approcher, il le prend pour collègue. En vertu d'un sénatus-consulte et d'une loi des centuries, il partage avec lui les plus importantes prérogatives de l'autorité impériale : la puissance tribunitienne, le pouvoir pro consulaire dans les provinces, le commandement des armées et le droit de faire le cens.

Lorsqu'Auguste ferma le lustre (Lustrum), il fit prononcer par Tibère les voeux accoutumés pour la prospérité de l'empire. "Je ne dois pas", disait-il, "faire des voeux dont je ne verrai pas l'accomplissement." Ce n'est pas qu'aucun mal menaçât Auguste, il avait toujours eu une de ces santés chancelantes. Mais le corps était épuisé et la vie allait s'éteindre. Tibère partant pour l'Illyrie, il voulut le conduire jusqu'à Bénévent, afin d'échapper aux ennuis de Rome et aux affaires. Il alla par terre à Astura, s'embarqua dans cette ville et parcourut lentement les beaux rivages de la Campanie et les îles voisines, heureux de son oisiveté, faisant des bons mots, de mauvais vers, se plaisant à voir les jeux des matelots ou les luttes des jeunes Grecs de Capri, qu'il récompensait par un festin dont le dessert était livré au pillage. De Bénévent il revint à Nola. Là de vives douleurs l'arrêtèrent. Il y reconnut les atteintes de la mort, et fit aussitôt revenir Tibère, avec lequel il s'enferma longtemps. "Le jour de sa mort, il s'enquit plusieurs fois si son état ne causait aucun tumulte, et, ayant demandé un miroir, il se fit arranger les cheveux. Quand ses amis entrèrent: Eh bien, leur dit-il, trouvez-vous que j'aie assez bien joué cette farce de la vie? Et il ajouta en grec la formule qui termine les pièces de théâtre : Si vous êtes contents, applaudissez.... (Acta est fabula: la pièce est jouée!)" Quelque temps après, il expira dans les bras de Livie (19 août 14 ap. J.C.).

Cependant Tibère avait convoqué le sénat pour délibérer sur les honneurs à rendre à son père. Les Vestales, qui avaient reçu en dépôt le testament d'Auguste, l'apportèrent à la curie : il l'avait écrit seize mois auparavant, et instituait pour héritiers Tibère et Livie; à leur défaut, Drusus, fils de Tibère, pour un tiers, Germanicus et ses trois fils pour le reste. Par une disposition singulière, il adoptait Livie, qui devait prendre le nom de Julia Augusta. Il léguait au peuple romain, c'est-à-dire au trésor public, 40 millions de sesterces; à la plèbe de la ville, 3 millions 500000; à chaque prétorien, 1000 sesterces; à chaque soldat des cohortes urbaines, 500; à chaque légionnaire, 300. Quatre livres (Res Gestae) qu'il avait composés, furent lus par Drusus: l'un réglait l'ordre de ses funérailles, le second renfermait un résumé de ses actions, qu'il voulait qu'on grave sur deux tables de bronze fixées à des piliers à l'entrée de son mausolée. Le troisième livre, décrivait l'état de la situation de l'Empire, indiquant les effectifs de l'armée et le bilan financier du trésor public, du trésor impérial et des redevances; le quatrième, très discuté, contenait peut-être des conseils au Sénat et donc à Tibère sur la politique intérieure et extérieure à suivre pour l'empire.

Tibère empereur

Le 19 août 14 ap. J.C., Tibère est le successeur désigné. Dies imperii : le 19 août 14 ap. J.C. Il est âgé de 56 ans. Soucieux de légalité, il attend d'abord que le sénat le confirme dans ses fonctions.

Il y a un problème dynastique à régler d'urgence. Agrippa Postumus, adopté par Auguste en 4 ap. J.C., puis exilé sur l'île de Planasie, représente une menace.

Tibère l'élimine.

Voilà l'homme qui, par la mort d'Auguste, prend le pouvoir à l'âge de cinquante-six ans. Cependant ses moeurs ne valaient probablement pas mieux que celles de tous les grands de Rome, que son humeur était chagrine, tristissimus hominum, dit Pline; son caractère dur, vindicatif, sa répugnance à verser le sang aussi faible que chez tous ces habitués de l'amphithéâtre; qu'enfin Auguste avait dû plusieurs fois modérer son zèle à punir toute parole, tout acte contraire au gouvernement nouveau. Ces dispositions et les dangers de son rôle expliquent d'avance son règne. C'est l'inverse de celui de son père adoptif. Il ne sera pas plus qu'Auguste vraiment homme d'Etat et grand politique, mais bon administrateur et, pendant les neuf premières années, prince débonnaire, parce qu'il pourra dans ces neuf années vivre doucement comme lui, en n'usant que d'adresse; à la fin, il sera cruel comme le triumvir, parce qu'il retrouvera les menaces et les périls qu'Octave n'avait rencontrés qu'à son début.

La poursuite du principat

Tibère s'est proclamé le continuateur de la politique d'Auguste.

Le moment de crise pour un gouvernement est la mort de son fondateur. Tibère ne songea pas plus qu'Auguste au lendemain; il continue son hypocrite modération et en fait comme la loi du gouvernement impérial (le Principat). De là ces continuelles alternatives de feint abandon de la part du prince et de violences sanguinaires; ces espérances, continuellement ravivées pour être continuellement détruites, et ce fantôme si souvent évoqué de la république qui entraînera dans la mort tant de généraux mais crédules personnages. Au reste, le testament d'Auguste obligeait Tibère à ces réserves. Il feignit d'abord de remettre tout au sénat et aux consuls, comme s'il eût douté de ses droits. Du palais du prince expirant l'ordre avait été envoyé au centurion qui gardait Agrippa Posthume (Postumus) de l'égorger. Quand le soldat revint dire qu'il avait obéi, "Je ne t'ai rien commandé", dit l'empereur; "tu rendras compte au sénat." On se garda bien de revenir sur cette affaire, la victime n'intéressant personne.

Il avait convoqué l'assemblée des Pères, en vertu de sa puissance tribunitienne, mais modestement et avec peu de paroles, "afin de délibérer sur les honneurs dus à Auguste." Cette réserve n'était que pour les sénateurs; aux légions, il avait écrit en empereur; à Rome même, il avait pris le serment des magistrats, du peuple, de l'armée, donné le mot d'ordre aux prétoriens, appelé autour de lui une escorte de soldats pour l'accompagner au forum, même à la curie; n'hésitant en rien, ni nulle part, si ce n'est au sénat.

Par une de ces révolutions si fréquentes dans les opinions humaines, on était à la mort d'Auguste plus républicain qu'au lendemain d'Actium; on le sera plus encore à la cour de Néron qu'à celle de Tibère. A mesure que la république s'éloignait pour n'être plus qu'un souvenir, elle se couvrait de ce prestige dont notre esprit enveloppe toutes les choses qui ont longtemps vécu. Il y avait donc encore des républicains, mais, comme on n'avait rien réglé pour la succession au principat, il y avait aussi des candidats à l'empire. Avec Octave, le fils de César, le vainqueur de Brutus et d'Antoine, le pacificateur du monde, on s'était résigné à l'obéissance. C'était un temps de repos, une dictature utile pour reconstituer l'Etat et seulement plus longue que celle de Sylla et de César.

Et il avait ses raisons pour hésiter, ajoute Suétone, car il était de toutes parts environné de périls. Il le savait bien lorsqu'il disait à ses amis, dans son langage souvent vulgaire, mais énergique : "Vous ignorez quel monstre c'est que l'empire !" ou bien encore : "Je tiens un loup par les deux oreilles." On oublie trop et les immenses richesses dont quelques-uns de ces nobles disposaient, et la fierté de ces personnages qui, naguère maîtres du monde et sans frein, ne pouvaient se faire à leur condition nouvelle de sujets d'un homme et de la loi.

Tels étaient les adversaires dont Tibère se sentait entouré; il les avait vus à l'oeuvre, sous Auguste, dans leurs complots; et il les connaissait bien, car il avait rempli contre eux le rôle d'accusateur public. Mais il avait de plus ses ennemis personnels, les anciens amis des jeunes Césars ou d'Agrippa, ceux qui avaient menacé ou méprisé l'exilé de Rhodes, ceux qui avaient raillé l'époux de Julie, celui qui avait osé fiancer sa première femme Vipsania et qui affectait l'autorité paternelle sur le fils du prince.

Le sénat

Tibère débutera par des faveurs au sénat; il a l'intention d'établir une dyarchie (un partage des pouvoirs) avec lui.

Cependant, il continuera le mouvement de concentration de tous les pouvoirs, commencé par Auguste, et transportera les élections du champ de Mars à la curie. Il avait parfaitement compris que la foule de la place publique, facile à tromper, a cependant des retours soudains, formidables, impossibles à prévenir ou à arrêter, mais que rien de semblable n'était à craindre dans la curie, où l'on votait tout haut, sous l'oeil du prince. Le sénat hérite donc des comices; et comme Tibère lui donne l'apparence du pouvoir électoral, il lui donnera l'apparence du pouvoir législatif. Pendant son principat, les comices ne voteront que deux lois (Lex Norbana, en l'an 19 (Cf. Gaius, I, 22; et Ulpien, I, 10, 16): et lex Visellia, en l'an 23; Ulp., III, 5.): toute la législation se fera à la curie par des sénatus-consultes ou au palais par des édits (il écrivait fréquemment au sénat, et ses lettres, epistolae vel libelli, étaient lues par des questeurs, qui candidati principis dicuntur. D., I, 13, § 4.), et, dans la seconde moitié de son principat, il ne se donnera même pas la peine d'élaborer les uns et les autres au sein du conseil privé établi par Auguste. Il laissera aussi le sénat, docile instrument des volontés impériales, empiéter sur les autres juridictions, en multipliant les cas dont il se réservera de connaître. Ainsi, sous le second empereur, cette assemblée, corps à la fois législatif, électoral et judiciaire, tiendra dans l'Etat une place encore plus large que sous le premier. Elle occupera à elle seule toute la scène. Mais le rôle qu'elle y joue, ne l'oublions pas, c'est le prince qui le dicte et qui le règle.

Il établit une apparence de liberté en conservant au sénat et aux magistrats leur ancienne majesté et leur ancienne puissance. Ceux-ci le prient d'accepter "ce pénible et lourd esclavage" et lui confèrent tous les pouvoirs inhérents à sa charge. Il faudra aux sénateurs un mois, jusqu'au 17 septembre, pour convaincre Tibère d'accepter. Il n'y eut pas d'affaire, petite ou grande, publique ou particulière, dont il ne rendît compte au sénat. Il le consultait sur les impôts, sur les monopoles, sur les édifices à construire ou à réparer, sur les levées de troupes et les congés des soldats, sur l'état des légions et des corps auxiliaires, sur la prolongation des commandements, sur la conduite des guerres extraordinaires, sur le fond et sur la forme des réponses qu'il fallait faire aux lettres des rois. Il obligea un commandant de cavalerie, accusé de violence et de rapine, de se justifier devant le sénat. Jamais il n'y entra que seul. Un jour qu'on l'y porta malade, dans sa litière, il fit retirer sa suite. Il ne faisait entendre aucune plainte lorsqu'on décidait quelque affaire contrairement à son avis.

L'autorité des consuls était si respectée, que des ambassadeurs d'Afrique allèrent les trouver pour se plaindre que César, à qui on les avait adressés, traînait leur procès en longueur. On ne doit pas s'en étonner; car on le voyait lui-même se lever devant eux et leur céder le passage. Il réprimanda des consulaires mis à la tête des armées, de ce qu'ils n'écrivaient pas au sénat pour lui rendre compte de leurs actions, et de ce qu'ils demandaient son aveu pour accorder des récompenses militaires, comme s'ils n'avaient pas le droit d'en disposer eux-mêmes. Il combla d'éloges un préteur qui, à son entrée en charge, avait fait revivre l'ancien usage de louer ses aïeux devant l'assemblée du peuple. Il accompagna jusqu'au bûcher les funérailles de quelques citoyens illustres. Il se montra également modéré envers des personnes de moindre condition, et pour de moindres objets. Des magistrats de Rhodes lui avaient adressé, au nom de la cité, des lettres sans signature. Il les fit venir à Rome, et, loin de leur en faire un reproche, il se contenta de les renvoyer avec ordre de signer leurs lettres. Il écrivit aux commandants des provinces qui lui conseillaient d'augmenter les impôts: "Un bon pasteur doit tondre ses brebis, et non les écorcher".

Sa modestie

Il se conduit d'abord avec beaucoup de modération, et presque comme un particulier. Parmi beaucoup d'honneurs éclatants qu'on lui offrait, il n'accepta que les moindres, et en petit nombre. La célébration du jour de sa naissance s'étant rencontrée avec les jeux du cirque, il ne permit qu'on y ajoutât pour lui qu'un char à deux chevaux. Il ne veut ni temples ni flamines, ni prêtres. Il défend qu'on lui dresse des statues, ou qu'on expose ses images sans sa permission, et encore à condition qu'elles ne soient pas placées parmi les effigies des dieux, et ne servent qu'à orner les édifices.

Tibère gouverne avec sagesse et sans violences. On l'accusait d'avoir laissé mourir Julie de misère (14), et d'avoir fait tuer un amant de sa femme, Sempr. Gracchus (14), relégué depuis quatorze ans dans l'île de Cercine; mais pour un Romain ce ne sont pas là des crimes. En plein forum, un homme voyant passer un convoi avait chargé tout haut le mort de dire à Auguste que ses legs au peuple n'étaient pas acquittés. Tibère continua la plaisanterie; il fit donner à l'homme sa part, puis l'envoya au supplice, en lui disant: "Va bien vite rapporter toi-même la chose plus exactement." Cela était cruel, si cela est vrai. Dans le pays ou l'on jetait vivants les esclaves aux murènes, combien n'eussent pas donné la vie d'un pauvre diable pour un bon mot. Il refuse les honneurs, les temples qu'on lui offre, défend qu'on jure par son nom, qu'on l'appelle Père de la patrie, seigneur ou maître; il refuse le prénom d'Imperator, ainsi que la couronne civique dont on voulait décorer le vestibule de son palais, qu'on parle de ses occupations divines et repousse les basses flatteries du sénat, en homme qui en savait le prix.

On voulait donner son nom au mois où il était né : "Eh comment ferez-vous", dit-il, "quand vous aurez eu treize empereurs ?"

Il s'oppose à ce qu'on jure par ses actes. Il n'ajouta le nom d'Auguste, qui lui appartenait par héritage, que dans ses lettres aux rois et aux souverains. Il n'agréa que trois consulats: l'un pendant peu de jours; l'autre pendant trois mois, et le troisième en son absence jusqu'aux ides de mai. Il avait une telle aversion pour la flatterie, qu'il ne permit jamais à aucun sénateur d'accompagner sa litière, soit pour lui faire sa cour, soit pour lui parler d'affaires. Un personnage consulaire lui demandait pardon, et voulait embrasser ses genoux. Tibère se retira si brusquement, qu'il tomba à la renverse. Parlait-on de lui d'une manière trop flatteuse, dans une conversation ou dans un discours soutenu, il n'hésitait pas à interrompre, à reprendre et à changer aussitôt l'expression. Quelqu'un lui donna le nom de maître: il lui signifia de ne plus lui faire désormais cet affront. Le sénat demandait un jour qu'on informât sur cette espèce de crime, et qu'on poursuivît les coupables: "Nous n'avons pas assez de loisir," répondit-il, "pour nous embarrasser d'un plus grand nombre d'affaires. Si vous ouvrez cette porte, vous ne nous laisserez plus le temps de faire autre chose, et, sous ce prétexte, toutes les inimitiés particulières nous seront déférées". On a retenu encore de lui ces paroles pleines de modération: "Si quelqu'un dit du mal de moi, je tâcherai de lui expliquer mes paroles et mes actions. S'il persiste, je le haïrai à mon tour". Cette conduite envers les sénateurs était d'autant plus remarquable, que, par ses déférences et ses respects envers chacun et envers tous, il avait lui-même presque dépassé les bornes de la politesse.

Sa modération

Sa vie est simple, celle d'un riche particulier; ses manières, sinon affables, au moins polies. Il se lève devant les consuls, leur renvoie la plupart des affaires; et, en toute question consulte le sénat, acceptant la contradiction, le véto des tribuns, les leçons mêmes qu'osait parfois lui donner la liberté mourante. Il défend qu'on recherche les propos tenus contre lui ou contre sa mère. "Dans un état libre", disait-il, "la langue, l'esprit et la pensée doivent rester libres". Et le sénat persistant à vouloir connaître de ces délits : "Nous avons", répliqua t-il, "assez d'affaires importantes, sans nous charger encore de ces soins misérables. Si vous ouvrez cette porte aux accusations, vous ne ferez plus autre chose; et sous ce prétexte, on se servira de nous pour assouvir toutes les inimitiés." Il est insensible aux propos injurieux, aux mauvais bruits et aux vers diffamatoires répandus contre lui et contre les siens.

"Il aimait les libéralités qui avaient un motif honorable, et cette vertu il la garda longtemps. Un ancien préteur demandait à sortir du sénat à cause de sa pauvreté, il lui donna un million de sesterces. Un autre avait perdu sa maison dans la construction d'un chemin public et d'un aqueduc, il lui en paya le prix". Fontéius offrait sa fille pour remplacer une vestale: Tibère ne l'accepta pas, mais il lui constitua une dot d'un million de sesterces.

Les jeux

S'il continue les travaux d'Auguste pour l'embellissement de Rome, il n'aura cependant pas des complaisances à l'égard du peuple. Auguste regardait comme un devoir d'assister à tous ses plaisirs et devait à cette déférence une partie de sa popularité. Tibère méprise de tels moyens et laisse le peuple s'amuser sans lui. Il restreint même la dépense des jeux; il réforme la dépense des spectacles, en restreignant le salaire des acteurs et en fixant le nombre des couples de gladiateurs. Il défend aux sénateurs d'entrer chez les pantomimes, aux chevaliers de se laisser voir avec eux en public. Les histrions ne pourront donner de représentations que sur la scène, et un sénatus-consulte investit le préteur du droit exorbitant de condamner à l'exil le spectateur turbulent. Des désordres ayant eu lieu au théâtre, il exila les chefs des factions rivales, ainsi que les acteurs pour lesquels on s'était disputé, et jamais il ne céda aux instances que le peuple lui fit pour qu'il les rappelât. Les édiles eurent ordre de surveiller les cabarets et les lieux de débauche avec tant de sévérité, qu'ils ne permissent pas même d'exposer en vente de la pâtisserie.

De tous les plaisirs de la foule, les plus vifs étaient les Atellanes et les jeux de gladiateurs. Tibère réprima la licence des uns et ne permit les autres que rarement. Même à en croire Tacite, il reprochait à son fils Drusus de montrer trop de joie à la vue du sang. Il eut voulu extirper la superstition qui croissait en proportion du déclin même de la religion officielle. Les magiciens furent bannis; un d'eux précipité de la roche tarpéienne; un autre exécuté, "à la manière antique." Les prêtres égyptiens et juifs furent chassés. Il obligea ceux qui étaient adonnés à ces religions de jeter au feu les habits et les ornements sacrés. Sous prétexte de service militaire, il répartit la jeunesse juive dans des provinces. Il exila de Rome le reste de cette nation et ceux qui pratiquaient un culte semblable, sous peine d'une servitude perpétuelle en cas de désobéissance. Il bannit aussi les astrologues; mais il leur pardonna, sur la promesse qu'ils lui firent d'abandonner leur art.

Livie

Tibère prend des mesures pour limiter l'influence de sa mère, que le testament d'Auguste a faite Augusta. Il lui refuse le titre de "Mère de la Patrie" et les honneurs de licteur que veut lui décerner le sénat.

Livie disparaît en 29 à l'âge de 86 ans. Sa dépouille est déposée dans le mausolée d'Auguste, à Rome, en l'absence de Tibère : c'est Caligula qui prononcera son éloge funèbre. Le sénat propose de la diviniser et de lui élever un arc honorifique : Tibère, en plus de détourner ses volontés testamentaires, lui refuse l'apothéose et empêche la construction de l'arc - deux honneurs sans précédent pour une femme. C'est l'empereur Claude qui la divinisera, le 17 janvier 42 ap. J.-C., mettant sur un pied d'égalité les deux fondateurs du principat, Divus Augustus et Diva Augusta (Suétone, Vie des douze Césars, Claude, XI).

Germanicus

Germanicus est le fils adoptif de Tibère, il est aussi le petit-neveu d'Auguste, l'héritier de la lignée julienne par sa mère Antonia et l'époux d'Agrippine l'Ancienne, la petite-fille d'Auguste. Il est l'héritier de Tibère.

Germanicus demeure avec l'armée du Rhin de 14 à 16 ap. J.C.

De 14 à 16, sur le Rhin, il y avait là huit légions, réparties en deux camps, sous le commandement suprême de Germanicus, gouverneur de la Gaule. Germanicus refuse l'empire que des soldats lui proposent, s'écrie qu'il mourrerait plutôt.

Il emmènera ses légions dans plusieurs expéditions au coeur de la Germanie. Il reprendra ainsi deux des trois enseignes de légions, perdues dans la forêt de Teutobourg, et fait enterrer les restes des soldats romains. Les légions rendirent à la terre ces restes mutilés qui, depuis six années, attendaient de l'Empire ce dernier honneur; Germanicus porta la première terre du tombeau.

Par la suite, Tibère renoncera à repousser la frontière à l'Est du Rhin et terminera les opérations militaires qu'il juge coûteuses et inutiles, en rappelant Germanicus à Rome.

Germanicus y trouvera en effet des lettres de Tibère qui l'appellent à Rome pour un second consulat et le triomphe. Il demandait une année encore, promettant d'en finir en quelques mois avec les barbares. "Mieux vaut", répondit l'empereur, "puisque l'honneur de Rome est vengé, les abandonner à leurs rivalités et à leurs guerres intestines; c'est ainsi que j'ai réduit les Suèves et leur roi à nous donner la paix. Si d'ailleurs les hostilités recommencent, ne convient-il pas de laisser à Drusus quelques travaux et l'unique occasion de gagner lui aussi le titre d'imperator." Germanicus comprit mieux les raisons que Tibère ne donnait pas: il quitta le théâtre de sa gloire et ses légions maintenant trop dévouées.

Le 26 mai 17, il célèbre son triomphe. L'année suivante, il devient consul en même temps que Tibère.

Au moment où il est nommé Consul, Germanicus est déjà en Orient, pour régler divers problèmes dans ces provinces.

Germanicus était arrivé en Arménie. Il y établit pour roi le fils d'un fidèle vassal de l'empire, du roi de Pont Polémon, et le couronna de sa main dans Artaxata. Le règlement des affaires de la Cappadoce fut plus simple encore: on lui donna une formule et un gouverneur; on désigna quelques villes où il établirait son tribunal; et pour que le peuple gagnât à ce changement, on diminua quelque chose des tributs qu'il payait à ses rois. On fit de même pour la Comagène. En Syrie Germanicus trouva des envoyés du roi des Parthes. Artaban demandait le renouvellement de l'alliance, une entrevue avec le fils de l'empereur sur les bords de l'Euphrate et l'éloignement de son compétiteur. Il n'y avait pas de motifs pour rejeter ces ouvertures.

Il entrera en conflit avec Cnaeus Pison, le nouveau gouverneur de Syrie. C'était un patricien d'un caractère violent et fier, qui se croyait aussi noble que le prince, plus noble que ses fils. Il avait obtenu le gouvernement de la Syrie dans le temps où Germanicus était envoyé en Orient. Ce choix était fait sans doute avec dessein. Pison et Plancine sa femme, confidente d'Augusta (Livie), connaissaient la haine de Livie pour Agrippine, la femme de Germanicus; et sans avoir de crainte arrêtée, Tibère était bien aise de placer auprès du jeune prince un gardien vigilant de ses intérêts.

Germanicus avait voulu visiter l'Egypte et ses merveilles. Bien qu'il s'y fût montré sans aucun appareil et en simple particulier, ce n'en était pas moins une infraction aux réglements d'Auguste. Il outrepasse ainsi ses droits. Tibère le reprend vivement de donner l'exemple de l'oubli des lois, mais lui laisse achever son voyage, et lui fait à ce moment même accorder l'ovation en récompense de ses services en Orient. A son retour en Syrie, Germanicus trouva toutes les dispositions qu'il avait prises changées par Pison. De vives altercations éclatèrent entre eux, et l'indocile gouverneur, plutôt que de céder, préféra quitter sa province. La nouvelle d'une grave indisposition de Germanicus l'arrêta à Antioche. Le prince s'étant rétabli, il s'opposa aux fêtes célébrées pour sa convalescence et gagna Séleucie, où le bruit d'une rechute plus alarmante le retint encore. Autour d'Agrippine on parlait d'empoisonnement. On avait trouvé sur le sol et le long des murs du palais des os de morts, des caractères magiques et des talismans, le nom de Germanicus gravé sur des tablettes de plomb, des cendres sanglantes, des débris à demi consumés, d'autres maléfices encore, toutes choses par lesquelles on croyait dévouer sûrement une victime aux dieux infernaux. Les émissaires de Pison, qui venaient épier les progrès du mal, montraient par quelles mains le coup était porté. Voilà ce que disaient les amis du prince; mais lui-même il repoussait ces soupçons. On n'écrit pas à son assassin pour rompre avec lui, pour répudier son amitié et c'est une telle lettre que Germanicus adressait à Pison. Après de nouvelles crises qui donnèrent un rayon d'espérance, le malade s'affaiblit et expira, en recommandant, selon Tacite, à son père de le venger, à sa femme d'abaisser son orgueil et de modérer ses désirs de pouvoir. Germanicus n'avait que 34 ans3. (9 oct. 19 de J. C.)

Chassé de sa province par Germanicus, Pison avait reçu avec une joie inconvenante la nouvelle de sa mort et avait aussitôt repris la route de son gouvernement. Mais les légats et les sénateurs répandus en Syrie avaient déféré le commandement à un d'entre eux; Pison ne recula pas devant une guerre civile. Cette faute le perdit: Tibère ne devait pas pardonner à celui qui compromettait la paix publique. Pison battu fut embarqué de force sur un navire pour l'Italie; des accusateurs l'y attendaient. Ils voulaient que l'empereur fût seul juge dans cette cause. S'il avait craint quelque révélation compromettante, il aurait accepté; il renvoya tout au sénat, lui demandant froidement impartialité et justice. Il siégea lui-même; et l'accusé, dit l'historien, le vit, avec épouvante, sans pitié, sans colère, impassible, impénétrable. C'est le plus fidèle portrait que Tacite ait laissé de Tibère. Jugé pour meurtre, celui-ci est contraint de se suicider.

Drusus II

Le fils de Tibère, Drusus, devient alors l'héritier.

En 17, il est nommé gouverneur de la Pannonie avec des pouvoirs spéciaux. Après avoir été questeur en 11, il réprime la révolte des légions de Pannonie en l'an 14 et triomphe des Alamans. En 15 il devient consul, il est gouverneur d'Illyrie entre 17 et 20. Il revient le 28 mai 20 pour célébrer un triomphe. L'année suivante, il partage à son tour le consulat avec Tibère.

La mort de Germanicus en 19 lui ouvre donc la voie de la succession. En 22, il partage avec son père la puissance tribunitienne.

Il meurt également prématurément le 23 septembre 23, à Rome, à l'approche de la quarantaine.

Huit ans plus tard, on apprendra qu'il avait été empoisonné par son épouse Livilla, agissant de concert avec son amant Séjan, préfet du prétoire.

La paix intérieure

Rome était toujours sous le coup d'une famine depuis que "la vie du peuple romain était à la merci des vents et des flots." L'Italie, en effet, changée, surtout aux environs de la capitale, en jardins de plaisance et ruinée par la concurrence des blés étrangers, ne pouvait plus nourrir ses habitants. Tibère, pour y ranimer l'agriculture, renouvela une loi de César qui obligeait les riches à mettre une partie de leur fortune en biens-fonds italiens. Les routes n'étaient pas encore sûres: il y multiplie les postes militaires et réprime sévèrement tout acte qui compromettait la paix publique. Il aura soin surtout de garantir le repos public contre les brigandages, les vols et les séditions. Il réprime sévèrement les troubles populaires et s'appliquera à les prévenir.

Aux frontières, Tibère cherchera à maintenir la paix. Héritier et continuateur de la politique d'Auguste, l'empire, à ses yeux, a atteint ses dimensions maximales. Il disposera par ailleurs dans l'Italie des postes plus nombreux. Il établit un camp à Rome, où il rassemble les cohortes prétoriennes, dispersées auparavant çà et là chez les citoyens. Tibère s'occupe ensuite des légions, qui avaient juré fidélité à Auguste encore plus à l'Etat et voient dans le changement de souverain une occasion pour obtenir une hausse de leur solde. Les soldats, qui avaient inauguré ce règne par une révolte, ne tarderont pas à comprendre qu'ils avaient un maître auquel il ne fallait pas marchander l'obéissance. Tibère retira les concessions qu'il leur avait d'abord faites: la vétérance sera reportée légalement à vingt ans, et même alors rarement donnée. Plus tard, à une époque où il avait besoin de pouvoir compter sur les prétoriens, il refusa qu'on leur permît de prendre place au théâtre sur les bancs des chevaliers et reprocha durement à l'auteur de la proposition de vouloir corrompre ces esprits grossiers et détruire la discipline. Il doublera pour les légions les legs d'Auguste, mais ce sera l'unique gratification qu'elles auront de lui. Cette sévérité réussit et il n'aura pas, durant tout son règne, une mutinerie à réprimer.

De plus, chaque fois qu'il le peut, il privilégie la diplomatie à l'emploi de la force. Plutôt que de faire main basse sur une région, il préfère la tenir sous la forme d'un protectorat. Cette politique lui réussit fort bien sur le Danube et en Orient. Mais à l'intérieur de son empire, lorsqu'il doit réprimer deux insurrections, l'une en Afrique, en 17 ap. J.C., l'autre en Gaule, en 21 ap. J.C., il n'hésitera pas à les noyer dans le sang.

Les soldats avaient compris que sur eux reposait la sécurité de l'empereur, autant que celle de l'empire; et puisqu'il n'y avait plus de guerres civiles pour les enrichir, les successions au trône devaient leur en tenir lieu. Trois légions de Pannonie se soulevèrent, demandant un denier par jour au lieu de dix as, le congé après seize ans, au lieu de vingt, et une somme fixe payée au camp même le jour de la vétérance. Tibère leur envoya son fils Drusus avec Séjan, un des préfets du prétoire et les soldats disponibles en Italie. Une éclipse de lune (26 septembre) qui effraya les conjurés fit plus que les instances et que les menaces: la révolte tomba d'elle-même. Sur le Rhin, l'armée se mutine. La rébellion sera matée par Germanicus, le fils adoptif de Tibère.

Il n'en laisse pas moins les principaux gouverneurs de province en poste bien plus longtemps qu'Auguste, le record étant détenu par Poppaeus Sabinus, gouverneur de Mésie vinq-cinq ans durant. Cependant, il est capable de rappeler fermement à l'ordre les gouverneurs qui outrepassent leur autorité. Lorsque le préfet d'Egypte rapporte plus d'impôts que le montant demandé, Tibère lui dira "je veux que mes brebis soient tondues, pas écorchées." Il fournira aussi d'importants secours à Rome, victime d'incendies en 27 et en 36. A la fin du son règne, il est malheureusement tout contraint d'augmenter les impôts, en particulier la taxe détestée de 1% sur les ventes. Introduite par Auguste, celle-ci, après avoir été réduite de moitié en 17, retrouvera ainsi son ancien taux en 31.

Séjan

L'assassinat de Drusus n'est que l'un des multiples crimes imputés à Lucius Aelius Sejanus.

Aelius Séjan, un chevalier, sut gagner l'affection de Tibère par un dévouement absolu, une activité infatigable et de sages, d'habiles conseils. Tibère ne pouvait douter de celui qui, un jour, quand tous fuyaient, seul resta et lui sauva la vie en soutenant une voûte qui s'écroulait au-dessus de sa tête (26); aussi lui accordait-il toute confiance: au sénat, devant le peuple, il l'appelait le compagnon de ses travaux, il lui laissait distribuer les dignités et les provinces.

Séjan avait le commandement des gardes prétoriennes (neuf mille prétoriens). Ces cohortes, dispersées dans la ville et les faubourgs, même dans les bourgades du voisinage, y perdaient leur discipline; il les rassembla dans un camp fortifié entre les deux routes qui partaient des portes Viminale et Colline: innovation utile, si le gouvernement savait toujours les tenir en main; dangereuse, s'il se mettait à leur merci. Elle pouvait aussi servir d'ambitieux projets; c'est à quoi Séjan destinait ses dix mille prétoriens. Il allait souvent les visiter, les appelait par leur nom, choisissait lui-même leurs centurions et leurs tribuns.

Il entre dans la lutte dynastique deux ans après la mort de Drusus, sa première victime, lorsqu'il demande à Tibère la permission d'épouser Livilla, la veuve de Drusus. Tibère refuse car s'il accepte, il met en péril sa succession légitime. D'autant plus que Séjan n'est que chevalier et pas sénateur. En 29, la mort de Livie, la mère de Tibère, incita l'empereur à s'isoler encore plus. L'année suivante, Tibère s'installe sur l'île de Capri; il ne reviendra plus jamais à Rome. Il confiera de plus en plus de pouvoir à Séjan, resté lui dans la capitale. Le préfet du prétoire jouit d'une position sans égale, qui le place au-dessus des consuls et des sénateurs. Tibère l'appellera "l'associé de ses peines".

Les relations entre Tibère et sa mère Livie devenaient de plus en plus mauvaises. C'étaient l'une des raisons qui avait provoqué son exil à Capri. A la mort de sa mère, survenue en 29, à l'âge de quatre-vingt-six ans, il refusera d'assister à ses funérailles, interdira sa divinisation et ne respectera pas ses dispositions testamentaires.

Séjan cherche à se rendre toujours plus indispensable à Tibère, en entretenant, en développant sa méfiance naturelle et sa misanthropie. Un soupçon de critique de la politique impériale suffit pour être poursuivi avec la dernière rigueur. Les condamnations pleuvent à tel point qu'on peut dire que Séjan fait régner un véritable régime de terreur sur l'aristocratie romaine.

Pour le succès de ses ambitieuses visées le préfet du prétoire, Séjan, ne trouvait donc plus d'obstacle que dans les fils de Germanicus; aussi il excitait les méfiances du prince contre ses héritiers trop impatients; il l'amena à leur donner des gardes, à faire épier leurs démarches, les visites, les messages qu'ils recevaient. Des traîtres apostés leur conseillaient d'aller embrasser la statue d'Auguste au forum, d'implorer la protection du sénat et du peuple, de tenter même la fidélité des légions, en se réfugiant au milieu de l'ancienne armée de Germanicus. Ils rejetaient bien loin ces projets coupables, mais on leur en imputait la pensée; on les représentait à Tibère comme tout prêts à les accomplir.

L'aîné, Néron, à qui sa mère Agrippine montrait une prédilection imprudente, et que ses affranchis, ses clients poussaient à saisir une fortune dont ils auraient profité, donnait prise aux soupçons par ses impatiences et ses paroles hautaines contre le favori "qui abusait de la faiblesse d'un vieillard." Sa femme, son frère Drusus, le trahissaient et rapportaient tout à Séjan, qui flattait Drusus de l'espérance de l'empire.

Tibère crut nécessaire de frapper sur ce parti. Le premier jour de janvier (28), Sabinus, le partisan le plus animé d'Agrippine, fut traîné en prison. Quatre anciens préteurs furent les instruments de sa perte. Poussés par la misère, mal retenus ou plutôt poussés encore par la détestable éducation que donnaient les rhéteurs, n'ayant plus, comme par le passé, pour s'enrichir la guerre ou la facilité de piller les provinces, les petites gens, le trésor et le domaine public, les sénateurs organisèrent en grand le métier d'espion et de délateur qu'ils avaient appris et pratiqué depuis longtemps sous la république. Alors c'était déjà le moyen le plus sûr de se mettre en évidence; on se désignait aux suffrages du peuple pour la prochaine élection par quelque procès retentissant, où l'on pouvait, en dépit de la cause, montrer son éloquence.

Tibère n'avait donc qu'à laisser faire pour être débarrassé de ceux qu'il craignait. Mais il craignait beaucoup, et il écrivait au sénat après la mort de Sabinus: "Ma vie est sans cesse menacée; je redoute encore de nouveaux complots." Il voulait désigner Agrippine et Néron. Ils furent presque aussitôt frappés (29). Livie, qui avait, dit-on, intercédé pour eux, venait de mourir, et Séjan, délivré de la contrainte que lui imposait la vieille impératrice, pressait leur perte. Des écrits anonymes couraient dans Rome, pleins de sarcasmes contre le ministre. Un d'eux allait jusqu'à supposer une séance du sénat où l'on montrait des consulaires parlant et opinant avec une grande liberté. Séjan crut ou feignit de croire à un commencement de révolte. "Le sénat", écrivait-il à Tibère, "méprise les ressentiments du prince; le peuple se soulève; on répand, on lit publiquement de fausses harangues, de faux sénatus-consultes. Il ne leur reste plus qu'à prendre les armes et à proclamer leurs chefs, leurs empereurs, ceux dont ils veulent prendre les images pour étendards." Dans la solitude où il s'enferma, loin du monde et du bruit de toutes les têtes qui tombaient à Rome, il devint aisément sans pitié. Les hommes ne furent pour lui que les pièces d'un édifice; celles qui gênaient, au lieu de servir, furent rejetées et brisées. Les fils de Germanicus devenaient des causes de troubles, il les fit disparaître. Agrippine, enlevée de Rome, fut conduite dans l'île de Pandataria par un tribun qui traita, dit-on, avec tant de brutalité cette petite-fille d'Auguste, qu'il lui creva un oeil; et s'y laissera mourir de faim; Néron, relégué à Pontia, y sera bientôt mis à mort ou se tuera (31); son frère Drusus fut enfermé dans une chambre basse du palais à Rome; la jeunesse du troisième, Caius, le sauva. Il fallait bien le garder comme une ressource pour quelques cas imprévu, sauf à se débarrasser de lui plus tard, s'il devenait à craindre.

Toute la famille de Germanicus était comme détruite; Séjan se crut rapproché du but. Il avait osé naguère demander la main de Livilla, veuve de Drusus; c'était presque demander le titre de gendre et d'héritier de l'empereur. Tibère avait refusé, mais avec d'amicales paroles; en l'an 31, il le prit pour collègue dans le consulat. Le sénat, croyant pénétrer ses intentions, les dépassa et donna le premier éveil à ses défiances, en décernant au ministre les mêmes honneurs qu'au prince. On dressa l'une à côté de l'autre leurs statues, on plaça ensemble leurs sièges au théâtre, on décréta qu'ils seraient en même temps consuls pendant cinq années. Déjà Séjan était demi-dieu; on immolait des victimes devant ses statues; et ce qui ne s'est jamais fait gravement qu'à Rome et dans la Rome de ce temps-là, il sacrifiait lui-même à sa divinité. Quelques-uns l'appelaient l'empereur véritable, l'autre, disaient-ils, n'est que le roi de Capri.

La belle-soeur de Tibère, Antonia, qui avait honoré son veuvage, comme Agrippine, par une longue et irréprochable chasteté, s'aperçut plus vite que le prince des secrètes menées du conspirateur. Séjan, lui écrivait-elle, conspire avec des sénateurs. Des chefs de l'armée, des soldats achetés à prix d'argent, des affranchis même du palais impérial, sont entrés dans le complot; et elle lui en révélait toutes les particularités. Tibère n'osa frapper immédiatement. Il voulut sonder d'abord les dispositions réelles du sénat, du peuple et des prétoriens, étudier les ressources de Séjan, afin de les ruiner d'avance, comme celles d'un ennemi qu'on attaque prudemment et de loin, qu'on resserre peu à peu et qu'on ne saisit corps à corps qu'au moment décisif pour le terrasser. Il l'avait déjà renvoyé de Capri à Rome où son consulat semblait le rendre nécessaire, en réalité pour l'observer mieux là où il croirait l'être moins. Il commença par des lettres habilement calculées pour que les sentiments divers se montrassent. Tantôt il écrivait que sa santé était ruinée, tantôt qu'elle redevenait excellente, et comme l'ancien favori demandait à retourner en Campanie, il annonçait qu'il allait lui-même arriver à Rome. Quelquefois il blâmait Séjan, plus souvent il le louait. Il faisait des grâces à ses amis; il en maltraitait d'autres. Il le nomma pontife, mais il accordait aussi l'augurât et le pontificat d'Auguste à Caïus, qui devait un retour de faveur et de fortune aux craintes qu'inspirait maintenant le meurtrier de tous les siens. Avec ces titres Tibère donna au jeune prince de grands éloges et laissa entrevoir qu'il le désignerait pour son successeur. Enhardi par la joie du peuple au bruit de cette élévation d'un fils de Germanicus, il osa davantage; un accusé, ennemi de Séjan, fut absous, et il défendit de sacrifier à un homme vivant.

Tandis que le préfet du prétoire flottait dans l'incertitude, aujourd'hui blessé, demain caressé et rendu à la confiance, il perdait l'occasion de répondre à ces sourdes attaques par une révolution, et Tibère s'assurait du peuple, ébranlait son parti, détachait de lui les sénateurs qui l'avaient cru plus fort. A la fin, Séjan comprit au vide qui se faisait autour de lui, qu'il était menacé, et il connaissait trop bien Tibère pour ne pas savoir que la menace précédait toujours de bien peu l'exécution. Il précipita ses projets, chercha et trouva des complices pour un attentat contre la vie du Prince, mais Tibère veillait invisible : le moment était venu, il frappa. Le 18 octobre, un chef des prétoriens, Macron, arrive de Capri à Rome, pendant la nuit. Il communique aussitôt ses ordres au consul Régulus et au préfet des gardes nocturnes. Au matin il rencontre Séjan aux portes de la curie; celui-ci s'étonne que Macron n'ait pas pour lui des lettres de Tibère. "J'en ai", répondit-il, "et elles te donnent la puissance tribunitienne". L'ancien favori croit que le prince se livre de lui-même entre ses mains et, plein de joie, va prendre place au sénat. Macron, avant d'aller l'y rejoindre, montre aux prétoriens de la suite de Séjan un message de Tibère qui l'institue leur chef; il leur promet une gratification, puis les fait relever par des gardes nocturnes qui entourent la curie. Il entre alors, remet aux consuls une lettre de l'empereur et sort aussitôt pour se rendre au camp des prétoriens et y prévenir tout mouvement séditieux. Il avait ordre, si quelque trouble éclatait, de tirer Drusus de sa prison et de le présenter au sénat et au peuple.

La lettre de Tibère était fort longue, afin de donner le temps à Macron de s'assurer de la fidélité des gardes. Elle était compliquée, alambiquée, incompréhensible à souhait. L'empereur commençait par une affaire indifférente, jetait quelques mots contre Séjan, puis allait à un autre sujet et revenait encore à Séjan, sans colère ni emportement. Enfin le serrant de plus près, il accusait hautement deux membres du sénat, ses amis, et demandait qu'on s'assurât de sa personne. Aussitôt les sénateurs assis près de lui, et qui tout à l'heure le félicitaient, s'éloignent et l'insultent, les tribuns et les préteurs l'entourent, le consul le saisit et le conduit à travers les huées de la multitude à la prison publique. Seule la dernière ligne est claire et sans appel: Séjan est reconnu coupable de haute trahison et doit être arrêté et exécuté sur le champ. Pétrifié, Séjan se demande ce qui lui arrive: "Est-ce bien de moi qu'il s'agit", parvient-il à articuler? Le soir même il fut exécuté. Son corps, abandonné au peuple, fut pendant trois jours traîné dans les rues de la ville et mis en pièces, de sorte qu'il n'en resta même pas un membre entier que le bourreau put jeter au Tibre. Le peuple, mis en goût par ce jeu sanglant, se rua sur les partisans du ministre tombé, tandis que les prétoriens, irrités qu'on eût donné leur rôle dans cette tragédie aux gardes nocturnes, brûlaient et pillaient dans la ville.

Après les victimes du peuple il y eut celles du prince: Blésus l'oncle de Séjan; ses amis, et il en avait eu beaucoup, car il avait été longtemps puissant; ses enfants, qu'on égorgea en deux fois. Les plus jeunes avaient d'abord été épargnés. "On les porta à la prison; le fils comprenait ce qui le menaçait; la fille, tout enfant, demandait quelle était sa faute, où on la menait, disant qu'on lui donnât le fouet et qu'elle ne le ferait plus. Comme il était inouï qu'une vierge fût punie d'une peine capitale, les auteurs du temps rapportent que le bourreau la viola avant de l'étrangler (Tacite)."

De ce jour datent les cruautés de Tibère: jusqu'alors on avait plus accusé le ministre que le maître; mais quand Apicata, la veuve de Séjan, lui révéla que son mari avait sept ans auparavant empoisonné Drusus, et par ce crime causé tous les périls que rencontrait la vieillesse de Tibère; lorsqu'il se vit vaincu en dissimulation par un homme qui, pour mieux assurer ses projets, lui avait sauvé la vie au risque de la sienne, et qu'il connut l'étendue du complot, le nombre des complices, il ne compta plus que sur la sécurité que pût lui donner le bourreau. Apicata sera contrainte par la suite de se suicider. "Sa cruauté", dit Suétone, "ne connut plus de frein quand il apprit que son fils Drusus n'était pas mort de maladie, mais par le poison. Alors il multiplia les tortures et les supplices et durant des jours entiers l'instruction de cette seule affaire absorba tellement son attention, qu'un Rhodien son hôte, qu'il avait invité à le venir voir, s'étant fait annoncer, il ordonna de l'appliquer à la question, persuadé que c'était un de ceux qu'attendait la torture et, l'erreur découverte, il le fit tuer, pour en étouffer le bruit. On montre encore à Capri le lieu des exécutions, un rocher d'où les condamnés, sur un signe de lui, étaient précipités dans la mer. Des matelots les attendaient en bas et achevaient à coups d'avirons ceux qui respiraient encore." A Rome le sénat continua longtemps à recevoir, à provoquer les accusations contre les complices de l'homme qui, après avoir empoisonné le fils de l'empereur, s'était attaqué à l'empereur même. Tibère fut le premier à se lasser de ces meurtres, que la lâcheté des grands multipliait. Pour en finir, il ordonna d'exécuter tous ceux qui étaient retenus dans les prisons. Vingt condamnés, et parmi eux des femmes, des enfants furent étranglés en un jour, traînés aux gémonies, puis jetés au Tibre. Après un moment de repos les condamnations recommencèrent; cette fois Tibère les arrêta autrement : il fit mettre à mort les délateurs les plus infâmes et interdit à tout soldat licencié de se porter accusateur. La délation devenait un privilège de l'ordre équestre et du sénat.

Un des actes les plus odieux fut la mort de Drusus. Ce prince ne méritait aucune estime : il avait trahi son frère, flatté Séjan, et Tacite le juge sévèrement; mais Tibère devait respecter le sang de Germanicus. Le bruit ayant couru d'une réconciliation de Drusus avec l'empereur, les Romains en montrèrent une joie qui fut sa condamnation. Pendant neuf jours le malheureux vécut de la bourre de ses matelas : Tibère n'avait pas voulu que le bourreau versât le sang d'un membre de la famille Julienne.

Agrippine ne lui survécut pas; elle se laissa mourir de faim (18 oct. 33), malgré ses gardes qui lui ouvraient de force la bouche pour lui faire prendre des aliments. Tibère poursuivit lâchement sa mémoire, l'accusa de débauches et se fit remercier par son sénat de n'avoir pas envoyé aux gémonies le corps de la petite-fille d'Auguste. Ainsi, sauf Caligula, toute la maison de Germanicus était exterminée et l'opposition qu'elle représentait noyée dans le sang.

Le vieux bouc

Le vieux bouc. Tibère attristé par la mort de son fils Drusus et dégouté par la vue publique se retire à Capri en 27. Tacite décrit cet empereur comme un monstre assoiffé de sang, un débauché. Il s'entoure d'astrologues, s'intéresse à la littérature, qui a toujours été l'une de ses occupations favorites. L'empereur essaie de limiter les mots d'emprunt grecs en latin. Et pourtant, Tibère maitrise aussi bien le grec que le latin. Il se passionne également pour la mythologie.

Suétone prétend que "dans sa retraite de Capri, il avait imaginé des chambres garnies de bancs pour des obscénités secrètes. C'est là que des groupes de jeunes filles et de jeunes libertins, ramassés de tous côtés, et les inventeurs de voluptés monstrueuses qu'il appelait "spintries", formaient entre eux une triple chaîne, et se prostituaient ainsi en sa présence pour ranimer par ce spectacle ses désirs éteints. Il avait orné divers cabinets des peintures et des images les plus lascives. Il y avait aussi placé les livres d'Eléphantis, afin que nulle infamie ne manquât de modèle ordonné par lui. Les bois et les forêts n'étaient plus que des asiles consacrés à Vénus, où l'on voyait de toutes parts la jeunesse des deux sexes, dans le creux des rochers et dans des grottes, présentant des attitudes voluptueuses, en costumes de nymphes et de sylvains. Aussi, en jouant sur le nom de l'île, appelait-on communément Tibère, "Caprineus". "

La mort de Tibère

Tandis que les procès pour trahison se multipliaient à Rome, Tibère passe la majeure partie de ses dernières années à Capri. La question de la succession reste toujours en suspens. La veuve de Germanicus s'était laissée mourir de faim sur l'île de Pandataria en octobre 33. Son second fils Drusus est mort dans une prison de Palestine la même année. Son aîné Néron avait été exécuté deux ans plus tôt.

Il ne reste plus que Caius (Caligula), le dernier fils de Germanicus encore vivant, et Tiberius Gemellus, petit-fils de Tibère et fils de Drusus. Caligula a une vingtaine d'années, Gemellus dix ans de moins. Tibère soupçonne Gemellus d'être le fils adultérin de Livilla et de Séjan. Tibère désigne Caius comme héritier.

Au début de l'an 37, Tibère avait alors atteint sa soixante-dix-huitième année, et depuis quelque temps les forces et la vie l'abandonnaient. Cependant son esprit était aussi actif; il affectait même l'enjouement pour cacher un dépérissement qui frappait tous les yeux, et il changeait fréquemment de séjour. Il s'arrêta enfin au cap Misène, en Campanie, dans une ancienne villa de Lucullus. Un habile médecin, Chariclès, vint l'y voir. Chariclès, en prenant congé du prince, étudia son pouls sous prétexte de lui baiser la main, et découvrit que sa fin approchait. L'intention n'échappa pas à Tibère. Au lieu de punir cette indiscrétion audacieuse, il commanda un festin et resta à table plus longtemps que de coutume, comme pour faire honneur à un ami qui allait le quitter. Cependant Chariclès informa Macron que l'empereur n'avait pas deux jours à vivre; le 16 mars il fut pris d'un long évanouissement; lorsqu'il en sortit, il appela ses esclaves, et personne ne répondant, il se leva, soutenu par son énergique volonté, mais retomba mort auprès de son lit (16 mars 37 de J. C.).

Tacite rapporte que Caligula aurait retiré la bague du doigt de Tibère, qu'il croyait mort, et aurait été proclamé empereur par la foule. On aurait appris ensuite que Tibère revenait à lui et demandait à manger. Caligula terrifié, Macron, le chef de la garde prétorienne, n'aurait pas perdu de temps pour étouffer le viel homme avec un coussin.

Le peuple romain réagit avec une grande joie à la nouvelle du décès, fêtant sa disparition. Tout le monde se congratule. Des voix s'élèvent pour que le cadavre soit jeté dans le Tibre comme celui d'un vulgaire criminel, mais Caligula fait en sorte qu'il soit ramené à Rome sous bonne escorte puis incinéré par les soldats sur le Champ de Mars. Le 4 avril, les cendres sont déposées dans le Mausolée d'Auguste. Il n'y aura ni divinisation, ni condamnation officielle.

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