Domitien : né le 24 octobre 51 à Rome, mort le 18 septembre 96 à Rome

Titre : Imperator Caesar Domitianus Augustus (14 septembre 81 - 18 septembre 96 : 15 ans)

Nom

Titus Flavius Domitianus.

Naissance

24 octobre 51 (neuvième jour avant les calendes de novembre) à Rome, dans un lieu surnommé "Malum Punicum", au quartier de la Grenade, dans une maison dont il fit depuis le temple de la famille Flavia. Son père était alors consul désigné et devait entrer en charge le mois suivant.

Famille

Sa famille appartient au monde de la finance. Son ascension reflète celle de la bourgeoisie municipale italienne qui, peu à peu, remplace l'aristocratie sénatoriale usée, limée, décapitée.

Père

L'empereur Vespasien.

Mère

Flavia Domitilla.

Enfance

Il n'a pas été élevé à la cour comme son frère Titus, mais a sans doute été confié à son oncle Flavius Sabinus pendant que Vespasien, loin de Rome, gouvernait l'Afrique puis matait la révolte des Juifs.

Alors que son père mise tout sur Titus en lui donnant la meilleure éducation possible, il ne donne à Domitien qu'une formation très sommaire. On ne lui fait donc faire aucun apprentissage ni de l'administration, ni de l'armée.

Vespasien lui avait accordé des honneurs, mais pas de pouvoir, et il n'avait, à la mort de Titus, que les titres de César et de Prince de la jeunesse; son caractère brouillon et rancunier ne plaît pas à son père qui l'écarte de la conduite des affaires.

Il passa, dit-on, son enfance et sa première jeunesse dans un tel état d'indigence et d'opprobre qu'il ne possédait pas même un vase d'argent.

Cursus

Domitien se trouve à Rome en décembre 69, lors de la prise de la ville par l'allié de son père, Antonius Primus.

Dans la guerre contre Vitellius, il s'était réfugié au Capitole avec son oncle Sabinus et une partie des troupes. Mais, pressé par les ennemis et par les flammes, il passa secrètement la nuit chez un des gardiens du temple. Le lendemain matin, sous l'habit d'un prêtre d'Isis, il passa au milieu des sacrificateurs, et se réfugia près du Vélabre, chez un client de son père. C'est ainsi qu'il parvint à tromper les recherches de ceux qui s'attachaient à sa poursuite.

Une fois la ville conquise, Vespasien lui demande de le représenter à Rome, mais Domitien profite de la situation pour mener la plus joyeuse des vies de débauche. C'est une des raisons qui pousse Vespasien à confier à son autre fils Titus le soin de terminer la guerre de Judée et à prendre le plus rapidement possible le chemin de Rome.

Par la suite, il se voit comblé d'honneurs, mais son père et son frère ne lui laissent que peu de pouvoir. Il semble avoir entretenu des relations assez froides avec son frère Titus, mais il n'y a aucune raison de croire que Domitien ait comploté contre lui et encore moins qu'il l'ait empoisonné.

Il entreprit une expédition dans les Gaules et en Germanie, quoiqu'elle ne fût pas nécessaire, et malgré les conseils des amis de son père, uniquement pour égaler les exploits et la renommée de Titus.

Vespasien l'en réprimanda, et, pour le faire souvenir de son âge et de sa condition, il le garda auprès de lui. Toutes les fois qu'il paraissait en public avec Titus, Domitien suivait leur chaise en litière. Il accompagna leur triomphe de Judée, monté sur un cheval blanc.

Sur six consulats qu'il obtint, il n'y en eut qu'un de régulier, encore fut-ce parce que son frère lui céda le pas et lui donna son suffrage.

Alors il affecta beaucoup de modération, et parut s'appliquer surtout à la poésie, étude à laquelle il était étranger, et qu'il méprisa souverainement dans la suite. Il lut même des vers en public.

Après la mort de son père, il balança longtemps s'il n'offrirait pas aux soldats une double gratification. Il osa publier qu'il était institué cohéritier de l'empire, mais que le testament avait été falsifié. Depuis lors, il ne cessa pas de conspirer en secret ou en public contre son frère, et, lorsqu'il le vit dangereusement malade, il n'attendit pas qu'il eût rendu le dernier soupir pour le laisser dans l'abandon, comme s'il eut été mort. Il ne fit décerner à sa mémoire d'autre honneur que ceux de l'apothéose, et souvent même il la décria indirectement dans ses discours et dans ses édits.

Portrait

"Domitien avait la taille haute, un visage modeste et rougissant, de grands yeux, mais une vue assez faible; de plus il était beau, bien proportionnée, surtout pendant sa jeunesse, et dans toute sa personne, si ce n'est qu'il avait les doigts de pied trop courts; plus tard, il fut enlaidi par la chute des cheveux, par son obésité et par la maigreur de ses jambes, qui s'était encore accrue à la suite d'une longue maladie...

Ennemi de toute fatigue, il ne se promena jamais à pied dans Rome; en expédition et en marche, il alla très rarement à cheval, mais habituellement en litière."

Son entourage ne se fait pas faute de ridiculiser ses travers. "Dans son domaine d'Albano il passait la plus grande partie de son temps à une foule de passe-temps ridicules, comme de percer des mouches avec un stylet" (Dion Cassius). "Cette manie est à l'origine d'une foule de plaisanteries : par exemple, à un visiteur qui demandait s'il y avait quelqu'un au palais, on répondait : non, pas même une mouche" (Aurelius Victor).

Cependant Domitien n'est pas un homme médiocre. Il possède de solides qualités : intelligence, acharnement au travail, sens des affaires, sens de l'organisation, vision aiguê des nécessités du moment. Mais il possède aussi quelques défauts tenaces. Alors que Titus, son frère, réussit à gommer les siens en montant sur le trône, Domitien, lui, au contraire les aggrave, au point de tomber malade de son orgueil, de sa méfiance, de son égoïsme, de sa jalousie, de sa cruauté. A la fin de sa vie, il fait plaquer les parois de son palais de miroirs lui permettant de voir tout ce qui se passe autour et derrière lui pour parer à un éventuel attentat.

Mariage

A l'époque où Vespasien est arrivé au pouvoir, Domitien est tombé amoureux de Domitia Longina (la fille du général Corbulon dont les succès militaires suscitent la jalousie de Néron. Celui-ci ordonne sa mort. Corbulon devance son assassinat en se suicidant), mariée à Aelius Lamia. En 70, elle divorce pour épouser Domitien. En 73, elle lui donne un fils qui meurt à l'âge de deux ou trois ans.

Il la chasse ensuite pour inconduite, la reprend et lui fait, en 90, un second fils qu'il appelle de nouveau Vespasien. Ce deuxième enfant meurt jeune, lui aussi, à l'âge de cinq ans.

Dies imperii : 14 septembre 81

Règne

Lorsque Titus tombe mortellement malade en septembre 81, Domitien, dont on ignore s'il attendait à devenir empereur, agit très vite afin de prévenir toute opposition. Avant même la mort de Titus, il se rend très vite au camp des prétoriens, à Rome, et se fait proclamer empereur par les gardes. Le lendemain, le 14 septembre, le sénat investit solennellement Domitien de la charge d'empereur.

Son père Vespasien avait fait du retour au principat le fondement même de son gouvernement, Domitien, lui, développe un régime de plus en plus centralisé. Il n'est donc pas étonnant qu'il s'attire une haine farouche du sénat et de la classe politique exclue du pouvoir.

Pour gouverner, il s'appuie avant tout :
- sur l'armée dont il s'attache la fidélité, en augmentant la solde des légionnaires de deux cent vingt-cinq à trois cents deniers annuels;
- sur la classe des chevaliers qui domine le monde des affaires et de la finance. Il lui confie l'administration de l'empire;
- sur le peuple, en multipliant les fêtes et en procédant à de nombreuses distributions d'argent et de nourriture.

Ces mesures le rendent bien entendu très populaire dans les armées, la garde prétorienne, les provinces dont il surveille très étroitement la gestion et la plèbe de Rome. Mais en se donnant le titre officiel de "Dominus et Deus", il pousse les juifs et les chrétiens dans l'opposition.

De 81 à 89, cette opposition politique et religieuse se tient dans l'expectative, avec une poussée de fièvre cependant en 83, année durant laquelle Domitien doit faire face à plusieurs complots.

Dès 93, le sénat et les intellectuels engagent l'épreuve de force. Domitien réagit brutalement par des exécutions, des expulsions et une persécution sanglante qui frappe tous azimuts, aussi bien les sénateurs que les chrétiens ou les Juifs.

Sur les frontières, sa politique s'inspire de deux principes complémentaires. Renforcer militairement leur défense et mener une politique active auprès des peuples qui vivent le long du limes, soit en leur faisant la guerre, soit en établissant sur eux un protectorat. Il obtient de bons résultats en Bretagne et sur le Rhin. En Orient, il parvient à maintenir la paix avec les Parthes. Par contre, sur le Danube, il subit quatre défaites contre les Daces et perd deux légions. Il doit traiter en position de faiblesse.

Le régime de terreur auquel Domitien soumet la capitale depuis 93, ne cesse de soulever de nouvelles haines contre lui. Même les membres de sa propre famille ne se sentent plus en sûreté. Le 18 septembre 96, un complot fomenté par sa propre femme, les deux préfets du prétoire, des intimes du palais et des sénateurs, qui, tous, craignent pour leur vie, réussit. Domitien est poignardé, à la cinquième heure, au cours d'une audience, non sans qu'il se défende désespérement. Avec lui s'éteint la dynnastie flavienne.

Comme pour l'empereur Néron, les biographes brossent un portrait de Domitien très contrasté. Beaucoup ne retiennent que les trois dernières années de son règne qui sont les plus sanglantes. Pline le Jeune et Tacite, qui appartiennent au monde sénatorial, noircissent à plaisir son portrait. Ils le dépeignent comme un personnage au caractère difficile, vaniteux, méfiant, ne supportant pas la comparaison avec son frère Titus. D'autres comme Stace et Martial s'arrêtent avant tout sur les côtés positifs de son règne. Suétone tient peut-être le juste milieu en soulignant son sens du devoir, son souci d'administrer au mieux les provinces, ses innovations, mais aussi en relevant la trajectoire suivie par cet empereur qui, de premier citoyen de l'Etat se transforme peu à peu en un monarque absolu, tyrannique, cruel et cupide.

L'ordre public

La direction donnée par Vespasien à l'administration impériale continua. Selon Suétone, "il rendit la justice avec soin et avec zèle, très souvent même dans le Forum, du haut de son tribunal, à titre extraordinaire; il cassa les jugements des centumvirs qu'avait obtenus l'intrigue (...). En outre, il mit tant de zèle à réprimer les agissements des magistrats urbains et des gouverneurs de province, qu'ils ne se montrèrent jamais plus désintéressés ni plus justes."

Domitien présidait en sandales, vêtu d'une toge de pourpre à la grecque, portant sur la tête une couronne d'or avec les effigies de Jupiter, de Junon et de Minerve. Il était assisté du flamine de Jupiter et du collège des prêtres Flaviens, tous habillés comme lui, à l'exception que son image surmontait leurs couronnes.

Domitien est, depuis Auguste, le prince qui se montra le plus sévère pour l'ordre public. Il prit le titre de censeur perpétuel et il maintint avec rigueur la distinction des ordres dans les solennités : un jour, il rendit à son maître un esclave entré par fraude dans l'armée, où il était parvenu au grade de centurion. Il poursuivit les auteurs de libelles, chassa du sénat un ancien questeur trop passionné pour la pantomime, et fit deux choses fort déplaisantes au peuple, mais l'une très morale et l'autre très nécessaire : il supprima les scandaleuses représentations publiques des mimes, qui étaient la joie de la plèbe (il n'autorisa que les représentations à domicile. Nerva revint sur cette interdiction que Trajan renouvela d'abord et à laquelle il renonça, après son premier triomphe dacique (Pline, Panégyrique, 46.)), et les échoppes encombrant les rues, qui lui servaient de gagne-pain. Un des affranchis du palais avait élevé à son fils un monument avec des pierres destinées au Capitole, il fit renverser le tombeau comme sacrilège. Ses moeurs n'étaient pas d'un censeur; il séduisit la fille de son frère, Julie, et la nouvelle Junon, comme les Grecs l'appelaient, périt en voulant faire disparaître la preuve d'un commerce coupable. Mais s'il avait de l'indulgence pour lui-même, il n'en eut pas pour les autres. Vespasien et Titus avaient fermé les yeux sur l'inconduite des prêtresses de Vesta. En tant que Grand Pontife, il condamne à mort quatre des six vestales : trois pour inceste et la quatrième, la grande vestale Cornelia, pour avoir eu de nombreux amants. Les trois premières sont autorisées à choisir la façon dont elles vont mourrir, et leurs amants sont exilés. Quant à Cornelia, elle subira la peine traditionnelle. Elle est enterrée vivante, tandis que ses amants sont battus à mort sur le Forum. Quand les pontifes allèrent la prendre pour la conduire au supplice, elle leva les mains au ciel, invoqua Vesta, les autres dieux, et, pendant toute la route, ne cessa de répéter : "Quoi ! César me déclare incestueuse, moi dont les sacrifices l'ont fait triompher !" En descendant dans le caveau fatal, un de ses voiles s'accrocha aux marches de l'échelle, elle le débarrassa, et, le bourreau voulant l'y aider, elle refusa avec horreur, comme si le seul contact de cette main eût dit souiller sa pureté virginale. Un chevalier romain, son complice, périt sous les verges, dans le Comice; un autre, d'ordre sénatorial, fut banni. Ces condamnations jetèrent l'effroi dans la ville, et Stace est véridique cette fois lorsque, en décrivant la statue colossale de Domitien, il montre ses yeux de bronze fixés sur le temple de Vesta comme pour s'assurer que le feu troyen brûle sans relâche au fond du sanctuaire silencieux, et que la déesse se loue enfin de la vertu de ses prêtresses. La loi Scantinia, sur un vice honteux, fut sévèrement appliquée, même à des chevaliers, à des sénateurs. Un membre de l'ordre équestre avait repris sa femme, après l'avoir répudiée pour adultère; il le raya de la liste des juges. Les femmes qui s'étaient déshonorées n'eurent pas le droit d'aller en litière, ni même de recueillir des legs et des successions. La mode orientale des eunuques s'étendait; il chercha à la détruire au profit de la morale publique et de la bonne administration que ces hommes ont toujours compromise (il interdit la castration (Dion, LVII, 2; Martial, Epigrammes, IX, VII et VIII.). Il essaya même, comme Auguste, de rendre les affranchissements plus difficiles. Enfin, pour resserrer l'antique lien de la clientèle, il supprima la sportule parée par les patrons en argent, 25 as, et rétablit l'usage des repas communs, cenae rectae. Le roi, comme on appelait le patron, fit de nouveau asseoir le client à sa table, mais en face de quelques mets de rebut, tandis que lui-même soupait magnifiquement.

Dans d'autres cas, ses manières brutales ne sont pas aussi bien acceptées. Le sénat, en particulier, considère qu'il a un rôle à jouer dans la direction de l'empire et que l'empereur doit tenir compte de ses souhaits et de ses conseils. Pour Domitien, cela n'est qu'une vaine formalité. Bien qu'il nomme certains sénateurs à hauts postes administratifs, il situe incontestablement le centre du pouvoir à la cour impériale et non dans le bâtiment du sénat.

Il restaura beaucoup de grands édifices qui avaient été la proie des flammes, entre autres le Capitole qui avait été brûlé de nouveau. Mais ces reconstructions se faisaient toujours sous son propre nom, et sans aucune mention des anciens fondateurs.

Il bâtit un temple neuf sur le Capitole, et le dédia à Jupiter Gardien. On lui doit la place qui porte aujourd'hui le nom de Nerva, le temple de la famille Flavia, un stade, un odéon, enfin une naumachie dont les pierres servirent ensuite aux réparations du grand cirque, dont les deux côtés avaient été incendiés.

Il délivra de toute poursuite les prévenus dont les noms étaient affichés au trésor depuis plus de cinq ans, et défendit de les inquiéter de nouveau, à moins que ce ne fût dans l'année, et sous la condition que l'accusateur qui ne pourrait soutenir sa cause serait puni d'exil.

Il réprima les chicanes fiscales en statuant des peines rigoureuses contre les accusateurs. On cite de lui ce mot: "Un prince qui ne châtie pas les délateurs, les encourage."

Aux quatre factions du cirque il en ajouta deux, la faction dorée et la faction de pourpre. Il interdit le théâtre aux bateleurs, et ne leur permit l'exercice de leur métier que dans les maisons particulières.

Il rendit communes aux affranchis et aux chevaliers romains quelques-unes des plus hautes fonctions de l'Etat.

En réalité, les provinciaux participent de plus en plus au gouvernement impérial et plusieurs consulats sont attribués à des hommes de descendance grecque. Les titres dominus et deus, "maître et dieu", soulignent le caractère autocratique du régime de Domitien. L'empereur remplace les noms des mois de septembre et d'octobre par Germanicus et Domitianus, qu'il emprunte à sa propre titulature.

Dans ses instructions aux gouverneurs et aux fonctionnaires, il se montre brusque et pratique, dédaignant les plates formules de politesse. Il n'hésite pas à exécuter les sénateurs opposés à sa politique, ignorant les fréquents décrets du sénat rappelant qu'il est inégal que l'empereur exécute ses pairs. Au fil du règne et d'une paranoïa croissante, Domitien accorde de plus en plus de crédit aux délateurs. Il met les suspects à la torture et invente un nouveau supplice "consistant à leur brûler les parties honteuses".

Réformateur des moeurs, il abolit la permission de s'asseoir confusément au théâtre sur les sièges des chevaliers. Il chassa du sénat un ancien questeur passionné pour la pantomime et pour la danse. Il priva les femmes sans moeurs de l'usage de la litière, et du droit de recueillir des legs et des successions. Un chevalier avait repris sa femme, après l'avoir répudiée, et lui avoir intenté un procès d'adultère. Domitien le raya du tableau des juges. Il appliqua aussi à des sénateurs et à des chevaliers les dispositions de la loi Scantinia.

L'économie

Le peu d'agriculture qu'il y avait encore en Italie était surtout vinicole; Domitien défendit de planter de nouvelles vignes, afin de laisser de la place au blé, et, pour augmenter le prix des vins de la péninsule, il commanda qu'on arrachât dans les provinces la moitié des anciens plants : mauvaise mesure, qui du reste ne fut pas exécutée. Son père, son frère, avaient jeté l'inquiétude parmi les colons en reprenant, au profit du fisc, les terres vagues des colonies. Domitien les laissa aux anciens possesseurs, en leur accordant le bénéfice de la prescription.

Dans les premiers temps, il ne se montra pas avide, et, ce qui était une vertu peu romaine, il refusait l'héritage de ceux qui avaient des enfants. Il délivra de toute poursuite les débiteurs dont les noms étaient affichés au trésor depuis plus de cinq ans, et, afin de réprimer le zèle intéressé des délateurs pour les droits du fisc, il condamnait les accusateurs à l'exil quand ils ne gagnaient pas leur cause. "Un prince", disait-il, "qui ne punit pas les délateurs les encourage".

Il augmenta d'un tiers la paye des soldats mesure commandée par le renchérissement de toutes choses depuis César. Le dictateur avait fixé leur solde annuelle à neuf pièces d'or; elle était encore à ce taux sous Domitien; il la porta à douze. Pour prévenir les révoltes, il interdit de réunir deux légions dans un même camp et de recevoir dans la caisse militaire, sur les économies des soldats, plus de 1000 sesterces au nom de chacun d'eux (chaque légion avait sa caisse d'épargne; Saturninus, dont il sera parlé plus loin, avait pris des dépôts en gage pour s'assurer la fidélité des soldats). Il voulait aussi diminuer l'armée pour réduire les dépenses; la crainte des Barbares l'en empêcha.

Les provinces

Nous n'avons aucun détail sur l'administration de Domitien dans les provinces. Quelques inscriptions attestent qu'il y continua les travaux de son père; et il est permis de croire que l'autorité s'y montra équitable et ferme, quand on lit ces mots d'un biographe peu bienveillant : "Il sut si bien contenir les magistrats de Rome et les gouverneurs des provinces, qu'ils ne furent jamais ni plus désintéressés ni plus justes".

Après avoir montré l'autorité absolue des empereurs, le provincial Appien ajoute : "Voilà deux cents ans à peu près que ce régime subsiste; dans cet espace de temps, la ville s'est embellie d'une façon merveilleuse, les revenus de l'empire se sont accrus, et, par le bienfait d'une paix constante, les peuples sont arrivés au comble de la prospérité". On voit le compte que tenaient les provinciaux des tragédies accomplies à Rome. Tout au plus leur semblaient-elles des leçons d'égalité données à des gens qui ne la comprenaient guère et une sorte de duel entre les riches d'hier et ceux qui le seront demain. Le menu peuple toujours échappe, mais les chefs succombent. La délation ôte ce que la délation avait donné (Appien). Horace avait déjà, près d'Auguste, chanté l'aurea mediocritas, Martial la célèbre encore au temps de Domitien; avec des princes qui peuvent tout donner, mais aussi tout prendre, c'est le voeu des gens sages.

L'armée grève lourdement le budget de l'Etat.

Il y eut plusieurs guerres sous Domitien, toutes défensives, excepté l'expédition contre les Chattes, qui ne fut qu'une grande mesure de police pour éloigner de la frontière les maraudeurs ennemis.

D'autres furent faites par nécessité, comme celle des Sarmates, qui avaient taillé en pièces une légion et un de ses lieutenants. Telles furent aussi les deux campagnes dirigées contre les Daces, la première, après la défaite du consulaire Oppius Sabinus, la seconde, après celle de Cornelius Fuscus, préfet des cohortes prétoriennes, auquel Domitien avait confié le commandement en chef.

Il étouffa avec un bonheur inouï, et sans sortir de Rome, une tentative de guerre civile faite par L. Antonius, commandant de la Haute-Germanie. Au moment du combat, le dégel subit du Rhin empêcha les troupes des Barbares de se joindre à celles d'Antonius.

A en croire Pline le Jeune et Tacite, ces guerres ressemblèrent à celles de Caligula : les victoires de Domitien étaient des défaites; ses captifs, des esclaves achetés; ses triomphes, d'audacieux mensonges. "Domitien", dit Suétone, "fit plusieurs guerres, les unes qu'il entreprit volontairement, les autres qu'il ne pouvait éviter, comme l'expédition contre les Sarmates, qui avaient massacré une légion, et les deux campagnes contre les Daces, pour venger deux défaites de ses troupes. Après plusieurs combats mêlés de succès et de revers, il célébra un double triomphe, offrit à Jupiter Capitolin une couronne de laurier.

L'empire était contraint, pour sa sécurité, de peser de temps à autre sur les remuantes peuplades qui bordaient sa double frontière du Rhin et du Danube; Domitien, en s'y portant lui-même, ne fit que suivre l'exemple de ses plus illustres prédécesseurs. Durant la révolte de Civilis, les Chattes (Nassau, Hesse et une partie de la Westphalie) avaient essayé de surprendre Mayence. Vespasien n'avait pas jugé à propos de venger cet affront; Domitien pensa qu'après deux empereurs qui, depuis leur avènement, n'avaient pas quitté Rome, il était nécessaire que le troisième, pour sa sécurité même, se montrât aux légions et fit cesser leurs longs loisirs par des expéditions sans danger. En 84, il vint se mettre à la tête de l'armée du Rhin, pénétra sur les terres des Chattes, qui reculèrent dans l'intérieur de leurs forêts, et, au retour, il prit le nom de Germanique, qu'il ne méritait pas pour une expédition sans batailles ni conquêtes. Cependant un écrivain militaire qui fit peut-être cette campagne, Frontin, en parle avec éloge, et elle semble avoir atteint le but proposé, puisque, sur le Rhin, la paix ne fut pas une seule fois troublée durant ce règne.

Le choix de Trajan pour le gouvernement de la haute Germanie montre que Domitien voulait de ce côté une surveillance sérieuse. Le nouveau général, malgré son humeur guerroyante, s'appliqua à constituer une puissante défense, en couvrant le Sud-Ouest de l'Allemagne par une ligne de postes fortifiés, de levées de terre et de retranchements dont on retrouve çà et là les traces sous les noms de Mur du Diable, de Fossés des Païens, etc., depuis le Rhin, bien au-dessous de Mayence, jusqu'au Danube vers Ratisbonne. Drusus, Tibère et Germanicus avaient commencé un siècle auparavant ces travaux, en face de Bonn, et les avaient poussés parallèlement au Rhin, à travers le Westerwald, peut-être jusqu'au Taunus, dont les nombreuses sources thermales attirèrent de bonne heure les Romains.

La vallée du Haut Danube, anciennement peuplée de Celtes, avait été germanisée par les Teutons et les Suèves. Mais après la défaite d'Arioviste et la retraite des Marcomans sur la Bohème, surtout lorsque Auguste eut pris possession de la rive droite du Danube et couvert de camps, de colonies, la rive gauche du Rhin, ce coin de la Germanie que le Rhin enveloppe et où le Danube a ses sources n'avait plus été tenable pour les Barbares. Des Gaulois étaient revenus sur ces terres abandonnées et, en retour de la protection romaine, y payaient la dîme de leurs moissons (agri decumates). Pour défendre leurs cultures et un territoire qui eût ouvert aux Germains la Gaule et l'Helvétie, on continua vers le Danube les travaux commencés sur le Rhin inférieur. Domitien y donna un soin particulier, car, suivant Frontin, il fit construire une ligne de défense longue de 120 milles. Pendant la révolte d'un légat, les Germains avaient pénétré jusqu'au Rhin et menacé la Gaule; Trajan fut sans doute chargé de prévenir un pareil danger. On diffère sur le tracé qui, franchissant le Taunus et l'Alp de Souabe, semble avoir enveloppé la vallée inférieure du Mein, où se trouve la grande route pour pénétrer au coeur de l'Allemagne, et tout le bassin du Neckar. A l'abri de ces défenses qui rejetaient les Germains sur le centre de leur pairs, la population s'accrut dans les terres décumates. C'était comme une province nouvelle qui se formait aux dépens des Germains fortement contenue, ainsi qu'on forme un nouveau territoire en refoulant par des digues les eaux vagabondes.

C'est sur la frontière du Danube que se produisent les engagements militaires les plus sérieux du règne. En 85, les Daces (installés sans la région qui correspond à la Roumanie) franchissent le fleuve et tuent le gouverneur romain avant d'être repoussés. L'année suivante, un énergique commandant romain perd la vie et son armée au cours d'une expédition punitive menée au coeur de la Dacie. Il faudra deux ans aux romains pour reprendre le dessus par une victoire décisive à Tapae en 88. En 89, Domitien, contraint d'interrompre la guerre pour combattre les Quades et les Marcomans sur le Haut-Danube, conclut un accord avec le roi dace Décébale. Trois ans plus tard, ce sont les Sarmates Iazyges qui constituent la principale menace sur la frontière du Danube. Domitien a, semble-t-il, lançé une campagne contre eux dans l'année qui a précédé sa mort.

Dans l'intérieur de la Germanie, Domitien nouait d'utiles alliances sans y compromettre ses armées, il envoyait de l'argent à un chef des Chérusques, mais refusait de le soutenir militairement; il décidait le roi des Semnons à venir à Rome, avec la vierge Ganna qui avait remplacé Velléda comme prophétesse des Germains. Ces deux personnages s'en retournèrent comblés de présents et rentrèrent dans leur pays avec une idée de la puissance romaine.

Ces guerres ne donnent pas de victoires éclatantes, en dépit du fait que Domitien a réssi à maintenir la frontière du Danube contre les attaques répétées. Pour y parvenir, il a dû renoncer à ses ambitions expansionnistes dans d'autres contrées, notamment en Bretagne, où Agricola espérait achever la conquête de l'Ecosse. Cette décision fut vivement critiquée dans les milieux militaires alors qu'il s'agissait en fait d'une conception intelligente de la politique frontalière.

Agricola

Depuis les grands coups frappés par Plautius sous Claude et par Suetonius Paulinus sous Néron, la guerre s'y était à peu près arrêtée en Bretagne. On a vu avec quelle rapidité la vie romaine, le commerce, l'usure, s'étaient répandus dans l'île. Vespasien, qui s'était signalé dans les premières campagnes de la conquête, avait voulu achever l'entreprise de Claude, et il avait envoyé successivement en Bretagne trois habiles généraux : d'abord Cerialis et Frontinus, qui domptèrent au Nord et au Sud-Ouest les Brigantes et les Silures, deux peuples redoutés; puis, en 78, Agricola, qui soumit les Ordovices, au centre du pays de Galles, et l'île de Mona. La Bretagne entière se trouva alors conquise et pacifiée jusque vers les Highlands d'Ecosse. Agricola s'approcha de ces montagnes, mais s'arrêta sur l'isthme, large de 30 milles, qui s'étend entre les deux mers, du golfe de la Clyde à celui du Forth, et couvrit cet espace de forts reliés entre eux par un retranchement, de manière à garantir la province contre les incursions des montagnards. Ceux-ci vinrent bravement l'attaquer; il les vainquit au pied des monts Grampians, malgré le courage de leur chef Galgac, à qui Tacite prête un discours que nulle oreille romaine n'entendit et que pas un Latin n'aurait pu comprendre. Les légions, après ce succès, rentrèrent derrière leur ligne de défense; mais la flotte alla reconnaître la pointe septentrionale de l'île, les Orcades et peut-être les Shetlands. Tacite veut que Domitien se soit alarmé de la gloire d'Agricola. Agricola a convenablement rempli par deux succès et des travaux utiles un gouvernement dont la durée excéda celle des commandements ordinaires : sept années (84). Tacite est forcé de dire que Domitien proposa dans le sénat son rappel avec de grands éloges et en lui faisant décerner les décorations triomphales, une statue couronnée de laurier et les autres honneurs qui tiennent lieu de l'ancien triomphe". Mais il a soin d'ajouter qu'Agricola rentra modestement à Rome, de nuit, sans appareil; que le prince le reçut froidement, tout en lui offrant le gouvernement de Syrie; enfin qu'Agricola eut la sagesse de ne pas accepter ce qu'on souhaitait qu'il refusât. Le tyran soupçonneux et le grand général tombé dans la disgrâce font alors un de ces sombres tableaux où Tacite excelle; mais, en songeant aux honneurs éclatants déférés à son beau-père, à la faveur dont il jouit lui-même auprès de Domitien (Dignitas nostra.... a Domitiano longius provecta (Hist., I, 1). La Vie d'Agricola fût écrite en 97, après le meurtre de Domitien), on se dit qu'il était utile, sous Nerva, de paraître une victime de son prédécesseur. Agricola vécut neuf années encore (quand il mourut, ou parla de poison. Nous n'avons eu, dit Tacite, aucune preuve qui m'autorise à l'affirmer. Cette réserve de Tacite est une décharge pour Domitien), sans chercher, par un vain étalage, la renommée et quelque destin fatal.

En rappelant Agricola, Domitien avait sans doute voulu inaugurer en Bretagne une politique de paix qui lui permît de réduire ses dépenses militaires. On a vu qu'il imposa la même conduite à Trajan, qui, à deux pas de champs de bataille magnifiques où tant de généraux avaient trouvé la gloire, fut obligé de contenir son ardeur. Quand les Lygiens en guerre avec des peuples slaves essayèrent, par une demande de secours, de mêler l'empire à leurs querelles, Domitien leur envoya cent cavaliers, quelque argent et des promesses. Sur un autre point de la Germanie éclata une lutte terrible : un peuple, les Bructères, subit un grand désastre, par une faveur particulière des dieux envers nous. Le ciel ne nous a pas même envié le spectacle de ce combat où soixante mille Barbares sont tombés, non par le fer des Romains, mais sous leurs yeux et pour leurs plaisirs. Ah ! Puissent les nations persévérer dans cette haine d'elles-mêmes !(Tacite). Ce voeu homicide faisait depuis Tibère le fond de la politique impériale à l'égard des Barbares.

Les guerres daciques

Les Daces établis dans les vastes steppes habités aujourd'hui par les Hongrois, les Transylvains et les Roumains, du Témès à la mer Noire, avec de hautes montagnes pour refuges, y avaient, depuis un siècle, singulièrement multiplié. Jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés, les Daces n'avaient pas été de trop incommodes voisins. On parle de quelques incursions sous Tibère, mais il n'y eut d'invasion sérieuse qu'au temps de la guerre vitellienne, lorsque Antonius eut laissé la Moesie à découvert, en entraînant vers les Alpes les troupes chargées de la défendre. Cette invasion ne doit même pas avoir été bien redoutable, puisqu'il suffit d'une légion pour l'arrêter, et de quelques renforts envoyés plus tard pour ramener la sécurité le long du Danube.

Tant que ces tribus restaient isolées, elles n'étaient pas à craindre; mais on a vu qu'au temps de Jules César un de leurs chefs, Boerébistas, avait réuni les Daces aux Gètes et élevé un empire formidable qui comprit un instant toute la vallée du Danube, depuis le Noricum jusqu'à l'Euxin. Il semble que pareille révolution se soit accomplie parmi les peuplades fixées au Nord du fleuve à l'époque des Flaviens et qu'elles se soient réunies autour d'un chef habile et résolu, faisant à merveille la guerre des Barbares, incursions audacieuses et rapides, mais capable de faire aussi la grande guerre, de combiner des manoeuvres, des plans de bataille. Comme Marbod (Marobod) sous Auguste, le Décébale rêvait de se créer un grand empire, et, sachant que la tactique romaine doublerait la force de ses bandes guerrières, que la civilisation mettrait à profil pour lui d'immenses ressources restées inutiles entre les mains de son peuple, il attirait les déserteurs des légions, les artisans des provinces; en même temps, il nouait des relations avec tous ses voisins et envoyait des émissaires jusque chez les Parthes. Quand il fut prêt, il franchit le Danube, battit une légion, tua le gouverneur de la Moesie Inférieure, Oppius Sabinus, et ravagea toute la rive droite du fleuve jusqu'au pied des montagnes. Domitien devait venger cet affront; dans l'été de 86, il se rendit en Moesie où rassemblait une armée, sous le commandement du préfet du prétoire Cornelius Fuscus, et, après les premières opérations, qui rejetèrent les Barbares sur la rive gauche, il retourna en Italie. L'année suivante (87), Fuscus passa le fleuve, s'aventura imprudemment loin de ses rives et fit une retraite désastreuse où il perdit une aigle, une légion et la vie. Cet échec fut réparé l'année suivante par Calpurnius Julianus, gouverneur de la Moesie Supérieure, qui vainquit les Daces dans une grande bataille, ravagea leur pays et les décida à demander la paix.

Malgré sa défaite, le Décébale semble avoir gardé de la fierté, et, Domitien, malgré sa victoire, eut de la modération. Cette guerre le fatiguait; il voulait la finir en ne marchandant pas sur les conditions (décembre 89); les Daces lui ayant remis les armes romaines les prisonniers qu'ils avaient entre les mains et des otages, il retira ses légions de leur territoire, à la condition qu'eux-mêmes respecteraient celui de l'empire. Les ambassadeurs du Décébale allèrent à Rome porter au sénat une lettre de leur prince, qui en contenait sans doute l'engagement, et son frère (?) Diégis se rendit au milieu du camp romain, pour recevoir une couronne de la main de Domitien, comme si le chef barbare était réduit au rang des princes qui tenaient de Rome leur royauté. Afin de sceller l'amitié avec son nouvel allié, Domitien lui envoya en présent de l'argent, des objets curieux pris dans le palais impérial et des ouvriers habiles en toutes sortes d'ouvrages.

Cette paix ne reculait pas les frontières de l'empire (Dion, LXVIII, 6, 10. Eckhel (Doctr. num., IV, p. 581) dit qu'il n'existe pas une seule médaille pouvant fournir le moindre indice sur cette guerre). Mais Auguste et Tibère n'avaient pas voulu que la domination romaine franchit le Rhin et l'Euphrate; Domitien pensa, comme eux, qu'il n'était pas prudent de lui faire passer le Danube; ce sera encore l'avis d'Hadrien quand il abandonnera les conquêtes de Trajan au-delà de l'Euphrate. Cette politique prudente a valu à Domitien la honte d'être appelé le tributaire des Barbares par les courtisans de son second successeur, qui célébrèrent le conquérant de la Dacie comme le vengeur de l'honneur romain.

Les faits que nous connaissons, éloignent l'idée d'un tribut payé aux Daces. Pline lui-même, qui, avec son belliqueux empereur, est revenu au principe que Rome ne traite pas, mais commande, Pline ne fait allusion dans le Panégyrique de Trajan qu'à une paix débattue entre les Romains et les Barbares, ainsi que se font toutes les conventions, et à des otages obtenus, dit-il, en échange de présents, comme si le nom seul d'otages, reçus par l'empereur, n'était pas l'aveu de la défaite de ses ennemis. Déjà même les empereurs prenaient à leur service des bandes entières de Barbares, telles que cette cohorte d'Usipiens dont Tacite raconte l'étrange histoire; et les généraux de Vespasien avaient accordé quelque argent aux Sarmates et aux Daces riverains du Danube pour garder les passages du fleuve. Domitien renouvela sous forme de présents cette solde militaire; Trajan lui-même et Hadrien n'agiront pas autrement. Cette politique qui armait les Barbares contre les Barbares était bonne avec tout un empire fort et des armées vaillantes; elle deviendra un danger et une honte quand les qualités militaires se seront perdues, quand les coureurs de bois, les batteurs d'estrade, à la solde de l'empire pour éclairer le pays en avant de la ligne des castra stativa, ne sentant plus derrière eux la puissante réserve des légions, guideront au pillage des provinces ceux qu'ils étaient d'abord chargés de surveiller et de contenir.

Les Marcomans, les Quades, que Tibère avait établis sur la gauche du Danube entre la March et le Waag ou le Gran, les Sarmates Iazyges (entre le Témès et le Danube), avaient refusé d'aider l'empire durant la guerre Dacique. Menacés d'une attaque par l'armée de Pannonie, ils envoyèrent à l'empereur des députés qui furent mis à mort. On ignore comment se dénoua cette affaire, qui fut sérieuse puisqu'une légion y périt3 et que Dion montre Domitien fuyant devant ces peuples. Cependant il n'est question, dans les six dernières années de ce règne, d'aucun trouble sur cette frontière : ce qui donne à penser que, par force ou argent, tout y avait bien fini.

Vers 89, quand la guerre Dacique n'était pas terminée (le triomphe pour la guerre Dacique fut célébré, suivant Eusèbe, dans la dixième année du règne de Domitien, et selon Martial, dans le mois de janvier, par conséquent en janvier 91), un faux Néron se montra en Orient. Les Parthes s'apprêtaient à le soutenir; une lettre menaçante de Domitien les força de livrer l'imposteur.

En Afrique, les Nasamons, déjà rebelles sous Vespasien, se soulevèrent encore : ils furent presque exterminés; et la Cyrénaïque, la Tripolitaine, se trouvèrent enfin délivrées des continuelles déprédations de ces nomades4.

L'empire conservait donc sa forte assiette militaire : les provinces ne bougeaient pas, les frontières étaient bien gardées, et, malgré quelques succès passagers, les Barbares sentaient peser sur eux sa puissante main. Une seule chose est triste à voir, Rome, et surtout le palais. Au lieu du sage administrateur que nous y avons trouvé jusqu'à présent, nous allons être en face d'un tyran.

La cour et les courtisans

Le palais impérial se trouve au coeur du gouvernement de Domitien. La résidence officielle du Palatin, qu'il a héritée de ses prédecesseurs, ne correspond pas selon lui, à ce qu'exige la position élevée de l'empereur. Peu après son accession, Domitien entreprend donc la construction d'un nouveau complexe palatial, la Domus Augustana, au sud de l'ancienne Domus Tiberiana. Quand il n'est pas dans Rome même, Domitien séjourne souvent dans sa maison de campagne, la villa Albana, à 13 kilomètres environ de la capitale, sur la via Appia.

Le palais impérial abrite la vie publique et privée de Domitien. C'est là que se déroulent les réceptions et les banquets officiels. L'empereur et l'impératrice Domitia y possèdent de splendide appartements. En dehors de son mariage officiel, Domitien a la réputation de s'abandonner à la luxure. On raconte qu'il épile lui-même ses concubines et qu'il appelle les plaisirs de l'amour la "gymnastique du lit".

Domitien n'est pas grand amateur de littérature, mais, pour agrémenter la cour impériale et promouvoir son image, il entretient Martial et Stace, poètes de cour. Ils disent merveille de son régime, de ses exploits militaires et de ses ambitieux projets de construction. Domitien organise aussi les divertissements publics, introduit des nouveautés dans les jeux, telles que des combats de femmes ou de nains. Admirateur de la culture grecque, l'empereur introduit à Rome des jeux de style grec et des concours littéraires.

Tout cela coûte très cher. Les ponctions opérées sur la bourse impériale sont en partie responsables des confiscations et des augmentations d'impôts décidées par Domitien.

Le tyran soupçonneux

Il fit périr un disciple du pantomime Pâris, encore adolescent, quoique fort malade, parce qu'il ressemblait à son maître pour la figure et pour le talent. Il traita de même Hermogène de Tarse pour quelques allusions répandues dans son histoire, et les copistes qui l'avaient écrite furent mis en croix.

Il mit à mort, comme coupable de conspiration, beaucoup de sénateurs, dont plusieurs avaient été consuls, entre autres Civica Cerealis, alors proconsul d'Asie, Salvidienus Orfitus et Acilius Glabrio, qui étaient en exil. D'autres périrent sur les plus légers prétextes.

Aelius Lamia fut victime d'anciennes plaisanteries sans conséquence qui l'avaient rendu suspect. Après l'enlèvement de sa femme, il avait dit à quelqu'un qui louait sa voix: "Je suis sage." Une autre fois, Titus lui ayant conseillé un second mariage, il dit: "Est-ce tu voudrais te marier aussi?". Domitien fit exécuter Salvius Cocceianus pour avoir célébré le jour de la naissance de l'empereur Othon, son oncle; Mettius Pompusianus, d'abord parce que son horoscope lui annonçait l'empire; ensuite parce qu'il colportait çà et là une carte du monde, et les harangues des rois et des généraux extraites de Tite-Live; enfin parce qu'il avait donné à ses esclaves les noms de Magon et d'Hannibal. Sallustius Lucullus, légat de Bretagne, périt pour avoir permis qu'on appelât "luculléennes" des lances d'une forme nouvelle; Junius Rusticus, pour avoir publié l'éloge de Paetus Thrasea et d'Heldivius Priscus, et les avoir appelés "les hommes les plus vertueux", ce qui donna lieu à l'édit qui bannissait de Rome et de l'Italie tous les philosophes;

Sa conduite dans le gouvernement fut pendant quelque temps inégale, et entremêlée de vices et de vertus. Mais bientôt ses vertus mêmes se changèrent en vices, et l'on peut présumer que, indépendamment de son penchant naturel, il devint rapace par besoin, et la peur le rendit cruel.

Domitien n'est pas un homme heureux. Il souffre d'inadaptation sociale. Ainsi, après dîner, il préfère marcher plutôt que de veiller et de boire avec ses compagnons. C'est aussi un homme extrêment craintif qui a fait revêtir les colonnades du palais de marbres réfléchissants pour mieux voir ce qui passe derrière lui.

Au début du règne, il s'efforce d'agir avec modération et justice. Il punit les délateurs qui mentent et ne se soucie guère des calomnies persistantes. les premiers changements apparaissent en 85, lorsque les difficultés financières le conduisent à recourir aux confiscations pour remplir les caisses de l'Etat. Plus encore que ses besoins d'argent, sa suspicion et son sentiment d'insécurité vont le pousser à la cruauté et aux exécutions. "Quel sort misérable, disait-il, que celui des princes qui ne sont pas crus, si l'on annonce une conjuration, à moins qu'ils ne soient tués !" pendant les six premières années du règne, il n'y a guère d'indices de conspiration à Rome ou dans les provinces.

Une brève référence à des prières d'action de grâces à la suite de la découverte d'un complot contre l'empereur, le 22 septembre 87, constitue le premier signe d'agitation. Les sénateurs impliqués sont exécutés. La deuxième tentative, en janvier 89, est une mutinerie militaire qui a pour chef Lucius Antonius Saturninus, gouverneur de Germanie supérieure. Elle a sans doute pour origine le mécontentement que provoque la politique d'apaisement de Domitien envers les Germains et l'importance croissante des légions du Danube. Le soulèvement est vite réprimé par Lappius Maximus, gouverneur de Germanie inférieure.

La terreur et la mort

Quelle que fût l'accusation, quelque fût le crime, il saisissait les biens des vivants et des morts.

Il suffisait d'alléguer la moindre action, la moindre parole qui blessât la majesté du prince.

On confisquait les successions les plus étrangères à l'empereur, pourvu que quelqu'un affirmât que, du vivant du défunt, il lui avait entendu dire que César était son héritier.

Un jour qu'il avait fait amener dans la curie quelques accusés de lèse-majesté, il dit qu'il éprouverait en cette circonstance l'attachement que le sénat lui portait. Il n'eut pas de peine à les faire condamner au supplice usité chez nos pères. Puis, effrayé de l'atrocité de la peine, et, pour adoucir ce qu'elle avait d'odieux, il s'exprima en ces termes qu'il n'est pas inutile de rapporter: "Souffrez, pères conscrits, que je réclame de votre dévouement une chose que, je le sais, je n'obtiendrai qu'avec peine: laissez aux condamnés le choix du genre de leur mort. Vous vous épargnerez un spectacle pénible, et tout le monde comprendra que j'ai assisté aux délibérations du sénat."

La terreur fait son apparition quatre ans plus tard, dans les derniers mois de 93, et va durer jusqu'à la mort de Domitien. Aiguillonné par une peur paranoïaque, Domitien s'attaque indifféremment aux sénateurs, aux chevaliers et aux fonctionnaires impériaux. Tacite décrit un "sénat en état de siège, des sénateurs cernés par les soldats, et ce coup cruel qui a provoqué la mort de tant de consulaires et l'exil ou la fuite de plus d'une noble dame". Pline le Jeune en gardera lui aussi un souverain traumatisant :"Une époque où sept de mes amis ont été mis à mort ou bannis (...) de telle sorte que je me trouvais au milieu des flammes que répandait la foudre, et il y avait de claires indications me permettant de supposer qu'une fin identique me guettait".

La terreur produit un effet opposé à celui qu'attend Domitien, qui n'épargne pas même ses propres serviteurs et parents. En 95, il fait exécuter le mari de sa nièce Flavius Clemens, un ex-consul, sur la simple accusation d'athéisme. Il exile Domitilla, la veuve de Clemens, sur l'île de Pandataria, mais garde son intendant Stephanus à la cour. C'est là que se développe, durant l'été 96, un complot qui réussira. L'une des versions de cette histoire rapporte des conspirateurs, tous serviteurs de Domitien, ont trouvé une tablette sur laquelle sont inscrits leurs noms et leurs condamnation. Aussi sont-ils contraints de prendre les devants et de tuer pour préserver leur vie. Les chefs des conjurés, Stephanus et Partenius (valets de chambre de l'empereur), sont soutenus par l'impératrice Domitia, qui craint également pour sa sécurité, et par les commandants de la garde prétorienne. Pendant plusieurs jours, Stephanus se montre avec un bras entouré de bandages censés protéger une blessure, alors qu'en fait ils dissimulent un poignard. Il a été décidé de frapper Domitien lorsque celui-ci sera retiré dans sa chambre pour le repos de l'après-midi. De son côté, Parthenius a pris soin de retirer le poignard que Domitien cache sous son oreiller. Stephanus dit à Domitien qu'il a des informations sur un complot. Dès qu'il est seul avec l'empereur, il sort son arme et frappe. Le coup n'est pas fatal et les deux hommes se battent au sol, Domitien "essayant soit de lui arracher le coutelas, soit de lui crever les yeux avec ses doigts pourtant tout déchiquetés." Il est achevé par les autres conjurés qui pénétrèrent dans la chambre et le poignardent.

Seule l'armée va pleurer la mort de Domitien. Le peuple se montre indifférent, tandis que les sénateurs se réjouissent d'autant plus que l'un des leurs, le vieux Nerva, est choisi comme successeur. Le corps de Domitien est emporté hors de son palais, dans une bière ordinaire, et emmené dans la maison de banlieu de sa nourrice, Pjyllis. Elle est l'une des rares à conserver un souvenir affectueux de Domitien. Après avoir brûlé le corps, elle dépose secrètement les cendres dans le temple des Flaviens (une autre réalisation de Domitien), à Rome. Puis elle les mélange à celles de Julia, la nièce de l'empereur. C'est ainsi que fut sauvé le corps de Domitien. Sa réputation, en revanche, était perdue, sans aucun espoir de rédomption. Dans les écrits de Tacite et Suétone, il apparaît comme un nouvel exemple de monstre en exercice, un digne sucesseur de Caligula et de Néron.

Sources

Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse un receveur visiter, devant une assemblée nombreuse, un vieillard de quatre-vingt-dix ans pour savoir s'il était circoncis.

Domitien, dès sa jeunesse, se montra dur, présomptueux, sans mesure ni dans ses discours ni dans sa conduite. Cénis, qui avait été la concubine de son père, à son retour d'Istrie, s'avançait pour l'embrasser, comme de coutume: il lui présenta sa main. Indigné de voir que le gendre de son frère eût des esclaves habillés de blanc, il s'écria: "Un grand nombre de chefs ne produit rien de bon".

Lorsqu'il fut monté sur le trône, il osa se vanter dans le sénat que son père et son frère n'avaient fait que lui rendre l'empire qu'il leur avait donné. En reprenant sa femme, après son divorce, il déclara qu'il la rappelait sur son siège sacré.

Un jour de festin public, il fut très flatté que l'on criât dans l'amphithéâtre: "Vive le maître et la maîtresse!".

Aux jeux Capitolins, tout le peuple lui demandait unanimement la réhabilitation de Palfurius Syra, qu'il avait autrefois chassé du sénat et qui venait de remporter le prix d'éloquence. Domitien ne daigna pas répondre et fit imposer silence par la voix du héraut.

C'est avec la même arrogance qu'il dicta au nom de ses procurateurs une circulaire qui commençait ainsi: "Notre maître et notre dieu ordonne...".

Depuis lors, il fut établi qu'on ne l'appellerait plus autrement, soit par écrit, soit dans la conversation. Il ne permit de lui ériger au Capitole que des statues d'or ou d'argent, et d'un poids déterminé.

Il fit élever, dans les divers quartiers de Rome, tant de portes et d'arcs de triomphe magnifiques, surmontés de quadriges et de trophées, que sur un de ces monuments on inscrivit en grec: "C'est assez."

Il prit possession de dix-sept consulats, ce qui était sans exemple avant lui. De ces consulats, il y en eut sept consécutifs; mais il n'en voulut guère que le titre. Il n'en conserva aucun au-delà des calendes de mai, et ne garda la plupart que jusqu'aux ides de janvier.

Après deux triomphes, il prit le surnom de Germanicus, et de ses noms appela les mois de septembre et d'octobre, Germanicus et Domitien, parce que dans l'un il était parvenu à l'empire, et que dans l'autre il avait vu le jour.

Devenu odieux et redoutable à tout le monde, il périt enfin victime des complots de ses amis, de ses affranchis intimes et de sa femme.

Il avait depuis longtemps des pressentiments sur l'année et le jour qui devait terminer sa vie; il soupçonnait même l'heure et le genre de sa mort.

Dès son adolescence, tout lui avait été prédit par les Chaldéens. Son père, le voyant s'abstenir de champignons dans ses repas, se moqua de lui en public, et lui dit que c'était plutôt le fer qu'il devait craindre, s'il savait sa destinée.

Toujours inquiet et tremblant, il s'épouvantait aux moindres soupçons, et l'on croit qu'il n'eut pas d'autre raison pour laisser sans effet son édit sur les vignes, qu'un billet qu'en fit courir, et où se trouvaient ces vers:
"Vouloir m'anéantir, c'est travailler en vain.
Lorsque par ton trépas respirera le monde,
Pour inonder ton corps, de ma tige féconde
Ruisselleront toujours assez de flots de vin".

Des craintes semblables lui firent refuser un honneur extraordinaire que lui avait décerné le sénat, quoiqu'il fût très avide de pareils hommages: c'était que, toutes les fois qu'il serait consul, des chevaliers romains, tirés au sort, marcheraient devant lui en grand costume et avec la lance militaire, entre les licteurs et les appariteurs.

A mesure que le péril approchait, tous les jours plus troublé, il fit garnir de pierres, appelées "phengites", les parois des portiques où il avait coutume de se promener, parce que leur surface polie réfléchissant les objets, il voyait tout ce qui se passait derrière lui.

Il n'entendait la plupart des prisonniers que seul et en secret, et tenant leurs chaînes dans ses mains.

Pour persuader aux gens de son service qu'il ne fallait pas, même dans une bonne intention, attenter aux jours de son maître, il condamna à la peine capitale Epaphrodite, un de ses secrétaires, parce qu'il passait pour avoir aidé Néron à se donner la mort, lorsqu'il fut abandonné de tout le monde.

Enfin, quoiqu'il eût reconnu publiquement, pour ses successeurs au trône, les fils encore enfants de Flavius Clemens, son cousin germain, après leur avoir ôté leurs premiers noms, pour appeler l'un Vespasien, l'autre Domitien, il attendit à peine que cet homme, d'une nullité abjecte, fut sorti du consulat pour se défaire brusquement de lui sur le soupçon le plus frivole.

Cet acte contribua surtout à hâter sa fin.

Durant huit mois consécutifs, on entendit et on annonça tant de coups de tonnerre, qu'il s'écria: "Eh bien! qu'il frappe qui il voudra."

La foudre atteignit le Capitole, le temple de Flavius, le palais de Domitien, et pénétra jusque dans sa chambre à coucher. L'inscription du piédestal de sa statue triomphale fut arrachée par un violent orage et jetée dans un tombeau voisin.

L'arbre renversé qui s'était relevé quand Vespasien n'était encore que simple particulier, retomba tout à coup avec fracas.

L'oracle de la Fortune, à Préneste, accoutumé, dans tout le cours de son règne, à lui faire une réponse favorable, toutes les fois qu'il lui recommandait la nouvelle année, ne lui annonça, pour la dernière, qu'un sort déplorable, et parla même de sang.

Domitien rêva qu'une Minerve à laquelle il avait voué un culte superstitieux, quittait son sanctuaire en lui déclarant qu'elle ne pouvait plus le défendre, parce que Jupiter l'avait désarmée.

Mais rien ne lui fit plus d'impression que la réponse et la mort de l'astrologue Asclétarion.

Il avait été dénoncé, et ne niait pas qu'il eut révélé ce que son art lui avait fait prévoir. Domitien alors lui demanda quelle fin l'attendait lui-même. L'astrologue répondit qu'il serait bientôt déchiré par des chiens. L'empereur le fit tuer sur-le-champ; et, pour confondre l'audace de son art, il ordonna qu'on l'ensevelit avec le plus grand soin. Tandis qu'on exécutait cet ordre, un orage subit dispersa le bûcher, et des chiens mirent en pièces le cadavre à demi brûlé. Le mime Latinus, qui avait vu le fait en passant, le raconta, entre autres nouvelles du jour, au souper de Domitien.

La veille de sa mort, on lui avait servi des truffes. Il les fit garder pour le lendemain, en disant: "Si toutefois il m'est permis d'en manger". Puis, se tournant vers ses voisins, il ajouta que, le jour suivant, la lune se couvrirait de sang dans le Verseau, et qu'il arriverait un événement dont on parlerait dans l'univers.

Au milieu de la nuit, il fut saisi d'un tel effroi qu'il sauta à bas de son lit.

Il vit le matin un devin qu'on lui avait envoyé de Germanie, et le consulta sur un coup de tonnerre. Le devin lui ayant prédit une révolution, il fut envoyé à la mort.

Domitien, en grattant trop fort une verrue qu'il avait au front, la fit saigner "Plût au ciel, dit-il, que j'en fusse quitte pour cela".

Puis il demanda l'heure. Au lieu de la cinquième qu'il redoutait, on lui dit exprès que c'était la sixième.

Alors, comme si le péril était passé, il se rassura, et allait à la hâte s'occuper de sa toilette, lorsque Parthenius, préposé au service de sa chambre, l'en empêcha en lui annonçant qu'un homme qui avait à lui révéler des choses pressantes et d'une haute importance, demandait à lui parler. Domitien ayant donc fait retirer tout le monde, passa dans sa chambre à coucher. C'est là qu'il fut tué.

Voici à peu près ce qu'on apprit de cette conjuration et du genre de sa mort.

Les conjurés ne sachant s'ils l'attaqueraient au bain ou à table, Stephanus, intendant de Domitilla, alors accusé de concussion, leur offrit ses conseils et sa coopération au complot.

Pour détourner les soupçons, il porta pendant quelques jours son bras gauche en écharpe, comme s'il eût été blessé, et, à l'instant marqué, il cacha un poignard dans les bandages de laine qui enveloppaient son bras. Il obtint audience de l'empereur en annonçant qu'il allait lui découvrir une conspiration; et, tandis que Domitien lisait avec effroi le billet qu'il lui avait remis, Stephanus lui perça le bas-ventre.

Le tyran blessé se débattait, lorsque Clodianus, corniculaire, Maximus, affranchi de Parthenius, et Satur, décurion des gardes de la chambre, secondés par quelques gladiateurs, fondirent sur lui et le tuèrent de sept coups de poignard.

Le jeune esclave chargé du culte des dieux Lares se trouvait là au moment du meurtre. Il racontait que, au premier coup qu'il reçut, l'empereur lui avait ordonné de lui apporter le poignard qui était sous son chevet et d'appeler ses serviteurs, mais qu'il ne trouva que le manche, et que toutes les portes étaient fermées; que cependant Domitien, ayant saisi Stephanus, l'avait terrassé et prolongé la lutte, en s'efforçant, quoiqu'il eût les doigts blessés, tantôt de lui enlever son arme, tantôt de lui arracher les yeux.

Il périt le quatorzième jour avant les calendes d'octobre, dans la quarante-cinquième anné:e de son âge et la quinzième de son règne.

Son cadavre fut transporté sur un brancard par des fossoyeurs comme celui d'un homme du peuple. Sa nourrice Phyllis lui rendit les derniers devoirs dans sa villa sur la voie latine; puis elle porta secrètement ses restes dans le temple des Flavius, et les mêla aux cendres de Julie, fille de Titus, qu'elle avait aussi élevée.

Domitien avait une haute taille, le visage couvert d'une rougeur modeste, les yeux grands, mais faibles. Du reste, son extérieur était beau et agréable, surtout dans sa jeunesse; néanmoins il avait les doigts des pieds trop courts. Plus tard il devint chauve, son ventre grossit, et ses jambes, par suite d'une longue maladie, maigrirent beaucoup.

Il savait si bien tout ce que la modestie de ses traits ajoutait à sa beauté, qu'il dit un jour aux sénateurs: "Vous avez jusqu'ici approuvé mon caractère et ma physionomie."

Il était tellement fâché d'être chauve, qu'il se croyait insulté lorsque, par forme de plaisanterie ou d'injures, on en faisait le reproche à un autre. Toutefois, dans un petit traité sur la conservation des cheveux qu'il dédia à un de ses amis, il cita ce vers pour se consoler avec lui: "Ne remarques-tu pas que je suis grand et beau?", en ajoutant: "Et pourtant mes cheveux auront le même sort. Je souffre patiemment qu'ils vieillissent avant moi. Apprends que si rien n'est plus agréable que la beauté, rien n'est aussi plus éphémère."

Incapable de supporter la moindre fatigue, il ne se promenait guère en ville à pied. A la guerre et dans les marches, il allait rarement à cheval, mais habituellement en litière.

Indifférent pour l'exercice des armes, il aimait passionnément lancer des flèches.

Beaucoup de personnes l'ont vu, dans sa retraite d'Albe, tuer souvent par centaines des bêtes de toute espèce, et même planter avec intention deux traits sur leurs têtes de manière à figurer des cornes.

Quelquefois il en dirigeait si habilement à travers les doigts d'un esclave qui lui servait de but à une distance assez éloignée en tenant la main ouverte, qu'ils passaient tous entre ses doigts sans lui faire de mal.

Il négligea les lettres au commencement de son règne, quoiqu'il eût fait réparer à grands frais des bibliothèques incendiées, recherchant partout des exemplaires des livres qui avaient péri, et envoyant jusqu'à Alexandrie pour en tirer des copies exactes.

Jamais il ne s'appliqua ni à l'histoire, ni à la poésie, ni à la composition, pas même pour les choses nécessaires.

Il ne lisait rien que les mémoires et les actes de Tibère. Ses lettres, ses discours et ses édits étaient toujours l'ouvrage d'autrui.

Cependant sa conversation ne manquait pas d'élégance, et l'on a conservé de lui des mots remarquables: "Je voudrais, disait-il, être aussi beau que Mettius croit l'être". Il disait d'un homme dont la chevelure était moitié blanche et moitié rousse: "C'est de l'hypocras saupoudré de neige".

Il déplorait le sort des princes auxquels on n'ajoutait jamais foi sur la découverte d'une conspiration que lorsqu'ils en étaient victimes.

Dans ses moments de loisir, il jouait aux jeux de hasard, même les jours de fêtes et de bon matin. Il se baignait pendant le jour et mangeait copieusement à dîner, en sorte qu'à souper il ne prenait guère qu'une pomme de Matius et une petite potion dans une fiole.

Il donnait souvent des festins servis à profusion, mais toujours à la hâte, et ne restait jamais à table après le coucher du soleil. Il n'y avait point, d'orgie; car il se promenait seul dans un lieu retiré jusqu'à ce qu'il s'endormît.

Sa lubricité extrême, mettait les plaisirs de l'amour au nombre de ses exercices journaliers, et il les appelait "gymnastique du lit". On disait qu'il épilait lui-même ses maîtresses, et qu'il nageait entre les plus viles prostituées.

Attaché à Domitia par le lien du mariage, il refusa obstinément la fille de son frère qui était encore vierge, et qu'on lui offrait comme épouse. Mais, bientôt après, dès qu'elle fut mariée à un autre, il la séduisit du vivant même de Titus. Lorsqu'elle eut perdu son père et son mari, il l'aima avec passion et publiquement; il fut même cause de sa mort en l'obligeant de se faire avorter.

Le peuple accueillit la mort de Domitien avec indifférence; les soldats l'apprirent avec indignation. Ils voulurent sur-le-champ faire son apothéose, et il ne leur manqua que des chefs pour le venger. Cependant ils persistèrent à demander la mort de ses assassins, et l'obtinrent dans la suite.

Le sénat au contraire fut au comble de la joie. Il s'assembla en foule, et déchira à l'envi la mémoire du prince mort par les plus amères et les plus outrageantes invectives. Il fit apporter des échelles pour détacher ses écussons et ses portraits, et les briser contre terre. Enfin il décréta que ses inscriptions seraient effacées partout, et que sa mémoire serait abolie.

Peu de mois avant sa mort, une corneille avait dit dans le Capitole: "Tout sera pour le mieux". On ne manqua pas d'interpréter ainsi ce prodige:
La corneille a crié sur le mont Tarpéien
Non pas que tout est bien, mais que Tout ira bien.

Domitien lui-même rêva, dit-on, qu'il avait une bosse d'or derrière le cou, et il en conclut que l'empire serait après lui dans un état plus heureux et plus florissant. Ce songe fut bientôt réalisé par le désintéressement et la modération des princes qui lui succédèrent.

Dixit

s'il n'hésite pas à condamner trois Vestales &agra;ve être enterrées vives pour avoir manqué à leur voeu de chasteté, s'il renouvelle la loi Julia sur l'adultère et le concubinat et la fait appliquer strictement, lui n'hésite pas à séduire et à engrosser sa nièce Julia, alors qu'elle est mariée, et à s'entourer de concubines et de courtisanes de tout acabit. "D'une lubricité excessive, il considérait les plaisirs de l'amour comme une sorte d'exercice journalier, qu'il appelait gymnastique du lit" (Suétone).

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