Constantin II et Constant Ier  

9 septembre 337 - mars 340 (Constantin II)

9 septembre 337 - 27 février 350
(Constant Ier)

337

Factions à la cour

Mais ce prétendu règne n'était qu'une comédie; et l'on s'aperçut bientôt que le plus absolu des monarques fait rarement respecter ses volontés dès que ses peuples n'ont plus rien à espérer de sa faveur ni à craindre de son ressentiment. Les ministres et les généraux qui avaient plié le genou devant les restes inanimés de leur souverain, s'occupaient secrètement des moyens d'exclure ses neveux Dalmatius et Annibalianus de la part qu'il leur avait assignée dans la succession de l'empire. Nous n'avons qu'une connaissance trop imparfaite de la cour de Constantin, pour pénétrer les motifs réels qui déterminèrent les chefs de cette conspiration; à moins qu'on ne les suppose animés d'un esprit de jalousie et de vengeance contre le préfet Ablavius, favori orgueilleux qui avait longtemps dirigé les conseils et abusé de la confiance du dernier empereur. Mais on conçoit aisément les arguments qu'ils durent employer pour obtenir le concours du peuple et de l'armée. Ils en trouvèrent dont ils pouvaient se servir avec autant de décence que de vérité, dans la supériorité de rang due aux enfants de Constantin dans le danger de multiplier les souverains, et dans les malheurs dont la république était menacée par la discorde inévitable de tant de princes rivaux, qui n'étaient pas liés par la sympathie de l'affection fraternelle. Cette intrigue, conduite avec zèle, fut tenue secrète jusqu'au moment où l'armée fut amenée à déclarer d'une voix bruyante et unanime qu'elle ne souffrirait pour souverains dans l'empire que les fils du monarque qu'elle regrettait. Le jeune Dalmatius, auquel on accorde des talents presque égaux à ceux de Constantin le Grand, était lié avec ses cousins d'amitié autant que d'intérêt. Il ne semble pas qu'il ait pris en cette occasion aucune mesure pour soutenir par les armes les droits que lui et le prince son frère tenaient de la libéralité de leur oncle. Etourdis et accablés des cris d'une population en fureur, ils ne pensèrent ni à faire résistance ni à s'échapper des mains de leurs implacables ennemis. Leur sort demeura incertain jusqu'à l'arrivée de Constance, le second et peut-être le plus chéri des fils de Constantin1.

1. Eutrope (X, 9) a fait un portrait avantageux, mais en peu de mots, de Dalmatius : Dalmatius Cosar, prosperrima indole, neque patruo absimilis, HAUD MULTO POST oppressus est factione militari. Comme saint Jérôme et la Chronique d'Alexandrie parlent de la troisième année du César, qui ne commença qu'au 18 où au 24 septembre A. D. 337, il est certain que ces factions militaires durèrent plus de quatre mois.

337

Massacre des Princes

La voix de l'empereur mourant avait recommandé le soin de ses funérailles à la piété de Constance; et ce prince, par la proximité de sa résidence en Orient, pouvait aisément prévenir l'arrivée de ses frères, dont l'un était en Italie et l'autre dans les Gaules. Quand il eut pris possession du palais de Constantinople, son premier soin fut de tranquilliser ses cousins en se rendant caution de leur sûreté par un serment solennel et le second fut de trouver un prétexte spécieux qui pût soulager sa conscience du poids d'une si imprudente promesse. La perfidie vint au secours de la cruauté et le plus odieux mensonge fut attesté par l'homme le plus vénérable par la sainteté de son ministère. Constance reçut un funeste rouleau des mains de l'évêque de Nicomédie, et le prélat affirma qu'il contenait le véritable testament de Constantin. L'empereur y annonçait le soupçon d'avoir été empoisonné par ses frères; il conjurait ses fils de venger la mort et de pourvoir à leur propre sûreté par le châtiment des coupables1. Quelques raisons que pussent alléguer ces malheureux princes pour défendre leur vie et leur honneur contre une accusation peu croyable, ils furent réduits au silence par les clameurs des soldats qui se montrèrent à la fois leurs ennemis, leurs juges et leurs bourreaux. Les lois et toutes les formes légales de la justice furent violées par des iniquités multipliées; dans le massacre général qui enveloppa les deux oncles de Constance, sept de ses cousins, dont Dalmatius et Annibalianus étaient les plus illustres, le patricien Optatus, qui avait épousé la soeur du dernier empereur, et le préfet Ablavius, qui par sa puissance et par ses richesses, avait conçu l'espoir d'obtenir la pourpre. Nous pourrions ajouter, si nous voulions augmenter l'horreur de cette scène sanglante, que Constance avait épousé lui-même la fille de son oncle Julius, et qu'il avait donné sa soeur en mariage à Annibalianus. Ces alliances, que la politique de Constantin, indifférente pour le préjugé du peuple2, avait formées entre les différentes branches de la maison impériale, servirent seulement à prouver au monde que ces princes étaient aussi insensibles à l'affection conjugale, qu'ils étaient sourds à la voix du sang et aux supplications d'une jeunesse innocente. D'une si nombreuse famille, Gallus et Julien, les deux plus jeunes enfants de Julius Constance, furent seuls dérobés aux mains de ces assassins féroces jusqu'au moment où leur rage rassasiée de sang commença à se ralentir. L'empereur Constance, qui, pendant l'absence de ses frères, se trouvait le plus chargé du crime et du reproche, fit paraître dans quelques occasions un remords faible et passager des cruautés, que les perfides conseils de ses ministres et la violence irrésistible des soldats avaient arrachées à sa jeunesse sans expérience3.

1. J'ai rapporté cette singulière anecdote d'après Philostorgius, II, c. 16 (*); mais si Constantin et ses adhérents firent jamais valoir un pareil prétexte, ils y renoncèrent avec mépris dès qu'il eut rempli leur dessein immédiat. Saint Athanase (t. I, p. 856) parle du serment qu'avait fait Constance pour garantir la sûreté de ses parents.
(*) L'autorité de Philostorgius est si suspecte, qu'elle ne suffit pas pour établir un fait pareil, que Gibbon a inséré dans son histoire comme certain, tandis que dans la note même il paraît en douter.

2. Conjugia sobrinarum diu ignorata, tempore addito percrebuisse (Longtemps aussi les mariages entre cousins germains furent inconnus; ils ont fini par devenir fréquents). (Tacite, Annal., XII, 6; et Lipse, ad loc.). La révocation de l'ancienne loi, et un usage de cinq cents ans, ne suffirent pas pour détruire les préjugés des Romains, qui regardaient, toujours un mariage entre des cousins germains comme une espèce d'inceste (saint Augustin, de Civ. Dei, XV, 6); et Julien, que la superstition et le ressentiment rendaient partial donne à ces alliances contraires à la nature l'épithète ignominieuse de ?aµ?? te ?? ?aµ?? (orat. 7, p. 228). La jurisprudence canonique a depuis ranimé et renforcé cette prohibition, sans pouvoir l'introduire dans la loi civile, et la loi commune, de l'Europe. Voyez sur ces mariages Taylow's civil Law, p. 331; Brorer, de Jure connub., II, c. 12; Héricourt, des Lois ecclésiastiques, part. 3, c. 5; Fleury, Institutions du droit canonique, t. I, p. 331, Paris, 1767; et Fra Paolo, Istoria del concilio Trident., VIII.

3. Julien (ad. S. P. Q., Atéen., p. 270 ) attribue à son cousin Constance tout le crime d'un massacre dans lequel il manqua de perdre la vie. Saint Athanase, qui par des raisons très différentes, avait autant d'inimitié pour Constance (tome I, p. 856), confirme cette assertion; Zozime se réunit à eux dans cette accusation; mais les trois abréviateurs, Eutrope et les deux Victor se servent d'expressions très remarquables : Sinente potius quam jubente..... Incertum quo suasore..... Vi militum.



337

Division de l'empire

Le massacre de la lignée Flavienne fut suivi d'une nouvelle division des provinces, ratifiée dans une entrevue des trois frères. Constantin, l'aîné des Césars, obtint, avec une certaine prééminence de rang, la possession de la nouvelle capitale qui portait son nom et celui de son père1. La Thrace et les contrées de l'Orient furent le patrimoine de Constance, et Constant fut reconnu légitime souverain de l'Italie, de l'Afrique et de l'Illyrie occidentale. L'armée souscrivit à ce partage, et, après quelques délais, les trois princes daignèrent recevoir du sénat romain le titre d'Auguste. Quand ils prirent en main les rênes du gouvernement, l'aîné était âgé de vingt et un ans, le second de vingt, et le troisième de dix-sept2.

1. Ses Etats comprenaient la Gaule, l'Espagne et l'Angleterre, que son père lui avait données en le nommant César : il paraît aussi qu'il eut la Thrace. (Chron. Alex., p. 670.) Ce premier partage eut lien à Constantinople, l'an de J.-C. 337. L'année suivante, les trois frères se réunirent de nouveau dans la Pannonie, pour faire quelques changements à cette première distribution. Constance obtint alors la possession de Constantinople et de la Thrace. Les mutations qui s'opérèrent dans les Etats de Constantin et ceux de Constant, sont expliquées si obscurément; que je ne hasarderai pas de les déterminer. Voyez Tillemont, Histoire des Empereurs, vie de Constance, art. 2

2. Eusèbe, in Vit. Constant., IV, c. 69; Zozime, II, p. 117; Idat., in Chron. Voyez deux notes de Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 1086-1091. La Chronique d'Alexandrie fait seule mention du règne du frère aîné à Constantinople.

310

Sapor roi de Perse (Shapur ou Shapour II1)

Sapor roi de Perse (Shapur ou Shapour II1)
Sapor

Tandis que les nations belliqueuses de l'Europe suivaient les étendards de ses frères, Constance, à la tête des troupes non aguerries de l'Asie resta seul chargé de tout le poids de la guerre de Perse. A la mort de Constantin I, le trône était occupé par Sapor, fils d'Hormouz, ou Hormisdas, petit-fils de Nardès, qui, après la victoire de Galère, avait humblement reconnu la supériorité de la puissance romaine. Quoique Sapor fut dans la trentième des longues années de son règne, il était encore dans toute la vigueur de la jeunesse; un étrange hasard avait rendu la date de son avènement antérieure à celle de sa naissance. La femme d'Hormouz était enceinte quand son mari mourut, et l'incertitude de l'événement de la grossesse et du sexe de l'enfant qui devait naître, excitait les ambitieuses espérances des princes de la maison de Sassan, mais les mages firent à la fois cesser leurs prétentions et les craintes de la guerre civile dont on était menacé, en assurant que la veuve d'Hormouz était enceinte et accoucherait heureusement d'un fils. Dociles à la voix de la superstition, les Persans préparèrent sans différer la cérémonie du couronnement. La reine partit publiquement dans son palais, couchée sur un lit magnifique; le diadème fut placé sur l'endroit que l'on supposait cacher le futur héritier d'Artaxerxés, et les satrapes prosternés adorèrent la majesté de leur invisible et insensible souverain1. Si l'on peut ajouter foi à ce récit merveilleux, qui paraît cependant assez conformé aux moeurs de la nation et confirme par la durée extraordinaire de ce règne, nous serons forcés d'admirer également le bonheur et le génie du roi Sapor. Elevé dans la douce et solitaire retraite d'un harem, le jeune prince sentit la nécessité d'exercer la vigueur de son corps et celle de son esprit, et il fut digne, par son mérite personnel, d'un trône sur lequel on l'avait assis avant qu'il pût connaître les devoirs et les dangers du pouvoir absolu. Sa minorité fut exposée aux calamités presque inévitables de la discorde intestine; sa capitale fut surprise et pillée par Thaïr, puissant roi du Yémen ou d'Arabie, et la majesté de la famille royale fut dégradée par la captivité d'une princesse, soeur du dernier roi. Mais aussitôt que Sapor eut atteint l'âge viril, le présomptueux Thaïr, sa nation et son royaume, succombèrent sous le premier effort du jeune guerrier, qui profita de sa victoire avec un si judicieux mélange de clémence et de rigueur, qu'il obtint de la crainte et de la reconnaissance des Arabes le surnom de Dhoulacnaf, ou protecteur de la nation.

1. Agathias, qui vivait au sixième siècle, rapporte cette histoire (IV, p. 135, édit. du Louvre) Il l'a tirée de quelques extraits des chroniques de Perse, que l'interprète Sergius s'était procurés, et avait traduits durant son ambassade à cette cour. Schikard (Tarikh, p. 116) et d'Herbelot (Bibtioth. Orient., p. 763) parlent aussi du couronnement de la mère de Sapor.

337

Etat de la Mésopotamie et de l'Arménie

Le monarque persan dont les ennemis même ont reconnu les talents politiques et militaires, brûlait du désir de venger la honte de ses ancêtres, et d'arracher aux Romains les cinq provinces situées au-delà du Tigre. La brillante renommée de Constantin, et les forces réelles ou apparentes de ses Etats suspendirent l'entreprise; et les négociations artificieuses de Sapor surent amuser la patience de la cour impériale, dont sa conduite provoquait le ressentiment. La mort de Constantin fut le signal de la guerre1; et l'état des frontières de Syrie et d'Arménie semblait promettre aux Persans de riches dépouilles et une conquête facile. L'exemple des massacres du palais avait répandu l'esprit de licence et de sédition parmi les troupes de l'Orient, qui n'étaient plus retenues par l'habitude d'obéissance qu'elles avaient eue pour la personne de leur ancien chef. Constance eut la prudence de retourner sur les bords de l'Euphrate aussitôt après son entrevue, avec ses frères en Pannonie; et les légions rentrèrent peu à peu dans leur devoir; mais Sapor avait profité du moment d'anarchie pour former le siège de Nisibis, et s'emparer des plus importantes places de la Mésopotamie. En Arménie, le fameux Tiridate jouissait depuis longtemps de la paix et de la gloire que méritaient sa valeur et sa fidélité pour les Romains. Sa solide alliance avec Constantin, lui avait procuré les avantages spirituels aussi bien que temporels. La conversion de Tiridate ajoutait le nom de saint à celui de héros, et la foi chrétienne prêchée et établie depuis l'Euphrate, jusqu'aux rives de la Mer Caspienne, attachait l'Arménie à l'empire par le double lien de la politique et de la religion; mais la tranquillité publique était troublée par un grand nombre de nobles arméniens qui refusaient encore de renoncer à la pluralité des dieux et des femmes. Cette faction turbulente insultait à la caducité du monarque, et attendait impatiemment l'heure de sa mort. Il cessa de vivre après un règne de cinquante-six ans, et la fortune du royaume d'Arménie fut ensevelie avec Tiridate. Son légitime héritier fut banni; les prêtres chrétiens furent immolés ou chassés de leurs églises, les barbares tribus d'Albanie furent invitées à descendre de leurs montagnes; et deux des plus puissants gouverneurs, usurpant les marques et le pouvoir de la royauté, implorèrent l'assistance de Sapor, ouvrirent les portes de leurs villes; et reçurent des garnisons persanes. Le parti chrétien, sous la conduite de l'archevêque d'Artaxata, successeur immédiat de saint Grégoire l'Illuminé, eut recours à la piété de Constance. Après des désordres qui durèrent trois ans, Antiochus, un des officiers de l'empire, exécuta avec succès la commission qui lui fut confiée de remettre Chosroes, fils de Tiridate, sur le trône de ses pères, de distribuer des honneurs et des récompenses aux fidèles serviteurs de la maison des Arsacides, et de publier une amnistie générale, qui fut acceptée par la plus grande partie des satrapes rebelles. Mais les Romains tirèrent plus d'honneur que d'avantage de cette révolution : Chosroes, prince d'une petite taille, d'un corps faible et d'un esprit pusillanime, incapable de supporter les fatigues de la guerre, et détestant la société, quitta sa capitale, et se retira dans un palais qu'il bâtit sur les bords de l'Eleutherus, au milieu d'un bocage épais et solitaire, où ses journées oisives s'écoulaient dans l'exercice de la chasse, soit aux chiens, soit à l'oiseau. Pour s'assurer ce honteux loisir, il accepta les conditions de paix qu'il plut à Sapor de lui imposer; et, consentant à payer un tribut annuel, il lui restitua la riche province de l'Atropatène, que la valeur de Tiridate et les armes victorieuses de Galère avaient annexé à la monarchie arménienne2.

1. Sextus-Rufus (c. 26), qui, dans cette occasion, n'est pas une autorité méprisable, assure que les Persans demandèrent en vain la paix; et que Constantin se préparait à marcher contre eux. Mais le témoignage d'Eusèbe, qui a plus de poids, nous oblige à admettre les préliminaires, sinon la ratification du traité. Voyez Tillemont, Hist. des Empereurs, t. IV, p. 40.

2. Julien, Orat. I, p. 20-21; Moïse de Chorène, II, c. 89, III, c. 1-9, p. 226-240. L'accord parfait qu'on remarque entre les mots vagues de l'orateur contemporain, et le récit détaillé de l'historien national, jette du jour sur les passages de l'orateur, et ajoute du poids aux détails de l'historien. Il faut observer, à l'avantage de Moïse, qu'on trouve le nom d'Antiochus, peu d'années auparavant, dans la liste de ceux qui exerçaient un emploi civil d'un rang inférieur. Voyez Godefroy, Cod. Théodosien, t. IV, p. 350.

337-360

Guerre de Perse

Pendant la longue durée du règne de Constance, les provinces de l'Orient eurent beaucoup à souffrir de la guerre contre les Persans. Les incursions des troupes légères semaient le ravage et la terreur au-delà du Tigre et de l'Euphrate, des portes de Ctésiphon à celles d'Antioche. Les Arabes du désert étaient chargés de ce service actif. Divisés d'intérêts et d'affections quelques-uns de leurs chefs indépendants tenaient pour le parti de Sapor, et d'autres avaient engagé à l'empereur leur douteuse fidélité1. Des opérations militaires plus sérieuses furent conduites avec une égale vigueur, et les armées persane et romaine se disputèrent le terrain dans neuf journées sanglantes2, où Constance commanda deux fois en personne.

1. Ammien (XIV, 4) fait une description animée de la vie errante de ces voleurs, qu'on trouvait des confins de l'Arabie aux cataractes du Nil, Les aventures de Malchus, racontées par saint Jérôme d'une manière si agréable, font croire que ces voleurs infestaient le grand chemin entre Bérée et Edesse. Voyez saint Jérôme, t. I, p. 256.

2. Eutrope (X, 10) nous donne une idée générale de la guerre : A Persis enim multa et gravia perpessus, saepe captis oppidise, obsessis urbibus, cosis exercitibus, nullumque ei contra Saporem prosperum praelium fuit, nisi quod apud Singaram, etc. Ce récit sincère se trouve confirmé par quelques mots d'Ammien, de Rufus, de saint Jérôme. Les deux premiers discours de Julien, et le troisième de Libanius, présentent un tableau plus flatteur, mais la rétractation de ces deux orateurs, après la mort de Constance, avilit leur caractère et celui de l'empereur; en même temps qu'elle rétablit la vérité. Spanheim a été prodigue d'érudition dans son Commentaire sur le premier discours de Julien. Voyez aussi les observations judicieuses de Tillemont, Hist. des Empereurs, t. IV, p. 656.

mars 340

Mort de Constantin II

Constantin II
Constantin II

Trois ans s'étaient à peine écoulés depuis le partage de l'empire, et déjà les fils de Constantin semblaient impatients de montrer au monde qu'ils étaient capables de suffire à leur ambition. L'aîné de ces princes se plaignit qu'il n'avait pas assez profité du meurtre de ses cousins; et qu'on avait fait de leurs dépouilles une répartition inégale : il ne réclamât rien de Constance, qui avait à ses yeux le mérite du crime, mais il exigeait de Constant la cession des provinces de l'Afrique, comme un équivalent des riches contrées de Grèce et de Macédoine, qu'il avait obtenues à la mort de Dalmatius. Irrité du peu de sincérité d'une longue et inutile négociation Constantin suivit les conseils de ses favoris, qui tâchaient de lui persuader que son honneur et son intérêt lui défendaient également d'abandonner cette réclamation. A la tête d'un mélange confus de soldats tumultuairement assemblés, et plus faits pour piller que pour conquérir, il fondit sur les Etats de Constant par la route des Alpes Juliennes, et fit tomber sur les environs d'Aquilée les premiers effets de son ressentiment. Les mesures de Constant, qui résidait alors en Dacie, furent dirigées avec plus de sagesse et d'intelligence. Ayant appris l'invasion de son frère il détacha un corps choisi et discipliné de troupes illyriennes, qu'il se proposait de suivre lui-même avec le reste de ses forces. Mais la conduite de ses lieutenants termina la querelle de ces frères dénaturés. En feignant artificieusement de fuir devant Constantin, ils attaquèrent dans une embuscade au milieu d'un bois. Le jeune imprudent mal accompagné fut surpris, environné et tué. Quand on eut retiré son corps des eaux bourbeuses de l'Alsa, on le déposa dans un sépulcre impérial; mais ses provinces reconnurent le vainqueur pour maître, et firent serment de fidélité à Constant, qui, refusant de partager ses nouvelles acquisitions avec son frère, posséda sans contestation plus des deux tiers de l'empire romain1.

1. Les historiens racontent avec beaucoup d'embarras et de contradictions les causes et les effets de cette guerre civile : j'ai suivi principalement Zonare et Victor le jeune. La monodie (ad calcem Eutrop., édit. Havercamp) prononcée à la mort de Constantin, aurait pu être instructive; mais sa prudence et le mauvais goût ont jeté l'orateur dans de vagues déclamations.

344 ou 348?

La bataille de Singara

Ces actions furent presque toujours fatales aux Romains; mais à la bataille de Singara, leur imprudente valeur fut sur le point de remporter une victoire complète et décisive. Les troupes qui occupaient Singara s'étaient retirées à l'approche de Sapor. Ce monarque passa le Tigre sur trois ponts, et campa près du village de Hilleh, dans une position avantageuse. Ses nombreux pionniers l'environnèrent, en un seul jour, d'un fossé profond et d'un rempart élevé. Lorsque ses innombrables soldats furent rangés en bataille, ils couvrirent les bords de la rivière, les hauteurs voisines, et toute l'étendue d'une plaine de douze milles qui séparait les deux armées. Elles désiraient le combat avec une ardeur égale, mais après une légère résistance, les Barbares prirent la fuite en désordre soit qu'ils ne pussent soutenir le choc des Romains, où dans l'intention de fatiguer les pesantes légions, qui, bien qu'accablées par la soif et par la chaleur, les poursuivent dans la plaine, et taillèrent en pièces un corps de cavalerie pesamment armée qui avait été posté devant la porte du camp pour protéger la retraite. Constance, entraîné lui-même dans la poursuite tâchait inutilement d'arrêter l'impétuosité de ses soldats, en leur représentant les dangers de la nuit qui approchait, et la certitude de compléter leur succès au point du jour. Se fiant plus à leur propre valeur qu'à l'expérience où à l'habileté de leur chef, ils imposèrent silence par leurs clameurs à ses sages remontrances, s'élancèrent dans le fossé, et se répandirent dans les tentes pour y réparer leurs forces épuisées et jouir du fruit de leurs travaux. Mais le prudent Sapor guettait le moment de la victoire. Son armée, dont la plus grande partie, secrètement postée sur les hauteurs, était restée spectatrice du combat, s'avança en silence à la faveur de l'obscurité, et les archers persans, guidés par la clarté du camp, lancèrent une grêle de traits sur cette foule en désordre. Les historiens avouent avec sincérité qu'il y eut un grand carnage de Romains, et que le reste des légions fugitives n'échappa qu'avec des peines et des fatigues intolérables. Les panégyristes mêmes conviennent que la gloire de l'empereur fut obscurcie par la désobéissance de ses soldats, et ils tirent un voile sur les détails de cette retraite humiliante. Cependant un de ces orateurs mercenaires, si jaloux de la renommée de Constance, raconte avec la plus froide indifférence une action, si barbare, qu'au jugement de la postérité, elle doit imprimer sur l'empereur une tâche infiniment plus honteuse que celle de sa défaite. Le fils de Sapor, et l'héritier de sa couronne, avait été pris dans le camp des Perses. Ce jeune infortuné, qui aurait obtenu la compassion de l'ennemi le plus sauvage, fut fustigé, mis à la torture, et publiquement exécuté par les barbares Romains.

Quelques avantages que Sapor eût obtenus par neuf victoires consécutives qui avaient répandu chez les nations la renommée de sa valeur et de ses talents militaires, il ne pouvait cependant espérer de réussir dans ses desseins, tant que les Romains conserveraient les villes fortifiées de la Mésopotamie, et surtout l'ancienne et forte cité de Nisibis.

338, 346, 350

338, 346, 350

Dans l'espace de douze ans, Nisibis, regardée avec raison, depuis le temps de Lucullus, comme le boulevard de l'Orient, soutint trois sièges mémorables contre toutes les forces de Sapor; et le monarque humilié après avoir inutilement renouvelé ses attaques à trois reprises différentes de soixante, quatre-vingts et cent jours, fut contraint de se retirer trois fois avec perte et ignominie1. Cette ville, vaste et peuplée, était située a environ deux journées du Tigre, dans le milieu d'une plaine agréable et fertile, au pied du mont Masais. Un fossé profond défendait sa triple enceinte construite en briques2, et le courage désespéré des citoyens secondait la résistance intrépide du comte Lucilianus et de la garnison. Les habitants de Nisibis étaient animés par les exhortations de leur évêque3, endurcis à la fatigue des armes par l'habitude du danger, et persuadés que l'intention de Sapor était de les emmener captifs dans quelque pays éloigné, et de repeupler leur ville d'une colonie de Persans. L'événement des deux premiers sièges avait augmenté leur confiance et irrité l'orgueil du grand roi, avec toutes les forces réunies de la Perse et de l'Inde, s'avançait une troisième fois pour attaquer Nisibis. L'intelligence supérieure des Romains rendait inutiles toutes les machines ordinaires, inventées pour battre ou pour saper les murs; et bien des jours s'étaient passés sans succès, quand Sapor prit une résolution digne d'un monarque oriental, qui croit que tout, jusqu'aux éléments, doit se soumettre à son pouvoir. A l'époque de la fonte des neiges en Arménie, la rivière de Mygdonius, qui sépare la ville de Nisibis de la plaine, forme, comme le Nil4, une inondation sur les terres adjacentes. A force de travaux, les Persans arrêtèrent le cours de la rivière au-dessous de la ville, et de solides montagnes de terre furent élevées pour retenir de tous côtés les eaux. Sur ce lac artificiel, une flotte de vaisseaux armés, chargés de soldats et de machines qui lançaient des pierres du poids de cinq cents livres, s'avança en ordre de bataille, et combattit presque de plain pied les troupes qui défendaient les remparts. La force irrésistible des eaux fut alternativement fatale aux deux partis, jusqu'à ce que le mur, ne pouvant soutenir un poids qui augmentait à chaque instant, s'écroula enfin en partie, et présenta une énorme brèche de cent cinquante pieds de longueur. Les Persans furent aussitôt conduits à l'assaut; et l'événement de cette journée devait décider du destin de Nisibis. La cavalerie pesamment armée qui conduisait la tête d'une profonde colonne s'embourba dans le limon des terres délayées, et un grand nombre de cavaliers furent engloutis dans des trous recouverts par les eaux. Les éléphants, furieux de leurs blessures, augmentaient le désordre, et écrasaient sous leurs pieds des milliers d'archers persans. Le grand roi, qui, de la hauteur où l'on avait placé son trône, contemplait avec indignation le mauvais succès de son entreprise, fit à regret donner le signal de la retraite, et suspendit l'attaque jusqu'au lendemain. Mais les vigilants défenseurs de Nisibis profitèrent avec activité des ombres de la nuit, et le lever de l'aurore découvrit un nouveau mur déjà haut de six pieds, qu'ils continuaient à élever pour remplir la brèche. Trompé dans son espérance, Sapor ne perdit pas courage; et, malgré la perte de vingt mille hommes, il continua le siège avec une obstination qui ne pût céder qu'à la nécessité de défendre les provinces orientales de la Perse contre la formidable invasion des Massagètes5. Alarmé de cette nouvelle, il abandonna le siège précipitamment, et courut avec rapidité des bords du Tigre à ceux de l'Oxus. Les embarras et les dangers d'une guerre contre les Scythes l'engagèrent bientôt à conduire ou du moins à observer une trêve avec l'empereur. Elle fut également agréable à l'un et à l'autre de ces monarques. Constance, après la mort de ses deux frères, se trouva sérieusement occupé des révolutions de l'Occident, et d'une guerre civile qui demandait et semblait surpasser les vigoureux efforts de toutes ses forces réunies.

1. Voyez Julien, Orat. 1, p. 27 ; Orat. 2, p. 62, et le Commentaire Spanheim, p. 188-202; qui éclaircit les détails et fixe l'époque des trois sièges de Nisibis. Tillemont (Hist. des Empereurs, t. IV, p. 668, 671, 674) examine aussi les dates de ces sièges. Zozime (III, p. 151) et la Chron. d'Alexandrie (p. 290) ajoutent quelques détails sur ces différents points.

2. Salluste, fragment 84, édit. du président de Brosses, et Plutarque, in Lucullus, t. III, p. 184. Nisibis n'a plus aujourd'hui que cent cinquante maisons. Ses terres marécageuses produisent du riz, et ses fertiles prairies jusqu'à Mossoul et jusqu'au Tigre, sont couvertes de ruines de villes et de villages. Voyez Niebuhr, Voyages, t. II, p. 300-309.

3. Les miracles que Théodoret (II, c. 30) attribue à Saint-Jacques, évêque d'Edesse, se firent du moins pour une digne cause, pour la défense de son pays. Il parut sur les murs sous la figure d'un empereur romain, et lâcha des millions de cousins, qui piquèrent les éléphants et mirent en déroute l'armée du nouveau Sennachérib.

4. Julien, Orat. 1, p. 27. Quoique Niebuhr (t. II, p. 307), donne un accroissement considérable au Mygdonius, sur lequel il a vu un pont de douze arches, il est difficile cependant d'imaginer qu'il ait eu quelque raison de comparer cette petite rivière à un grand fleuve. Il y a plusieurs détails obscurs et presque inintelligibles dans ces immenses travaux sur le lit du Mygdonius.

5. C'est Zonare (t. II, XIII, p. 11) qui raconte cette invasion des Massagètes, bien d'accord avec la série générale des événements que l'histoire interrompue d'Ammien fait entrevoir d'une manière obscure.

27 février 350

Mort de Constant

Le terme fatal de Constant lui-même fut encore retardé d'environ dix ans, et la mort de son frère fut vengée par la main ignoble d'un serviteur perfide. La mauvaise administration des trois princes, les vices et les faiblesses qui leur firent perdre l'estime et l'affection des peuples, découvrirent la tendance pernicieuse du système introduit par Constantin. L'inapplication et l'incapacité de Constant rendaient ridicule et insupportable l'orgueil, que lui donnèrent des succès guerriers qu'il n'avait pas mérités. Sa partialité pour quelques captifs germains qui n'avaient d'autre mérite que les grâces de leur figure, était un sujet de scandale1. Magnence, soldat ambitieux, d'extraction barbare, fut encouragé par le mécontentement public à soutenir l'honneur du nom romain2. Les bandes choisies des joviens et des herculiens, qui reconnaissaient Magnence pour leur chef, tenaient toujours la place d'honneur dans le camp impérial. L'amitié de Marcellinus, comte des largesses sacrées, suppléait libéralement aux moyens de séduction. On sut convaincre les soldats, par les arguments les plus spécieux, que la république les sommait de briser les liens d'une servitude héréditaire, et de récompenser par le choix d'un prince actif et vigilant, les mêmes vertus qui de l'état de citoyen avaient élevé sur le trône du monde les ancêtres dont avait dégénéré Constant. Quand on crût avoir suffisamment préparé les esprits, Marcellinus, sous prétexte de célébrer le jour de la naissance de son fils, donna une fête magnifique aux personnages illustres et honorables de la cour des Gaules, qui résidait alors à Autun. Les excès du festin furent prolongés avec adresse bien avant dans la nuit, et les convives, sans défiance, se laissaient aller à une coupable et dangereuse liberté de conversation : tout d'un coup les portes s'ouvrent avec fracas, et Magnence, qui s'était retiré depuis quelques instants, rentre revêtu de la pourpre et du diadème. Les conspirateurs se lèvent à l'instant, et le saluent des noms d'Auguste et d'empereur. La surprise, la frayeur, l'ivresse, les espérances ambitieuses, et l'ignorance du reste de l'assemblée, contribuèrent à rendre l'acclamation unanime. Les gardes se hâtèrent de prêter le serment de fidélité. On ferma les portes de la ville, et, avant le retour de l'aurore, Magnence se trouva maître des troupes, du trésor, du palais et de la ville d'Autun. Il eut quelque espérance de s'emparer de la personne de Constant avant que ce prince fût informé de la révolution. Il s'amusait à son ordinaire, à courir la chasse dans la forêt voisine, ou prenait peut-être quelque plaisir plus secret et plus coupable; le vol agile de la renommée lui laissa cependant un instant pour la fuite : c'était sa seule ressource, puisque la désertion de ses troupes et l'infidélité de ses sujets ne lui laissaient aucun moyen de résistance. Mais avant d'avoir pu atteindre un port d'Espagne où il se proposait de s'embarquer, il fut arrêté auprès d'Helena3, au pied des Pyrénées, par un parti de cavalerie légère, dont le commandant, sans respect pour la sainteté d'un temple, exécuta sa commission en assassinant le fils de Constantin.

1. Quarum (GENTIUM) obsides pretio quositos pueros venustiores, quod cultius habucrat, libidine hujusmodi arcisse, PRO CERTO habetur ! Si les goûts dépravés de Constant n'avaient pas été publics, Victor l'ancien qui exerçait un emploi considérable sous le règne de son frère, ne se serait pas exprimé d'une manière si positive.

2. Julien, Orat. 1, et 2; Zozime, II, p. 134; Victor, in Epitomé. Il y a lieu de croire que Magnence avait reçu le jour au milieu d'une de ces colonies de Barbares établies par Constance-Chlore dans la Gaule (voyez son histoire, chapitre XIII de cet ouvrage) : sa conduite nous rappelle le patriote comte de Leicester, le fameux Simon de Montfort, qui vint à bout de persuader au peuple d'Angleterre que lui, Français de naissance, avait pris les armes pour le délivrer des favoris étrangers.

3. Cette ancienne ville avait été florissante sous le nom d'Illiberis (Pomponius Mela, II, 5); Constantin lui rendit de l'éclat, et lui donna le nom de sa mère. Helena (elle est encore appelée Elne) devint le siège d'un évêque, qui, longtemps après, transféra sa résidence à Perpignan, capitale actuelle du Roussillon. Voyez d'Anville, Notice de l'ancienne Gaule, p. 380; Longuerue, Description de la France, p. 223; et la Marca hispanica, I, c. 2.

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