Gratien et Valentinien II  

4 août 367 - 25 août 383
(Gratien)

375 - 15 mai 392
(Valentinien II)

17 novembre 375

Les empereurs Gratien et Valentinien II

Gratien
Gratien

Un auteur ecclésiastique atteste sérieusement la polygamie de Valentinien1. L'impératrice Severa (ce sont les expressions dans lesquelles a été racontée cette fable), ayant admis à sa familiarité la belle Justine, fille d'un gouverneur d'Italie fut vivement frappée de ses charmes, qu'elle avait eu souvent l'occasion d'admirer dans le bain; et elle en fit imprudemment devant l'empereur un éloge si détaillé, que celui-ci tenté d'introduire dans son lit une seconde épouse, accorda par un édit à tous les sujets de son empire, dans leurs liens domestiques, la même liberté qu'il s'était permise. Mais nous pouvons assurer, sur l'autorité de l'histoire et de la raison, que Valentinien n'eut Severa et Justine pour épouses que l'une après l'autre, se servant de la liberté du divorce, que les lois romaines autorisaient encore, quoique condamné par l'Eglise. Severa était mère de Gratien, qui semblait réunir tous les droits à la succession de l'empire d'Occident. Fils aîné d'un empereur dont le règne glorieux avait confirmé le choix libre et honorable de ses compagnons d'armes, dès l'âge de neuf ans il avait reçu des mains d'un père indulgent la pourpre, le diadème et le titre d'Auguste (4 août 367). L'élection avait été solennellement ratifiée par le consentement et les acclamations des armées de la Gaule2.

Dans tous les actes publics postérieurs à cette cérémonie, le nom de Gratien se trouvait après ceux de Valentinien et de Valens et, par son mariage avec la petite-fille de Constantin, il réunissant tous les droits héréditaires de la maison Flavienne, consacrés par une suite de trois générations d'empereurs, par la religion et par la vénération des peuples. A la mort de son père, le jeune prince entrait dans sa dix-septième année, et ses vertus justifiaient déjà les espérances des peuples et des soldats. Mais tandis que Gratien, sans inquiétude, se tenait tranquillement dans le palais de Trèves, son père, éloigné de lui de plusieurs centaines de milles, expirait subitement dans le camp de Bregetio. Les passions, si longtemps réprimées par la présence d'un maître, reparurent à sa mort avec violence dans le conseil impérial. Equitius et Mellobaudes, qui commandaient un détachement des bandes italiennes et illyriennes, exécutèrent avec adresse le dessein ambitieux de régner au nom d'un enfant. Ils surent, sous les plus honorables prétextes, écarter les chefs les plus populaires; et les troupes de la Gaule, qui auraient pu faire valoir les droits du légitime successeur de Valentinien. En même temps ils appuyèrent sur la nécessité d'éteindre, par une démarche hardie et décisive les espérances des ennemis étrangers et intérieurs. L'impératrice Justine, laissée dans un palais à cent milles de Bregetio, fut respectueusement invitée à se rendre dans le camp avec le second fils d'empereur. Six jours après la mort de Valentinien (375), ce jeune prince, du même nom, et âgé seulement de quatre ans, parut devant les légions dans les bras de sa mère, et reçut solennellement, au bruit des acclamations militaires, le titre d'empereur et les marques du pouvoir suprême. La prudente modération de Gratien épargna à son pays la guerre civile dont il paraissait menacé. Ratifiant de bonne grâce le choix de l'armée, il déclara qu'il regardait le fils de Justine comme son frère, et non pas comme son rival; il engagea l'impératrice à fixer, avec son fils Valentinien, sa résidence à Milan, dans la belle et paisible province de l'Italie, tandis qu'il se chargerait du gouvernement plus exposé des provinces au-delà des Alpes. Gratien dissimula son ressentiment contre les auteurs de la conspiration, jusqu'au moment où il pourrait les punir ou les éloigner sans danger; et, quoiqu'il montrât toujours de la tendresse et des égards pour son jeune collègue, il confondit insensiblement, dans l'administration de l'empire d'Occident, les droits de régent avec l'autorité de souverain. Le gouvernement du monde romain s'exerçait aux noms réunis de Valens et de ses deux neveux. Mais le faible empereur d'Orient, qui succéda au rang de son frère aîné, n'obtint jamais la moindre influence dans les conseils de l'Occident3.

1. Socrate (l. IV, c. 31) est le seul écrivain original qui atteste cette histoire peu croyable et si opposée aux lois et aux moeurs des Romains, qu'elle ne méritait pas la savante Dissertation de M. Bonamy (Mem. de l'Acad., tome XXX, p. 394-405). La circonstance naturelle du bain, au lieu de suivre Zozime, qui représente Justine comme une femme âgée et veuve de Magnence.

2. Ammien (XXVII, 6) décrit l'élection militaire, et l'investiture auguste. Il ne paraît pas que Valentinien ait consulté le sénat de Rome, ou l'ait même informé de cet événement.

3. Ammien, XXX, 10; Zozime, l. IV, p. 222, 223. Tillemont a prouvé (Hist. des Empereurs, t. V, p. 707-709) que Gratien régna sur l'Italie, sur l'Afrique et sur l'Illyrie. Exprimer son autorité sur les Etats de son frère en termes ambigus, comme il le faisait lui-même.



21 juillet 365

Tremblements de terres

Dans la seconde année du règne de Valentinien et de Valens, le 21 du mois de juillet, pendant la matinée, un tremblement de terre violent et destructeur ébranla presque toute la surface du globe occupée par l'empire romain. Le mouvement se communiqua aux mers; les rives baignées ordinairement par la Méditerranée restèrent à sec; on prit à la main une quantité immense de poissons. De grands vaisseaux se trouvèrent enfoncé dans la bourbe, et la retraite des flots offrit à l'oeil ou plutôt à l'imagination, flattée de ce singulier tableau, des montagnes et des vallées, qui, depuis la formation du monde, n'avaient jamais été exposées aux rayons du soleil. Mais au retour de la marée, les eaux s'élancèrent avec une impétuosité et un poids irrésistibles qui causèrent les plus grands désastres sur les côtes de la Sicile, de la Dalmatie, de la Grèce et de l'Egypte. De grands bateaux furent entraînés et placés sur les toits des maisons, ou à la distance de deux milles du rivage ordinaire. Les maisons englouties disparurent avec leurs habitants, et la ville d'Alexandrie a perpétué, par une cérémonie annuelle le souvenir de l'inondation funeste, qui coûta la vie à cinquante mille de ses citoyens. Cette calamité, dont le récit s'exagérait en passant d'une province à l'autre, frappa tout l'empire d'étonnement et d'épouvante, et les imaginations, effrayées étendirent les conséquences d'un malheur momentané. On se rappelait les tremblements de terre précédents, qui avaient détruit les villes de la Palestine et de la Bithynie, et les Romains étaient disposés à regarder ces coups terribles comme l'annonce de malheurs encore plus affreux. Leur vanité timide confondait les symptômes du déclin de leur empire avec ceux de la fin du monde1. On avait alors pour habitude d'attribuer tous les événements extraordinaires à une volonté particulière de la Divinité. Tous les phénomènes de la nature se trouvaient liés par une chaîne invisible aux opinions morales ou métaphysiques de l'esprit humain, et les plus profonds théologiens pouvaient indiquer, d'après l'espèce de leurs préjugés, comment l'établissement de l'hérésie tendait nécessairement à produire le tremblement de terre; par quelle cause l'inondation devait inévitablement résulter des progrès de l'erreur et de l'impiété. Sans prétendre discuter la probabilité de ces sublimes spéculations, l'historien, doit se contenter d'observer, sur l'autorité de l'expérience, que les passions des hommes sont plus funestes, au genre humain que les convulsions passagères des éléments. Les effets destructeurs d'un tremblement de terre, d'une tempête, d'une inondation ou de l'éruption d'un volcan, sont très peu de chose, comparés aux calamités ordinaires de la guerre; même adoucies comme elles le sont maintenant par la prudence ou par l'humanité des souverains de l'Europe, lorsqu'ils amusent leurs loisirs ou exercent le courage de leurs sujets par la pratique de l'art militaire. Cependant les moeurs et les lois de l'Europe moderne protègent la vie et la liberté du soldat vaincu, et le citoyen paisible a rarement à se plaindre que sa personne ou même sa fortune, ait eu à souffrir des malheurs de la guerre. A l'époque désastreuse de la chute de l'empire romain, que nous pouvons dater du règne de Valens, la sûreté de tous les citoyens était personnellement attaquée. Les arts et les travaux, fruits de l'industrie d'une longue série de siècles, disparaissaient sous les mains féroces des Barbares d'Allemagne et de Scythie.

1. On trouve des descriptions différentes des tremblements de terre et des inondations dans Libanius (Orat. de ulcisc. Julian. Nece, c. 10); dans Fabricius (Bibliot. Graec., t. VII, p. 158, et les notes savantes d'Olearius); dans Zosime (l. IV, p. 221); Sozomène (l. VI, c. 2); Cedrenus (p. 310-314); saint Jérôme (in Chron., p. 186); et (t. I, p. 250) dans la Vie de saint Hilarion. Epidaure aurait été engloutie, si ses citoyens n'avaient prudemment placé sur le rivage saint Hilarion, moine d'Egypte. Il fit le signe de la croix, et les eaux s'arrêtèrent, s'abaissèrent devant lui, et se retirèrent.

376

Les Huns et les Goths

L'invasion des Huns précipita sur les provinces de l'Occident la nation des Goths, qui, en moins de quarante ans, envahirent depuis les bords du Danube jusqu'à l'océan Atlantique, et ouvrirent, par leurs succès, une route aux incursions de tant de hordes encore plus sauvages. Les contrées reculées du globe recélaient le principe de cette grande commotion.

Dans tous les siècles, les Scythes et les Tartares ont été renommés par leur courage intrépide et par leurs rapides conquêtes. Les pasteurs du Nord ont à plusieurs reprises renversé les trônes de l'Asie, et leurs armées victorieuses ont répandu la terreur et la dévastation dans les contrées les plus fertiles et les plus belliqueuses de l'Europe1.

1. Imperatum Asiae ter quaesivere : ipsi perpetua ab alieno imperio, aut intacti, aut invicti, mansere.
Depuis le temps de Justin ils ont ajouté à ce nombre. Voltaire (t. X, p. 64 de son Histoire générale, c. 156) a rassemblé en peu de mots les conquêtes des Tartares.
Oft, oler the trembling nations front afar,
Has Scythia breath'd the living cloud of war.
Le quatrième livre d'Hérodote offre un portrait des Scythes, curieux quoique imparfait. Parmi les modernes qui ont peint le tableau de ces moeurs uniformes, il en est un, le khan de Khowaresm, Abulghazi-Bahadur, qui parle d'après ce qu'il a senti lui-même; et les éditeurs français et anglais ont éclairci; par d'abondantes recherches, son Histoire généalogique des Tartares. Carpin, Ascelin et Rubruquis (Histoire des Voyages, t. VII) peignent les Mongoux du quatorzième siècle. A ces guides, j'ai ajouté Gerbillon et d'autres jésuites (Description de la Chine, par du Halde, t. IV, qui a examiné avec soin la Tartarie chinoise), et l'intelligent et véridique voyageur Bell d'Antermony (2 vol. in-4°, Glasgow, 1763).

375

Les Huns subjuguent les Alains

Il est impossible de remplir l'intervalle obscur du temps qui s'est écoulé depuis que les Huns disparurent des environs de la Chine, jusqu'au moment où ils se montrèrent sur les frontières des Romains. Quoi qu'il en soit, on peut raisonnablement croire qu'ils furent poussés jusque sur les confins de l'Europe par les mêmes adversaires qui les avaient chassés de leur pays natal. La puissance des Sienpi, leurs ennemis implacables, qui s'étendait à plus de trois mille milles d'Orient en Occident1, doit les avoir insensiblement éloignés par la terreur de leur voisinage; et l'affluence des tribus fugitives de la Scythie devait nécessairement augmenter les forces des Huns ou resserrer leur territoire. Le nombre des Huns du Nord dut être considérablement, augmenté par la dynastie du Sud qui, dans le cours du troisième siècle, se soumit au gouvernement des Chinois; que les plus braves guerriers de cette nation durent chercher et suivre les traces de leurs compatriotes libres et fugitifs, et oublier, dans les revers communs de leur infortune, les divisions qu'avait occasionnées entre eux la prospérité2. Les Huns, avec leurs troupeaux, leurs femmes, leurs enfants, leur suite et leurs alliés, se transportèrent sur la rive occidentale du Volga, et s'avancèrent audacieusement sur les terres des Alains, peuple de pasteurs, qui occupait ou dévastait une vaste étendue des déserts de la Scythie. Les Alains couvraient de leurs tentes les plaines situées entre le Tanaïs et la Volga; mais leurs noms et leurs moeurs s'étendaient à toutes leurs conquêtes; et les tribus des Agathirses et des Gélons, remarquables par leur coutume de se peindre le corps, étaient du nombre de leurs vassaux. Ils avaient pénétré au Nord, dans les régions glacées de la Sibérie, parmi des sauvages dont la rage ou la faim se nourrit de chair humaine; et au Sud, ils poussaient leurs incursions jusqu'aux frontières de la Perse et de l'Inde. Le mélange des tribus sarmates et germaines avait un peu contribué à rectifier les traits des Alains, à blanchir leur peau basanée, à teindre leur chevelure d'une couleur plus claire, qu'il est rare de rencontrer chez les Tartares. Moins difformes et moins sauvages que les Huns, mais non moins redoutables, ils ne leur cédaient pas pour la valeur et pour l'amour de la liberté, et rejetèrent toujours l'usage de l'esclavage domestique. Passionnés pour la guerre, les Alains regardaient le pillage et les combats comme la gloire et la félicité du genre humain. Un cimeterre nu fiché en terre, était le seul objet de leur culte religieux. Les ornements dont ils caparaçonnaient leurs chevaux, chèrement achetés au prix de leur sang, étaient composés des crânes de leurs ennemis, et ils regardaient avec pitié les guerriers pusillanimes qui attendaient patiemment la mort des infirmités de l'âge ou des douleurs d'une longue maladie. Les Huns et les Alains combattirent, sur les bords du Tanaïs, avec une valeur égale, mais avec un succès différent. Les Huns l'emportèrent; le roi des Alains perdit la vie, et les restes de la nation vaincue, réduits à l'alternative ordinaire de la fuite ou de la soumission, se dispersèrent en divers lieux. Une colonie de ces exilés trouva un refuge dans les montagnes du Caucase, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, où ils conservent encore leur nom et leur indépendance. Une autre colonie s'avança avec intrépidité jusqu'à la mer Baltique, s'associa aux tribus septentrionales de l'Allemagne, et partagea le butin fait dans la Gaule et dans l'Espagne sur les sujets de l'empire, mais la plus nombreuse partie des Alains accepta une alliance honorable et avantageuse avec ses vainqueurs; et les Huns, qui estimaient la valeur de leurs ennemis vaincus, s'avancèrent avec leurs forces réunies vers les frontières de l'empire des Goths.

1. Le Kang-Mou (t. III, p. 447) donne à leurs conquêtes une étendue de quatorze mille lis. Selon la présente évaluation, deux cents, ou plus rigoureusement cent quatre-vingt-treize lis sont égales à un degré de latitude, et un mille anglais contient par conséquent plus de terrain que trois milles chinois; mais il y a de fortes raisons de croire que les anciennes lis faisaient à peine une moitié des modernes. Voyez les laborieuses recherches de M. d'Anville, géographe qui n'est étranger à aucun siècle ou climat du globe. Mem. de l'Acad., t. II, p. 125-502; Mesures itinéraires, p. 154, 167.

2. Voyez l'Hist. des Huns, t. II, p. 125-144. L'histoire suivante (p. 145-277) de trois ou quatre dynasties des Huns, prouve avec évidence que leur long séjour à la Chine n'avait pas amolli leur courage.

375

Victoire des Huns sur les Goths

Le grand Hermanric, dont les Etats s'étendaient depuis la mer Baltique jusqu'au Pont-Euxin, jouissait sur la fin de sa vie, du fuit de ses victoires et d'une brillante réputation, quand il fut alarmé par l'approche redoutable d'une multitude d'ennemis inconnus1, auxquels ses barbares sujets pouvaient sans injustice donner le nom de Barbares. Le nombre des Huns, la rapidité de leurs mouvements et leur inhumanité, jetèrent la terreur chez les Goths, qui, voyant leurs villages en flammes et leurs champs ensanglantés, s'exagérèrent encore leurs justes sujets d'effroi. A ces motifs d'épouvante se joignaient la surprise et l'horreur que leur causaient la voix grêle, les gestes sauvages et l'étrange difformité des Huns. On a comparé les sauvages de la Scythie, et avec assez de vérité, à des animaux qui marcheraient gauchement sur deux pieds, et à ces demi-figures appelées termes, placées assez souvent sur les ponts de l'antiquité. Ils différaient des autres hommes par la largeur de leurs épaules, par leurs nez épatés et leurs petits yeux noirs, profondément enfoncés dans la tête. Comme ils étaient presque sans barbe ils ne présentaient jamais ni les grâces viriles de la jeunesse, ni l'air vénérable de l'âge avancé. On leur assignait une origine digne de leur figure et de leurs manières. Les sorcières de la Scythie, ayant été, dit-on, bannies de la société des hommes pour leurs forfaits, s'étaient accouplées dans les déserts avec les esprits infernaux, et les Huns avaient été le fruit de ces exécrables amours. Cette fable horrible et absurde fut avidement adoptée par la haine crédule des Goths; mais, en satisfaisant leur haine, elle augmenta leur terreur. Il était en effet bien naturel de supposer que les descendants des sorcières et des démons devaient hériter en partie de la puissance surnaturelle aussi bien que de la méchanceté de leurs ancêtres malfaisants. Hermanric se préparait à réunir toutes les forces de son royaume contre ses ennemis; mais il découvrit bientôt que les tribus de ses vassaux, fatiguées de l'état d'oppression où il les tenait, étaient plus disposées à seconder qu'à repousser l'invasion des Huns. Un des chefs des Roxolans2 avait déserté précédemment les drapeaux d'Hermanric; et le tyran cruel s'était vengé sur son épouse innocente, en la faisant écarteler par des chevaux sauvages. Les frères de cette victime infortunée saisirent à leur tour le moment de la vengeance. Le vieux roi des Goths, dangereusement blessé d'un coup de poignard, languit encore quelque temps; mais ses infirmités retardaient les opérations de la guerre, et les conseils de la nation étaient agités par la discorde et par la jalousie. Sa mort, qu'on a attribuée à son propre désespoir, laissa les rênes du gouvernement entre les mains de Withimer, qui, avec le secours suspect d'une troupe de Scythes mercenaires, soutint quelque temps une lutte inégale contre les Huns et les Alains. Il fut vaincu à la fin, et perdit la vie dans une bataille décisive. Les Ostrogoths se soumirent à leur sort; et nous retrouverons bientôt les descendants de la race royale des Amalis au nombre des sujets de l'orgueilleux Attila. Mais l'activité d'Alathaeus et de Saptirax deux guerriers d'une fidélité et d'une valeur éprouvées, sauva l'enfance du roi Witheric. Ils conduisirent, par des marches prudentes, les restes des Ostrogoths indépendants sur les bords du Danaste où Niester. Le prudent Athanaric, plus occupé de la sûreté des siens que de la défense générale du royaume, avait placé le camp des Visigoths sur les rives du Niester, résolu de se défendre contre les Barbares victorieux, qu'il ne croyait pas devoir attaquer. La célérité ordinaire des Huns fut retardée par l'embarras des dépouilles et des esclaves; mais, par leur habileté, ils trompèrent Athanaric, dont l'armée n'échappa qu'avec peine à une entière destruction. Au clair de la lune, un corps nombreux de cavalerie passa la rivière dans un endroit guéable, environna et attaqua le juge des Visigoths, qui défendait les bords du Niester; et ce ne fut qu'à force de courage et d'intelligence, qu'il parvint à se retirer sur les hauteurs. L'intrépide général avait déjà formé un nouveau et sage plan de guerre défensive, et les lignes qu'il commençait à construire entre les montagnes, le Pruth et le Danube, auraient mis à l'abri des ravages des Huns la vaste et fertile contrée connue aujourd'hui sous le nom de Valachie3; mais la timide impatience de ses compatriotes effrayés, trompa son espoir et déconcerta ses projets. Persuadés que le Danube était la seule barrière qui pût les mettre à l'abri de la rapide poursuite et de l'invincible valeur des Barbares de Scythie, le corps entier de la nation s'avança vers les bords de cette grande rivière, sous les ordres de Fritigern et d'Alavivus4, et implora la protection de l'empereur romain de l'Orient. Athanaric, toujours attaché à ses serments, ne voulut pas entrer sur les terres des Romains : il se retira, suivi d'une troupe fidèle, dans le pays montagneux de Caucaland, défendu et presque caché, à ce qu'il paraît, par les impénétrables forets de la Transylvanie.

1. Comme nous sommes en possession de l'histoire authentique des Huns, il serait ridicule de répéter ou de réfuter les fables qui défigurent leur origine et leurs exploits, leur passage des marais ou de la mer Méotide pour poursuivre un boeuf ou un cerf, les Indes qu'ils avaient découvertes, etc. Zozime, l. IV, p. 224; Sozomène, l. VI, c. 37; Procope, Hist. Miscell., c. 5; Jornandès, c. 24; Grandeur et Décadence des Romains, c. 17.

2. Les Roxolans peuvent être les ancêtres des Russes (d'Anville, Empire de Russie, p. 1-10), dont la résidence (A. D. 862), aux environs, de Novogorod-Veliki, ne peut pas être fort éloignée du lieu que le géographe de Ravenne assigne (I, 12 ; IV, 46 ; V, 28, 30) aux Roxolans (A. D. 886).

3. Le texte d'Ammien parait imparfait ou corrompu; mais on peut tirer de la nature du terrain de quoi expliquer quel devait être le rempart des Goths, et même de quoi suppléer presqu'à une description. Mem. de l'Acad., etc., t. XXVIII, p. 444-462.

4. M. du Buat (Hist. des Peuples de l'Eur., t. VI, p. 407) a conçu l'étrange idée qu'Alavivus était le même qu'Ulphilas, l'évêque goth; et qu'Ulphilas, petit-fils d'un esclave de Cappadoce, était devenu le prince temporel des Goths.

376

Les Goths implorent la protection de Valens

Après avoir terminé la guerre des Goths avec une apparence de gloire et de succès; Valens avait traversé ses provinces d'Asie, et était venu enfin fixer sa résidence dans la capitale de la Syrie. Il employa le séjour de cinq ans qu'il fit à Antioche, à veiller, sans s'exposer de trop près, sur les entreprises du monarque persan, à repousser les incursions des Sarrasins et des Isaures à faire triompher la théologie arienne par des arguments plus irrésistibles que ceux de l'éloquence et de la raison, et à tranquilliser son âme timide et soupçonneuse en faisant périr sans distinction les innocents avec les coupables. Mais il eut bientôt de quoi occuper sérieusement son attention par l'avis important que lui donnèrent les officiers civils et militaires chargés de la défense du Danube. Ils lui apprenaient que le Nord était agité par une terrible tempête; que l'irruption des Huns, sauvages d'une race inconnue et monstrueuse, avait renversé l'empire des Goths; que cette nation orgueilleuse et guerrière; maintenant réduite au dernier degré d'humiliation, couvrait d'une multitude suppliante un espace de plusieurs milles sur les bords du fleuve, d'où ces infortunés, les bras étendus et avec de douloureuses lamentations déploraient leurs malheurs, le danger qui les menaçait, sollicitaient comme leur refuge la compassion et la clémence de l'empereur, et ils suppliaient de leur permettre de cultiver les déserts de la Thrace; protestant que s'ils obtenaient de sa bonté libérale un si grand bienfait, ils se regarderaient comme attachés à l'empire par les liens les plus forts du devoir et de la reconnaissance, observeraient ses lois et défendraient ses frontières. Ces promesses furent confirmées par les ambassadeurs des Goths, qui attendaient impatiemment qu'une résolution de Valens décidât du sort de leurs infortunés compatriotes.

(17 novembre 375) Valentinien était mort à la fin de l'année précédente (17 novembre 375). Sa sagesse et son autorité ne dirigeaient plus les conseils de l'empereur d'Orient; et comme la pressante situation des Goths exigeait une résolution aussi prompte que décisive, Valens se trouvait privé de la ressource favorite des âmes faibles et timides, qui regardent les délais et les réponses équivoques comme l'effort de la prudence la plus consommée. Tant que les passions et les intérêts subsisteront parmi les hommes, les mêmes questions débattues dans les conseils de l'antiquité, relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes; mais le plus habile ministre de l'Europe n'a jamais eut à considérer l'avantage ou le danger d'admettre ou de repousser une innombrable multitude de Barbares, contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d'une nation civilisée. L'examen d'une proposition si intimement liée avec la sûreté publique, embarrassa et divisa le conseil de Valens; mais ils adoptèrent tous bientôt, le sentiment qui satisfaisait la vanité, l'indolence et l'avarice de leur souverain. Les esclaves, décorés du titre de préfet ou de général, déguisant ou ignorant le danger d'une émigration nationale, si excessivement différente des colonies partielles qu'on avait reçues accidentellement sur les frontières de l'empire, rendirent grâce à la fortune qui amenait des extrémités du globe une multitude de guerriers intrépides pour défendre le trône de Valens, dont les trésors pourraient désormais s'augmenter des sommes immenses que les provinciaux donnaient pour se dispenser du service militaire. La cour impériale accepta le service des Goths, et accorda leur demande. On envoya immédiatement des ordres aux gouverneurs civils et militaires du diocèse de Thrace, de faire les préparatifs nécessaires pour le passage et la subsistance de ce grand peuple, en attentant qu'on eût choisi un terrain suffisant pour sa future résidence. L'empereur mit à sa libéralité deux conditions rigoureuses que la prudence pouvait suggérer aux Romains, mais que la situation désastreuse des Goths pouvait seule contraindre leur indignation à supporter. Avant de traverser le Danube, ils devaient tous livrer leurs armés, et en outre leurs enfants, pour être répandus dans les provinces de l'Asie, où ils seraient civilisés par l'éducation, et serviraient en même temps d'otages à la fidélité de leurs parents.

376

Les Goths passent le Danube

le Danube
Le Danube (Roumanie)

Dans l'incertitude où les tenait une négociation lente et douteuse, et traitée loin d'eux, les Goths impatiens firent audacieusement quelques tentatives pour passer le Danube sans l'aveu du gouvernement, dont ils avaient imploré la protection. Les troupes postées le long de la rivière veillaient sur tous leurs mouvements, et taillèrent en pièces leurs premiers détachements; mais telle était la pusillanimité des conseils de Valens, que les braves officiers qui avaient rempli leur devoir en défendant leur pays, perdirent leur emploi et sauvèrent difficilement leur vie. On reçut enfin l'ordre impérial de faire passer le Danube à toute la nation des Goths1; mais l'exécution n'en était pas facile : des pluies continuelles avaient prodigieusement augmenté le cours du Danube, dont la largeur s'étend, en cet endroit, à plus d'un mille2; et dans ce passage tumultueux, un grand nombre d'individus périrent, emportés par la violence du courant. Une foule de vaisseaux, de bateaux et de canots, passaient et repassaient nuit et jour d'un rivage à l'autre, et les officiers de Valens veillèrent, avec le soin le plus actif, à ce qu'il ne demeurât pas sur l'autre rive un seul de ces Barbares destinés à renverser l'empire romain jusque dans ses fondements. On essaya de prendre une liste exacte du nombre des émigrants; mais ceux qui en furent chargés renoncèrent avec effroi à cette impraticable et interminable entreprise3; et le principal historien de ce siècle affirme sérieusement que la multitude innombrable des Goths pouvait faire croire aux prodigieuses armées de Darius et de Xerxès, regardées jusqu'alors comme de vaines fables adoptées par une antiquité crédule. Un dénombrement qui paraît assez probable fait monter les guerriers des Goths à deux cent mille hommes : en ajoutant une juste proportion de femmes, d'enfants et d'esclaves, la totalité de cette redoutable émigration peut être évaluée à un million de personnes de tout sexe et de tout âge. Les enfants, du moins ceux des personnages au-dessus du commun, furent séparés du reste du peuple; on les conduisit sans délai dans les différents endroits choisis pour leur résidence et leur éducation, et sur toute leur route, ces otages ou ces captifs excitèrent, par leur riche et brillante parure, par leur figure robuste et martiale, l'étonnement et l'envie des habitants des provinces. Mais la clause la plus humiliante pour les Barbares, et la plus importante pour les Romains, fut honteusement éludée. Les Goths, croyant leur gloire et leur sûreté également intéressées à la conservation de leurs armes, se montrèrent disposés à les racheter d'un prix bien propre à tenter les désirs ou l'avarice des officiers impériaux. Pour conserver leurs armes, ces orgueilleux Barbares consentirent, bien qu'avec quelque répugnance, à prostituer leurs femmes et leurs filles. Les charmes d'une jeune beauté, ou ceux d'un jeune garçon, étaient des moyens infaillibles pour s'assurer la connivence des inspecteurs, dont la cupidité était aussi excitée quelquefois par les tapis ornés de franges ou par les toiles précieuses que possédaient leurs nouveaux alliés, ou bien dont le devoir était sacrifié à l'avidité méprisable de remplir leurs maisons d'esclaves ou leurs fermes de troupeaux4. Les Goths passèrent dans les bateaux les armes à la main; et quand ils se trouvèrent tous rassemblés sur le bord opposé du fleuve, leur vaste camp, répandu sur la plaine et sur les hauteurs de la Basse Moesie, offrait l'aspect menaçant d'une armée ennemie. Les chefs des Ostrogoths, Saphrax et Alathaeus, qui avaient sauvé leur jeune roi, parurent peu de temps après sur la rive septentrionale du Danube, et envoyèrent immédiatement leurs ambassadeurs à Valens, pour solliciter, avec les mêmes protestations de reconnaissance et de fidélité, une faveur pareille à celle qui avait été accordée aux supplications des Visigoths; mais le refus absolu de l'empereur suspendit leur marche, et découvrit le repentir, les craintes et les soupçons de son conseil.

1. On trouve le récit du passage du Danube dans Ammien (XXI, 3, 4), Zozime (l. IV, p. 223, 224), Eunape (in Excerpt. legat., p. 19, 20), et Jornandès (c. 25, 26). Ammien déclare (c. 5) qu'il n'entend seulement que ipsas rerum digerere summilates; mais il se trompe souvent sur leur importance, et son inutile prolixité est désagréablement balancée par une concision mal placée.

2. Chishull, voyageur attentif, a observé la largeur du Danube, qu'il traversa au Sud de Bucarest, près le confluent de l'Argish (p. 77); il admire la beauté et la fertilité naturelle de la Moesie et de la Bulgarie.

3. Quem qui scire velit, Libyci velit aequoris idem
Discere quam multo zephyro turbentur arenae
Ammien a inséré dans sa prose ces vers de Virgile (Georg., l. II), destinés originairement par le poète à exprimer l'impossibilité de calculer les différentes sortes de vins. Voyez Pline, Hist. nat., l. XIV.

4. Eunape et Zozime citent soigneusement ces preuves du luxe et de la richesse des Goths. Cependant on peut présumer que ces objets étaient le fruit de l'industrie des provinces romaines, et étaient passés entre les mains des Goths, soit comme butin en temps de guerre, soit par des présents ou des achats faits durant la paix.

376-377

Misère et mécontentement des Visigoths

le Danube
rencontre de Fritigern et Valens sur le Danube

Une nation de Barbares, sans asile et sans discipline, exigeait des mesures à la fois les plus fermes et les plus adroites. On ne pouvait suffire à la subsistance journalière d'un million de nouveaux sujets que par une prévoyance active que le moindre accident ou la moindre méprise était susceptible de déranger. Il était également dangereux d'exciter, par l'apparence de la crainte ou du mépris, l'insolence ou l'indignation des Goths; et le salut de l'Etat semblait dépendre de la prudence et de l'intégrité des généraux de Valens. Dans cette circonstance difficile, le gouvernement militaire de la Thrace était confié à Maxime et à Lupicinus, dont les âmes vénales eussent sacrifié toute considération du bien public à l'espoir du plus léger profit, et dont la seule excuse était leur incapacité, qui leur dérobait les pernicieuses conséquences de leur coupable administration. Au lieu d'obéir aux ordres de l'empereur, et de satisfaire avec une honorable générosité aux demandes des Goths, ils se firent bassement et cruellement un revenu des besoins de ces Barbares affamés; les vivres les plus communs se vendirent à un prix exorbitant; au lieu de viandes saines et nourrissantes, on remplissait les marchés de chair de chien et d'animaux dégoûtants morts de maladie. Pour obtenir une livre de pain, un Goth sacrifiait souvent la possession d'un esclave utile, mais qu'il ne pouvait pas nourrir, et une très petite quantité de viande s'évaluait jusqu'à dix livres d'un métal précieux, mais devenu inutile1. Quand ils eurent épuisé tous les autres moyens, ils vendirent, pour subsister, leurs enfants des deux sexes; et, malgré l'amour de la liberté qui brûlait dans leurs coeurs, les Goths se soumirent à cette humiliante maxime, qu'il valait mieux que leurs enfants fussent nourris dans la servitude, que de les laisser mourir de faim dans l'indépendance. C'est un ressentiment bien vif que celui qu'excite la tyrannie d'un prétendu bienfaiteur, lorsqu'il exige encore de la reconnaissance pour un service qu'il a effacé par des injures. Un esprit de mécontentement s'éleva insensiblement dans le camp des Barbares fatigués de faire valoir sans succès le mérite de leur patience et de leur respect; ils commencèrent à se plaindre hautement du traitement indigne qu'ils recevaient de leurs nouveaux alliés, et jetèrent autour d'eux les yeux sur ces riches et fertiles provinces au milieu desquelles on leur faisait souffrir toutes les horreurs d'une famine artificielle : mais ils avaient encore entre les mains des moyens de salut et même de vengeance, puisque l'avarice de leurs tyrans, en les outrageant, leur avait laissé leurs armes. Les clameurs d'une multitude peu accoutumée à déguiser ses sentiments, annoncèrent les premiers symptômes de la résistance, et jetèrent l'épouvante dans l'âme timide et criminelle de Maxime et de Lupicinus. Ces ministres artificieux, substituant la ruse de quelques expédients momentanés à la sagesse d'un plan général, essayèrent d'éloigner les Goths des frontières de l'empire, et de les disperser en différents cantonnements situés dans l'intérieur des provinces. Sentant bien qu'ils avaient peu mérité le respect ou l'obéissance des Barbares, ils rassemblèrent à la hâte une force militaire capable de hâter la marche tardive d'un peuple qui, obéissant avec répugnance, n'avait cependant pas encore renoncé au titre et aux devoirs de sujets de l'empire romain : mais les généraux de Valens, uniquement occupés du ressentiment des Visigoths, eurent l'imprudence de désarmer les vaisseaux et les forts qui défendaient le passage du Danube. Ce fatal oubli fut promptement aperçu et mis à profit par Saphrax et Alathaeus, qui guettaient avec inquiétude le moment favorable d'échapper à la poursuite des Huns. A l'aide des bateaux et des radeaux qu'ils purent rassembler à la hâte, les chefs des Ostrogoths transportèrent, sans opposition, leur jeune roi et leur armée, et les Romains virent un camp indépendant et téméraire se fixer audacieusement sur leurs terres.

1. Decem libras. Il faut sous-entendre le mot d'argent. Jornandès laisse percer les passions et les préjugés d'un Goth. Les Grecs Eunape et Zozime déguisent la tyrannie des Romains, et parlent avec horreur de la perfidie des Barbares. Ammien, historien patriote, passe légèrement, et à regret, sur ces circonstances odieuses. Saint Jérôme, qui écrivit presque dans le temps de l'évènement, est franc et clair, quoique concis. Per avaritiam Maximi ducis, ad rebellionem fame coacti sunt. In Chron.

377

Révolte des Goths dans la Moesie

Sous le nom de juges, Alavivus et Fritigern gouvernaient les Visigoths en temps de guerre et en temps de paix, et le consentement libre de la nation avait ratifié le pouvoir qu'ils tenaient de leur naissance. Dans un temps de tranquillité, leur autorité aurait pu être égale ainsi que leur rang. Mais lorsque la faim et l'oppression eurent porté le désespoir dans l'âme des Visigoths, Fritigern, fort supérieur en talents à son collègue, prit seul le commandement militaire, dont il était capable de faire usage pour le bien public. Il suspendit l'impétuosité des Visigoths jusqu'au moment où les insultes de leurs oppresseurs pourraient justifier la résistance dans l'opinion publique : mais il n'était plus disposé à sacrifier à une vaine réputation de justice et de modération des avantages d'une solidité plus réelle. Sentant de quelle utilité serait à son parti la réunion de tous les Goths sous les mêmes étendards, il cultiva secrètement l'amitié des Ostrogoths; et, affectant d'obéir aveuglement aux ordres des généraux romains, il avança lentement avec son armée jusqu'à Marcianopolis, capitale de la Basse Moesie, environ à soixante-dix milles du Danube, et ce fut en ce lieu fatal que l'explosion de la discorde et de la haine mutuelle éclata dans une révolte générale. Lupicinus avait invité les chefs des Goths à un superbe festin, et leur suite guerrière restait sous les armes à la porte du palais : mais les portes de la ville étaient exactement gardées, et les Barbares se trouvaient exclus d'un marché abondant, auquel ils croyaient avoir droit comme alliés et comme sujets de d'empire romain. On rejeta leurs instances avec hauteur et dérision; leur patience était épuisée, et bientôt les soldats et les Goths se trouvèrent mêlés dans un violent combat d'injures et de reproches. Un premier coup fut imprudemment porté, et une épée imprudemment tirée dans cette dispute accidentelle répandit le premier sang, qui devint le signal funeste d'une guerre longue et destructive. Au milieu du bruit et des excès de l'intempérance, Lupicinus apprit, par un avis secret, que plusieurs de ses soldats avaient perdu leurs armes et la vie. Echauffé par le vin et troublé par le sommeil, le général romain ordonna, sans réflexion, de les venger par le massacre des gardes de Fritigern et d'Alavivus. Les cris perçants et les gémissements des mourants avertirent Fritigern de son extrême danger. Il sentit qu'il était perdu s'il donnait le moment de la réflexion à celui qui venait de lui faire une si cruelle injure, et conservant l'intrépidité tranquille d'un héros : Il semble, dit-il aux Romains d'un ton ferme mais doux, qu'il s'est élevé quelque dispute entre les deux nations : elle peut avoir des suites les plus funestes si nous ne nous hâtons de calmer le tumulte en tranquillisant nos troupes sur notre sûreté, et en les contenant par notre présence. A ces mots, Fritigern et ses compagnons tirèrent leurs épées et s'ouvrirent sans peine un chemin à travers la foule qui remplissait les cours du palais, les rues, et jusqu'aux portes de la ville, où ils montèrent précipitamment à cheval, et disparurent aux yeux des Romains étonnés. A leur arrivée au camp, l'armée les reçut avec des acclamations de joie et de fureur. La guerre fut immédiatement résolue et commencée sans délai. Ils déployèrent l'étendard national, selon la coutume de leurs ancêtres, et l'air retentit du son perçant et lugubre de la trompette des Barbares1. Le faible et coupable Lupicinus, qui après avoir osé outrager un ennemi redoutable, avait négligé de l'anéantir et avait encore l'audace de le mépriser, marcha contre les Goths à la tête des forces militaires qu'il put rassembler dans cette circonstance pressante. Les Barbares l'attendaient à neuf milles de Marcianopolis; et dans cette occasion des talents du général, l'emportèrent sur les armes et sur la discipline de ses ennemis. Le génie de Fritigern dirigea si habilement la valeur des Goths, que, par une attaque serrée et impétueuse, ils rompirent les légions romaines. Lupicinus laissa sur le champ de bataille ses armes, ses drapeaux, ses tribuns et ses plus braves soldats; leur courage inutile ne servit qu'à faciliter la fuite ignominieuse de leur commandant. Cet heureux jour mit fin aux malheurs des Barbares, et à la sécurité des Romains. Dès ce moment, les Goths, s'élevant au-dessus de la condition précaire d'étrangers fugitifs, jouirent des droits de citoyens et de conquérants. Ils exercèrent un empire indépendant sur les possesseurs des terres, et furent maîtres absolus dans les provinces septentrionales bornées par le Danube. Telles sont les expressions d'un historien des Goths, qui, avec une éloquence sans art, célèbre la gloire de ses compatriotes. Mais le gouvernement des Barbares ne tendait qu'à la rapine et à la destruction : les ministres de Valens, avaient privé les Goths des jouissances de la vie et des droits de l'humanité.

1. Vexillis de more sublatis, auditisque triste sonantibus classicis. (Ammien, XXXI, 5.) Ce sont les rauca cornua de Claudien (in Rufin., II, 57), les longues cornes des uri ou taureaux sauvages, telles que celles dont les cantons suisses d'Urie et d'Underwald se sont servis plus récemment. (Simler, de Rep. helv., l. II, p. 201, ed. Fuselin, Tigur, 1734.) On trouve sur un carnet militaire, dans une relation originale de la bataille de Nanci, quelques mots frappants; quoique dits peut-être au hasard (A. D. 1477) : Attendant le combat, ledit cor fut corné par trois fois, tant que le vent du corneur pouvait durer; ce qui esbahit fort M. de Bourgogne; car déjà à Morat l'avait ouy. Voyez les pièces justificatives dans la quatrième édition de Philippe de Confines, t. III, P. 493.

377

Les Goths pénètrent dans la Thrace

la Thrace
La Thrace

Cette nation irritée se vengea cruellement de leur injustice sur les sujets de l'empire, et les crimes de Lupicinus furent expiés par la ruine des paisibles laboureurs de la Thrace, par l'incendie de leurs villages, par le massacre ou la captivité de leurs innocentes familles. La nouvelle de la victoire des Goths se répandit en peu de temps dans le pays environnant; et les Romains, frappés d'épouvante et de terreur, contribuèrent, par leur précipitation et leur imprudence, à augmenter les forces de Fritigern et les calamités de la province. Un peu avant la grande émigration, une nombreuse colonie de Goths, conduite par Suérid et Colias, avait été reçue au service et sous la protection de l'empire. Ils campaient sous les murs d'Adrianople; mais les ministres de Valens désiraient leur faire passer l'Hellespont et les éloigner de leurs compatriotes, dans la crainte que la proximité et le succès de la révolte ne les entraînât sous les drapeaux de Fritigern. La soumission respectueuse avec laquelle ils reçurent l'ordre de leur départ pouvait être regardée comme une preuve de leur fidélité; ils se bornèrent à demander avec modération, et dans les termes les plus convenables, deux jours de délai et les rations nécessaires pour la route. Mais le premier magistrat d'Adrianople, irrité de quelques désordres qu'ils avaient commis dans sa maison de campagne, refusa durement leur demande, et, armant contre eux les citoyens et les manufacturiers de cette ville populeuse, il leur ordonna de partir sur-le-champ, en menaçant de les y forcer. Les Barbares étonnés gardèrent le silence et souffrirent quelque temps les insultes et les hostilités de la population. Mais dès que leur dédaigneuse patience fut épuisée, ils s'élancèrent sur cette foule indisciplinée, imprimèrent plus d'une honteuse blessure sur le dos de leurs ennemis fuyant de toutes parts, et les dépouillèrent des riches armures1 qu'ils étaient indignes de porter. La conformité de griefs et de conduite les réunit aux Visigoths victorieux, Les troupes de Colias et de Suérid attendirent l'arrivée du grand Fritigern, se rangèrent sous ses drapeaux, et signalèrent leur valeur au siège d'Adrianople; mais la résistance de la garnison apprit aux Barbares que l'impétuosité du courage suffit rarement pour emporter des fortifications régulières. Leur général avoua sa faute, leva le siège, déclara qu'il était en paix avec les remparts de pierres, et se vengea de ce mauvais succès sur les campagnes voisines. Les ouvriers qui exploitaient les mines d'or de la Thrace2, sous la verge et au profit d'un maître inhumain3 se joignirent à Fritigern, qui les reçut avec joie et en tira un grand secours. Ces nouveaux associés conduisirent les Barbares par des sentiers secrets dans les retraites où les habitants avaient caché leurs grains et leurs troupeaux. A l'aide de ces guides, ils pénétraient partout : la résistance devenait impossible; la fuite était impraticable, et la patiente soumission de la faible innocence excitait rarement la compassion des Barbares victorieux. Ils retrouvèrent et reprirent dans le cours de ces ravages un grand nombre des enfants qu'ils avaient vendus et dont ils déploraient la perte; mais ces douces entrevues, qui auraient pu les rappeler à des sentiments d'humanité, ne servirent qu'à irriter leur férocité naturelle par le désir de la vengeance. Ils écoutaient d'une oreille avide le récit de ce que leurs enfants captifs avaient eu à souffrir de la débauche et de la cruauté de leurs maîtres, et les parents indignés s'en vengèrent par de semblables excès sur les fils et les filles des Romains.

1. Il y avait une manufacture impériale de boucliers établie à Adrianople; les fabricenses ou ouvriers, se mirent à la tête de la population. Valois ad Ammien, XXXI, 6.

2. Ces mines étaient, dans le pays des Bessi, sur la cime des montagnes du Rhodope, qui courent entre Philippes et Philippopolis; deux villes de Macédoine qui tirent leur nom et leur origine du père d'Alexandre. De ces mines il tirait tous les ans, non pas le poids, mais la valeur de mille talents. Ce revenu servait à payer la phalange, et à corrompre les orateurs de la Grèce. Voyez Diodore de Sicile, t. II, l. XVI, p. 88, ed. Wessel; les Commentaires de Godefroy sur le Code de Théodose, t. III, p. 496; Cellarius, Geogr. antiq., t. I, p. 676-857; d'Anville, Geogr. anc., t. I, p. 336.

3. Comme ces malheureux ouvriers prenaient souvent la fuite, Valens avait publié des lois sévères pour les arracher de leurs retraites. Code Théodosien, l. X, tit. XIX, leg. 5, 7.

377

Opérations de la guerre des Goths (bataille de Salices)

Valens, et ses ministres avaient commis une grande imprudence en introduisant une nation ennemie, dans le coeur de l'empire; mais les Visigoths pouvaient encore être rappelés à des sentiments de paix par un noble aveu des fautes passées et par une conduite plus équitable à l'avenir. Cette politique prudente et modérée semblait convenir au caractère timide du monarque de l'Orient; mais, dans cette seule occasion, Valens s'avisa d'être brave, et cette valeur déplacée fut également fatale à l'empereur et à ses sujets. Valens annonça la résolution de conduire son armée d'Antioche à Constantinople, pour anéantir cette dangereuse révolte; et comme il n'ignorait pas les difficultés de l'entreprise, il demanda du secours à son neveu l'empereur Gratien, qui disposait de toutes les forces de l'Occident. On rappela précipitamment les vétérans qui défendaient l'Arménie; on abandonna cette importante frontière à la discrétion de Sapor, et la conduite de la guerre contre les Goths fut confiée, dans l'absence de Valens, à ses lieutenants Trajan et Profuturus, deux généraux dont l'incapacité égalait presque la présomption. Richomer, comte des domestiques, les joignit à leur arrivée dans la Thrace avec les auxiliaires de l'Occident qui marchaient sous ses drapeaux. Ils étaient composés des légions gauloises, où la désertion s'était à la vérité introduite à tel point, qu'elles ne présentaient plus que la vaine apparence d'une force et d'un nombre de soldats qu'elles n'avaient plus. Dans un conseil de guerre où l'on fit parler l'orgueil à la place de la raison, on résolut de chercher et d'attaquer les Barbares qui campaient dans de vastes prairies, près de la plus méridionale des six embouchures du Danube1. Leur camp était fortifié, comme à l'ordinaire, par un rempart formé de chariots; et, tranquilles dans cette vaste enceinte2, ils y jouissaient du fruit de leur valeur et des dépouilles de la province. Au milieu de leurs débauches, le vigilant Fritigern examinait les mouvements et pénétrait les desseins de ses ennemis. Il voyait toujours le nombre des Romains augmenter; et comme il ne doutait pas qu'ils n'eussent l'intention de tomber sur son arrière-garde lorsque la disette du fourrage l'obligerait à lever son camp, il rappela tous les détachements qui battaient le pays. Dès qu'ils aperçurent les fanaux enflammés3, ils obéirent, avec une incroyable rapidité, au signal de leur commandant. Le camp se remplit d'une foule guerrière; ses clameurs impatientes demandaient la bataille, et le courage des chefs approuvait et animait encore le zèle tumultueux des soldats. La nuit approchait, et les deux armées se préparèrent à fondre l'une sur l'autre au point du jour. Tandis que les trompettes faisaient entendre le signal du combat, un serment mutuel et solennel affermit encore l'opiniâtre résolution des Goths. Dès que les deux armées s'ébranlèrent, la plaine retentit des cris des Goths; des chants grossiers, qui célébraient la gloire de leurs ancêtres, se mêlèrent à ces cris sauvages et discordants. Les Romains y répondirent par l'harmonie artificielle de leur cri militaire. Fritigern montra quelque habileté, en s'emparant d'une hauteur voisine; mais cette mêlée sanglante, qui, commencée avec l'aurore, ne se termina qu'à la nuit, fut soutenue des deux côtés par les efforts obstinés de la valeur, de la force, et de l'adresse personnelle. Les légions d'Arménie soutinrent leur réputation mais elles furent écrasées par le poids irrésistible de la multitude de leurs ennemis. Les Barbares rompirent l'aile gauche des Romains, et jonchèrent la plaine de leurs corps défigurés. Cet échec était compensé d'un autre côté par des succès; et lorsque la nuit fit cesser le massacre et rentrer les deux armées dans leur camp, elles se retirèrent l'une et l'autre sans avoir obtenu ni les honneurs ni l'avantage de la victoire. La perte se fit sentir plus cruellement aux Romains relativement l'infériorité de leur nombre; mais les Barbares furent si épouvantés de cette résistance vigoureuse, et peut-être inattendue, qu'ils restèrent sept jours sans sortir de leur camp. On enterra les principaux officiers aussi honorablement que le permirent les circonstances; les corps des soldats restèrent étendus sur le champ de bataille, et furent avidement dévorés par les oiseaux de proie, souvent appelés, dans ce siècle, à la joie d'un pareil festin. Plusieurs années après, les ossements blanchis et dépouillés qui couvraient encore la plaine, présentèrent aux yeux d'Ammien un effroyable monument de la bataille de Salices4.

1. L'Itinéraire d'Antonin (p. 226, 227, ed. Wesseling) marque la position du champ de bataille à environ soixante milles au Nord de Tomi, où Ovide fut exilé, et le nom de Salices (Saules) explique la nature du terrain.

2. Cette enceinte de chariots (carrago) était la fortification ordinaire des Barbares. Vegetius, de Re militari, l. III, c. 10; Valois ad Ammien, XXXI, 7. Leurs descendants en conservèrent le nom et l'usage jusqu'au quinzième siècle. Le charroi qui environnait l'armée doit être une phrase familière à ceux qui ont lu Froissard ou Comines.

3. Statim ut accensi malleoli. Expression littérale de torches ou fanaux; une de ces pompeuses métaphores, un, de ces ornements trompeurs qui défigurent perpétuellement le style d'Ammien.

4. Indicant nunc usque albentes ossibus campi. (Ammien, XXXI, 7.) L'historien peut avoir traversé ces plaines comme soldat ou comme voyageur; mais sa modestie a supprimé les aventures qui lui sont arrivées personnellement depuis les guerres de Constance et de Julien contre les Persans. Nous ignorons dans quel temps il quitta le service et se retira à Rome, où il parait qu'il a composé l'histoire de son siècle.

377

Union des Goths avec les Huns et les Alains

L'évènement douteux de cette sanglante journée arrêta les progrès des Goths, et les généraux de l'empire, dont l'armée aurait été anéantie par la répétition d'une bataille si meurtrière, conçurent le projet plus raisonnable d'accabler les Barbares sous les besoins et le poids de leur propre multitude. Ils se préparèrent à les enfermer dans un coin de terre étroit, entre le Danube, les déserts de la Scythie et les montagnes d'Hémus, jusqu'à ce que l'inévitable disette de subsistances eût épuisé leurs forces et leur courage. Ce projet fut conduit avec assez de prudence et de succès. Les Barbares avaient consumé presque tous leurs magasins et les moissons du pays; les fortifications des Romains s'avançaient et se resserraient par les soins de Saturnin, maître général de la cavalerie; mais une nouvelle alarmante vint interrompre ses travaux : il apprit que de nouveaux essaims de Barbares avaient passé le Danube laissé sans défense, et s'avançaient, soit pour secourir Fritigern, soit pour l'imiter. Craignant avec raison d'être bloqué lui-même et peut-être écrasé par les armes d'une nation inconnue, Saturnin abandonna le siège du camp des Visigoths, et les Barbares furieux, délivrés de leurs entraves, rassasièrent leur faim et satisfirent leur vengeance par la dévastation du pays fertile qui s'étend à plus de trois cents milles depuis les bords du Danube jusqu'au détroit de l'Hellespont. L'habile Fritigern avait appelé avec succès à son secours les pissions, et l'intérêt de ses alliés barbares, dont l'avidité pour le pillage et la haine contre les Romains avaient secondé ou même prévenu l'éloquence de ses ambassadeurs. Il s'unit par une étroite et utile alliance avec le corps principal de sa nation, qui obéissait à Saphrax et à Alathaeus, comme gardiens du jeune roi. Les tribus rivales suspendirent; en faveur de l'intérêt commun, leur ancienne animosité; toute la partie indépendante de la nation se rangea sous le même étendard, et il paraît même que les chefs des Ostrogoths cédèrent le commandement à la supériorité de mérite reconnu du général des Visigoths. Il obtint le secours des Taifales, dont la réputation militaire était souillée et déshonorée par l'infamie de leurs moeurs publiques. Chaque jeune homme de cette nation, à son entrée dans le monde, s'attachait à un des guerriers de la tribu par les liens d'une honorable amitié et d'un amour, et il ne pouvait se soustraire à cette liaison contre nature qu'après avoir prouvé sa virilité en abattant, sans aucun secours, un ours énorme ou un sanglier de la forêt. Mais les Goths tirèrent leurs plus formidables auxiliaires du camp des ennemis qui les avaient chassés de leur patrie. L'indiscipline, et des possessions trop étendues, retardaient les conquêtes des Huns et des Alains, et jetaient la confusion dans leurs conseils. Plusieurs de leurs hordes se laissèrent séduire par les promesses de Fritigern, et la légère cavalerie des Scythes vint soutenir les énergiques et puissants efforts de la ferme et vigoureuse infanterie des Goths. Les Sarmates, qui ne pouvaient pardonner au successeur de Valentinien, jouirent de la confusion générale et l'augmentèrent; et une irruption des Allemands, faite à propos dans la Gaule, nécessita l'attention de l'empereur de l'Occident1 et divisa ses forces.

1. Ammien, XXXI, 8, 9. Saint Jérôme (t. I, p. 26) fait le dénombrement des nations, et rapporte une suite de calamités qui durèrent vingt ans. Cette épître à Héliodore fut composée en 397. Tillemont, Mem. eccles., t. XII, p. 645.

377

Victoire de Gratien sur les Allemands

Gratien
Gratien

On sentit vivement dans cette circonstance l'inconvénient auquel on s'était exposé en admettant, dans l'armée, et jusque dans le palais impérial, des Barbares qui, conservant toujours des relations avec leurs compatriotes, leur révélaient imprudemment ou à dessein la faiblesse de l'empire. Un des gardes du corps de Gratien était né chez les Allemands, dans la tribut des Lentienses, qui habitait au-delà du lac de Constance. Quelques affaires de famille l'obligèrent à demander un congé, et dans la courte visite qu'il fit à ses parents et à ses amis, la vanité du jeune soldat, exposée à leurs questions, ne put résister au désir de faire connaître à quel point il était au fait des desseins de l'empereur et des secrets de l'Etat. Instruits par lui que Gratien se disposait à conduire toutes les forces militaires de la Gaule et de l'Occident au secours de son oncle Valens, les Allemands, impatients du repos, saisirent le moment favorable pour une invasion. Quelques détachements qui passèrent dans le mois de février sur les glaces du Rhin, furent le prélude d'une guerre plus sérieuse. L'espoir du pillage, et peut-être de la conquête, fit taire toutes les considérations de la prudence et de la foi nationale. De chaque forêt, de chaque village, il sortait des bandes d'aventuriers audacieux; et la grande armée des Allemands, que la crainte des peuples à leur approche, fit monter d'abord à quarante mille hommes, fut portée, après leur défaite, à soixante-dix mille, par l'adulation servile des courtisans de la cour impériale. On rappela sur-le-champ, où l'on retint, pour la défense de la Gaule, les légions qui avaient reçu l'ordre de partir pour la Pannonie; Nanienus et Mellobaudes partagèrent le commandement militaire; et quoique le jeune empereur respectât la sagesse et l'expérience du premier, il se sentait plus disposé à admirer, à imiter l'ardeur martiale de son collègue, à qui il permit de réunir les deux titres incompatibles de comte des domestiques et de roi des Francs. Priarius, roi des Allemands, se laissait également guider ou plutôt emporter par une valeur impétueuse. Les deux armées, animées de l'esprit de leurs chefs, se cherchèrent, s'aperçurent et se chargèrent près de la ville d'Argentaria ou Colmar1, dans les plaines de l'Alsace. La discipline des Romains, leurs savantes évolutions et leurs traits redoutables, eurent tout l'honneur de la victoire. Les Allemands conservèrent longtemps leur terrain, et y furent impitoyablement massacrés. Environ cinq mille Barbares échappèrent à la mort en fuyant dans les bois et dans les montagnes. Priarius, mort glorieusement sur le champ de bataille, évita les reproches du peuple, toujours disposé à blâmer comme injuste et impolitique une guerre malheureuse. Après cette victoire, on assura la paix de la Gaule et la gloire des armes romaines, l'empereur partit sans délai, en apparence, pour son expédition en Orient; mais quand il fut près des confins du pays des Allemands, il se replia habilement sur la gauche, et les surprit en passant inopinément le Rhin et en s'avançant hardiment dans leurs terres. Les Barbares lui opposèrent tous les obstacles que purent leur fournir la nature et leur courage : ils se retirèrent successivement de colline en colline, jusqu'à ce que des épreuves répétées les eussent convaincus de la puissance et de la persévérance de leurs ennemis. L'empereur accepta la soumission des Barbares, non comme un gage de leur repentir, mais comme une preuve de leur détresse; et il choisit parmi leur jeunesse un nombre de vigoureux soldats qu'il emmena comme les garants les plus certains qu'il pût avoir de la conduite future de leurs infidèles compatriotes. Les Romains savaient trop bien par expérience que les Allemands ne pouvaient être ni soumis par les armes ni contenus par les traités pour attendre de cette expédition une tranquillité durable; mais elle fournit à leur jeune monarque l'occasion de déployer des vertus qui annonçaient la gloire et la prospérité de son règne. Lorsque les légions gravirent les montagnes et escaladèrent les fortifications des Barbares, la valeur du jeune Gratien se distingua dans les premiers rangs, et plusieurs de ses gardes eurent leur brillante armure percée et brisée à côté de leur souverain. A l'âge de dix-neuf ans, le fils de Valentinien faisait admirer ses talents politiques et militaires, et son armée regarda sa victoire sur les Allemands comme un présage certain de ses triomphes sur les Goths.

1. M. d'Anville (Notice de l'ancienne Gaule, p. 96-99) fixe exactement le champ de bataille, Arbentaria ou Argentovaria, à vingt-trois lieues ou trente-quatre milles et demi romains au sud de Strasbourg. C'est des ruines de cette ville que s'est élevée tout à côté de celle de Colmar.

30 mai-11 juin 378

Valens marche sur les Goths

Tandis que Gratien jouissait des justes applaudissements de ses sujets, Valens, qui avait enfin quitté Antioche, suivi de sa cour et de son armée fut reçu à Constantinople comme l'auteur des calamités publiques. A peine s'était-il reposé dix jours dans cette capitale, que les clameurs séditieuses de l'hippodrome le pressèrent de marcher contre les Barbares qu'il avait appelés dans ses Etats. Les citoyens, toujours braves loin du danger, déclaraient avec confiance que si on voulait leur donner des armes, ils entreprendraient seuls de délivrer les provinces d'un insolent ennemi. L'arrogante présomption d'une multitude ignorante hâta la chute de l'empire. Valens, qui ne se sentait ni dans sa réputation ni en lui-même de quoi soutenir le mépris public, fut poussé par le désespoir dans l'imprudence, et les succès de ses lieutenants lui persuadèrent qu'il triompherait facilement des Goths, réunis par les soins de Fritigern dans les environs d'Adrianople. Le vaillant Frigerid avait coupé le chemin aux Taifales; le roi de ces Barbares débauchés avait été tué sur le champ de bataille, et le reste de ses troupes, ayant demandé la vie, avait été envoyé en Italie pour y cultiver les terres abandonnées des territoires de Parme et de Modène. Les exploits de Sébastien1, nouvellement admis au service de l'empereur, et élevé au rang de maître général de l'infanterie, étaient encore plus honorables pour lui et plus utiles à l'empire. Ayant obtenu la permission de choisir trois cents hommes dans chaque légion, il fit bientôt reprendre à ce détachement séparé l'esprit de discipline et l'exercice des armes, presque entièrement oubliés sous le règne de Valens. Le brave et vigilant Sébastien surprit un corps nombreux de Goths dans leur camp, et la quantité de dépouilles qu'il recouvra remplirent la ville d'Adrianople et la plaine voisine. Le superbe récit que le général fit de ses propres exploits, donna de l'inquiétude et de la jalousie à la cour impériale; et quand il voulut prudemment insister sur les difficultés que présentait la guerre des Goths, on loua sa valeur, mais on rejeta ses avis; et Valens, aveuglé par les suggestions flatteuses des eunuques de son palais, s'empressa de recueillir lui-même la gloire d'une conquête qu'on lui peignait comme sûre et facile. Un corps nombreux de vétérans joignit son armée, et sa marche de Constantinople à Adrianople fut conduite avec tant d'intelligence, qu'il prévint l'activité des Barbares qui projetaient d'occuper les défilés intermédiaires, et d'arrêter l'armée ou d'intercepter ses convois. Valens plaça son camp sous les murs d'Adrianople, le fortifia, selon l'usage des Romains, d'un fossé et d'un rempart, et assembla le conseil qui devait décider du destin de l'empereur et de l'empire. Victor né chez les Sarmates, mais dont l'expérience avait tempéré l'impétuosité, soutint le parti de la raison, et conseilla de temporiser, tandis que Sébastien, en courtisan docile, se conformait aux inclinations de la cour, et représentait toutes les précautions, toutes les mesures qui pouvaient indiquer le doute de la victoire, comme indignes du courage et de la majesté de leur invincible monarque. Les artifices de Fritigern et les avis prudents de l'empereur d'Occident précipitèrent la ruine de Valens. Le général des Barbares connaissait parfaitement l'avantage de mêler les négociations aux opérations de la guerre : il envoya un ecclésiastique chrétien, comme ministre de paix, pour pénétrer et diviser, s'il était possible, le conseil de ses ennemis. L'ambassadeur fit une peinture vraie et touchante des cruautés et des injures dont la nation des Goths avait à se plaindre, et protesta, au nom de Fritigern, qu'il était encore disposé à quitter les armes, et à ne s'en servir que pour la défense de l'empire, si on voulait accorder à ses compatriotes un établissement paisible dans les contrées incultes de la Thrace, et une quantité suffisante de grains et de bétail. Il ajouta secrètement et comme en confidence, que les Barbares irrités accepteraient peut-être difficilement ces conditions raisonnables et que Fritigern ne se flattait pas de pouvoir conclure un traité si désirable, à moins que le voisinage d'une armée impériale n'ajoutât le sentiment de la crainte à l'influence de ses sollicitations. A peu près dans le même temps, le comte Richomer arriva de l'Occident et annonça la défaite et la soumission des Allemands. Il apprit à Valens que son neveu avançait à grandes journées à la tête des vétérans et des légions victorieuses de la Gaule, et le pria, au nom de Gratien et de la république, de suspendre toute entreprise hasardeuse jusqu'au moment où le succès serait assuré, par la jonction des deux armées et des deux empereurs. Mais les illusions de la jalousie et de la vanité aveuglaient le faible monarque de l'Orient. Dédaignant ce conseil important et un secours qui lui paraissait humiliant, il comparait en lui-même son règne sans gloire, ou peut-être honteux, à la réputation brillante d'un prince adolescent. Agité par ces cruelles réflexions, Valens se précipita sur le champ de bataille pour y ériger ses trophées imaginaires, avant que la diligence de son collègue ne vint usurper une partie de la gloire qu'il se promettrait.

1. Ammien (XXXI, 11); Zozime (l. IV, p. 228-230). Le dernier s'étend sur les exploits partiels de Sébastien, et raconte en deux lignes l'importante bataille d'Adrianople. Selon les critiques ecclésiastiques qui haïssent Sébastien, les louanges de Zozime sont déshonorantes. (Tillemont, Hist. des Empereurs, t. V, p. 121.)

9 août 378

Bataille d'Adrianople (Andrinople)

Tibère
bataille entre les Goths et les romains
auteur inconnu (XIXe siècle)

Le 9 du mois d'août, jour qui a dû être marqué au nombre des plus funestes sur le calendrier des Romains1, l'empereur Valens, après avoir laissé sous une forte garde son bagage et son trésor militaire, partit d'Adrianople pour attaquer les Goths campés à douze milles de ses murs. Par quelque méprise d'ordre, ou faute de connaître suffisamment le terrain, l'aile droite, formée par la colonne de cavalerie, se trouva en vue de l'ennemi, tandis que la gauche en était encore considérablement éloignée. Les soldats, malgré la brûlante chaleur de l'été, furent obligés de précipiter leur marche, et la ligne de bataille se forma avec lenteur, confusion, et d'une manière irrégulière. La cavalerie des Goths fourrageait dans les environs, et Fritigern, pour lui donner le temps d'arriver, eut recours à ses artifices ordinaires. Il envoya plusieurs officiers porter des paroles de paix, il fit des propositions, demanda des otages et retarda l'attaque de plusieurs heures durant lesquelles des Romains restaient exposés, après une marche précipitée, à la faim, à la soif et aux rayons d'un soleil insupportable. L'empereur consentit à envoyer un ambassadeur au camp des Goths, et on applaudit au zèle de Richomer, qui seul eut le courage d'accepter cette dangereuse commission. Le comte des domestiques, décoré des marques de sa dignité, était déjà en chemin quand il fut rappelé précipitamment par l'alerte de la bataille. Bacurius l'Ibérien, qui commandait un corps d'archers et de cuirassiers, avait imprudemment commencé l'attaque; et comme ils s'étaient avancés en désordre, ils prirent honteusement la fuite et furent fort maltraités. En ce moment, les rapides escadrons de Saphrax et d'Alathaeus, attendus avec tant d'impatience par le général des Goths, descendirent comme un tourbillon des montagnes voisines, traversèrent la plaine et appuyèrent la charge tumultueuse, mais irrésistible, de l'armée barbare. L'événement de la bataille d'Adrianople, si fatale à l'empereur et à l'empire, peut être rapporté en peu de mots. La cavalerie des Romains prit la fuite; l'infanterie fut abandonnée, entourée et taillée en pièces. Les plus savantes évolutions et la valeur la plus ferme suffisent rarement pour sauver un corps d'infanterie environné dans une plaine par une cavalerie supérieure en nombre. Mais les troupes de Valens, serrées par les ennemis, affaiblies encore par la frayeur, se trouvaient entassées sur un terrain étroit où il était impossible d'étendre les rangs, et où elles pouvaient à peine se servir de l'épée et du javelot. Au milieu du tumulte, du carnage et du désespoir, l'empereur, abandonné de ses gardes et blessé, dit-on, par un dard, chercha sa sûreté dans les rangs des lanciers et des Mattiaires, qui conservaient encore leur terrain avec un peu plus d'ordre et de fermeté que le reste. Ses fidèles généraux, Victor et Trajan, se voyant en danger, crièrent à haute voix que tout était perdu si l'on ne parvenait à sauver l'empereur.

1. Ammien (XXXI, 12, 13) est presque le seul qui parle des conseils et des événements qui furent terminés par la funeste bataille d'Adrianople.

9 août 378

Mort de l'empereur Valens

Quelques troupes, animées par cette exhortation, accoururent à son secours : elles ne trouvèrent qu'un monceau sanglant d'armes brisées et de cadavres défigurés, sans pouvoir découvrir leur malheureux souverain ni parmi les vivants ni au nombre des morts; et leur recherche devait nécessairement être inutile, si on peut ajouter foi aux récits des historiens qui racontent les circonstances de sa mort. Les serviteurs de Valens le transportèrent du champ de bataille dans une cabane des environs, où ils essayèrent de panser sa blessure et de pourvoir à sa sûreté. Mais une troupe d'ennemis environna bientôt cette humble retraite. Ils tâchèrent d'en forcer la porte : mais, irrités de la résistance et de quelques traits lancés du comble de la cabane, les Barbares mirent le feu à une pile de bois qui consuma la cabane, l'empereur et sa suite. Un jeune Romain qui tomba de la fenêtre se sauva seul pour rendre témoignage de ce douloureux évènement, et apprendre aux Goths quel prisonnier ils avaient perdu par leur imprudente cruauté. Un grand nombre d'officiers braves et distingués périrent à la bataille d'Adrianople, dont la perte fut égale à celle de la défaite de Cannes, et dont les suites entraînèrent des malheurs infiniment plus funestes1. On trouva parmi les morts deux maîtres généraux de la cavalerie et de l'infanterie, deux grands officiers du palais, trente cinq tribuns, et, l'univers put apprendre, avec quelque satisfaction, que Sébastien, l'auteur du désastre public, en avait été aussi la victime. L'armée romaine, réduite à moins d'un tiers, regarda comme un grand bonheur l'obscurité de la nuit qui favorisait la fuite de la multitude dispersée et la retraite plus régulière de Victor et de Richomer, qui seuls, au milieu de la consternation générale, montrèrent ce que peuvent le calme et la discipline.

Tandis que l'impression récente de la crainte et de la douleur agitait encore l'imagination des Romains, le plus célèbre orateur du siècle composa l'oraison funèbre d'une armée vaincue et d'un empereur haï du peuple, dont le trône était déjà occupé par un étranger. Tous ne manquons pas, dit Libanius, de censeurs, qui attribuent nos désastres à l'impétuosité de l'empereur ou à l'indiscipline et à la lâcheté de nos soldats; pour moi, je respecte le souvenir de leurs victoires précédentes; je respecte le courage avec lequel ils ont reçu une mort glorieuse, fermes à leur poste et les armes à la main; je respecte le champ de bataille teint de leur sang et de celui des Barbares. Les pluies ont déjà effacé ces marques honorables; mais leurs ossements amoncelés, les os des généraux, ceux des centurions et des braves soldats, sont un monument plus durable. L'empereur lui-même combattit et tomba aux premiers rangs. En, vain on lui offrit les chevaux les plus rapides pour le mettre à l'abri de la poursuite de l'ennemi; en vain on le conjura de conserver sa vie pour le bien de l'empire; il répondit constamment qu'il ne méritait pas de survivre à tant de vaillants guerriers; à tant de sujets fidèles, et il fut honorablement enseveli sous un monceau de morts. N'imputons pas la victoire des Barbares à la terreur, à la faiblesse ou à l'imprudence des troupes romaines; les chefs et les soldats avaient tous la valeur de leurs ancêtres : ils les égalaient en discipline et dans la science militaire. L'amour de la gloire animait leur noble intrépidité; ils combattirent à la fois contre les rayons d'un soleil brûlant, contre les angoisses d'une soif dévorante, et contre le fer et la flamme des ennemis; enfin ils préférèrent une mort honorable à une fuite ignominieuse. L'indignation des dieux a seule causé nos malheurs et le succès des Barbares. L'impartialité de l'histoire dément une partie de ce panégyrique (Libanius, de ulcisc. Julian. Nece, c. 3; Fabricius, Bibl. graec., t. VII, p. 146-148.), où l'on ne reconnaît ni le caractère de Valens, ni les circonstances de la bataille; mais on ne peut trop louer l'éloquence, et surtout la générosité de l'orateur d'Antioche.

1. Nec ulla annalibus, præter Cannensem pugnam, ita ad internecionem res legitur gesta. (Ammien, XXXI, 13.) Selon le grave Polybe, il ne s'échappa du champ de bataille de Cannes que six cent soixante-dix cavaliers, et trois mille soldats d'infanterie; dix mille furent faits prisonniers, et le nombre des morts se monta à cinq mille six cent trente cavaliers, et soixante-dix mille fantassins. (Polybe, l. III, p. 371, ed. Casaubon, in-8°.) Tite-Live (XXII, 49) est un peu moins sanglant; il ne compte parmi les morts que deux mille sept cents cavaliers et quarante mille hommes d'infanterie. L'armée romaine consistait, à ce que l'on suppose, en quatre-vingt-sept mille deux cents hommes effectifs (XXII, 36).

378

Les Goths assiègent Adrionople

Cette victoire mémorable enfla l'orgueil des Goths; mais leur avarice souffrit cruellement, quand ils apprirent qu'on avait sauvé dans Adrianople la plus riche partie du trésor impérial. Ils se hâtèrent d'arriver à cette dernière récompense de leurs travaux; mais ils furent arrêtés par les restes de l'armée vaincue, dont le courage était animé par le désespoir et par la nécessité de conserver la ville, son dernier refuge. On avait garni les murs d'Adrianople et les remparts du camp qui y était appuyé de machines de guerre qui lançaient des pierres d'un poids énorme, et effrayaient les Barbares ignorants, plutôt par le bruit et la rapidité de leur décharge que par le dommage réel qu'elles leur casaient. Les soldats et les citoyens, les habitants de la province et les domestiques du palais, se réunirent tous pour la défense commune; ils repoussèrent les attaques furieuses des Barbares, et éventèrent tous leurs stratagèmes. Après un combat soutenu avec opiniâtreté durant plusieurs heures, les Goths se retirèrent dans leurs tentes, convaincus, par cette nouvelle expérience, de la sagesse du traité que leur habile chef avait tacitement conclu, et de l'inutilité de leurs efforts contre les fortifications de villes grandes et populeuses. Après avoir très impolitiquement massacré, de premier mouvement, trois cents déserteurs, dont la mort bien méritée ne pouvait être utile qu'à la discipline des Romains, les Goths levèrent en frémissant le siège d'Adrianople. Le théâtre du tumulte et de la guerre se changea tout à coup en une silencieuse solitude; la multitude disparut en un instant; on n'aperçut dans les sentiers secrets des bois et des montagnes que les traces des fugitifs tremblants qui cherchaient au loin un asile dans les villes de l'Illyrie et de la Macédoine; et les fidèles officiers de la maison et du trésor de Valens se mirent avec précaution à la recherche de leur empereur dont ils ignoraient la mort. L'armée des Goths, comme un torrent dévastateur, se précipita des murs d'Adrianople vers les faubourgs de Constantinople. Ils admirèrent avec surprise l'extérieur magnifique de la capitale de l'Orient, la hauteur et l'étendue de ses murs, cette multitude opulente et effrayée assemblée sur les remparts et la double perspective de la terre et de la mer. Tandis qu'ils contemplaient avec envie les beautés inaccessibles de Constantinople, un parti de Sarrasins1 que Valens avait heureusement pris à son service fit une sortie. La cavalerie des Scythes ne tint pas contre la vitesse étonnante et l'impétuosité martiale des cheveux arabes. Leurs cavaliers étaient très exercés à la petite guerre, et la férocité des Barbares du Sud fit frémir les Barbares du Nord. Ils virent un Arabe nu et velu, qui venait de tuer un soldat goth d'un coup de poignard, appliquer ses lèvres à la plaie, et sucer avec une horrible expression de plaisir le sang de son ennemi vaincu2. L'armée des Goths, chargée des dépouilles des riches faubourgs de Constantinople et de tous les environs, s'achemina lentement du Bosphore aux montagnes qui bordent la Thrace du côté de l'Occident. La terreur ou l'incapacité de Maurus leur livra le passage de Succi, et, n'ayant plus de résistance à craindre des armées de l'Orient vaincues et dispersées, les Goths se répandirent sur la vaste surface d'un pays fertile et cultivé, jusqu'aux confins de l'Italie et de la mer Adriatique3.

1. Valens avait obtenu où plutôt acheté l'amitié des Sarrasins, dont les irruptions continuelles désolaient la Phénicie, la Palestine et l'Egypte. La foi chrétienne avait été récemment introduite chez un peuple destiné à établir et propager dans la suite une autre religion. Tillemont, Hist. des Empereurs, t. V, p. 104, 106, i41; Mem. eccles., t. VII, p. 593.

2. Crinitus quidam, nudus omnia præter pubem, subraucum et lugubre strepens. Ammien, XXXI, 16, et Valois, ad locum. Les Arabes combattaient souvent tout nus, coutume qu'on peut attribuer à la chaleur du climat autant qu'à une ostentation de bravoure. La description de ce sauvage inconnu est le portrait frappant de Derar, dont le nom sema si souvent la terreur parmi les chrétiens de Syrie. Voyez Ockley, Hist. des Sarrasins, vol. I, p. 72, 84, 87.

3. On peut encore suivre le fil des événements dans les dernières pages d'Ammien (XXXI, 15, 16). Zozime (l. IV, p. 227, 231), des secours duquel nous sommes maintenant réduits à nous féliciter, place mal à propos l'irruption des Arabes avant la mort de Valens. Eunape (in Excerpt. leg., p. 20) parle de la Thrace et de la Macédoine comme de pays très fertiles, etc.

378, 379

Les Goths ravagent les provinces romaines

Les Romains, qui racontent avec tant de froideur et de concision les actes de justice exercés par les légions1, réservent leur compassion et leur éloquence pour les maux dont ils furent affligés eux-mêmes, lorsque les Barbares victorieux envahirent et saccagèrent leurs provinces. Le récit simple et circonstancié (si toutefois il en existe un seul de ce genre) de la ruine d'une seule ville, ou des malheurs d'une seule famille, pourrait offrir un tableau intéressant et instructif des moeurs et du caractère des hommes; mais une répétition fastidieuse de complaintes vagues et déclamatoires fatiguerait l'attention du lecteur le plus patient. Les écrivains sacrés et les écrivains profanes de ce siècle malheureux méritent tous, bien qu'avec quelque différence, le reproche de s'être laissé entraîner aux mouvements d'une imagination enflammée par l'animosité populaire ou religieuse, en sorte que leur éloquence fausse et exagérée ne laisse à aucun objet sa grandeur ou sa couleur naturelle. Le véhément saint Jérôme peut déplorer, avec raison, les horreurs commises par les Goths et par leurs barbares alliés dans la Pannonie, sa patrie, et dans toute l'étendue des provinces depuis les murs de Constantinople jusqu'au pied des Alpes Juliennes : les viols, les meurtres, les incendies, et par-dessus tout la profanation des églises, que les Barbares convertirent en écuries, et leur mépris sacrilège pour les saintes reliques des martyrs. Mais saint Jérôme a sûrement outrepassé les limites de l'histoire et de la raison, lorsqu'il affirme que dans ces contrées désertes il ne resta rien que le ciel et la terre; qu'après la destruction des villes et de la race humaine, le sol se couvrit de ronces impénétrables et d'épaisses forêts; et, que la rareté des animaux, des oiseaux, et même des poissons, accomplissait la désolation universelle, annoncée par le prophète Zéphanie. Jérôme prononça ces complaintes environ vingt ans après la mort de Valens; et les provinces de l'Illyrie, où les Barbares passaient et repassaient sans cesse, fournirent encore, pendant et après dix siècles de calamités, des aliments au pillage et à la dévastation. Quand on pourrait supposer qu'un pays très vaste serait resté sans culture et sans habitants, les conséquences n'auraient pas été si funestes aux autres productions animées de la nature : les races utiles et faibles des animaux nourris par la main de l'homme auraient pu périr privées de sa protection; mais les bêtes sauvages des forêts, ennemies ou victimes de l'homme, auraient multiplié en paix dans leur domaine solitaire. Les habitants de l'air ou des eaux ont encore moins de relation avec le sort de l'espèce humaine, et il est très probable que l'approche d'un brochet vorace aurait causé plus de dommage et de terreur aux poissons du Danube que les incursions d'une armée de Barbares.

1. Observez avec quelle indifférence César raconte dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, qu'il fit périr tout le sénat des Vénètes, qui s'étaient rendus à discrétion (III, 16); qu'il fit son possible pour exterminer toute la nation des Eburons (VI, 31); que ses soldats exercèrent à Bourges une juste vengeance, et massacrèrent quarante mille personnes, sans distinction de sexe ni d'âge (VII, 27, etc.).

379

Massacre des jeunes Goths dans l'Asie

Quelle qu'ait été la véritable mesure des calamités de l'Europe, on pouvait craindre avec raison qu'elles ne s'étendissent bientôt aux paisibles contrées de l'Asie. On avait judicieusement distribué les fils des Goths dans toutes les villes de l'Orient, et employé avec soin la culture de l'éducation à vaincre la férocité de leur caractère. Dans l'espace de douze ans, leur nombre s'était considérablement augmenté, et les enfants de la dernière émigration, placés au-delà de l'Hellespont, possédaient déjà la force et le courage de la virilité1. Il était impossible de leur cacher les événements de la guerre des Goths et ces jeunes audacieux, peu faits encore au langage de la dissimulation, laissaient apercevoir leur désir, et peut-être leur dessein de partager la gloire de leurs pères. L'inquiétude et les soupçons des habitants de la province étaient justifiés par le danger de leur situation et ces soupçons furent admis comme une preuve évidente que les Goths d'Asie avaient formé secrètement une conspiration contre la sûreté publique. La mort de Valens laissait l'Orient sans souverain; et Julius, maître général des troupes, officier qui jouissait d'une grande réputation de talent et d'activité, crut devoir consulter le sénat de Constantinople qu'il regardait comme le représentant de la nation pendant la vacance du trône. Dès qu'il eut obtenu la liberté de prendre, selon sa prudence, les mesures qu'il croirait les plus avantageuses au bien public, il assembla les principaux officiers, et concerta avec eux les moyens les plus propres à faire réussir son sanglant projet. On publia immédiatement un édit qui ordonnait à tous les jeunes Goths de s'assembler, à un jour fixé, dans les différentes capitales des provinces qu'ils habitaient; et, par un avis débité adroitement, on leur persuada que l'intention était de leur faire une distribution de terres et d'argent. Cette insidieuse espérance calma la violence de leur ressentiment, et suspendit peut-être les progrès de la conspiration. Au jour marqué, et dans toutes les villes désignées, toute cette jeunesse, désarmée, fut rassemblée soigneusement dans la place ou le Forum; les troupes romaines occupaient les rues et les avenues, et les toits des maisons étaient couverts d'archers et de frondeurs. A la même heure, on donna, dans toutes les villes de l'Orient, le signal du massacre général; et la prudence barbare de Julius délivra les provinces de l'Asie d'un ennemi domestique, qui, quelques mois plus tard, aurait peut-être porté le fer et le feu des rives de l'Hellespont aux bords de l'Euphrate2.

1. Eunape (in Excerpt. legat., p. 20) suppose ridiculement que les jeunes Goths avaient grandi avec une rapidité surnaturelle, et cela, afin de pouvoir rappeler les hommes armés de Cadmus qui sortaient des dents du dragon. Telle était dans ce temps-là l'éloquence grecque.

2. Ammien approuve évidemment cette exécution, efficacia velox et salutaris, dont le récit termine son ouvrage (XXXI, 16). La narration de Zozime (l. IV, p. 223-236) est étendue et détaillée; mais il se trompe sur la date, et se fatigue à chercher la raison qui a empêché Julius de consulter l'empereur Théodose, qui n'était pas encore placé sur le trône de l'Orient.

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