Constantin  

310 - 22 mai 337

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Caractère de Constantin

Licinius
Constantin

Le caractère d'un prince qui déplaça le siège de l'empire, et qui introduisit de si importantes innovations dans la constitution civile et religieuse de son pays, a figé l'attention et partagé l'opinion de la postérité. La reconnaissance des chrétiens a décoré le libérateur de l'Eglise de tous les attributs d'un héros et même d'un saint. La haine d'un parti sacrifié a représenté Constantin comme le plus abominable des tyrans qui aient déshonoré la pourpre impériale par leurs vices et leur faiblesse. Les mêmes passions se sont perpétuées chez les générations suivantes; et le caractère de cet empereur est encore aujourd'hui l'objet de l'admiration des uns et de la satire des autres. En rapprochant sans partialité, dans son caractère, les défauts qu'avouent ses plus zélés partisans, et les vertus que sont forcés de lui accorder ses plus implacables ennemis, nous pourrions peut-être de tracer un portrait de cet homme extraordinaire, tel que la candeur et la vérité de l'histoire pussent l'adopter sans rougir1; mais en cherchant à fondre ensemble des couleurs, si contraires, et à allier des qualités si opposées, nous ne présenterions qu'une figure monstrueuse, et inexplicable, si nous ne prenions soin de l'exposer dans son vrai jour, en séparant attentivement les diverses périodes de son règne.

1. On ne se trompera pas sur Constantin, en croyant tout le mal qu'en dit Eusèbe, et tout le bien qu'en dit Zozime. (Fleury, Hist. ecclésiastique, t. III, p. 233.) Eusèbe et Zozime sont en effet aux deux extrémités de la flatterie et de l'invective. On ne trouve les nuances intermédiaires que dans les écrivains dont le zèle religieux est tempéré par leur caractère ou par leur position.

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Ses vertus

La nature avait orné la personne et l'esprit de Constantin de ses dons les plus précieux. Sa taille était haute, sa contenance majestueuse, son maintien gracieux. Il faisait admirer sa force et son activité dans tous les exercices qui conviennent à un homme; et depuis sa plus tendre jeunesse, jusqu'à l'âge le plus avancé, il conserva la vigueur de son tempérament par la régularité de ses moeurs et par sa frugalité. Il aimait à se livrer aux charmes d'une conversation familière; et quoiqu'il s'abandonnât, quelquefois à son penchant pour la raillerie, avec moins de réserve qu'il ne convenait à la dignité sévère de son rang, il gagnait le coeur de ceux qui l'approchaient, par sa courtoisie et par son urbanité. On l'accuse de peu de sincérité en amitié. Cependant il a prouvé en différentes occasions de sa vie qu'il n'était pas incapable d'un attachement vif et durable. Une éducation négligée ne l'empêcha pas d'estimer le savoir; et les sciences, ainsi que les arts, reçurent quelques encouragements de sa munificence protectrice. Il était d'une activité infatigable dans les affaires; et les facilités de son esprit étaient presque toujours employées soit à lire ou à méditer, soit à écrire, à donner audience aux ambassadeurs, et à recevoir les plaintes de ses sujets. Ceux qui se sont élevés le plus vivement contre sa conduite, ne peuvent nier qu'il ne conçût avec grandeur et qu'il n'exécutât avec patience les entreprises les plus difficiles; sans être arrêté ni par les préjugés de l'éducation, ni par les clameurs de la multitude. A la guerre, il faisait des héros de tous ses soldats, en se montrant lui-même soldat intrépide et général expérimenté; il dût moins à la fortune qu'à ses talents les victoires signalées qu'il remporta contre ses ennemis et contre ceux de l'Etat. Il cherchait la gloire comme la récompense, peut-être comme le motif de ses travaux. L'ambition démesurée qui, depuis l'instant où il fût revêtu de la pourpre à York, parut toujours être sa passion dominante, peut-être justifiée par le danger de sa situation, par le caractère de ses rivaux, par le sentiment de sa supériorité, et par l'espoir que ses succès le mettraient en état de rétablir l'ordre et la paix dans l'empire déchiré. Dans les guerres civiles contre Maxence et contre Licinius, il avait pour lui les voeux du peuple, qui comparaît les vices effrontés de ces tyrans à l'esprit de sagesse et de justice par lequel semblait être généralement dirigée l'administration de Constantin1.

1. Le tableau des vertus de Constantin est tiré, en grande partie, des écrits d'Eutrope et de Victor le jeune, deux païens de bonne foi, qui écrivirent après l'extinction de sa famille. Zozime lui-même et l'empereur Julien reconnaissent son courage personnel et ses talents militaires.



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Ses vices

Telle est à peu près l'opinion que Constantin aurait pu laisser de lui à la postérité, s'il eût trouvé la mort sur les bords du Tibre ou dans les plaines d'Andrinople. Mais la fin de sa vie, le dégrada du rang qu'il avait acquis parmi les plus respectables souverains de l'empire romain. Dans la vie d'Auguste, nous voyons le tyran de la république devenir par degrés le père de la patrie et du genre humain. Dans celle de Constantin, soit que la fortune eût corrompu, ou que la grandeur l'eût seulement dispensé d'une plus longue dissimulation, nous voyons le héros qui avait été longtemps l'idole de ses sujets et la terreur de ses ennemis, se changent en un monarque cruel et en un despote sans frein1.

1. Voyez Eutrope, X, 6. In primo imperii tempore optimis principus, ultimo medus comparandus. L'ancienne version grecque de Poanius (édit. de Havercamp, p. 697) me porte à croire qu'Eutrope avait dit VIX mediis, et que les copistes ont supprimé à dessein ce monosyllabe offensant. Aurelius-Victor exprime l'opinion générale par un proverbe qu'on répétait souvent alors, et qui est obscur pour nous : TRACHALA décent annis præstantissimus; duodecim sequentibus LATRO; decem novissimis PUPILLUS, ob immodicas profusiones.

323-337

323-337

Licinius
Constantin

La paix générale qu'il maintint pendant les quatorze dernières années de son règne fut plutôt une période de fausse grandeur qu'un temps de véritable prospérité; et sa vieillesse fût avilie par l'avarice et par la prodigalité, vices opposés, et qui cependant marchent quelquefois ensemble. Les trésors immenses trouvés dans les palais de Maxence et de Licinius furent follement prodigués; et les différentes innovations qu'introduisit le conquérant multiplièrent les dépenses. Les bâtiments, les fêtes, la pompe de la cour exigeaient des ressources puissantes et continuelles, et l'oppression du peuple était l'unique fonds qui pût fournir à la magnificence de l'empereur1. Ses indignes favoris, enrichis par son aveugle libéralité, usurpaient avec impunité le privilège de piller et d'insulter les citoyens2. Un relâchement secret, mais universel, se faisait sentir dans toutes les parties de l'administration; et l'empereur lui même, toujours assuré de l'obéissance de ses sujets, perdait par degrés leur estime. L'affectation de parure, et les manières qu'il adopta vers la fin de sa vie ne servirent qu'à le dégrader dans l'opinion; la magnificence asiatique adoptée par l'orgueil de Dioclétien prit, dans la personne de Constantin, un air de mollesse et d'afféterie. On le représente avec de faux cheveux de différentes couleurs, soigneusement arrangés par les coiffeurs les plus renommés de son temps. Il portait un diadème d'une forme nouvelle et plus coûteuse; il se couvrait d'une profusion de perles, de pierres précieuses, de colliers et de bracelets; il était revêtu d'une robe de soie flottante, et artistement brodée en fleurs d'or. Sous cet appareil, qu'on eût difficilement pardonné à la jeunesse extravagante d'Elagabale, nous chercherions en vain la sagesse d'un vieux monarque et la simplicité d'un vétéran romain3. Son âme corrompue par la fortune, ne s'élevait plus à ce sentiment de grandeur qui dédaigne le soupçon, et qui ose pardonner. Les maximes de l'odieuse politique qu'on apprend à l'école des tyrans, peuvent peut-être excuser la mort de Maximien et de Licinius; mais le récit impartial des exécutions, ou plutôt des meurtres qui souillèrent les dernières années de Constantin, donnera au lecteur judicieux l'idée d'un prince qui sacrifiait sans peine à ses passions ou à ses intérêts les lois de la justice et les mouvements de la nature.

La fortune qui avait accompagné Constantin dans ses expéditions guerrières, le suivit dans le sein de sa famille et des jouissances de sa vie domestique. Ceux de ses prédécesseurs qui avaient eu le règne le plus long et le plus prospère, Auguste, Trajan et Dioclétien, n'avaient pas laissé de postérité, et la fréquence des révolutions n'avait permis à aucune des familles impériales de s'étendre et de multiplier à l'ombre du diadème. Mais la race royale de Flavien, anoblie par Claude le Gothique, se perpétua pendant plusieurs générations, et Constantin lui-même tirait d'un père empereur son droit aux honneurs héréditaires qu'il transmit à ses enfants. Il avait été marié deux fois : Minervina, l'objet obscur mais légitime de son attachement pendant sa jeunesse4, ne lui avait laissé qu'un fils, qui fut nommé Crispus. Il eut de Fausta, fille de Maximien, trois filles et trois fils, connus sous les noms analogues de Constantin, Constance et Constant. Les frères sans ambition du grand Constantin, Julius Constantius, Dalmatius et Annibalianus5, possédèrent tranquillement tout ce que des particuliers pouvaient posséder de richesses et d'honneurs : le plus jeune des trois vécut ignoré et mourut sans postérité. Ses deux aînés épousèrent des filles de riches sénateurs, et multiplièrent les branches de la famille impériale. Gallus et Julien furent, par la suite, les plus illustres des enfants de Julius Constantius le Patricien. Les deux fils de Dalmatius, qui avait été décoré du vain titre de censeur, furent appelés Dalmatius et Annibalianus. Les deux soeurs de Constantin le Grand, Anastasia et Eutropia, furent mariées à Optatus et à Népotianus, sénateurs consulaires et de familles patriciennes. Sa troisième soeur, Constantia, fut remarquable par sa haute fortune et par les malheurs dont elle fut suivie. Elle resta veuve de Licinius; elle en avait un fils, auquel, à force de prières, elle conserva quelque temps la vie, le titre de César, et un espoir précaire à la succession de son père. Outre les femmes et les alliès de la maison Flavienne, dix ou douze mâles auxquels l'usage des cours modernes donnerait le titre de princes du sang, semblaient destinés, par l'ordre de leur naissance, à hériter du trône de Constantin ou à en être l'appui; mais en moins de trente ans, cette lignée nombreuse et fertile fut réduite à Constance et à Julien qui avaient seuls survécu à une suite de crimes et de calamités comparables à ce qu'ont offert aux poètes tragiques les races dévouées de Pélops et de Cadmus.

1. Julien, orat. I, p. 8 (ce discours flatteur fut prononcé devant le fils de Constantin); et les Césars, p. 335; Zozime, p. 114-115. Les magnifiques bâtiments de Constantinople, etc., peuvent être cités comme une preuve incontestable de la profusion de celui qui les éleva.

2. L'impérial Ammien mérite toute notre confiance. Proximorum fauces aperuit primos omnium Constantinus, l. XVI, c. 8. Eusèbe lui-même convient de cet abus (Vit. Constant., l. IV, c. 29, 54), et quelques unes des lois impériales en indiquent faiblement le remède.

3. Julien s'efforce, dans les Césars, de couvrir son oncle de ridicule. Son témoignage, suspect, en lui-même, est confirmé toutefois par le savant Spanheim, d'après les médailles. (Voyez Commentaire, p. 156 299, 397, 458.) Eusèbe (orat., c. 3) allègue que Constantin s'habillait pour le public, et non pour lui-même. Si on admet cette raison, le petit-maître le plus ridicule ne manquera jamais d'excuse.

4. Zozime et Zonare nous montrent dans Minervina la concubine de Constantin; mais Ducange combat vaillamment et avec succès pour l'honneur de Minervina, en citant un passage décisif de l'un des panégyriques : Ab ipso fine pueritiae, te matrimonii legibus dedisti.

5. Ducange (Familio byzantino, p. 44) lui donne, d'après Zonare, le nom de Constantin. Il n'est pas vraisemblable que ce fut son nom, puisque le frère aîné le portait déjà. Celui d'Annibalianus se trouve dans la Chronique de Pascal, et Tillemont l'emploie, Histoire des empereurs, t. IV, p. 527.

324

Crispus

Crispus, le fils aîné de Constantin, et l'héritier présomptif de l'empire, est représenté par les écrivains exempts de partialité, comme un jeune prince aimable et accompli. Le soin de son éducation, ou du moins de ses études, avait été confié à Lactance, le plus éloquent des chrétiens. Un tel précepteur était bien propre à former le goût et à développer les vertus de son illustre disciple1. A l'âge de dix-sept ans, Crispus fut nommé César, et on lui confia le gouvernement des Gaules, où les invasions des Germains lui donnèrent de bonne heure les occasions de signaler ses talents militaires. Dans la guerre civile qui éclata bientôt après, le père et le fils partagèrent le commandement; dans cette histoire la valeur et l'intelligence que déploya Crispus en forçant le détroit de l'Hellespont, que défendait avec tant d'obstination la flotte supérieure de Licinius. Cette victoire navale contribua à déterminer l'événement de la guerre. Les joyeuses acclamations du peuple d'Orient unirent le nom de Crispus à celui de l'empereur. On proclamait hautement le bonheur du monde conquis et gouverné par un empereur doué de toutes les vertus, et par son fils, prince déjà illustre, le bien-aimé du ciel, et la vivante image des perfections de son père. La faveur publique, rarement attachée à la vieillesse, répandait tout son éclat sur la jeunesse de Crispus. Il méritait l'estime et gagnait les coeurs des courtisans, de l'armée et du peuple. Les peuples ne rendent hommage qu'avec répugnance au mérite du prince régnant; la mesure en est connue; la voix de la louange est couverte par l'injustice et les murmures des mécontents. Mais ils se plaisent à fonder sur les vertus naissantes de l'héritier de leur souverain des espérances illimitées de bonheur public et particulier2.

1. Saint Jérôme, in Chron. La pauvreté de Lactance doit tourner à la louange du désintéressement du précepteur, ou à la honte de l'insensibilité de son patron. Voyez Tillemont, Mém. ecclésiastique, t. VI, part. I, p. 345; Dupin, Bibliothèque ecclésiastique, t. I, p. 205; Lardner, Credibity of the Gospel history, part. 2, vol. VII, p. 66.

2. Eusèbe, Hist. ecclésiastique, l. X, c. 9; Eutrope (X, 6) l'appelle egregium virum; et Julien (orat. I) fait clairement allusion aux exploits de Crispus durant la guerre civile. Voyez Spanheim, Comment., p. 92.

10 octobre 324

Jalousie de Constantin

Cette dangereuse popularité excita l'attention de Constantin. Comme père et comme empereur, il ne voulait pas souffrir d'égal. Au lieu d'assurer la fidélité de son fils par les nobles liens de la confiance et de la reconnaissance, il résolut de prévenir ce qu'on pouvait avoir à craindre des mécontentements de son ambition. Crispus eût bientôt à se plaindre de ce que son frère, encore enfant, était envoyé, avec le titre de César, pour gouverner son département des Gaules1, tandis que lui, Crispus, malgré son âge et ses services récents et signalés, au lieu de se voir élevé au rang d'Auguste, demeurait comme enchaîné à la cour de son père, et exposé, sans crédit et sans autorité, à toutes les calomnies dont il plaisait à ses ennemis de le noircir. Il est assez probable, que, dans ces circonstances difficiles, le jeune prince n'eut pas toujours la sagesse de veiller à sa conduite, de contenir son ressentiment, et on ne doit pas douter qu'il ne fût entouré d'un nombre de courtisans perfides ou indiscrets, témoins de l'imprudente chaleur de ses emportements, toujours occupés à l'enflammer, et peut-être instruits à le trahir. Un édit qui fut publié vers ce temps-là par Constantin annonce qu'il croyait, ou feignait de croire à une conspiration formée contre sa personne et son gouvernement. Il invite les délateurs de toutes les classes, en leur promettant des honneurs et des récompenses, à accuser sans exception les magistrats, les ministres, et jusqu'à ses plus intimes favoris, après avoir donné sa parole royale qu'il entendra lui-même les dépositions, et qu'il se chargera du soin de la vengeance, il finit, d'un ton qui laisse voir quelque crainte, par prier, l'Etre suprême de protéger l'empereur, et de détourner les dangers qui menacent l'empire.

1. Comparez Idatius et la Chronique de Pascal avec Ammien (l. XIV, c. 5). L'année où Constance fut créé César, paraît avoir été fixée d'une manière plus exacte par les deux chronologistes; mais, l'historien qui vivait dans sa cour ne pouvait ignorer le jour de l'anniversaire. Quant à la nomination du nouveau César au commandement des provinces de la Gaule, voyez Julien, orat. I, p. 12; Godefroy, Chron. legum, page 26; et Blondel, de la Primauté de l'Eglise, p. 1183.

juillet 326

Mort de Crispus

Ceux des délateurs, qui s'empressèrent d'obéir à cette invitation étaient trop initiés dans les mystères de la cour pour ne pas choisir les coupables parmi les créatures et les amis de Crispus. L'empereur tint religieusement la parole qu'il avait donnée d'en tirer une vengeance complète. Sa politique l'engagea cependant à conserver l'extérieur de la confiance et de l'amitié avec un fils qu'il commençait à regarder comme son plus dangereux ennemi. On frappa les médailles ordinaires; elles exprimaient des voeux pour le règne long et prospère du jeune César. Le peuple, étranger aux secrets du palais, admirait ses vertus et respectait son rang. On voit un poète exilé, qui sollicitait son rappel, invoquer avec une égale vénération la majesté du père et celle de son digne fils1. On était alors au moment de célébrer l'auguste cérémonie de la vingtième année du règne de Constantin, et l'empereur se transporta avec toute sa cour de Nicomédie à Rome, où l'on avait fait les plus superbes préparatifs pour sa réception. Tous les yeux, toutes les bouches affectaient d'exprimer le sentiment d'un bonheur général, et le voile de la dissimulation couvrit un moment les sombres projets d'une vengeance sanguinaire. L'empereur, oubliant à la fois la tendresse d'un père et l'équité d'un juge, fit arrêter, au milieu de la fête, l'infortuné Crispus. L'information fût courte et secrète2; et comme on jugea décent de dérober aux regards des Romains le spectacle de la mort du jeune prince on l'envoya, sous une forte garde, à Pole en Istrie, où, peu de temps après il perdit la vie; selon les uns, par la main du bourreau, selon les autres, par l'opération moins violente du poison3. Licinius César, jeune prince, du plus aimable caractère, fut enveloppé dans la ruine de Crispus4. La sombre jalousie de Constantin ne fut émue ni des prières ni des larmes de sa soeur favorite, qui demanda grâce inutilement pour un fils à qui l'on ne pouvait reprocher d'autre crime que son rang. Sa malheureuse mère ne lui survécut pas longtemps. L'histoire de ces princes infortunés, la nature et la preuve de leur crime, les formalités de leur jugement, et le genre de leur mort, furent ensevelis dans la plus mystérieuse obscurité; et l'évêque courtisan qui a célébré dans un ouvrage très travaillé les vertus et la piété de son héros, a eu soin de passer sous silence ces tragiques événements. Un mépris si marqué pour l'opinion du genre humain, imprime une tâche ineffaçable sur la mémoire de Constantin.

1. Ce poète s'appelait Porphyrius-Optatianus. La date de ce panégyrique, écrit en plats acrostiches, selon le goût du siècle, est déterminée par Scaliger, ad Eusèbe, p. 250, par Tillemont, t. IV, p. 607, et Fabricius, Biblioth. lat., l. IV, c. 1.

2. ?x??t??, sans formes judiciaires. Telle est l'expression énergique et vraisemblablement très juste de Suidas. Victor l'ancien, qui écrivit sous le règne suivant, s'énonce avec précaution : Natu grandior incertum qua causa, patris judicio, occidisset. Si on consulte les écrivains postérieurs, Eutrope, Victor le jeune, Orose, saint Jérôme, Zozime, Philostorgius, et Grégoire de Tours, on verra que leur assurance s'accroît à mesure que des moyens qu'ils ont de connaître la vérité diminuent; remarque qu'on a souvent occasion de faire dans les recherches historiques.

3. Ammien (l. XIV, c. 11) emploie l'expression générale peremptum. Codinus (p. 34) dit que le jeune prince fut décapité; mais Sidonius Apollinaris (epistolo V, 8) lui fait administrer un poison froid peut-être pour que ce genre de mort formât une antithèse avec le Bain chaud de Fausta.

4. Sororis filium, commodae indolis juvenem. Eutrope, X, 6. Ne peut-on pas conjecturer que Crispus avait épousé Hélène, fille de l'empereur Licinius, et que Constantin accorda un pardon général, lors de l'heureuse délivrance de la princesse en 322 ? Voyez Ducange, Fam. Byzant., p. 47; et la loi (l. X, tit. 37) du Code Théodosien, qui a si fort embarrassé les interprètes; Godefroy, t. III. p. 267 (*).
(*) Cette conjecture est fort douteuse; l'obscurité de la loi citée du Code Théodosien, permet à peine quelque induction, et il n'existe qu'une médaille que l'on puisse attribuer à une Hélène, femme de Crispus. Voyez Eckhel, Doct. num. vet., t. VIII, p. 102 et 145.

326

L'impératrice Fausta

Fausta
L'impératrice Fausta
Musée du Louvre

L'innocence de Crispus était, si généralement reconnue, que les Grecs modernes sont forcés de pallier un parricide que les sentiments de la nature ne leur permettent pas d'excuser. Ils prétendent, qu'aussitôt que Constantin eut découvert la perfidie qui avait trompé sa crédulité, il instruisit le monde de son repentir et de ses remords; qu'il porta le deuil, pendant quarante jours, durant lesquels il s'abstint du bain et de toutes les commodités de la vie; et qu'enfin, pour servir d'instruction à la postérité, il fit élever une statue d'or qui représentait Crispus avec cette inscription : A mon fils que j'ai injustement condamné1. Si nous consultons les écrivains plus anciens et plus véridiques ils nous apprendront que le repentir de Constantin ne s'est manifesté que par le meurtre et par la vengeance, et qu'il expia la mort d'un fils innocent par le supplice d'une épouse peut-être criminelle. Ils attribuent les malheurs de Crispus aux artifices de Fausta, sa belle-mère, dont la haine implacable, ou l'amour dédaigné, renouvela dans le palais de Constantin l'ancienne et tragique histoire de Phèdre et d'Hippolyte2. Comme la fille de Minos, la fille de Maximien accusa Crispus d'avoir voulu attenter à la chasteté de la femme de son père; et elle obtint aisément du jaloux empereur une sentence de mort contre un jeune prince qu'elle regardait avec raison comme le plus formidable rival de ses enfants. Mais Hélène, la mère de Constantin, alors très âgée, déplora et vengea la mort prématurée de Crispus, son petit-fils. On découvrit bientôt, ou l'on prétendit avoir découvert que Fausta se livrait à une familiarité criminelle avec un esclave appartenant aux écuries impériales3. Sa condamnation et son supplice suivirent immédiatement l'accusation; on l'étouffa dans un bain poussé à un degré de chaleur auquel il était impossible qu'elle résistât4. Le lecteur croira peut-être que le souvenir d'une union de vingt ans et l'honneur des héritiers du trône auraient pu adoucir en faveur de leur mère l'extrême rigueur de Constantin, et lui faire souffrir que sa criminelle épouse expiât sa faute dans la solitude d'une prison; mais ce serait une peine inutile que d'examiner l'équité de cet arrêt, quand le fait même est accompagné de circonstances si douteuses et si confuses que nous ne pouvons en affirmer la vérité. Les accusateurs et les défenseurs de Constantin ont également négligé deux passages remarquables de deux harangues prononcées sous le règne suivant. La première célèbre la beauté, la vertu et le bonheur de l'impératrice Fausta, fille, femme, soeur et mère de tant de princes; la seconde assure en termes précis que la mère du jeune Constantin, qui fut tué trois ans après la mort de son père, vécut pour pleurer la perte de son fils5. Malgré le témoignage positif de différents auteurs, tant païens que chrétiens, on trouve encore quelques motifs de croire ou du moins de soupçonner que l'impératrice échappa à l'aveugle et soupçonneuse cruauté de son mari. Le meurtre d'un fils et d'un neveu; le massacre d'un grand nombre d'amis respectables et peut-être innocents, qui furent enveloppés dans leur proscription, suffisent pour justifier le ressentiment du peuple romain, et les vers injurieux affichés à la porte du palais; où l'on comparait les deux règnes fastueux et sanglants de Néron et de Constantin.

1. Afin de prouver que cette statue fut élevée par Constantin, et malicieusement cachée ensuite par les ariens, Codinus se créé tout à coup (p. 34) deux témoins, Hippolyte et le jeune Hérodote, et il en appelle avec effronterie à leurs écrits qui n'ont jamais existé.

2. Zozime, l. II p. 103, peut être regardé comme notre autorité. Les recherches ingénieuses des modernes, aidés de quelques mots échappés aux anciens, ont éclairé et perfectionné son obscure et imparfaite narration.

3. Philostorgius, l. II, c. 4; Zozime, l. II, p. 104, 116, impute à Constantin la mort de deux femmes, de l'innocente Fausta, et d'une épouse adultère, qui fut la mère de ses trois successeurs. Selon saint Jérôme, trois ou quatre années s'écoulèrent entre la mort de Crispus et celle de Fausta. Victor l'ancien se tait prudemment.

4. Si Fausta fut mise à mort, il est raisonnable de croire qu'elle fut exécutée dans l'intérieur du palais. L'orateur saint Chrysostome donne carrière à son imagination; il expose l'impératrice nue sur une montagne déserte, et la fait dévorer par des bêtes sauvages.

5. Julien (Orat. I) semble l'appeler la mère de Crispus; elle a pu prendre ce titre par adoption : du moins on ne la regardait pas comme son ennemie mortelle. Julien compare la fortune de Fausta avec celle de Parysatis, reine de Perse. Un Romain l'aurait comparée plus naturellement à la seconde Agrippine :
Et moi qui sur le trône ai suivi mes ancêtres,
Moi, fille, femme, soeur et mère de vos maîtres.

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Les fils et neveux de Constantin

La mort de Crispus semblait assurer l'empire aux trois fils de Fausta, sous les noms de Constantin, de Constance et de Constant1. Ces jeunes princes furent successivement revêtus du titre de César; et les dates de leurs promotions peuvent être fixées à la dixième, vingtième et trentième année du règne de leur père. Quoique cette conduite tendit à multiplier les maîtres futurs du monde romain, la tendresse paternelle pourrait ici servir d'excuse; mais il n'est pas aussi aisé d'expliquer les motifs de l'empereur, quand il exposa la tranquillité de ses peuples et la sûreté de ses propres enfants, par l'inutile élévation de ses neveux Dalmatius et Annibalianus. Le premier obtint le titre de César et l'égalité avec ses cousins; et Constantin créa en faveur de l'autre la nouvelle et singulière dénomination de nobilissime, à laquelle il joignit la flatteuse distinction d'une robe de tissu de pourpre et d'or. Parmi tous les princes de l'empire, Annibalianus fût seul distingué par le titre de roi; nom que les sujets de Tibère auraient détesté comme la plus cruelle insulte que pût leur faire subir le sacrilège caprice d'un tyran. L'usage de ce titre odieux sous le règne de Constantin, est un fait inexplicable et isolé, auquel on peut à peine ajouter foi, malgré les autorités réunies des médailles impériales et des écrivains contemporains2.

Tout l'empire prenait le plus grand intérêt à l'éducation de cinq princes reconnus pour les successeurs de Constantin. On les prépara, par les exercices du corps, aux fatigues de la guerre, et aux devoirs d'une vie active. Ceux qui ont eu l'occasion de parler de l'éducation et des talents de Constance, le représentent comme très habile dans les arts gymnastiques du saut et de la course, très adroit à se servir d'un arc, à manier un cheval et toutes les armes d'usage pour la cavalerie et pour l'infanterie. On donna les mêmes soins, peut-être avec moins de succès, à la culture de l'esprit des autres fils et des neveux de Constantin3. Les plus célèbres professeurs de la foi chrétienne, de la philosophie grecque et de la jurisprudence romaine furent appelés par la libéralité de l'empereur, qui se réserva la tâche importante d'instruire les jeunes princes dans l'art de connaître et de gouverner les hommes. Mais le génie de Constantin avait été formé par l'expérience et l'adversité. Le commerce familier d'une vie privée, les dangers auxquels il avait été longtemps exposé dans la cour de Galère, lui avaient appris à gouverner ses passions, à lutter contre celles de ses égaux, et à n'attendre sa sûreté présente et sa grandeur future que de sa prudence et de la fermeté de sa conduite. Les princes qui devaient lui succéder avaient le désavantage d'être nés et élevés sous la pourpre impériale. Toujours environnés d'un cortège de flatteurs, ils passaient leur jeunesse dans les jouissances du luxe et dans l'attente du trône; et la dignité de leur rang ne leur permettait pas de descendre de cette situation élevée d'où les différents caractères des hommes semblent offrir un aspect égal et uniforme. L'indulgence de Constantin les admit, dès leur tendre jeunesse, à partager l'administration de l'empire; et ils étudièrent l'art de régner aux dépens des peuples dont on leur donnait le gouvernement. Le jeune Constantin tenait sa cour dans des Gaules; son frère Constance avait échangé cet ancien patrimoine de son père pour les contrées plus riches mais moins guerrières de l'Orient. Dans la personne de Constant le troisième de ces princes l'Italie, l'Illyrie occidentale et l'Afrique, révéraient le représentant de Constantin le Grand. On plaça Dalmatius sur les frontières de la Gothie, à laquelle on joignait le gouvernement de la Thrace, de la Grèce et de la Macédoine : la ville de Césarée fut choisie pour la résidence d'Annibalianus, et les provinces de Pont, de la Cappadoce et de la petite Arménie, composèrent l'étendue de son nouveau royaume. Chacun de ces princes eut un revenu fixe et convenable, un nombre de gardes, de légions et d'auxiliaires proportionné à ce qu'exigeaient leur dignité et la défense de leur département. Constantin leur avait donné pour ministres et pour généraux des hommes sur la fidélité desquels il pouvait compter, et qu'il connaissait capables d'aider et même de surveiller ces jeunes souverains dans l'exercice de l'autorité qui leur était confiée. Il en augmentait insensiblement l'étendue, en proportion de leur âge et de leur expérience. Mais il se réservait à lui seul le titre d'Auguste; et tandis qu'il montrait les Césars aux armées et aux provinces, il maintenait également toutes les parties de l'empire, dans l'obéissance uniforme qu'elles devaient à leur chef suprême4. La tranquillité des quatorze dernières années de son règne fut à peine interrompue par la méprisable révolte d'un conducteur de chameaux de l'île de Chypre5, et la part active que la politique de Constantin l'engagea à prendre dans la guerre des Goths et des Sarmates.

1. Saturni aurea socula quis requiral ?
Sunt hæc gemmea, sed Neroniana. Sidoine Apollinaire, I, 8.
Il est un peu singulier qu'on attribue ces vers, non pas à un obscur faiseur de libelles, ou à un patriote trompé dans ses espérances, mais à Ablavius, premier ministre et favori de l'empereur. On peut remarquer que les imprécations du peuple romain étaient dictées par l'humanité ainsi que par la superstition. Zozime, II, p. 105.

2. Adstruunt numi veteres ac singulares. Spanheim, de Usu, numismatum. Dissertat. XII, vol. II, p. 357. Ammien parle de ce roi romain (l. XIV, c. I), et Valois (ad loc.). Le fragment de Valois l'appelle le roi des rois; et la Chronique de Pascal (p. 286), qui emploie le mot ???a, acquiert le poids d'un témoignage latin.

3. Eusèbe, in vit. Constant., l. IV, c. 51; Julien, Orat. 1, p. 11-16, avec le savant Commentaire de Spanheim; Libanius, Orat. 3, p. 109. Constance étudiait avec une ardeur louable mais la pesanteur de son imagination l'empêcha de réussir dans l'art de la poésie, et même dans celui de la rhétorique.

4. Eusèbe (l. IV, c. 51, 52), pour exalter l'autorité et la gloire de Constantin, assure qu'il fit le partage de l'empire romain comme un citoyen aurait fait le partage de son patrimoine. On peut tirer d'Eutrope, des deux Victor et du fragment de Valois, la division qu'il établit pour les provinces.

5. Calocerus, le chef obscur de cette rébellion, ou plutôt de cette émeute, fut pris par les soins de Dalmatius, et brûlé vif au milieu du marché de Tarse. Voyez Victor l'ancien, la Chronique de saint Jérôme, et les traditions incertaines rapportées par Théophaine et Cedrenus.

322

Moeurs des Sarmates

Les Sarmates semblent former une espèce particulière, qui réunit les moeurs et les usages des Barbares de l'Asie à la figure et à la couleur des anciens habitants de l'Europe. Selon les différentes conjectures de la paix ou de la guerre; des alliances ou des conquêtes, les Sarmates étaient resserrés sur les bords du Tanaïs, ou s'étendaient sur les immenses plaines qui séparent la Vistule du Volga1. Le soin de leurs nombreux troupeaux, la chasse et la guerre, ou plutôt le brigandage, dirigeaient leurs courses vagabondes. Les camps ou les villes ambulantes qui servaient de retraite à leurs femmes et à leurs enfants, n'étaient composés que de vastes chariots tirés par des boeufs, et couverts en forme de tentes. Leurs forces militaires ne consistaient qu'en cavalerie; et l'habitude que chaque cavalier avait de conduire en main un ou deux chevaux de remonte, leur facilitait les moyens de fondre à l'improviste sur des pays éloignés, et d'éviter la poursuite de l'ennemi par une retraite rapide. Leur grossière industrie avait suppléé à l'usage du fer dont ils manquaient, par l'invention d'une cuirasse qui résistait à l'épée et au javelot. Elle était faite de corne de cheval coupée en tranches minces et unies, posées avec soin les unes sur les autres de la même manière que les écailles des poissons ou les plumes des oiseaux, et cousues fortement sur une toile grossière, qu'ils portaient sous leur vêtement. Les armes offensives des Sarmates consistaient en un court poignard, une longue lance, un arc fort pesant et un carquois rempli de flèches. Ils étaient réduits à la nécessité de se servir d'os de poissons pour former les pointes de leurs armes. L'usage de les tremper dans une liqueur vénéneuse, qui rendait les blessures mortelles, indique assez les moeurs les plus barbares : un peuple qui aurait eu quelque sentiment d'humanité aurait abhorré cette pratique odieuse, et une nation instruite dans l'art de la guerre, aurait méprisé cette ressource impuissante2. Lorsque ces sauvages sortaient de leur désert pour se livrer au pillage, leur barbe touffue, leurs cheveux en désordre, les fourrures dont ils étaient couverts de la tête aux pieds, et le maintien farouche qui annonçait la férocité de leur âme, inspiraient l'horreur et l'épouvante aux habitants civilisés des provinces romaines.

Le tendre Ovide, après une jeunesse passée dans les jouissances du luxe et de la renommée fut exilé, sans espoir de retour, sur les bords glacés du Danube, exposé presque sans défense à la fureur de ces monstres du désert, et redoutant même que son ombre douce et délicate ne se trouvât un jour confondue avec leurs mânes farouches. Dans ses lamentations pathétiques3, il décrit de la manière la plus animée l'habillement, les moeurs, les armes et les incursions des Gètes et des Sarmates, qui avaient fait ensemble une alliance de brigandage et de destruction. L'histoire nous donne lieu de penser que les Sarmates étaient les descendants des Jazyges, la tribu la plus nombreuse et la plus guerrière de cette nation. L'attrait de l'abondance leur fit chercher un établissement fixe sur les frontières de l'empire. Peu de temps après le règne d'Auguste, les Daces, qui vivaient de leur pêche sur le bords de la Theiss ou Tibiscus, furent forcés de se retirer sur les hauteurs; et, d'abandonner aux Sarmates victorieux les plaines fertiles de la Haute Hongrie, bornée par le Danube et la chaîne demi-circulaire des montagnes Carpathiennes4. Dans cette position avantageuse, ils guettaient ou suspendaient le moment de leurs attaques, selon qu'ils étaient où irrités par quelque injure, où apaisés par les présents. Ils acquirent peu à peu l'usage d'armes plus meurtrières; et quoique les Sarmates n'aient pas illustré leur nom par des exploits mémorables, ils secoururent souvent d'un corps nombreux d'excellente cavalerie, les Goths et les Germains leurs voisins à l'Orient et à l'Occident5. Ils vivaient soumis à l'aristocratie irrégulière de leurs chefs; mais il paraît que, quand ils eurent reçu parmi eux un grand nombre de Vandales fugitifs que les Goths avaient chassés devant eux, ils choisirent un roi de cette nation, et de l'illustre race des Astingi, qui avaient d'abord habité sur les rivages de l'océan Septentrional6.

1. Cellaris a recueilli les opinions des anciens sur la Sarmatie d'Europe et d'Asie; et M. d'Anville les a appliquées à la géographie moderne, avec la sagacité à l'exactitude qui distinguent toujours cet excellent écrivain.

2. Ovide, ex Ponto, l. IV, épist. 7, v. 7 :
Aspicis et mitti ub adunco toxica ferro,
Et telum causas mortis habere duas.
Voyez dans les Recherches sur les Américains, t. II, p. 236-271, une dissertation très curieuse sur les flèches empoisonnées. On tirait communément le poison du règne végétal; mais celui qu'employaient les Scythes paraît avoir été tiré de la vipère et mêlé de sang humain. L'usage des armes empoisonnées qui s'est répandu, dans les deux mondes, n'a jamais garanti une tribu sauvage des armes d'un ennemi discipliné.

3. Les neuf livres de lettres en vers qu'Ovide composa, durant les sept premières années de son exil, ont un autre mérite que celui de l'élégance et de la poésie. Elles offrent un tableau du coeur de l'homme dans des circonstances peu communes, et elles contiennent des observations curieuses qu'Ovide, seul de tous les Romains, avait eu occasion de faire. Tout ce qui peut jeter du jour sur l'histoire des Barbares a été recueilli par le comte du Buat, dont les recherches ont beaucoup d'exactitude. Histoire ancienne des peuples de l'Europe, t. IV, c. 26, p. 186-317.

4. Les Sarmates Jazyges étaient établis sur les bords du Pathissus ou Tibiscus, lorsque Pline (l'an 79) publia son Histoire naturelle (voyez le livre IV, c. 25). Il paraît qu'au temps de Strabon et d'Ovide, soixante ou soixante-dix années auparavant, ils habitaient au-delà du pays des Gètes, le long de la côte de l'Euxin.

5. Principes Sarmatorurn Jazigum penes quos civitatis regimen..., plebem quoque et vim equitum qua sola valent, offerebant (on appela dans les rangs de l'armée les chefs les plus puissants des Sarmates Jazyges. Ils offraient aussi le gros de leur nation et cette redoutable cavalerie qui en fait toute la force). Tacite, Hist., III, 5. Il parle de ce qu'on avait vu dans la guerre civile entre Vitellius et Vespasien.

6. Cette hypothèse d'un roi vandale donnant des lois à des Sarmates, paraît indispensable pour concilier le Goth Jornandès avec les auteurs latins et grecs qui ont fait l'histoire de Constantin (*). On peut remarquer qu'Isidore, qui vivait en Espagne sous la domination des Goths, leur donne pour ennemis, non les Vandales, mais les Sarmates. Voyez sa Chronique dans Grotius, p. 709.
(*) La confusion qui naît nécessairement dans l'histoire, lorsque des noms purement géographiques, comme celui de Sarmatie, sont pris pour des noms historiques appartenant à une seule nation : elle se fait sentir ici; elle a forcé Gibbon à supposer, sans autre raison que la nécessité de se tirer d'embarras, que les Sarmates avaient pris un roi parmi les Vandales, supposition entièrement contraire aux moeurs des Barbares. La Dacie, à cette époque, était occupée, non par des Sarmates, qui n'ont jamais formé une tribu distincte, mais par des Vandales, que les anciens ont souvent confondus sous l'acceptation générique de Sarmates. Voyez Gatterers Weltgeschichte, p. 464.

331

La guerre des Goths

Ces motifs d'inimitié envenimèrent sans doute les contestations qui ne peuvent manquer de s'élever souvent sur les frontières entre deux nations guerrières et indépendantes. Les princes vandales étaient excités par la crainte et par la vengeance, et les rois des Goths aspiraient à étendre leur domination depuis l'Euxin jusqu'aux confins de la Germanie. Les eaux du Maros, petite rivière qui se jette dans la Theiss, furent souvent peintes du sang des Barbares. Après avoir éprouvé la supériorité du nombre et des forces de leurs adversaires, les Sarmates implorèrent les secours du monarque romain, qui voyait avec plaisir les discordes des deux nations, mais à qui les progrès des Goths donnaient de justes inquiétudes. Dès que Constantin se fut déclaré en faveur du plus faible, l'orgueilleux Alaric, roi des Goths, au lieu d'attendre l'attaque les légions romaines, passa hardiment le Danube, et répandit dans toute la province de Moesie la terreur et la désolation. Pour repousser l'invasion de cette armée dévastatrice, le vieil empereur entreprit la campagne en personne; mais en cette occasion, son habileté ou sa fortune répondit mal à la gloire qu'il avait acquise dans tant de guerres civiles et étrangères. Il eut la mortification de voir fuir ses troupes devant une poignée de Barbares, qui les poursuivaient jusqu'à l'entrée de leur camp fortifié, et les obligèrent à chercher leur sûreté dans une fuite prompte et ignominieuse. L'événement d'une seconde bataille rétablit l'honneur des armés romaines : après un combat long et opiniâtre, l'art et la discipline l'emportèrent sur les efforts d'une valeur irrégulière. L'armée vaincue des Goths abandonna le champ de bataille et la province dévastée, et renonça au passage du Danube, et quoique le fils aîné de Constantin eût tenu dans cette journée la place de son père, on attribua aux heureux conseils de l'empereur tout le mérite et l'honneur de la victoire, qui répandu une joie universelle.

Il sait au moins en tirer avantage par ses négociations avec les peuples libres et guerriers de la Chersonèse1, dont la capitale, située sur la côte occidentale de la Crimée, conservait quelques vestiges d'une colonie grecque. Elle était gouvernée par un magistrat perpétuel, aidé d'un conseil de sénateurs pompeusement appelés les pères de la cité. Les habitants de la Chersonèse étaient irrités contre les Goths par le souvenir des guerres que dans le siècle précédent ils avaient soutenues, avec des forces inégales, contre les usurpateurs de leur pays. Liés avec les Romains par les avantages d'un commerce d'échange, ils recevaient des provinces d'Asie des blés et des objets d'industrie, et les payaient avec le produit de leur sol, qui consistait en cire, en sel et en cuirs. Dociles à la réquisition de Constantin, ils préparèrent, sous la conduite de leur magistrat Diogène, une nombreuse armée, dont la principale force consistait en chariots de guerre et en arbalétriers. Leur marche prompte et leur attaque intrépide partagèrent l'attention des Goths et facilitèrent les opérations des généraux de l'empire. Les Goths, vaincus de tous les côtés, furent chassés dans les montagnes. On fait monter à cent mille le nombre de ceux qui y périrent de faim et de froid dans le cours de cette désastreuse campagne. La paix fut enfin accordée à leurs humbles supplications. Alaric donna son fils aîné comme le plus précieux otage qu'il pût offrir, et Constantin essaya de prouver aux chefs, en les comblant d'honneurs et de récompenses, que l'alliance des Romains valait mieux que leur inimitié. Plus magnifique encore dans les preuves qu'il donna de sa reconnaissance aux fidèles Chersonites, il flatta l'orgueil de la nation par les décorations brillantes et presque royales dont il revêtit leur magistrat et ses successeurs. Leurs vaisseaux de commerce furent exempts de tous droits dans les ports de la mer Noire, et on leur accorda un subside régulier de fer, de blé, d'huile et de tout ce qui peut être utile, dans le temps de paix, ou de guerre. Mais on jugea que les Sarmates étaient suffisamment récompensés, par leur délivrance du danger pressant qui les menaçait; et l'empereur, poussant peut-être trop loin l'économie, réduisit une partie des frais de la guerre de la gratification qu'on avait coutume d'accorder à cette nation turbulente.

1. Le témoignage de Constantin Porphyrogénète, dans tout ce qui a rapport aux guerres et aux négociations des Chersonites, était un Grec du dixième siècle, et que ce qu'il dit des anciens événements est souvent confus et fabuleux; mais sa narration est ici bien liée et vraisemblable, et il n'est pas difficile de concevoir qu'un empereur ait pu consulter des monuments secrets qui ont échappé aux recherches des autres historiens. Quant à la position et à l'histoire de Cherson, voyez Peyssonel, des Peuples barbares qui ont habité les bords du Danube, c. 16, p. 84-90.

334

Expulsion des Sarmates

Irrités de ce mépris apparent, les Sarmates oublièrent, avec la légèreté ordinaire aux Barbares le service qu'on venait de leur rendre, et les dangers qui les menaçaient encore. De nouvelles incursions sur le territoire de l'empire excitèrent l'indignation de Constantin et le déterminèrent à les abandonner à leur destinée; il ne s'opposa plus à l'ambition de Gerberic, guerrier renommé, qui venait de monter sur le trône des Goths. Wisumar, roi vandale, quoique seul et sans secours, défendit son royaume avec un courage intrépide; une bataille décisive lui enleva la victoire avec la vie, et moissonna la fleur de la jeunesse sarmate. Ce qui restait de la nation prit le parti désespéré d'armer tous les esclaves, composés d'une race robuste de pâtres et de chasseurs. A l'aide de ces troupes indisciplinées, ils vengèrent leur défaite, et chassèrent les usurpateurs hors de leurs frontières. Mais ils s'aperçurent bientôt qu'ils n'avaient fait que changer un ennemi étranger contre un ennemi domestique, et plus dangereux et plus implacable. Se rappelant avec fureur leur ancienne servitude, et s'animant par la gloire qu'ils venaient d'acquérir, les esclaves, sous le nom de Limigantes, prétendirent à la possession du pays qu'ils avaient sauvé, et l'usurpèrent. Leurs maîtres, trop faibles pour s'opposer aux fureurs d'une population effrénée, préférèrent l'exil à la tyrannie de leurs esclaves. Quelques Sarmates fugitifs sollicitèrent une protection moins ignominieuse sous les étendards des Goths leurs ennemis. Un nombre plus considérable se retira derrière les montagnes Carpathiennes chez les Quades, peuple germain, leurs alliés, et ils furent admis, sans difficulté à partager le superflu des terres incultes et inutiles. Mais la plus grande partie de cette malheureuse nation tourna les yeux vers les provinces romaines. Implorant l'indulgence et la protection de l'empereur, ils promirent solennellement, comme sujets, en temps de paix, et comme soldats à la guerre, la plus inviolable fidélité à l'empire s'il daignait les recevoir dans son sein. D'après les maximes adoptées par Probus, et par ses successeurs, les offres de cette colonie barbare furent acceptées avec empressement, et l'on partagea une quantité suffisante des terres des provinces de la Pannonie, de la Thrace, de la Macédoine et de l'Italie, entre trois cent mille Sarmates fugitifs1.

1. Les guerres des Goths et des Sarmates sont racontées d'une manière si, imparfaite et avec tant de lacunes, que j'ai été obligé de comparer les écrivains cités à la fin de cette note, qui s'appuient, se corrigent et s'éclairent mutuellement. Ceux qui prendront la même peine auront le droit de critiquer mon récit. Voyez Ammien, XVII, c. 12; Anonyme de Valois, p. 715; Eutrope, X, 7; Sextus-Rufus, de Provinciis, c. 26; Julien, Orat. I, p. 9, et le Commentaire de Spanheim, p. 94; saint Jérôme, in Chron Eusèbe, in Vit. Constant., IV, c. 6; Socrate, I, c. 18 ; Sozomène, I, c. 8; Zozime, II, p. 108; Jornandès, de Rebus geticis, c. 22; Isidore, in Chron., p. 709, in Hist. Gothorum Grotii; Constantin Porphyrogénète, de Administratione imperii, p. 208, éd. de Meursius.

22 mai 337

La mort de Constantin

Constantin
Constantin

En châtiant l'orgueil des Goths, et en acceptant l'hommage d'une nation suppliante, Constantin assura la gloire de l'empire romain; et les ambassadeurs de l'Ethiopie, de la Perse et des pays les plus reculés de l'Inde, le félicitèrent sur la paix et sur la prospérité de son règne1. En effet, s'il a compté la mort de son fils aîné, de son neveu et peut-être de sa femme, au nombre des faveurs de la fortune, il a joui d'un cours continuel de félicité publique et personnelle jusqu'à la trentième année de son règne; avantage dont, après l'heureux Auguste, n'avait pu se glorifier aucun de ses prédécesseurs. Constantin survécût environ dix mois à cette fête solennelle, et à l'âge de soixante-quatre ans, après une courte indisposition, termina sa mémorable vie au palais d'Aquyrion, dans les faubourgs de Nicomédie, où il s'était retiré à cause de la salubrité de l'air, et dans l'espérance de ranimer, par l'usage des bains chauds, ses forces épuisées. Les excessives démonstrations de la douleur ou du moins du deuil public, surpassèrent tout ce qui avait eu lieu jusqu'alors en pareille occasion. Malgré les réclamations du sénat et du peuple de l'ancienne Rome, le corps du défunt empereur fut transporté, selon ses ordres, dans la ville destinée à perpétuer le nom et la mémoire de son fondateur. Orné des vains symboles de la grandeur, revêtu de la pourpre et du diadème, il fut déposé sur un lit d'or dans un des appartements du palais qu'on avait, à cette occasion, meublé et illuminé somptueusement. Les cérémonies de la cour furent strictement observées; chaque jour, à des heures fixes, les grands officiers de l'Etat, de l'armée et du palais, s'agenouillaient auprès de leur souverain, et lui offraient gravement leurs respectueux hommages, comme s'il eût été encore vivant. Des raisons de politique firent continuer pendant quelque temps cette représentation théâtrale, et l'ingénieuse adulation ne négligea pas l'occasion de dire que, par une faveur particulière de la Providence, Constantin avait encore régné après sa mort2.

2. Eusèbe (in vita Const., IV, c. 50) fait trois remarques sur ces Indiens : 1° ils venaient des côtes de l'océan Oriental, ce qui peut s'appliquer à la côte de la Chine et à celle de Coromandel; 2° ils offrirent à Constantin des pierres précieuses et des animaux inconnus; 3° ils assurèrent que leurs rois avaient élevé des statues en l'honneur de la majesté suprême de Constantin.

3. Funus relatum in urbem sui nominis; quode sane P. R., ogerrime tulit. (Aurelius-Victor). Constantin avait préparé un magnifique tombeau pour lui dans l'Eglise des Saints Apôtres. (Eusèbe, IV, c. 60). Le meilleur récit, et presque le seul que nous ayons de la maladie, de la mort et des funérailles de Constantin, se trouve dans le quatrième livre de sa vie par Eusèbe.

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