Valentinien et Valens  

26 février 364 - 17 novembre 375 (Valentinien)

26 mars 364 - 9 août 378
(Valens)

février 364

Valentinien

Valentinien
Valentinien

Après la mort de Jovien, le trône du monde romain demeura1 dix jours sans maître. Les ministres et les généraux tenaient toujours les conseils et exerçaient les fonctions dont ils étaient spécialement chargés. Ils maintinrent l'ordre public et conduisirent paisiblement l'armée à Nicée en Bithynie, où se devait faire l'élection2. Dans une assemblée solennelle, les officiers civils et militaires de l'empire offrirent unanimement, pour la seconde fois, le diadème à Salluste, qui eut encore la gloire de le refuser; et lorsque, pour rendre hommage aux vertus du père, on proposa de nommer son fils, le préfet déclara aux électeurs, avec la fermeté d'un citoyen zélé, que le grand âge de l'un et la jeunesse sans expérience de l'autre étaient également incapables des travaux pénibles du gouvernement. On proposa plusieurs prétendants que firent rejeter successivement différentes objections tirées de leur caractère et de leur situation.

Mais à peine eut-on prononcé le nom de Valentinien, que le mérite reconnu de cet officier réunit en sa faveur tous les suffrages, que confirma la sincère approbation de Salluste lui-même. Valentinien était le fils du comte Gratien, né à Cibalis en Pannonie, qui, par sa force extraordinaire et par son adresse, était parvenu d'un état obscur au commandement militaire de l'Afrique et de la Bretagne, d'où il s'était retiré avec une immense fortune et une probité fort suspecte. Le rang et les services de Gratien avaient contribué cependant à faciliter à son fils les premiers pas vers la fortune, et lui avaient procuré l'occasion de déployer les utiles et solides qualités qui le firent distinguer de tous ses compagnons d'armes. Valentinien avait la taille haute; sa personne était pleine de grâce et de majesté; sa noble contenance, animée de l'expression du courage et de l'intelligence, frappait ses ennemis de crainte, et ses amis de respect. L'invincible courage de Valentinien était secondé par une force de corps et de constitution qu'il avait héritée de son père. Par cette habitude de tempérance et de chasteté qui dompte les passions et augmente la vigueur des facultés de l'esprit et du corps, Valentinien avait conservé sa propre estime et celle du public. Elevé dans les camps, au milieu du tumulte des armes, ayant eu peu de loisir pour se livrer à la littérature, il ignorait la langue grecque et les règles de l'éloquence; mais, incapable de crainte et d'embarras, il savait, toutes les fois que l'occasion le demandait, exprimer avec autant de facilité que d'assurance des sentiments toujours fermement arrêtés. Valentinien n'avait étudié que les lois de la discipline milliaire; et il se fit bientôt distinguer par son infatigable activité et par la sévérité inflexible avec laquelle il exigeait des soldats l'exactitude dont il donnait l'exemple. Sous le règne de Julien, il s'était audacieusement exposé à sa colère par le mépris qu'il montrait publiquement pour la religion de cet empereur3. L'examen de sa conduite postérieure donna lieu de penser que son indiscrétion fut plutôt l'effet de l'esprit militaire que d'un grand zèle pour le christianisme. Julien lui pardonna et continua d'employer un homme dont il estimait le mérite4. La réputation que Valentinien avait acquise sur les bords du Rhin prit lui nouvel éclat dans les événements variés de la guerre de Perse. La célérité et le succès avec lesquels il exécuta une commission importante, lui valurent la faveur de Jovien et le commandement honorable de la seconde école ou compagnie de ses gardes du palais. Parti d'Antioche avec l'armée, Valentinien était arrivé dans ses quartiers d'Ancyre, lorsque, sans l'avoir prévu, sans crime et sans intrigue, il fut appelé, dans la quarante-troisième année de son âge, au gouvernement absolu de l'empire romain.

1. Dix jours paraissent à peine suffisants pour la marche et pour l'élection; mais on peut observer :
1° que les généraux avaient le droit de se servir des postes publique pour eux, pour leur suite et pour leurs commissions;
2° que les troupes, pour le soulagement des villes, marchaient en plusieurs divisions, et que l'avant-garde pouvait être arrivée à Nicée, tandis que l'arrière-garde était encore à Ancyre.

2. Ammien, XXVI, 1; Zozime, l. III, p. 198; Philostorgius, l. VIII, c. 8; et Godefroy, Dissert., p. 334. Philostorgius, qui semble avoir rassemblé des détails curieux et authentiques, attribue le choix de Valentinien au préfet Salluste, au maître général Arinthaeus, à Dagalaiphus, comte des domestiques, et au patricien Datianus, dont les pressantes recommandations eurent, de la ville d'Ancyre où ils étaient une grande influence sur l'élection.

3. A Antioche, ayant été obligé d'accompagner Julien au temple, il frappa un prêtre qui voulut le purifier avec l'eau lustrale. (Sozomène, l. VI, c. 6; Théodoret; l. III, c. 15.) Cette espèce de défi public pouvait convenir à Valentinien; mais elle ôte toute vraisemblance à ce qu'on a dit de l'indigne délation du philosophe Maxime, qui supposerait un délit plus secret. Zozime, l. IV, p. 200-201.

4. Socrate (l. IV), Sozomène (l. VI, c. 6) et Philostorgius (l. VIII, c. 7, avec les Dissertations de Godefroy., p. 293), disent que ce pardon fut précédé d'un exil à Mélitène ou en Thébaïde : le premier est possible.



26 février 364

Valentinien empereur

Le voeu des ministres et des généraux aurait eu peu de valeur, s'il n'eût été confirmé par l'approbation de l'armée. Le vieux Salluste, instruit par une longue expérience des caprices inattendus qui peuvent déterminer une assemblée populaire, proposa de défendre, sous peine de mort, à tous ceux dont le militaire pouvait former un parti de se présenter à la cérémonie de la prochaine inauguration. Telle était cependant encore l'influence de l'ancienne superstition, qu'on augmenta d'un jour le dangereux intervalle qui devait s'écouler jusqu'à cette cérémonie, parce que celui qu'on avait choisi tombait sur l'intercalaire de l'année bissextile1. Quand le moment fut jugé favorable, Valentinien se montra sur un tribunal élevé. L'assemblée applaudit à un choix si judicieux, et l'empereur se revêtit solennellement de la pourpre et du diadème aux acclamations de toute l'armée rangée en ordre autour du tribunal; mais au moment où il étendait la main pour haranguer les soldats, un murmure inquiet sembla s'élever par hasard dans les rangs; il augmenta, et d'impérieuses clameurs se firent bientôt entendre et pressèrent le nouveau monarque de se nommer sur-le-champ un collègue. Le calme intrépide de Valentinien ayant ramené la multitude au silence et au respect, il lui adressa le discours suivant : Camarades, vous étiez encore les maîtres, il y a peu d'instants, de ne point m'élever à l'empire; jugeant, par l'examen de ma vie, que j'étais digne de régner, vous m'avez placé sur le trône, et c'est à moi dorénavant à m'occuper de l'intérêt et de la sûreté de la république. Le gouvernement de l'univers est sans contredit un fardeau trop pesant pour les mains d'un faible mortel. Je connais les bornes de mon intelligence; je sais que ma vie est incertaine, et, loin de refuser les secours d'un digne collègue, je les solliciterai avec empressement; mais quand la discorde peut être funeste, on ne doit se déterminer dans le choix d'un ami sincère, qu'après de mûres délibérations, et c'est à moi seul à les faire. Pour vous, soyez soumis et raisonnables; allez vous reposer et vous tranquilliser dans vos quartiers. Vous pouvez compter sur la gratification d'usage à l'avènement d'un nouvel empereur. Fiers de leur choix, satisfaits à la fois et tremblants, les soldats, étonnés reconnurent la voix d'un maître; la violence de leurs clameurs fit place à un respectueux silence, et Valentinien, environné des aigles des légions et des différentes bannières de la cavalerie et de l'infanterie, fut conduit, par un cortège militaire, au palais impérial de Nicée. Le nouvel empereur, sentant combien il était important d'empêcher que les soldats n'en vinssent à quelque déclaration un peu trop hardie, assembla les chefs pour les consulter; et Dagalaiphus, avec une noble franchise lui exprima en peu de mots leurs véritables sentiments : Très excellent empereur, lui dit-il, si vous songez seulement à votre famille, vous avez un frère; si vous aimez la république, cherchez autour de vous le plus digne d'entre les Romains. L'empereur, dissimulant son mécontentement sans rien changer à ses projets, se rendit, à petites journées, de Nicée à Nicomédie, et enfin à Constantinople. Dans un des faubourgs de cette capitale, trente jours après son élévation, il donna le titre d'Auguste à son frère Valens.

1. Ammien, dans une digression longue, parce qu'elle est déplacée (XXVI, 1, et Valois, ad locum) suppose assez légèrement qu'il comprend une question astronomique à laquelle ses lecteurs n'entendent rien. Censorin (de Die natali, c. 20) et Macrobe (Saturnales, l. I, c. 12-16) traitent ce sujet avec plus de sens et de jugement. La dénomination de bissextile, qui marque l'année funeste, est dérivée de la répétition du sixième jour des calendes de mars. Saint August., ad januarium, epist. 119.

28 mars 364

Valens co-empereur

Les patriotes les plus hardis se soumirent en silence à sa volonté absolue, convaincus qu'en s'y opposant ils se sacrifieraient eux-mêmes sans être de la moindre utilité à leurs concitoyens. Valens était dans la trente-sixième année de son âge; mais ses talents ne s'étaient fait connaître dans aucun emploi civil ou militaire, et son caractère personnel ne donnait pas au monde de grandes espérances. Il avait cependant une qualité qui le rendit cher à Valentinien, et conserva la paix intérieure de l'empire : sa reconnaissance et son attachement pour son bienfaiteur, furent toujours invariables, Valens reconnut docilement, dans toutes les circonstances de sa vie, la supériorité du génie et de l'autorité de son frère.

364

Partage définitif des empires d'Orient et d'Occident

Valens co-empereur
Valens co-empereur

Avant de partager les provinces, Valentinien voulut réformer l'administration de l'empire. Il invita les sujets qui avaient été ou opprimés ou molestés sous le règne de Julien, de quelque classe qu'ils fussent à présenter publiquement leurs accusations. Un silence général attesta l'intégrité sans tâche du préfet, le respectable Salluste, et, malgré ses pressantes sollicitations pour qu'il lui fût permis de se retirer des affaires; Valentinien le retint à la cour avec les plus honorables protestations d'estime et d'amitié. Mais parmi les favoris de l'avant dernier empereur, plusieurs avaient abusé de sa crédulité ou de sa superstition, et ils ne pouvaient plus espérer ni le secours de la faveur, ni même celui de la justice1. On destitua la plus grande partie des ministres du palais et des gouverneurs de provinces; mais Valentinien sut séparer de la foule coupable les officiers qui s'étaient distingués par leur mérite; et il parait que, malgré les clameurs du zèle et du ressentiment, cette réforme fut conduite avec sagesse et modération. Les réjouissances du nouveau règne éprouvèrent une interruption passagère par l'indisposition soudaine et suspecte des deux empereurs. Dès que leur santé fut rétablie, ils quittèrent Constantinople au commencement du printemps, et terminèrent solennellement le partage de l'empire dans le château ou le palais de Mediana, à trois milles de Naissus. Valentinien céda à son frère la riche préfecture de l'Orient; depuis le Bas-Danube jusqu'aux confins de la Perse, et se réserva les préfectures guerrières de l'Illyrie, de l'Italie, et de la Gaule, depuis l'extrémité de la Grèce jusqu'au rempart de la Calédonie, et depuis le rempart de la Calédonie jusqu'au pied du mont Atlas. L'administration des provinces continua à se diriger d'après les mêmes bases; mais deux cours et deux conseils obligèrent de doubler le nombre des généraux et des magistrats; on eut égard, dans la répartition, des emplois, au mérite et à la situation particulière de chacun, et l'on créa sept maîtres généraux tant de cavalerie que d'infanterie. Après avoir paisiblement terminé cette affaire importante Valentinien et Valens s'embrassèrent pour la dernière fois. L'empereur de l'Occident établit à Milan sa résidence momentanée, et le souverain de l'Orient partit pour Constantinople, chargé du gouvernement de cinquante provinces dont il ignorait absolument la langue.

1. Eunape célèbre et exagère les souffrances de Maxime, p. 82, 83. Cependant il convient que ce sophiste ou magicien, favori coupable de Julien et ennemi personnel de Valentinien, en fut quitte pour le paiement d'une légère amende.

septembre 365

Révolte de Procope

La tranquillité de l'Orient ne tarda pas à être troublée par une révolte, et la puissance de Valens fut menacée par les audacieuses entreprises d'un rival dont sa parenté avec Julien1 faisait tout le mérite, comme elle avait été tout son crime. Procope s'était rapidement élevé du poste obscur de tribun au commandement de l'armée de Mésopotamie, et l'opinion publique le désignait déjà comme le successeur d'un prince qui n'avait pas d'héritiers. Ses amis, ou ses ennemis, répandaient, sans aucun fondement, que Julien l'avait secrètement revêtu de la pourpre à Carrhes, dans le temple de la Lune2. Il tâcha de désarmer les soupçons de Jovien par une conduite soumise et respectueuse; et, après avoir quitté sans résistance son commandement militaire, il alla, suivi de sa mère et de sa famille, cultiver l'ample patrimoine qu'il possédait dans la province de Cappadoce. L'apparition d'un officier et d'une troupe de soldats vint le troubler cruellement dans ses innocentes occupations. Ils étaient chargés par Valens et Valentinien d'arracher l'infortuné Procope des bras de ses parents, et de le conduire soit à une prison perpétuelle, soit à une mort ignominieuse. Sa présence d'esprit lui procura quelque délai et une mort plus éclatante. Sans faire la moindre résistance à l'ordre des empereurs, il demanda quelques moments pour embrasser sa famille en larmes; et, tandis qu'il endormait la vigilance de ses gardes par un repas splendide, il eut l'adresse de gagner la côte de la mer Noire, d'où il passa dans la province du Bosphore. Procope resta plusieurs mois caché dans cette triste région, exposé à tous les maux de l'exil, de la solitude et du besoin; aigrissant ses peines par les réflexions d'un caractère naturellement mélancolique, et sans cesse agité de la crainte, trop bien fondée, que les Barbares, venant par hasard à découvrir son nom, ne violassent à son égard, sans beaucoup de scrupule, les lois de l'hospitalité. Dans un moment d'impatience et de désespoir, il s'embarqua sur un vaisseau marchand qui cinglait pour Constantinople, et forma l'audacieux projet de s'élever au rang de souverain, puisqu'on ne voulait pas le laisser jouir de la paix et de la sécurité attachées à la condition de sujet. Après avoir rôdé furtivement dans les villages de la Bithynie, changeant souvent de nom, d'habits et de retraite3, il se hasarda enfin à entrer dans la capitale, et à confier son sort et sa vie à la fidélité de deux amis, un sénateur et un eunuque, qui lui donnèrent quelques espérances fondées sur la situation des affaires publiques. Un esprit général de mécontentement s'était répandu dans la masse des citoyens. On regrettait l'intelligence et l'équité de Salluste, à qui Valens avait imprudemment ôté la préfecture de l'Orient, et l'empereur se faisait généralement mépriser par une brutalité sans vigueur, et par une faiblesse dépourvue d'humanité. Les peuples craignaient l'influence de son beau-père le patricien Petronius, ministre avide et cruel, qui exigeait rigoureusement tous les arrérages des tributs dus depuis le règne de l'empereur Aurélien. Toutes les circonstances favorisaient les desseins d'un usurpateur. Valens avait été appelé en Syrie par les dispositions hostiles des Persans. Du Danube à l'Euphrate les soldats marchaient de tous côtés, et la capitale était sans cesse remplie de troupes qui passaient ou repassaient le Bosphore. Deux cohortes de Gaulois prêtèrent l'oreille en secret à ses propositions que les conspirateurs avaient eu soin d'appuyer de la promesse d'une forte gratification; et leur vénération pour la mémoire de Julien le fit aisément consentir à défendre les droits de son parent opprimé. Au point du jour, ils se rangèrent en bataille près des bains d'Anastasie; et Procope, vêtu d'un habit de pourpre, plus convenable à un tribun qu'à un souverain, parut, tout à coup, comme s'il se fût élève du fond du tombeau, au milieu de Constantinople. Les soldats, préparés à le recevoir, saluèrent leur prince tremblant par des cris de joie et des serments de fidélité. Leur nombre s'accrut d'une bande de vigoureux et grossiers paysans rassemblés dans les villages des environs, et Procope fut successivement conduit sous leur protection, au tribunal, au sénat et au palais impérial. Durant les premiers instants de ce règne tumultueux, le morne silence des citoyens surprit et effraya l'usurpateur. Ils ignoraient la cause du tumulte; ou ils en craignaient l'événement. Mais la force militaire de Procope était supérieure à tout ce qu'on pouvait lui opposer dans le moment. Les mécontents accouraient en foule sous les drapeaux d'un rebelle; les pauvres étaient attirés par l'espoir d'un pillage général dont la crainte soumettait les riches, et l'incorrigible crédulité de la multitude se laissait encore abuser par la promesse des avantages qu'elle devait retirer d'une révolution.

On saisit les magistrats, on enfonça les prisons et les arsenaux, on s'empara du port et des portes de la ville; et dans peu d'heures Procope se trouva du moins pour le moment, maître absolu dans la capitale de l'empire. Il profita avec assez d'adresse et de courage d'un succès qu'il avait si peu espéré. Il fit répandre les bruits les plus favorables à ses intérêts, et tandis qu'il trompait la population par de fréquentes audiences données aux ambassadeurs imaginaires des nations les plus éloignées, les corps d'armée postés dans les villes de la Thrace et dans les forteresses du Bas-Danube, se laissaient insensiblement entraîner dans la révolte. Les princes des Goths fournirent au souverain de Constantinople le secours formidable de plusieurs milliers d'auxiliaires. Ses généraux passèrent le Bosphore, et soumirent sans effort les provinces riches et désarmées de l'Asie et de la Bithynie. Après une défense honorable, la ville et l'île de Cyzique se rendirent à ses armes. Les légions renommées des Joviens et des Herculiens embrassèrent la cause de l'usurpateur, qu'elles devaient anéantir; et comme les vétérans étaient sans cesse recrutés par des levées nouvelles, Procope parut bientôt à la tête d'une armée dont la force et la valeur n'étaient pas au-dessous de son entreprise. Le fils d'Hormisdas, jeune prince plein de valeur et d'habileté, consentit à se déclarer contre le souverain légitime de l'Orient, et l'usurpateur le revêtit sur-le-champ des pouvoirs extraordinaires accordés aux anciens proconsuls romains. Faustine, veuve de l'empereur Constance, épousa Procope, et lui confia sa personne, et celle de sa fille : cette auguste alliance illustra le parti des rebelles, et le rendit plus respectable aux yeux du peuple. La princesse Constantia, âgée d'environ cinq ans, suivait dans une litière la marche de l'armée; son père adoptif parcourait les rangs en la portant dans ses bras, et à sa vue les soldats attendris sentaient redoubler leur fureur guerrière4. Ils se retraçaient la gloire de la maison de Constantin, et juraient de défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang le tendre rejeton de cette race royale.

1. Le degré incertain d'alliance ou de consanguinité est exprimé par a?e????, cognatus, consobrinus. Voyez Valois, ad Ammien, XXIII, 3. La mère de Procope pouvait être soeur de Basilina et du comte Julien, la nièce et l'oncle de l'apostat. Ducange, Fam. byzant., p. 49.

2. Ammien, XXIII, XXVI, 6. Il raconte ce fait en hésitant : Susurravit obscurior fama; nemo enim dicti auctor exstitit verus. C'est au moins une preuve que Procope était païen. Cependant sa religion ne semble avoir eu aucune influence ou favorable ou contraire à ses prétentions.

3. Il prit pour retraite la maison de campagne d'Eunomius l'hérétique, dans l'absence et sans le consentement du maître, qui n'en fut pas même instruit, et qui échappa cependant avec peine à une sentence de mort. Il fut banni dans la partie la plus reculée de la Mauritanie. Philostorgius, l. IX, c. 5-8; et Godefroy, Dissert., p. 369-378.

4. La jeune rebelle fut ensuite mariée à l'empereur Gratien; mais elle mourut peu de temps après, sans laisser d'enfant. Voyez Ducange, Fam. byzant., p. 48-59.

28 mai 366

La défaite de Procope et sa mort

Procope
Procope

Cependant des avis incertains de la révolte d'Orient étaient venus alarmer et troubler Valentinien. Une guerre contre les Germains le forçait à s'occuper principalement de la sûreté de ses propres Etats, et des bruits vagues augmentaient son anxiété. Les ennemis s'étaient emparés de toutes les communications; et faisaient adroitement répandre que la défaite et la mort de Valens avaient rendu Procope paisible possesseur de toutes les provinces de l'Orient. Valens n'était pas mort; mais, en apprenant à Césarée la première nouvelle de la révolte, il désespéra lâchement de sa fortune et de sa vie, proposa de traiter avec l'usurpateur, et n'eut pas honte d'avouer le dessein d'abdiquer la pourpre et l'empire. Ses ministres, par leur fermeté, sauvèrent leur timide monarque de la ruine et du déshonneur, et leur habileté tourna bientôt en sa faveur les événements à la guerre. Dans un temps de paix, Salluste avait quitté son emploi sans murmure; mais dès que la sûreté publique fût attaquée, sa noble ambition redemanda la première part dans les travaux et les dangers; et le rétablissement de ce vertueux ministre dans la préfecture d'Orient, fit, pour le peuple satisfait, le premier indice du repentir de Valens. Procope semblait commander à des provinces soumises et à de puissantes armées; mais la plupart des principaux officiers civils et militaires, soit qu'ils fussent conduits par le devoir ou l'intérêt, avaient abandonné un parti coupable, s'étaient retirés du tumulte de la révolte, ou épiaient le moment de trahir l'usurpateur. Lupicinus accourait à marches forcées avec les légions de Syrie au secours de Valens. Arinthaeus, qui pour la force, la valeur et la beauté, surpassait tous les héros de son temps, attaqua, avec une troupe peu nombreuse, un corps de rebelles supérieur en forces, quand il reconnut parmi eux les soldats qui avaient servi sous ses drapeaux, il leur commanda, d'une voix forte, de saisir et de lui livrer leur prétendu commandant; et tel était l'ascendant de son caractère, qu'ils obéirent sans hésiter à son extraordinaire commandement1. Arbetio, respectable vétéran du grand Constantin, qui avait été décoré des honneurs du consulat, se laissa gagner, quitta sa retraite et accepta le commandement d'une armée. Dans le fort du combat, il ôta son casque d'un air calme; et, découvrant sa figure vénérable et ses cheveux blancs, salua avec tendresse les soldats de Procope, en les appelant ses enfants et ses compagnons; il les exhorta à ne pas partager plus longtemps le crime d'un usurpateur méprisable, et à se réunir au vieux général qui les avait si souvent conduits à l'honneur et à la victoire. Les troupes du malheureux Procope, séduites par les conseils et par l'exemple de leurs perfides officiers, l'abandonnèrent dans les deux combats de Thyatire2 et de Nacosie. Après avoir errer quelque temps dans les bois et les montagnes de Phrygie, il fut trahi par ses compagnons découragés, qui le traînèrent dans le camp impérial, où on lui abattit sur-le-champ la tête. Procope partagea le sort ordinaire des usurpateurs vaincus; mais les horribles cruautés que son vainqueur exerça sous les formes de la justice firent naître dans tous les coeurs l'indignation et la pitié3.

1. Et dedignatus hominem superare certamine despicabilem, autoritatis et celsi fiducia corporis, ipsis hostibus jussit, suum vincire rectorem : atque, ita turmarum antesignanus umbratilis comprensus suorum manibus. Saint Basile célèbre la force et la beauté d'Arinthaeus, nouvel Hercule, et il suppose que Dieu l'avait crée comme un modèle inimitable de la perfection humaine. Les peintres ni les sculpteurs ne parvinrent pas à attraper sa ressemblance, et les historiens paraissaient fabuleux lorsqu'ils racontaient ses exploits. Ammien, XXVI, et Valois, ad locum.

2. Ammien place le champ de bataille en Lycie, et Zozime à Thyatire, ce qui fait une différence de cent cinquante milles. Mais Thyatire alluitur Lyco (Pline, Hist. nat., V, 31; Cellarius, Geogr. antiq., tom. II, p. 79), et les copistes ont pu convertir une petite rivière en une grande province.

3. Les aventures, l'usurpation et la chute de Procope, sont racontées en ordre par Ammien (XXVI, 6, 7, 8, 9, 10); et par Zozime (l. IV, p. 203-210). Ils servent à s'éclaircir mutuellement, et se trouvent rarement en contradiction. Themistius (Orat. 7, p. 91, 92) ajoute quelques louanges serviles, et Eunape quelques satires malignes (p. 83, 84).

373

Recherches du crime de magie à Rome et à Antioche

Telles sont à la vérité les suites naturelles et ordinaires du despotisme et de la révolte. Mais on regarda comme le symptôme funeste de la colère du ciel ou de la dépravation des hommes, les recherches rigoureuses que Valens et Valentinien firent durant leur règne sur le crime de la magie1. Toutes les nations et toutes les sectes de l'empire romain admettaient avec la même crédulité et la même horreur la réalité de cet art infernal2, capable de suspendre le cours éternel des planètes et la liberté des opérations de l'esprit humain. Tous les peuples redoutaient la puissance mystérieuse des mots magiques et des enchantements, des herbes puissantes et des cérémonies exécrables qui pouvaient ôter ou rendre la vie, enflammer les passions de l'âme, anéantir les oeuvres de la création, et arracher à la résistance des démons les secrets de l'avenir. Ils étaient assez inconséquents pour supposer que cette suprême puissance sur le ciel, la terre et les enfers, pouvait être exercée par de misérables sorciers ambulants, qui, l'employant seulement pour satisfaire aux plus vils motifs d'intérêt ou de méchanceté, passaient leur vie obscure dans la misère et le mépris3. Les lois de Rome et l'opinion publique condamnaient également la magie; mais comme cet art tendait à satisfaire les plus impétueuses passions du coeur humain, continuellement proscrit, il ne cessait pas d'être pratiqué. Une cause imaginaire peut produire des effets sérieux et funestes. D'obscures prédictions sur la mort d'un empereur ou le succès d'une conspiration ne pouvaient avoir d'autre objet et d'autre effet que d'animer l'espoir de l'ambition et de rompre les liens de la fidélité; et le crime d'intention, que poursuivaient les lois contre la magie, se trouvait aggravé par les crimes réels de sacrilège et de lèse-majesté4. Ces vaines terreurs troublaient la paix de la société et le bonheur des citoyens. La flamme qui fondait naturellement une figure de cire pouvait devenir très dangereuse en effrayant l'imagination de celui que, pour servir les projets de la haine, cette figure était destinée à représenter5. De l'infusion des herbes auxquelles on supposait une influence surnaturelle, on pouvait aisément passer à l'usage d'un poison plus réel, et l'imbécillité, des hommes servit quelquefois de masque et d'instrument aux crimes les plus atroces. Dès que les ministres de Valens et de Valentinien eurent encouragé le zèle des délateurs, ils se trouvèrent forcés de recevoir l'accusation d'un crime trop souvent mêlé aux événements de la vie domestique d'un crime d'une nature moins cruelle et moins odieuse mais auquel cependant la pieuse et excessive rigueur de Constantin avait infligé la peine de mort. Ces dangereuses et incohérentes complications du crime de lèse-majesté avec celui de magie, de l'empoisonnement et de l'adultère, présentaient des gradations infinies de culpabilité ou d'innocence, et une foule de circonstances atténuantes et aggravantes que la violence et la corruption des juges semblent avoir confondues. Ils découvrirent aisément que la cour impériale n'estimerait leur adresse et leur intelligence qu'en proportion du nombre des sentences capitales émanées de leurs tribunaux. Ne se déterminant à absoudre qu'avec la plus grande répugnance, ils cherchaient ardemment, dans des témoignages ou parjures ou forcés par les tourments, de quoi prouver le crime le, moins probable contre le citoyen le plus estimé. La suite de chaque procédure fournissait à chaque moment de nouveaux sujets de poursuite criminelle; l'audacieux délateur, dont l'imposture avait été découverte, se retirait avec impunité; mais la malheureuse victime qui trahissait ses complices réels ou prétendus obtenait rarement la vie pour prix de son infamie. Jeunes gens et vieillards étaient traînés, chargés de chaînes, de l'extrémité de l'Italie et de l'Asie au tribunal de Rome ou d'Antioche; les sénateurs, les matrones et les philosophes, expiraient dans les tortures et dans les supplices les plus ignominieux. Les soldats chargés de garder les prisons déclaraient, avec des murmures d'indignation et de pitié, qu'ils n'étaient pas assez nombreux pour s'opposer à la fuite ou à la résistance, de la multitude des prisonniers qu'on y entassât. Les amendes et les confiscations ruinaient les familles les plus opulentes. Les citoyens les plus innocents tremblaient pour leur vie; et nous pouvons nous faire une idée de l'excès du mal par l'assertion exagérée d'un ancien écrivain, qui prétend que dans les provinces exposées à la persécution, plus de la moitié des habitants se trouvaient prisonniers ou fugitifs6.

1. Les jurisconsultes anglais et français de notre siècle croient à la théorie, mais nient la pratique de la magie. (Denisart, Recueil des Décisions de jurisprudence, au mot sorcier, t. IV, p. 553; Comment. de Blackstone, vol. IV, p. 60.) Comme la saine raison devance ou surpasse toujours la sagesse publique, le président de Montesquieu (Esprit des Lois, l. XII, c. 5-6) rejette tout à fait l'existence de la magie.

2. Les païens distinguaient la bonne et la mauvaise magie par les dénominations de théurgique et de goetique (Hist. de l'Acad., etc., t. VII, p. 25). Mais ils n'auraient pu défendre cette distinction obscure contre la logique serrée de Bayle. Dans le système des juifs et des chrétiens, tous les démons sont des esprits infernaux, et tout commerce avec eux est un crime digne de mort et de damnation éternelle.

3. La Canidia d'Horace (Carm., l. V, Od. 5, avec les notes de Dacier, et les explications de Sanadon) est une magicienne connue. L'Erictho de Lucain (Pharsale, VI, 430-830) est ennuyeuse et même dégoûtante, mais quelquefois sublime. Elle reproche aux Furies leur délai, et les menaces, avec des expressions effrayantes par leur obscurité, de les appeler par leurs véritables noms, de faire connaître sous ses traits véritables l'infernale et mystérieuse. Hécate, et d'invoquer les puissances secrètes qui habitent au-dessous des enfers.

4. Une consultation criminelle causa la persécution d'Antioche. On rangea les vingt-quatre lettres de l'alphabet autour d'un trépied magique, et un grand anneau placé dans le centre désigna, en balançant, les quatre lettres T. ?. ?. ?. Théodore fut exécuté (ainsi, que beaucoup d'autres à qui pouvaient appartenir les syllabes fatales). Théodose réussit. Lardner (Temoign. des païens, V. IV, p. 353 à 372) a examiné très minutieusement ce fait obscur du règne de Valens.

5. Limus ut hic durescit, et hæc ut cera liquescit
Uno eodenzque igni. Virgile, Bucoliques, VIII, 80.
Devovit absentes, simulacraque cerea figit. Ovide, Epist. Hypsib. ad Jason, 91.
Ces enchantements ridicules peuvent avoir affecté l'imagination et augmenté la maladie de Germanicus. Tacite, Ann., II, 69.

6. Ammien (XXVIII, 1, XXIX, 1, 2), et Zozime (l. IV, p. 216-218) décrivent et exagèrent probablement la cruelle persécution de Rome et d'Antioche. On accusa de magie le philosophe Maxime avec une apparence de justice (Eunape, in Vit. Sophist., p. 88, 89); et le jeune Chrysostome se crut perdu pour avoir trouvé par hasard un de ces livres proscrits. Tillemont, Hist. des Empereurs, t. V, p. 340.

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Cruautés de Valens et de Valentinien

Lorsque Tacite décrit la mort des citoyens illustres et innocents que les premiers Césars sacrifièrent à leur vengeance; l'éloquence de l'historien ou le mérite des victimes nous font éprouver vivement les sentiments de la pitié, de la terreur et de l'admiration. Ammien a dessiné ses tableaux sanglants avec une exactitude fastidieuse et rebutante et notre attention n'étant plus soutenue par le contraste de la servitude et de la liberté, de la grandeur récente et de la misère du moment; nous détournerons les yeux avec horreur de la multitude d'exécutions qui déshonorèrent à Rome et à Antioche les règnes des deux empereurs1. Valens était très timide2, et Valentinien emporté.

Valens avait pour premier principe d'administration de tout sacrifier au soin de sa sûreté personnelle. Confondu parmi les sujets, il eût baisé en tremblant la main d'un oppresseur. Placé sur le trône, il dut penser que les mêmes craintes qui eussent subjugué son âme étaient propres à lui assurer la patiente soumission de son peuple. Les favoris de Valens obtenaient, par ce qu'il leur permettait de rapines et de confiscations, des richesses que leur aurait refusées son économie3 : ils employaient leur éloquence à lui persuader que dans les cas de crime et de lèse-majesté les soupçons équivalaient à une preuve, que la faculté de se rendre criminel en supposait l'intention; que l'intention était aussi punissable que l'action; et que tout citoyen méritait la mort dès que sa vie menaçait la sûreté ou troublait le repos de son souverain. On trompait souvent Valentinien, on abusait de sa confiance; mais le sourire du mépris aurait imposé silence aux délateurs s'ils avaient entrepris d'effrayer son courage par le bruit d'un danger. Ils vantaient son inflexible amour pour la justice; mais, dans sa passion pour la justice Valentinien était souvent tenté de regarder la clémence comme une faiblesse, et la colère comme une vertu. Dans le temps où il luttait avec ses égaux dans la périlleuse carrière d'une vie active et ambitieuse, il avait rarement souffert une injustice sans la punir, jamais une insulte. On blâmait son imprudence, mais on applaudissait à son courage, et les généraux les plus fiers et les plus absolus craignaient d'allumer le ressentiment d'un soldat inaccessible à la crainte. Il oublia, malheureusement sur le trône du monde que le courage n'a pas d'emploi là où l'on n'a pas de résistance à craindre. Au lieu d'écouter la voix de la raison et de la générosité, il se livrait à des violences désormais déshonorantes pour lui, et fatales aux impuissants objets de ses ressentiments. Dans l'administration de sa maison et dans celle de son empire, une faute légère, une offense imaginaire, une réponse vive, une omission accidentelle ou un délai involontaire, étaient immédiatement punis par une sentence de mort; et les expressions les plus promptes à sortir de la bouche de l'empereur d'Occident étaient celles-ci : Qu'on lui tranche la tête, qu'on le brûle vif, qu'il expire sous le bâton4. Ses plus intimes favoris s'aperçurent bientôt qu'en hasardant d'éluder ou même de suspendre l'exécution de ses ordres sanguinaires, ils couraient le risque de partager le crime et le châtiment de la désobéissance. A force de satisfaire sa féroce justice, Valentinien endurcit son âme contre les remords et contre la pitié; et l'habitude de la cruauté vint rendre plus implacables les emportements de sa colère il pouvait contempler avec une tranquille satisfaction les agonies convulsives de la torture et de la mort; et son amitié était le prix réservé à la fidélité de ceux de ses serviteurs dont le caractère lui semblait analogue au sien. Maximin répandit à Rome le sang des plus illustres citoyens; honoré de l'approbation de l'empereur, il obtint encore pour récompense la préfecture de la Gaule. Deux ours féroces et énormes, connus l'un sous le nom d'Innocence, l'autre sous celui de Mica aurea, méritaient seuls de partager, dans le coeur du monarque, la faveur de Maximin5. Valentinien avait fait placer les cages de ces gardes fidèles auprès de sa chambre à coucher; et il se plaisait à leur voir déchirer et dévorer les membres palpitants des malfaiteurs qu'on abandonnait à leur rage. L'empereur des Romains présidait à leur régime et à leurs exercices; et lorsque, par un long cours de services dignes de récompense, Innocence eut mérité sa retraite, ont rendit ce fidèle animal à la liberté des forêts où il avait pris naissance.

1. Consultez les six derniers livres d'Ammien, et plus particulièrement les portraits des deux frères (XXX, 8, 9 ; XXXI, 14). Tillemont a recueilli, dans tous les écrivains de l'antiquité, ce qui s'est dit de leurs vertus et de leurs vices (t. V, p. 12-18, 127-133).

2. Victor le Jeune assure qu'il était valde timidus. Cependant à la tête des armées il se comporta comme presque tout homme l'aurait fait, d'une manière honorable. Le même historien ajoute que sa colère n'était pas dangereuse; mais Ammien observe, avec plus de bonne foi et de jugement, incidentia crimina ad contemptam vel losam principis amplitudinem trahens, in sanguinem, saeviebat.

3. On a rejeté sur les ministres de Valens le reproche d'avarice qu'on lui fait personnellement; cette passion semble plus naturelle aux ministres qu'aux souverains, en qui l'avarice doit s'éteindre par la possession de tout.

4. Il prononçait quelquefois une sentence de mort du ton de la plaisanterie : Abi, comes, et muta ei caput, qui sibi mutari provinciam cupit. Un enfant qui avait lâché trop tôt un lévrier, un armurier qui avait poli une cuirasse, et l'avait rendue trop légère de quelques grains, relativement au poids convenu, etc., furent les victimes de sa cruauté.

5. Les innocents de Milan étaient un agent et trois appariteurs, que Valentinien fit exécuter pour avoir signifié des sommations légales. C'est une étrange idée que de supposer, ainsi que le fait Ammien (XXVII, 7), que les chrétiens honoraient comme martyrs tous ceux qui étaient condamnés injustement. Son silence impartial ne nous laisse pas présumer que le chambellan Rhodanus ait été brûlé vif pour des actes de tyrannie. Chron. Pascal., p. 302.

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Leurs lois et leur gouvernement

Valens
Valens

Mais lorsque les terreurs de Valens et les fureurs de Valentinien faisaient place à des sentiments plus calmes, les tyrans de l'empire devenaient les pères de la patrie. L'empereur d'Occident était alors capable d'apercevoir d'un coup d'oeil ce qui convenait à ses intérêts où à ceux du public, et d'y travailler diligemment. Le souverain d'Orient, qui imitait docilement la bonne et la mauvaise conduite de son frère, se laissait quelquefois guider par le sage et vertueux Salluste. Ces deux princes conservaient sous la pourpre la chaste et frugale simplicité de leur vie privée, et, sous leur règne, les citoyens n'eurent ni à gémir ni à rougir des plaisirs de la cour. Ils réformèrent peu à peu un grand nombre des abus du règne de Constance; ils adoptèrent et perfectionnèrent les projets de Julien et de son successeur; et l'esprit général ainsi que le ton de leurs lois pourraient donner à la postérité la plus avantageuse opinion de leur caractère et de leur gouvernement. Ce n'est pas du maître d'Innocence que nous aurions dû espérer un tendre intérêt pour le bien-être de ses sujets. Cependant Valentinien condamna l'exposition des enfants nouveau-nés1, et plaça dans quatorze quartiers de Rome quatorze médecins savants, auxquels il accorda un revenu et des privilèges. Un soldat ignorant eut le bon sens de pourvoir, par d'utiles et généreuses fondations, à l'éducation de la jeunesse, et de prêter ainsi un appui aux sciences alors sur leur déclin2. Il voulut qu'on enseignât les règles de la grammaire et de l'éloquence, en grec et en latin, dans les capitales de toutes les provinces; et comme on accordait aux différentes écoles un local et des privilèges en proportion de la grandeur des villes ou elles étaient situées, les académies de Rome et de Constantinople réclamèrent une juste prééminence. Les fragments des édits de Valentinien peuvent nous donner une idée de l'école de Constantinople, qui fut perfectionnée peu à peu par de nouveaux règlements. Cette école consistait en trente et un professeurs destinés à des instructions différentes; un pour la philosophie, deux pour la jurisprudence, cinq sophistes et dix grammairiens pour la langue grecque; trois orateurs et dix grammairiens pour la langue latine, outre sept scribes ou antiquaires, comme on les appelait alors, dont les plumes actives fournissaient aux bibliothèques publiques des copies nettes et exactes de tous les auteurs classiques. Les règles de conduite prescrites aux étudiants sont curieuses, en ce qu'elles présentent l'esquisse de la première discipline de nos universités modernes. On exigeait de chaque étudiant une attestation du magistrat de sa province natale. Son nom, sa profession, sa demeure, étaient inscrits exactement sur le registre public. On prenait grand soin que la jeunesse destinée à l'étude ne perdit pas son temps dans les fêtes et les spectacles; et le terme final de l'éducation était fixé à l'âge de vingt ans. Le préfet de la ville exerçait son autorité sur les étudiants; il avait le droit de punir les indociles et les paresseux par des châtiments corporels ou par l'expulsion; et il faisait tous les ans au grand-maître des offices un rapport sur l'exactitude et les talents des écoliers, afin que l'on pût les employer utilement au service public. Les institutions de Valentinien contribuèrent à faire jouir les citoyens de tous les bienfaits de l'abondance et de la tranquillité. Les villes se virent protégées par des défenseurs élus par le peuple pour lui servir de tribuns ou d'avocats pour défendre ses droits, pour porter ses plaintes devant les tribunaux et jusqu'au pied du trône. Accoutumés pendant une grande partie de leur vie à l'économie sévère qu'exige une fortune médiocre, les deux empereurs suivaient avec soin l'administration des finances; mais en examinant avec attention le gouvernement des deux empires, on apercevait entre eux une différence dans la recette et dans la dépense des revenus. Valens était persuadé que la libéralité d'un monarque entraîne inévitablement l'oppression de ses sujets, et il ne fut jamais tenté de sacrifier leur bonheur présent à leur grandeur et, à leur prospérité future. Loin d'augmenter le poids des taxes qu'on avait insensiblement doublées dans l'espace de quarante ans; il supprima dès les premières années de son règne un quart des tributs de l'Orient2. Valentinien paraît avoir été moins sensible aux peines de ses peuples et moins attentif à les soulager. Il put réformer les abus de l'administration fiscale; mais il exigea toujours sans scrupule une forte partie de la propriété publique, convaincu que cette partie des revenus, destinée à entretenir le luxe des particuliers, serait employée plus avantageusement, à la défense de l'Etat et à l'amélioration de ses diverses parties. Les sujets de Valens applaudissaient à une indulgence dont ils retiraient tout l'avantage, et le mérite plus solide et moins brillant de Valentinien ne fut senti et avoué que par la génération suivante.

1. Voyez le Code de Justin., l. VIII, tit. 52, leg., 2, Unusquisque sobolem suam nutriat. Quod si exponendam putaverit, animadversioni quo constituta est subjacebit. Pas ici de décider entre Noodt et Binkersboek, depuis quand et jusqu'à quel point cette odieuse pratique était condamnée ou abolie par les lois, la philosophie et les progrès de la société civilisée.

2. Le Code de Théodose explique ces institutions salutaires, l. XIII, tit. 3, de Professoribus et Medicis; l. XXIV, tit. 9, de Studiis liberalibus urbis Romæ. Outre Godefroy, notre guide ordinaire, nous pouvons consulter Giannone (Istoria di Napoli, t. I, p. 105-111), qui a traité ce sujet intéressant avec le zèle et l'attention d'un homme de lettres qui étudie l'histoire de son pays.

3. Trois lignes d'Ammien (XXXI, 14) viennent à l'appui d'un discours entier de Themistius (VIII, p. 101-120), rempli d'adulation, de pédantisme et de lieux communs de moralité. L'éloquent M. Thomas (tome I, p. 366-396) s'est amusé à célébrer les vertus et le génie de Themistius, qui était bien digne du siècle dans lequel il a vécu.

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Valentinien assure la tolérance religieuse

C'est principalement par sa constante impartialité dans un siècle de controverses et de factions religieuses, que le caractère de Valentinien mérite des louanges. Son jugement sain n'était ni éclairé, ni corrompu par l'étude, et il écarta toujours, avec une respectueuse indifférence; les questions subtiles des débats théologiques. Le gouvernement de la terre demandait tous ses soins et satisfaisait son ambition. En se rappelant qu'il était un disciple de l'Eglise, il n'oublia jamais qu'il était le souverain du clergé. Son zèle pour le christianisme avait éclaté, sous le règne d'un apostat; il accorda à tous ses sujets le droit qu'il avait réclamé pour lui-même, et ses peuples reconnaissants purent jouir sans inquiétude d'une tolérance générale accordée par un prince violent, mais incapable de crainte et de dissimulation1. La protection des lois mettait également à l'abri du pouvoir arbitraire et des insultes du peuple; les juifs, les païens et toutes les différentes sectes comprises sous la dénomination de chrétiens. Valentinien permettait tous les cultes et ne défendait que ces pratiques secrètes et criminelles qui cachent des vices et des désordres sous le masque de la religion. L'art de la magie était poursuivi rigoureusement et puni avec sévérité; mais, par une distinction particulière, l'empereur admettait l'ancienne méthode de divination approuvée par le sénat et exercée par les aruspices de Toscane. Du consentement des hommes, les plus raisonnables d'entre les païens, il avait proscrit la licence des sacrifices nocturnes; mais il se rendit, sans la moindre difficulté, aux représentations de Praetextatus, proconsul de l'Achaïe, qui l'assura que priver les Grecs de l'inappréciable jouissance des mystères d'Eleusis, serait leur ôter toutes les joies et les consolations de la vie. La philosophie peut seule prétendre (et peut-être encore n'est-ce qu'une des vaines prétentions de la philosophie) à détruire de sa main bienfaisante les funestes principes du fanatisme, si profondément enracinés dans le coeur humain; cependant cette trêve de douze ans, soutenue par le gouvernement sage et ferme de Valentinien, adoucit les habitudes, et diminua les préjugés, des factions religieuses, en les forçant à suspendre la répétition de leurs insultes réciproques.

1. Testes sunt loges a me in exordio imperii mei datae : quibus unicuique quod animo imbibisset, colendi libera facultas tributa est. (Cod. Theod., l. IX, tit. 16, leg. 9.) Nous pouvons ajouter à cette déclaration de Valentinien les différents témoignages d'Ammien (XXX, 9), de Zozime (l. IV, p. 204), et de Sozomène (1, VI, c. 21), Baronius devait naturellement blâmer cette prudente tolérance. Ann. eccles., A. D., 370., n° 129-132; A. D. 376, n° 3, 4.

367-378

Valens professe l'arianisme et persécute les catholiques

Le protecteur de la tolérance était malheureusement trop éloigné de la scène ou la controverse exerçait ses fureurs avec le plus de violence. Dès que les chrétiens de l'Occident eurent échappé aux embûches du concile de Rimini, ils retombèrent heureux et tranquilles dans le paisible sommeil de l'orthodoxie; et les faibles restes du parti d'Arius qui existaient encore à Milan ou à Sirmium, excitaient moins de ressentiment que de mépris. Mais dans les provinces de l'Orient, depuis l'Euxin jusqu'à l'extrémité de la Thébaïde, la force et le nombre de leurs adhérents étaient plus également balancés; et cette égalité, au lieu de les porter à la paix, ne servait qu'à perpétuer les horreurs de la guerre religieuse. Les moines et les évêques soutenaient leurs arguments par des invectives, et des invectives ils passaient souvent à la violence. Athanase gouvernait toujours Alexandrie; des évêques ariens occupaient les sièges d'Antioche et de Constantinople, et chaque vacance épiscopale était l'occasion d'une émeute populaire. La réconciliation de cinquante-neuf évêques macédoniens, ou semi-ariens, avait fortifié le parti des homoousiens; mais leur secrète répugnance à confesser la divinité du Saint-Esprit, obscurcissait la gloire de ce triomphe; et la déclaration de Valens, qui, dans les premières années de son règne, avait imité la conduite impartiale de son frère, fut une victoire importante en faveur de l'arianisme. Les deux empereurs s'étaient contentés, avant leur élévation, de la qualité de catéchumènes; mais la piété de Valens lui fit désirer de recevoir le sacrement de baptême avant d'exposer sa personne aux dangers d'une guerre contre les Goths. Il s'adressa naturellement à Eudoxe1, évêque de la ville impériale; et si le prélat arien instruisit le monarque ignorant dans les principes d'une théologie hétérodoxe, c'est aux suites inévitables de ce choix erroné qu'il faut attribuer le crime ou plutôt le malheur de son disciple. Mais quelque choix qu'eut pu faire Valens, il offensait nécessairement une portion nombreuse de ses sujets, les chefs des homoousiens et des ariens étant également persuadés qu'on leur faisait une violente injure et une injustice cruelle en les empêchant de faire la loi. Après cette démarche décisive, qui fut très difficile de conserver ou la vertu ou la réputation d'impartialité. Il n'aspirait pas, comme Constance, à passer pour un profond théologien, mais, ayant reçu les dogmes d'Eudoxe avec une docilité respectueuse, il soumit aveuglement sa conscience à ses guides ecclésiastiques, et employa l'influence de son autorité à réunir les hérétiques athanasiens au corps de l'Eglise catholique. L'empereur déplora d'abord leur aveuglement, leur obstination enflamma peu à peu sa colère, et il finit par haïr des sectaires dont il était détesté. Le faible Valens se laissait toujours gouverner par ceux qui conversaient familièrement avec lui; et dans une cour despotique, l'exil ou l'emprisonnement d'un citoyen sont les faveurs les plus faciles à obtenir. Les chefs du parti homoousien en furent souvent les victimes; l'opinion publique accusa la cruauté préméditée de l'empereur et de ses ministres ariens du désastre de quatre-vingts ecclésiastiques de Constantinople, qui périrent, peut-être accidentellement, dans l'incendie du vaisseau sur lequel ils étaient embarqués. Dans toutes les contestations, les catholiques payaient pour leurs fautes et pour celles de leurs adversaires. Les candidats ariens obtenaient la préférence dans toutes les élections, et quand la majorité du peuple s'y opposait, le magistrat civil venait à leur secours et se servait, au besoin, de la force militaire. Les ennemis de saint Athanase essayèrent de verser de l'amertume sur les dernières années d'un vieillard respectable, et l'on a célébré, comme un cinquième exil, sa retraite passagère au sépulcre de son père. Mais le zèle ardent d'un peuple nombreux qui prit précipitamment les armes; intimida le préfet, et l'archevêque eut la liberté de terminer tranquillement et glorieusement sa vie, après un règne de quarante-sept ans. La mort de saint Athanase fut le signal de la persécution d'Egypte. Le ministre païen de Valens plaça, par la force, l'indigne Lucius sur le siège archiépiscopal d'Alexandrie, et acheta la faveur de la faction dominante par la persécution et par le sang des autres chrétiens. L'entière tolérance qu'on accordait au culte des juifs et des païens, amèrement déplorée par les catholiques opprimés, leur semblait ajouter encore à leurs misères et aggraver le crime du tyran impie de l'Orient.

La victoire du parti orthodoxe a flétri la mémoire de Valens du titre de persécuteur, et le caractère d'un prince dont les vices et les vertus tiraient également leur source d'un esprit faible et d'un naturel pusillanime, mérite peu qu'on cherche à l'excuser. Cependant un examen fait de bonne foi peut donner lieu de présumer que ses ministres ecclésiastiques allèrent souvent au-delà des ordres et même de l'intention de leur maître, et que les faits ont été fort exagérés par les déclamations véhémentes, et par la docile crédulité de ses antagonistes. 1° Le silence de Valentinien doit faire présumer que les actes partiels de sévérité qu'on exerça au nom et dans les provinces de son collègue se bornèrent à quelques déviations obscures et peu considérables du système de tolérance généralement établi; et le judicieux historien qui a donné des louanges à la constante impartialité du frère aîné, ne parle pas de la persécution de l'Orient, dont il aurait naturellement formé un contraste avec la tranquillité des Etats de Valentinien2. 2° Quand les rapports vagues d'un temps éloigné mériteraient une plus entière confiance, on peut juger sainement du caractère ou du moins de la conduite de Valens par sa transaction particulière avec l'éloquent Basile, archevêque de Césarée, que les trinitaires choisirent pour leur chef après la mort de saint Athanase3. L'histoire de cette négociation a été composée par les amis et les admirateurs de saint Basile; cependant, après avoir élagué les ornements de rhétorique et les miracles, on demeure tout étonné de l'indulgence inattendue du tyran arien qui admira la fermeté de l'archevêque. En employant la violence, on craignit de faire révolter toute la province de Cappadoce. L'archevêque, qui soutenait la dignité de son rang et la vérité de ses opinions avec un orgueil inflexible, conserva paisiblement sa liberté de conscience et la possession de son archevêché. L'empereur assista dévotement au service divin dans la cathédrale, et, au lieu d'une sentence de bannissement, souscrivit une donation considérable en faveur d'un hôpital que saint Basile avait fondé récemment dans les environs de Césarée4. 3° Je n'ai pas pu découvrir que Valens ait publié contre les disciples de saint Athanase de loi équivalente à celle que Théodose promulgua depuis contre les ariens; et l'édit qui excita les plus violentes clameurs ne paraît pas fort répréhensible. L'empereur avait observé qu'un grand nombre de ses sujets, autorisant leur paresse du prétexte de la dévotion, s'associaient aux moines d'Egypte; il chargea le comte de l'Orient d'aller les tirer de leur désert, et de forcer ces déserteurs de la société à renoncer à leurs possessions temporelles ou à remplir les devoirs d'hommes et de citoyens5. Les ministres de Valens paraissent avoir étendu le sens de cette loi pénale, puisqu'ils se permirent d'enrôler les moines jeunes et vigoureux dans l'armée impériale. Un détachement de trois mille hommes, composé de cavalerie et d'infanterie, marcha d'Alexandrie dans le désert voisin de Nitrie, qu'habitaient cinq mille moines. Des prêtres ariens servirent de guides aux soldats, et l'histoire rapporte qu'il fut fait un grand carnage dans les monastères qui voulurent résister aux ordres de leur souverain6.

1. Eudoxe était d'un caractère doux et timide. Il devait être fort vieux lorsqu'il baptisa Valens (A. D. 367), puisqu'il avait fait sa théologie cinquante-cinq ans avant, sous Lucien, pieux et savant martyr. Philostorgius, l. II, c. 14-16 ; l. IV, c. 4; Godefroy, p. 82-206 ; Tillemont, Mém. eccles., t. V, p. 474-480, etc.

2. Cette réflexion est si forte et si claire, qu'Orose (l. VII, c. 32, 33) retarde la persécution jusqu'après la mort de Valentinien. D'un autre côté, Socrate suppose (l. III, c. 32) qu'elle fut apaisée par un discours philosophique que Themistius prononça dans l'année 374 (Orat. XII, p. 154, en latin seulement). Toutes ces contradictions affaiblissent les preuves, et réduisent la durée de la persécution de Valens.

3. Lillemont a extrait (Mem. eccles., t. VIII, p. 153-167) les circonstances les plus authentiques des panégyriques des deux Grégoire, le frère et l'ami de saint Basile. Les lettres de saint Basile lui-même ne présentent pas le tableau d'une persécution violente : Dupin, Biblioth. ecclés., t. II, p. 155-180.

4. Cette noble et charitable fondation qui formait presque une seconde ville, surpassait, sinon en grandeur, du moins en mérite, les vaines pyramides et les murs de Babylone; elle fut destinée particulièrement à servir d'hospice aux lépreux. Saint Grégoire de Nazianze, Orat. 20, p. 439.

5. Code de Théod., l. XII, tit. I, leg. 63. Godefroy (t. IV, p. 409-413) fait en même temps le métier de commentateur et celui d'avocat. Tillemont (Mem. ecclés., t. VIII, p. 808) suppose une seconde loi, afin d'excuser ses amis orthodoxes qui avaient défiguré l'édit de Valens et supprimé la liberté du choix.

6. Socrate, l. IV, p. 24, 25 ; Orose, l. VII, c. 33; saint Jérôme, in Chron., p. 189; et tome II, p. 212. Les moines d'Egypte opérèrent un grand nombre de miracles, qui démontrent la sincérité de leur foi. Cela est vrai, dit Jortin dans ses Remarques; mais quelle preuve avons-nous de la vérité de ces miracles ?

Valentinien réprime le clergé

L'empereur Valentinien donna le premier exemple des règlements sévères au moyen desquels la sagesse des législateurs modernes a mis des bornes à l'opulence et à l'avarice du clergé. On lut publiquement dans les églises de la ville un édit adressé à Damase, évêque de Rome1, par lequel le monarque recommandait aux moines et aux ecclésiastiques de ne pas fréquenter la demeure des veuves et des vierges, et chargeait les magistrats civils de la punition de leur désobéissance. Il ne fût plus permis au directeur de recevoir aucun don, legs ou héritage de sa fille spirituelle. Tout testament contraire à cet édit était déclaré nul; on confisquait la donation illégale au profit du trésor. Un règlement postérieur semble comprendre les religieuses et les évêques; toute personne attachée à l'ordre ecclésiastique devint inhabile à recevoir des dons testamentaires et fut bornée aux droits d'une succession légitime. Comme chargé de maintenir, parmi ses sujets le bonheur et les vertus domestiques, Valentinien crut devoir appliquer ce remède sévère au désordre qui commençait à se faire sentir. Dans la capitale de l'empire les filles des familles nobles et opulentes héritaient d'une propriété considérable et indépendante. Un grand nombre de ces dévotes prosélytes avaient embrassé la doctrine chrétienne, non pas avec la conviction tranquille du discernement mais avec la chaleur d'une passion, et peut-être avec la vivacité de la mode. Elles sacrifiaient les plaisirs du luxe et de la parure, et le désir de passer pour chastes les faisait renoncer aux douceurs de la vie conjugale. Elles choisissaient quelque ecclésiastique d'une sainteté réelle ou apparente pour diriger leur conscience timorée et amuser la tendre inquiétude d'un coeur désoeuvré; et la confiance illimitée qu'elles accordaient trop légèrement, les exposait à l'abus qu'en faisaient trop souvent des enthousiastes ou des hypocrites qui accouraient, de l'extrémité de l'Orient pour jouir, sur un théâtre plus brillant, des privilèges de la profession monastique. En renonçant aux plaisirs du monde, ils en obtenaient insensiblement les plus précieux avantages : le vif attachement, peut-être d'une femme jeune et belle, l'abondance recherchée d'une maison opulente, et l'hommage respectueux des esclaves, des affranchis et des clients d'une famille de sénateurs. Les dames romaines dissipaient insensiblement leurs immenses fortunes en aumônes inconsidérées, en pélèrinages dispendieux; et le moine qui s'assurait, dans le testament de sa fille spirituelle, une partie et quelquefois la totalité de sa fortune, osait encore déclarer, avec la fausse douceur de l'hypocrisie, qu'il n'était que l'instrument de la charité et l'intendant des pauvres. Le métier2 lucratif et honteux que les ecclésiastiques exerçaient pour dépouiller les héritiers naturels, enflamma l'indignation même d'un siècle superstitieux. Même des plus respectables pères de l'Eglise latine avouèrent que l'ignominieux édit de Valentinien était juste et nécessaire, et que les prêtres chrétiens avaient mérité de perdre un privilège conservé aux comédiens et aux prêtres des idoles. Mais la sagesse et l'autorité du législateur remportent rarement la victoire sur la vigilance adresse de l'intérêt personnel, et saint Jérôme et saint Ambroise pouvaient acquiescer patiemment à l'équité d'une loi ou impuissante ou salutaire. Si les ecclésiastiques se trouvaient arrêtés dans la poursuite de leurs avantages particuliers, il était probable que leur louable industrie se tournerait alors à augmenter le patrimoine de l'Eglise, et à cacher ainsi leur avidité sous le manteau du patriotisme et de la piété.

1. Code Théodosien, l. XVI, tit. 2, leg. 20. Godefroy (t. IV, p. 49) rassemble impartialement à l'exemple de Baronius, tout ce que les pères ont dit au sujet de cette loi importante, dont l'esprit a été ranimé longtemps après par l'empereur Frédéric II, Edouard Ier, roi d'Angleterre, et d'autres princes chrétiens qui ont régné depuis le douzième siècle.

2. Les expressions sont faibles et très modérées, en comparaison des violentes invectives de saint Jérôme (t. I, p. 13, 45, 144, etc.). On lui reproche les fautes qu'il avait reprochées lui-même aux moines ses confrères, et le sceleratus, le versipellis fut accusé publiquement d'être l'amant de la veuve Paule, autrement sainte Paule (t. II, p. 363) : il était, à la vérité, tendrement aimé de la mère et de la fille; mais il affirme qu'il n'a jamais fait servir son influence à satisfaire aucun intérêt personnel ou aucun désir sensuel.

366-384

Damase, évêque de Rome

Damase
Damase

Damase, évêque de Rome, ayant été forcé de publier la loi par laquelle Valentinien châtiait l'avidité du clergé, eut l'adresse ou le bonheur d'attirer dans son parti le savant et zélé saint Jérôme, dont la reconnaissance a célébré le mérite et le caractère très suspect du prélat romain. Mais les vices fastueux de l'Eglise de Rome, au temps de Valentinien et de Damase, sont détaillés d'une manière curieuse par Ammien, dont les observations impartiales se trouvent fortement exprimées dans le passage suivant : Le préfet Juventius faisait jouir ses provinces de l'abondance et de la paix; mais la tranquillité de son gouvernement fut bientôt troublée par la sédition sanglante d'une multitude égarée. L'ardeur avec laquelle Damase et Ursin se disputaient le siège épiscopal surpassait la mesure ordinaire de l'ambition humaine; ils s'attaquaient avec la fureur attachée aux partis, et ne se soutenaient qu'au prix du sang et de la vie de leurs adhérents. Le préfet, ne pouvant ni réprimer, ni apaiser le tumulte, fut contraint, par la force de se réfugier dans les faubourgs. Après un combat opiniâtre, la faction de Damase obtint une victoire complète. On trouva le lendemain cent trente-sept corps morts1 dans la basilique de Sicinius2, où les chrétiens tenaient leurs assemblées religieuses, et la fermentation des esprits tarda longtemps à se calmer : Quand je considère l'éclat de la capitale, je ne suis point surpris qu'une acquisition si précieuse enflamme le désir des hommes ambitieux, et produise les débats les plus violents et les plus opiniâtres : le candidat qui réussit est sûr d'être enrichi par la libéralité des matrones; il sait qu'après avoir orné sa personne d'une parure élégante; il pourra parcourir les rues de Rome dans son char, et que la table des empereurs n'égalera pas en délicatesse et en profusion ce que prodiguera sur la sienne le goût et la magnificence d'un pontife romain3. Combien ces pontifes par des moyens plus raisonnables, ne s'assureraient-ils pas un bonheur plus vrai, ajoute l'honnête païen, si, au lieu d'alléguer la grandeur de la ville pour excuse de leurs moeurs ils imitaient la vie exemplaire de quelques évêques des provinces, dont la tempérance et la sobriété, l'humble extérieur et les regards baissés, rendent les vertus pures et modestes agréables aux regards de la Divinité et, de ses véritables adorateurs ! Le schisme d'Ursin et de Damase fut éteint par l'exil du premier, et la sagesse du préfet Praetextatus rétablit la tranquillité4. Prætextatus était un philosophe païen, plein d'érudition, de goût et de politesse. Ce fut un reproche caché sous la forme d'une plaisanterie, que la promesse qu'il fit à Damase de se faire chrétien sur-le-champ si on voulait lui donner l'évêché de Rome. Ce tableau de l'opulence et du luxe des papes, dans le quatrième siècle, est d'autant plus digne d'attention, qu'il représente le degré intermédiaire entre l'humble pauvreté du pêcheur apostolique et la puissance royale d'un prince temporel dont les Etats s'étendent depuis les confins de Naples jusqu'aux rives du Pô.

1. Saint Jérôme lui-même est forcé d'avouer, crudelissimae interfectiones diversi sexus perpetratae (in Chron., p. 186). Mais l'original d'un libellé, ou une requête de deux prêtres du parti adverse a échappé, on ne sait comment, à la proscription. Ils assurent que les portes de la basilique furent brûlées, et que la voûte fut découverte; que Damase fit son entrée à la tête de son clergé, des fossoyeurs, des conducteurs de chars et d'un nombre de gladiateurs qu'il avait loués; qu'aucun de son parti ne perdit la vie, et qu'on trouva cent soixante corps morts. Le père Sirmond a publié cette requête dans le premier volume de ses ouvrages.

2. La basilique de Sicinius où Liberius est probablement l'église de Sainte-Marie majeure, sur le mont Esquilin. Baronius, A. D. 367, n° 3; et Donat, Roma antiqua et nova, l. IV, c. 3, p. 462.

3. Saint Grégoire de Nazianze (Orat. 32, p. 526) peint le luxe et l'orgueil des prélats des villes impériales, leurs chars dorés, leurs chevaux fougueux et leur suite nombreuse, etc. La foule s'écartait devant eux comme elle l'aurait pu faire devant des bêtes féroces.

4. Ammien, qui fait un tableau brillant de sa préfecture, l'appelle praeclarae indoli gravitatisque senator (XXII, 7, et Valois, ad loc.). Une inscription curieuse (Gruter MCII, n° 2) relate sur deux colonnes les dignités religieuses et civiles dont il fut successivement revêtu. Sur l'une on trouve qu'il fut grand-prêtre du Soleil et de Vesta, augure, quindécemvir, hiérophanie, etc., etc. Sur l'autre sont les titres : 1° de questeur candidat, probablement titulaire; 2° préteur; 3° correcteur de la Toscane et de l'Ombrie; 4° consulaire de Lusitanie, 5° proconsul d'Achaïe; 6° préfet de Rome; 7° préfet du prétoire d'Italie; 8° de l'Illyrie; 9° consul élu; mais il mourut avant le commencement de l'année 385. Voyez Tillemont, Hist. des Emper., t. V, p. 241-736.

364-378

Guerres étrangères

Lorsque le suffrage des généraux et de l'armée avait conféré le sceptre de l'empire à Valentinien, ils avaient eu pour motif de ce choix judicieux sa réputation à la guerre, sa science militaire, son expérience et son attachement sévère pour les formes et pour l'esprit de l'ancienne discipline. La situation des affaires publiques justifiait la demande que les troupes firent d'un second empereur. Valentinien sentait lui-même que l'homme le plus habile et le plus actif ne pouvait suffire à défendre des invasions des frontières si éloignées les unes des autres. Aussitôt que la mort de Julien eut délivré les Barbares : de la terreur de son nom les plus brillantes espérances de pillage et de conquête soulevèrent contre l'empire les nations de l'Orient, du Nord et du Midi. Leurs incursions, souvent fâcheuses, étaient quelquefois formidables; mais durant les douze années du règne de Valentinien, sa vigilante fermeté défendit ses propres Etats, et l'influence de son génie semble diriger la conduite du faible Valens. Peut-être la méthode chronologique ferait-elle ressortir plus vivement les embarras pressants de chacun des deux empereurs. Un tableau séparé des cinq grands théâtres de la guerre, 1° l'Allemagne, 2° la Bretagne ou Angleterre, 3° l'Afrique, 4° l'Orient, et 5° le Danube, donnera une idée plus juste de l'état militaire de l'empire sous les règnes de Valens et de Valentinien.

365-366

Allemagne. Les Allemands envahissent la Gaule

Ursace, grand maître des offices, avait offensé les ambassadeurs des Allemands par une conduite dure et hautaine, et en diminuant, par une économie mal placée, la valeur et la quantité des présents qu'ils se croyaient autorisés à réclamer, soit à titre d'usage ou de convention, à l'avènement d'un nouvel empereur. Ils ne dissimulèrent pas leur profond ressentiment d'une insulte qu'ils regardaient comme nationale, et le communiquèrent à leurs compatriotes. Le soupçon du mépris enflamma l'âme irascible des chefs et la jeunesse guerrière courut aux armes.

(janvier 366)
Avant que Valentinien eut pu traverser les Alpes, les villages de la Gaule étaient en feu; et les Allemands avaient mis les captifs et les dépouilles en sûreté dans leurs forêts, avant que le général Dagalaiphus pût parvenir à les joindre. Au commencement de l'année suivante, les forces militaires de toute la nation s'assemblèrent en colonnes profondes et solides, et forcèrent le passage du Rhin pendant le froid rigoureux d'un hiver des pays septentrionaux. Deux comtes romains furent défaits et mortellement blessés; et l'étendard des Hérules et des Bataves resta entre les mains des Allemands, qui, avec des menaces et des cris d'insulte, en firent un trophée de leur victoire. On reprit l'étendard, mais les Bataves, aux yeux de leur juge sévère, n'avaient pas encore réparé la honte de leur fuite. Valentinien, était persuadé que ses soldats, avant de parvenir à mépriser leurs ennemis, devaient apprendre à redouter leur commandant. Il fit assembler solennellement ses troupes, et les Bataves se virent avec effroi environnés de toute l'armée impériale. L'empereur monta sur son tribunal, et, dédaignant de punir des lâches par la mort, il imprima une tâche d'ignominie indélébile sur les officiers dont l'inconduite et la pusillanimité avaient été la première cause de cette défaite honteuse. On dégrada les Bataves de leur rang, on leur ôta leurs armes, et ils furent condamnés à être vendus comme esclaves au dernier enchérisseur. A cette épouvantable sentence, les coupables se prosternèrent, tâchèrent de fléchir l'indignation de leur souverain, et promirent, si on daignait leur accorder encore une épreuve, de se montrer dignes du nom de Romains et de ses soldats. Valentinien feignit d'y consentir avec répugnance; les Bataves reprirent leurs armes et en même temps l'inébranlable résolution de laver leur honte dans le sang des Allemands. Dagalaiphus refusa de commander en chef; et cet habile officier, qui avait représenté, peut-être avec trop de prudence, la difficulté de l'entreprise, eut, avant la fin de la campagne, la mortification de voir surmonter, toutes ces difficultés par son rival Jovin, dans une victoire décisive qu'il remporta sur les forces dispersées des Barbares.

(leur défaite)
A la tête d'une armée bien disciplinée, composée d'infanterie, de cavalerie et de troupes légères, Jovin avança rapidement, mais avec précaution, sur Scarponna, dans le territoire de Metz, où il surprit une forte division des Allemands avant qu'ils eussent le temps de courir aux armes, et anima ses soldats par l'espoir de vaincre sans peine et sans danger. Une autre division, ou plutôt une autre armée, après avoir inutilement et cruellement dévasté tous les pays d'alentour, se reposait sur les bords ombragés de la Moselle, Jovin, qui avait observé le terrain avec le coup d'oeil d'un général, s'avança en silence, à travers une vallée profonde et couverte de bois, jusqu'à ce qu'il pût distinctement s'assurer par ses propres yeux de l'indolente sécurité des Germains. Les uns baignaient leurs grands corps dans la rivière, d'autres peignaient leurs longs cheveux blonds, ou avalaient de copieuses rasades de vins rares et délicieux. Tout à coup la trompette romaine se fit entendre, et des légions s'élancèrent dans leur camp. La surprise produisit un désordre, le désordre fut suivi de la déroute et de l'épouvante, et cette multitude confuse des plus braves guerriers tomba sans défense sous les épées et les traits des soldats romains et des auxiliaires. Ceux qui prirent la fuite se réfugièrent à la troisième et principale armée, dans les plaines Catalauniennes près la ville de Châlons en Champagne : on fit précipitamment rentrer les détachements dispersés, et les chefs des Barbares, alarmés et avertis par le désastre de leurs compagnons, se préparèrent à combattre, dans une bataille générale et décisive, les forces victorieuses du lieutenant de Valentinien. Ce combat sanglant et opiniâtre se soutint, durant toute une journée d'été, avec une valeur égale et des succès alternatifs. Les Romains vainqueurs à la fin, perdirent environ douze cents hommes. Les Allemands laissèrent six mille morts sur le champ de bataille, et quatre mille furent blessés. Le brave Jovin après avoir chassé jusque sur les bords du Rhin les restes de leur armée en déroute, revint à Paris jouir des applaudissements de son souverain, et recevoir la dignité de consul pour l'année suivante. Les Romains déshonorèrent leur triomphe par le traitement indigne qu'ils firent essuyer à un roi captif. Ils le pendirent à un gibet, à l'insu de leur général indigné lorsqu'il apprit cette barbarie. Cette action honteuse, dont on pouvait accuser la fureur du soldat, fut suivie du meurtre prémédité de Withicab; le fils de Vadomair, prince allemand, d'une constitution faible et valétudinaire, mais d'une valeur ardente et redoutable. Un assassin domestique commit ce crime à l'instigation des Romains; cet oubli des lois de la justice et de l'humanité découvrait les craintes secrètes que leur inspirait la faiblesse d'un empire sur son déclin. Les conseils publiés n'adoptent guère le secours du poignard, tant qu'ils peuvent se reposer sur la puissance de l'épée.

368

Valentinien passe le Rhin et le fortifie

Pont romain de Trèves
Pont romain de Trèves

Au moment où les Allemands paraissaient les plus humiliés de leurs derniers revers, l'orgueil de Valentinien reçut une mortification dans la surprise de Mogontiacum ou Mayence, la principale ville de la Haute-Allemagne. Au moment où les chrétiens, sans défiance, célébraient une de leurs fêtes, Rando, l'un des chefs allemands, guerrier habile et hardi, qui avait longtemps médité son entreprise, passa subitement le Rhin, entra dans la ville dépourvue de tout moyen de défense, et emmena une multitude d'esclaves des deux sexes. Valentinien résolut de tirer une vengeance sanglante de tout le corps de la nation. Le comte Sébastien reçut ordre d'entrer dans le pays avec les bandes d'Italie et d'Illyrie, probablement du côté de la Rhétie. L'empereur accompagné par son fils Gratien, passa le Rhin à la tête d'une puissante armée, dont les deux ailes étaient soutenues par Jovin et par Sévère, maîtres généraux de la cavalerie et de l'infanterie de l'Occident. Dans l'impuissance de s'opposer à la destruction de leurs villages; les Allemands campèrent sur la cime d'une montagne presque inaccessible dans le duché de Wurtemberb, et attendirent courageusement l'attaque des Romains. L'intrépide curiosité avec laquelle Valentinien persistait à découvrir quelque sentier sans défense, pour y faire monter ses soldats, pensa lui coûter la vie. Une troupe de Barbares sortit précipitamment de son embuscade, et l'empereur, obligé de fuir de toute la vitesse de son cheval dans une descente raide et glissante, laissa derrière lui celui qui portait son armure et son casque enrichi d'or et de pierres précieuses. Au signal de l'assaut, les Romains environnèrent la montagne de Solicinium, et montèrent de trois côtés. Chaque pas qu'ils parvenaient à gagner augmentait leur ardeur et abattait le courage de leurs ennemis. Lorsque toutes leurs forces occupèrent le plateau, leur impétuosité précipita les Barbares vers le bas de la montagne, du côté du Nord, où le comte Sébastien était posté pour couper leur retraite. Après cette brillante victoire, Valentinien retourna dans ses quartiers d'hiver à Trèves, où il permit à la joie publique de se manifester par la magnifique représentation des jeux triomphaux1. Mais le sage monarque, au lieu d'entreprendre la conquête de l'Allemagne, réserva toute son attention pour l'importante et difficile défense des frontières de la Gaule, contre un ennemi dont les forces étaient sans cesse recrutées par une foule d'intrépides volontaires qui accouraient sans cesse des tribus les plus reculées vers le Nord2. Depuis les sources du Rhin jusqu'au détroit de l'Océan, l'empereur fit construire, sur les bords de ce fleuve, une chaîne de forts et de tours : habile dans les arts mécaniques, il inventa de nouvelles fortifications et de nouvelles armes. De nombreuses levées de Romains et de jeunes Barbares furent sévèrement disciplinées, et soigneusement instruites dans tous les exercices militaires. Malgré l'opposition des Barbares, dont quelques-uns se permirent seulement de modestes représentations, et quelques autres, de violentes attaques, Valentinien acheva la barrière du Rhin, qui assura la tranquillité de la Gaule durant les neuf dernières années de son règne3.

1. Ammien raconte l'expédition de Valentinien (XXVII, 10), et Ausone la célèbre (Mosell., 421, etc.). Il suppose ridiculement que les Romains ne connaissaient pas les sources du Danube.

2. Immanis enim natio, jam inde ab incunabulis primis varietate casuum imminuta; ita saepius adolescit, ut fuisse longis soeculis aestimetur intacta. Ammien, XXVIII, 5. Le comte du Buat (Hist. des peuples de l'Europe, t. VI, p. 370) attribue la population des Allemands à la facilité avec laquelle ils adoptaient des étrangers (*).
(*) Cette explication, dit M. Malthus, ne fait que reculer la difficulté. Elle place la terre sur une tortue, sans nous apprendre sur quoi la tortue repose. Nous pouvons toujours demander quel était cet intarissable réservoir du Nord, d'où sortait sans cesse un torrent d'intrépides guerriers ? On ne peut pas admettre la solution que Montesquieu a donnée de ce problème (voyez Grandeur et Décadence des Romains, c. 16). La difficulté disparaîtra, si nous appliquons aux nations de l'ancienne Germanie un fait bien observé en Amérique, et généralement connu : si nous supposons que, lorsque la guerre et la famine n'y mettaient pas d'obstacles, leur nombre croissait au point de doubler en vingt-cinq ou trente ans. La convenance et même la nécessité de cette application résultent du tableau des moeurs des Germains, tracé par la main de Tacite (voyez Tacite de Mor. German., c. 16, 18, 19, 20).... Des moeurs si favorables à la population, jointes à cet esprit d'entreprise et d'émigration, si propre à écarter la crainte du besoin, présentent l'image d'une société douée d'un principe d'accroissement irrésistible. Elles nous montrent l'intarissable source de ces armées et de ces colonies dont l'empire romain eut à soutenir le choc, et sous lesquelles il succomba. Il n'est pas probable qu'en aucun temps la population de la Germanie ait subi de suite deux périodes de doublement, ou même une seule en vingt-cinq années. Les guerres perpétuelles de ces peuples, l'état peu avancé de leur agriculture, surtout l'étrange coutume adoptée par plusieurs tribus, de s'entourer de déserts, s'opposaient absolument à un tel accroissement. Sans doute à aucune époque le pays ne fut bien peuplé, quoique souvent il fût surchargé d'un excès de population..... Mais, au lieu de s'appliquer à éclaircir leurs forêts, à dessécher leurs marais, à rendre leur sol capable de suffire à une population croissante, il était plus conforme à leurs habitudes martiales et à leur humeur impatiente d'aller en d'autres climats chercher des vivres, du pillage et de la gloire. Essai sur le principe de population, t. I, p. 145 et suiv.

3. Ammien, XXVIII, 2; Zozime, l. IV, p. 214, Victor le Jeune parle de l'intelligence que l'empereur Valentinien avait pour la mécanique. Nova arma meditari; fingere terra seu limo simulacra.

371

Les Bourguignons

L'empereur, qui avait adopté les sages maximes de Dioclétien, s'appliquait à fomenter et à renouveler les discordes intestines qui animaient les unes contre les autres les différentes peuplades de la Germanie. Au milieu du quatrième siècle; les Bourguignons, peuple errant, nombreux, et descendant des Vandales, occupaient sur les deux rives de l'Elbe les contrées. Peut-être de la Lusace et de la Thuringe. Leur nom obscur devint insensiblement celui d'un puissant royaume, et est enfin demeuré à une province florissante. Le contraste du gouvernement civil et de la constitution religieuse, est la particularité la plus remarquable dans les usages des anciens Bourguignons. Leur roi ou général était connu sous la dénomination d'Hendinos, et leur grand-prêtre portait le nom de Sinistus. La personne du grand-prêtre était sacrée, et sa dignité perpétuelle; mais le roi n'exerçait qu'une autorité très précaire. Si le malheur des événements de la guerre semblait accuser le roi, d'un défaut de courage ou de conduite, il était sur-le-champ déposé. L'injustice de ses sujets allait jusqu'à le rendre responsable de la fertilité de la terre et de la régularité des saisons, qui semblent plutôt appartenir au département sacerdotal. Les Allemands et les Bourguignons avaient ces contestations fréquentes sur la possession de quelques marais salants1 : les derniers se laissèrent facilement tenter par les sollicitations secrètes et par les offres libérales de l'empereur. L'origine fabuleuse qui les faisait descendre des soldats romains, employés à la garde des forteresses de Drusus, fut adoptée de part et d'autre avec une crédulité d'autant plus docile, que cette opinion favorisait leur intérêt mutuel2. Une armée de quatre-vingt mille Bourguignons ne tarda pas à paraître sur les bords du Rhin, et réclama impatiemment le secours et les subsides promis par Valentinien; mais l'empereur prétexta des excuses et des délais jusqu'au moment où, après une attente infructueuse, ils furent contraints de se retirer. Les forteresses et les garnisons du Rhin mirent les frontières de la Gaule à l'abri de leur juste ressentiment, et le massacre qu'ils firent de leurs prisonniers servit du moins à envenimer encore la haine héréditaire des Bourguignons et des Allemands. Peut-être l'inconstance qu'on remarque ici dans la conduite d'un prince aussi sage que Valentinien, s'explique-t-elle par quelque changement survenu dans les circonstances. Son dessein avait été probablement d'intimider les Allemands, et non pas de les écraser puisque la destruction de l'une ou de l'autre de ces deux nations aurait détruit la balance qu'il voulait conserver, en les contenant l'une par l'autre. L'un des princes allemands, Macrianus, qui, avec un nom romain, avait acquis les talents militaires et ceux du gouvernement, avait mérité sa haine et son estime. L'empereur lui-même, à la tête d'un corps de troupes lestes et légèrement armées, daigna, pour le poursuivre, passer le Rhin, et s'avancer jusqu'à cinquante milles dans le pays; il se serait inévitablement saisi de Macrianus, si l'impatience des soldats n'avait rompu ses sages mesures. Ce prince allemand fut admis depuis à l'honneur d'une conférence particulière avec l'empereur, et les faveurs qu'il en reçut, en firent jusqu'à sa mort un fidèle et sincère allié des Romains.

1. Salinarum finiumque causa, Alemannis saepe jurgabant. (Ammien, XXVIII, 5.) Ils se disputaient peut-être la possession de la Sala, rivière qui produisait le sel, et qui avait fait le sujet d'une ancienne contestation. Tacite, Ann., XIII, 57 ; et Lipse, ad loc.

2. Jam inde remporibus priscis, sobolem se esse romanana Burgundii sciunt : et la tradition vague prit peu à peu une forme plus régulière (Orose, l. VII, c. 32). Elle est détruite par l'autorité irrécusable de Pline, qui servit dans la Germanie, et composa l'histoire de Drusus (Plin. secund., epist. 3, 5) moins de soixante ans après la mort de ce héros. Germanorum genera quinque Vindili, quorum pars Burgundiones, etc. Hist. nat., IV, 28.

364-378

Les Saxons

Les fortifications de Valentinien défendaient l'intérieur du continent; mais les côtes maritimes de la Gaule et de la Grande-Bretagne étaient toujours exposées aux ravages des Saxons. Ce nom célèbre a échappé à l'attention de Tacite; et, dans les cartes de Ptolémée, cette nation n'occupe que le col resserré de la péninsule cimbrique, et les trois petites îles vers l'embouchure de l'Elbe1. Ce territoire étroit, aujourd'hui le duché de Schleswig, ou peut-être de Holstein, n'aurait pas pu fournir les inépuisables essaims de Saxons qui régnèrent sur l'Océan, remplirent la Grande-Bretagne de leur langage, de leurs lois et de leurs colonies, et défendirent si longtemps la liberté du Nord contre les armées de Charlemagne. On aperçoit aisément la solution de cette difficulté dans la ressemblance des moeurs et de la constitution incertaine des tribus de l'Allemagne, qui se trouvaient confondues ensemble par les moindres événements de guerre ou d'alliance. La position des véritables Saxons les encouragea à embrasser les professions périlleuses de pêcheurs et de pirates; et le succès de leurs premières entreprises excita naturellement l'émulation des plus braves de leurs compatriotes, qui se déplaisaient dans la triste solitude des montagnes et des forêts. Chaque marée pouvait descendre sur l'Elbe des flottes de canots remplis d'intrépides guerriers, avides de contempler le vaste Océan, et de prendre part aux richesses et aux jouissances d'un monde qui leur était inconnu. Il parait probable cependant que les nations qui habitaient le long des côtés de la mer Baltique, fournissaient aux Saxons la plus grande partie de leurs auxiliaires. Elles possédaient des armes et des vaisseaux, l'art de la navigation et l'expérience des combats maritimes; mais la difficulté de passer le Sund, les colonnes d'Hercule du septentrion2, où la mer est fermée par les glaces durant plusieurs mois de l'année, retenait leur courage et leur activité dans les limites d'un lac très spacieux. Le bruit des armements qui étaient sortis avec succès de l'embouchure de l'Elbe, les enhardit bientôt à traverser le petit isthme de Schleswig, et à lancer leurs vaisseaux dans la grande mer. Les différentes troupes de pirates et d'aventuriers qui combattaient sous les mêmes drapeaux, s'unirent insensiblement en une société permanente, d'abord de brigandage, et ensuite de gouvernement. Cette confédération militaire, unie de plus en plus par les doux liens du mariage et de la parenté, se forma insensiblement en corps de nation; et les tribus voisines qui sollicitaient leur alliance, reçurent le nom et les lois des Saxons, si le fait n'était pas appuyé sur des témoignages incontestables, on nous soupçonnerait de vouloir tromper la crédulité de nos lecteurs, en donnant la description des vaisseaux sur lesquels les pirates saxons se jouaient hardiment au milieu des vagues de la mer d'Allemagne, de la Manche et de la baie de Biscaye. La quille de leurs grands bateaux à fond plat était construite de bois léger; mais les bords et tous les ouvrages supérieurs étaient composés de claies recouvertes de peaux épaisses3. Ils devaient sans doute succomber souvent au danger du naufrage qui les menaçait sans cesse, durant le cours de leurs longues et lentes navigations, et les annales maritimes des Saxons devaient se remplir du récit des pertes annuelles qu'ils éprouvaient sur les côtes de la Gaule et de la Bretagne; mais ces pirates intrépides bravaient également les périls de la mer et ceux qui les attendaient sur le rivage. L'habitude des entreprises éclaira leur intelligence; les derniers de leurs matelots savaient manier une rame, hisser une voile et conduire un vaisseau, et les Saxons se réjouissaient à l'approche d'une tempête qui cachait leur expédition et dispersait les flottes de leurs ennemis4. Quand ils eurent acquis une connaissance exacte des provinces maritimes de l'Occident, ils étendirent la scène de leurs brigandages, et les pays les plus enfoncés dans les terres ne durent plus se croire en sûreté contre leurs invasions. Leurs bateaux tiraient si peu d'eau, qu'ils avançaient aisément à quatre-vingts et à cent milles dans les grandes rivières : ils étaient si légers, qu'on les transportait sur des chariots, d'une rivière à une autre et les pirates qui entraient par l'embouchure de la Seine ou du Rhin, pouvaient descendre sur le cours rapide du Rhône jusque dans la mer Méditerranée. Sous le règne de Valentinien, les Saxons ravagèrent les provinces maritimes de la Gaule. Un comte militaire fût chargé de la défense de la côte septentrionale ou limite de l'Armorique, et cet officier, soit que ses forces ou ses talents se trouvassent au-dessous des difficultés de cette mission fut bientôt obligé d'implorer le secours de Sévère, maître général de l'infanterie. Les Saxons, environnés et vaincus par le nombre, furent obligés de rendre tout leur butin, et de fournir un corps de leur plus belle jeunesse pour servir dans les armées impériales. Ils demandaient seulement qu'à ces conditions, on leur permît de se retirer honorablement et en sûreté. Le général romain accéda d'autant plus facilement à cette demande, qu'il méditait une trahison cruelle, et bien imprudente tant qu'il existerait un seul Saxon capable de venger par les armes le sort de ses compatriotes. L'impétuosité de l'infanterie, qu'on avait secrètement postée dans une vallée profonde, trahit l'embuscade, et les Romains auraient peut-être été victimes de leur propre perfidie, si un corps nombreux de cuirassiers, alarmé par le bruit du combat, ne fût pas venu précipitamment les tirer du péril; et triompher, par la supériorité du nombre, de l'opiniâtre valeur des Saxons. Le glaive des vainqueurs épargna quelques prisonniers destinés à périr dans l'amphithéâtre; et l'orateur Symmaque se plaint de ce que vingt-neuf de ces Barbares que le désespoir porta à s'étrangler de leurs propres mains, ont ainsi diminué les amusements du public. Cependant ces mêmes habitants de Rome, remplis d'humanité et de philosophie, n'apprenaient qu'avec horreur que les Saxons sacrifiaient à leurs dieux la dixième partie de leurs prisonniers, et qu'ils tiraient au sort les victimes de ce barbare sacrifice5.

1. Ptolémée place les restes des Cimbres à l'extrémité septentrionale de la péninsule (le promontoire cimbrique de Pline, IV, 27). Il remplit l'intervalle qui séparait les Cimbres des Saxons, des six tribus obscures qui s'étaient réunies, dès le sixième siècle, sous la dénomination commune de Danois. Voyez Cluvier, German. antiq., l. III, c. 21, 22, 23.

2. La flotte de Drusus n'avait pu réussir à passer ou même à approcher le détroit du Sund, appelé, d'après la ressemblance, les colonnes d'Hercule, et cette entreprise navale fut abandonnée sans retour. (Tacite, de Moribus German., c. 34.). La connaissance que les Romains acquirent des nations de la mer Baltique (c. 44, 45) fut due aux voyages qu'ils firent par terre pour chercher de l'ambre.

3. Quin et Aremoricus piratam Saxona tractus,
Sperabat ; cui pelle salum subare, Britannum
Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo.
SIDON., in Panegyr. Avit., 369.
Le génie de César ne dédaigna pas d'imiter pour un usage particulier ces vaisseaux grossiers, mais légers, dont se servaient aussi les habitants de la Bretagne. (Comment. de Bell. civil., I, 51; et Guichardt, Nouveaux Mémoires militaires, t. II, p. 41, 42.) Les vaisseaux bretons étonneraient aujourd'hui le génie de César.

4. Les meilleurs récits originaux, relativement aux pirates saxons, se trouvent dans Sidonius Apollinaris (l. VIII, epit. 6, p. 223, edit. de Sirmond); et le meilleur commentaire est celui de l'abbé Dubos (Hist. critique de la monarchie française, etc., tome I, l. I, c. 16, p. 148-155; voyez aussi p. 77, 78).

5. Symmaque (l. II, épit. 46) ose encore prononcer les noms sacrés de Socrate et de la philosophie. Sidonius, évêque de Clermont, pouvait condamner (l. VIII, épit. 6) avec moins d'inconséquence les sacrifices humains des Saxons.

343

Grande Bretagne : les Pictes et les Ecossais

les Pictes
Picte dans un livre d'histoire britannique
au XIXe siècle

La lumière des sciences et de la philosophie a fait oublier peu à peu les colonies fabuleuses des Egyptiens et des Troyens, des Scandinaves et des Espagnols1. Notre siècle se contente de cette idée simple et raisonnable que les îles de la Grande-Bretagne et de l'Irlande ont été successivement peuplées par les habitants de la Gaule. Depuis les côtes du Kent jusqu'à l'extrémité du Caithness et de l'Ulster, on aperçoit distinctement les traces de l'origine celtique dans le langage, dans les moeurs et dans la religion des habitants. Le caractère particulier de quelques tribus de Bretons peut s'attribuer naturellement à l'influence des causes locales et accidentelles2. Les romains réduisirent leur province à un état de servitude policée et paisible. La Calédonie conserva seule les droits de sa liberté sauvage. Dès le règne de Constantin, les deux grandes tribus des Pictes et des Ecossais partagèrent entre elles cette contrée septentrionale3. Leur destinée a été très différente. Les victorieux Ecossais ont anéanti par leurs succès la puissance, et presque jusqu'à la mémoire de leurs rivaux; et, après avoir maintenu durant plusieurs siècles la dignité d'un royaume indépendant, ils ont étendu, par une union légale et volontaire, l'honorable dénomination d'Anglais. La main de la nature avait contribué à distinguer les Pictes des Ecossais. Les premiers cultivaient les plaines, et les derniers habitaient les montagnes. On peut considérer la côte orientale de la Calédonie comme une vaste plaine unie et fertile, qui, sans de grands travaux, pouvait produire beaucoup de grains, et l'épithète de cruitnich, ou mangeur de grains, exprimait le mépris ou l'envie des montagnards carnassiers. La culture des terres avait pu introduire une séparation plus exacte des propriétés et l'habitude d'une vie sédentaire; mais le brigandage et la guerre étaient toujours la passion dominante des Pictes, et les Romains distinguaient leurs guerriers, qui combattaient tout nus, par les couleurs saillantes, et par les figures bizarres dont ils peignaient leurs corps. La partie occidentale de la Calédonie est hérissée de montagnes escarpées, peu susceptibles de payer le laboureur de ses peines, et très propres à la pâture des troupeaux. Les montagnards ne pouvaient avoir d'autres occupations que celles de chasseurs et de bergers; et comme ils se fixaient rarement dans une habitation, on leur donna la dénomination expressive de Scots, qui signifie, dit-on, en langue celtique, errants ou vagabonds. Habitant une terre stérile, ils étaient forcés de chercher dans la mer un supplément de nourriture. Les lacs et les baies qui coupent leur pays, sont très abondants en poisson; et ils s'enhardirent peu à peu à jeter leurs filets dans l'Océan. Le voisinage des Hébrides, semées le long de la côte occidentale de l'Ecosse, tenta leur curiosité et augmenta leur intelligence. Ils acquirent insensiblement l'art ou plutôt l'habitude de conduire leurs bateaux dans une tempête, et de se diriger durant la nuit par la position des étoiles. Les deux pointes sourcilleuses de la Calédonie atteignent presque à la côte d'une île spacieuse dont la brillante végétation mérita le nom de Green, qui signifie verte, et elle a conservé, avec un léger changement, celui d'Erin ou Ierne, ou Ireland. Il est probable qu'à quelque époque très reculée de l'antiquité, une colonie d'Ecossais affamés descendit dans les plaines fertiles de l'Ulster, et que ces étrangers, venus du Nord, qui avaient osé combattre les légions romaines, étendirent leurs conquêtes dans une île peuplée d'un petit nombre de sauvages pacifiques. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'au temps du déclin de l'empire romain, la Calédonie, l'Irlande et l'île de Man étaient habitées par des Ecossais; et que dans les vicissitudes de leurs fortunes diverses, leurs tribus, qui s'associaient souvent dans des entreprises militaires, prenaient mutuellement le plus vif intérêt les unes aux autres. Ils chérirent longtemps l'opinion d'une origine commune; et les missionnaires de l'île des Saints, qui répandirent le christianisme dans le Nord de la Bretagne, persuadèrent aux habitants que leurs compatriotes irlandais étaient en même temps les véritables ancêtres et les pères spirituels des écossais. Cette tradition vague et obscure a été conservée par le vénérable Bède, qui a répandu un peu de lumière sur l'obscurité du huitième siècle. Les moines et les bardes qui ont également abusé du privilège de la fiction, ont accumulé un tas de fables sur ce faible fondement. La nation écossaise a reconnu avec un orgueil mal entendu son origine irlandaise, et les annales d'une longue suite de rois imaginaires ont été embellies par l'imagination de Boëce et l'élégance classique de Buchanan4.

1. Au commencement du dernier siècle, le savant Cambden, armé d'un scepticisme respectueux, détruisit le roman de Brutus le Troyen, enseveli aujourd'hui dans l'oubli, ainsi que Scota, fille de Pharaon, et sa nombreuse postérité. On assure qu'il se trouve encore en Irlande, parmi les naturels du pays, des hommes fortement attachés à l'opinion de la colonie milésienne. Un peuple mécontent de sa situation présente saisit avidement les fables de sa gloire passée.

2. Tacite, ou plutôt Agricola son beau-père, a pu remarquer le teint des Germains ou des Espagnols chez quelques tribus bretonnes; mais après y avoir réfléchi, leur opinion était cependant que : In universum tamen aestimanti Gallos vicinum solum occupasse credibile est. Eorum sacra deprehendas.... sermo haud multum diversus. (In Vit. Agricolæ, c. 11.) César avait remarqué qu'ils professaient la même religion (Comment. de Bell. Gall., VI, 13); et dans son temps, l'émigration de la Gaule belgique était un événement récent, ou au moins constaté par l'histoire (V, 10). Cambden, le Strabon de la Bretagne, a établi avec modestie nos véritables antiquités (Britannia, vol. I, Introd., p. ij-xxxj).

3. Dans l'obscurité des antiquités calédoniennes, pour guides deux montagnards savants et ingénieux, dont la naissance et l'éducation peuvent inspirer de la confiance. Voyez les Dissertations critiques sur l'origine, l'antiquité, etc., des Calédoniens, par le docteur John Macpherson, Londres, 1768, in-4°; et l'Introduction à l'Histoire de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, par Jacques Macpherson, Londres, 1773, in 4°, troisième édition. Le docteur Macpherson était ministre dans l'île de Sky; et c'est une circonstance honorable pour notre siècle, qu'un ouvrage plein de saine critique et d'érudition ait été composé dans la plus éloignée des îles solitaires des Hébrides.

4. L'opinion presque oubliée qui faisait tirer aux Ecossais leur origine de l'Irlande s'est ranimée dans ces derniers temps, et a été fortement soutenue par le révérend M. Whitaker (Hist. de Manchester, vol. I, p. 430, 431; et dans l'Histoire originale des Bretons, prouvée par des faits, p. 154, 293). Il avoue cependant, 1° que les Ecossais, dont parle Ammien Marcellin (A. D. 340), étaient déjà établis dans la Calédonie, et que les auteurs romains ne parlent pas de leur émigration d'un autre pays; 2° que toutes ces émigrations, attestées ou adoptées par des bardes irlandais, des historiens écossais ou les antiquaires bretons, Buchanan, Cambden, Usher, Stillingfleet, sont entièrement fabuleuses; 3° que trois des tribus irlandaises, citées par Ptolémée (A. D. 150), sont d'extraction calédonienne; 4° qu'une branche cadette des princes calédoniens de la maison de Fingal acquit et posséda la monarchie d'Irlande. D'après ces concessions, il ne reste de différence, entre M. Whitaker et ses adversaires, que sur des points obscurs peu importants. L'histoire originale qu'il produit d'un Fergus, cousin d'Ossian, qui fut transplanté (A. D. 320) d'Irlande en Calédonie, est bâtie sur une conjecture tirée des poésies erses, et sur l'autorité suspecte de Richard de Cirencester, moine du quatorzième siècle. La vivacité d'esprit de cet ingénieux et savant antiquaire, lui a fait oublier la nature de la question qu'il discute avec tant de véhémence, et qu'il décide d'un ton si absolu.

343-366

Invasion des Saxons dans la Grande Bretagne

Six ans après la mort de Constantin, les incursions funestes des Pictes et des Ecossais exigèrent la présence du plus jeune de ses fils, qui régnait sur l'empire d'Occident. Constant visita la Grande-Bretagne : mais nous pouvons juger de l'importance de ses exploits par le langage de son panégyriste, qui ne célèbre que son triomphe sur les éléments, ou, en d'autres termes, le bonheur qu'il eut de passer sans peine et sans danger du port de Boulogne à celui de Sandwich. L'administration corrompue et sans vigueur des eunuques de Constant, aggrava les calamités d'une province accablée au dehors par la guerre et au dedans par la tyrannie. Les vertus de Julien ne la soulagèrent que passagèrement; son absence et sa mort enlevèrent bientôt à la Bretagne, son bienfaiteur. L'avarice des commandants militaires retenait les sommes d'or et d'argent recueillies avec peine dans le pays, ou accordées par la libéralité de la cour pour le paiement des soldats. On vendait publiquement les décharges ou du moins les exemptions du service militaire. La détresse des soldats, indignement privés de la faible portion de subsistance que leur accordait la loi, les forçait à déserter en grand nombre. Tous les liens de la discipline étaient relâchés, et les grands chemins étaient infestés de voleurs. L'oppression des bons citoyens et l'impunité des scélérats contribuaient également à répandre dans l'île l'esprit de mécontentement et de révolte; et tout sujet ambitieux, tout exilé sans ressource, aurait pu aisément se flatter de renverser le gouvernement faible et odieux de la Bretagne. Les tribus guerrières de la partie septentrionale, qui détestaient l'orgueil et la puissance du roi du monde, suspendirent leurs dissensions particulières; et les Barbares des côtes et de l'intérieur, les Pictes, les Ecossais et les Saxons, inondèrent rapidement, avec une violence irrésistible, tout le pays depuis le mur d'Antonin jusqu'à la côte maritime de Kent. La riche et fertile province de Bretagne possédait abondamment tous les moyens de luxe et de jouissances que ces Barbares ne pouvaient se procurer ni par le commerce ni par leur propre industrie; et, en déplorant la discorde éternelle des humains, le philosophe sera forcé de convenir que l'avidité du butin est un motif de guerre plus raisonnable que la vanité de la conquête. Depuis le siècle de Constantin jusqu'à celui des Plantagenêts, les Calédoniens, pauvres et audacieux, se montrèrent sans cesse animés de l'amour du pillage; et le même peuple chez qui la généreuse humanité semblait avoir inspiré les chants ossianiques, se déshonorait par une ignorance sauvage des vertus pacifiques et des lois de la guerre. Les Pictes et les Ecossais ont troublé longtemps la tranquillité de leurs voisins méridionaux, qui ont peut-être exagéré leurs cruels ravages; et les Attacottes1, une de leurs tribus guerrières, d'abord ennemis et ensuite soldats de Valentinien, sont accusés, par un témoin oculaire, d'un goût de préférence pour la chair humaine. Quand ils cherchaient une proie dans les bois, ils attaquaient, dit-on, le berger plutôt que ses troupeaux; et ils choisissaient les parties les plus charnues et les plus délicates des hommes et des femmes, pour en faire leurs abominables repas. S'il a réellement existé une race d'anthropophages dans les environs de la ville commerçante et lettrée de Glasgow, nous pouvons trouver dans l'histoire de l'Ecosse les deux extrêmes de la vie sauvage et de la société civilisée.

1. Attacotti bellicosa hominum ratio. (Ammien, XXVIII, 8.) Cambden (p. clij de son Introduction) a rétabli le véritable nom dans le texte de saint Jérôme. Les bandes d'Attacottes que saint Jérôme avait vues dans la Gaule, furent placées depuis en Italie et dans l'Illyrie, Notitia, S. VIII, XXIX, XL.

367-370

Théodose délivre la Grande-Bretagne

Tous ceux qui pouvaient s'échapper en traversant le canal, apportaient à Valentinien les nouvelles les plus tristes et les plus alarmantes. L'empereur apprit bientôt que les deux commandants militaires de cette province avaient été surpris, et massacrés par les Barbares. Il y envoya et rappela presque aussitôt Sévère, comte des domestiques. Les représentations de Jovin ne servirent qu'à faire connaître à la cour de Trèves l'étendue du danger. Après de longues délibérations, Valentinien chargea le brave Théodose du soin de défendre, ou plutôt de recouvrer la Bretagne. Les historiens de ce siècle ont célébré avec une complaisance particulière les exploits de ce général, qui fut la tige d'une suite d'empereurs; mais ses brillantes qualités méritaient leur éloge, et la nouvelle de sa nomination fut reçue de la province et de l'armée comme un présage heureux de la victoire. Il saisit un moment favorable pour s'embarquer, et aborda sans accident en Bretagne, suivi des nombreux vétérans qui composaient les bandes des Hérules, des Bataves, des Joviens et des Victors. Dans sa marche de Sandwich à Londres, Théodose défit plusieurs troupes de Barbares et rendit la liberté à une multitude de captifs; et, après avoir distribué une petite partie des dépouilles à ses soldats, il établit sa réputation de justice et de désintéressement en restituant le reste aux propriétaires légitimes. Les citoyens de Londres, qui commençaient à désespérer d'échapper aux Barbares, ouvrirent leurs portes; et dès que Théodose eut obtenu de la cour de Trèves le secours nécessaire d'un lieutenant et d'un gouverneur civil, il exécuta avec sagesse et vigueur l'entreprise difficile de délivrer la Bretagne. Les soldats errants furent rappelés à leurs drapeaux; une amnistie générale dissipa leurs terreurs, le général, en donnant lui-même l'exemple, fit supporter plus gaîment la sévérité de la discipline militaire.

(368-369)
Les troupes des Barbares partagées en différents corps, qui exerçaient leurs ravages sur terre et sur mer, ne lui permirent pas de remporter des victoires éclatantes, mais l'habile général déploya la supériorité de ses talents dans les opérations de deux campagnes consécutives; et délivra, par sa prudence et son activité, la province entière de ses barbares ennemis. Les soins paternels de Théodose relevèrent et raffermirent les fortifications, et rendirent aux villes leur première splendeur; sa main vigoureuse repoussa les Calédoniens tremblants sur la pointe septentrionale de l'île, et perpétua le nom et la gloire du règne de Valentinien par la formation d'une nouvelle province qu'il nomma Valentie. Les poètes et les panégyristes ont pu ajouter, avec une apparence de vérité, que les régions inconnues de Thulé furent teintés du sang des Barbares, que les vagues de l'océan Hyperboréen blanchirent sous les rames des galères romaines, et que les îles reculées des Orcades furent témoins de la victoire naval remportée par Théodose sur les pirates saxons1. Il quitta la province avec une réputation brillante et sans tâche, et l'empereur Valentinien, capable d'applaudir sans envie au mérite de ses sujets, récompensa les services de Théodose, en l'élevant au grade de maître général de la cavalerie sur le Haut-Danube. Placé dans le poste important du Haut-Danube, le libérateur de la Bretagne arrêta et défit les armées des Allemands avant qu'on l'eût choisi pour apaiser la révolte de l'Afrique.

1. Horrescit..... ratibus..... impervia Thule.
Ille...... nec falso nomine Pictos
Edomuit, Scotumque vago mucrone secutus,
Fregit hyperboreas remis audacibus undas.
CLAUD., in III consul. Honor., v. 53, etc.
..... Madueriunt Saxone fuso
Orcades : incaluit Pictorum sanguine Thule;
Scotorum cumulos, flevit glacialis Ierne.
In IV consul. Honor., vers. 31, etc.
Voyez aussi Pacatus (in Panégyr. vet., XII, 5); mais il est difficile d'apprécier au juste la valeur réelle des métaphores de l'adulation. Comparez les victoires de Bolanus (Statius, Silv., V, 2) avec son caractère (Tacite, in Vit. Agric., c. 16).

366

Romanus

Le prince qui refuse de punir ses ministres coupables, passe pour leur complice dans l'esprit des peuples. Le comte Romanus avait exercé longtemps en Afrique le commandement militaire, et ses talents n'étaient pas indignes de son emploi. Mais comme la plus sordide avarice déterminait toujours sa conduite, il agissait souvent comme s'il eût été l'ennemi de sa province, et le protecteur des Barbares du désert. Les trois villes florissantes d'Oea, de Leptis et de Sabrata, qui formaient depuis longtemps une confédération sous le nom de Tripoli1, se trouvèrent pour la première fois forcée de fermer leurs portes pour se mettre à l'abri d'une invasion. Les sauvages de Gétulie surprirent et massacrèrent plusieurs de leurs plus honorables citoyens; ils pillèrent les villages et les faubourgs des villes, et arrachèrent par méchanceté les vignes et les arbres fruitiers. Les habitants consternés implorèrent le secours de Romanus; mais ils éprouvèrent que leur gouverneur n'était ni moins cruel ni moins avide que les Barbares. Avant de marcher contre les ennemis, Romanus exigea des Tripolitains quatre mille chameaux et une somme d'argent exorbitante, qu'ils étaient hors d'état de fournir. Cette demande équivalait à un refus, et on pouvait le regarder justement comme l'auteur de la calamité publique. Dans l'assemblée suivante de leurs trois villes, qui avait lieu tous les ans, ils choisirent deux députés qu'ils chargèrent de porter à Valentinien le don annuel d'une victoire d'or massif, don offert par le devoir plutôt que par la reconnaissance, et qui devait être accompagné d'une humble complainte sur ce que, ruinés par leurs ennemis, ils étaient encore trahis par leur gouverneur. Si la sévérité de l'empereur eût été bien dirigée, elle serait tombée sur la tête du coupable Romanus; mais le comte, dès longtemps instruit dans l'art de corrompre, avait dépêché de son côté un prompt et fidèle messager chargé de lui assurer la faveur vénale de Remigius, grand-maître des offices. Des artifices trompèrent la sagesse du conseil impérial, et des délais refroidirent la vertueuse indignation qu'avaient excitée les plaintes des Tripolitains. Une seconde incursion les ayant obligés de les renouveler, la cour de Trèves envoya Palladius examiner l'état de l'Afrique et la conduite de Romanus. La rigidité de Palladius ne fut pas difficile à désarmer. S'étant laissé séduire par le désir de s'approprier une partie du trésor qu'il avait apporté pour payer les troupes, une fois criminel, il ne pouvait se refuser à reconnaître l'innocence et le mérite de Romanus. L'accusation des Tripolitains fut déclarée fausse et sans fondement; Palladius retourna de Trèves en Afrique avec une commission spéciale pour rechercher et punir les auteurs de cette conspiration sacrilège contre les représentants du souverain. Les informations se firent avec tant d'adresse et de succès, que les habitants de Leptis, qui venaient de soutenir un siège de huit jours, se dédirent et blâmèrent la conduite de leurs dépotés. L'aveugle cruauté de Valentinien se hâta de prononcer un arrêt sanguinaire. Le président du conseil de Tripoli, qui avait osé gémir sur les malheurs de la province, fut exécuté publiquement à Utique, avec quatre des principaux citoyens, qui passaient pour les complices de cette prétendue imposture; deux autres eurent la langue arrachée par ordre exprès de l'empereur; et Romanus, enorgueilli par l'impunité, irrité par la résistance, conserva son commandement militaire jusqu'au moment où les Africains, poussés à bout par ses vexations, entrèrent dans la révolte du Maure Firmus.

1. Ammien cite souvent leur consilium annuum legitimum. Leptis et Sabrata sont détruites depuis longtemps; mais la ville d'Oea, patrie d'Apulée, est encore florissante sous le nom de Tripoli. Voyez Cellarius, Géogr. antiq., t. II, part. II, p. 81; d'Anville, Geogr. anc., t. III, p. 71, 72; et Marmol, Afrique, t. II, p.562.

372

La révolte de Firmus

Son père Nabal était un des plus riches et des plus puissants princes maures qui reçussent la loi des Romains. Ses femmes et ses concubines lui avaient donné une postérité nombreuse, qui, après sa mort, se disputa sa riche succession; et Zamma, l'un de ses fils, fut tué dans une querelle par son frère Firmus. Le zèle avec lequel Romanus poursuivit la vengeance de ce meurtre ne peut guère s'attribuer qu'à des motifs d'avarice ou de haine personnelle; mais pour cette fois il avait la justice de son côté; son influence était puissante et Firmus comprit qu'il fallait ou porter sa tête au bourreau, ou en appeler au peuple et à son épée de la sentence du consistoire impérial. Il fut reçu comme le libérateur de son pays1. Dès que les Africains s'aperçurent que Romanus ne pouvait être redoutable qu'à une province soumise, ce tyran de l'Afrique devint l'objet du mépris général. La ruine de Césarée, qui fut pillée et réduite en cendres par les Barbares indisciplinés que commandait Firmus, apprit aux autres villes qu'il était dangereux de lui résister. Son pouvoir était solidement établi, au moins dans les provinces de Numidie et de Mauritanie, et il semblait hésiter seulement s'il prendrait le diadème d'un roi maure ou la pourpre d'un empereur romain. Mais les imprudents et malheureux Africains s'aperçurent bientôt que dans cette révolte précipitée ils n'avaient pas assez consulté leurs forces et l'habileté de leur chef.

1. La chronologie d'Ammien est vague et obscure; et Orose (l. VII, c. 33, p. 551, ed. de Havercamp) semble placer la révolte de Firmus après la mort de Valentinien et de Valens. Tillemont (Hist. des Emper., t. V, p. 691) travaille à retrouver son chemin. C'est au pied sûr et patient de la mule des Alpes, qu'il faut se fier dans les passages les plus glissants et les plus escarpés.

373

Théodose soumet l'Afrique

Avant qu'il eût pu se procurer des nouvelles certaines de la nomination du général destiné par l'empereur d'Occident à marcher contre lui, et du rassemblement d'une flotte de vaisseaux de transport à l'embouchure du Rhône, il apprit tout à coup que le grand Théodose, suivi d'un petit corps de vétérans avait déjà débarqué près d'Igilgilis ou de Gigeri, sur la côte d'Afrique, et le timide usurpateur se sentit écrasé sous l'ascendant de tant de vertu et de génie militaire. Quoiqu'il lui restât des troupes et des trésors, désespérant bientôt de la victoire, il eut recours aux artifices employés par le rusé Jugurtha dans le même pays et dans une situation semblable. Il essaya de tromper, par une soumission apparente la vigilance du général romain, de séduire ses troupes, et de traîner la guerre en longueur en engageant successivement les tribus indépendantes à épouser sa querelle ou à faciliter sa fuite. Théodose imita la conduite de son prédécesseur Metellus et obtint les mêmes succès. Lorsque Firmus, d'un ton de suppliant, vint déplorer sa propre imprudence et solliciter humblement la clémence de l'empereur, le lieutenant de Valentinien le reçut amicalement et ne s'opposa pas à sa retraite; mais il eut soin d'exiger des gages solides et utiles de son sincère repentir, et les insidieuses protestations du prince maure ne lui firent pas ralentir un seul instant ses opérations militaires. Théodose découvrit par sa vigilance une conspiration, et satisfit, sans beaucoup de répugnance, à l'indignation du peuple, qu'il avait secrètement excitée. On abandonna, selon la coutume, une partie des complices de Firmus à la fureur des soldats; d'autres, en plus grand nombre, eurent les deux mains coupées; et vécurent pour servir d'exemple par le spectacle horrible de leur mutilation. A la haine que ressentaient les rebelles contre leur ennemi, se mêla bientôt la crainte, et à la crainte qu'il inspirait à ses soldats se mêlait une respectueuse admiration. Au milieu des plaines immenses de Gétulie et des innombrables vallées du mont Atlas, il était impossible d'empêcher la fuite de Firmus et si l'usurpateur avait pu lasser la patience de son adversaire, il aurait vécu dans la profondeur de quelque solitude en attendant une révolution plus heureuse. Mais la persévérance de Théodose ne se démentit pas, et il poursuivit sans relâche la résolution de terminer la guerre par la mort du rebelle et la destruction de toutes les tribus d'Afrique qui partageaient son crime. A la tête d'un petit corps de troupes qui excédait rarement trois mille cinq cents hommes, le général romain s'avança dans le coeur du pays avec une prudence inébranlable, également éloignée de la témérité et de la crainte. Il eut quelquefois à repousser des armées de vingt mille Maures. L'impétuosité de ses attaques portait le désordre parmi les Barbares indisciplinés; et ses retraites, toujours faites à temps et en bon ordre, déconcertaient toutes leurs mesures. Ils étaient continuellement déjoués par les ressources de cet art militaire qu'ils ne connaissaient pas, et ils sentirent et reconnurent la justice de la supériorité que s'attribuait le chef d'une nation civilisée. Lorsque Théodose entra dans les vastes Etats d'Igniazen, roi des Isaflenses, l'orgueilleux sauvage lui demanda d'un air insultant son nom et l'objet de son expédition : Je suis, lui dit le comte d'un ton imposant et dédaigneux, je suis le général de Valentinien, monarque de l'univers; il m'envoie ici pour poursuivre et punir un brigand sans ressources. Remets le à l'instant entre mes mains, et sois assuré que si tu n'obéis pas au commandement de mon invincible souverain, toi et ton peuple vous serez entièrement exterminés. Dès qu'Igniazen fut bien persuadé que son ennemi avait les moyens et la volonté d'exécuter sa terrible menace, il consentit à acheter une paix nécessaire par le sacrifice d'un fugitif coupable. Les gardes placés pour s'assurer de Firmus lui ôtaient tout espoir de s'échapper; mais le Maure rebelle, après avoir banni par l'ivresse la crainte de la mort, évita le triomphe insultant des Romains en s'étranglant pendant la nuit. Son cadavre, le seul présent qu'Igniazen pût faire au général, fut jeté négligemment sur un chameau, et Théodose reconduisit ses troupes victorieuses à Sitifi, où le reste de son armée le reçut avec des acclamations de joie et d'affection.

376

Théodose a la tête tranchée à Carthage

Les vices de Romanus avaient fait perdre l'Afrique, les vertus de Théodose la rendirent aux Romains; et la conduite que la cour impériale tint avec ces deux généraux peut servir de leçon en satisfaisant la curiosité. En arrivant en Afrique, Théodose suspendit l'autorité du comte Romanus; celui-ci fût mis, jusqu'à la fin de la guerre, sous une garde sûre mais traité avec distinction. On avait les preuves les plus incontestables de ses crimes, et le public attendait avec impatience qu'on le livrât à la sévérité de la justice; mais la puissante protection de Mellobaudes l'enhardit à récuser ses juges légitimes, à solliciter des délais répétés qui lui donnèrent le temps de se procurer une foule de témoins favorables et à couvrir enfin ses anciens crimes, en y ajoutant les crimes nouveaux de la fraude et de l'imposture. A peu près dans le même temps, on trancha ignominieusement, à Carthage, la tête du libérateur de la Bretagne et de l'Afrique, sur le vague soupçon que son nom et ses services le plaçaient au-dessus du rang d'un sujet. Valentinien n'existait plus et on peut imputer aux ministres qui abusaient de l'inexpérience de ses fils, la mort de Théodose et l'impunité de Romanus.

376

Etat de l'Afrique

Si Ammien eût heureusement employé son exactitude géographique à décrire les exploits de Théodose dans l'Afrique, nous aurions détaillé avec satisfaction toutes les circonstances particulières de sa marche et de ses victoires; mais la fastidieuse énumération des tribus inconnues de l'Afrique peut se réduire à la remarque générale, qu'elles étaient toutes des tribus des Maures, qu'elles habitaient, sur les derrières des provinces de Numidie et de Mauritanie, le pays que les Arabes ont nommé la patrie des dattiers et des sauterelles, et que, comme la puissance des Romains déclinait en Afrique, les bornes des pays cultivés et civilisés s'y resserraient dans la même proportion. Au-delà des limites des Maures, le vaste désert du Sud s'étend à plus de mille milles jusqu'aux bords du Niger. Les Romains; dans leur anxiété, auraient cru voir le moment où aux essaims des Barbares sortis du Nord viendraient se joindre, du fond du Midi, d'autres essaims de Barbares aussi cruels et aussi redoutables. Leur ignorance n'a jamais inventé d'armes réellement propres à l'attaque ou à la défense. Ils paraissent également incapables de former un plan vaste de conquête ou de gouvernement.

365-378

La guerre de Perse

Shapur II et Shapur III
Shapur (Sapor) II et Shapur III

Les Romains avaient fidèlement exécuté le traité ignominieux auquel l'armée de Jovien devait son salut, et leur renonciation solennelle à l'alliance de l'Arménie et de l'Ibérie exposait ces deux royaumes, sans défense, aux entreprises du monarque persan. Sapor entra dans l'Arménie à la tête d'un corps formidable de cuirassiers, d'archers et d'infanterie mercenaire. Mais ce prince s'était fait une habitude invariable de mêler les négociations aux opérations militaires, et de considérer le parjure et la trahison comme les plus utiles instruments de la politique des souverains. Il affecta de donner des louanges à la conduite prudente et modérée du roi d'Arménie; et le crédule Tyratius, trompé par les démonstrations répétées de sa fausse amitié, se laissa persuader de remettre sa personne et sa vie au pouvoir d'un ennemi perfide et cruel. Au milieu d'une fête brillante, on le garrotta de chaînes d'argent, par respect pour le sang des Arsacides; et, après un séjour de peu de temps dans la tour d'oubli à Ecbatane, il fût délivré des misères de la vie ou par sa propre main, ou par celle d'un assassin. Le royaume d'Arménie devint une province de la Perse. Sapor, après en avoir partagé l'administration entre un satrape d'un rang distingué et un de ses eunuques favoris, marcha sans perdre de temps contre les belliqueux Ibériens. Ses forces supérieures expulsèrent Sauromaces, qui régnait en Ibérie sous la protection des empereurs; et, pour insulter à la majesté de Rome, le roi des rois mit la couronne sur la tête de son ignoble vassal Aspacuras. Dans toute l'Arménie, la ville d'Artogerasse1 osa seule résister aux armes de Sapor. Le trésor déposé dans cette forteresse tentait l'avarice du Persan; mais Olympias, femme ou veuve du roi d'Arménie, excitait la compassion publique, et animait jusqu'au désespoir la valeur des citoyens et des soldats, Les Persans furent surpris et repoussés sous les murs d'Artogerasse, dans une sortie audacieuse et bien concertée; mais les troupes de Sapor se renouvelaient et s'augmentaient sans cesse; la garnison épuisée perdait courage; un assaut emporta la place, et l'orgueilleux vainqueur, après avoir détruit la ville par le fer et par la flamme, emmena captive une reine infortunée qui, dans des temps plus heureux, avait été destinée à épouser le fils de Constantin. Mais Sapor s'était trop tôt flatté de la conquête de deux royaumes subordonnés; il eut bientôt lieu d'apercevoir qu'une conquête est toujours mal assurée quand les sentiments de la haine et de la vengeance restent dans le coeur des citoyens. Les satrapes, qu'il était forcé d'employer, saisirent la première occasion de regagner la confiance de leurs compatriotes, et de signaler leur haine implacable pour les Persans. Les Arméniens et les Ibériens, depuis leur conversion, regardaient les chrétiens comme les favoris de l'Etre suprême, et les mages comme ses ennemis. L'influence qu'exerçait le clergé sur des peuples superstitieux fut constamment employée en faveur des Romains. Tant que les successeurs de Constantin avaient disputé à ceux d'Artaxerxés la possession des provinces intermédiaires de leurs Etats, les liens de fraternité établis par la religion avaient donné un avantage décisif aux prétentions de l'empire. Une faction nombreuse et active reconnut Para (Pap ?), fils de Tyranus, pour le légitime souverain de l'Arménie; ses droits au trône étaient consacrés par une succession de cinq cents ans. Du consentement unanime des Ibériens, les deux princes rivaux partagèrent également les provinces; et Aspacuras, placé sur le trône par le choix de Sapor; fut obligé de déclarer que ses enfants, en otage chez le roi de Perse, étaient la seule considération qui l'empêchât de renoncer ouvertement à son alliance. L'empereur Valens, qui respectait la foi du traité, et qui craignait d'ailleurs envelopper l'Orient dans une guerre dangereuse, ne se permit qu'avec beaucoup de lenteur et de précautions de porter secours, en Arménie et en Ibérie, aux partisans des Romains. Douze légions établirent l'autorité de Samomaces sur les rives du Cyrus, et la valeur d'Arinthaeus défendit les bords de l'Euphrate. Une puissante armée, sous les ordres du comte Trajan; et de Vadomair, roi des Allemands, établit son camp sur les confins de l'Arménie; mais, dans la crainte de se voir imputer la rupture du traité, on leur enjoignit sévèrement de ne pas se permettre les premières hostilités; et telle fut la stricte obéissance du général romain, qu'il se retira, poursuivi par une grêle de traits que lui lancèrent les Persans, attendant toujours, avec une patience exemplaire, qu'ils lui eussent incontestablement donné le droit de se venger par une victoire honorable et légitime. Cependant ces apparences de guerre se tournèrent insensiblement en de longues et vaines négociations. Les Romains et les Persans s'accusèrent mutuellement d'ambition et de perfidie; et il y a lieu de croire que le traité avait été rédigé d'une manière bien obscure, puisqu'on fut obligé d'en appeler au témoignage partial de ceux des généraux des deux partis qui avaient assisté aux négociations. L'invasion des Huns et des Goths, qui ébranlèrent, peu de temps après, les fondements de l'empire romain, exposa les provinces d'Asie aux entreprises de Sapor; mais la vieillesse du monarque et peut-être ses infirmités lui firent enfin adopter des maximes plus pacifiques et plus modérées.

1. Peut-être Artagera ou Ardis, sous les murs de laquelle fut blessé Caïus, petit-fils d'Auguste. Cette forteresse était située au-dessus d'Amida, près de l'une des sources du Tigre. Voyez d'Anville, Geogr. anc., t. IX, p. 106.

379-380?

Mort de Sapor II ou Shapur II ou Shapour II

Sapor mourut après un règne de soixante-dix ans, et tout changea à la cour et dans les conseils. Les Persans se trouvèrent probablement assez occupés par leurs divisions intestines et par la guerre éloignée de Caramanie1. Le souvenir des anciennes injures s'éteignit dans les jouissances de la paix. Les royaumes d'Arménie et d'Ibérie, du consentement mutuel et tacite des deux empires, furent rendus à leur douteuse neutralité. Dans les premières années du règne de Théodose, un ambassadeur persan vint à Constantinople pour effacer, par des excuses, les torts du dernier règne, qu'il ne prétendait pas justifier, et offrir, comme un tribut d'amitié et même de respect, un magnifique présent de pierres précieuses, d'étoffes de soie, et d'éléphants des Indes.

1. Artaxerxés fut le successeur du grand Sapor. Il était son frère (cousin germain) et tuteur de son fils Sapor III. (Agathias, l. IV, p. 136, éd. Louvre.) Voyez l'Hist. univ., vol. XI, p. 86, 161. Les auteurs de cet ouvrage ont compilé avec soin et érudition l'histoire de la dynastie des Sassanides; mais c'est un arrangement contraire à toute raison, que de vouloir diviser la partie romaine et la partie orientale en deux histoires différentes.

369-374

Aventures de Para, roi d'Arménie (Pap d'Arménie ?)

Les aventures de Para forment un des traits les plus saillants et les plus singuliers du tableau général des affaires de l'Orient sous le règne de Valens. Ce jeune prince s'était échappé, à la sollicitation de sa mère Olympias, à travers la multitude de Persans qui assiégeaient Artogerasse, et avait imploré le secours de l'empereur d'Orient. Le timide Valens prit la défense de Para, le soutint, le rappela, le rétablit et le trahit alternativement. Quelquefois on permettait à Para de ranimer par sa présence les espérances des Arméniens, et les ministres de Valens se persuadaient que tant que son protégé ne porterait ni le diadème ni le titre de roi, on ne pourrait leur reprocher aucun manquement à la foi publique. Mais ils se repentirent bientôt de leur imprudence : le monarque persan éclata en reproches et en menaces, et le caractère cruel et inconstant de Para lui-même leur donna de grands sujets de méfiance. Il sacrifiait au moindre soupçon la vie de ses plus fidèles domestiques, et entretenait secrètement une honteuse correspondance avec l'assassin de son père et l'ennemi de son pays. Sous le prétexte de se consulter avec l'empereur sur leurs intérêts communs, Para se laisse persuader à descendre des montagnes d'Arménie, où son parti était en armes, et de mettre son destin et sa vie à la discrétion d'une cour perfide. Les gouverneurs des provinces qu'il traversa le reçurent à son passage, avec les honneurs dus au roi d'Arménie, tel qu'il l'était réellement à ses propres yeux et dans l'opinion de ses compatriotes; mais lorsqu'il fut arrivé à Tarse en Cilicie, on arrêta sa marche sous différents prétextes. On veillait sur toutes ses démarches avec une respectueuse vigilance. Enfin il s'aperçut qu'il était le prisonnier des Romains. Dissimulant avec soin ses craintes et son indignation, il prépara secrètement sa fuite, et partit accompagné d'un corps de trois cents hommes de sa cavalerie. L'officier de garde à la porte de son appartement avertit sur-le-champ de son évasion le consulaire de la Cilicie, qui l'atteignit dans le faubourg, et lui représenta inutilement l'imprudence et le danger de son entreprise. On envoya une légion à sa poursuite; mais une légion ne pouvait pas inquiéter la fuite d'un corps de cavalerie légère, et à la première décharge de leurs traits, elle se retira avec précipitation sous les murs de Tarse. Après avoir marché deux jours et deux nuits sans se reposer, Para et ses Arméniens arrivèrent au bord de l'Euphrate; mais le passage de cette rivière, qu'ils furent obligés de traverser à la nage, leur occasionna du retard et la perte de quelques-uns de leurs compagnons. On avait donné l'alerte à toutes les troupes; et les deux chemins qui n'étaient séparés que par un intervalle de trois milles, étaient fermés par un corps de mille archers à cheval, sous les ordres d'un comte et d'un tribun. Para aurait inévitablement cédé à la supériorité du nombre, sans l'arrivée fortuite d'un voyageur, qui l'instruisit du danger et du moyen d'y échapper. La troupe des Arméniens s'enfonça dans les sentiers obscurs et presque impraticables d'un petit bois, et laissa derrière elle le comte et le tribun, qui continuaient à attendre patiemment son arrivée sur le grand chemin. Ils retournèrent à la cour impériale pour s'y excuser de leur négligence ou de leur malheur, et soutinrent très sérieusement que le roi d'Arménie, connu pour être un habile magicien, avait eu recours à quelque métamorphose pour passer lui et ses cavaliers sans être aperçus. Arrivé dans son royaume, Para affecta d'être toujours l'allié et l'ami des Romains; mais ils l'avaient trop violemment outragé pour lui pardonner, et sa mort fut secrètement décidée dans le conseil de Valens. L'exécution de cette sentence sanguinaire fut confiée à l'adroite prudence du comte Trajan; il eut le mérite de parvenir à s'insinuer assez dans la confiance d'un prince crédule, pour pouvoir trouver l'occasion de lui plonger un poignard dans le coeur. Para fut invité par les Romains à une fête préparée avec tout le faste et toute la sensualité de l'Orient. Tandis que les convives, échauffés par le vin, s'amusaient d'une musique militaire qui faisait retentir la salle, le comte Trajan s'éloigna pour un instant; il rentra l'épée nue à la main, et donna le signal du massacre. Un Barbare vigoureux s'élança avec fureur sur le roi d'Arménie; quoique celui-ci défendît courageusement sa vie avec la première arme qui lui tomba sous la main, il succomba, et la table du général romain fût teinte du sang royal d'un convive et d'un allié. Telles étaient les maximes faibles et odieuses de l'administration des Romains, que, pour atteindre au but peu certain de leurs projets politiques, ils violaient inhumainement, et à la face de l'univers, les lois des nations et les droits sacrés de l'hospitalité1.

1. Voyez dans Ammien (XXX, 1) les aventures de Para. Moïse de Chorène le nomme Tiridate, et raconte une histoire longue et assez probable sur son fils Gnelus, qui, dans la suite, obtint en Arménie la faveur du peuple, et excita la jalousie du roi régnant (l. III, c. 21, etc., p. 253, etc.).

366

Conquêtes d'Hermanric

Durant un intervalle de paix de trente années, les Romains fortifièrent leurs frontières, et les Goths étendirent leurs conquêtes. Les victoires du grand Hermanric, roi des Ostrogoths, et le plus noble de la race des Amalis, ont été comparées, par l'enthousiasme de ses compatriotes, aux exploits d'Alexandre, avec cette différence singulière et presque incroyable, que le génie martial du héros goth, au lieu d'être soutenu par la vigueur de la jeunesse, n'éclata que dans l'hiver de sa vie, depuis l'âge de quatre-vingts ans jusqu'à cent dix. Les tribus indépendantes reconnurent, soit de bon gré, soit par contrainte, le roi des Ostrogoths pour le souverain de la nation gothique. Les chefs des Visigoths ou Thervingi renoncèrent au titre de roi, et se contentèrent de la dénomination plus modeste de juges. Parmi ces juges, Athanaric, Fritigern et Alavivus étaient les plus illustres par leur mérite personnel et par leur proximité des provinces romaines. Ces conquêtes nationales augmentaient la puissance militaire, d'Hermanric, et étendaient les vues de son ambition. Il envahit les pays situés au Nord de ses Etats, et douze nations considérables, dont les noms et les limites ne sont pas exactement connus, cédèrent successivement à l'effort de ses armes1. Les Hérules, qui habitaient des terres marécageuses près le lac Méotis, étaient renommés par leur force et leur agilité; et les Barbares, dans toutes leurs guerres, sollicitaient avec ardeur le secours de leur infanterie légère très estimée parmi leurs compatriotes. Mais la haute et infatigable persévérance des Goths triompha enfin de l'active valeur des Hérules, et après une action sanglante dans laquelle leur roi fut tué, les restes de cette tribu guerrière passèrent dans le camp d'Hermanric. Il tourna ensuite ses armes contre les Vénédes, formidables par leur nombre, mais peu accoutumés à la guerre; ils occupaient les vastes plaines de la Pologne moderne. Les Goths ne leur étaient pas inférieurs en nombre; la discipline et l'habitude des combats leur donnèrent la victoire. Après avoir soumis les Vénèdes, Hermanric s'avança, sans trouver de résistance, jusqu'aux confins du pays des Estiens, peuple ancien, dont le nom s'est perpétué dans la province d'Estonie. Ces peuples éloignés, situés sur la côte de la mer Baltique, prospéraient par l'agriculture, s'enrichissaient par le commerce de de l'ambre, et consacraient leur pays au culte particulier de la mère des dieux. Mais la rareté du fer obligeait les guerriers estiens à combattre avec des massues, et la conquête de cette riche contrée fût, dit-on, le fruit de la prudence d'Hermanric plutôt que de sa valeur. Ses Etats, qui s'étendaient depuis le Danube jusqu'à la mer Baltique, comprenaient les premiers établissements des Goths et toutes leurs nouvelles conquêtes. Il régnait sur la plus grande partie de l'Allemagne et de la Scythie, avec l'autorité d'un conquérant, et quelquefois avec la cruauté d'un tyran. Mais il commandait à une multitude d'hommes inhabiles à perpétuer et à illustrer la mémoire de leurs héros. Le nom d'Hermanric est presque oublié, ses exploits sont imparfaitement connus et les Romains semblèrent ignorer eux-mêmes les progrès d'une puissance ambitieuse qui menaçait la liberté du Nord et la tranquillité de l'empire.

1. M. du Buat (Hist. des Peuples de l'Europe, tome VI, p. 311-329) recherche avec plus de soin que de succès les provinces soumises par les armes d'Hermanric. Il nie l'existence des Vasinobroncae, à cause de la longueur de leur nom. Cependant l'envoyé de France à Ratisbonne ou à Dresde doit avoir traversé le pays des Mediomatrici.

366

Motifs de la guerre des Goths

Les Goths étaient héréditairement affectionnés à la maison de Constantin, dont ils avaient tant de fois éprouvé la puissance et la libéralité. Ils respectaient la foi des traités; et s'il arrivait à quelques-unes de leurs bandes de passer les frontières romaines, ils s'excusaient de bonne foi sur l'impétuosité indocile de la jeunesse barbare. Leur mépris pour deux princes d'une naissance obscure, nouvellement élevés sur le trône par une élection populaire, éveilla leur ambition, et leur inspira le projet d'attaquer l'empire avec toutes les forces réunies de leur nation. Dans ces dispositions, ils consentirent volontiers à embrasser le parti de Procope, et à fomenter, par leur dangereux secours, les discordes civiles des Romains. D'après les conventions publiques, on ne pouvait leur demander que dix mille auxiliaires; mais le zèle ardent des chefs des Visigoths rassembla une armée de trente mille hommes, avec laquelle ils passèrent le Danube1. Ils marchaient dans cette orgueilleuse confiance que leur invincible valeur déciderait du sort de l'empire; et les provinces de la Thrace gémirent sous le poids de cette multitude de Barbares qui commandaient en maîtres et ravageaient en ennemis. Mais l'intempérance avec laquelle ils se livraient à leurs brutales passions ralentit leurs progrès; et avant d'avoir appris d'une manière certaine la défaite et la mort de Procope, ils aperçurent, par l'aspect menaçant que prit tout à coup le pays qui les environnait, que la puissance civile et militaire avait été ressaisie par son heureux rival. Une chaîne de postes et de fortifications, placée avec intelligence par Valens ou par ses généraux, arrêta leur marche, coupa leur retraite et intercepta leurs subsistances. La faim dompta, ou du moins fit taire l'orgueil des Barbares; ils jetèrent en frémissant leurs armes aux pieds du vainqueur qui leur offrait des vivres et des chaînes. Valens distribua cette multitude de captifs dans toutes les villes de l'Orient, et les provinciaux se familiarisant bientôt avec leur figure sauvage, essayèrent leurs forces contre ces adversaires formidables, dont le nom avait été si longtemps pour eux un objet de terreur. Le roi des Scythes (le seul Hermanric pouvait mériter ce titre pompeux) fut affligé autant qu'irrité de cette perte nationale. Ses ambassadeurs se plaignirent hautement à la cour de Valens de l'infraction d'une alliance ancienne et solennelle qui subsistait depuis si longtemps entre les Goths et les Romains. Ils représentèrent qu'ils n'avaient fait que remplir leur devoir en secourant le parent et le successeur de l'empereur Julien, et exigèrent la restitution immédiate de leurs concitoyens captifs. Un de leurs moyens de défense était d'une espèce singulière : ils prétendirent que leurs généraux, traversant l'empire en armes et à la tête d'une troupe ennemie, devaient être considérés comme revêtus du caractère sacré et des privilèges d'ambassadeurs2. La réponse à ces demandes extravagantes fut un refus modéré mais positif, signifié aux Barbares par Victor, maître général de la cavalerie, qui leur exposa avec force et avec dignité, les justes griefs de l'empereur de l'Orient. Les négociations furent rompues, et les courageuses exhortations de Valentinien excitèrent le timide Valens à ressentir l'insulte faite à la majesté de l'empire.

1. M. du Buat (Hist. des Peuples de l'Europe, tome VI, p. 332) a constaté avec soin le véritable nombre de ces auxiliaires. Les trois mille d'Ammien et les dix mille de Zosime ne formaient que les premières divisions de l'armée des Goths.

2. On trouve dans les Fragments d'Eunape (Excerpt. legat., p. 18,. ed. du Louvre) l'histoire de la marche et des négociations qui suivirent. Les provinciaux trouvèrent, en se familiarisant avec les Barbares, qu'ils n'étaient pas d'une force si redoutable qu'ils se l'étaient imaginés. Ils avaient la taille haute, mais les jambes peu agiles et les épaules étroites.

367, 368, 369

Les hostilités et la paix

Un historien de ce siècle a célébré l'importance et l'éclat de cette guerre des Goths, dont les événements ne méritent cependant l'attention de la postérité que comme les avant-coureurs du déclin et de la chute prochaine de l'empire. Au lieu de conduire lui-même ses soldats scythes et allemands sur les bords du Danube ou aux portes de Constantinople, le monarque, succombant sous le poids des années, chargea le brave Athanaric de la gloire et du danger d'une guerre défensive contre un ennemi dont la faible main maîtrisait les forces d'un puissant empire. On établit un pont de bateaux sur le Danube; la présence de Valens anima les troupes, et l'empereur suppléa à son ignorance de l'art de la guerre par sa valeur personnelle et par une sage déférence aux conseils de Victor et d'Arinthaeus, maîtres généraux de la cavalerie et de l'infanterie. Ils conduisirent habilement les opérations de la campagne, mais sans pouvoir chasser les Visigoths des postes avantageux qu'ils occupaient sur les montagnes; et les Romains, manquant de subsistances dans des plaines dévastées, repassèrent le Danube à l'approche de l'hiver. Les pluies continuelles, ayant enflé prodigieusement le cours de ce fleuve, occasionnèrent une suspension d'armes tacite, et retinrent Valens durant tout l'été suivant dans son camp de Marcianopolis. La troisième année de la guerre fut plus avantageuse aux Romains et plus funeste pour les Goths. La cessation du commerce privait les Barbares des objets de luxe que déjà l'habitude mettait pour eux au nombre des nécessités de la vie; et le dégât d'une portion considérable du pays les menaçait des horreurs d'une famine. Athanaric se décida ou fût forcé à risquer, dans la plaine, une bataille qu'il perdit, et la cruelle précaution que prirent les généraux victorieux de promettre une forte gratification pour chaque tête de Goth présentée dans le camp impérial, rendit la défaite et la poursuite plus sanglantes. La soumission des Barbares apaisa Valens et son conseil. L'empereur écouta favorablement les remontrances éloquentes et flatteuses du sénat de Constantinople, qui prit part pour la première fois aux délibérations publiques, et on chargea les généraux Victor et Arinthaeus, qui avaient conduit si heureusement la guerre, de régler les conditions de la paix. La liberté du commerce, dont les Goths jouissaient précédemment, fut restreinte à deux villes situées sur le Danube. Leurs chefs payèrent chèrement leur imprudence par la perte des subsides et de leurs pensions; on fit en faveur du seul Athanaric une exception plus avantageuse qu'honorable pour ce juge des Visigoths. Athanaric, qui, dans cette occasion, semble avoir consulté son intérêt personnel sans attendre les ordres de son souverain, soutint sa propre dignité et celle de sa nation lorsque les ministres de Valens lui proposèrent une entrevue. Il répondit, constamment qu'il ne pouvait mettre le pied sur les terres de l'empire sans se rendre coupable de parjure et de trahison; il est plus que probable que les perfidies récentes des Romains contribuèrent à lui faire observer religieusement son serment. On choisit pour le lieu de la conférence le Danube, qui séparait les Etats des deux nations indépendantes. L'empereur de l'Orient et le juge des Visigoths, accompagnés d'un nombre égal de gens armés, s'avancèrent chacun dans un grand bateau, jusqu'au milieu du fleuve. Après avoir ratifié le traité et reçu les otages, Valens retourna en triomphe à Constantinople, et les Goths restèrent paisibles environ six ans, jusqu'à l'époque où une multitude de Scythes, descendus des régions glacées du Nord les chassa de leurs foyers, et les précipita dans les provinces romaines1.

1. La description de la guerre des Goths se trouve dans Ammien (XXVII, 5), dans Zozime (l. IV, p. 211-214), et chez Themistius (Orat. 10, p. 129-141). Le sénat de Constantinople députa l'orateur Themistius pour féliciter l'empereur de sa victoire, et le servile orateur compare Valens sur le Danube à Achille dans le Scamandre. Jornandès passe sous silence une guerre particulière aux Visigoths, et peu glorieuse pour la nation gothique. Mascou, Histoire des Germains, XII, 3.

374

Guerre des Quades et des Sarmates

Valentinien
Guerre des Quades et des Sarmates
Leutemann, H. (Heinrich), 1824-1905

En cédant à son frère le gouvernement du Bas-Danube, l'empereur de l'Occident s'était réservé la défense des provinces de la Rhétie et de l'Illyrie, qui occupent un si grand espace sur les bords du plus grand fleuve de l'Europe. La politique active de Valentinien s'occupait sans cesse d'assurer les frontières par de nouvelles fortifications; mais l'abus de cette politique excita le juste ressentiment des Barbares. Le terrain que l'on avait marqué pour y bâtir une des forteresses que projetait l'empereur, était pris sur le territoire des Quades; ils s'en plaignirent avec tant de modération, qu'Equitius, maître général de l'Illyrie, consentit à suspendre l'ouvrage en attendant qu'il fut mieux instruit des volontés de l'empereur. Maximin, préfet, ou plutôt tyran de la Gaule, saisit cette occasion de nuire à son rival et d'avancer la fortune de son propre fils. L'impétueux Valentinien souffrait difficilement qu'on lui résistât; il se laissa persuader, par son favori, que si son fils Marcellinus était chargé du gouvernement de Valeria et de la conduite de l'ouvrage, les Barbares ne l'importuneraient plus de leurs audacieuses remontrances. Les Romains et les Allemands souffrirent également de l'arrogance d'un jeune homme incapable, qui regardait sa rapide élévation comme une récompense et une preuve de la supériorité de son mérite. Il feignit cependant à le recevoir avec considération la requête modeste de Gabinius, roi des Quades; mais sa fausse complaisance couvrait le projet de la plus noire à de la plus sanglante perfidie, et le prince crédule accepta la funeste invitation de Marcellinus. Gabinius eut le même sort que Para; mais les fiers Allemands n'endurèrent pas cet outrage avec l'indifférence des serviles Arméniens. Les Quades étaient bien déchus de cette puissance formidable qui, au temps de Marc-Aurèle, avait semé la terreur jusqu'aux portes de Rome; mais ils avaient encore des armes et du courage. Ce courage fût augmenté par le désespoir, et les Sarmates leur fournirent le contingent ordinaire de cavalerie. Marcellinus avait imprudemment choisi pour cet assassinat le moment où la révolte de Firmus tenait éloignées les plus braves troupes de ses vétérans; et la province, presque sans défense, se trouvait exposée à la vengeance des Barbares furieux. Ils entrèrent dans la Pannonie au temps de la moisson, dédaignaient ou démolirent des forts vides de soldats, et brûlèrent sans pitié tout le butin qu'ils ne purent emporter. La princesse Constantia, fille de l'empereur Constance, et petite-fille de Constantin le Grand, n'échappa qu'avec peine à leurs fureurs. Cette princesse, qui avait innocemment soutenu la révolte de Procope, était destinée à épouser l'héritier de l'empire d'Occident. Elle traversait la province jusqu'alors paisible avec une suite brillante et désarmée. Le zèle actif de Messala, gouverneur général de ces provinces, sauva la princesse d'un tel danger, et l'empire d'une telle honte. Ayant appris que les Barbares environnaient presque entièrement le village où elle s'était arrêtée pour dîner, il l'enleva précipitamment dans son propre char, et fit, avec la plus rapide diligence, un trajet de vingt-six milles jusqu'aux portes de Sirmium. Cette retraite aurait été encore peu sûre si les Quades et les Sarmates avaient profité, pour s'en emparer, de la consternation du peuple et des magistrats : mais leur lenteur donna le temps à Probus, préfet prétorien, de rasseoir ses esprits et de ranimer le courage des citoyens. Il sut habilement les animer à réparer les fortifications par le travail le plus assidu, et par ses soins une compagnie d'archers vint porter à la capitale de l'Illyrie un secours utile et opportun. Arrêtés par les murs de Sirmium, les Barbares indignés tournèrent leurs armes contre le maître général de la frontière, qu'ils accusaient injustement du meurtre de leur souverain. Equitius n'avait à leur opposer que deux légions; mais elles étaient composées des vétérans des bandes de la Moesie et de la Pannonie. L'obstination avec laquelle ces deux corps se disputèrent les vains honneurs du rang fut la cause de leur défaite. Agissant séparément et sans aucun concert, ils cédèrent aisément à la valeur et à l'activité des cavaliers sarmates qui les surprirent et les massacrèrent. Ces succès excitèrent l'émulation des tribus voisines; et la province de la Moesie aurait été infailliblement perdue, si le jeune Théodose, duc ou commandant militaire de la frontière, n'eût signalé, par la défaite des Barbares, un génie et une intrépidité dignes de son illustre père et de la haute fortune qui l'attendait.

375

Expédition de Valentinien

Valentinien, alors à Trèves, était profondément affligé des malheurs de l'Illyrie; mais la saison trop avancée le força de remettre au printemps suivant l'exécution de ses desseins. Il partit des bords de la Moselle, suivi de presque toutes les forces de la Gaule, et répondit d'une manière équivoque aux ambassadeurs des Sarmates qui vinrent en suppliants au devant de lui, qu'aussitôt qu'il serait arrivé sur les lieux, il examinerait et prononcerait. Arrivé à Sirmium, il donna audience aux députés des provinces d'Illyrie, qui se félicitèrent hautement du bonheur dont ils jouissaient sous le favorable gouvernement de Probus, préfet du prétoire1. Valentinien, flatté de leurs protestations de reconnaissance et de fidélité, demanda imprudemment au député de l'Epire, philosophe cynique et d'une imperturbable sincérité, s'il avait été envoyé par le voeu de sa province2. Je suis venu, répondit Iphiclés, accompagné des larmes et des gémissements d'un peuple qui m'envoyait à regret. L'empereur se tut; mais, grâce à l'impunité dont ils jouissaient, les agents du gouvernement avaient adopté cette funeste maxime, qu'ils pouvaient opprimer les peuples sans manquer à leur devoir envers le souverain. Un examen sévère de leur conduite aurait apaisé le mécontentement public, et la punition du meurtre de Gabinius pouvait seule rétablir la confiance des Barbares et l'honneur du nom romain, mais le monarque présomptueux n'avait pas assez de grandeur d'âme pour oser avouer une faute; oubliant la provocation, il ne se souvint que de son injure et entra dans le pays des Quades, altéré de sang et de vengeance. La cruelle justice des représailles lui parut, et parut peut-être aux yeux de l'univers, un motif suffisant pour autoriser des dévastations et des massacres dignes d'une guerre de sauvages. Telles furent la discipline des Romains et la consternation des Barbares, que Valentinien repassa le Danube sans perdre un seul de ses soldats. Comme il avait résolu d'achever la destruction des Quades dans une seconde campagne, il prit ses quartiers d'hiver à Bregetio, sur le Danube, dans les environs de Presbourg, ville de la Hongrie. Tandis que la rigueur de la saison suspendait les opérations de la guerre, les Quades essayèrent d'apaiser, par leurs soumissions, la colère de l'empereur, qui reçut leurs ambassadeurs dans son conseil, à la sollicitation d'Equitius. Ils se prosternèrent humblement au pied du trône et affirmèrent par serment, sans oser se plaindre, du meurtre de leur roi, que, la dernière invasion était le crime de quelques brigands indisciplinés, désavoués et détestés de la nation. La réponse de l'empereur leur laissa peu d'espoir de compassion ou de clémence. S'abandonnant à l'impétuosité de son caractère, il invectiva, contre leur bassesse, leur ingratitude et leur insolence.

1. Ammien (XXX, 5), qui reconnaît le mérite de Petronius-Probus, blâme avec justice son administration tyrannique. Lorsque saint Jérôme traduisit et continua la Chronique d'Eusèbe (A. D. 380, voyez Tillemont, Mém. eccles., t. XII, p. 53-626), il déclara la vérité, ou au moins l'opinion publique de son pays, dans les termes suivants : Probus P. P. Illyrici iniquissimis tributorum exactionibus ante provincias quas regebat, quam a Barbaris vastarentur, erasit. (Chron., edit. Scaliger, p. 187; Animadver., p. 259.) Le saint se lia depuis d'une amitié très intime avec la veuve de Probus; et avec moins de vérité, quoique sans beaucoup d'injustice, il substitua dans le texte au nom de Probus celui du comte Equitius.

2. Julien (Orat. 6, p. 198) représente son ami Iphiclès comme un homme vertueux et rempli de mérite; qui s'était rendu ridicule et s'était fait tort en adoptant les manières et l'habillement des philosophes cyniques.

17 novembre 375

Mort de Valentinien

Sa voix, ses gestes, ses regards et la couleur de son teint, attestaient la violence des mouvements furieux auxquels il se laissait emporter; tout son corps était agité des convulsions de la colère : dans ce moment un vaisseau se rompit dans sa poitrine, et le monarque tomba sans voix dans les bras de ses serviteurs, dont le pieux respect tâcha de cacher sa situation à la foule qui l'environnait; mais il expira, au bout de quelques instants dans les plus cruelles souffrances, conservant sa présence d'esprit jusqu'au dernier soupir, et s'efforçant en vain de manifester ses intentions aux ministres et aux généraux qui environnaient son lit. Valentinien avait à sa mort environ cinquante-quatre ans, et cent jours de plus auraient accompli la douzième année de son règne.

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