Constance II  

9 septembre 337 - 5 octobre 361

1er mars 350

Magnence et Vetranio prennent la pourpre

Magnence
Magnence

Aussitôt que la mort de Constant eut affermi cette facile et importante révolution l'exemple de la cour d'Autun fut suivi par toutes les provinces de l'Occident. Les deux grandes préfectures des Gaules et de l'Italie reconnurent l'autorité de Magnence, et l'usurpateur s'occupa du soin d'amasser par toutes sortes d'exactions un trésor qui pût suffire aux immenses libéralités qu'il avait promises et aux frais d'une guerre civile. Les contrées guerrières de l'Illyrie, depuis le Danube jusqu'à l'extrémité de la Grèce, obéissaient depuis longtemps à Vetranio, vieux général qui avait su se faire aimer par la simplicité de ses moeurs, et dont l'expérience et les services militaires avaient obtenu quelque considération1. Affectionné par habitude, par devoir et par reconnaissance, à la maison de Constantin, il donna sur-le-champ les plus fortes assurances au seul fils qui restât de son ancien maître, qu'il exposerait avec une invariable fidélité sa personne et ses troupes pour l'aider à prendre de l'usurpateur de la Gaule, une juste et sévère vengeance. Mais ses Légions furent plus séduites qu'irritées par l'exemple de la rébellion; leur commandant manqua bientôt ou de fermeté ou de fidélité, et son ambition s'autorisa de l'approbation de la princesse Constantina. Cette femme ambitieuse et cruelle, qui avait obtenu de Constantin le Grand, son père, le titre d'Augusta, plaça de ses propres mains le diadème sur la tête du général d'Illyrie, et semblait attendre de sa victoire l'accomplissement des espérances désordonnées qu'elle avait perdues par la mort d'Annibalianus son époux. Mais ce fut peut-être sans l'aveu de Constantina que le nouvel empereur fit une alliance honteuse, quoique nécessaire, avec l'usurpateur de l'Occident, dont la pourpre avait été teinte si récemment du sang de son frère2.

Des événements de cette importance, et qui menaçaient si sérieusement l'honneur et la sûreté de la maison impériale, rappelèrent les armés de Constance de la guerre de Perse, où elles avaient perdu beaucoup de leur réputation. Laissant à ses lieutenants le soin des provinces orientales, qu'il confia bientôt après à son cousin Gallus, qu'il fit passer de la prison sur le trône, il marcha vers l'Europe, agité par la crainte et par l'espérance, par la douleur et par l'indignation. Arrivé à Héraclée en Thrace, il donna audience aux ambassadeurs de Magnence et de Vetranio. Le premier auteur de la conspiration, Marcellinus, qui avait, en quelque façon, donné la pourpre à son nouveau maître, s'était audacieusement chargé de cette dangereuse commission et ses trois collègues avaient été choisis dans le nombre des illustres de l'Etat et de l'armée. On leur recommanda d'adoucir Constance sur le passé et de l'épouvanter sur l'avenir. Ils étaient autorisés à lui offrir l'alliance et l'amitié des princes d'Occident, à cimenter leur union par un double mariage de Constance avec la soeur de Magnence, et de Magnence avec l'ambitieuse Constantina, et à reconnaître par un traité la prééminence qui appartenait de droit à l'empereur d'Orient. Dans le cas où son orgueil ou une délicatesse mal placée lui ferait refuser des conditions si équitables, les députés avaient ordre de lui représenter qu'il courait inévitablement à sa ruine; s'il provoquait le ressentiment des souverains de l'Occident et les obligeait à employer contre lui des forces supérieures, leur valeur, leurs talents militaires, et les légions qui avaient fait triompher tant de fois le grand Constantin. Ces propositions, appuyées de tels arguments, méritaient une attention sérieuse : Constance différa sa réponse jusqu'au lendemain; et comme il sentait l'importance de justifier aux yeux du peuple la nécessité d'une guerre civile, il tint le discours suivant à son conseil, qui l'entendit avec une crédulité réelle ou affectée.

Cette nuit, dans mon sommeil, l'ombre du grand Constantin m'est apparue : il tenait embrassé le corps sanglant de mon frère; j'ai reconnu sa voix, elle criait vengeance. Mon père m'a défendu de désespérer de la république, et m'a promis que les armes couronneraient la justice de ma cause d'un prompt succès et d'une gloire immortelle.

L'autorité de cette vision, ou plutôt celle du prince qui la racontait, fit taire les doutes et cesser les négociations. Les conditions ignominieuses de la paix furent rejetées avec mépris; on renvoya un des ambassadeurs chargé de la dédaigneuse réponse de Constance; les trois autres furent mis aux fers comme indignes de jouir de leurs privilèges, et les puissances rivales se préparèrent à une guerre implacable.

1. Eutrope (X, 10) fait le portrait de Vetranio avec plus de modération, et, vraisemblablement avec plus de justesse que les deux Victor. Vetranio était né d'une famille obscure, dans les cantons sauvages de la Moesie, et son éducation avait été si négligée, que ce fut après son élévation qu'il apprit à lire.

2. La conduite incertaine et variable de Vetranio est racontée par Julien dans son premier discours, et exposée avec exactitude par Spanheim, qui discute la position et la conduite de Constantina.

25 décembre 350

Constance dépose Vetranio

Vetranio
Vetranio (Vetranion)

Telle fut la conduite, et tel était peut-être le devoir du frère de Constant vis-à-vis du perfide usurpateur des Gaules. Le caractère et la situation de Vetranio admettaient plus de ménagements; la politique de l'empereur d'Orient s'occupa de désunir ses ennemis, et de priver les rebelles des forces de l'Illyrie. Il réussit aisément à tromper la franchise et la simplicité de Vetranio, qui, flottant quelque temps entre l'honneur et l'intérêt, découvrit au monde l'inconstance de son caractère, et fut insensiblement dans les pièges d'une négociation artificieuse. Constance le reconnut pour son collègue légitime et son égal, à condition qu'il renoncerait à la honteuse alliance de Magnence, et qu'il choisirait un endroit sur les frontières de leurs provinces respectives où ils pussent, dans une entrevue assurer leur amitié par un serment de fidélité mutuelle, et régler d'un commun accord les opérations de la guerre civile. En conséquence de cet arrangement, Vetranio s'avança vers la ville de Sardica1, à la tête de vingt mille chevaux et d'un corps d'infanterie plus nombreux. Ces forces étaient si supérieures à celles de Constance, que l'empereur d'Illyrie semblait avoir à sa disposition la fortune et la vie de son rival, qui, comptant sur le succès de ses sourdes négociations, avait séduit les troupes et miné le trône de Vetranio. Les chefs, qui avaient secrètement embrassé le parti de Constance, préparaient en sa faveur un spectacle propre à éveiller et à enflammer les passions de la multitude2. Les deux armées réunies furent assemblées dans une vaste plaine à la proximité de la ville; on éleva dans le centre selon les lois de l'ancienne discipline, le tribunal, ou plutôt l'échafaud, d'où les empereurs avaient coutume de haranguer les troupes dans les occasions solennelles ou importantes. Les Romains et les Barbares, régulièrement rangés, l'épée nue la main ou la lance en arrêt, les escadrons de cavalerie et les cohortes d'infanterie distingués par la variété de leurs armes et de leurs enseignes, formaient un cercle immense autour du tribunal; tous gardaient un silence attentif, interrompu quelquefois par les clameurs ou les applaudissements. Les deux empereurs furent sommés d'expliquer la situation des affaires publiques en présence de cette formidable assemblée. On accorda la préséance du rang à la naissance royale de Constance; et, quoique peu versé dans l'art de la rhétorique, il mit dans son discours de la fermeté, de l'adresse et de l'éloquence. La première partie ne semblait attaquer que le tyran des Gaules; mais, après avoir déploré le meurtre de Constant, il insinua que son frère avait seul le droit de réclamer sa succession; et, s'étendant, avec complaisance sur les agitions glorieuses de la race impériale, il rappela aux soldats la valeur, les triomphes et la libéralité du grand Constantin, dont les fils avaient reçu leur serment de fidélité, qu'ils n'avaient rompu qu'entraînés par l'ingratitude de ses plus intimes favoris. Les officiers qui environnaient le tribunal, instruits du rôle qu'ils devaient jouer dans cette scène extraordinaire, parurent entraînés par le pouvoir irrésistible de la justice et de l'éloquence, et ils saluèrent l'empereur Constance comme leur légitime souverain. Le sentiment du repentir et de la fidélité gagna de rang en rang, et bientôt la plaine de Sardica retentit de l'acclamation unanime de : A bas ces parvenus usurpateurs ! Longue vie et victoire au fils de Constantin ! Ce n'est que sous ses drapeaux que nous voulons combattre et vaincre. Le cri universel, les gestes menaçants et le cliquetis des armes, subjuguèrent le courage étonné de Vetranio qui contemplait dans un silence stupide la défection de son armée. Au lieu d'avoir recours au dernier refuge d'un généreux désespoir, il se soumit docilement à son sort, et, se dépouillant du diadème à la vue des deux armées, il se prosterna aux pieds de son vainqueur. Constance usa de la victoire avec une prudente modération, en relevant lui-même ce vieillard suppliant qu'il affectait d'appeler du tendre nom de père, il lui prêta la main pour descendre du trône. La ville de Pruse fut assignée pour retraite au monarque détrôné, qui y vécu six ans dans l'opulence et dans la tranquillité. Il se félicitait souvent des bontés de Constance, et conseillait à son bienfaiteur, avec une aimable simplicité, de quitter le sceptre du monde et de chercher le bonheur dans une obscurité paisible, qui pouvait seule le procurer3.

1. Zonare, t. II, XIII, p. 16. La position de Sardica, près de la ville moderne de Sophia, paraît plus propre à cette entrevue, que Naissus et Sirmium, où elle est placée par saint Jérôme, Socrate et Sozomène.

2. Voyez les deux premiers discours de Julien, surtout p. 31; et Zozime, II, p. 122. La narration de l'historien, qui est nette, éclaircit les descriptions étendues, mais vagues, de l'orateur.

3. Victor le jeune, en parlant de l'exil de Vetranio, emploie cette expression remarquable : voluptarium otium. Socrate (II, c. 18) atteste la correspondance avec l'empereur, et qui semble prouver que Vetranio était en effet prope ad sultitiam simplicissimus.



351

Constance combat Magnence

La conduite de Constance dans cette occasion mémorable, fut célébrée avec une apparence de justice; et ses courtisans comparèrent les discours étudiés qu'un Périclès et un Démosthène adressaient à la population d'Athènes, avec l'éloquence victorieuse qui avait persuadé à une multitude armée d'abandonner et de déposer l'objet de son propre choix1. Les démêlés de Magnence allaient être plus sanglants, et plus dangereux: l'usurpateur s'avançait par des marches rapides, à la tête d'une armée nombreuse, composée d'Espagnols, de Gaulois, de Francs, de Saxons, de ces habitants des provinces que recrutaient les légions, et de ces Barbares qu'on regardait comme les plus formidables ennemis de la république. Les plaines fertiles2 de la Basse Pannonie, entre la Drave, la Save et le Danube, offraient un vaste théâtre; mais durant les mois de l'été les opérations de la guerre civile furent traînés en longueur par l'habileté ou la timidité des combattants3. Constance avait annoncé son intention de décider la querelle dans les plaines de Cibalis, dont le nom devait animer ses troupes par le souvenir de la victoire de Constantin son père, remportée sur le même terrain. Cependant les fortifications inattaquables, dont il environnait son camp annonçaient plutôt l'envie d'éviter la bataille que celle de la chercher. L'objet de Magnence était d'obliger son adversaire, par la ruse ou par la force, à quitter cette position avantageuse, et il y employa les différentes marches, évolutions et stratagèmes que la connaissance de l'art militaire pouvait suggérer à un officier expérimenté. Il emporta d'assaut l'importante ville de Siscia, attaqua la ville de Sirmium, qui était située derrière le camp, essaya de forcer un passage au-dessus de la Save pour entrer dans les provinces orientales de l'Illyrie, et tailla en pièces un gros détachement qu'il avait attiré dans les défiles d'Adarne. Pendant presque tout l'été, l'usurpateur des Gaules fut maître de la campagne. Les troupes de Constance étaient harassées et découragées; sa réputation se perdait, et son orgueil descendit à solliciter un traité de paix qui aurait assuré à l'assassin de Constant la souveraineté des provinces au-delà des Alpes. Philippe, l'ambassadeur impérial appuya ces propositions de toute son éloquence : le conseil et l'armée de Magnence étaient disposés à les accepter, mais le présomptueux usurpateur, méprisant les conseils de ses amis, fit retenir Philippe en captivité, ou du moins en otage, tandis qu'il envoyait un officier reprocher à Constance, la faiblesse de son règne, et lui offrir un pardon insultant, s'il quittait, sans hésiter, la pourpre et l'empire. La seule réponse que l'honneur permît à Constance fut qu'il mettait sa confiance dans la justice de sa cause; et la protection d'un Dieu vengeur. Il sentait si vivement le danger de sa situation, qu'il n'osa pas punir, sur l'insolent envoyé de Magnence, la détention de son ambassadeur. La négociation de Philippe ne fût cependant pas inutile, puisqu'il engagea Silvanus le Franc, général d'une réputation distinguée, à déserter avec un corps considérable de cavalerie, peu de jours avant la bataille de Mursa.

1. Eum Constantius.... facundiae vi dejectum imperio in privatum otium removit. Quae gloria, post natum imperium, soli processit eloquio, clementiaque, etc. Aurelius-Victor, Julien et Themistius (Orat., 3 et 4) chargent cet exploit de toute l'enluminure de leur rhétorique.

2. Busbequius (p. 112) traversa la Basse Hongrie et l'Esclavonie dans un temps où les hostilités réciproques des Turcs et des chrétiens avaient rendu ces deux contrées presque désertes. Toutefois il parle avec admiration de l'indomptable fertilité du sol, il observe que l'herbe y était assez haute pour soustraire à la vue un chariot chargé. Voyez aussi les Voyages de Browne, dans la Collection de Harris, vol. II, p. 762 etc.

3. Zozime raconte longuement la guerre et les négociations (II, p. 123-130); mais comme il n'annonce pas des connaissances bien sures touchant l'art militaire ni la politique, il faut examiner son récit avec soin, et ne l'admettre qu'avec précaution.

28 septembre 351

La bataille de Mursa

La ville de Mursa ou Essek, célèbre dans les temps modernes par un pont de bateaux de cinq milles de longueur sur la Dave et sur les marais adjacents1, a toujours été considérée, dans les guerres de Hongrie, comme une place importante. Magnence, dirigeant sa marche sur Marsa, fit mettre le feu aux portes, et, par un assaut précipité, avait presque escaladé les murs de la ville. La vigilante garnison éteignit les flammes. L'approche de Constance ne lui laissa pas le temps de continuer le siège, et l'empereur détruisit bientôt l'obstacle qui gênait seul les mouvements de son armée, en forçant un corps de troupes qui s'était posté dans un amphithéâtre voisin de la ville. Le champ de bataille qui environnait Mursa était une plaine unie et découverte. L'armée de Constance s'y rangea en bataille. Elle avait et à sa droite la Drave; et à sa gauche, soit à raison de l'ordre de bataille ou de la supériorité en cavalerie, dépassait de beaucoup la droite des ennemis. Les deux armées restèrent une partie de la matinée sous les armes dans une inquiète attente; et le fils de Constantin, après avoir animé ses soldats par un discours éloquent, se retira dans une église, à quelque distance du champ de bataille, et remit à ses généraux la conduite de cette journée décisive2. Ils se montrèrent dignes de sa confiance par leur valeur, et par leurs savantes manoeuvres. Ils engagèrent sagement l'action par la gauche; et avançant leur aile entière de cavalerie sur une ligne oblique, ils la tournèrent précipitamment sur le flanc droit de l'ennemi, qui n'était pas préparé à soutenir l'impétuosité de leur attaque. Mais les Romains de l'Occident se rallièrent bientôt par l'habitude de la discipline; et les Barbares de la Germanie soutinrent la réputation de leur intrépidité nationale. L'affaire devint générale, se soutint avec des succès variés et de singuliers retours de fortune, et finit à peine avec le jour. On accorda à la cavalerie l'honneur de la victoire éclatante que remporta Constance. Ses cuirassiers sont représentés comme autant de colonnes d'acier massif; leurs armures brillantes éblouissaient les légions gauloises, dont ils rompaient l'ordre serré avec leurs lances d'une énorme pesanteur. Dès que les légions furent en désordre, la cavalerie légère pénétra dans les rangs l'épée à la main et acheva la déroute. Cependant les grands corps des Germains se trouvaient exposés presque nus à la dextérité des archers orientaux, et des troupes entières de ces Barbares se jetaient, de douleur et de désespoir, dans le cours large et rapide de la Drave3. On fait monter le nombre des morts à cinquante-quatre mille, et la perte des vainqueurs fut supérieure à celle des vaincus4. Cette circonstance prouve l'acharnement du combat, et justifie l'observation d'un ancien écrivain, qui prétend que la fatale bataille de Mursa avait épuisé les forces de l'empire, par la perte d'une armée de vétérans suffisante pour défendre les frontières ou pour ajouter à la gloire de Rome de nouveaux triomphes5. Malgré les invectives d'un orateur servile, on ne trouve aucun motif de croire que Magnence ait déserté ses drapeaux dès le commencement de la bataille; il paraît au contraire qu'il s'acquitta de son devoir, comme capitaine et comme soldat, jusqu'au moment où son camp fut au pouvoir des ennemis. Pensant alors à sa sûreté personnelle, il se dépouilla des ornements impériaux, et ce ne fut pas sans peine qu'il échappa aux détachements de cavalerie légère qui le poursuivirent depuis les bords de la Drave jusqu'au pied des Alpes Juliennes6.

L'approche de l'hiver fournit à l'indolence de Constance des prétextes spécieux de discontinuer la guerre jusqu'au printemps : Magnence avait fixé sa résidence dans la ville d'Aquilée, et paraissait résolu de disputer le passage des montagnes et des marais qui défendaient l'approche du pays des Vénètes; il n'aurait pas même quitté l'Italie lorsque les impériaux se furent emparés, par une marche secrète, d'une forteresse située sur les Alpes, si, les peuples eussent été disposés à soutenir la cause de leur tyran7; mais le souvenir des cruautés que ses ministres avaient exercées après la malheureuse révolte de Népotien avait laissé dans l'âme des Romains une profonde impression d'horreur et de ressentiment. Ce jeune imprudent, fils de la princesse Eutropia, et neveu de Constantin, avait vu avec indignation, un Barbare perfide usurper le sceptre de l'Occident : suivi d'une troupe d'esclaves et de gladiateurs désespérés, il s'était aisément rendu maître de la faible garde qui faisait la police à Rome pendant la paix. Il avait reçu l'hommage du sénat, pris le titre d'Auguste, et l'avait porté pendant un règne précaire et tumultueux de la durée de vingt-huit jours. La marche de quelques troupes régulières mit fin à ses espérances; la révolte fut éteinte dans le sang de Népotien, de sa mère Eutropia et de tous ses partisans. On étendit même la proscription sur tous ceux qui avaient contracté la moindre alliance avec la famille de Constantin8. Mais dès que Constance, après la bataille de Mursa, devint le maître de la côte maritime de la Dalmatie, une troupe d'illustres exilés, qui avaient équipé une flotte dans un port de la mer Adriatique, vinrent dans le camp du vainqueur chercher protection et vengeance. Ce fut par la secrète intelligence qu'ils entretinrent avec leurs concitoyens, que Rome et les villes d'Italie se laissèrent engager à déployer sur leurs murs l'étendard impérial de Constance. Les vétérans, enrichis par les libéralités du père, signalèrent leur reconnaissance et leur fidélité pour le fils. La cavalerie, les légions et les auxiliaires d'Italie, renouvelèrent leur serment d'obéissance à Constance; et l'usurpateur, alarmé par la désertion générale, fut forcé de se retirer dans les Gaules, au-delà des Alpes, avec le petit nombre de troupes qui lui restaient fidèles. Les détachements qui reçurent ordre d'arrêter ou de poursuivre Magnence dans sa fuite, se conduisirent avec la négligence trop ordinaire dans le succès; ils lui fournirent l'occasion de faire face à ceux qui le suivaient, et de satisfaire sa fureur dans les plaines de Pavie, par le carnage d'une victoire inutile.

1. Ce pont remarquable, qui est flanqué de tours, et qui repose sur de grandes piles de bois, fut construit A. D. 1566 par le sultan Soliman, pour faciliter la marche de ses troupes en Hongrie. Voyez les Voyages de Browne, et le Système de Géographie de Busching, vol. II, p. 90.

2. Sulpice-Sévère, liv. II, p. 405. L'empereur passa la journée en prières avec l'arien Valens, évêque de Mursa, qui gagna sa confiance en prédisant le succès de la bataille. M. de Tillemont (Hist. des Empereurs, t. IV, p 1110) remarque avec raison le silence de Julien sur les exploits personnels de Constance à la bataille de Mursa. Le silence de la flatterie équivaut quelquefois au témoignage le plus authentique et le plus positif.

3. Julien, Orat. 1, p, 36, 37; et Orat. 2, p. 59, 60; Zonare, t. II, XIII, p. 17; Zozime, II, p. 130-133. Le dernier de ces écrivains vante la dextérité de l'archer Ménélas, qui lançait trois flèches en même temps, avantage qui, selon ses idées sur l'art militaire, aurait beaucoup contribué à la victoire de Constance.

4. Zonare dit que Constance perdit trente mille hommes, sur les quatre-vingts qui composaient son armée, et que Magnence en perdit vingt quatre mille sur trente-six. Les autres détails de sa narration paraissent probables et authentiques; mais l'auteur où les copistes doivent s'être trompés sur le nombre des troupes du tyran. Magnence avait rassemblé toutes les forces de l'Occident, les Romains et les Barbares et il en avait formé une armée redoutable, qu'on ne petit estimer à moins de cent mille hommes. Julien, Orat. 1, p. 34-35.

5. Ingentes R. I. vires ea dimicatione consumptae sunt, ad quolibet bella externa idoneo, quae multum triumphorum possent, securitatisque conferre. Eutrope, X, 13. Victor le jeune parle dans le même sens.

6. On doit préférer ici le témoignage non suspect de Zozime et de Zonare aux assertions flatteuses de Julien. Magnence a un caractère singulier sous la plume de Victor le jeune : Sermonis acer, animi tumidi, et immodice timidus; artifex tamen ad occultandam audacio specie formidinem. Mais lors de la bataille de Mursa se laissa-t-il conduire par la nature ou l'art ? Je pencherais pour le dernier.

7. Julien, Orat. 1, p. 38, 39. En cet endroit, ainsi que dans le discours 2, p. 97, il laisse entrevoir la disposition générale du sénat, du peuple et des soldats de l'Italie, en faveur de l'empereur.

8. Victor l'ancien d'écrit en termes pathétiques la malheureuse condition de Rome : Cujus stolidum ingenium adeo P. R. patribusque exitio fuit, uti passim domus, fora, vio templaque, cruore, cadaveribusque opplerentur bustorum modo. Saint Athanase (t . I, p. 67) déplore le sort de plusieurs illustres victimes; et Julien (orat. 2, p. 58) parle avec exécration de la cruauté de Marcellinus, l'implacable ennemi de la maison de Constantin.

10 août 353

Mort de Magnence

Mort de Magnence
Mort de Magnence

L'orgueilleux Magnence, partout malheureux et partout abandonné, fut forcé de demander la paix et demander en vain. Il envoya d'abord un sénateur dont les talents avaient obtenu sa confiance, et ensuite plusieurs évêques. Leur caractère sacré, l'offre qu'il faisait de quitter la pourpre et de dévouer les restes de sa vie au service de l'empereur, lui faisaient espérer que ces prélats lui obtiendraient une réponse plus favorable. Mais quoique Constance reçût en grâce, à des conditions très douces tous ceux qui abandonnaient les drapeaux du rebelle, il déclara son inflexible résolution de punir un perfide assassin qu'il allait accabler de tous côtés par l'effort de ses armes victorieuses. Une flotte impériale prit aisément possession de l'Afrique et de l'Espagne, soutint la fidélité chancelante des nations moresques, et débarqua des forces considérables qui passèrent les Pyrénées et s'approchèrent de Lyon, où Magnence trouva son dernier refuge et devait trouver la mort. Dans l'extrémité où il était réduit, l'usurpateur, naturellement peu disposé à la clémence, fut obligé d'employer contre les villes de la Gaule tous les genres d'oppression, pour en tirer les secours que demandait un si pressant danger1. La patience des peuples s'épuisa enfin, et Trèves, le siège du gouvernement prétorien, donna le signal de la révolte en fermant ses portes à Decentius, que son frère avait élevé au rang de César ou à celui d'Auguste. De Trèves, Decentius fut obligé de se retirer à Sens, où il fut enveloppé par une armée de Germains, que les artifices de Constance avaient intéressés aux dissensions des Romains2. Dans le même temps, les troupes impériales forcèrent les passages des Alpes Cottiennes, et le combat sanglant de Mons Seleucus marqua pour jamais le parti de Magnence du titre de rebelle. L'usurpateur n'avait plus d'armée à opposer, ses gardes étaient corrompus; et quand il paraissait en public, on le saluait unanimement des cris de vive l'empereur Constance ! Il vit bien qu'on se préparait à mériter le pardon et des récompenses par le sacrifice du principal coupable; il prévint l'exécution de ce projet; et, se jetant, sur sa propre épée3, il obtint du moins une mort plus douce et plus honorable que celle qu'il pouvait attendre des mains d'un ennemi, maître de colorer sa vengeance, du prétexte spécieux de la justice et de la piété fraternelle. L'exemple de Magnence fut imité par Decentius, qui s'étrangla aussitôt qu'il eut appris la mort de son frère. Marcellinus, premier auteur de la conspiration, avait disparu à la bataille de Mursa4, et l'exécution du reste des chefs assura la tranquillité publique. On fit une recherche sévère de tous ceux qui avaient pris part à la révolte, ou volontairement ou par nécessité. Paul, surnommé Catena, en raison de ses talents barbares dans l'exercice juridique de la tyrannie, fut chargé de découvrir les restes obscurs de la conspiration dans la province éloignée de Bretagne. On fit passer l'honorable indignation de Martin, vice préfet de l'île, pour une preuve de son crime; et cet estimable gouverneur fût forcé de plonger dans son propre sein l'épée dont il avait frappé dans sa colère le ministre des vengeances impériales. Les citoyens les plus innocents furent exposés à l'exil, à la confiscation, aux tortures et à la mort; et comme la timidité est toujours barbare, l'âme de Constance fût inaccessible à la pitié.

1. Ammien, XV, 6; Zozime, II, p. 113. Julien, qui (orat. 1, p. 40) déclame contre les cruels effets du désespoir du tyran, parle (orat. 1, p. 34) des édits vexatoires que lui dictèrent ses besoins ou son avarice. Il obligea ses sujets à acheter les domaines de l'empire, espèce de propriété incertaine et dangereuse, dont l'acquisition, dans une révolution, pouvait être présentée comme un crime de lèse-majesté.

2. Julien, orat. 1, p. 40 ; II, p. 74; et Spanheim, p. 263. Le Commentaire de ce dernier jette du jour sur les opérations de la guerre civile. Mons Seleuci était une petite place située dans les Alpes Cottiennes, &agarve; peu de milles de Vapineum ou de Gap, ville épiscopale du Dauphiné. Voyez d'Anville, Notice de la Gaule, p. 464; et Longuerue, Description de la France, p. 327.

3. Julien, orat. 1, p. 40; Zozime, II, p. 134; Socrate, II, c. 32; Sozomène, IV, c. 7. Victor le jeune décrit la mort du tyran avec des détails horribles : Transfosso latere, ut erat vasti corporis, vulnere naribusque et ore cruorem effundens, expiravit. Si nous pouvons ajouter foi à Zonare, le tyran, avant d'expirer, eut le plaisir d'égorger, de sa propre main, sa mère et son frère Desiderius.

4. Julien (orat. 1, p. 58, 59) paraît embarrassé de dire s'il s'infligea lui-même le châtiment de ses crimes, s'il se noya dans la Drave, ou si les démons vengeurs le portèrent du champ de bataille au lieu où il devait subir des tourments éternels.

353

Pouvoir des eunuques

Constance
Constance
University of Pennsylvania

Les divisées de l'empire furent réunies par la victoire de Constance; mais, comme ce prince faible n'avait de talents personnels ni pour la paix ni pour la guerre, comme il craignait ses généraux et se méfiait de ses ministres, le succès de ses armes ne servit qu'à établir l'autorité des eunuques sur le monde romain. Ces êtres disgraciés, ancienne production du despotisme1 et de la jalousie orientale, furent introduits en Grèce et à Rome par la contagion du luxe asiatique2. Leur progrès fut rapide, et les eunuques, qui du temps d'Auguste avaient été abhorrés comme le cortège monstrueux d'une reine d'Egypte3, s'introduisirent insensiblement dans les maisons des matrones; des sénateurs, et même des empereurs4. Restreints par les sévères édits de Domitien et de Nerva, favorisés par l'orgueil de Dioclétien, réduits à un état obscur par la prudence de Constantin5, ils se multiplièrent dans les palais de ses fils dégénérés, et acquirent peu à peu la connaissance et enfin la direction des conseils les plus secrets de Constance. Le mépris et l'aversion qu'on a toujours eus pour cette espèce dégradée, semblent les avoir rendus aussi incapables qu'on les en supposait, de toute action noble et de tout sentiment d'honneur et de générosité6; mais les eunuques étaient instruits dans l'art de l'intrigue et de l'adulation; et ils gouvernaient alternativement Constance par ses terreurs, par son indolence et par sa vanité7. Tandis qu'un miroir trompeur l'amusait d'une fausse apparence de prospérité publique, sa nonchalance leur permettait d'intercepter les plaintes des provinces opprimées, d'accumuler d'immenses trésors par la vente de la justice et des honneurs, d'avilir les plus importantes dignités par l'élévation des hommes obscurs qui achetaient d'eux les moyens d'oppression8; et de satisfaire leur ressentiment contre quelques âmes fermes qui refusaient audacieusement de faire leur cour à des esclaves. Le plus distingué d'entre eux était le chambellan Eusèbe, qui dirigeait si despotiquement l'empereur et son palais, qu'on pouvait dire, d'après l'expression satirique d'un écrivain impartial, que Constance jouissait de quelque crédit auprès de cet impérieux favori.

Ce fut par ses intrigues artificieuses que ce prince souscrivit la sentence de l'infortuné Gallus, et ajouta ce crime à la longue liste des exécutions, barbares et dénaturées qui avaient déjà déshonoré la maison de Constantin.

1. Ammien (l. XIV, c. 6) prétend que l'origine de la castration remonte au règne de Sémiramis, qui inventa cette pratique odieuse plus de dix-neuf cents ans avant la naissance de Jésus-Christ. L'usage des eunuques a été connu en Egypte et en Asie, dans l'antiquité la plus reculée. On en parle dans la loi de Moïse, Deutéronome, XXIII, 1. Voyez Goguet, Origine des Lois, etc., part. I, l. I, c. 3.

2. Eunuchrim dixti vielle te;
Quia solae utuntur his reginae
TERENCE., Eunuch., acte II, scène 2.
Cette comédie est traduite de Ménandre, et l'original doit avoir paru peu après les conquêtes orientales d'Alexandre.

3. Miles ...... spadonibus
Servire rugosis potest.
HORACE, Carmen, v.9 et DACIER, ad loc.
Par le mot spado les Romains exprimaient fortement leur horreur pour cette espèce mutilée. Le nom d'eunuque, adopté par les Grecs, prévalait insensiblement; il choquait moins l'oreille, et présentait un sens plus obscur.

4. Il suffira de citer Posidès, affranchi et eunuque de Claude, auquel l'empereur prostitua quelques-unes des récompenses les plus honorables de la valeur militaire. Voyez Suétone, in Claudio, c. 28. Posidès dépensa une grande partie de ses richesses en bâtiments.
Ut spado vincebat capitolia, nostra Posides.
JUVENAL, Sat. XIV.

5. Il y a un passage dans l'Histoire Auguste (p. 137) dans lequel Lampride, en louant Alexandre-Sévère et Constantin d'avoir mis des bornes à la tyrannie des eunuques, déplore les malheurs dont ils ont été la cause sous d'autres règnes. Huc accedit quod eunuchos nec in consiliis, nec in ministeriis habuit, qui soli principes perdunt, dam cosmore gentium aut regum Persarum volunt vivere; qui a populo etiam amicissimum semovent; qui internuncii sunt, aliud quum respondetur referentes; claudentes principem suum, et agentes ante omnia, ne quid sciat.

6. Xénophon (Cyropaedia, l. VIII, p. 540) a détaillé les motifs spécieux qui engagèrent Cyrus à confier la garde de sa personne à des eunuques. Il avait remarqué que la même mutilation, pratiquée sur les animaux, les rendait plus dociles, sans diminuer leur force ou même leur courage et il s'imagina qu'une espèce bâtarde, séparée de tout le reste du genre humain, serait plus inviolablement attachée à son bienfaiteur. Mais une longue expérience a démenti le jugement de Cyrus. Il peut se trouver quelques exemples bien rares d'eunuques qui se sont distingués par leur talent, par leur valeur et par leur fidélité; mais, en examinant l'histoire générale de la Perse, de l'Inde et de la Chine, on remarque que la puissance des eunuques annonçait toujours le déclin et la chute de chaque dynastie.

7. Voyez Ammien Marcellin, l. XXI, c. 16, l. XXII, c. 4. Tout le cours de cette histoire impartiale sert à justifier les invectives de Mamertin, de Libanius et de Julien lui-même, qui ont déclamé contre les vices de la cour de Constance.

8. Aurelius-Victor blâme la négligence que son souverain a mise dans le choix de ses gouverneurs de provinces et des généraux de ses armées, et finit son histoire par une observation très hardie, qu'il est moins dangereux, sous un règne faible, d'attaquer la personne du monarque que celle de ses ministres.
Uti verum absolvant brevi, ut imperatore ipso clarius ita apparitorum plerisque mages atrox nihil.

338

Education de Gallus et de Julien

Lorsque les deux neveux de Constantin, Gallus et Julien, furent sauvés de la fureur des soldats; le premier avait environ douze ans, et Julien en avait à peu près six. Comme l'aîné passait pour être d'une santé faible et valétudinaire, ils obtinrent moins difficilement de la feinte pitié de Constance une existence obscure et précaire; il sentait bien d'ailleurs que le meurtre de deux orphelins sans défense serait regardé du monde entier comme l'acte le plus odieux d'une cruauté réfléchie1. Différentes villes de la Bithynie furent successivement choisies pour le lieu de leur résidence, ou plutôt de leur exil, pendant le temps de leur éducation. Mais, dès que leur âge fut susceptible d'éveiller les soupçons de l'empereur, il jugea plus prudent de s'assurer de ces jeunes infortunés, en les renfermant dans la forteresse de Macellum, près de la ville de Césarée. La conduite que l'on tint avec eux, pendant une captivité de six ans, fut, à quelques égards, celle qu'aurait pu avoir un tuteur attentif, tandis que sur d'autres points ils éprouvaient toute la rigueur d'un tyran soupçonneux2. Leur prison était un ancien palais autrefois la résidence des rois de Cappadoce. La situation en était riante, les bâtiments magnifiques et l'enceinte spacieuse. Ils firent leurs études et, tous leurs exercices sous la conduite des maîtres les plus célèbres; et la nombreuse suite ou plutôt la garde qui composait la maison des neveux de Constantin, n'était pas indigne de leur naissance; mais ils ne pouvaient se dissimuler que, dépouillés de leur fortune, privés de liberté et sans aucune défense qui garantit leur sûreté, éloignés de tous ceux auxquels ils auraient pu accorder leur estime ou leur confiance, ils étaient condamnés à passer leur triste vie avec des esclaves dévoués aux ordres d'un tyran.

1. Saint Grégoire de Nazianze (orat. 3, p. 90) reproche à l'apostat son ingratitude pour Marc, évêque d'Aréthuse qui avait aidé à lui sauver la vie; et nous apprenons, quoique d'une autorité moins respectable (Tillemont, Hist. des Emper., t. IV, p. 916) que Julien fut caché dans le sanctuaire d'une église.

2. L'histoire la plus authentique de l'éducation et des aventures de Julien, est contenue dans une épître ou manifeste qu'il adressa lui-même au sénat et au peuple d'Athènes. Libanius (orat. parentalis) du côté des païens, et Socrate (l. III, c. 1) du côté des chrétiens, ont conservé différentes circonstances fort intéressantes.

5 mars 351

Gallus César

Gallus
Gallus
Museo archeologico di Aquileia

Les embarras de l'Etat obligèrent cependant l'empereur, ou plutôt les eunuques, à revêtir Gallus du titre de César dans la vingt-cinquième année de son âge (5 mars 351); et ils cimentèrent cette alliance politique en lui faisant épouser la princesse Constantina. Après la cérémonie d'une entrevue dans laquelle les deux princes firent le serment mutuel de ne jamais rien entreprendre au préjudice l'un de l'autre, ils se retirèrent chacun dans leur résidence; Constance continua sa marche vers l'Occident, et Gallus se fixa dans la ville d'Antioche, d'où, avec une autorité subordonnée, il gouverna les cinq grands diocèses de la préfecture orientale1. Dans cet heureux changement de fortune, il n'oublia pas son frère Julien2, qui obtint les honneurs de son rang, l'apparence de la liberté, et la restitution d'un ample patrimoine3.

Les historiens les plus indulgents pour la mémoire de Gallus, et Julien lui-même qui désirait tirer un voile sur les faiblesses de son frère, avouent que ce César était incapable de régner. Transporté d'une prison sur un trône, il n'avait ni le génie, ni l'application, ni même la docilité nécessaires pour compenser le défaut de théorie et d'expérience. La solitude et l'adversité avaient plus aigri que corrigé son caractère sombre et violent, et le souvenir de ce qu'il avait souffert, disposait son âme à la vengeance plutôt qu'à la compassion. Les violents accès de sa fureur extravagante furent souvent funestes à ceux qui approchaient sa personne ou qui dépendaient de son autorité4. Constantina, son épouse, que l'on dépeint non pas comme une femme, mais comme une furie toujours altérée de sang humain5, au lieu d'employer l'influence qu'elle avait sur Gallus pour le contenir dans les bornes de la patience et de l'humanité, irritait sans cesse la férocité de ses passions. Quoiqu'elle eût renoncé aux vertus de son sexe, elle en conservait la vanité. On lui vit accepter un collier de perles, comme le prix suffisant du meurtre d'un innocent; distingué par sa naissance et par ses vertus6. Gallus, de son côté, manifestait quelquefois ouvertement sa cruauté par des exécutions militaires et des massacres populaires. Quelquefois il la déguisait sous le masque trompeur des formalités de la justice. Les endroits publics et les maisons des particuliers étaient assiégés par une troupe d'espions et de délateurs; et le César lui-même, déguisé sous un habit plébéien, s'abaissait à jouer ce rôle odieux et méprisable. Tous les appartements du palais étaient ornés d'instruments de mort et de torture, et la consternation régnait sur toute la capitale de la Syrie. Comme s'il eût senti tout ce qu'il avait à craindre et combien il était peu digne de régner, le prince de l'Orient choisissait pour ses victimes, soit des habitants de la province, accusés de quelque crime imaginaire de lèse-majesté, soit ses propres courtisans qu'il soupçonnait, avec plus de raison, d'irriter contre lui par leur correspondance secrète, le timide et soupçonneux Constance. Mais il ne réfléchissait pas qu'en se faisant détester des peuples, il perdait sa seule ressource, en même temps, qu'il fournissait à la haine de ses ennemis les armes de la vérité; et à l'empereur un prétexte équitable de le priver de la pourpre et de la vie7.

1. Relativement à la promotion de Gallus, voyez Idatius, Zozime et les deux Victor. Selon Philosforgius (l. IV, c. 1), Théophile, évêque arien, fut témoin, et en quelque façon garant de cet engagement solennel. Il soutint ce caractère avec fermeté; mais Tillemont (Hist. des Emper., t. IV p. 1120) croit qu'il n'est pas du tout probable qu'un hérétique ait eu de si grandes vertus.

2. Gallus et Julien n'étaient pas fils de la même mère. Leur père, Julius Constantius, avait eu Gallus de sa première femme, nommée Galla; Julien était le fils de Basilina, qu'il avait épousée en secondes noces. Tillemont, Hist. des Emper., vie de Constantin, art. 3.

3. Julien eut d'abord la liberté de suivre ses études à Constantinople; mais la réputation qu'il acquit excita bientôt l'inquiétude de Constance, et on conseilla au jeune prince de se retirer dans les contrées moins en vue de l'Ionie ou de la Bithynie.

4. Voyez Julien, ad. S.P.Q.A., p. 271; saint Jérôme, in Chron.; Aurelius-Victor; Eutrope, X, 14. Je copierai les expressions littérales d'Eutrope, qui a écrit son abrégé environ quinze ans après la mort de Gallus, lorsqu'il n'existait plus aucun motif de louer ou de blâmer son caractère : Multis incivilibus gestis Gallus caesar... Vir natura ferox, et ad tyrcannidem pronior, si suo jure imperare licuisset.

5. Megora quidem mortalis, inflammatrix sovientis assidua, humani cruoris avida, etc. Ammien Marcellin, l. XIV, c. 1. La sincérité d'Ammien ne lui aurait pas permis de déguiser les faits ou les caractères; mais son goût, pour les ornements ambitieux du style lui a fait souvent hasarder des expressions d'une véhémence outrée.

6. Il se nommait Clematius d'Alexandrie, et tout son crime fut de ne pas vouloir satisfaire, les désirs de sa belle-mère, qui sollicita sa mort par un dépit amoureux. Ammien, l. XIV, c. 1.

7. Voyez dans Ammien (liv. XIV, ch. 1, p. 7) un ample détail des cruautés de Gallus. Son frère Julien (p. 272) insinue qu'il s'était formé secrètement une conspiration contre lui; et Zozime nomme (l. II, p. 135) les personnages qui avaient conspiré un ministre d'un rang distingué, et deux agents obscurs qui voulaient faire fortune.

354

Massacre des ministres de l'empereur

Aussi longtemps que la guerre civile tint en suspens le sort du monde romain, Constance feignit d'ignorer les atrocités de la faible administration à laquelle, en choisissant Gallus, il avait assujetti les provinces de l'Orient. La découverte de quelques assassins que le tyran des Gaules avait envoyés secrètement, à Antioche, servit à persuader au public que l'empereur et le César étaient unis d'intérêt, et poursuivis par les mêmes ennemis1. Mais, dès que Constance eut obtenu la victoire, son collègue subordonné cessa de lui être utile, et de lui paraître formidable. On examina soigneusement et sévèrement sa conduite; on pesa chacune de ses actions, et il fut résolu en secret de lui ôter la pourpre, ou de l'éloigner au moins de la molle oisiveté de l'Asie, en l'exposant aux fatigues et aux dangers de la guerre de Germanie. La mort de Théophile, consulaire de Syrie qui avait été massacré dans un moment de disette, par le peuple d'Antioche, de connivence avec Gallus, et presque à son instigation, fut représentée non seulement comme un trait de barbarie, mais comme une insulte dangereuse, pour la majesté suprême de Constance. Deux ministres d'un rang illustre, Domitien, préfet oriental, et Montius, questeur du palais, reçurent la commission de visiter les provinces de l'Orient, et d'en réformer l'administration. On leur recommanda de se conduire respectueusement avec Gallus, et de l'engager, par la persuasion, à céder aux désirs de son frère et de son collègue. La témérité du préfet dérangea ces mesures prudentes, et hâta en même temps sa propre ruine et celle de son ennemi. En arrivant à Antioche, Domitien passa dédaigneusement devant les portes du palais, et, sous le léger prétexte d'une indisposition, resta plusieurs jours enfermé pour composer un mémoire sanglant qu'il fit passer à la cour impériale. Cédant enfin aux pressantes sollicitations de Gallus, le préfet consentit à prendre sa place dans le conseil; mais sa première démarche fut de signifier avec arrogance au César un ordre de partir sur-le-champ pour l'Italie, et une insolente menace de punir lui-même la résistance ou le délai en suspendant le paiement de sa maison. Le neveu et la fille de Constantin pouvaient difficilement souffrir cette insolence d'un sujet. Enflammés de colère, ils firent arrêter par leurs gardes le préfet Domitien. L'affaire était encore susceptible d'accommodement; mais il devint impraticable par l'imprudence de Montius, à qui un caractère léger faisait perdre trop souvent l'avantage de ses talents et de son expérience2. Le questeur témoigna sa surprise à Gallus, dans les termes les plus offensants, de ce qu'étant à peine autorisé à déposer un magistrat municipal, il avait la hardiesse de faire arrêter un préfet du prétoire; et, ayant assemblé tous les officiers civils et militaires, il leur ordonna, au nom du souverain, de défendre la personne et la dignité de ses représentants. Cette imprudente déclaration de guerre précipita l'impatient Gallus dans les démarches les plus désespérées. Il fit prendre les armes à sa garde, assembla le peuple d'Antioche, et lui confia le soin de sa vengeance et de sa sûreté. Ses ordres furent cruellement suivis; la population saisit le préfet et le questeur, et, après leur avoir lié les jambes avec des cordes, les traîna dans les rues, en accablant de coups et d'injures ces malheureuses victimes, dont elle précipita les corps morts et défigurés dans le fleuve de l'Oronte3.

1. Zonare, t. II, l. XIII, p. 17, 18. Les assassins avaient séduit un grand nombre de légionnaires; mais leur dessein fut découvert et révélé par une vieille femme dans la cabane de laquelle ils s'étaient retirés.

2. Dans le texte d'Ammien, nous lisons, asper quidem, sed ad lenitatem propensior; ce qui constitue une phrase contradictoire et ridicule. A l'aide d'un vieux manuscrit, Valois a rectifié première de ces fautes, et nous apercevons un rayon de lumière par la substitution du mot vafer. Si nous hasardons de changer lenitatem en levitatem, cette mutation d'une seule lettre rend tout le passage clair et conséquent.

3. Au lieu d'être obligé de puiser çà et là dans des fragments imparfaits, nous avons à présent le secours de l'histoire suivie d'Ammien; et nous pouvons renvoyer aux septième et neuvième chapitres de son quatorzième livre. Cependant Philostargius, quoiqu'un peu partial en faveur de Gallus, ne doit pas être tout à fait rejeté.

354

Gallus

Après s'être porté à cette extrémité, quels que fussent les desseins de Gallus, ce n'était que dans un champ de bataille qu'il pouvait espérer de défendre avec succès son innocence. Mais l'âme de ce prince était un mélange de violence et de faiblesse. Au lieu de prendre le titre d'Auguste, et d'employer à sa défense les troupes et les trésors de l'Orient, il se laissa tremper par l'artificieuse tranquillité de Constance, qui, lui laissant le faste illusoire de sa cour, rappela insensiblement les vieilles légions des provinces d'Asie. Mais comme il pouvait être encore dangereux d'arrêter Gallus dans sa capitale, on se servit avec succès du moyen lent et sûr de la dissimulation. Constance lui écrivait souvent, et l'exhortait, par des expressions de confiance et d'amitié, à remplir les devoirs de son rang, à décharger son collègue d'une partie des soins publics, et à venir protéger l'Occident par sa présence, par ses conseils et par ses armes. Tant d'injures réciproques auraient dut éveiller les craintes et les soupçons de Gallus; mais il avait négligé les occasions de la fuite et de la résistance, et il s'était laissé séduire par les discours flatteurs de Scudilo, tribun militaire, qui, sous l'apparente rudesse d'un soldat, cachait l'adresse la plus insinuante, Gallus comptait sur le crédit de son épouse Constantina, dont la mort fatale, dans la circonstance présente, consomma les malheurs où elle avait entraîné son mari par ses passions impétueuses (elle mourut en route de la fièvre, dans une petite ville de Bithynie, nommée Conum Gallicanum).

décembre 354

Mort de Gallus

Gallus
Gallus

Après un long délai, le prince partit avec répugnance pour la cour impériale. Depuis Antioche jusqu'à Andrinople, il traversa la vaste étendue de ses Etats avec une suite nombreuse et brillante. Pour cacher ses craintes aux peuples, et se les dissimuler peut-être à lui-même, il fit célébrer les jeux du cirque à Constantinople. Le cours de son voyage aurait dû l'avertir du danger dont il était menacé : dans les villes principales de son passage, il trouvait des ministres de Constance envoyés exprès pour se saisir de l'administration, observer tous ses mouvements, et prévenir les accès de violence auxquels on craignait qu'il ne se livrât dans son désespoir. Les députés, chargé de s'emparer du gouvernement des provinces qu'il laissait derrière lui, le saluaient froidement à leur passage, quelquefois même avec l'air du dédain, et l'on éloignait soigneusement, avant son arrivée, les troupes qui se trouvaient placées sur sa route, de peur qu'elles ne fussent tentées de lui offrir leurs services pour commencer une guerre civile1. Gallus, après avoir obtenu la permission de se reposer pendant quelques jours à Andrinople, y reçut un mandat du style le plus impérieux et le plus absolu, qui lui ordonnait de laisser dans cette ville sa nombreuse escorte, et de se hâter d'arriver avec dix chariots de poste ou plus à Milan, où était alors la résidence impériale. Dans cette course rapide, le respect dû au frère et au collègue de Constance se changea en une insolente familiarité. Gallus, qui apercevait à la contenance de ses serviteurs qu'ils se regardaient déjà comme ses gardes, et qu'ils seraient peut-être dans peu ses bourreaux, commençait à se reprocher, sa fatale imprudence; et le souvenir de la conduite qui lui avait attiré son infortune excitait à la fois sa terreur et ses remords. Toute dissimulation cessa à Petovio en Pannonie; il fût conduit à un palais dans les faubourgs, où le général Barbatio, suivi d'une troupe de soldats choisis, aussi inaccessibles aux récompenses qu'à la pitié, attendait l'arrivée de son illustre victime. On l'arrêta au commencement de la nuit, et, après l'avoir ignominieusement dépouillé des ornements de César, on le transporta à Pole en Istrie, dans la prison qui avait été si récemment teinte du sang royal. L'horreur dont il se sentait saisi fut bientôt augmentée par l'apparition de son implacable ennemi, l'eunuque Eusèbe, qui, en présence d'un notaire et d'un tribun, commença son interrogatoire relativement à l'administration de l'Orient. Le César, succombant sous le poids du crime et de la honte, confessa toutes les actions et tous les desseins criminels dont il était accusé. En les imputant aux conseils de la princesse son épouse, il augmenta l'indignation de Constance, qui examina avec une prévention défavorable la minute de son procès criminel. L'empereur se laissa aisément convaincre que la vie de son cousin était incompatible avec le soin de sa propre sûreté. La sentence de mort fut signée, envoyée, exécutée, et le neveu de Constantin, les mains liées derrière le dos, fût décollé dans sa prison comme un vil malfaiteur2. Ceux qui sont portés, à excuser la cruauté de Constance assurent qu'il se repentit promptement et qu'il révoqua l'ordre sanglant, mais que les eunuques retinrent le courrier chargé de la grâce. Ils redoutaient le caractère implacable de Gallus, et désiraient rejoindre à leur empire les provinces opulentes de l'Orient3.

De toute la nombreuse postérité de Constance Chlore, il ne restait après l'empereur régnant que le seul Julien. Le malheur de la naissance royale l'avait enveloppé dans la disgrâce de Gallus. De sa retraite dans l'heureuse contrée de l'Ionie; on le conduisit, sous une forte garde, à la cour de Milan, où il languit environ sept mois, dans l'attente d'un supplice ignominieux pareil à ceux que, presque sous ses yeux, on infligeait tous les jours aux amis et aux adhérents de sa famille. Ses regards, ses gestes, et jusqu'à son silence, étaient examinés avec l'oeil vigilant de la plus maligne curiosité. Il était sans cesse assiégé par des ennemis qu'il n'avait pas offensés, et par des artifices auxquels il était étranger4. Mais, à l'école de l'adversité, Julien acquit peu à peu de la fermeté et de la discrétion. Il défendit son honneur et sa vie en évitant les pièges adroits des eunuques, qui mettaient tout en oeuvre pour lui faire trahir ses sentiments. Il sut renfermer son ressentiment, et sa douleur, mais sans se dégrader jusqu'à flatter le tyran par une apparente approbation du meurtre de son frère. Julien attribue dévotement sa délivrance miraculeuse à la protection des dieux, qui avaient excepté son innocence de la sentence de destruction prononcée par leur justice contre la maison impie de Constantin5. Le moyen victorieux dont la Providence s'est servie est, dit-il, la ferme et généreuse amitié de l'impératrice Eusebia6, princesse aussi distinguée par son mérite que par sa beauté, et, dont l'ascendant sur l'esprit de son mari contrebalançait en quelque sorte la puissante ligue des eunuques. Ce fut par son intercession que l'empereur consentit à voir Julien. Il plaida sa cause avec une noble assurance, et fût écouté favorablement. L'indulgence d'Eusebia prévalut, dans le conseil, sur les efforts des eunuques.

1. Les légions thébaines, qui étaient en quartier à Andrinople, envoyèrent une députation à Gallus pour lui offrir leurs services. Ammien, XIV, c. 11. La Notitia (s. 6, 20, 38, édit. Labb.) fait mention de trois légions portant le nom de légions thébaines. Le zèle de M. de Voltaire pour la description d'une légende méprisable, quoique célèbre, l'a engagé à nier, sûr les plus faibles autorités, l'existence d'une légion thébaine dans les armées romaines. Voyez les Oeuvres de Voltaire, t. V, p. 114, édit. in-4°.

2. Voyez le récit complet du voyage et de la mort de Gallus dans Ammien (XIV, c. 1), Julien se plaint que son frère a été exécuté sans avoir été jugé. Il tâche de justifier, ou, du moins d'excuser les vengeances cruelles qu'il avait exercées contre ses ennemis; mais il semble convenir qu'on aurait pu le priver de la pourpre avec justice.

3. Philostorgius, t. IV, c. 1; Zonare, XIII, t. II,. p. 19. Mais le premier était partial en faveur d'un monarque arien, et l'autre transcrivait sans choix et sans discernement tout ce qu'il trouvait dans les écrits des anciens.

4. Voyez Ammien Marcellin, XV, c. 1; 3, 8. Julien lui-même, dans son épître aux Athéniens, fait un tableau frappant de son propre danger et de ses sentiments. Il montre cependant un penchant à exagérer ce qu'il a souffert, en insinuant, quoiqu'en termes obscurs, que ses malheurs durèrent plus d'une année; ce qu'il est impossible de concilier avec la vérité de la chronologie.

5. Julien a peint les crimes et les malheurs de la famille de Constantin dans une fable allégorique, bien imaginée, et rendue avec grâce. Elle se trouve à la fin de la septième harangue, d'où elle a été détachée et traduite par l'abbé de La Bletterie, Vie de Jovien, tome II, p. 385-408.

6. Elle était née à Thessalonique en Macédoine, d'une famille noble, fille et soeur de consuls. Elle épousa l'empereur dans l'année 352, dans un temps de faction. Les historiens de tous les partis ont rendu justice à son mérite. Voyez les témoignages rassemblés par Tillemont, Hist. des Empereurs, t. IV, p. 750-754.

355

Julien à Athènes

Ils tâchaient de démontrer qu'il était dangereux de laisser un vengeur du sang de Gallus, et, craignant l'effet d'une seconde entrevue, ils engagèrent Julien à se retirer dans les environs de Milan; jusqu'au moment où l'empereur lui assigna la ville d'Athènes pour le lieu honorable de son exil. Il avait montré, dès sa tendre jeunesse, un goût ou plutôt une passion pour la langue, les moeurs, les sciences et la religion des Grecs; il obéit avec plaisir à un ordre si conforme à ses désirs. Loin du tumulte des armes et de la perfidie des cours, il passa six mois au milieu des bocages de l'académie, et dans la conversation familière des philosophes du siècle, qui travaillèrent à cultiver le génie, à exciter la vanité, et à enflammer la dévotion de leur auguste élève. Leurs soins furent couronnés de succès. Julien conserva inviolablement pour Athènes la tendresse qu'une âme généreuse éprouve toujours au souvenir de l'endroit où elle a senti naître et brille les premiers rayons de son génie. La douceur et l'affabilité qu'il tenait de la nature, et que lui imposait sa situation, lui gagnaient l'amitié des étrangers et des citoyens qui conversaient avec lui. Quelques-uns de ses compagnons d'étude le virent peut-être d'un oeil prévenu par l'inimitié; mais Julien fit naître dans les écoles d'Athènes une estime générale pour ses talents et pour ses vertus, et il jouit bientôt, dans tout le monde romain, d'une honorable réputation1.

Tandis que dans la retraite, Julien employait son temps à s'instruire, l'impératrice, résolue d'achever sa généreuse entreprise, n'oubliait pas le soin de sa fortune. Par la mort du dernier César, Constance se trouvait chargé seul du commandement, et sentait accablé du poids de ce vaste et puissant empire. Les plaies faites par la guerre civile n'étaient pas encore guéries; la Gaule se trouvait inondée d'un déluge de Barbares, et les Sarmates ne respectaient plus la barrière du Danube. Les sauvages isauriens, dont on avait laissé les ravages impunis, augmentaient de nombre et d'audace.

1. Libanius et saint Grégoire de Nazianze ont épuisé l'art, et la force de leur éloquence, pour représenter Julien comme le premier des héros ou le plus odieux des tyrans. Saint Grégoire fut son condisciple à Athènes, et les symptômes de la future perversité de l'apostat qu'il décrit d'une manière si tragique, se réduisent à quelques imperfections corporelles et à quelques singularités dans ses manières et dans sa façon de parler. Il proteste cependant qu'il prévit dès ce temps là tous les malheurs de l'Eglise et de l'empire. Saint Grégoire de Nazianze, Orat. IV, p. 121, 122.

J.C.

Julien à Milan

Ces brigands descendaient de leurs montagnes escarpées pour ravager les contrées adjacentes; ils avaient eu l'insolence d'assiéger, mais sans succès, l'importante ville de Séleucie défendue par trois légions. D'un autre côté, le roi de Perse donnait en même temps des inquiétudes plus sérieuses; enorgueilli par ses victoires, il menaçait de nouveau les provinces de l'Asie, et la présence de l'empereur devenait également indispensable sur les frontières orientales et sur les confins de l'Occident. Pour la première fois Constance reconnut sincèrement que des soins si variés et si étendus étaient au-dessus de ses forces1. En vain la voix de ses flatteurs voulut se faire entendre et lui persuader que ses vertus toutes puissantes, sa fortune appuyée de la faveur du ciel, continueraient à triompher de tout obstacle; il prêta l'oreille avec complaisance aux avis d'Eusebia, qui satisfaisaient son indolence sans blesser sa vanité. S'apercevant que le souvenir de Gallus donnait des craintes à l'empereur, cette princesse lui présentait avec adresse les caractères opposés des deux frères, qu'on avait comparés dès leur enfance à ceux de Titus et de Domitien2. Elle accoutumait son mari à considérer Julien comme un jeune prince modeste et sans ambition, dont la pourpre assurerait la reconnaissance et la fidélité, et que ses talents rendraient capable de remplir avec honneur une place au second rang, où il soulagerait l'empereur d'une infinité de soins, sans jamais prétendre à secouer l'autorité ou à obscurcir la gloire de son souverain et de son bienfaiteur. Après de longs et secrets efforts, l'ascendant de l'impératrice l'emporta sur l'opposition des eunuques favoris, et il fut résolu que Julien irait, avec le titre de César, gouverner les peuples au-delà des Alpes, dès qu'on aurait célébré son mariage avec la princesse Hélène, soeur de Constance.

Quoique l'ordre qui le rappelait à la cour fut sans doute accompagné de quelque avertissement sur sa prochaine grandeur, Julien prit le peuple d'Athènes pour témoin de sa douleur sincère et des larmes qu'il répandit quand on l'arracha, malgré lui, de sa retraite chérie3. Il craignait pour sa vie, pour sa gloire, et même pour sa vertu. Toute sa confiance était, dans la persuasion que Minerve dirigeait sans cesse sa conduite, et qu'il était sous la protection immédiate d'une légion d'anges invisibles, que cette déesse avait empruntée pour lui au soleil et à la lune. Il n'approcha qu'avec horreur du palais de Milan; jeune et sincère, il ne put cacher son indignation quand il reçut les respects perfides et serviles des assassins de sa famille. Eusebia était enchantée d'avoir réussi dans ses bienveillants projets. L'embrassant avec la tendresse d'une soeur, elle tâcha, par les caresses les plus flatteuses, de bannir ses craintes et de le réconcilier avec sa fortune. Mais la cérémonie de lui raser sa longue barbe, et son maintien emprunté quand il fallut troquer le manteau d'un philosophe grec pour l'habit militaire d'un prince romain, amusèrent pendant quelques jours la légèreté de la cour impériale4.

Les empereurs du siècle de Constantin ne daignaient plus consulter le sénat sur le choix d'un collègue; mais ils avaient soin de faire ratifier leur nomination par le consentement de l'armée. Dans cette occasion solennelle les gardes et toutes les troupes qui étaient aux environs de Milan parurent sous les armes; Constance monta sur son tribunal, tenant par la main son cousin Julien, qui accomplissait ce jour-là sa vingt-cinquième année. Dans un discours préparé, dont le style noble était soutenu par la dignité du débit, l'empereur représenta les différents dangers qui menaçaient la prospérité de la république, la nécessité de nommer un César pour gouverner et défendre l'Occident, et son intention de récompenser par la pourpre, s'ils y consentaient, les vertus qu'annonçait le neveu de Constantin. Les soldats témoignèrent leur approbation par un murmure respectueux : ils contemplèrent l'air affirmé de Julien, et ils virent avec plaisir le feu de ses yeux tempéré par la modeste rougeur qui s'élevait sur son front, offert pour la première fois aux regards du monde. Dès que la cérémonie de son investiture fut terminée, Constance, s'adressant à lui du ton d'autorité que son âge et son rang lui permettaient de prendre, exhorta le nouveau César à mériter, par des exploits héroïques, ce nom immortel et sacré, et lui donna les plus fortes assurances d'une amitié, à laquelle ni le temps ni l'éloignement ne porteraient jamais atteinte.

1. Succcumbere tot necessitatibus tamque crebris unum se quod nunquam fecerat aperte demonstrains. (Ammien, XV, c. 8.) Il rapporte ensuite dans leurs propres termes les assurances flatteuses des courtisans.

2. Tantum a temperatis moribus Juliani differens fratris, quantum inter Vespasiani filios fuit, Domitianum et Titum. (Ammien, XIV., c. 11) Les épreuves et l'éducation des deux frères eurent une si grande ressemblance, qu'elles fournissent un exemple frappant de la différence innée des caractères.

3. Julien, ad S. P. Q. A., p 275, 276; Libanius, orat. X, p. 268. Julien ne céda pas que les dieux ne lui eussent fait connaître leur volonté par des visions et des présages. Sa piété lui défendit alors de leur résister.

4. Julien représente lui-même (p. 274), d'une manière assez plaisante, les circonstances de cette métamorphose, ses regards baissés, et son maintien embarrassé, lorsqu'il se trouva transporté dans un monde nouveau, où tout lui paraissait étrange et dangereux.

6 novembre 355

Julien César

Après ce discours, les soldats frappèrent de leurs boucliers sur leurs genoux en signe d'applaudissements1, et les officiers qui entouraient le tribunal exprimèrent avec une décence retenue leur estime pour le représentant de Constance.

Les deux princes retournèrent au palais dans le même char, et pendant la marche lente de ce cortège, Julien se répétait à lui-même un vers d'Homère, son poète favori, qui pouvait également s'appliquer à ses craintes et à sa fortune2. Les vingt-quatre jours qu'il passa dans le palais de Milan après son investiture, et les premiers mois de son règne dans les Gaules, ne furent autre chose qu'une pompeuse mais sévère captivité. Les honneurs qu'il avait acquis ne compensaient pas la perte de sa liberté3. On surveillait ses pas, on interceptait sa correspondance, et il était obligé, par prudence, de refuser la visite de ses plus intimes amis. On ne lui laissa que quatre de ses anciens domestiques, deux pages, son médecin et son bibliothécaire; ce dernier était le gardien d'une précieuse collection de livres reçus en présent de l'impératrice; aussi attentive à satisfaire les inclinaisons de son ami, qu'à défendre ses intérêts. Au lieu de ses fidèles serviteurs, sa maison fut composée convenablement à sa dignité de César, mais remplie d'une foule d'esclaves dénués et peut-être incapables d'attachement pour leur nouveau maître, auquel ils étaient, pour la plupart, ou inconnus ou suspects. Son défaut d'expérience pouvait exiger un conseil d'hommes sages et intelligents; mais l'étiquette minutieuse qui réglait le service de sa table et la distribution de ses heures convenait plus à un adolescent encore sous la discipline de ses instituteurs, qu'à un prince auquel on confiait la conduite d'une guerre importante. Aspirait-il à mériter l'estime des peuples, il était arrêté par la crainte de déplaire au souverain. Les fruits de son mariage périrent par les jaloux artifices d'Eusebia4 elle-même, qui, en cette seule occasion, parût oublier sa générosité naturelle. Le souvenir de son père et de ses frères avertissait Julien de son propre danger, et ses craintes étaient encore augmentées par l'injuste et récente condamnation de Sylvanus.

1. Militares omnes horrendo fragore scuta genibus illidentes, quod est prosperitatis indicium plenum; nam contra cum hastis clypei feriuntur, iro documentum est et doloris.... Ammien ajoute par une subtile distinction : Eumque, ut potiori reverentia servaretur, nec supra modum nec infra quam decebat.

2. Le mot pourpre, dont Homère fait usage comme d'une épithète vague, mais qui servait communément à désigner la mort, fut appliquée très justement par Julien à la nature et au motif de ses craintes.

3. Il peint de la manière la plus pathétique (p. 277) les peines cruelles de sa nouvelle situation. Cependant sa table était servie avec tant de luxe et de profusion que le jeune philosophe la rejeta avec dédain. Quum legeret libellum assidue, quem Constantius ut privignum ad studia mittens manu sua conspriserat, prolicenter disponens, quid in convivio Cosaris impendi deberet, phasianum, et vulvam et sumen exigi vetuit et inferri. Ammien Marcellin, XVI, c. 5.

4. Si nous nous rappelons que Constantin, père d'Hélène, était mort plus de dix-huit ans auparavant dans un âge très avancé, il paraîtra probable que la fille, quoique vierge, n'était pas fort jeune au moment son mariage. Elle accoucha bientôt d'un fils, qui mourut immédiatement après être venu au monde. Quod obstetrix, corrupta mercede, mox natum, prosecto plus quam convenerat umbilico, necavit. Elle accompagna l'empereur et l'impératrice dans leur voyage à Rome, et la dernière.... quositum venenum bibere per fraudem illexit, ut quotiescunque concepisset, immaturum abjiceret partum. (Ammien, XVI, c. 10) Nos médecins décideront si un tel poison existe. Quant à moi, j'incline à croire que la méchanceté du public imputait des accidents naturels aux crimes supposés de l'impératrice Eusebia.

355

Sylvanus

Pendant l'été qui avait précédé l'élévation de Julien, le général Sylvanus avait été choisi pour délivrer les Gaules de l'oppression des Barbares : il eût bientôt lieu de s'apercevoir que ses plus dangereux ennemis étaient restés à la cour impériale. Un délateur adroitement perfide, soutenu par plusieurs des principaux ministres, ayant obtenu de lui quelques lettres de recommandation, en effaça tout, excepté la signature, et remplit à son gré le parchemin des preuves d'un complot criminel de la plus haute importance. L'adresse et le courage des amis du général firent bientôt découvrir la fraude. Un conseil composé d'officiers civils et militaires reconnut publiquement l'innocence de Sylvanus, en présence de l'empereur. Mais la découverte arriva trop tard; le bruit de la calomnie et la saisie de ses biens avaient déjà excité ce chef indigné à la révolte dont on l'avait si injustement accusé. Sylvanus prit la pourpre à Cologne, où était son quartier général. Son activité semblait menacer d'envahir l'Italie et d'assiéger Milan. Dans cette circonstance, Ursicinus, général du même rang regagna par une trahison la faveur qu'il avait perdue par d'éminents services rendus dans l'Orient. Feignant avec toute vraisemblance l'indignation que pouvaient lui inspirer des injures du genre de celle qu'on avait faite à Sylvanus, il se hâta de le joindre avec quelques cavaliers, et de trahir son crédule ami. Après un règne de vingt-huit jours, Sylvanus fut assassiné, et les soldats qui, sans aucune intention criminelle, avaient suivi aveuglément l'exemple de leur général, rentrèrent aussitôt dans l'obéissance. Les flatteurs de Constance célébrèrent la sagesse et le bonheur du prince, qui venait d'éteindre une guerre civile sans courir le hasard d'une bataille.

28 avril 357

Constance à Rome

Vetranio
Obélisque
de Constance

La défense des frontières rhétiennes et la persécution de la foi catholique retinrent Constance en Italie plus de dix-huit mois après le départ de Julien. Avant de retourner dans l'Orient, l'empereur satisfit son orgueil et sa curiosité en visitant l'ancienne capitale1. Il alla de Milan à Rome par les voies Emilienne et Flaminienne; et quand il en fut à quarante milles, ce prince, qui n'avait jamais vaincu un ennemi étranger, imita la pompe et tous les attributs d'une marche triomphale; son brillant cortège était composé de tous les ministres de son luxe; mais, quoi qu'en pleine paix, il était environné de nombreux escadrons de ses gardes et de ses cuirassiers. Leurs étendards de soie embossés d'or et taillés en forme de dragons, flattaient autour de l'empereur. Constance était assis seul dans un char très élevé, incrusté d'or et de pierres précieuses. Excepté lorsqu'il baissait la tête pour passer sous la porte des villes, il affectait dans son grave maintien une froideur inflexible qui même lui donnait, ainsi dire, l'apparence d'une insensibilité totale. Les eunuques avaient introduit dans le palais impérial la sévère discipline de la jeunesse persane, et l'empereur s'était si bien conformé aux habitudes de patience, qui en résultent, que, pendant une marche lente, par une chaleur insupportable on ne le vit jamais porter ses mains à son visage, ni même tourner les yeux à droite et à gauche. Les magistrats et le sénat de Rome reçurent l'empereur, qui s'occupa avec beaucoup d'attention des différentes dignités conférées jadis par la république, et des portraits consulaires des familles distinguées. Les rues étaient bordées d'un peuple immense, des acclamations répétées annonçaient sa joie de posséder la personne sacrée du souverain, après en avoir été privé pendant trente-deux ans; et Constance exprima, sur un ton de plaisanterie, son étonnement prétendu de ce que tout le genre humain se trouvait, disait-il, réuni en un instant dans le même lieu. Le fils de Constantin fut logé dans l'ancien palais d'Auguste; il présida le sénat, harangua le peuple de la tribune où Cicéron était si souvent monté, assista aux Jeux du cirque avec une complaisance extraordinaire, et accepta les couronnes d'or et les panégyriques présentés par les députés des villes principales. Il ne resta à Rome que trente jours, qui furent employés à visiter les monuments de l'art et de la puissance répandus sur les sept collines et dans les vallées qui les séparent. Il admira l'imposante majesté du Capitole, la vaste étendue des bains de Caracalla et de Dioclétien, la sévère simplicité du Panthéon, la massive grandeur de l'amphithéâtre de Titus, l'architecture élégante du théâtre de Pompée et du temple de la Paix, et par dessus tout l'imposante structure du forum et de la colline de Trajan; avouant que la renommée, si sujette à inventer et à amplifier, ne vantait pas assez la métropole du monde. Le voyageur qui a contemplé les ruines de l'ancienne Rome, peut concevoir une idée imparfaite de l'impression que la vue de ses monuments devait faire éprouver quand ils élevaient leurs têtes superbes dans toute la splendeur de leur première beauté.

Constance fut si satisfait de ce voyage, qu'il eut l'ambition de faire aux Romains un présent qui perpétuât le souvenir de sa reconnaissance et de sa générosité. Sa première idée fut d'imiter la statue équestre et colossale qu'il avait vue dans le forum de Trajan; mais quand il eut mûrement pesé les difficultés de l'exécution2, il préféra embellir la ville par le don d'un obélisque d'Egypte. Dans les siècles reculés, mais déjà policés, qui semblent avoir précédé l'invention de l'écriture alphabétique, les anciens souverains d'Egypte élevèrent un grand nombre de ces obélisques dans les villes de Thèbes et d'Héliopolis. Ils espéraient, sans doute que la simplicité de leur structure et la dureté de leur substance les mettraient à l'abri des injures du temps et de la violence3. Plusieurs de ces extraordinaires colonnes avaient été transportées à Rome par Auguste et par ses successeurs, comme les monuments les plus durables de leur puissance, et de leur victoire. Mais il restait un de ces obélisques qui, soit qu'il parût plus respectable ou plus difficile à transporter, avait échappé longtemps à l'orgueilleuse avidité des conquérants. Constantin, le destinant à embellir sa nouvelle cité4, le fit déplacer de dessus son piédestal qui était posé devant le temple du Soleil, à Héliopolis, et descendre sur le Nil jusqu'à Alexandrie. La mort de Constantin suspendit l'exécution de ce projet et son fils, résolut de faire présent cet obélisque à l'ancienne capitale de l'empire. On construisit un vaisseau d'une grandeur et d'une force convenables pour transporter des bords du Nil à ceux du Tibre cette masse énorme de granit, d'environ cent quinze pieds de longueur. L'obélisque de Constance fut débarqué à peu près à trois milles de la ville, et élevé, à force d'art et de travail, dans le grand cirque de Rome5.

1. Relativement aux particularités de la visite que Constance fit à Rome, voyez Ammien, XVI, c. 10. Nous ajouterons seulement que Themistius fut nommé député de Constantinople, et que ce fut à l'occasion de cette cérémonie qu'il composa sa quatrième harangue.

2. Hormisdas, prince réfugié de la Perse, fit observer à l'empereur que s'il faisait construire un pareil cheval, il lui faudrait aussi une semblable écurie, faisait allusion au forum de Trajan. On rapporte un autre bon mot d'Hormisdas. La seule chose qui lui avait déplu, disait-il, c'était de voir que les hommes mouraient à Rome tout comme ailleurs. Si nous adoptons dans le texte d'Ammien displicuisse, au lieu de placuisse, nous pouvons regarder cette plaisanterie comme un reproche qu'il faisait aux Romains de leur vanité. Le sens contraire serait la pensée d'un misanthrope.

3. Lorsque Germanicus visita les anciens monuments de Thèbes, le plus ancien des prêtres lui expliqua le sens des hiéroglyphes (Tacite, Ann., II, c. 60). Mais il paraît probable qu'avant l'invention de l'alphabet ces signes arbitraires ou naturels servaient de caractères aux Egyptiens. Voyez Warburton, Législation divine de Moïse, tome III, p. 69, 243.

4. Ammien Marcellin c. 4. Il donne une interprétation grecque des hiéroglyphes, et Lindenbrogius, son commentateur, ajoute une inscription latine, qui en vingt vers du siècle de Constance, contient une histoire abrégée de l'obélisque.

5. Voyez Donat. Roma antiqua, III, c. 14 ; IV, c. 12; et la dissertation savante, quoique obscure, de Bargaeus sur les obélisques, insérée dans le quatrième volume de Grovius, Antiquités romaines, p. 1897-1936. Cette dissertation est dédiée au pape Sixte-Quint, qui éleva l'obélisque de Constance dans la place en face de l'église de Saint-Jean-de-Latran.

359

Guerre contre les Quades et les Sarmates

les Sarmates
Les Sarmates

Constance, apprit une nouvelle alarmante qui lui fit quitter Rome avec précipitation. Les provinces d'Illyrie étaient dans le danger le plus pressant. Les déchirements de la guerre civile et la perte irréparable qu'avaient éprouvée les légions à la bataille de Mursa avaient exposé ces contrées presque sans défense aux courses de la cavalerie légère des Barbares, et particulièrement, aux incursions des Quades, nation puissante et féroce, qui semblaient avoir échangé les coutumes de la Germanie contre les armes et les connaissances militaires des Sarmates, leurs alliés. Les garnisons de la frontière ne suffisaient pas pour les arrêter, et l'indolent monarque fut enfin obligé de rappeler des extrémités de ses Etats l'élite des troupes palatines, et de se mettre lui-même à leur tête. Cette guerre l'occupa sérieusement pendant une campagne entière, durant l'automne qui la précéda et le printemps dont elle fut suivie. L'empereur passa le Danube sur un pont de bateaux, tailla en pièces tout ce qui se présenta devant lui, pénétra dans le coeur du pays des Quades, et leur rendit avec usure les maux dont ils avaient affligé les provinces romaines. Les Barbares, épouvantés, furent bientôt forcés de demander la paix. En réparation du passé, ils offrirent la restitution de tous leurs prisonniers, et les plus distingués de leur nation pour otages et pour garants de leur conduite à l'avenir. La réception favorable et flatteuse qu'obtinrent les premiers d'entre leurs chefs qui implorèrent la clémence de l'empereur, encouragea les plus timides ou les plus obstinés à suivre leur exemple : le camp impérial fut rempli d'une foule de princes et d'ambassadeurs des tribus les plus éloignées, qui occupaient les plaines de la petite Pologne, et qui auraient pu se croire en sûreté derrière la chaîne escarpée des montagnes Carpathiennes. En faisant la loi aux Barbares qui habitaient au-delà du Danube, Constance parût sensible au malheur de Sarmates, qui, chassés de leur pays par leurs esclaves révoltés, s'étaient réfugiés chez les Quades, dont ils avaient considérablement augmenté la puissance. L'empereur embrassant un système de politique adroit autant que généreux, tira les Sarmates de cet état de dépendance humiliante. Par un traité séparé, il les rétablit en corps de nation amie et allié de la république, sous le gouvernement d'un monarque; il déclara qu'il avait résolu de soutenir la justice de leur cause, et d'assurer la paix de leurs provinces par la destruction ou du moins par le bannissement des Limigantes. L'exécution de ce dessein offrait moins de gloire que de difficultés. Le territoire des Limigantes était défendu du côté des Romains par le Danube, et par la Theiss du côté des Barbares. Le terrain marécageux qui séparait ces deux rivières, fréquemment inondé de leurs eaux, présentait un labyrinthe dangereux et inabordable, excepté pour les habitants qui en connaissaient les passages secrets et les forteresses inaccessibles. A l'approche de Constance, les Limigantes eurent alternativement recours aux supplications, aux armes et à la perfidie. Il rejeta sévèrement leurs prières; et après avoir éventé leurs grossiers stratagèmes, il repoussa les efforts irréguliers de leur valeur par une conduite prudente et courageuse. Une des plus guerrières de leurs tribus s'était fixée dans une petite île au confluent de la Theiss et du Danube. Elle avait consenti à passer la rivière sous le prétexte d'une conférence amicale, pendant laquelle ces Barbares projetaient de se saisir de l'empereur; qu'ils ne croyaient pas sur ses gardes. Mais les traîtres furent victimes de leur entreprise; environnés de toutes parts, écrasés par des chevaux de la cavalerie, hachés par les légions, et dédaignant de demander quartier, ils périrent les armes à la main, et conservèrent jusqu'au dernier soupir leur maintien farouche et leur air de férocité. Après cette victoire, un corps considérable de Romains passa sur la rive opposée du Danube. Les Taifalae, tribus des Goths, qui s'étaient engagés au service de l'empire, entourèrent les Limigantes de l'autre côté de la Theiss. Leurs anciens maîtres, les Sarmates libres, animés par l'espoir et la vengeance, gravirent les montagnes et pénétrèrent dans le coeur du pays qui leur avait appartenu. Un incendie général fit découvrir les huttes des Barbares qui s'étaient retirés dans le fond du désert, et le soldat combattit avec intrépidité sur un terrain marécageux, où l'on courait à chaque pas le danger d'être englouti. Les plus braves des Limigantes avaient résolu de se défendre jusqu'à la mort; mais l'autorité des vieillards fit prévaloir un avis moins violent. Les suppliants en foule se rendirent au camp des Romains, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, pour apprendre de la bouche de l'empereur le sort qu'il leur réservait. Après avoir fait l'éloge de sa propre clémence, qui le portait à pardonner leurs crimes multipliés, et à sauver les restes d'une nation coupable, Constance leur assigna pour exil un pays éloigné, où ils auraient pu jouir d'un repos honorable. Les Limigantes obéirent avec répugnance, et, avant d'avoir atteint à cette nouvelle patrie, ils revinrent sur les bords du Danube, déplorèrent le malheur de leur situation, et conjurèrent l'empereur en lui jurant une fidélité à toute épreuve, de leur accorder une habitation tranquille dans quelque canton d'une province romaine. Constance, oubliant les preuves récentes de leur perfidie, écouta ses flatteurs qui s'empressèrent de lui représenter l'avantage qu'il tirerait d'une colonie de soldats, dans un temps où les sujets de l'empire accordaient plus facilement des contributions d'argent que des services militaires. On permit aux Limigantes de passer le Danube, et l'empereur leur donna audience dans une vaste plaine près du lieu où est situé Bude. Ils entourèrent son tribunal; et tandis qu'ils semblaient écouter avec respect un discours rempli de douceur et de dignité, un des Barbares, lançant en l'air une de ses sandales, cria d'une voix terrible : Marha ! Marha ! cri de guerre et d'alerte qui fut le signal de la plus horrible confusion. Les Barbares s'élancèrent avec violence pour enlever l'empereur. Son trône et son lit d'or furent pillés par leurs mains grossières, mais la courageuse fidélité de ses gardes, qui reçurent la mort à ses pieds, lui donna le temps d'échapper de cette sanglante mêlée, et de s'éloigner rapidement sur un de ses meilleurs coursiers. Le nombre et la discipline des Romains tirèrent une prompte vengeance de l'affront que leur avait fait essuyer cette trahison; le combat ne fut terminé que par l'extinction du nom et de la nation des Limigantes. On remit les Sarmates errants en possession de leurs anciennes terres. Constance, quoique leur caractère léger lui inspirât peu de confiance, espéra que le sentiment de la reconnaissance pourrait avoir quelque influence sur leur conduite future; il avait remarqué la taille avantageuse et la conduite respectueuse de Zizais, un de leurs chefs les plus distingués, et il le fit roi des Sarmates. Zizais prouva par son inviolable attachement pour l'empereur qu'il était digne de son choix; et Constance après ce succès, fut surnommé le Sarmatique, aux acclamations de son armée victorieuse1.

1. Genti Sarmatarum magno decori considens apud cos regem dedit. (Aurelius-Victor.) Dans une pompeuse harangue prononcée par Constance lui-même, il célèbre ses propres exploits avec beaucoup d'orgueil et quelque vérité.

359

Négociation avec Sapor, roi de Perse

Tandis que l'empereur romain et le monarque persan défendaient, à trois mille milles l'un de l'autre, les limites de leurs Etats contre les Barbares des rives du Danube et de l'Oxus, leurs confins intermédiaires étaient exposés aux vicissitudes d'une guerre languissante, et d'une trêve précaire. Deux des ministres orientaux de Constance, le préfet du prétoire Musonien, dont les talents étaient flétris par la fausseté et le défaut d'intégrité, et Cassien, duc de Mésopotamie, vétéran intrépide, entamèrent secrètement une négociation avec le satrape Tamsapor. Ces ouvertures de paix traduites en langue persane, et rédigées dans le style flatteur et servile de l'Asie, furent portés dans le camp du grand roi, qui résolut de faire savoir aux romains, par un ambassadeur, les conditions qu'il daignait leur accorder. Narsès, qu'il revêtit de ce caractère, reçût toutes sortes d'honneurs dans le cours de son voyage depuis Antioche jusqu'à Constantinople. Arrivé à Sirmium après une longue route, il reçut sa première audience, et développa respectueusement le voile de soie qui couvrait la lettre hautaine de son souverain. Sapor, roi des rois, frère du Soleil et de la Lune (tels étaient les titres pompeux affectés par la vanité orientale), félicitait son frère Constance César de ce qu'il avait puisé de la sagesse dans l'adversité. Comme légitime successeur de Darius Hystaspes, Sapor déclarait que la rivière de Strymon en Macédoine était l'ancienne et véritable borne de son empire, mais que telle était sa modération, qu'il se contenterait des provinces d'Arménie et de Mésopotamie, qu'on avait frauduleusement enlevées à ses ancêtres : ajoutant que sans cette restitution il était impossible d'établir une paix solide entre les deux empires, et que, si son ambassadeur ne rapportait pas une réponse satisfaisante, il était préparé à soutenir, dès le printemps suivant, la justice de sa cause par la force de ses armes invincibles. Narsès, naturellement rempli de politesse et de grâces, tâcha d'adoucir, autant que son devoir le lui permettait, la hauteur de cette proposition1. Le conseil impérial, après avoir mûrement pesé le style et le contenu de la lettre, renvoya l'ambassadeur avec la réponse suivante : Quoique Constance pût légitimement désavouer des ministres qui avaient entamé une négociation sans ses ordres positifs, il était disposé à conclure un traité juste et honorable. Mais il regardait comme indécent et ridicule de proposer au seul et victorieux possesseur de tout l'empire romain, des conditions qu'il avait rejetées avec indignation dans un temps où sa puissance se renfermait dans les limites étroites de l'Orient. Le sort des armes était sans doute incertain; mais Sapor ne devait pas oublier que si dans le cours de leurs nombreuses guerres, les Romains avaient perdu quelques batailles, ils les avaient cependant terminées toutes par la victoire. Peu de jours après le départ de Narsès, on envoya trois ambassadeurs à la cour de Sapor, qui était déjà revenu de son expédition de Syrie dans sa résidence ordinaire de Ctésiphon. Un comte, un notaire et un sophiste, furent chargés de cette importante commission; et Constance, qui désirait seulement la conclusion de la paix, espéra que le rang du premier, l'adresse du second, et l'éloquence du troisième2, obtiendraient de Sapor un adoucissement à ses prétentions. Mais leur négociation échoua par l'opposition et les manoeuvres d'Antoninus, sujet romain3. Forcé par l'oppression de fuir de la Syrie, il avait été admis dans les conseils de Sapor, et même à sa table royale, où, selon l'usage des Persans, se discutaient les affaires les plus importantes4. L'adroit réfugié satisfaisait par les mêmes moyens à son intérêt et à sa vengeance. Il excitait sans cesse l'ambition de son nouveau maître à profiter du moment où l'élite des troupes palatines était occupée avec l'empereur à combattre sur les bords éloignés du Danube, et où les provinces épuisées de l'Orient offraient une conquête facile à ses nombreuses armées de Persans; maintenant fortifiées par l'alliance et la jonction des plus redoutables d'entre les Barbares. Les ambassadeurs romains se retirèrent sans succès; et ceux qui leur succédèrent, quoique d'un rang supérieur, furent enfermés dans une étroite prison, et menacés de la mort ou de l'exil.

1. Ammien (XVII, 5) transcrit cette lettre hautaine. Themistius (oratio IV, p. 57, édit. Petav.) fait mention de l'enveloppe de soie. Idatius et Zonare parlent du voyage de l'ambassadeur, et Pierre Patrice rend compte de sa conduite conciliante, in Excerpt. Legat., p. 28.

2. Ammien, XVII, 5, et Valois, ad loc. Le sophiste ou philosophe (dans ce siècle, ces deux noms étaient synonymes), le sophiste était Eustache de Cappadoce, disciple de Jamblique et l'ami de saint Basile. Eunape (in vit. Edesii, p. 44-47 ) attribue à l'ambassadeur philosophe la gloire d'avoir enchanté le roi barbare par les charmes persuasifs de l'éloquence et de la raison. Voyez Tillemont, Hist. des Empereurs, t. IV, p. 828-1132.

3. Ammien, XVIII, 5, 6, 8. La conduite décente et respectueuse d'Antoninus vis-à-vis du général Romain, le présente dans un jour très favorable; et Ammien lui-même ne peut s'empêcher de parler du traître avec estime et compassion.

4. Cette anecdote, telle qu'elle est rapportée par Ammien, sert à prouver la véracité d'Hérodote (I, c. 133), et la constance des Perses à conserver leurs usages. Dans tous les siècles les Perses ont été adonnés à l'intempérance, et les vins de Chiraz ont triomphé de la loi de Mahomet. Brisson, de Regno Pers., II, p. 462-472; et Chardin, Voyage en Perse, t. III, p. 90.

359

Invasion de la Mésopotamie par Sapor (Shapur II)

Sapor
Sapor ou Shapur II

L'historien militaire, envoyé pour observer l'armée des Persans tandis qu'ils construisaient un pont de bateaux sur le Tigre, monta sur une colline d'où il vit toute la plaine d'Assyrie, aussi loin que l'horizon lui permettait de l'apercevoir, couverte de soldats, d'armes et de chevaux, et Sapor à leur tête, vêtu d'un habit éclatant de pourpre. A sa gauche, la place d'honneur chez les Orientaux, Grumbates, roi des Chionites, présentait le maintien austère d'un guerrier vénérable par ses années, et célèbre par ses exploits. A la droite de Sapor était, dans un rang pareil, le roi d'Albanie, qui amenait des rives de la mer Caspienne ses tribus indépendantes. Les satrapes et les généraux étaient placés selon leur origine, et en outre de la foule immense de femmes et d'esclaves qui suivent toujours les armées orientales, on comptait plus de cent mille combattants effectifs, tous exercés à la fatigue, et choisis parmi les plus braves nations de l'Asie. Le transfuge romain, qui dirigeait en grande partie le conseil de Sapor, lui avait sagement recommandé de ne pas perdre la belle saison à entreprendre des sièges longs et difficiles; mais de marcher vers l'Euphrate, et de s'emparer sans délai de la faible et opulente capitale de la Syrie. Mais à peine entrés dans les plaines de la Mésopotamie, les Perses s'aperçurent qu'on avait pris toutes les précautions propres à retarder leurs progrès et à déconcerter leurs desseins. Les habitants et leurs troupeaux étaient retirés dans des forteresses; les fourrages verts avaient été brûlés sur pied; des pieux serrés et pointus défendaient les gués des rivières; on avait garni la rive opposée de machines de guerre, et la crue favorable des eaux de l'Euphrate ne permit pas aux Barbares de tenter le passage sur le pont de Thapsacus. L'habile Antoninus changea son plan d'opérations, et conduisit l'armée par un long détour, mais à travers des territoires fertiles, vers la source de l'Euphrate, où le peu de profondeur de ses eaux offre un passage facile. Sapor dédaigna prudemment de s'arrêter devant les murs de l'imprenable Nisibis; mais en passant sous les murs d'Amida, il voulut essayer si la majesté de sa présence n'amènerait pas sur-le-champ à ses pieds la garnison pénétrée de respect et de terreur. L'insolence d'un dard sacrilège qui, lancé au hasard vint effleurer son royal diadème, le convainquit de son erreur; et le monarque indigné n'écouta plus qu'avec impatience l'avis de ses ministres, qui le conjuraient de ne pas sacrifier à son ressentiment tout le succès de ses armes et de son ambition. Le lendemain, Grumbates s'avança sous la porte de la ville, avec un corps de troupes choisies, et somma la garnison de se rendre à l'instant, pour réparer de la seule manière qui fut en son pouvoir un semblable trait d'audace et d'insolence. On répondit à cette proposition par une grêle de traits, et un javelot lancé d'une baliste traversa le coeur du fils unique de Grumbates, jeune prince également remarquable par sa valeur et par sa beauté. Le fils du roi des Chiorites fut inhumé avec toutes les cérémonies d'usage chez cette nation; et Sapor adoucit un peu la douleur du vieux guerrier en lui jurant que la coupable ville d'Amida serait le bûcher funèbre qui servirait à expier la mort et à perpétuer la mémoire de son fils.

359

Siège d'Amida

L'ancienne ville d'Amid ou Amida1 qu'on appelle quelquefois Diarbekir2, du nom de la province, est située avantageusement dans une plaine fertile arrosée par le cours naturel du Tigre et par des canaux artificiels, dont le plus considérable forme un demi cercle autour de la partie orientale de la ville. L'empereur Constance lui avait récemment accordé l'honneur de porter son nom, et l'avait fortifiée de nouveaux murs défendus par de hautes tours. L'arsenal était muni de toutes les machines de guerre propres à la défense; et la garnison avait été nouvellement renforcée de sept légions, quand la plaine fût investie par les armées de Sapor3. Ce prince fondait sur un assaut général son premier et principal espoir. Les différentes nations qui suivaient ses drapeaux prirent les postes qui leur furent assignés; la nation des Verto au midi : au nord les Albaniens; à l'Orient les Chionites, enflammés par la douleur et l'indignation; et à l'Occident les Ségestins, les plus braves de l'armée, dont le front de bataille était couvert d'une ligne formidable d'éléphants4. Les Persans de tous côtés secondaient leurs efforts et animaient leur courage. Sapor lui-même, sans égards pour son rang hasardait sa propre vie, et pressait le siège avec l'impétuosité d'un jeune soldat. Après un combat opiniâtre, les Barbares furent repoussés. Ils revinrent à la charge, et furent repoussés encore avec un épouvantable carnage. Deux légions rebelles des Gaules, qui avaient été reléguées en Orient, signalèrent par une sortie leur courage indiscipliné, et pénétrèrent, à la faveur de la nuit, jusqu'au milieu du camp des Persans. Pendant la plus terrible de ces attaques répétées, Amida fut trahie par un déserteur qui indiqua aux Barbares un escalier secret, taillé dans le creux d'un rocher sur le bord du Tigre. Soixante-dix archers de la garde royale montèrent en silence au troisième étage d'une tour très élevée qui commandait le précipice, et attachèrent l'étendard royal, signal de confiance pour les assaillants, et de désespoir pour les assiégés. Si ces braves avaient pu se maintenir dans leur poste quelques instants de plus, peut-être, le sacrifice généreux qu'ils firent de leur vie aurait-il du moins assuré la réduction de la place. Après avoir essayé sans succès les assauts et les stratagèmes, Sapor eut recours aux opérations plus lentes, mais plus sûres, d'un siège régulier, dont les travaux furent dirigés par des déserteurs romains. On ouvrit la tranchée à une distance convenable, et les soldats destinés à ce service s'approchèrent, couverts de fortes claies, pour remplir le fossé et sapé le mur dans ses fondements. Des tours de bois, posées sur des roues, s'avancèrent, et mirent les soldats, qu'on avait pourvus de toute sortes d'armes de trait, à portée de combattre, presque de plain pied, avec ceux qui défendaient les remparts. Tout ce que le courage et l'art pouvaient exécuter, fut employé à la défense d'Amida, et le feu des Romains détruisit souvent les ouvrages de Sapor, mais les ressources d'une ville assiégée ne sont pas inépuisables. Les Persans réparaient leurs pertes et, avançaient leurs travaux; les béliers firent une large brèche, et la garnison réduite et épuisée ne put résister à l'impétuosité d'un nouvel assaut. Les soldats, les citoyens, leurs femmes et leurs enfants, enfin tous ceux qui n'eurent pas le temps de fuir par la porte opposée, furent enveloppés par les vainqueurs dans un massacre général.

1. Pour la description d'Amida, voyez d'Herbelot, Bibliothèque orient., p. 108; Histoire de Timur-Bec, par Cheref-eddin-Ali, III, c. 41; Ahmed-Arabsiades, t. I, p. 331, c. 43; Voyages de Tavernier, t. I, p. 301; Voyages d'Otter, t. II, p. 273; et les Voyages de Niebuhr, t. II, p. 324-328. Le dernier de ces voyageurs, Danois savant et exact, a donné un plan d'Amida qui éclaircit les opérations du siège.

2. Diarbekir, que les Turcs, dans leurs actes publics, nomment Kara-Amid, contient plus de seize mille maisons; elle est la résidence d'un pacha à trois queues. L'épithète de Kara vient de la couleur noire de la pierre dont sont construits les solides et anciens murs d'Amida.

3. Les opérations du siège d'Amida sont décrites dans le plus grand détail, par Ammien (XIX, 1-9), qui combattit honorablement pour sa défense, et s'échappa, avec peine quand la ville fut emportée par les Persans.

4. De ces quatre nations, les Albaniens sont trop bien connus pour exiger plus de détails; les Ségestins habitaient un pays plat et vaste, qui porte encore leur nom, au sud du Khorasan, et à l'Occident de l'Indostan. (Voyez Geographia nubiensis, p. 133; d'Herbelot, Bibliothèque orientale, p. 797.) Nonobstant la victoire si vantée de Bahram (tome I, p. 410), les Ségestins, plus de quatre-vingts ans après, paraissent encore être une nation libre et alliée de la Perse. Nous ignorons où habitaient les Verto et les Chionites, mais j'inclinerais à croire que ces deux nations, ou au moins la dernière, occupaient les confins de l'Inde et de la Scythie. Voyez Ammien, XVI, 9.

360

Siège de Singara

Mais la ruine d'Amida sauva les provinces romaines. Quand les premiers transports, que donne la victoire furent un peu calmés, Sapor dut réfléchir avec regret que, pour châtier une cité indocile, il avait perdu l'élite de ses troupes et la saison la plus favorable pour les conquêtes1. Un siège de soixante-treize jours lui avait enlevé trente mille de ses vétérans tombés sous les murs d'Amida. Trompé dans son espoir, le monarque retourna dans sa capitale; en cachant son déplaisir secret sous un extérieur triomphant. Il est plus que probable qu'une guerre qui avait présenté des obstacles et des dangers inattendus, dégoûta l'inconstance de ses alliés barbares, et que le vieux roi des Chionites, rassasié de vengeance, s'empressa de quitter le pays funeste où il avait perdu l'espoir de sa famille et de sa nation. Les forces et le courage de l'armée avec laquelle Sapor entra en campagne le printemps suivant, ne pouvaient plus remplir ses vues ambitieuses. Au lieu d'entreprendre la conquête de l'Orient, il fallut se contenter de réduire deux places fortes de la Mésopotamie, Singara et Bezabde, situées l'une dans le milieu d'un désert de sables, et l'autre sur une petite péninsule entourée presque de tous côtés par le fleuve rapide et profond du Tigre. Cinq des légions romaines, réduites par Constantin à un nombre de soldats peu considérable, furent faites prisonnières, et envoyées en captivité sur les confins les plus reculés de la Perse. Après avoir démantelé Singara, le conquérant quitta cette ville éloignée et solitaire. Mais il répara soigneusement les fortifications de Bezabde, la pourvut abondamment de tous les moyens de défense, et mit dans cette place importante une garnison ou colonie de vétérans, dans l'honneur et la fidélité desquels il avait la plus grande confiance. Vers la fin de la campagne, il reçut un échec en essayant d'enlever Virtha ou Técrit, ville forte des Arabes indépendants, qui passa pour imprenable jusqu'au règne de Tamerlan2.

1. Ammien a marqué la chronologie de cette année par trois signes, qui ne se rapportent pas très bien entre eux, ni avec le cours de l'histoire.
1° Le blé était mûr lorsque Sapor entra dans la Mésopotamie : cum jam stipula flavente turgerent. Cette circonstance dans la latitude d'Alep, nous rejetterait au mois d'avril ou de mai. Voyez les Observations de Harmer sur l'Ecrit., V, I, p. 41; les Voyages de Shaw, p. 305, édit in-4°.
2° Les progrès de Sapor furent arrêtés par le débordement de l'Euphrate, qui arrive ordinairement dans les mois de juillet ou d'août. Pline, Hist. nat., V, 21; Viaggi di Pietro della Valle, tome I, p. 696.
3° Quand Sapor se fut rendu maître d'Amida, après un siège de soixante-treize jours, l'automne était fort avancé. Autumno procipiti hodorumque improbo sidere exorto. Pour concilier ces contradictions frappantes, il faut supposer quelque délai du roi de Perse, quelques inexactitudes de l'historien, ou quelque désordre extraordinaire dans les saisons.

2. Pour l'identité de Virtha et de Técrit, voyez d'Anville, Géographie ancienne, t. II, p. 201. Pour le siège de ce château par Timur-Bec ou Tamerlan; voyez Cherefeddin, III, c. 33. Le biographe persan exagère le mérite et la difficulté de cette expédition, qui délivra les caravanes de Bagdad d'une troupe formidable de voleurs.

360-361

Conduite des Romains

La défense de l'Orient contre les armées de Sapor exigeait et aurait employé les talents du général le plus expérimenté. C'était un bonheur pour l'Etat que cette province se trouvât confiée, dans cette circonstance au brave Ursicinus, qui méritait seul la confiance des peuples et des soldats. Mais, au moment du danger1, les intrigues des eunuques firent rappeler Ursicinus, et le commandement militaire de l'Orient fut donné, par la même influence, à Sabinien, riche et rusé vétéran, qui avait atteint l'âge des infirmités sans en acquérir l'expérience. Un second ordre émané de ces conseils inconstants et soupçonneux renvoya Ursicinus sur la frontière de Mésopotamie, et le condamna aux travaux d'une guerre dont les honneurs étaient réservés pour son indigne rival. Sabinien campa tranquillement, sous les murs d'Edesse; et, tandis qu'il y récréait son indolence par une vaine parade d'exercices militaires, tandis qu'au son des flûtes il exécutait la danse pyrrhique, le soin de la défense publique était laissé aux talents et à l'activité de l'ancien général. Mais lorsque Ursicinus présentait un plan vigoureux d'opérations, quand il proposait de tourner autour des montagnes avec un corps de cavalerie et de troupes légères pour enlever les convois des ennemis, fatiguer par des attaques la vaste étendue de leurs lignes, et secourir la ville d'Amida, le commandant, timide et envieux, répondait qu'il avait des ordres positifs de ne pas exposer les troupes. Amida fut prise; ceux de ses braves défenseurs qui échappèrent au fer des Barbares, tombèrent dans le camp des Romains sous celui des bourreaux; et Ursicinus lui-même, après une enquête humiliante et partiale, fut puni par la perte de son grade de la mauvaise conduite de Sabinien. Mais le général, injustement condamné osa dire à l'empereur que si de pareilles maximes continuaient à prévaloir dans les conseils, toute sa puissance suffirait difficilement à défendre ses provinces orientales des invasions de l'ennemi; et Constance éprouva bientôt la vérité de cette prédiction. Lorsque l'empereur eut subjugué ou pacifié les Barbares du Danube, il avança à marches lentes vers l'Orient; et, après avoir douloureusement contemplé les ruines encore fumantes d'Amida, il forma, avec une puissante armée le siège de Bezabde. L'effort des plus énormes béliers fut employé, contre ses murs, et la place fut réduite à la dernière extrémité : mais rien ne pût vaincre le courage patient et intrépide de la garnison; l'approche de la saison pluvieuse obligea enfin l'empereur à lever le siège, et à se retirer honteusement dans ses quartiers d'hiver à Antioche2. La vanité de Constance et toute l'imagination de ses courtisans étaient fort embarrassées à trouver dans la guerre de Perse la matière d'un panégyrique, tandis que Julien, à qui il avait confié les Gaules, remplissait l'univers de sa gloire, par le récit simple et abrégé de ses exploits.

1. Ammien (XVIII, 5, 6 ; XIX, 3, XX, 2) parle du mérite et de la disgrâce d'Ursicinus avec les détails et les sentiments de fidélité qui conviennent à un soldat relativement à son général. On peut le soupçonner d'un peu de partialité; mais au total son récit paraît probable et conséquent.

2. Ammien, XX, 11 : Omisso vano incepto, hiematurus Antiochio redit in Syriam orumnosam, perpessus et ulcerum sed et atrocia, diuque deflenda. C'est ainsi que Jacques Gronovius a rétabli un passage obscur; et il pense que cette seule correction aurait mérité une nouvelle édition de son auteur, dont on peut à présent deviner le sens.

355-356

Conduite de Julien

Dans l'aveugle acharnement de la discorde civile, Constance avait abandonné aux Barbares de la Germanie les contrées de la Gaule qui obéissaient encore à son rival. Un nombreux essaim de Francs et d'Allemands furent invités à passer le Rhin, par des présents, des promesses, l'espoir du pillage et le don de toutes les terres qu'ils pourraient envahir1. Mais l'empereur, qui, dans un embarras momentané, avait eu l'imprudence d'exciter l'avidité de ces Barbares, sentit bientôt combien il était difficile de faire renoncer des alliés si dangereux à des contrées dont on leur avait fait connaître la richesse. Peu soigneux de distinguer les sujets fidèles des révoltés, ces brigands indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tous ceux des habitants de l'empire dont ils convoitaient les possessions. Quarante-cinq cités florissantes, Tongres, Cologne, Trèves, Worms, Spire, Strasbourg, etc., sans compter un beaucoup plus grand nombre d'autres villes et villages, furent ravagées et la plupart réduites en cendres. Les Barbares de la Germanie, fidèles aux usages de leurs ancêtres, ne pouvaient consentir à se voir renfermer entre des murs; ils leur prodiguaient les noms odieux de sépulcres, de prisons, et, fixant leurs habitions indépendantes sur les bords des rivières du Rhin, de la Meuse, et de la Moselle, ne connaissaient d'autres fortifications, dans les moments de danger, que de grands arbres renversés et jetés à la hâte au travers des routes qu'ils voulaient fermer. Les Allemands s'étaient fixés dans les contrées qui forment actuellement l'Alsace et la Lorraine; les Francs occupaient l'île des Bataves et une grande partie du Brabant, connue alors sous le nom de Toxandrie2, et qu'on peut regarder comme le berceau de la monarchie française3. Des sources du Rhin jusqu'à son embouchure, les conquêtes des Germains s'étendaient vers l'Occident de cette rivière environ sur quarante milles de pays occupé par des colonies de leur nation et portant le même nom; mais les pays qu'ils avaient dévastés, étaient trois fois plus étendus que leurs conquêtes. Jusque à une distance beaucoup plus éloignée, toutes les villes ouvertes des Gaulois étaient désertes, et les habitants des villes fortes, qui, se confiant dans leurs remparts par leur vigilance, n'avaient pas abandonné leurs demeures, ne pouvaient plus recueillir de grains que sur les terres encloses dans l'enceinte de leurs murs. Les légions, diminuées, sans paye et sans vivres, sans armes et sans discipline, tremblaient à l'approche et même au seul nom des Babares.

Ce fut dans ces temps malheureux qu'on choisit un jeune prince sans expérience pour délivrer et gouverner les provinces de la Gaule, ou plutôt, comme Julien le dit lui-même, pour y étaler la vaine image de la grandeur impériale. Son éducation scolastique et solitaire l'avait beaucoup plus familiarisé avec les livres qu'avec les armes, avec les auteurs de l'antiquité qu'avec les moeurs des hommes de son siècle. Il ignorait parfaitement la science pratique de la guerre et du gouvernement. Quand il répétait gauchement quelque exercice militaire qu'il ne pouvait se dispenser d'apprendre, il s'écriait en soupirant : O Platon ! Platon ! Quelle occupation pour un philosophe ! Cependant cette philosophie spéculative, que sont trop disposés à mépriser les hommes livrés aux affaires, avait rempli l'imagination de Julien des exemples les plus respectables, et son âme des préceptes les plus généreux. Elle y avait empreint l'amour de la vertu, le désir de gloire et le mépris de la mort. L'habitude de la tempérance et de la frugalité, si recommandées dans les écoles, est bien plus essentielle encore dans la discipline sévère d'un camp. Julien ne prenait de la nourriture et du sommeil que ce qu'exigeaient les besoins de la nature. Rejetant avec dédain les mets délicats destinés pour sa table, il satisfaisait son appétit avec la ration grossière que recevait le moindre des soldats. Dans la plus grande rigueur des hivers de la Gaule, il ne souffrait jamais qu'on allumât du feu dans la chambre où il couchait. Après un sommeil court et interrompu, il se levait souvent au milieu de la nuit de dessus un tapis étendu sur le plancher, soit pour une dépêche pressée pour visiter ses rondes, ou pour ménager un moment à ses études favorites4. Les préceptes d'éloquence qu'il appliquait précédemment à des sujets de pure imagination, furent employés plus utilement à exciter ou à calmer les passions d'une multitude armée; et quoique l'étude de la littérature et les habitudes de sa jeunesse l'eussent plus familiarisé avec les beautés de la langue grecque, il avait cependant acquis une connaissance suffisante de la langue latine5. Julien n'ayant jamais été destiné à occuper ni la place d'un juge ni celle d'un législateur, il est probable qu'il s'était peu attaché à l'étude de la jurisprudence romaine : mais ses études philosophiques lui avaient donné un respect inflexible pour la justice, que tempéraient ses dispositions à la clémence, la connaissance des principes généraux d'évidence et d'équité, et la faculté de démêler avec patience les questions les plus sèches et les plus embarrassantes. Le succès de ses desseins politiques et de ses opérations militaires dépendait des circonstances et du génie de ceux auxquels il avait à faire. L'homme instruit qui manque d'expérience est souvent embarrassé dans l'application de la meilleure théorie; mais il acquit cette science indispensable par la vigueur active de son propre génie et par la sage expérience de Salluste, officier d'un rang distingué, qui bientôt s'attacha tendrement un prince si digne de son amitié et qui a la plus incorruptible intégrité joignait le talent de faire entendre les vérités les plus sévères sans jamais blesser la délicatesse de l'oreille d'un souverain6.

1. On peut trouver dans les ouvrages de Julien lui-même (orat. ad S. P. Q. Athen., p. 277) le tableau des ravages des Germains et de la détresse des Gaules. Dans Ammien, XV, 11; Libanius, orat. 10; Zozime, III, p. 140; Sozomène, III, c. 1.

2. Ammien (XVI, 8). Ce nom semble dérivé des Toxandri de Pline, et on le trouve fréquemment répété dans les histoires du moyen âge. La Toxandrie était un pays de bois et de marais, qui s'étendait depuis les environs de Tongres jusqu'au confluent du Vahal et du Rhin. Voyez Valois, Notit. Galliar., p. 558.

3. Le paradoxe du père Daniel, qui prétendait que les Francs n'avaient jamais obtenu d'établissement fixe sur ce côté-ci du Rhin avant le règne de Clovis, est réfuté très savamment, et avec beaucoup de bon sens, par M. Biet, qui a démontré, par une longue suite d'autorités, que les Francs ont possédé sans interruption la Toxandrie pendant cent trente ans avant l'avènement de Clovis. La dissertation de M. Biet a été couronnée par l'académie de Soissons, en 1736, et semble avoir été préférée avec justice au discours de son célèbre concurrent, l'abbé Le Bouf, antiquaire dont le nom exprime assez heureusement le genre de talent.

4. La vie privée de Julien dans la Gaule et la discipline sévère à laquelle il s'assujettit, sont rapportées par Julien lui-même et par Ammien (XVI, 5), qui professe une grande estime pour cette conduite, que Julien affecte de tourner en ridicule (Misopogon, p. 240), et qui effectivement, dans un prince de la maison de Constantin, avait droit de surprendre le monde.

5. Aderat latine quoque disserenti sufficiens sermo. Ammien, XVI, 5. Mais Julien, élevé dans les écoles de la Grèce, ne regarda jamais le langage des Romains que comme un idiome vulgaire et étranger, dont seulement il pourrait être obligé de se servir en certaines occasions.

6. Nous ignorons la place qu'occupait alors cet excellent ministre, à qui Julien donna depuis la préfecture de la Gaule. L'esprit soupçonneux de l'empereur l'engagea tôt à rappeler Salluste; et nous avons encore un discours fait avec sensibilité, quoique d'une manière pédantesque (p. 240-252), dans lequel Julien déplore la perte d'un ami si précieux, auquel il se reconnaît redevable de sa réputation. Voyez La Bletterie, Préface de la vie de Jovien, p. 20.

356

Première campagne de Julien dans les Gaules

Dès que Julien eut revêtu la pourpre à Milan, on l'envoya dans la Gaule avec une faible suite de trois cent soixante soldats. Durant l'hiver qu'il passa à Vienne dans une situation pénible et inquiétante, au milieu des ministres que Constance avait chargés de diriger la conduite de son cousin il apprit le siège et la délivrance d'Autun cette ville ancienne et vaste, avec des murs en ruine et une garnison sans courage, fut sauvée par l'intrépidité de quelques vétérans qui reprirent les armes pour défendre leurs foyers. En partant d'Autun pour traverser les provinces gauloises, Julien saisit la première occasion de signaler son courage. A la tête d'un petit corps d'archers et de cavalerie pesante, il choisit de deux routes la plus courte, mais la plus dangereuse et, tantôt en évitant, tantôt en poussant les Barbares qui étaient maîtres de la campagne, il atteignit, après une marche honorable autant qu'heureuse, le camp près de Reims où les troupes avaient ordre de s'assembler. La présence du jeune prince ranima le courage expirant des soldats et ils marchèrent de Reims à la poursuite de l'ennemi avec une confiance qui pensa leur être fatale. Les Allemands, qui connaissaient parfaitement le pays, rassemblèrent leurs forces dispersées, et, profitant d'une nuit obscure et pluvieuse, attaquèrent avec impétuosité l'arrière-garde des Romains. Avant d'avoir pu réparer le désordre inévitable dans cette surprise, Julien perdit deux légions qui furent taillées en pièces, et il apprit, par sa propre expérience, que la vigilance et la circonspection sont les deux plus importants préceptes de l'art de la guerre. Une seconde action plus heureuse rétablit et assura sa réputation militaire; mais comme l'agilité des Barbares les mettait à l'abri de la poursuite, sa victoire ne fût ni sanglante ni décisive. Il s'avança cependant jusqu'aux bords du Rhin, contempla les ruines de Cologne, se convainquit des difficultés de cette guerre; et, à l'approche de l'hiver, se retira mécontent de la cour, de son armée et de ses propres succès1. La puissance de l'ennemi était encore entière. A peine Julien avait-il séparé ses troupes et pris ses quartiers à Sens, dans le centre de la Gaule, qu'il fut environné et assiégé par une nombreuse armée de Germains. Réduit dans cette extrémité, aux ressources de son propre génie, il suppléa, par sa prudente intrépidité, à la faiblesse de la ville et de la garnison; et, après trente jours de siège, les Barbares se retirèrent irrités de leur peu de succès.

1. Ammien (XVI, 2, 3) paraît plus content des succès de cette première campagne de Julien lui-même, qui avoue naïvement qu'il n'a rien exécuté d'important; et qu'il a été forcé de fuir devant les ennemis.

357

Seconde campagne de Julien

Fier et satisfait de ne devoir sa délivrance qu'à son épée, Julien ne pouvait cependant sans amertume se voir abandonné, et trahi de ceux qui obligés par les lois de l'honneur et de la fidélité à le défendre, méditaient peut-être secrètement sa destruction. Marcellus, maître général de la cavalerie dans les Gaules, interprétait à la rigueur les ordres d'une cour ombrageuse. Indifférent à la dangereuse situation de Julien, il avait défendu aux troupes qu'il commandait de donner aucun secours à la ville de Sens. Si le César eût souffert en silence une insulte si dangereuse, sa personne et son autorité, seraient devenues l'objet du mépris général; et si cette action criminelle n'eût pas été punie, l'empereur aurait confirmé des soupçons qu'avait trop autorisés sa conduite passée envers les princes de la maison Flavienne. On rappela Marcellus, sans user contre lui d'aucune autre mesure de sévérité1, et le commandement de la cavalerie fut donné à Sévère, qui à la fidélité joignait la valeur et l'expérience. Capable également de conseiller avec respect et d'exécuter avec zèle, et sans répugnance à l'autorité suprême que, par les soins de sa protectrice Eusebia, Julien parvint enfin à obtenir sur les armées de la Gaule2. On adopta pour la campagne suivante un plan sage d'opérations. Julien lui-même, à la tête du reste des vétérans et de quelques nouvelles levées que la cour avait permises, pénétra hardiment dans les cantonnements des Germains; il rétablit avec soin les fortifications de Saverne dont la position avantageuse pouvait également arrêter les incursions et intercepter la retraite de l'ennemi. D'un autre côté, Barbatio, général d'infanterie, s'avançait de Milan avec une armée de trente mille hommes, et, après avoir passé les montagnes, se préparait à jeter un pont sur le Rhin aux environs de Bâle. On devait s'attendre que les Allemands, serrés des deux côtés par les armées romaines, seraient bientôt forcés d'évacuer les provinces de la Gaule, et s'empresseraient de marcher au secours de leur pays natal; mais l'espoir de la campagne fut perdu par l'incapacité, la jalousie, ou par l'effet des instructions secrètes qu'avait reçues Barbatio, qui se comporta comme s'il eût été l'ennemi du César et l'allié secret des Barbares. On peut attribuer à son manque d'intelligence militaire la facilité avec laquelle il laissa passer et repasser, une troupe de bandits presque devant les portes de son camp; mais la perfidie lui fit brûler un grand nombre de bateaux et toutes ses provisions superflues, dont l'armée des Gaules avait le plus grand besoin, prouva évidemment ses criminelles intentions. Les Germains méprisèrent un ennemi qui semblait ne pas pouvoir ou ne pas vouloir les attaquer, et la retraite ignominieuse de Barbatio priva Julien d'un secours sur lequel il avait compté. Il se vit abandonné à lui-même dans une position où il ne pouvait rester sans danger, et dont il était difficile de sortir sans honte.

1. Ammien, XVI, 7. Libanius parle en des termes plutôt avantageux que défavorables des talents militaires de Marcellus (orat. 10, p. 272), et Julien fait entendre que l'empereur ne l'aurait pas rappelé si légèrement, s'il n'y avait pas eu à la cour d'autres griefs contre lui (p. 278).

2. Severus, non discors, non arrogans, sed longa militiae frugalitate compertus, et cum recta proeuntem secuturus, ut ductorem morigerus miles. Ammien, XVI, 11; Zozime, III, p. 140.

août 357

La bataille de Strasbourg

Les Allemands, délivrés de la crainte d'une invasion, se préparèrent à châtier le jeune Romain qui prétendait leur disputer la possession d'un pays auquel ils avaient droit par des traités précédés de la conquête. Ils employèrent trois jours et trois nuits à transporter leur armée sur le Rhin. Le féroce Chnodomar, agitant la pesante javeline dont il s'était victorieusement servi contre le frère de Magnence, conduisait l'avant-garde des Barbares, et modérait, par son expérience, l'ardeur martiale qu'il inspirait par son intrépidité1. Il était suivi de six autres rois, de dix princes d'extraction royale, d'une nombreuse troupe de vaillante noblesse, et de trente-cinq mille des plus braves soldats de la Germanie. La confiance qu'ils avaient en leurs propres forces, fut augmentée par la trahison d'un déserteur qui déclara que le César occupait, avec une faible armée de treize mille hommes, un poste environ à vingt et un milles de leur camp de Strasbourg. Avec ces forces inférieures, Julien résolut de chercher et d'attaquer les Barbares. Le hasard d'une action générale lui parut préférable à l'incertitude fatigante d'une multitude de combats séparés avec les différents corps de l'armée allemande. Les Romains marchèrent serrés sur deux colonnes, la cavalerie à droite, et l'infanterie à gauche. Le jour était si avancé quand ils aperçurent les ennemis, que Julien proposa de différer la bataille jusqu'au lendemain pour donner le temps aux soldats de réparer, par la nourriture et le repos, leurs forces épuisées. Cédant néanmoins avec répugnance à leurs clameurs, et même à l'avis de son conseil, il exhorta ses troupes à justifier par leur valeur l'indocilité de leur impatience, qui, si elles étaient vaincues, passerait pour de l'imprudence et de la présomption. Les trompettes sonnèrent; le cri de guerre fit retentir la plaine, et les deux armées s'élancèrent l'une contre l'autre avec une égale impétuosité. Le César, qui conduisait lui-même l'aile droite, avait mis sa confiance dans l'adresse de ses archers et dans la force massive de ses cuirassiers; mais ses rangs furent rompus par un mélange confus de cavalerie et d'infanterie légère, et il eut la douleur de voir fuir six cents de ses meilleurs cuirassiers2. Julien, oubliant le soin de sa propre vie, se jeta au devant d'eux, et, en leur rappelant leur ancienne gloire, en leur peignant l'infamie dont ils allaient se couvrir, il parvint à les rallier et à les ramener contre les ennemis victorieux. Le combat entre les deux lignes d'infanterie était sanglant et obstiné. Les Germains avaient la supériorité de la force et de la taille; les Romains celui de la discipline et du sang-froid : mais comme les Barbares qui combattaient sous les drapeaux de l'empire réunissaient tous ces avantages, leurs redoutables efforts, dirigés par un chef habile, décidèrent le succès à la journée. Les Romains perdirent quatre tribuns et deux cent quarante-trois soldats dans la mémorable bataille de Strasbourg, si glorieuse pour le jeune César3, et si heureuse pour les provinces opprimées de la Gaule. Six mille Allemands perdirent la vie, sans compter ceux qui furent noyés dans le Rhin, ou percés de dards tandis qu'ils tachaient de le passer à la nage4. Chnodomar lui-même fut entouré et pris avec trois de ses braves compagnons d'armes qui avaient fait voeu de partager le sort de leur chef, et de ne pas lui survivre. Julien le reçut avec une pompe militaire au milieu du conseil composé de ses officiers, et, lui montrant une pitié généreuse, il dissimula le mépris intérieur que lui donnait la basse soumission de son captif. Au lieu de donner le roi vaincu des Allemands en spectacle aux villes de la Gaule, le jeune César fit un respectueux hommage à l'empereur de ce trophée de sa victoire. Chnodomar reçut un traitement honorable; mais l'impatient Barbare ne put survivre longtemps à sa défaite, à sa captivité et à son exil.

1. Ammien (XVI, 12) décrit avec son éloquence ampoulée la figure et le caractère de Chnodomar. Audax et fidens ingenti robore lacertorum, ubi ardor prolii sperabatur immanis, equo spumante, sublimior, erectus in jaculum formidando, vastitatis, armorumque nitore conspicuus : antea strenuus et miles et utilis proter coteros ductor... Decentium Cosarem superavit oquo marte congressus.

2. Après la bataille, Julien essaya de rétablir l'ancienne discipline dans toute sa rigueur, en exposant les fuyards aux risées du camp, habillés en femmes. Ces troupes relevèrent noblement leur honneur dans la campagne suivante. Zozime, III, p. 142.

3. Julien lui-même (ad S. P. Q. Athen., p. 279) parle de la bataille de Strasbourg avec cette modestie que donne le sentiment intérieur du mérite. Zozime la compare à la victoire d'Alexandre sur Darius, et cependant nous n'avons pu découvrir aucun de ces traits frappants du génie militaire d'un général, qui fixent l'attention de la postérité sur la conduite et le succès d'une bataille.

4. Ammien, XVI, 12. Libanius augmente de deux mille le nombre des morts (orat. 10, p. 274); mais ces faibles différences sont peu de chose en comparaison de soixante mille Barbares que Zozime sacrifie à la gloire de son héros (III, p. 141). Nous pourrions accuser de cette extravagante la négligence des copistes, si cet historien crédule ou partial n'avait pas converti l'armée des Allemands, qui n'était que de trente-cinq mille combattants, en une multitude innombrable de Barbares, p????? ape???? ?a?ßa???. Nous serions coupables, d'après cette découverte, de donner trop légèrement notre confiance à de semblables récits.

358

Julien subjugue les Francs

Lorsque Julien eut repoussé les Allemands des provinces du Haut-Rhin, il tourna ses armes contre les Francs, situés plus près de l'Océan sur les confins de la Gaule et de la Germanie que leur nombre et plus encore leur valeur intrépide faisaient considérer, comme les plus formidables des Barbares. Quoiqu'ils se laissassent aller volontiers à l'attrait du pillage, ils aimaient la guerre pour la guerre; ils la regardaient comme l'honneur et la félicité suprême du genre humain. Leurs âmes et leurs corps étaient si parfaitement endurcis par une activité continuelle, que, selon la vive expression d'un orateur; les neiges de l'hiver avaient autant de charmes pour eux que les fleurs du printemps. Dans le mois de décembre qui suivit la bataille de Strasbourg, Julien attaqua six cents guerriers de cette nation, qui s'étaient jetés dans deux châteaux sur la Meuse1. Au milieu de cette dure saison, ils soutinrent avec une constance indomptable un siège de cinquante-quatre jours. Epuisés par la faim, et convaincus que la vigilance avec laquelle l'ennemi rompait les glaces de la rivière ne leur laissait aucun espoir de s'échapper, les Francs consentirent, pour la première fois, à déroger à l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de mourir. Julien envoya immédiatement ses captifs à la cour de Constance; l'empereur les accepta comme un présent précieux2, et se réjouit de pouvoir ajouter cette troupe de héros à l'élite des gardes de son palais. La résistance opiniâtre de cette poignée de Francs fit prévoir à Julien les difficultés de l'expédition qu'il se proposait d'entreprendre, au commencement du printemps, contre le corps ennemi de la nation. Sa rapide diligence surprit et déconcerta l'activité des Barbares; ordonnant à ses soldats de s'approvisionner de biscuit pour vingt jours, il vint soudainement placer son camp auprès de Tongres, tandis que les ennemis le croyaient encore à Paris, dans ses quartiers d'hiver, et dans l'attente des convois qui arrivaient lentement de l'Aquitaine. Sans donner aux Francs le temps de se réunir ni de délibérer, il étendit sagement ses légions depuis Cologne jusqu'à l'Océan; et, par la terreur autant que par le succès de ses armes, il réduisit bientôt les tribus suppliantes à implorer la clémence et à subir la loi de leur vainqueur. Les Chamaviens se retirèrent docilement dans leurs anciennes habitations au-delà du Rhin; mais on permit aux Salens de conserver leur nouvel établissement dans la Toxandrie, comme sujets et auxiliaires de l'empire romain3. Le traité fut ratifié par des serments solennels, et on nomma des inspecteurs pour résider parmi les Francs, et faire exécuter strictement les conditions. On rapporte une anecdote intéressante par elle-même, et qui ne dément pas le caractère que l'on donne à Julien. Il arrangea et conduisit ingénieusement jusqu'à la fin cette espèce de tragédie. Quand les Chamaviens demandèrent la paix, il exigea qu'on lui remît le fils de leur roi, comme le seul otage qu'il pût lui inspirer quelque confiance. Un silence lugubre, interrompu par des larmes et de longs gémissements, peignit d'une manière expressive la douleur et la perplexité des Barbares. Leur chef, vénérable par ses cheveux blancs, déclara que son fils n'existait plus, et déplora d'une manière pathétique sa perte personnelle qui devenait une calamité publique. Tandis que les Chamaviens demeuraient prosternés au pied du trône, le jeune prince captif, qu'ils croyaient avoir été tué, parut inopinément devant eux. Dès que les transports bruyants de la joie furent assez apaisés pour qu'il put se faire entendre, Julien leur tint le discours suivant : Contemplez le prince qui faisait couler vos larmes : c'est par votre faute que vous l'aviez perdu; Dieu et les Romains vous le rendent. Je le garderai, j'élèverai sa jeunesse; plutôt comme un monument de ma propre vertu, que comme un gage de votre sincérité. Si vous violez la foi que vous m'avez jurée, les armes de la république vengeront votre perfidie sur les coupables, et non pas sur l'innocent. Les Barbares se retirèrent pénétrés de reconnaissance et d'admiration4.

1. Ammien, XVII, 2; Libanius, orat. 10, p. 278. L'orateur grec, interprétant mal un passage de Julien, représente les Francs comme une troupe de mille combattants; et comme il avait la tête remplie de la guerre du Péloponnèse, il les compare aux Lacédémoniens qui furent assiégés et pris dans l'île de Sphactérie.

2. Julien, ad S. P. Q. Athèn., p. 280; Libanius, orat. 10, p. 280. Selon l'expression de Libanius, l'empereur d??a ???µa?e, ce que La Bletterie (Vie de Julien, p. 118) regarde comme un aveu généreux; et Valois (ad. Ammian., XVII, 2), comme un vil détour pour obscurcir la vérité. Dom Bouquet (Hist. de France, t. I, p. 733), en substituant un mot e??µ?se, évite la difficulté en détruisant le sens du passage.

3. Ammien, XVII, 8; Zozime, III, p. 146-150. Son récit est obscurci par un mélange de fables; et Julien, ad S : P. Q. Athen., p. 280, dit : ?pede?aµ?? µe? µ???a? t?? Sa???? ?e????, ?aµaß??? de e???asa. Cette différence sert à confirmer l'opinion que les Francs Saliens obtinrent la permission de conserver leur établissement dans la Toxandrie.

4. Eunape (in Excerpt. legat., p. 15, 16, 17) raconte cette histoire intéressante que Zozime a abrégée, et il l'orne de toute l'amplification d'un rhéteur grec; mais le silence de Libanius, d'Ammien et de Julien, lui-même, rend ce récit fort douteux.

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Julien fait trois expéditions au-delà du Rhin

Ce n'était pas assez pour Julien d'avoir chassé des Gaules les Barbares de la Germanie, il aspirait à égaler la gloire du premier et du plus illustre des empereurs. A son exemple, il composa ses commentaires de la guerre des Gaules1. César a raconté avec un sentiment d'orgueil la manière dont il passa deux fois le Rhin. Julien pouvait se vanter qu'avant de prendre le titre d'Auguste, il avait conduit les aigles romaines au-delà de ce fleuve, dans trois expéditions également couronnées du succès. La consternation des Germains après la bataille de Strasbourg, encouragea sa première tentative; et la répugnance des troupes céda bientôt à l'éloquence persuasive d'un commandant qui partageait les fatigues et les dangers qu'il imposait au moindre de ses soldats. Les villages des deux côtés du Mein, abondamment approvisionnés de grains et de troupeaux, essuyèrent tous les maux qui accompagnent l'invasion d'une armée. Les principales maisons construites, du moins en partie, à l'imitation de celles des Romains, furent la proie des flammes, et le César avança hardiment l'espace de dix milles; il fut alors arrêté par une forêt sombre et impénétrable, minée de passages souterrains qui menaçaient à chaque pas l'assaillant d'embûches secrètes. La terre était déjà couverte de neige; Julien, après avoir réparé un ancien château bâti par Trajan accorda aux Barbares consternés une trêve de six mois. A l'expiration de la trêve, Julien entreprit une seconde expédition au-delà du Rhin, pour humilier l'orgueil de Surmar et d'Hortaire, deux rois des Allemands, qui avaient combattu à la bataille de Strasbourg. Ils s'engagèrent à rendre tous les prisonniers romains encore existants, et Julien, s'était procuré dans les villes et dans les villages de la Gaule une liste exacte des habitants qu'ils avaient perdus, découvrit toutes les tentatives qu'on faisait pour le tromper avec une promptitude et une facilité qui lui donnèrent presque la réputation d'une intelligence surnaturelle. Sa troisième expédition fut encore plus brillante et plus importante que les deux précédentes. Les Germains avaient rassemblé toutes leurs forces, et longeaient le bord opposé de la rivière dans le dessein de détruire le pont, et de s'opposer au passage des Romains; mais ce sage plan de défense fût déconcerté par une savante diversion. Trois cents soldats armés à la légère, partagés dans quarante petits bateaux, descendirent la rivière en silence et eurent ordre de débarquer à une petite distance des postes de l'ennemi. Ils exécutèrent cet ordre avec tant d'audace et de célérité, que les chefs des Barbares, plongés dans la sécurité de l'ivresse, furent sur le point d'être surpris au retour d'une fête nocturne. Sans reproduire les tableaux uniformes et rebutants du carnage et de la dévastation, il suffira de dire que Julien dicta comme il lui plut les conditions de la paix à six des plus puissants rois des Allemands. On permit à trois d'entre eux d'examiner la sévère discipline et la pompe martiale d'un camp romain. Suivi de vingt mille captifs délivrés de leurs chaînes, le César repassa le Rhin, après avoir terminé une guerre dont le succès a été comparé aux célèbres victoires remportées sur les Cimbres et sur les Carthaginois.

1. Libanius, ami de Julien, donne clairement à entendre (orat. 4, p. 178) que son héros a écrit une histoire de ses campagnes dans la Gaule; mais Zozime (III, page 140) paraît n'avoir puisé sa relation que dans les harangues (?????) et dans les Epîtres de Julien. Le discours adressé aux Athéniens contient un récit exact, quoique peu circonstancié, de la guerre contre les Germains.

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Julien répare les villes de Gaule

Dès que Julien, par sa valeur et par son intelligence, se fut assuré d'un intervalle de paix, il assura son loisir d'un ouvrage plus intéressant pour l'humanité et pour son caractère philosophe. Les villes de la Gaule dévastées par les Barbares furent promptement réparées. On nomme particulièrement sept postes importants entre Metz et l'embouchure du Rhin, qui furent, dit-on, reconstruits et fortifiés par les ordres de Julien1. Les Germains vaincus s'étaient soumis à la juste mais humiliante condition de préparer et de transporter les matériaux. Le zèle actif de Julien pressa l'ouvrage; et tel était l'esprit qu'il avait répandu parmi ses troupes, que les auxiliaires, renonçant à l'exemption des travaux, disputaient d'activité avec les soldats romains pour l'exécution des services les plus pénibles. Les soins du jeune César ne se bornèrent pas à la sûreté des peuples et des garnisons; il fallut encore pourvoir leur subsistance. La désertion des uns et la révolte des autres auraient été la suite funeste et inévitable d'une famine. La culture des provinces gauloises avait été interrompue par les calamités de la guerre; mais les soins paternels de Julien firent suppléer l'abondance de l'île voisine à la disette du continent. Six cents barques, construites dans la forêt des Ardennes, revinrent plusieurs fois des côtes de la Grande-Bretagne chargées de grains, et remontant le Rhin, distribuèrent leur cargaison dans les villes et les forteresses situées sur ses rives2. Les victoires de Julien rendaient à la navigation la sûreté que Constance avait offert d'acheter par le tribut annuel et honteux de deux mille livres d'argent. L'avarice de l'empereur refusait à ses soldats les sommes que sa main tremblante répandait avec profusion sur les Barbares; et Julien eut besoin de toute son adresse et de toute sa fermeté quand il ouvrit la campagne avec une armée qui, pendant les deux dernières années, n'avait reçu ni paye ni gratification.

1. Ammien, XVIII, 2; Libanius, orat. 10, p. 279, 280. De ces sept postes, quatre sont aujourd'hui des villes assez considérables, Bingen, Andernach, Bonn et Nuyss. Les trois autres, Tricesimae, Quadriburgium et Castra Herculus ou Héraclée, ne subsistent plus; mais il y a lieu de croire que sur le terrain de Quadriburgium les Hollandais ont construit le fort de Schenk, dont le nom blessait si violemment l'excessive délicatesse de Boileau. Voyez d'Anville, Notice de l'ancienne Gaule, p. 183; Boileau, épit. IV, et les notes.

2. Nous pouvons en croire Julien lui-même, orat. ad S. P. Q. Athen., p. 280. Il fait un récit très circonstancié de cette expédition. Zozime ajoute deux cents vaisseaux de plus, III, p. 145. En évaluant le port de chacun des six cents vaisseaux de Julien à soixante-dix tonnes, ils pouvaient exporter cent vingt mille quarters. Voyez les Poids et Mesures d'Arbuthnot, p. 237. Le pays qui pouvait supporter une pareille exportation devait avoir atteint déjà un degré de culture bien florissant.

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Administration civile de Julien

C'était assurer le bonheur et la paix de ses sujets que tendait ou semblait tendre l'administration de Julien. Il s'occupait, pendant ses quartiers d'hiver, du gouvernement civil et affectait de préférer aux fonctions d'un général celles d'un magistrat. Avant d'entrer en campagne, il remettait aux gouverneurs des provinces les causes publiques et particulières, qui avaient été portées à son tribunal; mais, à son retour, il examinait soigneusement toutes leurs procédures, adoucissait la rigueur de la loi, et prononçait son jugement sur la conduite même des juges. Supérieur à la dernière faiblesse qui reste quelque fois aux hommes vertueux, ce zèle ardent pour la justice, trop souvent poussé jusqu'à l'indiscrétion, il réprima, par une réponse pleine de sagesse et de dignité, la chaleur d'un avocat qui accusait de concussion le président de la Gaule narbonnaise : S'il ne faut que nier, s'écria Delphidius avec véhémence, qui jamais sera trouvé coupable ? - Et s'il suffit d'affirmer, répondit Julien, qui jamais sera déclaré innocent ? Dans l'administration générale de la paix et de la guerre, l'intérêt du souverain, et celui de ses peuples, est ordinairement le même; mais Constance se serait cru violemment offensé, si les vertus de Julien l'avaient privé de la moindre partie du tribut qu'il arrachait à une province épuisée. Le prince qui portait les ornements de la royauté pouvait quelquefois prétendre à corriger l'insolente avidité des agents inférieurs, à éclairer leurs artifices, à introduire un mode de perception plus égal et plus facile; mais, d'après les sentiments de Constance, l'administration des finances reposait bien plus sûrement entre les mains de Florentius, préfet du prétoire des Gaules, tyran incapable de remords et de compassion. Ce ministre orgueilleux se plaignait hautement de la réclamation la plus modeste, tandis que Julien se reprochait à lui-même la faiblesse de son opposition. Le César avait rejeté, avec horreur l'édit d'une taxe extraordinaire pour laquelle le préfet lui avait demandé sa signature; et le tableau frappant de la misère publique, qu'il avait été forcé de faire pour justifier son refus, offensa la cour de Constance. On lira sans doute avec plaisir les sentiments de Julien, exprimés avec chaleur et avec la liberté dans sa lettre adressée à un de ses intimes amis. Après lui avoir exposé sa conduite, il continue en ces termes : Etait-il possible à un disciple d'Aristote et de Platon de se conduire autrement que je n'ai fait ? Pouvais-je abandonner les malheureux sujets confiés à mes soins ? N'étais-je pas obligé de les protéger contre les insultes répétées de ces voleurs impitoyables ? Un tribun qui déserte son poste est puni de mort et privé des honneurs de la sépulture : comment oserais-je prononcer sa sentence, si, au moment du danger, je négligeais un devoir plus sacré et plus important ? Dieu m'a placé dans ce poste élevé; sa providence sera mon guide et mon soutien. Si je suis condamné à souffrir; j'aurai pour me soutenir le sentiment d'une conscience pure et irréprochable. Plut au ciel que j'eusse encore un conseiller comme Salluste ! Si on juge à propos de m'envoyer un successeur, je me soumettrai sans regret; et j'aime mieux profiter du peu d'instants où je pourrai faire le bien, que de faire longtemps le mal avec l'impunité1. L'autorité précaire et dépendante de Julien faisait briller ses vertus et cachait ses défauts. Le jeune héros, qui soutenait dans la Gaule le trône de Constance, n'était pas autorisé à reformer les vices du gouvernement; mais il avait le courage de soulager ou de plaindre le malheur des peuples. La paix, ou même la conquête de la Germanie, ne pouvait pas lui donner un espoir raisonnable d'assurer la tranquillité publique, à moins qu'il ne parvint à ranimer l'esprit martial des Romains, ou à policer les nations sauvages, et à introduire chez elles les arts et l'industrie. Cependant les victoires de Julien suspendirent un peu les invasions des Barbares, et retardèrent la chute de l'empire d'Occident.

1. Ammien, XVII, 3; Julien., epist. 15, ed. Spanheim. Une telle conduite justifie presque ce magnifique éloge de Mamertin : Ita illi anni spatia divisa sunt, ut aut Barbaros dominet, aut civibus jura restituat, perpetuum professus, aut contra hostem; aut contra vitia, certatem.

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Paris

Paris
Lutèce ou Paris

Son influence salutaire se fit sentir aux villes de la Gaule accablée depuis si longtemps sous le poids des dissensions civiles, de la guerre des Barbares et de la tyrannie intérieure. On vit renaître l'esprit d'industrie avec l'espoir de la jouissance. L'agriculture, les manufactures et le commerce, commencèrent à refleurir sous la protection des lois, et les curiae ou corporations civiles se remplirent de nouveau de membres utiles et respectables. La jeunesse cessa de rejeter le mariage, et les personnes mariées de craindre l'augmentation de leur famille. Les fêtes publiques et particulières se célébraient avec la pompe ordinaire, et la communication libre et fréquente rétablie entre les provinces présentait l'image du bonheur national. Une âme comme celle de Julien devait jouir délicieusement de la prospérité dont il était l'auteur; mais il jetait surtout les yeux avec complaisance et satisfaction sur la ville de Paris1, le siège de sa résidence en hiver, et l'objet de son affection particulière. Cette superbe capitale, qui comprend aujourd'hui un terrain immense sur les deux rives de la Seine, n'occupait alors qu'une petite île au milieu de la rivière qui fournissait une eau pure et salutaire à ses habitants. La Seine battait le pied des murs, et on ne pouvait entrer dans la ville que par deux ponts de bois. Une épaisse forêt couvrait le nord de la rivière; mais le sud, qui porte aujourd'hui le nom d'université, fut insensiblement bâti et orné d'un palais, d'un amphithéâtre, d'un aqueduc, de bains et d'un champ de Mars, pour exercer les troupes. La rigueur du climat était tempérée par le voisinage de l'Océan; et, avec quelques précautions que l'expérience avait enseignées, la vigne et les figuiers se cultivaient avec succès. Mais dans les hivers très rigoureux, la Seine se glaçait profondément, et les énormes morceaux de glace qui flottaient sur ses eaux auraient pu être comparées, par un Asiatique, aux blocs de marbre blanc que l'on tirait des carrières de la Phrygie. La licence et la corruption d'Antioche rappelèrent depuis au souvenir de Julien les moeurs simples et austères de sa chère Lutèce2, où les plaisirs du théâtre étaient inconnus ou méprisés. Il comparait avec indignation les Syriens à l'honnête et brave rusticité des Gaulois, auxquels il ne connaissait d'autre vice que l'intempérance, qu'il était tenté de leur pardonner. Si Julien revenait aujourd'hui dans la capitale de la France, il trouverait des hommes savants et des génies capables d'entendre et d'instruire un disciple des Grecs. Il excuserait sans doute les vives, et agréables folies d'une nation en qui les jouissances du luxe n'ont jamais énervé l'esprit martial; et il serait forcé d'applaudir à la perfection cet art inestimable qui adoucit, épure et embellit le commerce de la société.

1. Voyez Julien, in Misopogon, p. 340, 341. L'ancienne situation de Paris est décrété par Henri Valois (ad Ammian., XX, 4), par son frère Adrien Valois, et par M. d'Anville, dans leurs Notices sur l'ancienne Gaule; par l'abbé de Longuerue, Description de la France, t. I, p. 12, 13; et M. Bonamy, dans les Mémoires de l'Académie des Inscript., t. XV, p. 656, 691.

2. ??? f???? ?e?xet?a?. Julien, in Misopogon., page 340. Leucetia ou Lutetcia était l'ancien nom de la cité qui selon l'usage du quatrième siècle, prit ensuite le nom territorial de Parisiis.

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