Julien  

3 novembre 361 - 26 juin 363

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Jalousie de Constance contre Julien

Julien
Julien

Tandis que les Romains languissaient sous la honteuse tyrannie des eunuques et des évêques, tout l'empire, excepté le palais de Constance, retentissait des louanges de Julien. Les Barbares de la Germanie redoutaient le jeune César dont ils avaient éprouvé la valeur. Ses soldats partageaient l'honneur de ses succès. Les provinces heureuses et tranquilles jouissaient avec reconnaissance des bienfaits de son règne. Mais ses vertus blessaient les favoris qui s'étaient opposés à son élévation. Ils regardaient avec raison l'ami du peuple comme le plus dangereux ennemi de la cour. Jusqu'au moment où sa gloire leur imposa silence, les bouffons du palais, dressés au langage de la satire, essayèrent contre lui le pouvoir de cet art qu'ils avaient si souvent exercé avec succès. Ils avaient aisément remarqué que sa simplicité n'était pas exempte d'affectation, et ils ne désignaient le philosophe guerrier que par les sobriquets insultants de sauvage velu, de singe revêtu de la pourpre. Ses modestes dépêches étaient tournées en ridicule comme les récits mensongers d'un Grec bavard, d'un soldat sophiste qui avait étudié l'art de la guerre dans les jardins de l'académie1. L'éclat de ses victoires et les acclamations du peuple étouffèrent la voix de cette absurde malignité. Le vainqueur des Francs et des Allemands ne pouvait plus être représenté comme un objet de mépris, et l'empereur lui-même eut la vile ambition de dérober à son lieutenant l'honorable récompense de ses travaux. Dans les lettres ornées de lauriers qu'il était d'usage d'adresser aux provinces, on omit exprès le nom de Julien. Elles annonçaient que Constance avait fait en personne les dispositions du combat, et signalé sa valeur dans les premiers rangs. La victoire était le fruit de son intelligence, et le roi captif des Barbares lui avait été présenté sur le champ de bataille, dont il était cependant à plus de quarante jours de marche au moment du combat2. Une fable si ridicule ne pouvait cependant ni tromper le public, ni satisfaire la vanité de l'empereur. Secrètement convaincu que la gloire de Julien lui avait acquis la faveur et le voeu des Romains, l'esprit inquiet du faible Constance se trouvait disposé à recevoir les impressions de ces sycophantes artificieux qui cachaient leurs desseins perfides sous l'extérieur de l'attachement et de la fidélité pour leur souverain. Loin de dissimuler les brillantes qualités de Julien, ils reconnaissaient et même exagéraient l'éclat populaire de son nom, la supériorité de ses talents, l'importance de ses services, mais en insinuant obscurément que le brave et vertueux César pouvait devenir un ennemi criminel et dangereux, si le peuple inconstant sacrifiait son devoir à son enthousiasme, ou si le désir de la vengeance et d'une autorité indépendante venait tenter la fidélité du général d'une armée victorieuse. Le conseil de Constance décorait les craintes personnelles du souverain du nom respectable de sollicitude paternelle pour la tranquillité publique, tandis qu'en particulier, et peut-être vis-à-vis de lui-même, l'empereur déguisait, sous l'apparence d'une crainte moins odieuse que ses sentiments réels, l'envie et la haine qu'avaient imprimées dans son coeur ces vertus de Julien qu'il ne savait pas imiter.

1. Omnes qui plus poterant in palatio, adulandi professores iam docti recte consulta prospereque completa vertebant in deridiculum : talia sine modo strepentes insulse, in odium venit cum victoriis suis capella, non homo; ut hirsutum Julianum carpentes appellantesque loquacem talpam et purpuratam simiam et litterionem Græcum : et his congruentia plurima aeque ut tintinnabula principi resonantes, audire hæc taliaque gestienti, virtutes ejus obruere verbis impudentibus conabantur ut segnem incessentes et timidum et umbratilem gestaque secus verbis comptioribus exornantem. Ammien, XVII, 11.

2. Ammien, XVI, 12. L'orateur Themistius croyait à tout ce que contenaient les lettres impériales adressées au sénat de Constantinople. Aurelius Victor, qui a publié son Abrégé dans la dernière année du règne de Constance, attribue les victoires remportées sur les Germains au génie de l'empereur et à la fortune du jeune César. Cependant cet historien fut, bientôt après, redevable à l'estime ou à la protection de Julien, des honneurs d'une statue de cuivre, et des importantes dignités de consulaire de la seconde Pannonie, et de préfet de la ville. Ammien, XXI, 10.



avril 360

Les légions de la Gaule sont rappelées dans les provinces orientales

La tranquillité apparente des Gaules et les dangers qui menaçaient les provinces de l'Orient, offraient aux ministres impériaux un prétexte spécieux pour exécuter le dessein qu'ils avaient adroitement concerté. Ils résolurent de désarmer le César, de lui enlever les troupes fidèles, sûreté de sa personne et soutien de sa dignité, et d'employer dans une guerre éloignée contre le roi de Perse les intrépides vétérans qui venaient de dompter, sur les bords du Rhin, les plus belliqueuses nations de la Germanie. Tandis que Julien, dans ses quartiers d'hiver à Paris, dévouait ses heures laborieuses à l'administration du pouvoir, qui était pour lui l'exercice du bien, il vit avec étonnement arriver en toute diligence un tribun et un secrétaire impérial, chargés d'ordres positifs de l'empereur qui lui défendait de s'opposer à ce qu'ils exécutassent la commission dont ils étaient spécialement chargés. Quatre légions entières, les Celtes, les Hérules, les Pétulans et les Bataves, devaient immédiatement quitter les drapeaux de Julien, sous lesquels ils avaient marché à la gloire et s'étaient formés à la discipline, et on faisait dans toutes les autres un choix de trois cents des plus jeunes et des plus vigoureux soldats. Ce nombreux détachement, la force de l'armée des Gaules, était sommé de se mettre en marche sans perte de temps, et d'user de la plus brande diligence pour arriver sur les frontières de la Perse avant l'ouverture de la campagne1. Le César prévit et déplora les suites de cet ordre funeste. La plupart des auxiliaires s'étaient engagés volontairement, sous la condition expresse qu'on ne leur ferait jamais traverser les Alpes. La foi publique et l'honneur personnel de Julien avaient été les garants de ce traité militaire. Une si tyrannique perfidie ne pouvait que détruire la confiance et irriter les guerriers des Germains indépendants, qui regardaient la bonne foi comme la première des vertus, et la liberté comme le bien le plus précieux. Les légionnaires, qui jouissaient du nom et des privilèges de Romains, étaient enrôlés pour servir partout à la défense de la république; mais ces soldats mercenaires entendaient prononcer avec indifférence les noms de Rome et de république. Attachés par la naissance ou par l'habitude aux moeurs et au climat des Gaulois, ils chérissaient et respectaient Julien; ils méprisaient et haïssaient peut-être l'empereur, et ils redoutaient une marche pénible, les traits des Persans, et les déserts brûlants de l'Asie. Ils regardaient comme leur patrie le pays qu'ils avaient sauvé, et s'excusaient de leur défaut de zèle sur le devoir plus sacré de défendre leurs patrons et leurs amis. D'un autre côté, les habitants du pays voyaient avec effroi le danger inévitable dont ils étaient menacés; ils soutenaient qu'aussitôt que les Gaules n'auraient plus de forces respectables à leur opposer, les Germains rompraient un traité que la crainte seule leur avait fait accepter, et que, malgré la valeur et les biens militaires de Julien, le général d'une armée dont il n'existerait plus que le nom, accusé des malheurs publics, se trouverait bientôt, après une vaine résistance, prisonnier dans le camp des Barbares, ou en criminel dans le palais de Constance. En obéissant, Julien souscrivait à sa propre destruction et à celle d'une nation qui méritait son attachement. Mais un refus positif était un acte de rébellion et une déclaration de guerre. L'inexorable jalousie de pouvoir qui dominait l'empereur, son ordre absolu et peut-être insidieux, ne laissaient ni excuse ni interprétation, et l'autorité précaire du jeune César lui permettait à peine le délai ou la délibération. Dans cette situation difficile, Julien se trouvait livré à lui-même; les artificieux eunuques avaient éloigné Salluste, son sage et fidèle ami. Il n'avait pas même, pour donner quelque force à ses représentations, l'appui de ses ministres, qui auraient été effrayés ou honteux d'approuver la destruction des Gaules. On avait choisi le moment où Lupicinus2, général de la cavalerie, était occupé en Bretagne à repousser les incursions des Pictes et des Ecossais; et Florentins était allé à Vienne pour y recueillir les tributs. Ce dernier, vil et rusé politique, craignant de se charger, en cette occasion, d'une responsabilité dangereuse, éludait les lettres pressantes et réitérées par lesquelles Julien lui représentait que, dans toutes les affaires importantes, le préfet devait indispensablement se trouver au conseil. D'un autre côté, les messagers de l'empereur persécutaient le César de leurs insolentes sollicitations : ils osaient lui faire entendre qu'en attendant le retour de ses ministres, il se trouverait coupable du délai, et leur donnerait tout le mérite de l'obéissance. Hors d'état de résister, ne pouvant se décider à obéir, Julien exprimait, dans les termes les plus positifs, son désir et même son intention de quitter la pourpre qu'il ne pouvait plus porter avec gloire, mais à laquelle il ne pouvait renoncer sans danger.

1. Le court intervalle que l'on peut supposer entre l'hieme adulta et le primo vere d'Ammien (XX, 1-4), loin de suffire à une marche de trois mille milles, ferait paraître les ordres de Constance aussi extravagants qu'ils étalent injustes. Les troupes de la Gaule n'auraient pas pu arriver en Syrie avant la fin de l'automne. Il faut que la mémoire d'Ammien ait été infidèle ou qu'il se soit mal expliqué.

2. Ammien, XX, 1. Il reconnaît la valeur et les talents militaires de Lupicinus; mais, dans son langage affecté, il le représente comme élevant les cornes de son orgueil, mugissant d'un ton terrible, et laissant douter qui l'emportait en lui de l'avarice ou de la cruauté. Les Pictes et les Ecossais menaçaient si sérieusement la Bretagne, que Julien fut un instant tenté d'y passer lui-même.

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Leur mécontentement

Après un combat pénible, Julien fut forcé de s'avouer que le devoir du sujet le plus élevé en dignité était d'obéir, et que le souverain devait seul décider de l'intérêt public. Il donna les ordres nécessaires pour l'exécution des commandements de l'empereur, et une partie des troupes se mit à marcher vers les Alpes. Les détachements des différentes garnisons s'avancèrent vers les lieux de rassemblement qui leur étaient indiqués. Ils perçaient avec peine la foule des citoyens tremblants et consternés qui cherchaient à exciter leur pitié par un morne désespoir et de bruyantes lamentations. Les femmes des soldats accouraient, portant leurs enfants dans leurs bras, reprochant à leurs maris de les abandonner, et mêlant dans leurs plaintes l'expression de la douleur, de la tendresse et de l'indignation. Cette scène de désolation affligeait la sensibilité de Julien. Il accorda un nombre suffisant de chariots pour transporter les femmes et les enfants1, tacha d'adoucir les rigueurs qu'il était obligé d'exercer, et, par le plus louable de tous les moyens politiques, il augmenta sa popularité en même temps qu'il enflammait le mécontentement des soldats qu'on bannissait loin de lui. La douleur d'une multitude armée se change aisément en fureur; les murmures, qui acquéraient d'heure en heure plus de hardiesse et de force, parcourant rapidement toutes les tentes, préparèrent les esprits à la plus audacieuse sédition. Les tribuns favorisèrent la circulation d'un libellé qui peignait des plus vives couleurs la disgrâce du César, les malheurs de l'armée et les vices méprisables du tyran de l'Asie. Le progrès de cette rumeur frappa de crainte et d'étonnement les messagers de Constance. Ils pressèrent le prince de hâter le départ de l'armée; mais ils rejetèrent imprudemment l'avis plein de sagesse et de loyauté que leur donna Julien de ne pas faire passer les troupes par la ville de Paris en leur faisant pressentir l'inconvénient de les exposer à la tentation que pourrait leur faire naître une dernière entrevue avec leur général.

1. Il leur accorda la permission de se servir de ce que l'on nommait currus clavularis ou clabularis. Ces chariots de poste sont souvent cités dans le code, et pesaient pour porter chacun quinze cents livres pesant. Voyez Valois, ad Amm., XX, 4.

360

Julien empereur

Julien
Julien proclamé empereur
dans les Thermes de Cluny

Aussitôt qu'on annonça l'arrivée des légions, Julien alla au devant d'elles et monta sur un tribunal qu'il avait fait élever devant les portes de la ville. Après avoir donné des louanges particulières aux officiers et aux soldats qui méritaient cette distinction, Julien s'adressa dans un discours étudié, à la généralité des troupes qui l'environnaient. Il vanta leurs exploits avec reconnaissance, les exhorta à accepter l'honneur de servir sous les yeux d'un monarque puissant et généreux, et les avertit qu'ils devaient aux ordres d'Auguste une obéissance prompte et volontaire. Les soldats, ne voulant ni offenser leur général par des clameurs indécentes, ni démentir leurs sentiments par des acclamations fausses et mercenaires, gardèrent un morne silence, et, quelques instants après, furent renvoyés dans leurs quartiers. Julien traita les principaux officiers, et leur témoigna, dans des termes de la plus vive affection, le chagrin de ne pouvoir récompenser comme il le désirait les braves compagnons de ses victoires. Ils se retirèrent de cette fête pleins de douleur et d'incertitude, et déplorèrent les rigueurs du destin qui, en les arrachant de leur pays natal, les séparait d'un général si digne de leur affection. Un seul expédient pouvait le leur conserver : on le discuta hardiment; il fut adopté. Le mécontentement de la multitude s'était insensiblement tourné en conspiration régulière; les esprits échauffés exagérèrent de justes sujets de plaintes, et le vin échauffa encore les esprits. Le soir qui précéda leur départ, les soldats avaient eu la liberté de se livrer aux excès d'une fête. A minuit, cette impétueuse multitude, armée d'épées, de torches et de bouteilles, s'élança dans les faubourgs, environna le palais1, et, oubliant les dangers auxquels elle s'exposait, fit retentir la place du cri fatal et irrévocable de Julien-Auguste. Ce prince, dont les tristes réflexions avaient été interrompues par leurs acclamations tumultueuses, fit barricader ses portes, et, aussi longtemps qu'il lui fut possible, déroba sa personne et sa dignité aux événements d'un désordre nocturne. Mais au point du jour, les soldats, dont le zèle était irrité par sa résistance, entrèrent de force dans le palais, et, saisissant l'objet de leur choix avec une respectueuse violence, le portèrent sur son tribunal, le placèrent au milieu d'eux, et, l'épée à la main, traversant ainsi les rues de Paris, le saluèrent comme leur empereur, en répétant à grands cris les mots de Julien-Auguste. La prudence et la fidélité lui ordonnaient également de résister à leurs coupables desseins, et de ménager à sa vertu l'excuse de la violence. S'adressant alternativement à la multitude et à quelques officiers, tantôt il les suppliait de ne pas le perdre, tantôt il leur exprimait toute son indignation; il les conjurait de ne pas souiller la gloire immortelle de leurs victoires. Enfin il alla jusqu'à leur promettre que, s'ils rentraient à l'instant dans le devoir, il tâcherait non seulement d'obtenir pour eux de l'empereur un pardon plein et sincère, mais encore de faire révoquer les ordres qui avaient excité leur mécontentement. Mais les soldats connaissaient toute l'étendue de leur faute, et comptaient plus sur la reconnaissance de Julien que sur la clémence de Constance. Leur zèle se changea en impatience, et leur impatience en fureur. L'inflexible César résista jusqu'à la troisième heure du jour à leurs instances, à leurs reproches et à leurs menaces; il ne céda qu'aux clameurs réitérées, qui lui apprirent qu'il fallait ou mourir ou régner. On l'éleva sur un bouclier, aux acclamations de toute l'armée. Un riche collier militaire qui se trouva là par hasard lui tint lieu de diadème2; la promesse d'une modique gratification termina la cérémonie; et le nouvel empereur, accablé d'une douleur ou réelle ou simulée, se retira dans l'intérieur de ses appartements secrets3.

1. Probablement le palais des Bains (Thermarum) dont il subsiste encore une salle dans la rue de la Harpe. Les bâtiments occupaient une grande partie du quartier connu aujourd'hui sous le nom de quartier de l'université; et les jardins, sous les rois mérovingiens, communiquaient avec l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Les injures du temps et les ravages des Normands ont réduit en un tas de ruines, dans le douzième siècle, ce palais antique, dont l'intérieur obscur avait caché les excès de la débauche.
Explicat aula sinus, montenique amplectitur alis;
Multipliei latebra scelerum tersura ruborem.
. . . Pereuntis sopè pudoris
Celatura nefas, Venerisque accommoda furtis.
Ces vers sont tirés de l'Architrenius (l. IV, c. 8), ouvrage poétique de Jean de Hauteville ou Hauville, moine de Saint-Albans, vers l'an 1190. Voyez l'Histoire de la poésie anglaise, par Warton, v. I, dissert. 2.) De pareils vols étaient moins funestes à la tranquillité du genre humain que les disputes théologiques que la Sorbonne a agitées depuis sur le même terrain. Bonamy, Mem. de l'Acad., t. XV, pages 678-682.

2. Même dans ces moments de tumulte, Julien ne négligea pas les soins de la superstition, et il refusa obstinément de se servir, comme de mauvais augure, d'un collier de femme ou d'un ornement de cheval, dont les soldats impatiens voulaient qu'il fit usage faute de diadème.

3. On peut consulter, sur le récit détaillé de cette révolte, les ouvrages originaux et authentiques de Julien lui-même, ad S. P. Q. Athen., p. 282, 283, 284; Libanius, Orat. parental., c. 44-48; dans Fabricius, Biblioth. graec., t. VII, pages 269-273; Ammien, XX, 4; et Zozime, l. III, p. 151, 152, 153, qui, pour le règne de Julien, semble avoir suivi l'autorité plus respectable d'Eunape. Avec de pareils guides, nous avons pu nous passer des Abrégés et de l'Histoire ecclésiastique.

359

Ses protestations d'innocence

La douleur de Julien pouvait venir de son innocence; mais son innocence paraîtra douteuse1 à ceux qui connaissent assez le caractère général des princes pour se méfier de leurs motifs, et de leurs protestations. Son âme active et véhémente était susceptible de différentes impressions, de la crainte et de l'espoir, de la reconnaissance et de la vengeance, du devoir et de l'ambition, de l'amour de la gloire et de la crainte du reproche. Mais il est impossible de calculer le degré d'influence que put obtenir alors chacun de ces sentiments, et de prononcer positivement sur des motifs qui échappaient peut-être à celui même dont ils dirigeaient ou plutôt précipitaient les pas. La méchanceté de ses ennemis avait excité le mécontentement des soldats; la révolte de ceux-ci était l'effet naturel de leur inquiétude et de leur ressentiment. Et, en supposant que, sous les apparences d'un hasard, Julien eût cherché à cacher des desseins secrets, il se serait donné, sans nécessité, et probablement sans réussir à tromper personne, tous les embarras de la plus profonde hypocrisie. Il déclara solennellement, en présence de Jupiter, du Soleil, de Mars, de Minerve et de toutes les autres divinités, que jusqu'à la fin du jour qui précéda celui de son élévation, il ignora le dessein de l'armée, et il serait peu généreux de révoquer en doute l'honneur d'un héros et la véracité d'un philosophe. Cependant une conviction superstitieuse que Constance était l'ennemi des dieux dont il se flattait d'être lui-même le favori, put le pousser à désirer, à solliciter, à hâter même l'heureux moment de son règne marqué pour le rétablissement de l'ancienne religion du genre humain. Lorsqu'il eut été averti de la conspiration, il se résigna et prit quelques instants de sommeil; il a depuis raconté à ses amis qu'il avait vu le génie de l'empire à sa porte, demandant avec quelque impatience à entrer, et lui reprochant son défaut de courage et d'ambition2. Surpris et agité, il s'était mis en prières; et le grand Jupiter, à qui il les adressait, lui avait sur-le-champ intimé, par un signe clair et manifeste, l'ordre de se soumettre à la volonté des dieux et aux désirs de l'armée. Une conduite qui ne peut être jugée par les maximes ordinaires de la raison excite nos soupçons, et échappe à nos recherches. Quand l'esprit du fanatisme; à la fois si crédule et si artificieux, s'est introduit dans une âme généreuse, il y détruit insensiblement le germe de la vérité et de toutes les vertus.

1. Eutrope, témoin irrécusable, se sert de cette expression vague, consensu militum, X, 15. Saint Grégoire de Nazianze, dont l'ignorance pourrait excuser le fanatisme, accuse l'apostat de présomption, d'extravagance, et lui donne l'épithète de rebelle impie, a??ade?a, ap????a, aseße?a, orat. 3, p. 67.

2. Ammien, XX, 5, avec la note de Lindenbrog sur le génie de l'empire. Julien lui-même, dans une lettre confidentielle à Oribase, son médecin et son ami (epist. XVII, p. 384), parle d'un songe antérieur à l'événement, et dont il fut frappé; d'un grand arbre renversé, et d'une petite plante qui poussait en terre une racine forte et profonde. L'imagination de Julien était sans doute agitée de craintes et d'espérances jusque dans son sommeil. Zozime (l. III) a rapporté un songe postérieur.

360

L'ambassade de Julien à Constantinople

Le nouvel empereur employa les premiers jours de son règne à modérer le zèle de son parti, à sauver la vie de ses ennemis, et à déconcerter, en les méprisant, les entreprises formées contre sa personne et son pouvoir. Quoique déterminé à conserver le titre qu'il venait de prendre, il aurait voulu éviter au pays qu'il gouvernait les calamités d'une guerre civile, ne pas se commettre contre les forces supérieures de Constance, et conserver une réputation exempte du reproche d'ingratitude et de perfidie. Décoré des ornements impériaux et environné d'une pompe militaire, il se montra dans le Champ-de-Mars aux soldats, qui contemplèrent avec enthousiasme, dans leur empereur, leur élève, leur général et leur ami. Il récapitula leurs victoires, se montra sensible à leurs peines, enflamma leurs espérances, contint leur impétuosité, et ne rompit l'assemblée qu'après leur avoir fait solennellement promettre, si l'empereur de l'Orient consentait à un traité équitable, de renoncer à toute conquête, et de se contenter de la paisible possession des Gaules. D'après cet arrangement, il écrivit, au nom de l'armée et au sien, une lettre adroite et modérée1. Deux ambassadeurs, Pentadius, grand-maître des offices, et Eutherius, grand chambellan, furent chargés de la remettre à Constance, d'examiner ses dispositions, et de rapporter sa réponse. La lettre de Julien est signée modestement du nom de César; mais il réclame positivement, quoique avec respect, la confirmation du titre d'Auguste; et, en avouant l'irrégularité de son élection, il excuse à un certain point le mécontentement et la violence des soldats qui ont arraché son consentement. Il reconnaît la supériorité de son frère Constance, et s'engage à lui envoyer annuellement un présent de chevaux l'Espagne, à recruter tous les ans son armée d'une troupe choisie de jeunes Barbares, et à recevoir de sa main un préfet du prétoire d'une prudence et d'une fidélité reconnues; mais il se réserve la nomination de tous les autres officiers civils et militaires, le commandement des armées, les revenus et la souveraineté des provinces au-delà des Alpes. Il invite Constance à consulter les lois de la justice, à se méfier des flatteurs qui ne subsistent que de la discorde des princes, et à accepter la proposition d'un traité honorable, également avantageux pour les peuples et pour la maison de Constantin. Dans cette négociation, Julien ne réclamait que ce qu'il possédait d'avance. La Gaule, l'Espagne et la Bretagne, reconnaissaient, sous le nom indépendant d'Auguste, l'autorité qu'il exerçait depuis longtemps sur ces provinces, avec le titre subordonné de César. Les soldats et les peuples se félicitaient d'une révolution qui n'avait pas même été teinte du sang de ceux qui s'y étaient opposés. Florentius avait pris la fuite, Lupicinus était prisonnier; on s'était assuré des personnes mal intentionnées pour le nouveau gouvernement; et les places vacantes avaient été accordées au mérite et aux talens par un prince qui méprisait les intrigues de la cour et les clameurs des soldats.

1. A cette lettre ostensible il en ajouta, dit Ammien, de particulières, objurgatorias et mordaces, que l'historien n'a pas vues, qu'il n'aurait pas publiées, et qui n'ont peut-être jamais existé.

360-361

Quatrième et cinquième expéditions au-delà du Rhin

Julien
Julien

De vigoureux préparatifs de guerre accompagnèrent et soutinrent ses propositions de paix. Les derniers désordres de l'empire aidèrent à recruter et à augmenter l'armée que Julien tenait prête à marcher. La cruelle persécution exercée contre la faction de Magnence avait formé dans la Gaule des bandes nombreuses de voleurs et de proscrits. Ils acceptèrent avec joie une amnistie générale, promise par un prince auquel ils pouvaient se fier, se soumirent à la discipline militaire, et ne retinrent de leurs fureurs qu'une haine implacable pour la personne et le gouvernement de Constance1. Aussitôt que la saison permit à Julien d'entrer en campagne, il se mit à la tête de ses légions, jeta un pont sur le Rhin auprès de Clèves, et courut châtier la perfidie des Attuaires, tribu des Francs, qui avait cru pouvoir profiter des dissensions de l'empire pour ravager impunément les frontières. La gloire et la difficulté de cette expédition consistaient dans une marche dangereuse et pénible, et Julien fut vainqueur dès qu'il eut pénétré dans un pays que plusieurs princes avaient jugé inaccessible. Après avoir accordé la paix aux Barbares, l'empereur visita soigneusement les forts le long du Rhin, depuis Clèves jusqu'à Bâle, et examina avec une attention particulière les cantons d'où il avait expulsé les Allemands. Il passa par Besançon2 qu'ils avaient cruellement saccagé, et marqua son quartier à Vienne pour l'hiver suivant. Après avoir réparé les fortifications de la barrière des Gaules, et en avoir ajouté de nouvelles, il se flatta que les Germains seraient contenus, pendant son absence, par le souvenir de ses victoires et par la terreur de son nom. Vadomair3 était le seul prince des Allemands qui méritât l'estime de Julien, et qui pût lui donner de l'inquiétude. Tandis que le rusé Barbare feignait d'observer fidèlement les traités, le progrès de ses opérations militaires menaçait d'une guerre dont les circonstances augmentaient le danger. Dans cette situation critique, Julien ne dédaigna pas d'imiter la conduite de son ennemi. Au milieu d'une fête où Vadomair s'était rendu imprudemment comme ami, sur l'invitation des gouverneurs romains, il fut saisi et envoyé prisonnier dans le fond de l'Espagne. Sans attendre que les Barbares sortissent de leur étonnement, l'empereur parut sur les bords du Rhin à la tête de son armée, et, après l'avoir traversé, il renouvela dans leur pays l'impression de terreur et de respect qu'il y avait répandue par ses quatre expéditions précédentes.

1. Liban., Orat. parent., c. 50, p. 275, 276. Etrange désordre, puisqu'il dura pendant plus de sept ans. Dans les factions des républiques grecques, les exilés montèrent au nombre de vingt mille; et Isocrate assure sérieusement Philippe qu'il serait plus aisé de former une armée des vagabonds, que des habitants des villes. Voyez les Essais de Hume, t. I, p. 426-427.

2. Julien (epist. XXXVIII, p. 4,4) donne une description abrégée de Vesontio ou Besançon, une péninsule pierreuse presque environnée par le Doubs, jadis ville magnifique, remplie de temples, et réduite actuellement à une petite ville qui sort de ses ruines.

3. Vadomair entra au service des Romains, et d'un roi barbare ils firent un due de Phénicie. Vadomair conserva toujours la duplicité de son caractère (voyez Ammien, XXI, 4); mais, sous le règne de Valens, il signala sa valeur dans la guerre d'Arménie.

361

La guerre est déclarée

Julien avait ordonné à ses ambassadeurs d'exécuter leur commission avec la plus grande diligence. Mais les gouverneurs d'Italie et d'Illyrie inventèrent différents prétextes pour retarder leur marche. On les conduisit à petites journées de Constantinople à Césarée en Cappadoce; et lorsqu'ils furent enfin admis en présence de Constance, les dépêches de ses propres officiers l'avaient déjà instruit et prévenu défavorablement contre Julien et contre l'armée de la Gaule. L'empereur écouta la lecture de la lettre avec impatience, et renvoya les ambassadeurs tremblants avec indignation et avec mépris; ses regards, ses gestes et ses discours emportés, attestaient le désordre de son âme. Le lien de famille qui aurait pu contribuer à rapprocher le frère et le mari d'Hélène, venait d'être dissous par la mort de cette princesse : après plusieurs couches toujours fatales à ses enfants, elle venait de périr elle-même dans la dernière1; et depuis la mort de l'impératrice Eusebia, qui avait conservé jusqu'au dernier moment pour Julien la tendre amitié qu'elle poussait jusqu'à la jalousie, et dont la douce influence aurait pu modérer le ressentiment de son époux, l'empereur était abandonné à ses propres passions et aux Artifices de ses eunuques. Mais le danger pressant d'une invasion étrangère lui fit suspendre le châtiment de son ennemi personnel. Il continua de marcher vers les frontières de la l'erse, et crut, qu'il suffisait de dicter à Julien et à ses coupables partisans les conditions qui pourraient leur obtenir la clémence de leur souverain. Il exigeait que le présomptueux César renonçat immédiatement au titre et au rang d'Auguste qu'il avait accepté des rebelles, et qu'il redescendît au poste de ministre docile et Subordonné; qu'il rendit les emplois civils et militaires aux officiers choisis par la cour impériale, et qu'il se fiât de sa sûreté aux assurances de pardon qui lui seraient données par Epictète, évêque arien de la Gaule, et l'un des favoris de Constance. Les deux empereurs, à trois mille milles l'un de l'autre, continuèrent pendant plusieurs mois, de Paris à Antioche, une négociation inutile. Voyant bientôt que sa respectueuse modération ne servait qu'à irriter l'orgueil de son implacable rival, Julien résolut courageusement de confier sa fortune et sa vie aux hasards d'une guerre civile. Il donna une audience publique et militaire au questeur Léonas, et on lut à la multitude attentive la lettre impérieuse de Constance. Julien protesta, avec la plus flatteuse déférence, qu'il était prêt à quitter le titre d'Auguste, si ceux qu'il reconnaissait comme les auteurs de son élévation voulaient y consentir. Cette proposition, faite avec peu de chaleur, fut repoussée par une clameur générale; et ces mots : Julien-Auguste, continuez à régner par la volonté de l'armée, du peuple et de l'Etat que vous avez sauvés, éclatèrent avec le bruit du tonnerre de tous les points de la plaine, et pénétrèrent de terreur le pâle ambassadeur de Constance. On continua la lecture de la lettre, dans laquelle l'empereur se plaignait de l'ingratitude de Julien, qu'il avait revêtu des honneurs de la pourpre après l'avoir élevé avec soin et avec tendresse, avoir protégé son enfance lorsqu'il se trouvait orphelin et sans secours. Orphelin ! s'écria Julien, qui, pour justifier sa cause, se livrait à son ressentiment : l'assassin de mon père, de mes frères, et de toute ma famille, me reproche que je suis resté orphelin ! Il me force à venger des injures que je tâchais depuis longtemps d'oublier. L'assemblée se sépara; et Léonas, qu'il avait été difficile de mettre à l'abri de la fureur du peuple, retourna vers son maître avec une lettre, dans laquelle Julien peignait à Constance, avec toute l'énergie de l'éloquence enflammée par la colère, les sentiments de haine et de mépris qu'une dissimulation forcée envenimait depuis vingt ans dans son âme. Après ce message, qui équivalait à la déclaration d'une guerre implacable, Julien, qui, quelques semaines auparavant, avait célébré la fête de l'Epiphanie2, déclara publiquement qu'il confiait le soin de sa vie aux dieux immortels, et renonça avec la même publicité à la religion et à l'amitié de Constance3.

1. Ses restes furent envoyés à Rome, et enterrés près de sa soeur Constantina, dans le faubourg de la Via Nomentana. (Ammien, XXI, 1.) Libanius a composé une apologie très faible pour justifier son héros d'une accusation très absurde, d'avoir empoisonné sa femme, et récompensé son médecin en lui donnant les bijoux de sa mère. Voyez la septième des dix-sept nouvelles harangues publiées à Venise, 1754, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc, p. 117-127. Elpidius, le préfet du prétoire de l'Orient, au témoignage duquel l'accusateur de Julien en appelle, est traité par Libanius d'efféminé et d'ingrat; cependant saint Jérôme a loué la piété d'Elpidius (tome I, page 243), et Ammien a fait l'éloge de son humanité (XXI, 6).

2. Feriarum die quem celebrantes mense januario, Christiani Epiphania dictitant, progressus in eorum ecclesiant, solemniter numine orato, discessit. Ammien, XXI, 2. Zonare observe que c'était la fête de la Nativité; et cette assertion ne contredit pas le passage précédent, puisque les Eglises d'Egypte, d'Asie, et peut-être de la Gaule, célébraient le même jour, le 6 janvier, la nativité et le baptême de Jésus-Christ. Les Romains, aussi ignorants que leurs confrères, de la véritable date de sa naissance, fixèrent la fête au 25 décembre, les brumalia ou solstice d'hiver, époque à laquelle les païens célébraient tous les ans la naissance du Soleil. Voyez Bingham, Antiquités de l'Eglise chrétienne, l. XX, c. 4; et Beausobre, Hist. crit. du Manichéisme, t. II, p. 690-700.

3. Le détail des négociations publiques et secrètes entre Constance et Julien, peut être tiré, avec quelque précaution, de Julien lui-même, Orat. ad S. P. Q. Athen., p. 266; de Libanius, Orat. parent., c. 51, p. 276; d'Ammien, XX, 9; de Zozime, l. III, p. 154; et même de Zonare (t. II, l. XIII, p. 20, 21, 22), qui semble avoir trouvé et employé dans cette occasion quelques bons matériaux.

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Julien se prépare à attaquer Constantinople

La situation de Julien demandait des mesures promptes et vigoureuses. Il avait découvert, par des lettres interceptées, que son rival, sacrifiant l'intérêt de l'Etat à celui du monarque, excitait les Barbares à envahir les provinces de l'Occident. La position de deux magasins, l'un sur les bords du lac de Constance, et l'autre au pied des Alpes Cottiennes, semblait indiquer la marche de deux armées, et six cent mille muids de blé ou plutôt de farine contenus dans chacun de ces magasins1, annonçaient les forces et le nombre effrayant des ennemis qui se préparaient à l'environner. Mais les légions impériales étaient encore loin de la Gaule dans leurs quartiers d'Asie; le Danube était faiblement gardé; et, si Julien pouvait s'emparer par une incursion rapide des importantes provinces de l'Illyrie, il y avait lieu de présumer qu'une foule de soldats suivraient ses drapeaux, et que les riches mines d'or et d'argent de cette province l'aideraient à soutenir les frais de la guerre civile. Il convoqua ses troupes, et leur proposa cette audacieuse entreprise. Il sut leur inspirer une juste confiance en elles-mêmes et dans leur général, les exhorta à soutenir la réputation qu'elles avaient acquise d'être terribles pour les ennemis, douces avec leurs concitoyens, et dociles à leurs officiers. Son discours, rempli de force, fut reçu avec les plus vives acclamations; et les mêmes troupes qui venaient de prendre les armes contre Constance, parce qu'il avait voulu les faire sortir de la Gaule, déclarèrent qu'elles étaient prêtes à suivre Julien aux extrémités de l'Europe ou de l'Asie. Les soldats firent le serment de fidélité; frappant à grand bruit sur leurs boucliers, et tournant la pointe de leurs épées nues contre leur poitrine, ils se dévouèrent, avec d'horribles imprécations, au service du libérateur de la Gaule et du vainqueur des Germains. Cet engagement solennel, qui semblait dicté par l'affection plutôt que par le devoir, ne rencontra d'opposition que de la part de Nebridius, récemment reçu préfet du prétoire. Ce fidèle ministre, sans autre secours que son courage, défendit les droits de Constance au milieu des armes d'une multitude irritée, dont il aurait été la victime honorable et inutile sans la protection de celui qu'il avait offensé. Après avoir perdu une de ses mains d'un coup d'épée, il se prosterna aux pieds de Julien, qui le couvrit de son manteau impérial, lui sauva la vie et le renvoya chez lui avec moins de considération : peut-être que n'en méritait la vertu d'un ennemi2. Salluste remplaça Nebridius dans le poste éminent de préfet du prétoire; et les Gaules, soulagées des taxes qui les accablaient, respirèrent sous l'administration douce autant qu'équitable de l'ami de Julien, libre alors de pratiquer les vertus qu'il avait inspirées à son élève3.

1. Trois cents myriades ou trois millions de medimni, mesure de grains en usage chez les Athéniens, et qui contenait six modii romains. Julien explique en soldat et en politique le danger de sa situation, et la nécessité et l'avantage d'une guerre offensive (ad S. P. Q. Athen., p. 286-287).

2. Il refusa durement sa main au préfet suppliant, et le fit partir pour la Toscane. Ammien, XXI, 5. Libanius, avec une fureur digne d'un sauvage, insulte Nebridius, approuve les soldats, et blâme presque l'humanité de Julien. Orat. parental., c. 53, p. 278.

3. Ammien, XXI, 8. Dans cette promotion, Julien obéissait à la loi qu'il s'était publiquement imposée. Neque civilis quisquam judex, nec militaris rector, alio quodam praeter merita suffragante, ad potiorem veniat gradum. Ammien, XI, 5. L'absence ne diminua pas son estime pour Salluste, et il honora le consulat en y nommant son ami. A. D. 363.

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Sa marche des bords du Rhin en Illyrie

Illyrie
L'Illyrie

Julien comptait moins sur le nombre de ses troupes que sur la célérité de ses mouvements. Dans L'exécution d'une entreprise hasardeuse, ce prince n'oubliait aucune des précautions que la prudence pouvait lui suggérer; et quand la prudence ne pouvait plus rien, il se liait du reste à sa valeur et à sa fortune. Il assembla son armée et la divisa dans les environs de Bâle. Nevitta, général de la cavalerie, conduisit un corps de dix mille hommes à travers le coeur des provinces de la Rhétie et de la Norique. Une autre division, sous les ordres de Jovien et de Jovin, suivit les chemins tortueux qui traversent les Alpes et les frontières septentrionales de l'Italie. Des instructions claires et précises enjoignaient à ces généraux de marcher avec diligence et en colonnes serrées, qui pussent toujours se changer en ordre de bataille selon les dispositions du terrain; de se défendre des surprises nocturnes par des postes avancés et par des gardes vigilantes, de prévenir la résistance par une arrivée imprévue, d'éviter par de prompts départs qu'on eût le temps de les reconnaître, de répandre l'opinion de leurs forces et la terreur du nom de Julien, et de joindre le plus tôt possible leur empereur sous les murs de Sirmium, Julien s'était réservé la tâche la plus difficile et la plus brillante; suivi de trois mille volontaires braves et agiles, et qui avaient renoncé, comme leur chef, à tout espoir de retraite, il s'enfonça dans l'épaisseur de la forêt Marcienne ou forêt Noire, qui recèle les sources du Danube1; et pendant bien des jours, le sort de Julien fut ignoré de l'univers. Le secret de sa marche, sa diligence et sa viveur, surmontèrent tous les obstacles. Il pénétrait à travers les montagnes et les marais, s'emparait des ponts ou traversait les rivières à la nage, et suivait toujours son chemin en ligne directe2, sans examiner s'il traversait le territoire des Romains ou celui des Barbares. Il parut enfin entre Vienne et Ratisbonne, dans l'endroit où il se proposait d'embarquer son armée sur le Danube. Par un stratagème bien concerté, il s'empara d'une flottille de brigantins3 qui étaient à l'ancre, et d'une provision de vivres grossiers, mais suffisants pour satisfaire l'appétit vorace et peu délicat d'une armée de Gaulois qui s'abandonnèrent audacieusement au cours du Danube. La vigueur active des rameurs, aidée d'un vent favorable, porta la flotte à sept cents milles en onze jours4; et Julien débarqua ses troupes à Bononia, qui n'est éloignée de Sirmium que de dix-neuf milles, avant que les ennemis pussent avoir aucun avis certain de son départ de la Gaule. Dans le cours de sa longue et rapide navigation, Julien ne s'écarta jamais de son objet principal. Il reçut les députations de quelques villes qui s'empressèrent de mériter sa faveur par une soumission volontaire; mais il passa devant les postes ennemis qui bordaient le Danube, sans être tenté de faire preuve d'une valeur inutile et déplacée. Une foule de spectateurs rassemblés sur les deux bords du fleuve, contemplaient la pompe militaire, anticipaient sur la réussite de l'entreprise, et répandaient dans les pays voisins la gloire d'un jeune héros qui s'avançait avec une rapidité plus qu'humaine à la tête des forces innombrables de l'Occident. Lucilien, général de la cavalerie, qui commandait les forces militaires de l'Illyrie, fut alarmé et étourdi des rapports qu'il n'osait révoquer en doute et qu'il avait cependant peine à croire. Il avait déjà pris quelques mesures lentes et incertaines pour rassembler ses troupes lorsqu'il fut surpris par Dagalaiphus, officier actif, que Julien, aussitôt après son débarquement, envoya en avant avec un corps d'infanterie légère. On fit monter à la hâte sur un cheval le général captif, et ne sachant s'il devait attendre la vie ou la mort; on le conduisit en présence de Julien, et l'empereur, le relevant avec affabilité, dissipa la terreur et l'étonnement qui engourdissaient toutes ses facultés. Mais Lucilien, à peine revenu à lui-même, eut l'indiscrétion d'observer à Julien qu'il s'était imprudemment hasardé avec une si faible escorte au milieu de ses ennemis : Réservez, lui dit Julien avec un sourire de mépris, vos timides remontrances pour votre maître Constance, en vous donnant le bas de ma robe à baiser; je ne vous ai pas reçu comme un conseiller, mais comme un suppliant. Convaincu que le succès pouvait seul justifier son entreprise, et que le succès dépendait de son audace, Julien attaqua immédiatement, à la tête de trois mille soldats, la ville la plus forte et la plus peuplée de la province d'Illyrie. Lorsqu'il traversa le long faubourg de Sirmium, le peuple et les soldats le reçurent avec des cris de joie, ils le couronnèrent de fleurs, le conduisirent avec des torches allumées jusqu'au palais impérial, et le reconnurent pour leur souverain. L'empereur se livra pendant deux jours à la joie publique manifestée par les jeux du cirque. Mais le troisième jour il partit de grand matin pour s'emparer du passage étroit de Succi, dans les défilés du mont Hémus; qui, situé à une distance à peu près égale de Sirmium et de Constantinople, sépare les provinces de la Thrace et de la Dacie, et, présentait du côté de la première une descente escarpée, se termine du côté de l'autre par une pente douce et facile. La défense de ce poste important fut confiée au brave Nevitta, qui, ainsi que les autres généraux de la division italienne, avait exécuté avec succès la marche et la jonction si habilement combinées5 par le souverain.

Les craintes ou l'inclination des peuples étendirent l'autorité de Julien bien au-delà de ses conquêtes militaires. Taurus et Florentius gouvernaient les préfectures d'Italie et d'Illyrie, et joignaient cet important office au vain titre de consuls. Ces magistrats s'étaient retirés précipitamment à la cour d'Asie; et Julien, qui ne pouvait pas toujours contenir son penchant à la raillerie, couvrit les consuls de ridicule en ajoutant à leur nom, dans tous les actes de l'année, l'épithète de fugitif. Les provinces qu'ils avaient abandonnées reconnurent pour leur empereur un prince qui, unissant les qualités d'un soldat à celles d'un philosophe, se faisait également admirer dans les camps sur le Danube et dans les académies de la Grèce. De son palais, ou, pour mieux dire, de son quartier général de Sirmium et de Naissus, il fit distribuer dans les principales villes de l'empire une adroite apologie de sa conduite, dans laquelle il eut soin d'insérer les dépêches secrètes de Constance, et de soumettre au jugement du public le choix de deux princes, dont l'un chassait les Barbares, tandis que l'autre les appelait6. Julien, profondément blessé du reproche d'ingratitude, n'était pas moins empressé de défendre sa cause par la force des arguments que par celle des armes, et voulait paraître aussi supérieur par ses talents d'écrivain que par son habileté dans l'art de la guerre. Dans sa lettre adressée au sénat et au peuple d'Athènes7, il semble qu'animé d'enthousiasme pour la patrie des lettres, il soumette sa conduite et ses motifs à cette nation dégénérée, avec une déférence aussi respectueuse que s'il eût plaidé, du temps d'Aristide, devant le tribunal imposant de l'aréopage. Sa démarche auprès du sénat de Rome, à qui l'on permettait encore de ratifier les élections des empereurs, était conforme aux usages de la république expirante. Tertullus, préfet de la ville, convoqua une assemblée. On lut la lettre de Julien, et comme il était pour le moment le maître de l'Italie, sa demande fut admise à l'unanimité. Mais les sénateurs n'approuvèrent pas également ses censures indirectes des innovations de Constantin, non plus que ses violentes invectives contre Constance. Ils s'écrièrent tout d'une voix, comme si Julien eût été présent : Ah ! respectez, de grâce, l'auteur de votre fortune. Cette exclamation équivoque était susceptible d'être expliquée comme un reproche d'ingratitude si l'usurpateur succombait; et, dans le cas contraire, elle pouvait signifier qu'en contribuant à l'élévation de Julien, Constance avait suffisamment réparé toutes ses fautes.

1. Ce bois faisait partie de la forêt Hercynienne, qui du temps de César, s'étendait depuis le pays des Rauraci (Bâle) jusque dans les contrées les moins connues du Nord. Voyez Cluvier, Germania antiqua, l. III, c. 47.

2. Comparez Libanius (Orat. parent., c. 53, p. 278, 279) avec saint Grégoire de Nazianze (orat. 3, p. 68). Le saint est forcé d'admirer le secret et la rapidité de cette marche. Un théologien moderne pourrait appliquer à Julien des vers faits pour un autre apostat.
. . . . . . . . So eagerly the fiend,
O'er bog, or steep, through strait, rough, dense, or rare,
With head, hands, wings, or feet, pursues his way,
And swims, or sinks, or wades, or creeps, or flies.
Avec la même ardeur le prince des enfers
Trente mille moyens, mille chemins divers
De ses mains, de ses pieds, de sa superbe tête,
Il combat, il franchit l'ouragan, la tempête,
Les défilés étroits, les gorges, les vallons,
L'air pesant ou léger, ou la plaine ou les monts,
Les rocs, le noir limon qu'un flot dormant détrempe,
Va guéant ou nageant, court, gravit, vole ou rampe.
Paradis perdu, liv. II. (Trad. de Delille.)

3. Dans cet intervalle, la Notitia place deux ou trois flottes, la Lauriacensis à Lauriacum ou Lorch, l'Arlapensis, la Maginensis, et fait mention de cinq légions ou cohortes de Liburnarii, qui devaient être des espèces de marins. Sect. LVIII, edit. Labb.

4. Zozime est le seul qui rapporte cette circonstance intéressante. Mamertin (in Paneg. vet., XI, 6, 7) qui accompagnait Julien comme comte des sacrées largesses, décrit ce voyage d'un style fleuri et d'une manière pittoresque, défie Triptolème, les Argonautes, etc.

5. La description d'Ammien, qui pourrait être appuyée de plusieurs témoignages, donne la situation précise des Agustio Succorum, ou défilés de Succi M. d'Anville, d'après une légère ressemblance de noms, les a placés entre Sardica et Naissus. Pour ma propre justification, je suis obligé de relever la seule erreur que j'aie jamais aperçue dans les cartes et les écrits de cet admirable géographe.

6. Julien (ad S. P. Q. Athen., p. 286) assure positivement qu'il intercepta les lettres de Constance aux Barbares; et Libanius affirme qu'il les lut aux troupes et dans les villes où il passait. Cependant Ammien (XI, 4) emploie l'expression du doute : Si, famae solius admittenda est fides. Il cite pourtant une lettre interceptée de Vadomair à Constance, qui annonce une correspondance intime : Caesar tuus disciplinam non habet.

7. Zozime fait mention de ses épîtres aux Athéniens, aux Corinthiens et aux Lacédémoniens. La substance de toutes était probablement la même, quoique, selon ceux auxquels elles étaient adressées, il pût y avoir quelque différence dans la forme. L'Epître aux Athéniens existe encore, p. 268-287, et nous y avons puisé des instructions intéressantes. Elle a mérité les éloges de l'abbé de La Bletterie, Préface à l'Histoire de Jovien, p. 24, 25, et est un des meilleurs manifestes qui existent dans aucune langue.

361

Préparatifs de guerre

Constance fut informé de l'entreprise et des succès de Julien au moment où la retraite de Sapor suspendait la guerre de Perse et permettait de s'occuper des rebelles. Déguisant l'angoisse de son âme sous l'extérieur du mépris, le fils de Constantin annonça son retour en Europe et le dessein de donner la chasse à Julien; car ce n'était jamais que comme d'une partie de chasse qu'il parlait de cette expédition; et quand il en fit part à l'armée dans le camp d'Hiérapolis, il ne fit mention que très légèrement du crime et de l'imprudence de Julien, et assura ses soldats que, si les mutins de la Gaule avaient l'audace de paraître devant eux en plaine, ils ne supporteraient pas le feu de leurs yeux, et seraient renversés du seul bruit de leurs cris de guerre. L'armée d'Orient applaudit au discours de l'empereur; et Théodote, président du conseil d'Hiérapolis, demanda avec des larmes d'adulation que la tête du rebelle Julien devînt un des ornements de sa ville1. Un détachement choisi partit dans des chariots de poste pour occuper, s'il en était temps encore, le passage de Succi. Les recrues, les chevaux, les armes et les magasins destinés pour les frontières de la Perse, furent employés contre les Gaulois; et le succès que Constance avait eu dans toutes les guerres civiles, laissa ses courtisans sans inquiétude. Un magistrat nommé Gaudentius, s'étant assuré des provinces d'Afrique au nom de Constance, arrêta les approvisionnements destinés pour Rome, et cette ville manqua de subsistances. L'embarras de Julien fut encore augmenté par un événement imprévu qui aurait pu avoir les suites les plus funestes. Deux légions et une cohorte d'archers, cantonnées auprès de Sirmium, s'étaient enrôlées sous ses drapeaux; mais, avec raison, il comptait peu sur la fidélité de ces troupes que l'empereur avait distinguées d'une manière particulière; et, sous le prétexte de défendre les frontières de la Gaule, il les éloigna du théâtre d'une guerre active, la plus importante pour lui. Ce petit corps d'armée avança en murmurant jusqu'aux frontières de l'Italie. Mais bientôt la crainte des fatigues d'une longue marche, celle que leur inspirait la férocité des Germains qu'ils allaient combattre, achevèrent d'aliéner les soldats. Excités par un de leurs tribuns, ils s'arrêtèrent à Aquilée, et arborèrent les drapeaux de Constance sur les murs de cette ville imprenable. Julien aperçut d'un coup d'oeil toute l'étendue du danger, et la nécessité d'y remédier avec promptitude. Jovin retourna par ses ordres en Italie avec une partie de l'armée; il commença immédiatement le siège d'Aquilée et le poursuivit avec la plus grande vigueur. Mais ces légionnaires, qui avaient semblé renoncer à toute discipline, défendirent la place avec autant d'habileté que de constance, invitèrent toute l'Italie à imiter leur courage et leur fidélité, et menacèrent de couper la retraite de Julien s'il était forcé de céder à la supériorité du nombre des armées d'Orient2.

1. Voyez la harangue et les préparatifs dans Ammien, XXI, 13. Le lâche Théodote implora dans la suite et obtint son pardon de la clémence du vainqueur, qui déclara qu'il voulait diminuer le nombre de ses ennemis, et augmenter celui de ses amis (XXII, 14).

2. Ammien, XXI, 7, 11, 12. Il raconte avec une exactitude assez inutile les opérations du siège d'Aquilée, qui conserva dans cette occasion la réputation d'imprenable. Saint Grégoire de Nazianze (orat. 3, p. 68) attribue cette révolte accidentelle à la sagesse de Constance, dont il annonce d'avance la victoire. Constantio quem credebat procul dubio fore victorem : nemo enim omnium tanc ab hac constanti sententia discrepebat. Ammien, XXI, 7.

3 novembre 361

Mort de Constance

Constance
Constance

Détruire ou périr, telle était la cruelle alternative qui s'offrait à l'humanité de Julien, et qu'il déplore si pathétiquement. Mais il n'y fut pas réduit, et la mort de Constance, arrivée à propos, préserva l'empire romain des calamités d'une guerre civile. Pressé d'un désir de vengeance auquel ses favoris n'avaient osé s'opposer, il était parti d'Antioche malgré l'approche de l'hiver, avec une petite fièvre causée sans doute par l'agitation de son esprit. Les fatigues de la route l'augmentèrent, et Constance fut obligé de s'arrêter dans la petite ville de Mopsucrène, douze milles en deçà de Tarse, où il expira après une courte maladie, dans la quarante-cinquième année de son âge, et la vingt-quatrième de son règne1. Son caractère, que nous avons suffisamment fait connaître dans le récit des événements civils et ecclésiastiques, était un composé de faiblesse et d'orgueil, de superstition et de cruauté. Un long abus de sa puissance en avait fait un objet redoutable aux yeux de ses contemporains; mais comme le mérite personnel a seul le droit d'intéresser la postérité, nous nous bornerons à remarquer que le dernier des fils de Constantin hérita de tous les défauts de son père sans aucun de ses talents. On dit qu'avant de mourir il nomma Julien pour son successeur; et il paraîtrait assez probable que son inquiétude pour une jeune épouse qu'il aimait tendrement, et qu'il laissait enceinte, l'eût emporté, dans les derniers moments de sa vie, sur des sentiments de haine et de vengeance. Eusèbe et ses coupables associés firent une faible tentative pour prolonger le règne des eunuques par l'élection d'un autre empereur; mais leurs intrigues furent rejetées avec dédain par une armée à qui toute idée de guerre civile était devenue odieuse. Deux ces officiers principaux partirent sur-le-champ pour assurer Julien que tous les soldats de l'empire étaient prêts à marcher sous ses drapeaux. Cet heureux événement rendit inutiles les dispositions militaires du prince, et prévint trois différentes attaques qu'il dirigeait contre la Thrace; sans verser le sang de ses concitoyens, sans courir le hasard des combats, il obtint tous les avantages d'une victoire complète. Impatient de visiter le lieu de sa naissance et la nouvelle capitale de l'empire, il s'avança de Naissus à travers les montagnes d'Hémus et les villes de la Thrace. Quand il eut atteint Héraclée, à soixante milles de Constantinople, la ville entière sembla sortir des murs pour le recevoir, et il fit son entrée triomphale au milieu des soldats et du sénat.

1. Ammien fait un tableau fidèle de sa mort et de son caractère (XXI, 14, 15, 16); on ne peut se défendre d'un sentiment de haine et de mépris en lisant la calomnie absurde de saint Grégoire (orat. 3, p. 68), qui accuse Julien d'avoir tramé la mort de son bienfaiteur. Le repentir que l'empereur montra dans le particulier, d'avoir épargné et élevé Julien (p. 69, et orat. XXI, p. 39), est assez probable, et n'est pas incompatible avec son testament verbal et public, que des raisons de prudence peuvent lui avoir dicté dans les derniers instants de sa vie.

11 décembre 361

Julien fait son entrée dans Constantinople

Une multitude innombrable l'environnait avec un respect avide, et fut peut-être désagréablement surprise de la petite taille et du costume simple d'un jeune héros dont les premiers exploits avaient été la défaite des Germains, et qui venait de traverser, clans une expédition heureuse, tout le continent de l'Europe depuis les bords de la mer Atlantique jusqu'à celui du Bosphore1. Peu de jours après, lorsqu'on débarqua les restes de Constance dans le port, les sujets de Julien applaudirent à la sensibilité réelle ou affectée de leur souverain. A pied, sans diadème, et vêtu d'un habit de deuil; il accompagna le convoi jusqu'à l'église des Saints-Apôtres, où le corps fut déposé; et, si cette démarche respectueuse peut être regardée comme un hommage rendu par la vanité au rang et à la naissance de son prédécesseur et de son parent, les larmes de Julien montrèrent à l'univers qu'oubliant les crimes de Constance, il se rappelait seulement les faveurs qu'il en avait reçues2. Dès que les légions d'Aquilée apprirent avec certitude la mort de l'empereur, elles ouvrirent les portes de la ville, et, par le sacrifice de quelques chefs coupables, obtinrent aisément leur pardon de l'indulgence ou de la prudence de Julien, qui, dans la trente-deuxième année de son âge, acquit la possession paisible de tout l'empire3.

1. Dans la description du triomphe de Julien, Ammien (XXII, 1, 2) prend le ton de l'orateur et du poète, tandis que Libanius (Orat. parental., c. 56, p. 281) se renferme dans la grave simplicité de l'historien.

2. On trouve la description de la pompe funèbre de Constance dans Ammien, XXI, 16; saint Grégoire de Nazianze, orat. 4, p. 119; Mamertin, in Paneg. vet., II, 27; Libanius, Orat. parent., c. 56, p. 283; Philostorgius, l. VI, c. 6, avec les Dissertations de Godefroy, p. 265. Ces écrivains et leurs partisans païens, catholiques, ariens, etc., voyaient avec des yeux bien différents le nouvel empereur et celui qu'ils venaient de perdre.

3. On ne sait pas bien exactement le jour ni l'année de la naissance de Julien. Le jour est probablement le 6 de novembre, et l'année, doit être ou 331 ou 332. (Tillemont, Hist. des Empereurs, t. IV, p. 693; Ducange, Fam. byzant., p. 50.) J'ai préféré la première de ces deux dates.

décembre 316-mars 363

Son gouvernement civile et sa vie privée

Julien avait appris de la philosophie à comparer les jouissances de la retraite à celles d'une vie active; mais l'éclat de sa naissance et les événements ne lui avaient jamais laissé la liberté du choix. Il aurait peut-être sincèrement préféré les jardins de l'académie et la société d'Athènes; mais, forcé d'abord par la volonté de Constance et ensuite par son injustice à exposer sa personne et sa réputation aux dangers de la grandeur impériale, et à se rendre responsable devant l'univers et la postérité du bonheur de plusieurs millions d'hommes1, Julien se ressouvint avec frayeur d'une des pensées de Platon2. Ce philosophe observe que le soin de notre bétail et de nos troupeaux est confié à des êtres qui leur sont supérieurs en intelligence, et que le gouvernement des hommes et des nations exigerait l'intelligence et le pouvoir célestes des dieux et des génies. En partant de ce principe, il conclut que l'homme qui a l'ambition de régner doit aspirer à une perfection plus qu'humaine, qu'il doit purifier son âme de toute la partie terrestre et mortelle, éteindre ses appétits, cultiver son intelligence, régler ses passions, et dompter la brute sauvage qui, selon la vive expression d'Aristote3, manque rarement de monter sur le trône du despote. Celui de Julien, auquel la mort de Constance venait de donner une base solide et indépendante, fut le siège de la raison, de la vertu et peut-être de la vanité. Ce prince méprisa les honneurs, renonça aux plaisirs, et remplit avec la plus grande exactitude tous les devoirs d'un souverain. Il se serait trouvé peu d'hommes parmi ses sujets qui eussent consenti à le décharger du poids de son diadème, s'il eût fallu qu'ils soumissent leur temps et leurs actions aux lois rigoureuses que s'était imposées leur empereur. Un de ses plus intimes amis4, qui partageait souvent sa table simple et frugale, a remarqué que ses mets légers et peu abondants (ordinairement composés de végétaux) lui laissaient toujours la liberté de corps et d'esprit nécessaire aux différentes occupations d'un auteur, d'un pontife, d'un magistrat, d'un général et d'un monarque. Dans un même jour, il donnait audience à plusieurs ambassadeurs; il dictait et écrivait un grand nombre de lettres aux magistrats civils, à ses généraux, à ses amis particuliers et aux différentes villes de son empire. Il écoutait la lecture des mémoires qu'on lui présentait, réfléchissait sur les demandes, et dictait ses réponses plus vite qu'aucun secrétaire ne pouvait les écrire en abrégé. Il avait une si extrême flexibilité d'esprit, une attention si facile et si soutenue, qu'il pouvait employer en même temps sa main à écrire, son oreille à écouter, sa voix à dicter, et suivre ainsi à la fois trois différentes chaînes d'idées sans jamais hésiter ni les confondre. Lorsque ses ministres se reposaient, il volait d'un travail à un autre; après un court repas, il se retirait dans sa bibliothèque, et se livrait à l'étude jusqu'à l'heure qu'il avait indiquée dans l'après-midi pour reprendre les affaires publiques. Le souper de l'empereur citait un diminutif de son faible dîner. Son sommeil n'était jamais appesanti par les vapeurs de la digestion; et, si l'on excepte le court intervalle d'un mariage auquel la politique présida plutôt que l'amour, le chaste Julien n'admit jamais de compagne dans son lit5. Ses secrétaires se relevaient; ceux qui avaient dormi la veille se présentaient chez l'empereur de très grand matin; et ses domestiques veillaient alternativement, tandis que leur infatigable maître ne se reposait guère qu'en changeant d'occupations, les prédécesseurs de Julien, son oncle, son frère, son cousin, sous un prétexte spécieux de déférence pour les goûts du peuple, se livraient eux-mêmes à leur goût puéril pour les jeux du cirque, où ils passaient souvent la plus grande partie de la journée, spectateurs oisifs et faisant eux-mêmes partie du spectacle, jusqu'à ce que les vingt-quatre courses ordinaires fussent terminée6. Aux jours de fêtes solennelles, Julien, qui, peu soumis à l'anode du moment, ne cherchait pas à cacher sa répugnance pour ces frivoles passe-temps, avait la complaisance de paraître dans le cirque. Mais, après avoir jeté quelques regards d'indifférence sur cinq ou six courses, il se retirait précipitamment avec l'impatience d'un philosophe qui regardait comme perdus tous les moments qu'il n'employait pas au bien public ou à la culture de son esprit7. Par cette sévère économie de temps, il allongea en quelque façon la courte durée de son règne; et, si les dates étaient moins certaines, nous ne pourrions pas croire qu'il ne s'est passé que seize mois entre la mort de Constance et le départ de son successeur pour la guerre de Perse. L'histoire ne peut conserver que le souvenir de ses actions; mais ce qui existe encore de ses volumineux écrits atteste son application et l'étendue de son génie. Le Misopogon, les Césars, plusieurs de ses discours, et son ouvrage savant et rédigé avec soin contre la religion chrétienne, furent composés pendant les longues nuits de deux hivers, dont il passa le premier à Constantinople, et l'autre à Antioche.

1. Julien (p. 253-267) a expliqué lui-même ces idées philosophiques avec beaucoup d'éloquence et un peu d'affectation, dans une Epître très soignée qu'il adressait à Themistius. L'abbé de La Bletterie (t. II, p. 146-193), qui en a donné une traduction fort élégante, incline à croire que c'est le célèbre Themistius dont les harangues existent encore.

2. Julien à Themistius, p. 258. Petau (not., p. 95) observe que ce passage est tiré du quatrième livre de legibus; mais ou Julien citait de mémoire, ou ses mss. étaient différents des notres. Xénophon commence la Cyropédie par une réflexion semblable.

3. ? de a????p?? ?e?e??? a??e?, p??st???s? ?a? ??????. (Aristote, ap. Julian., p. 261.) Le MS. de Vossius, peu satisfait d'un seul animal, y supplée par l'expression plus forte de ????a, et semble être autorisé par d'expérience du despotisme.

4. Libanius (Orat. parental., c. 84, 85, p. 310, 311, 312) a donné ce détail intéressant de la vie privée de Julien. Ce prince (in Misopogon, p. 350) parle lui-même de sa frugalité, et déclame contre la voracité sensuelle des habitants d'Antioche.

5. Voyez Saumaise sur Suétone, in Claud., c. 21. On ajouta une vingt-cinquième course ou missus, pour compléter le nombre de cent chariots. Chaque course était composée de quatre chariots de différentes couleurs.
Centum quadrijuges agitabo ad flumina currus.
Il paraît qu'ils tournaient cinq ou sept fois autour de la borne ou meta. Suétone, in Domitian., c. 4. Et, d'après la mesure du circus maximus de Rome et de l'hippodrome de Constantinople, la course devait être environ de quatre milles.

6. Julien, in Misopogon, p. 340. Jules César avait offensé les Romains en lisant des dépêches au moment de la course. Auguste se conforma à leur goût, on suivit le sien, en prêtant toujours la plus grande attention aux jeux importants du cirque, auxquels il assurait prendre le plus grand plaisir. Suétone, in August., c. 45.

361

Réforme du palais

La réforme de la cour impériale fut un des premiers actes et des plus nécessaires du gouvernement de Julien1. Peu après son entrée dans le palais de Constantinople, il eut besoin du service d'un barbier. Un officier magnifiquement vêtu se présenta respectueusement. C'est un barbier que je demande, s'écria le prince avec une feinte surprise, et non pas un receveur général des finances2. Il lui demanda en quoi consistaient les profits de son emploi, et il apprit qu'en outre d'un salaire et de quelques profits considérables, le barbier avait encore la subsistance ale vingt valets et d'autant de chevaux. L'abus d'un luxe inutile et ridicule avait créé mille charges de barbiers, mille chefs de gobelets, mille cuisiniers et le nombre des eunuques ne pouvait se comparer qu'à celui des insectes dans un jour d'été3. Le monarque, qui cédait volontiers à ses sujets la supériorité du mérite et de vertu, se distinguait par la désastreuse magnificence de ses habits, de sa table, de ses bâtiments et de sa suite. Les palais construits par Constantin et par ses fils étaient décorés d'un grand nombre de marbres colorés et d'ornements d'or massif. Les jouissances de la sensualité la plus raffinée étaient rassemblées moins pour satisfaire leur goût que leur vanité : des oiseaux des climats les plus éloignés, des poissons à l'extrémité des mers, des fruits hors de leur saison, des roses d'hiver et des neiges dans la canicule4. La dépense de cette multitude de domestiques du palais surpassait celle des légions : et il n'y en avait qu'une faible partie qui servit à l'utilité ou même à la splendeur du trône. La plupart de ces charges vénales et obscures, la honte du prince et la ruine des peuples, n'étaient qu'honorifiques, et les plus vils de la nation pouvaient acheter avec leur argent le droit de vivre dans l'aisance et dans l'oisiveté, aux dépens du revenu public. Le pillage d'une énorme maison, les suppléments de profits et de gratifications bientôt réclamés comme un droit, et les dons qu'ils arrachaient également de ceux qui craignaient leur haine et de ceux qui réclamaient leur faveur, enrichissaient promptement ces valets audacieux. Ils dissipaient leurs richesses sans réfléchir à la misère dont ils venaient de sortir, et dans laquelle ils pouvaient encore retomber, et l'excès de leurs rapines et de leur vénalité ne pouvait se comparer qu'à l'extravagance de leurs dissipations. Ils portaient des robes de soie brodées d'or, à leurs tables étaient servies avec délicatesse et profusion; les maisons construites pour leur servir d'habitation occupaient plus de terrain que le patrimoine d'un ancien consul; et les citoyens les plus distingués étaient forcés de descendre de leurs chevaux pour saluer respectueusement un eunuque qu'ils rencontraient sur les grands chemins. Le luxe du palais excita le mépris et l'indignation de Julien, qui couchait habituellement sur le plancher, qui s'accordait à peine les premières nécessités de la vie, et qui plaçait sa vanité, non pas dans l'imitation, mais dans le mépris du faste de la royauté. Il était impatient que la suppression totale d'un abus dont l'opinion publique exagérait encore l'étendue, diminuât les impôts et apaisât les murmures des peuples, qui supportent plus docilement le poids des taxes quand ils sont convaincus que le fruit de leur industrie est appliqué au service de l'Etat. Mais on accuse Julien d'avoir exécuté ce changement salutaire avec trop de précipitation et de sévérité. Par un seul édit, il fit du palais de Constantinople un vaste désert, et renvoya ignominieusement les esclaves et les serviteurs5 sans exception, et sans aucun des égards de justice ou du moins la bienveillance que pouvaient mériter l'âge, les services ou la pauvreté des fidèles domestiques de la famille impériale. Tel était à la vérité le caractère de Julien. Il oubliait souvent la maxime d'Aristote, qui place la véritable vertu à une distance égale entre les deux vices opposés. La parure fastueuse des Asiatiques, la frisure, le fard, les bracelets et les colliers qui avaient couvert Constantin de ridicule, étaient indignes sans doute de la philosophie de son successeur; mais, en s'éloignant d'une élégance, Julien semblait renoncer à se vêtir décemment et s'enorgueillir de sa malpropreté. Dans un écrit satirique, et destiné au public, l'empereur appuie avec complaisance, et même avec un orgueil cynique, sur la longueur de ses ongles et sur l'encre dont ses mains sont toujours tâchées; il proteste que, quoiqu'il ait presque tout le corps velu, jamais le rasoir n'a passé que sur sa tête, et il fait avec satisfaction l'éloge de sa barbe touffue et habitée, qu'il chérit, à l'imitation des philosophes de la Grèce6. Si Julien eût suivi les principes du bon sens, le premier magistrat des Romains aurait également dédaigné l'orgueil de Diogène et la vanité de Darius.

1. La réforme du palais est détaillée par Ammien, XXII, 4; Libanius, Orat. parent., c. 62, p. 288, etc.; Mamertin, in Panegyr. vet., XI, 11; Socrate, l. III, c. 1; et Zonare, t. II, l. XIII, p. 24.

2. Ego non rationalem jussi; sed tonsorem acciri. Zonare substitue au mot de financier celui de sénateur, qui paraît moins naturel; cependant un officier des finances, rassasié de richesses, pouvait désirer et obtenir l'entrée du sénat.

3. ?a?e????? µe? ???????, ????ea? de ??? e?att???, ??????s?? de ??e????, sµ??? t?ape??p????, e???????? ?pe? ta? µ??a? pa?a t??? t?eµes? e? ???. Telles sont les expressions de Libanius, que je transcris fidèlement, pour ne pas être soupçonné d'avoir exagéré les abus du palais.

4. Mamertin s'exprime avec force et vivacité. Quin etiam prandioruni et cænarum laboratas magnitudines romanus populus senit; cum quaesitissimae dapes non gustu, sed difficulatibus aestimarentur; miracula avium, longinqui maris pises, alieni temporis poma, aestivæ nives, hybenae rosae.

5. Cependant Julien fut accusé d'avoir fait présent de villes entières à des eunuques (Orat. 7, contre Polyclet., p. 117-127). Libanius se contente de nier froidement, mais positivement, le fait, qui, à la vérité, semble plutôt convenir à Constance. Cette accusation est probablement motivée sur quelque circonstance qui nous est inconnue.

6. Dans le Misopogon, p. 338, 339, il fait un singulier portrait de lui-même, et les mots suivants sont étrangement caractéristiques : ??t?? p??se?e??a t?? ßa??? t??t??e p???a..... ta?ta t?? d?a?e??t?? a?e??µa? t?? f?e???? ?spe? e? ???µ? t?? ???e??. Les amis de l'abbé de La Bletterie le conjurent, au nom de la nation française, de ne pas traduire ce passage, qui choquait trop fortement leur délicatesse. (Hist. de Jovien, t. II, p. 94.).

361

Chambre de justice

Mais l'ouvrage de la réforme publique serait resté imparfait, si, en corrigeant les abus du règne précédent, Julien eût négligé d'en punir les crimes. Nous sommes enfin délivrés, dit ce prince dans une lettre à un de ses amis familiers, nous sommes miraculeusement délivrés de la gueule dévorante de l'hydre. Ce n'est point mon frère Constance que je prétends désigner par cette épithète. Il n'est plus; que la terre repose légèrement sur sa tête ! Mais ses perfides et barbares favoris passaient leur vie à tromper et à irriter un prince dont il serait difficile de louer la douceur naturelle sans se rendre coupable d'adulation. Mon dessein n'est cependant pas que ceux-là même soient punis illégalement; on les accuse, ils jouiront du bienfait d'un jugement équitable et impartial. Julien nomma, pour faire les informations, six juges d'un rang distingué dans l'Etat et dans l'armée; et, pour éviter le reproche d'avoir condamné lui-même ses ennemis personnels, il plaça ce tribunal extraordinaire dans Chalcédoine, sur la rive asiatique du Bosphore, et autorisa les commissaires à prononcer et à exécuter leurs sentences finales sans appel et sans délai. Le vénérable préfet d'Orient, un second Salluste, occupa la place de président1. Ses vertus lui conciliaient également l'estime des philosophes grecs et celle des prélats chrétiens; il avait pour adjoint l'éloquent Mamertin2, un des deux consuls élus, dont le mérite supérieur nous est connu par le témoignage un peu suspect qu'il se donne à lui-même. Mais la sage équité des deux magistrats civils était contrebalancée par la violence féroce des quatre généraux, Nevitta, Agilo, Jovin et Arbetio. Arbetio, que le public aurait vu avec moins d'étonnement sur la sellette que sur un tribunal, passait pour avoir le secret de la commission. Les chefs armés et furieux des bandes Jovienne et Herculienne environnaient le tribunal, et les juges obéissaient alternativement aux règles de la justice et aux clameurs d'une faction.

1. On doit distinguer avec attention les deux Salluste, l'un préfet de la Gaule, et l'autre préfet de l'Orient. (Hist. des Empereurs, t. IV, p. 696.). L'épithète commode de secundus. Le second Salluste obtint l'estime même des chrétiens; et saint Grégoire de Nazianze, qui condamnait sa religion, a célébré ses vertus. (Orat. 3, p. 90.) Voyez une note curieuse de l'abbé de La Bletterie (Vie de Julien, p. 363).

2. Mamertin loue l'empereur (XI, 1) d'avoir confié les emplois de trésorier et de préfet à un homme sage, ferme et intègre comme lui Mamertin. Ammien le classe aussi dans le nombre des ministres de Julien, merita quorum norat et fidem.

361-362

Exécution des innocents et des coupables

Le chambellan Eusèbe, qui avait abusé si longtemps de la faveur de Constance, expia par une mort ignominieuse, l'insolence, la corruption et les fureurs de son règne servile. Les exécutions de Paul et d'Apodème, dont le premier fut brûlé vif, passèrent pour une faible réparation aux yeux des veuves et des orphelins de cette foule de citoyens romains trahis et assassinés par eux. Mais la justice elle-même, si nous pouvons faire usage de l'expression pathétique d'Ammien, pleurait sur le sort d'Ursule, trésorier de l'empire; et sa mort fût une tâche d'ingratitude dans la vie de Julien, que cet intrépide et vertueux ministre avait libéralement secouru dans ses besoins. La fureur des soldats irrités d'une démarche indiscrète du trésorier fut la cause de sa mort et lui servit d'excuse. L'empereur, profondément tourmenté par ses propres remords et par les reproches du public, offrit quelques consolations à la famille d'Ursule, en lui restituant sa fortune. Avant la fin de l'année dans laquelle ils avaient obtenu les honneurs de la préfecture et du consulat1, Taurus et Florentins se virent réduits à implorer la clémence de l'inexorable tribunal de Chalcédoine, qui bannit le premier à Vercelles en Italie, et porta contre l'autre une sentence de mort. Un prince sage aurait récompensé le crime que l'on reprochait à Taurus : ce fidèle ministre, ne pouvant plus résister aux forces d'un rebelle, s'était réfugié à la cour de son bienfaiteur, de son légitime souverain. Mais Florentius méritait toute la sévérité de ses juges, et sa fuite fournit à Julien l'occasion de montrer sa générosité, en imposant silence au zèle intéressé d'un délateur qui voulait lui indiquer la retraite de ce misérable fugitif. Quelques mois après la suppression du redoutable tribunal de Chalcédoine, le substitut du préteur d'Afrique, le magistrat Gaudentius et Artemius2, duc d'Egypte, furent exécutés à Antioche. Artemius, tyran cruel et corrompu, avait longtemps désolé une grande province : Gaudentius, avait longtemps pratiqué l'art ténébreux de la calomnie contre les innocents, contre les citoyens vertueux et contre Julien lui-même. Cependant on conduisit si maladroitement leur procès et leur jugement, que ces hommes pervers passèrent dans l'opinion publique pour les victimes honorables de l'opiniâtre fidélité avec laquelle ils avaient soutenu la cause de Constance. Une amnistie générale fut accordée à tous les autres serviteurs, et ils purent jouir avec impunité des dons qu'ils avaient obtenus, soit pour défendre ou pour accabler les malheureux. Cette grâce, qui, considérée politiquement, s'exécuta d'une manière qui semblait dégrader la majesté du trône. Une multitude d'importuns, la plupart Egyptiens, assiégeaient Julien sans relâche, et redemandaient hautement des dons obtenus frauduleusement ou accordés par imprudence. L'empereur, prévoyant une longue suite de procès sans fin, donna aux Egyptiens sa parole, qui aurait dû toujours être sacrée, que s'ils voulaient se rendre à Chalcédoine, il irait lui-même écouter et juger leurs demandes; mais à peine furent-ils arrivés au rendez-vous, que Julien publia une défense absolue à tous les mariniers de transporter aucun Egyptien à Constantinople, et laissa en Asie ses clients trompés, jusqu'au moment où leur bourse et leur patience étant également épuisées, ils retournèrent dans leur patrie avec des murmures d'indignation.

1. On respectait encore à tel point les noms vénérables et les dignités de la république, que le peuple fut surpris et indigné de voir dénoncer Taurus comme criminel sous le consulat de Taurus. On digéra probablement jusqu'au commencement de l'année suivante le procès de son collègue.

2. Relativement aux crimes et à la punition d'Artemius, voyez Julien (épist. X, p. 379), Ammien (XXII, 6), et Valois (ad loc.). Les Eglises grecque et latine n'ont pu se défendre d'honorer Artemius comme martyr, parce qu'il eut le courage de démolir les temples des païens, et qu'il fut condamné à mort par un apostat. Mais comme l'histoire ecclésiastique atteste qu'Artemius était non seulement un tyran, mais un hérétique arien, il ne serait pas aisé de justifier une promotion si indiscrète. Tillemont, Mem. eccles., tome VII, page 1319.

361-362

Clémence de Julien

Julien congédia la nombreuse armée d'espions, d'agents et de délateurs, que Constance avait enrôlés pour assurer le repos d'un seul homme, aux dépens de celui de tous les citoyens de l'empire. Son généreux successeur était lent dans ses soupçons, et modéré dans ses punitions; un mélange de jugement, de courage et de vanité, portait Julien à dédaigner les traîtres. Intérieurement convaincu de la supériorité de son propre mérite, il n'imaginait pas qu'aucun de ses sujets osait se soulever ouvertement contre lui, attenter à sa vie en particulier, ni même s'asseoir sur son trône en son absence. Le philosophe savait excuser les imprudentes saillies du mécontentement, et le héros méprisait des projets ambitieux qui surpassaient la fortune et l'habileté des conspirateurs. Un citoyen de la ville d'Ancyre s'était fait faire une robe pourpre; l'officieuse importunité d'un de ses ennemis personnels instruisit Julien de cette indiscrétion, qui, sous le règne de Constance, aurait été regardée comme un crime capital1. Le monarque, après s'être informé du rang et du caractère de son rival, lui envoya, par l'officieux délateur, une paire de pantoufles pourpres, pour compléter la magnificence de son vêtement impérial. Dix de ses gardes tramèrent une conspiration plus dangereuse, et firent le projet d'assassiner Julien à Antioche, dans l'endroit où l'on exerçait les troupes. Ils trahirent leur secret dans l'ivresse, et furent conduits chargés de chaînes en présence de l'empereur. Julien, après leur avoir vivement fait sentir le crime et l'imprudence de leur entreprise, au lieu des tortures et de la mort qu'ils méritaient et qu'ils attendaient, prononça une sentence de bannissement contre les deux principaux coupables. La seule occasion dans laquelle Julien semble s'être écarté de sa clémence ordinaire, est l'exécution d'un jeune imprudent, qui, d'une main faible et impuissante, voulut saisir les rênes de l'empire. Mais ce jeune ambitieux était fils de Marcellus, le général de cavalerie qui, dans la première campagne contre les Gaulois, avait déserté les drapeaux du César et le parti des Romains. Julien, sans être soupçonné de vouloir venger son injure personnelle, pouvait confondre dans un même châtiment le crime du fils et celui du père. Mais il fut touché de la douleur de Marcellus, et l'empereur tâcha d'adoucir, par ses libéralités la blessure que le général avait reçu par la main sévère de la justice.

1. Le président de Montesquieu (Considérations sur la grandeur, etc. des Romains, c. 14) excuse cette absurde et misérable tyrannie, en supposant que les actions qui nous paraissent indifférentes aujourd'hui, pouvaient paraître dangereuses et coupables aux Romains, et il soutient cette étrange apologie par une méprise plus étrange encore sur les lois anglaises : Chez une nation.... dit-il, où il est défendu de boire à la santé d'une certaine personne.

1er janvier 363

Son penchant pour la liberté et la république

Julien n'était pas insensible aux avantages de la liberté publique1. Il était imbu dans ses études, de l'esprit des sages et des héros : sa fortune et sa vie avaient dépendu longtemps du caprice d'un tyran; et quand il monta sur le trône, son orgueil souffrit souvent, en réfléchissant que des esclaves qui n'avaient pas blâmer ses défauts, n'étaient pas dignes d'applaudir à ses vertus. Il abhorrait le système de despotisme oriental, que Dioclétien, Constantin et les patientes habitudes de quatre-vingts années avaient établi dans l'empire. Un motif de superstition l'empêcha d'exécuter le projet sur lequel il s'était souvent arrêté, de soustraire sa tête au joug d'un diadème trop chèrement payé2. Mais if refusa toujours le titre de dominus ou seigneur3, dénomination devenue si familière aux Romains, qu'ils ne se rappelaient plus son origine servile et humiliante. Ce prince, à qui les débris de la république inspiraient un sentiment de respect, chérissait l'office ou plutôt le nom de consul; il adopta par choix et par inclination la conduite qu'Auguste avait suivie par prudence. Aux calendes de janvier, les nouveaux consuls Mamertin et Nevitta vinrent, dès le point du jour, présenter leurs respects à l'empereur. Quand on l'eut informé de leur approche, il descendit de son trône, alla au devant d'eux, et força les magistrats embarrassés de recevoir les démonstrations de son humilité affectée. Du palais ils allèrent au sénat; l'empereur à pied marchait devant leurs litières; et la foule du peuple étonné admirait l'image des anciens temps, ou blâmait peut-être en secret une conduite qui dégradait à ses yeux l'éclat de la pourpre. Mais Julien ne se démentit dans aucune occasion. Tandis qu'il assistait un jour aux jeux du cirque, il affranchit, ou par inadvertance, ou peut-être à dessein, un esclave en présence du consul. Dès qu'on l'eut averti qu'il empiétait sur la juridiction d'un autre magistrat, il se condamna lui-même à payer une amende de dix livres d'or, et saisit cette occasion de prouver qu'il était, comme tous les citoyens soumis aux lois et même aux formes de la république4. Des vues d'administration, et son respect pour le lieu de sa naissance, déterminèrent Julien à conférer au sénat de Constantinople les honneurs, les privilèges et l'autorité dont le sénat de Rome jouissait encore exclusivement. On supposa que la moitié du conseil national était passée en Orient, et cette fiction légale s'établit insensiblement dans l'opinion. Les successeurs despotiques de Julien acceptèrent le titre de sénateurs, et se reconnurent membres d'un corps respectable, qui conservait le droit de représenter la majesté du nom romain. L'attention du monarque ne se borna pas à Constantinople, elle s'étendit sur les sénats municipaux des provinces. Il supprima par plusieurs édits les exemptions injustes et pernicieuses qui éloignaient une foule de citoyens oisifs du service de leur pays; et, par une distribution égale des charges publiques, il rendit la force et l'éclat, ou, pour nous servir de la brillante expression de Libanius5, il rendit l'âme et la vie aux villes expirantes de l'empire. La vénérable antiquité de la Grèce inspirait à Julien une tendresse respectueuse, qui éclatait en transports, au souvenir des dieux, des héros, et des hommes supérieurs aux héros et aux dieux, qui avaient légué à la dernière postérité les monuments de leur génie ou l'exemple de leurs vertus. Par ses soins paternels, les villes de l'Epire et du Péloponnèse6 furent soulagées, et reprirent une partie de leur ancienne splendeur. Athènes le reconnaissait pour son bienfaiteur, et Argos avouait quelle lui était redevable de sa délivrance. L'orgueilleuse Corinthe, sortant de ses ruines avec le titre honorable de colonie romaine, exigeait rigoureusement un tribut des républiques voisines, pour défrayer les jeux de l'isthme qui se célébraient dans son amphithéâtre par une chasse d'ours et de panthères. Les villes d'Elis, de Delphes et d'Argos, chargées par leurs ancêtres de perpétuer les jeux olympiques, les jeux pythiens et ceux de Némée, réclamaient avec justice l'exemption du tribut. Les Corinthiens respectèrent les privilèges d'Elis et de Delphes; mais la pauvreté d'Argos enhardit les violences de l'oppression, et la sentence du magistrat de la province, qui ne consultait que l'intérêt de la capitale où il faisait sa résidence, imposa silence aux plaintes des timides députés. Sept ans après cette sentence, Julien en admit l'appel7 au tribunal supérieur, et il employa son éloquence, probablement avec succès, à défendre la capitale d'Agamemnon8, qui avait donné à la Macédoine une race de héros et de conquérants9.

1. Selon quelques-uns, dit Aristote, cité par Julien et Themistius, p. 261, la forme d'un gouvernement absolu, paµßas??e?a, est contraire à la nature. Cependant le prince et le philosophe ont jugé à propos d'envelopper adroitement cette vérité éternelle d'une profonde obscurité.

2. Libanius (Orat. parent., c. 95, p. 320), qui rend compte du désir et du dessein de Julien, insinue en langage mystérieux (?e?? ??t? ????t??..... a??' ?? aµe???? ? ??????) que l'empereur en fut détourné par une révélation.

3. Julien, in Misopogon, p. 343. Comme il n'abolit jamais par une loi publique les orgueilleuses dénominations de despote ou dominus, elles existent encore sur ses médailles (Ducange, Fam. byzant., p. 38, 39); et la répugnance qu'il affectait en particulier ne servait qu'à donner une tournure différente à la basse adulation des courtisans. L'abbé de La Bletterie (Hist. de Jovien, tom. II, p. 99-102) a suivi avec soin le mot dominus depuis son origine à travers toutes les différentes significations qu'il eut successivement sous le gouvernement impérial.

4. Les lois des Douze-Tables condamnaient les satires personnelles.
Si male condiderit in quem quis carmina, jus est,
Judiciumque.
Julien, dans son Misopogon (p. 337), avoue lui-même avoir encouru la peine portée par la loi; et l'abbé de La Bletterie (Hist. de Jovien, t. II) a saisi avidement une déclaration si favorable à son propre sentiment et au véritable esprit de la constitution impériale.

5. ? t?? ß????? ?s??? ???? p??e?? este?. (Voyez Libanius, Orat. Parent., c. 71, p. 296; Ammien, XXII, 9; et le Code Theod., l. XII, tit. I, leg. 50-55; les Commentaires de Godefroy, t. IV, p. 390-402.) Cependant tout le sujet des curio est encore, malgré de très amples matériaux, la partie la plus obscure de l'histoire de l'empire.

6. Quo paulo apte arides et siti anhelantia visebantur, ea nunc perlui, mundari, madere; fora, deambulaera, gymnasia, lotis et gaudentibus populis frequentari; dies festos, et celebrari veteres, et novos in honorem principis consecrari. (Mamertin, XI, 9.) Il rétablit particulièrement la ville de Nicopolis, et les jeux actiaques institués par Auguste.

7. Julien, epist. XXXV, p. 407-411. Cette lettre, qui jette une grande lumière sur le déclin de la Grèce, a été omise par l'abbé de La Bletterie, et singulièrement défigurée par le traducteur latin, qui, en rendant ate?e?a par tributum, et ?d??ta? par populus, fait dire à l'auteur précisément le contraire de ce qu'il dit.

8. Il régnait à Mycène, éloignée d'Argos d'environ cinquante stades ou six milles. Ces villes, alternativement célèbres, ont été confondues par les poètes grecs. Strabon, l. VIII, p. 579, edit. Amster., 1707.

9. Marsham, Canon. Chron., p. 421. Cette généalogie, qui remontait jusqu'à Hercule, peut être suspecte; cependant elle fut reconnue, après des recherches exactes, par les juges des jeux olympiques (Herodote, l. V, c. 22), dans un temps où les rois de Macédoine ne jouissaient pas d'une grande considération chez les Grecs. Lorsque la ligue achéenne se déclara contre Philippe, on jugea décent de faire retirer les députés d'Argos. Tite-Live, XXXII, 22.

361-363

Julien, juge et orateur

Julien exerçait ses talents dans les travaux de l'administration civile et militaire, qui se multipliaient en proportion de l'étendue de l'empire, et il faisait en outre les fonctions de juge1 et d'orateur2. L'art de la persuasion, si cultivé par les premiers Césars, avait été négligé par l'ignorance guerrière et par l'orgueil asiatique de leurs successeurs; s'ils daignaient haranguer des soldats qu'ils craignaient, ils gardaient un silence dédaigneux avec les sénateurs qu'ils méprisaient. Julien regardait les assemblées du sénat, que Constance avait évitées, comme le lieu le plus propre à faire briller ses maximes républicaines et ses talents de rhéteur. Il y employait tour à tour les tons de la censure, de la louange et de l'exhortation, comme dans une école de déclamation. Son ami Libanius a remarqué que l'étude d'Homère lui avait appris à imiter le style simple et concis de Ménélas, l'abondance de Nestor dont les paroles descendaient comme les flocons de la neige en hiver, et l'éloquence pathétique et victorieuse d'Ulysse. Julien se livrait, non seulement par devoir, mais par amusement, aux fonctions de juge, qui sont quelquefois incompatibles avec celles d'un souverain; et quoique l'intégrité et le jugement de ses préfets du prétoire méritassent sa confiance, souvent, assis auprès d'eux, il écoutait leurs jugements. La vive pénétration de son esprit se plaisait à découvrir les ruses et à déconcerter les chicanes des avocats, qui tâchaient de déguiser la vérité des faits, ou de corrompre l'esprit de la loi. Il dérogeait quelquefois à la majesté de son rang, en hasardant des questions indiscrètes et déplacées, et trahissait l'impétuosité de ses passions par les éclats de sa voix, ou par la vivacité de ses gestes, quand il soutenait un avis contraire à celui des juges, des avocats ou de leurs clients. Mais, connaissant le vice de son propre caractère, il encourageait, il ordonnait même à ses amis et à ses ministres de l'en avertir; et quand ils hasardaient d'arrêter les écarts de sa vivacité, les spectateurs apercevaient avec satisfaction la honte et la reconnaissance de leur souverain. Julien fondait presque toujours ses décrets sur des principes de justice, et il résista constamment aux deux plus dangereuses tentations qui assiègent le tribunal d'un monarque, sous la forme séduisante de l'équité et de la compassion. Il jugeait les causes sans égard à la condition des parties, et quoique disposé à soulager le pauvre, il le condamnait sans hésiter, quand la cause du riche adversaire était la plus juste. Il distinguait avec soin le juge du législateur3; et, quoiqu'il méditât une réforme nécessaire dans la jurisprudence romaine, il prononçait ses sentences conformément au sens strict et littéral des lois établies, qui devaient servir de règle aux magistrats et aux citoyens.

1. Son éloquence est célébrée par Libanius, qui distingue positivement en lui les différents orateurs que fait parler Homère. (Orat. parental., c. 75, 76, p. 300, 301.). Socrate (l. III, c. 1) a faussement assuré que Julien était le seul prince qui eût harangué le sénat depuis Jules César. Tous les prédécesseurs de Néron et une partie de ses successeurs possédèrent le talent de parler en public; et on pourrait prouver par plusieurs exemples, qu'ils l'exercèrent souvent dans le sénat.

2. Ammien (XXII, 10) a établi avec impartialité les avantages et les défauts de ces formes judiciaires. Libanius (Oral. parent., c. 90, 91, p. 315) n'a vu que le beau côté; mais son tableau, en flattant la personne du prince, établit du moins les devoirs du juge. Saint Grégoire de Nazianze (orat. IV, p. 120), qui omet les vertus et exagère les faibles défauts de l'apostat, demande d'un ton de triomphe si un pareil juge est digne de siéger entre Minos et Rhadamante dans les Champs-Elysées.

3. Dans le nombre des lois que Julien promulgua durant un règne de seize mois, cinquante-quatre ont été admises dans les codes de Théodose et Justinien. Godefroy, Chron. legum, p. 64-67. L'abbé de La Bletterie (t. II, p. 329-336) a choisi une de ces lois pour donner une idée de la latinité de Julien. Son style est nerveux et soigné; mais il écrivait plus purement en grec.

361-363

Son caractère

Si l'on dépouillait quelques princes de leur rang et de leurs richesses, si on les jetait nus au milieu du monde, ils tomberaient à l'instant dans la dernière classe, sans espoir de se tirer jamais de l'obscurité. Mais le mérite personnel de Julien était indépendant de sa fortune. Quelque état qu'il eût embrassé, l'intrépidité de son courage, la vivacité de son esprit, et la constance de son application, lui auraient obtenu, ou au moins lui auraient mérité les premiers honneurs de sa profession. Julien, dans un pays où il serait né simple citoyen, aurait pu s'élever, par son génie, au rang de ministre ou de général. Si la jalousie capricieuse de l'autorité avait trompé ses espérances, s'il s'était éloigné sagement des sentiers de la grandeur, l'exercice de ces mêmes talents, dans une studieuse solitude, aurait mis hors de l'atteinte des rois le bonheur de sa vie et l'immortalité de sa gloire. Quand on examine le portrait de Julien avec une attention minutieuse ou peut-être malveillante, quelque chose semble manquer à la grâce et à la perfection de la figure. Son génie était moins vaste et moins sublime que celui de César, et il n'égalait pas Auguste en prudence. Les vertus de Trajan paraissent plus sûres et plus naturelles; la philosophie de Marc-Aurèle est plus simple et plus suivie. Cependant Julien a soutenu courageusement l'adversité, et il a joui de sa fortune avec modération. Après un intervalle de cent vingt ans, depuis la mort d'Alexandre-Sévère, les Romains virent paraître un empereur qui ne connaissait pas d'autres plaisirs que ses devoirs, qui travaillait à soulager les malheureux et à ranimer le courage de ses sujets, qui tâchait de joindre toujours le mérite à l'autorité, et de donner le bonheur à la vertu. L'esprit de parti lui-même, et, pour dire encore plus, l'esprit de parti religieux a été forcé de rendre hommage à la supériorité de son génie dans la paix et dans la guerre, et d'avouer, en soupirant, que Julien l'Apostat aimait son pays et méritait l'empire de l'univers1.

1. . . . . . . . . . . . . . . . . Ducter fortissimus armis;
Conditor et legum celeberrimus ; ore manuque
Consultor patriae; sed non consultor habendae
Relligionis; amans tercentum millia Divum.
Perfidus ille Deo, sed non et perfidis orbi.
PRUDENT., Apotheosis, 450, etc.
La conscience d'un sentiment généreux semble avoir élevé le poète chrétien au-dessus de sa médiocrité ordinaire.

361-363

Les Césars de Julien

Julien

La fable philosophique des Césars1, ouvrage de Julien, est une des productions les plus agréables et les plus instructives de l'esprit des anciens2. Au milieu de la liberté et de l'égalité des saturnales, Romulus a préparé un banquet pour les dieux de l'Olympe qui l'ont adopté comme leur digne associé, et pour les princes de Rome qui ont donné des lois à son peuple guerrier, et aux nations de la terre vaincues par ses armes. Les immortels sont placés sur un trône, chacun à leur rang, et la fable des Césars est servie au-dessous de la lune, dans la région supérieure de l'air. L'inexorable Némésis précipite dans le Tartare les tyrans indignes de la société des dieux et des hommes. Les autres Césars prennent successivement leurs places; et, à mesure qu'ils s'avancent, le vieux Silène, moraliste jovial qui cache la sagesse d'un philosophe sous le masque d'un suivant de Bacchus, fait des observations malignes sur les vices; les défauts et les taches de leurs différents caractères. A la fin, du repas, Mercure déclare, par ordre de Jupiter, qu'une couronne céleste sera la récompense du mérite supérieur. Il s'agit de choisir les candidats, et on désigne surtout Jules César, Auguste, Trajan et Marc-Aurèle : Constantin3 n'est pas exclu de cette honorable lice, et l'un exhorte Alexandre à se mêler aux héros romains pour disputer le prix de la gloire. Chacun des candidats a la permission de faire valoir le mérite de ses exploits; mais les dieux trouvent que le modeste silence de Marc-Aurèle parle mieux en sa faveur que les discours travaillés de ses orgueilleux rivaux. Lorsque les juges de cet imposant concours viennent à examiner le coeur et à scruter les motifs des actions de tous ces princes, la supériorité du stoïcien empereur se montre d'une manière encore plus décisive et plus éclatante4. Alexandre et César, Auguste, Trajan et Constantin, avouent en rougissant que la réputation, la puissance ou le plaisir, ont été les premiers objets de leurs travaux; mais les dieux eux-mêmes contemplent avec respect et avec amour un mortel vertueux qui a pratiqué sur le trône les leçons de la philosophie, et qui, malgré notre imperfection, n'a pas craint d'aspirer aux attributs moraux de l'Etre suprême. Le rang de l'auteur donne un nouveau prix à cet agréable ouvrage; un prince qui parle librement des vices et des vertus de ses prédécesseurs, souscrit à chaque ligne aux louanges ou marcher à la censure que peut mériter sa propre conduite.

1. Cette fable, ou cette satire se trouve dans l'édition de Leipzig des Oeuvres de Julien, p. 306-336. La traduction française du savant Ezéchiel Spanheim (Paris, 1683) est d'un style lâche et sans élégance, mais elle est exacte; il a tellement accumulé les preuves, les notes, les éclaircissements, etc., qu'ils forment cinq cent cinquante-sept pages in-4° d'un petit caractère. L'abbé de La Bletterie (Vie de Jovien, t. I, p. 241-393) a exprimé d'une manière plus heureuse l'esprit et le sens de l'original, qu'il éclaircit par des notes brèves et curieuses.

2. Spanheim (dans sa préface) a discuté, d'une manière savante, l'étymologie, l'origine, le rapport et la différence des satires grecques, espèce de drames qu'on jouait après la tragédie, et des satires latines (du mot satura), espèce de mélanges qu'on écrivait eu vers ou en prose. Mais les Césars de Julien ont un caractère si original, qu'il ne sait dans quelle classe il faut les ranger.

3. Le lecteur impartial doit remarquer et condamner la partialité de Julien contre son oncle Constantin et contre la religion chrétienne. Les commentateurs ont été forcés, dans cette occasion, de démentir, pour un intérêt plus sacré, la fidélité jurée à l'auteur qu'ils commentent, et d'abandonner sa cause.

4. Julien avait une disposition secrète à préférer les Grecs aux Romains; mais, lorsqu'il rapprochait sérieusement un héros d'un philosophe, il sentait que le genre humain doit plus à Socrate qu'à Alexandre. Orat. ad Themist., page 264.

362

Julien se décide de marcher contre les Perses

Dans les moments paisibles de la réflexion, Julien donnait la préférence aux vertus utiles et bienfaisantes de Marc-Aurèle; mais la gloire d'Alexandre enflammait son ambition, et il recherchait avec une égale ardeur l'estime des sages et les applaudissements de la multitude. A cette époque de la vie où les forces de l'esprit et du corps ont le plus de vigueur, l'empereur, instruit par l'expérience et animé par le succès de la guerre des Germains, résolut de signaler son règne par des exploits plus brillants et plus mémorables. Des ambassadeurs de l'Orient, du continent de l'Inde, et de l'île de Ceylan1, étaient venus saluer avec respect la pourpre romaine2.

Les nations de l'Occident estimaient et craignaient les vertus personnelles de Julien dans la paix et dans la guerre. Il méprisait les trophées d'une victoire sur les Goths3, et croyait que la terreur de son nom et les nouvelles fortifications élevées sur les frontières de la Thrace et de l'Illyrie empêcheraient les Barbares du Danube de violer désormais la foi des traités. Le successeur de Cyrus et d'Artaxerxés lui parut le seul rival digne de sa valeur; il se décida à conquérir la Perse, et à châtier la puissance orgueilleuse qui avait si longtemps résisté et insulté à la majesté de Rome4. Dès que le monarque persan fut instruit qu'un prince bien supérieur à Constance occupait le trône, il daigna faire pour la paix quelques démarches peut-être simulées, peut-être sincères. Mais la fermeté de Julien étonna l'orgueil de Sapor. Le premier déclara nettement qu'il ne tiendrait jamais de conférence amicale du milieu des flammes et des ruines des villes de la Mésopotamie; et il ajouta, avec un sourire de mépris, qu'ayant résolu d'aller incessamment à la cour de Perse, il était inutile de traiter par des ambassadeurs. Son impatience pressa les préparatifs militaires.

1. Inde nationibus indicis certatim cum donis optimates mittentibus..... ab usque Divis et SERENDIVIS. (Ammien, XX, 7.) Cette île, qu'on a successivement appelée Taprobane, Serendib et Ceylan, prouve combien les Romains connaissaient peu les mers et les terres situées à l'Est du cap Comorin.
1° Sous le règne de Claude, un affranchi qui tenait à ferme les douanes de la mer Rouge, fut jeté par les vents, sur cette côte inconnue; il passa six mois avec les naturels du pays, et il persuada au roi de Ceylan, qui entendait parler pour la première fois de la puissance et de la justice, de Rouge, d'envoyer une ambassade à l'empereur. (Pline, Hist. nat., VI, 24.).
2° Les géographes (et Ptolémée lui-même) ont donné quinze fois trop d'étendue à ce nouveau inonde, qu'ils prolongeaient jusqu'à l'équateur et aux environs de la Chine.

2. Ces ambassades avaient été envoyées à Constance. Ammien, qui tombe sans s'en apercevoir dans une grossière flatterie, paraît avoir oublié la longueur du chemin et la briéveté du règne de Julien.

3. Gothos saepe failaces et perfidos; postes quærere se meliores aiebat : illis enim sufficere mercatores Galatas perquos ubique sine conditionis discrimine venundantur. En moins de quinze ans, ces esclaves goths menacèrent et subjuguèrent leurs maîtres.

4. Dans la satire des Césars (p. 324), Alexandre rappelle à César, son rival, qui atténuait la gloire et le mérite d'une victoire sur des Asiatiques, que Crassus et Antoine avaient senti les traits des Persans, et que les Romains, après une guerre de trois siècles, n'avaient pu parvenir encore à subjuguer la seule province de Mésopotamie ou d'Assyrie.

Août 362

Julien va de Constantinople à Antioche

Julien
Voie romaine en Syrie

Il nomma les généraux, et rassembla pour cette importante expédition une armée formidable; il partit lui-même de Constantinople, traversa les provinces de l'Asie-Mineure, et arriva à Antioche, environ huit mois après la mort de son prédécesseur. Quoique Julien désirât vivement pénétrer au centre de la Perse, il fut arrêté par l'indispensable nécessité de régler l'état de l'empire, par son zèle pour le culte des dieux, par les conseils de ses plus sages amis, qui lui démontrèrent la nécessité d'employer le repos de l'hiver à réparer les forces épuisées des légions de la Gaule, ainsi qu'à rétablir la discipline et à ranimer l'esprit militaire parmi celles de l'Orient. On le détermina à demeurer à Antioche jusqu'au printemps, au milieu d'un peuple malin, disposé à tourner en ridicule la précipitation, et à censurer la lenteur de son maître.

Si Julien s'était flatté que son séjour dans la capitale de l'Orient ferait naître entre le prince et le peuple des sentiments satisfaisants pour tous deux, il jugea mal son caractère et les moeurs d'Antioche1. La chaleur du climat disposait les habitants à tout l'excès des plaisirs, du luxe et de l'oisiveté : ils unissaient la corruption joyeuse des Grecs à la mollesse héréditaire des Syriens. Ils ne suivaient d'autres lois que la mode, le plaisir était leur seule occupation, et l'éclat des vêtements et des meubles, la seule distinction qui excitât leur envie. Ils honoraient les arts de luxe : ils tournaient en ridicule les vertus courageuses, et leur mépris de la pudeur et de la vieillesse annonçait une dépravation universelle. Les Syriens aimaient passionnément les spectacles; ils appelaient des villes voisines tous ceux qui s'y distinguaient par leur adresse2. Ils employaient aux amusements publics une partie considérable du revenu, et la magnificence des jeux du théâtre et du cirque était regardée comme le bonheur et la gloire d'Antioche. Les moeurs rustiques d'un prince qui dédaignait une pareille gloire et qui paraissait insensible à un bonheur de ce genre, ne convenaient pas à la délicatesse de ses sujets, qui ne pouvaient ni admirer ni imiter la simplicité sévère que Julien conservait toujours, et qu'il affectait quelquefois. Il ne déposait sa gravité philosophique que dans les jours de fête consacrés à l'honneur des dieux par un ancien usage; et c'étaient les seuls jours de l'année où les Syriens d'Antioche résistassent aux attraits du plaisir. La plupart d'entre eux se glorifiaient du nom de chrétiens, inventé par leurs ancêtres. Contents d'en négliger les préceptes moraux, ils ne croyaient pas pouvoir se permettre la plus légère infidélité à ses dogmes. Le schisme et l'hérésie troublaient l'Eglise d'Antioche; mais une sainte haine animait également, contre l'empereur, les ariens, les partisans de saint Athanase et ceux de Mélèce et de Paulin3.

Ils avaient la plus forte prévention contre un apostat, l'ennemi et le successeur d'un prince qui s'était attiré l'affection d'une secte nombreuse; l'enlèvement des restes de saint Babylas excita contre lui un implacable ressentiment. Le peuple, dominé par ses idées superstitieuses, disait hautement que la famine avait suivi les traces de l'empereur de Constantinople à Antioche; et le moyen peu judicieux qu'on employa dans cette dispute acheva d'irriter des hommes que tourmentait la faim.

L'inclémence de la saison4 avait nui aux récoltes de la Syrie et augmenté le prix du pain dans la capitale de l'Orient en proportion de la disette du blé. Mais l'avide monopole changea bientôt la juste proportion établie par le cours naturel des choses. Au milieu de cette lutte inégale, où un parti réclame les productions de la terre comme une propriété exclusive contre un second qui veut en faire un objet de spéculation, tandis qu'un troisième les demande pour sa subsistance journalière, le bénéfice des agents intermédiaires est en entier supporté par le consommateur exposé sans défense à leur avidité. L'impatience et les inquiétudes augmentèrent encore la détresse, et la crainte de manquer produisit peu à peu une famine apparente. Lorsque les voluptueux citoyens d'Antioche se plaignirent du haut prix de la volaille et du poisson, Julien déclara qu'une ville frugale devait être satisfaite dès qu'on lui fournissait du vin, de l'huile et du pain. Il avoua toutefois qu'un souverain est obligé de pourvoir à la nourriture de son peuple; mais, dans cette vue salutaire, il adopta ensuite l'expédient dangereux et incertain de fixer la valeur du blé, qu'il ordonna, dans un temps de disette, de vendre à un prix qu'on n'avait guère connu dans les années les plus abondantes; et, pour fortifier ses lois de son exemple, il envoya au marché quatre cent vingt mille modii ou mesures qu'il fit venir des greniers d'Hiérapolis, de Chalcis et même de l'Egypte. Il n'était pas difficile de prévoir les suites de cette opération, et on ne tarda pas à les sentir. Les riches négociants achetèrent le blé de l'empereur; les propriétaires et les fournisseurs cessèrent d'approvisionner la ville, et le peu de grains qu'on y amena se vendit au-dessus du prix fixé. Julien s'applaudissait de son expédient : il accusa d'ingratitude le peuple qui murmurait, et prouva aux habitants d'Antioche qu'il avait hérité, sinon de la cruauté5, du moins de l'obstination de son frère Gallus. Les remontrances du corps municipal ne servirent qu'à aigrir son esprit inflexible. Il croyait, peut-être avec raison que les sénateurs d'Antioche, qui possédaient des terres et faisaient le commerce, avaient contribué aux malheurs de leur pays; et il attribuait leur hardiesse peu respectueuse, non pas au sentiment de leur devoir, mais à des vues d'intérêt. Deux cents des plus nobles et des plus riches citoyens formaient le sénat : ils furent conduits en corps du palais dans la prison; on leur permit, avant la fin du jour, de retourner chez eux. Mais l'empereur ne put obtenir le pardon qu'il avait accordé si aisément. Les mêmes maux, toujours subsistants, donnaient lieu à la continuation des mêmes plaintes que faisaient habilement circuler l'esprit et la légèreté des Grecs de Syrie. Durant la liberté des saturnales, tous les quartiers de la ville retentirent de chansons insolentes qui tournaient en ridicule les lois, la religion, la conduite personnelle, et même la barbe de l'empereur : la connivence des magistrats et les applaudissements de la multitude annoncèrent clairement l'opinion de la ville d'Antioche6. Ces insultes populaires affectèrent trop profondément le disciple de Socrate; mais le monarque, doué d'une sensibilité très vive et revêtu d'un pouvoir absolu, ne permit pas la vengeance à son ressentiment. Un tyran aurait arraché aux citoyens, sans distinction, la fortune et la vie; et les légions de la Gaule, dévouées aux ordres de leur empereur, auraient forcé les Syriens amollis à supporter patiemment leurs outrages, leurs rapines et leur cruauté. Julien pouvait du moins, par un plus doux châtiment, dépouiller la capitale de l'Orient des honneurs et des privilèges dont elle jouissait; et ses courtisans, peut-être même ses sujets, auraient donné des éloges à un acte de justice qui vengeait la dignité du magistrat suprême de la république7. Mais, au lieu d'abuser ou de se servir de l'autorité de l'Etat pour venger ses injures personnelles, il se contenta d'une espèce de vengeance innocente, et que peu de princes seraient en état d'employer. Des satires et des libelles l'avaient outragé; et, sous le titre de l'Ennemi de la Barbe, il écrivit une confession ironique de ses fautes et une satire amère des moeurs licencieuses d'Antioche. Cette réponse fut exposée publiquement aux portes du palais; et le Misopogon, ce singulier monument de la colère, de l'esprit, de la douceur et de l'irréflexion de Julien, est arrivé jusqu'à nous. Quoiqu'il affectât de rire, il ne pouvait pardonner. Il témoigna son mépris et satisfit peut-être sa vengeance en donnant à Antioche un gouverneur8 digne de commander à de pareils sujets; et, abandonnant pour jamais cette ville ingrate, il annonça sa résolution de passer l'hiver suivant à Tarse en Cilicie.

1. La satire de Julien et les Homélies de saint Chrysostome offrent le même tableau des moeurs d'Antioche. La miniature que l'abbé de La Bletterie en a tirée (Vie de Julien, p. 332) a de la précision et de l'exactitude.

2. Laodicée leur fournissait des conducteurs de chars; Tyr et Béryte, des comédiens; Césarée, des pantomimes; Héliopolis, des chanteurs; Gaza, des gladiateurs; Ascalon, des lutteurs, et Castabala, des danseurs de corde. Voyez l'Expositio totius Mundi, p. 6, dans le troisième tome des Geographi minores de Hudson.

3. Le schisme d'Antioche, qui dura quatre-vingt-cinq ans, fut excité par l'indiscrète ordination de Paulin pendant le séjour de Julien dans cette ville (A. D. 330-415). Voyez Tillemont, Mem. eccles., t. VII, p. 803, édit. in-4°, Paris, 1701.

4. Julien dit qu'avec une pièce d'or on achetait cinq, dix et quinze modii de blé, selon les divers degrés de l'abondance et de la disette (Misopogon, p. 369). Voyez les Tables des monnaies, des poids et des mesures d'Arbuthnot, p. 88, 89; Mem. de l'Acad. des Inscri

5. Nunquam a proposito declinabat, Galli similis fratris licet incruentus. (Ammien, XXII, 14.) Il ne faut pas juger avec trop de rigueur l'ignorance où se trouvent réduits les princes même les plus éclairés; mais la manière dont Julien s'est défendu lui-même (in Misopogon, p. 368, 369, ou son Apologie, faite avec soin par Libanius, Orat. parental., c. 87, p. 321), ne sont nullement satisfaisantes.

6. Libanius (ad Antiochenos, de imperatoris ira, c. 17, 18, 19, in Fabric., Bibl. graeca, t. VII, p. 221-223), comme un habile avocat, critique avec sévérité la sottise du peuple, qui porta la peine du crime d'un petit nombre d'ivrognes obscurs.

7. Libanius (ad Antiochen., c. 7, p. 213) rappelle à Antioche la punition récente de Césarée; et Julien lui-même (in Misopogon, p. 355) laisse entrevoir comment Tarente expia l'insulte faite aux ambassadeurs romains.

8. Ipse autem Antiochiam egressurus, Heliopoliten quemdam Alexandrum Syriacae jurisdictioni praefecit, turbulentum et saevum; dicebatque non illum meruisse, sed Antiochensibus avaris et contumeliosis hujusmodi judicem convenire. Ammien, XXIII, 2. Libanius (Epist. 722, p. 346, 347), qui avoue à Julien lui-même qu'il avait partagé le mécontentement général, prétend toutefois qu'Alexandre fut un réformateur inutile, mais un peu sévère, des moeurs et de la religion d'Antioche.

314-390

Libanius

Antioche comptait parmi ses citoyens un homme dont le génie et les vertus pouvaient expier, aux yeux de Julien, les vices et les sottises des autres habitants. Le sophiste Libanius avait reçu le jour dans la capitale de l'Orient : on le vit professer publiquement la rhétorique et la déclamation à Nicée, à Nicomédie, à Constantinople, à Athènes, et, sur la fin de sa carrière, à Antioche. Les jeunes Grecs fréquentaient assidûment son école : ses disciples, quelquefois au nombre de plus de quatre-vingts, vantaient leur incomparable maître; et la jalousie de ses rivaux, qui le poursuivaient d'une ville à l'autre; confirmait l'opinion de la supériorité de son mérite, que le sophiste lui-même vantait sans modestie. Les précepteurs de Julien lui avaient arraché une promesse imprudente, mais solennelle, de ne jamais assister aux leçons de leur adversaire. Cet engagement contrariait et augmentait la curiosité du jeune prince; il se procura secrètement les écrits de ce dangereux sophiste, et imita peu à peu si parfaitement son style, qu'il surpassa les plus laborieux des élèves de Libanius. Lorsqu'il monta sur le trône, il se montra très empressé d'embrasser et de récompenser le sophiste de Syrie, qui, dans un siècle dégénéré, avait maintenu la pureté du goût, des moeurs et de la religion des Grecs. L'orgueil réservé du philosophe accrut et justifia la prévention de l'empereur. Au lieu de se précipiter avec tout ce qu'il y avait de plus distingué vers le palais de Constantinople, Libanius attendit tranquillement l'arrivée du prince à Antioche, se retira de la cour aux premiers symptômes de froideur et d'indifférence, n'y retourna jamais sans y être formellement invité, et donna à son souverain cette leçon importante, qu'on peut commander l'obéissance d'un sujet, mais qu'il faut mériter l'affection d'un ami. Les sophistes de tous les siècles méprisent ou affectent de mépriser les distinctions de naissance et de fortune1 que donne le hasard, et ils réservent leur estime pour les qualités supérieures de l'esprit dont ils se trouvent si abondamment pourvus. Si Julien dédaignait les acclamations d'une cour vénale qui adorait la pourpre, il était flatté des éloges, des avis, de la liberté et de la jalousie d'un philosophe indépendant qui refusait ses faveurs, aimait sa personne, célébrait son mérite, et devait un jour honorer sa mémoire. Les volumineux écrits de Libanius subsistent encore : la plupart offrent les vaines compositions d'un orateur qui cultivait la science des mots, ou les productions d'un penseur solitaire, qui, au lieu d'étudier ses contemporains, avait les yeux toujours fixés sur la guerre de Troie ou la république d'Athènes. Cependant le sophiste d'Antioche ne se tenait pas toujours à cette élévation imaginaire : il a écrit une foule de lettres où l'on aperçoit le travail2; il loua les vertus de son siècle; il censura avec hardiesse les torts du gouvernement et ceux des particuliers, et il plaida éloquemment la cause d'Antioche contre la juste colère de Julien et de Théodose. Le malheur ordinaire d'une vie poussée jusqu'à la vieillesse, c'est de perdre les avantages qui pourraient en faire désirer la prolongation3; mais Libanius eut de plus la douleur de survivre à la religion et aux sciences auxquelles il avait consacré son génie. L'ami de Julien vit avec indignation le triomphe du christianisme; et son esprit superstitieux, qui obscurcissait pour lui le spectacle du monde visible, ne le soutenait pas par les vives espérances de la gloire et de la béatitude célestes4.

1. Eunape dit que Libanius ne voulut pas accepter le titre honoraire de préfet du prétoire, qui lui parut moins illustre que celui de sophiste. (In Vit. Sophist.) Les critiques ont remarqué le même sentiment dans une des épîtres de Libanius lui-même, XVIII, édit. de Wolf.

2. Il nous reste environ deux mille de ses lettres, genre d'ouvrage où Libanius avait l'a réputation d'exceller : elles ont été publiées. Les critiques donnent des éloges à leur élégante concision; cependant le docteur Bentley (Dissertation sur Phalaris, p. 487) observe, peut-être avec raison, quoique avec affectation, qu'en lisant ces lettres inanimées, et vides de choses, on s'aperçoit bien que l'on converse avec un pédant qui rêve, le coude appuyé sur son bureau.

3. On fixe à l'année 314 l'époque de sa naissance. Il parle de la soixante-seizième année de son âge (A. D. 390), et semble faire allusion à des événements postérieurs.

4. Libanius a écrit l'histoire minutieuse et prolixe, mais curieuse, de sa vie (t. II, p. 1-84, edit. Morel); et Eunape (p. 130-135) nous a laissé sur ce point des détails concis et peu favorables. Parmi les modernes, Tillemont (Hist. des Emp., t. IV, p. 571-576), Fabricius (Bibliot. grec., t. VII, p. 378, 414), et Lardner (Heathen Testimonies, t. IV, 127 - 163), ont jeté du jour sur le caractère et les écrits de ce fameux sophiste.

5 mars 363

Marche de Julien vers l'Euphrate

Julien, dominé par son ardeur guerrière, se mit en campagne dès les premiers jours du printemps, et renvoya, avec des reproches et des marques de mépris, les sénateurs d'Antioche qui l'avaient accompagné au-delà des bornes de leur territoire1, où il était résolu de ne jamais rentrer. Après une marche laborieuse de deux jours, il s'arrêta le troisième jour à Bérée ou Alep, où il eut le déplaisir de trouver un sénat composé presqu'en entier de chrétiens, qui ne répondirent que par de froides et cérémonieuses démonstrations de respect, à l'éloquent discours de l'apôtre du paganisme. Le fils de l'un des plus illustres citoyens de cette ville ayant embrassé, par intérêt ou par persuasion, la religion de l'empereur, son père indigné le déshérita. Julien invita le père et le fils à la table impériale, et, se plaçant au milieu d'eux, il recommanda, sans succès, cette tolérance qu'il pratiquait lui-même; il affecta de souffrir avec calme le zèle indiscret du vieux chrétien, qui paraissait oublier les sentiments de la nature et les devoirs d'un sujet; et se tournant à la fin vers le jeune homme affligé : Puisque vous avez perdu un père à cause de moi, lui dit-il, c'est à moi de vous en tenir lieu. Il fut reçu d'une manière plus conforme à ses désirs, à Batnae, petite ville agréablement située dans un bocage de cyprès, à environ vingt milles d'Hiérapolis. Les habitants, qui semblaient attachés au culte d'Apollon et de Jupiter, leurs divinités tutélaires, avaient préparé un sacrifice pompeux et solennel; mais leurs applaudissements tumultueux blessèrent sa piété sévère; il vit trop clairement que l'encens qu'on brûlait sur les autels était l'encens de la flatterie plutôt que celui de la dévotion. L'ancien et magnifique temple qui avait rendu la ville d'Hiérapolis2 si longtemps célèbre, ne subsistait plus; et ces riches propriétés qui nourrissaient plus de trois cents prêtres, avaient peut-être hâté sa chute. Cependant Julien eut la satisfaction d'embrasser un philosophe et un ami dont la religieuse fermeté avait su résister aux pressantes sollicitations de Constance et de Gallus, renouvelées toutes les fois qu'ils avaient logé chez lui, dans leur passage à Hiérapolis. C'est dans le trouble des préparatifs militaires et dans les épanchements sans réserve d'un commerce familier, qu'on peut voir combien fut vif et soutenu le zèle de Julien pour sa religion. Il avait entrepris une guerre importante et difficile : inquiet sur son issue, il était plus attentif que jamais à observer et à noter les moindres présages capables, d'après les règles de la divination, de fournir quelques lumières sur l'avenir. Il instruisit Libanius des détails de son voyage jusqu'à Hiérapolis par une lettre élégamment écrite, qui annonce la facilité de son esprit et sa tendre amitié pour le sophiste d'Antioche.

1. D'Antioche à Litarbe, sur le territoire de Chalcis, le chemin pratiqué à travers des collines et des marais était très mauvais, et les pierres mal affermies de la voie ne tenaient l'une à l'autre que par du sable (Julien, Epit. 27). Il est assez singulier que les Romains aient négligé la grande communication d'Antioche à l'Euphrate. Voyez Wesseling, Itinerar., p. 190; Bergier, Hist. des grands chemins, t. II, p. 100.

2. Voyez le Traité curieux de Dea Syria, inséré parmi les ouvrages de Lucien (t. III, p. 451-490, édit. Reitz). La singulière dénomination de Ninus Vetus (Ammien, XIV, 8) peut faire soupçonner qu'Hiérapolis avait été la résidence des rois d'Assyrie.

363

Projet d'envahir la Perse

Hiérapolis, situé presque sur les bords de l'Euphrate, était le rendez-vous général des troupes romaines. Elles passèrent aussitôt ce fleuve1 sur un pont de bateaux, qui les attendait. Si les inclinations de Julien eussent été les mêmes que celles de son prédécesseur, il aurait perdu la saison la plus propre à agir et la plus importante, dans le cirque de Samosate ou dans les églises d'Edesse. Mais c'était Alexandre, et non pas Constance, que le belliqueux empereur avait choisi pour son modèle; il se rendit sans délai à Carrhes2, ville très ancienne de la Mésopotamie, à quatre-vingts milles d'Hiérapolis. Le temple de la Lune excita sa dévotion; mais le peu de jours qu'il y demeura furent principalement employés à terminer les immenses préparatifs de la guerre de Perse. Julien avait jusqu'alors renfermé en lui-même le secret de l'expédition; mais Carrhes se trouvant au point de séparation des deux grandes routes, il ne pouvait plus se dispenser de faire connaître si son dessein était d'attaquer les domaines de Sapor du côté de l'Euphrate ou de celui du Tigre. Il détacha trente mille hommes sous les ordres de Procope, son allié, et de Sébastien, qui avait été duc de l'Egypte. Il leur enjoignit de marcher vers Nisibis, et, avant de tenter le passage du Tigre, de mettre la frontière à l'abri des incursions de l'ennemi. Il abandonna à l'habileté de ses généraux la direction des opérations subséquentes; il espérait qu'après avoir ravagé les fertiles cantons de la Médie et de l'Adiabène, ils arriveraient sous les murs de Ctésiphon, à peu près au temps où, s'avançant lui-même le long de l'Euphrate, il commencerait le siège de la capitale de la Perse.

1. On peut passer l'Euphrate en trois endroits situés à quelques milles l'un de l'autre : 1° Zeugma, célèbre chez les anciens; 2° Bir, fréquenté par les modernes; 3° le pont de Menbigz ou d'Hiérapolis, qui se trouve à quatre parasanges de la ville.

2. Haran ou Carrhes fut jadis la résidence des Sabéens et d'Abraham. Voyez l'Index geographicus de Schultens (ad Calcem vit. Saladin.).

363

Le roi d'Arménie

Le succès de ce plan bien calculé dépendait en grande partie du zèle et des secours du roi d'Arménie, qui, sans exposer la sûreté de ses Etats, pouvait fournir aux Romains quatre mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins. Mais le faible Arsace Tiranus, qui gouvernait l'Arménie, était encore plus loin que son père Chosroês des vertus du grand Tiridate. Ce monarque pusillanime redoutait les entreprises dangereuses, et pouvait couvrir sa timide mollesse du prétexte honorable de la religion et de la reconnaissance. Il témoignait un pieux attachement pour la mémoire de Constance, qui lui avait donné en mariage Olympias, fille du préfet Ablavius; et un roi barbare croyait pouvoir s'enorgueillir de l'alliance d'une femme élevée pour l'empereur Constant1. Tiranus professait le christianisme; il régnait sur un peuple de chrétiens, et sa conscience ainsi que son intérêt lui défendaient de contribuer à une victoire qui devait achever la ruine de l'Eglise. L'imprudence de Julien, qui traita le roi d'Arménie comme son esclave et comme l'ennemi des dieux, irrita son esprit d'ailleurs mal disposé. Le style fier et menaçant des lettres de l'empereur2 excita l'indignation secrète d'un prince qui, malgré l'humiliation de sa dépendance, se souvenait que les Arsacides, ses ancêtres, avaient été les maîtres de l'Orient et les rivaux de la puissance romaine.

1. Ammien, XX, 11. Saint Athanase (t. I, p. 856) dit en termes généraux que Constance lui donna la veuve de son frère, 't??? ?a?ßa????, expression qui convenait plus à un Romain qu'à un chrétien.

2. Ammien (XXIII, 2) emploie l'expression beaucoup trop douce de monuerat. Muratori (Fabricius, Bibl. graec., t. 7, p. 86) a publié une épître de Julien au satrape Arsace : cette épître est d'un style violent et grossier; et, quoiqu'elle ait trompé Sozomène (l. VI, c. 5), elle ne paraît pas authentique. La Bletterie (Hist. de Jovien, t. II, p. 339) la traduit et la rejette.

363

Préparatifs militaires

L'habile Julien avait combiné ses préparatifs de manière à tromper les espions et à détourner l'attention de Sapor. Les légions semblaient marcher vers Nisibis et le Tigre. Tout à coup elles se replièrent à droite; elles traversèrent la plaine nue et découverte de Carrhes, et le troisième jour elles arrivèrent aux bords de l'Euphrate, où la forte ville de Nicephorium ou Callinicum avait été bâtie par les rois macédoniens. L'empereur poursuivit ensuite sa marche plus de quatre-vingt-dix milles le long des rivages sinueux de l'Euphrate, et, après une route d'un mois depuis son départ d'Antioche, il découvrit les tours de Circesium, la dernière place de son empire. Son armée, la plus nombreuse que les Césars eussent jamais opposée aux Perses, se montait à soixante-cinq mille soldats bien disciplinés. On avait choisi dans les différentes provinces les plus vieilles bandes d'infanterie et de cavalerie, soit romaines, soit barbares; et parmi celles-ci le prix de la valeur et de la fidélité était justement accordé aux braves Gaulois, chargés de garder le trône et la personne de leur monarque chéri. Julien disposait, en outre, d'un corps formidable de Scythes auxiliaires, venus d'un autre climat et presque d'un autre monde, pour envahir un pays éloigné, dont ils avaient ignoré jusqu'alors la position et même le nom. L'amour du pillage et de la guerre avait attiré sous ses drapeaux plusieurs tribus de Sarrasins ou d'Arabes errants, auxquels il avait ordonné de marcher à sa suite, en même temps qu'il leur refusait avec indignation les subsides qu'on avait accoutumé de leur payer : une flotte de onze cents navires, qui devait suivre les mouvements et fournir aux besoins de son armée, remplissait le large canal de l'Euphrate1. La force militaire de cette flotte consistait en cinquante galères armées, accompagnées d'un égal nombre de bateaux plats, qu'on pouvait dans l'occasion réunir en forme de pont. Les autres navires, construits en bois et recouverts de peaux non préparées, offraient un magasin presque inépuisable d'armes et de machines de guerre, d'ustensiles et de munitions. L'empereur, qui s'occupait de la santé de ses soldats, avait fait embarquer une grande provision de vinaigre et de biscuit; mais il défendit à ses troupes l'usage du vin, et renvoya impitoyablement une longue file de chameaux superflus qui avaient essayé de suivre les derrières de l'armée. Le Chaboras tombe dans l'Euphrate à Circesium : au premier signal de la trompette, les Romains passèrent cette petite rivière qui séparait deux empires puissants et armés l'un contre l'autre.

1. Latissimum flumen Euphratem artabat. (Ammien, XXIII, 3.) Un peu plus haut, aux gués de Thapsacus, la largeur de la rivière est de quatre stades ou huit cents verges, c'est-à-dire d'environ un demi-mille d'Angleterre. (Xénophon, Retraite des dix mille, l. I, p. 41, édit. de Hutchinson, avec les observations de Forster, p. 29, etc., dans le second volume de la traduction de Spelman.) Si la largeur de l'Euphrate à Bir et à Zeugma n'est pas de plus de cent trente verges (Voyages de Niebuhr, t. II, p. 335), cette différence énorme doit venir surtout de la profondeur du canal.

7 avril 363

Julien entre en Perse

Julien, d'après les anciens usages, devait prononcer un discours militaire, et il ne négligeait pas les occasions de déployer son éloquence. Il excita l'ardeur des légions, en leur rappelant le courage intrépide et les glorieux triomphes de leurs ancêtres : il excita leur fureur par une peinture animée de l'insolence des Perses, et il les exhorta à imiter sa ferme résolution de détruire cette nation perfide, ou de mourir pour la république. Il augmenta l'effet de son discours, par le don de cent trente pièces d'argent à chaque soldat. On abattit à l'instant le pont du Chaboras, afin de convaincre les troupes qu'elles ne devaient plus placer leur espoir que dans leur succès. La prudence de Julien l'engagea cependant à pourvoir à la sûreté d'une frontière éloignée, toujours exposée aux incursions des Arabes. Il laissa à Circesium un détachement de quatre mille soldats, ce qui porta à dix mille hommes les troupes régulières de cette forteresse importante.

Du moment où les Romains entrèrent sur le territoire1 d'un ennemi célèbre par son activité et par ses ruses, l'ordre de la marche fut dirigé sur trois colonnes. Le plus fort détachement de l'infanterie, et par conséquent la force de l'armée, était placée au centre sous le commandement particulier de Victor, maître général de l'infanterie. Sur la droite, le brave Nevitta menait le long de l'Euphrate, et presqu'en vue de la flotte, une colonne formée de plusieurs légions. La cavalerie protégeait le flanc gauche de l'armée; Hormisdas et Arintheus en avaient le commandement, et les singulières aventures du premier2 méritent d'être remarquées. Il était Persan et prince du sang royal des Sassanides. Emprisonné durant les troubles de la minorité de Sapor, il avait brisé ses fers et cherché un asile à la cour de Constantin. Hormisdas excita d'abord la compassion, et finit par acquérir l'estime de son nouveau maître. Sa valeur et sa fidélité l'élevèrent aux premiers rangs de la carrière des armes; et, quoique chrétien, il s'applaudit peut-être en secret de prouver à son ingrate patrie, qu'un sujet opprimé peut devenir le plus dangereux des ennemis. Voici quelle était la disposition des trois colonnes principales : Lucilianus, avec un détachement volant de quinze cents soldats armés à la légère, couvrait le front et les flancs de l'armée; il observait tout ce qui se montrait au loin, et se hâtait d'instruire les généraux de l'approche de l'ennemi. Dagalaiphus et Secondinus, duc de l'Osrhoëne, conduisaient l'arrière-garde; le bagage marchait en sûreté dans les intervalles des colonnes; et, pour laisser plus de liberté aux soldats, ou pour grossir leur nombre aux yeux des spectateurs, les rangs étaient si peu serrés, que, de la tête à la queue, l'armée formait une lignée d'environ dix milles d'étendue. Julien avait fixé son poste à la tête de la colonne du centre; mais comme il préférait les devoirs du général à la représentation du monarque, il se portait avec rapidité, suivi d'une petite escorte de cavalerie légère, à la tête de l'armée, à l'arrière-garde, sur les flancs, et partout où sa présence pouvait animer ou protéger ses troupes. Le pays qu'il traversa, du Chaboras aux terres cultivées de l'Assyrie, peut être regardé comme une portion de ce désert de l'Arabie, dont les puissants efforts de l'industrie humaine ne parviendraient pas à vaincre la stérilité. Il parcourut le terrain foulé sept siècles auparavant par l'armée de Cyrus le jeune, et décrit par l'un de ceux qui l'accompagnèrent, le sage et magnanime Xénophon3. Le pays offrait de tous côtés une plaine aussi unie que la mer, et remplie d'absinthe; le petit nombre d'arbrisseaux et de broussailles qu'on y trouvait d'ailleurs, avaient une odeur aromatique; mais on n'y voyait aucune espèce d'arbres. Les outardes et les autruches, les gazelles et les onagres, semblaient être les seuls habitants de ce désert, et les plaisirs de la chasse diminuaient la fatigue de la route. Le sable sec et léger du désert, élevé par le vent, formait des tourbillons de poussière, et un ouragan subit renversait tout à coup les tentes et les soldats d'une partie de l'armée.

Les plaines sablonneuses de la Mésopotamie étaient abandonnées aux gazelles et aux onagres du désert; mais des villes très peuplées et de jolis villages couvraient les bords de l'Euphrate et les îles que forme ce fleuve. La ville d'Annah ou Anatho4, est composée de deux longues rues; son enceinte, que la nature elle-même a fortifiée, renferme une petite île, et un terrain fertile et assez considérable, sur l'un et l'autre côté de l'Euphrate. Les braves habitants d'Anatho montraient quelques dispositions à arrêter la marche de Julien; mais les douces remontrances du prince Hormisdas, la vue effrayante de la flotte et de l'armée qui s'approchaient, les détournèrent de ce fatal dessein. Ils implorèrent et éprouvèrent la clémence de l'empereur; il les transporta dans un territoire avantageusement situé, près de Chalcis en Syrie, et il donna à Pusaeus, leur gouverneur, une place distinguée dans son service et dans son amitié. Mais l'imprenable forteresse de Thilutha se voyait en état de dédaigner la menace d'un siège, et il fallut que l'empereur se contentât de la promesse insultante, que lorsqu'il aurait subjugué les provinces intérieures de la Perse, Thilutha ne refuserait plus d'embellir son triomphe. Les habitants des villes ouvertes, hors d'état de faire résistance, et ne voulant pas céder, s'enfuirent avec précipitation. Les soldats romains occupèrent leurs maisons pleines de richesses et de provisions, et massacrèrent, sans remords et avec impunité, quelques femmes sans défense. Durant la marche, le Surenas, ou général persan, et Malek-Rodosaces, fameux émir de la tribu de Gassan5, harcelaient sans cesse l'armée impériale : ils enlevaient tous les traîneurs; ils attaquaient tous les détachements, et le vaillant Hormisdas eut quelque peine à s'échapper de leurs mains; mais enfin on les repoussa. Le pays devenait chaque jour moins favorable aux opérations de la cavalerie; et quand l'armée arriva à Macepracta, on aperçut les ruines de la muraille qu'avaient construite les anciens rois d'Assyrie, pour mettre leurs domaines à l'abri des incursions des Mèdes. Ces commandements de l'expédition de Julien paraissent avoir employé quinze jours, et on peut compter environ trois cents milles de la forteresse de Circesium au mur de Macepracta.

1. Ammien, avant de conduire son héros sur le territoire de Perse, décrit (XXIII, 6, p. 396-419, edit. Gronov., in-4°) les dix-huit grandes satrapies ou provinces (jusqu'aux frontières de la Sérique ou de la Chine) qui étaient soumises aux Sassanides.

2. Zozime (l. II, p. 100-102) et Tillemont (Hist. des Empereurs, tome IV, page 198) racontent les aventures d'Hormisdas, et y mêlent quelques fables. Il est à peu près impossible qu'il fût le frère (frater germanus) d'un prince son aîné, et posthume. Je ne me rappelle pas non plus qu'Ammien lui donne jamais ce titre.

3. Voyez le premier livre de la Retraite des dix mille, p. 45, 46. Cet ouvrage plein d'agrément est authentique; mais la mémoire de Xénophon, qui écrivait peut-être longtemps après l'expédition, l'a trahi quelquefois, et ni le militaire ni le géographe ne peuvent admettre l'étendue de ses distances.

4. Voyez les Voyages de Tavernier, part. I, l. III, p. 316, et surtout les Viaggi di Pietro della Malle, t. I, lettr. 17, p. 671, etc. Il ignorait l'ancien nom et l'ancien état de Hannah. Il est rare que nos voyageurs aient cherché à s'instruire d'avance sur les pays qu'ils vont parcourir. Shaw et Tournefort méritent une exception, qui leur fait honneur.

5. Famosi nominis latro, dit Ammien, et c'est un grand éloge pour un Arabe. La tribu de Gassan était établie sur les confins de la Syrie; elle donna des lois à Dumas, sous une dynastie de trente et un rois ou émirs, depuis le temps de Pompée jusqu'à celui du calife Omar. (D'Herbelot, Bibliothèque orientale, page 360; Pococke, Specimen Hist. Arab., p. 75-78.) Le nom de Rodosaces ne se trouve pas dans la liste.

363

L'Assyrie

La fertile province d'Assyrie1, qui se prolongeait au-delà du Tigre jusqu'aux montagnes de la Médie2, formait une étendue d'environ quatre cents milles, de l'ancien mur de Macepracta au territoire de Basra, où l'Euphrate et le Tigre réunis ont leur embouchure dans le golfe Persique3. Tout ce territoire peut réclamer le nom de Mésopotamie, puisque les deux fleuves, qui ne sont jamais éloignés de plus de cinquante milles l'un de l'autre, ne se trouvent entre Bagdad et Babylone qu'à vingt-cinq milles de distance. Une foule de canaux creusés sans beaucoup de travail, dans une terre molle, établissaient la communication des deux rivières, et coupaient la plaine d'Assyrie. Ils servaient à plusieurs usages importuns : ils conduisaient les eaux superflues d'une rivière dans l'autre, à l'époque de leurs inondations respectives. Divisés et subdivisés en un grand nombre de petites branches, ils arrosaient les terres sèches, et suppléaient à la pluie; ils facilitaient en temps de paix les communications nécessaires pour le commerce; et, comme on pouvait en un moment briser les écluses, ils offraient au désespoir des habitants le moyen d'arrêter par une inondation, les progrès de l'ennemi. La nature avait refusé au sol et au climat de l'Assyrie, le vin, l'olive, le figuier, et quelques autres de ses dons les plus précieux; mais elle y produisait, avec une fertilité inépuisable, tout ce qu'exige la subsistance de l'homme, et en particulier le froment et l'orge. Il n'était pas rare de voir le grain semé par le cultivateur, rapporter jusqu'à deux et même trois cents pour un. D'innombrables palmiers y formaient une multitude de bocages, et les industrieux habitants du pays célébraient en vers et en prose les trois cent soixante usages qu'on faisait du tronc, des branches, des feuilles, du suc et du fruit de cet arbre si utile. Divers genres d'ouvrages, particulièrement les cuirs et les toiles, occupaient l'industrie d'un peuple nombreux, et fournissaient des matières précieuses au commerce extérieur, dont il paraît toutefois que des étrangers dirigeaient seuls l'entreprise. Babylone avait été convertie en un parc royal; mais près des ruines de l'ancienne capitale, de nouvelles villes s'étaient formées successivement, et la multiplicité des, bourgs et des villages, bâtis avec des briques séchée, au soleil, et cimentées avec du bitume, productions particulières au canton, annonçaient la population du pays. Sous le règne des successeurs de Cyrus, la province d'Assyrie fournissait seule, durant quatre mois de l'année, à la somptueuse abondance de la table et de la maison du grand roi. Ses chiens de l'Inde absorbaient les revenus de quatre gros villages; on entretenait aux dépens du pays huit cents étalons et seize mille juments pour les écuries du prince; le tribut journalier qu'on payait au satrape équivalait à un boisseau rempli d'argent4.

1. La description de l'Assyrie est tirée d'Hérodote (l. I, c. 192, etc.), qui écrit quelquefois pour les enfants, et quelquefois pour les philosophes; de Strabon, l. XVI, p. 1070-1082; et d'Ammien, l. XXIII, c. 6. Les plus utiles des voyageurs modernes sont Tavernier, part. I, l. II, p. 226-258; Otter, t. il, p. 35-69 et 189-221; et Niebuhr, t. II, p. 172-288.

2. Ammien observe que l'ancienne Assyrie, qui comprenait Ninus (Niniveh) et Arbèle, avait pris la dénomination plus récente d'Adiabène; et il paraît indiquer Teredon, Vologesia et Apollonia, comme les dernières villes de la province d'Assyrie, telle qu'elle était de son temps.

3. Les deux fleuves se réunissent à Apamée ou Corna, à cent milles du golfe de Perse, où ils ne forment plus que le large courant du Pasitigris ou Schat-ul-Arab. L'Euphrate arrivait autrefois à la mer par un canal séparé, que les citoyens d'Orchoé obstruèrent et détournèrent environ vingt milles au sud de la moderne Basra. D'Anville, Mem. de l'Academ. des Inscript., t. XXX, p. 170-191.

4. L'Assyrie payait chaque jour au satrape de Perse une artaba d'argent. La proportion bien connue des poids et des mesures (voyez les laborieuses recherches de l'évêque Hooper), la pesanteur spécifique de l'or et de l'argent et la valeur de ce métal, donneront, après un calcul peu difficile, le revenu annuel. Cependant le grand roi ne tirait pas de l'Assyrie plus de mille talents d'Eubée ou de Tyr. La comparaison de deux passages d'Hérodote (l. I, c. 192; l. III, c. 89-96) fait voir une différence importante entre le produit brut et le produit net du revenu de la Perse, entre les sommes payées par la province, et l'or et l'argent qui arrivaient au trésor royal.

mai 363

Invasion de l'Assyrie

Julien livra les champs de l'Assyrie aux malheurs de la guerre; et le philosophe se vengea, sur des sujets innocents, des actes de rapine et de cruauté que l'orgueil de leur maître s'était permis dans les provinces romaines. Les Assyriens épouvantés appelèrent les eaux à leur secours, et complétèrent de leurs propres mains, la ruine de leur pays; ils rendirent les chemins impraticables; ils inondèrent le camp ennemi, et durant plusieurs jours, les troupes de l'empereur eurent à lutter contre les embarras les plus fâcheux. Mais la persévérance des légionnaires, habitués à la fatigue ainsi qu'aux dangers, et animés par le courage de leur chef, surmonta tous les obstacles. Ils réparèrent peu à peu le dommage, firent rentrer les eaux dans leur lit, abattirent des bosquets de palmiers, dont ils placèrent les débris sur les parties du chemin qui avaient été rompues, et l'armée traversa les canaux les plus larges et les plus profonds sur des radeaux flottants, soutenus par des vessies. Deux villes d'Assyrie osèrent résister aux armes d'un empereur romain, et leur témérité fut sévèrement punie. Perisabor, ou Anbar, située à cinquante milles de la résidence royale de Ctésiphon, tenait le second rang dans la province; elle était grande, peuplée, très bien fortifiée et enceinte d'un double mur qu'entourait presqu'en son entier une branche de l'Euphrate; elle était défendue par le courage d'une nombreuse garnison. Elle traita avec mépris Hormisdas, qui l'exhortait à se rendre, et ce prince persan eut la mortification de s'entendre reprocher, avec justice, qu'il oubliait sa naissance, pour conduire une armée d'orangers contre son prince et sa patrie. Les Assyriens témoignèrent leur fidélité à leur prince par une habile et vigoureuse défense : mais un coup de bélier avant fait une grande brèche, en brisant un des angles de la muraille, les habitants et la garnison gagnèrent à la hâte la citadelle. Les soldats de Julien se précipitèrent dans la ville : après tous les excès auxquels se livrent des soldats en pareille occasion, ils réduisirent Perisabor en cendres, et ils établirent sur les ruines fumantes des maisons les machines qui devaient foudroyer la citadelle. Une grêle continuelle d'armes de traits prolongea le combat; l'avantage du terrain, qu'avaient les assiégés, contrebalançait la supériorité que pouvaient tirer les Romains de la force de leurs balistes et de leurs catapultes, mais, dès que les assiégeants eurent achevé un hélépolis qui les mettait au niveau des plus hautes murailles, l'aspect effrayant de cette tour mobile, qui ne laissait plus d'espoir de résistance ou de pardon, réduisit les défenseurs de la citadelle à une Humble soumission, et la place se rendit deux jours après l'arrivée de Julien sous ses murs. Deux mille cinq cents personnes des deux sexes, faibles restes d'une population florissante, eurent la permission de se retirer : les riches magasins de blé, d'armes, ou d'équipages de guerre, furent en partie distribués aux troupes, et en partie réservés pour le service public. On brûla ou on jeta dans l'Euphrate les munitions inutiles, et la ruine totale de Perisabor vengea les malheurs d'Amida.

10-13 mai 363

Siège de Maogamalcha

La ville, ou plutôt la forteresse de Maogamalcha, était défendue par seize fortes tours, un fossé profond, et deux murs épais et solides construits de briques et de bitume; il paraît qu'on l'avait élevée pour garantir la capitale de la Perse, dont elle se trouvait éloignée de onze milles. L'empereur, ne voulant pas laisser une place si importante sur ses derrières, en forma sur-le-champ le siège; il fit trois divisions de l'armée romaine. Victor, à la tête de la cavalerie, et d'un corps d'infanterie pesamment armé, eut ordre de balayer le pays jusqu'aux bords du Tigre et aux faubourgs de Ctésiphon. Julien se chargea de l'attaque; et, tandis qu'il semblait placer toute sa confiance dans les machines qu'on élevait contre les murailles, il s'occupait secrètement d'un moyen plus sûr pour introduire furtivement ses troupes dans la ville. On ouvrit les tranchées à une distance considérable, sous la direction de Nevitta et de Dagalaiphus, et on les conduisit peu à peu jusqu'au bord du fossé. On combla ce fossé en peu de temps, et, par le travail infatigable des soldats, on conduisit jusque sous les murs de la ville une mine où l'on avait placé de distance en distance des poutres pour empêcher le terrain de s'ébouler. Les soldats de trois cohortes choisies traversèrent, un à un et sans bruit, cet obscur et dangereux passage; et leur intrépide chef fit avertir l'empereur qu'ils allaient déboucher dans la place ennemie. Julien réprima leur ardeur, afin d'assurer leur succès; et, sans perdre un instant, il détourna l'attention des assiégés par le tumulte et les cris d'un assaut général. Les Perses, qui du haut de leurs murs voyaient avec dédain les efforts impuissants des assiégeants, chantaient en triomphe la gloire de Sapor, et ils ne craignirent pas d'assurer l'empereur qu'il monterait à la demeure étoilée d'Ormuzd, avant de se rendre maître de l'imprenable Maogamalcha. En ce moment la place était déjà prise. L'histoire nous a transmis le nom d'un simple soldat qui, sortant de la mine, monta le premier dans une tour, où il ne rencontra personne. Ses camarades se précipitèrent avec une valeur impatiente, et agrandirent l'ouverture : quinze cents Romains se trouvaient au milieu de la ville. La garnison étonnée abandonna les murs, et ne conserva plus l'espoir de se défendre. Bientôt on enfonça les portes; les troupes massacrèrent indistinctement quiconque leur tomba sous la main, et la débauche et la cupidité suspendirent seules la vengeance. Le gouverneur qui avait mis bas les armes sur une promesse de pardon, fût brûlé vif, quelques jours après, pour avoir, disait-on, tenu quelques propos peu respectueux contre le prince Hormisdas. On rasa les fortifications, et on ne laissa pas un seul vestige qui pût rappeler l'existence de Maogamalcha. Trois immenses palais, où l'on avait rassemblé avec peine tout ce qui pouvait satisfaire le luxe et l'orgueil d'un monarque d'Orient, embellissaient les environs de la capitale de la Perse. Des fleurs, des fontaines, disposées symétriquement selon le goût des Perses, ornaient les jardins placés, dans une situation charmante, sur les bords du Tigre; et de grands parcs, enclos de murs, renfermaient des ours, des lions et des sangliers qu'on entretenait à grands frais pour les plaisirs du roi. Par l'ordre de l'empereur, on abattit les murs de ces parcs, on livra les animaux aux traits des soldats, et on réduisit en cendres les palais de Sapor. Julien ne connaissait pas, ou ne voulut pas observer ici ces égards que la prudence et la civilisation ont établis de nos jours entre les ennemis1.

1. Les opérations de la guerre d'Assyrie sont racontées en détail par Ammien (XXIV, 2, 3, 4, 5); par Libanius (Orat. parent., c. 112-123, p. 335-347); par Zozime (l. III, p. 168-180), et par saint Grégoire de Nazianze (Orat. 4, p. 113-144). Tillemont, son fidèle esclave, copie dévotement les critiques du saint sur des points de l'art de la guerre.

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Conduite personnelle de Julien

Julien était un objet de terreur et de haine pour les Persans, et les peintres de cette nation le représentaient sous l'emblème d'un lion furieux, qui vomit de sa bouche un feu dévorant. Le héros philosophe paraissait sous un jour plus favorable aux yeux de ses amis et de ses soldats, et jamais ses vertus ne se montrèrent mieux que dans cette dernière période, la plus active de sa vie. Il suivait, sans effort et presque sans mérite, les lois de la tempérance et de la sobriété. Fidèle aux principes de cette sagesse raisonnée qui exerce un empire absolu sur l'esprit et le corps, il ne se permettait pas la moindre indulgence pour ses penchants les plus naturels1. Dans ces climats dont la chaleur commande aux voluptueux Assyriens la jouissance de tous les plaisirs des sens2, le jeune conquérant conseilla une chasteté pure et sans tâche. Ses belles captives, loin de résister à ses fantaisies, se seraient disputé l'honneur de ses caresses : il n'eut pas même la curiosité de les voir. Il soutint les travaux de la guerre avec la même fermeté qu'il opposait aux charmes de l'amour. Lorsque l'armée traversait des terrains inondés, il marchait à pied à la tête des légions; il partageait leurs fatigues, il excitait leur ardeur. Toutes les fois qu'il s'agissait d'un travail nécessaire, il mettait avec zèle la main à l'ouvrage, et l'on voyait la pourpre impériale humide et salie, ainsi que le vêtement grossier du dernier des soldats. Les deux sièges lui donnèrent plusieurs occasions de signaler une valeur que les généraux prudents ne peuvent guère déployer, quand l'art militaire est parvenu à un certain degré de perfection. Il se tint devant la citadelle de Perisabor, sans songer aux dangers qu'il courait. Tandis qu'il encourageait son armée à forcer les portes de fer, il fut presque terrassé par les armes de trait et les grosses pierres qu'on dirigeait sur sa personne. Au siège de Maogamalcha, il examinait les fortifications extérieures de la place, lorsque deux Persans, se dévouant pour leur pays, tombèrent sur lui le cimeterre au poing; il se couvrit adroitement de son bouclier, qui reçut leurs coups; et d'un seul des siens, dirigé d'une main ferme et adroite, il renversa mort à ses pieds l'un de ses ennemis. L'estime d'un souverain qui possède les vertus auxquelles il donne des éloges, est la plus belle récompense du mérite d'un sujet; et l'autorité que tirait Julien de son mérite personnel, facilita le rétablissement de l'ancienne discipline. Il punit de mort, ou par la honte, les soldats de trois cohortes de cavalerie qui s'étaient déshonorés en perdant un de leurs étendards dans une escarmouche contre le Surenas, et il distribua des couronnes obsidionales3 aux soldats qui entrèrent les premiers dans la ville de Maogamalcha. Après le siège de Perisabor, il eut besoin de toute sa fermeté pour réprimer la cupidité de ses troupes, qui osaient se plaindre hautement de ce qu'on récompensait leurs services par un misérable don de cent pièces d'argent. L'empereur, indigné, répondit aux soldats avec la noblesse et la gravité des premiers Romains : Les richesses sont-elles l'objet de vos désirs ? Il a des richesses dans les mains des Perses, et pour prix de votre valeur et de votre discipline, on vous offre les dépouilles de leur fertile contrée. Croyez-moi, ajouta-t-il, la république romaine, qui jadis possédait d'immenses trésors, se trouve dans le besoin et la détresse, depuis que des ministres faibles et intéressés ont persuadé à nos princes de payer à prix d'or la tranquillité que nous laissent les Barbares. Les dépenses absorbent les revenus; les villes sont ruinées, et la population diminue dans les provinces. Pour moi, le seul héritage que j'aie reçu des princes mes aïeux, est une âme inaccessible à la crainte; et, bien convaincu que les qualités de l'esprit sont le seul avantage réel, je ne rougirai pas d'avouer une pauvreté honorable, qui, aux jours de l'antique vertu, faisait la gloire de Fabricius. Vous pouvez partager cette gloire et cette vertu, si vous écoutez la voix du ciel et celle de votre général; mais si vous ne mettez pas fin à vos témérités, si vous voulez renouveler le honteux et criminel exemple des anciennes séditions, continuez. - Je suis disposé à mourir debout, ainsi qu'il convient à un empereur qui s'est vu au premier rang parmi les hommes, et je dédaigne une vie précaire, qu'un accès de fièvre nous enlève en un moment. Si je me suis montré indigne de l'autorité, il y a parmi vous (et je le dis avec orgueil et avec plaisir), il y a parmi vous plusieurs chefs qui ont assez de talents et d'expérience pour conduire la guerre la plus difficile. Telle a été la douceur de mon règne, que je puis rentrer sans crainte dans l'obscurité d'une condition privée. Son modeste courage lui valut les applaudissements unanimes et l'obéissance empressée des Romains; ils déclarèrent tous qu'ils comptaient sur la victoire tant qu'ils suivraient les drapeaux de ce héros. Leur valeur était encore animée par certaines formules familières à Julien et ses serments les plus ordinaires : Puissé-je ainsi réduire les Persans sous le joug ! Puissé-je ainsi rétablir la force et la splendeur de la république ! L'amour de la gloire était sa passion dominante; mais ce ne fut qu'après avoir marché sur les ruines de Maogamalcha, qu'il se permit de dire : Nous avons maintenant fourni quelques matériaux au sophiste d'Antioche.

1. Les traits fameux qu'on cite de la continence de Cyrus, d'Alexandre et de Scipion, étaient des actes de justice : celle de Julien fut volontaire, et, dans son opinion, méritoire.

2. Salluste (ap. vet. Schol. Juven. satir. I, 104) observe que nihit corruptius moribus. Les matrones et les vierges de Babylone étaient mêlées sans pudeur avec les hommes dans des festins licencieux; à mesure qu'elles éprouvaient l'ivresse du vin et de l'amour, elles se délivraient successivement et presqu'en entier de la gène de leurs vêtements. Ad ultimum ima corporum velamenta projiciunt. Quinte-Curce, V, 1.

3. Obsidionalibus coronis donati. (Ammien, XXIV, 4.) Julien, ou son historien, était un mauvais antiquaire. Il fallait dire des couronnes murales. On donnait la couronne obsidionale au général qui avait délivré une ville assiégée. Aulu-Gelle, Nuits attiques, V, 6.

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Transfert de la flotte de l'Euphrate sur le Tigre

Son heureuse valeur, triomphant jusqu'ici de tous les obstacles, l'avait conduit jusqu'aux portes de Ctésiphon; mais la réduction, ou même le siège de la capitale de la Perse était encore éloigné; et ou ne peut juger le mérite de cette campagne sans connaître le pays qui servait de théâtre à ses hardies et savantes opérations1. Les voyageurs ont observé à vingt milles au Sud de Bagdad et sur la rive orientale du Tigre, les ruines du palais de Ctésiphon, ville grande et très peuplée à l'époque où vivait Julien. Le nom, la gloire de Séleucie, située aux environs, avaient disparu, et les restes de cette colonie grecque avaient repris, avec la langue et les moeurs de l'Assyrie, l'ancienne dénomination de Coche. Coche se trouvait sur la rive occidentale du Tigre; mais on la regardait comme le faubourg de Ctésiphon, et on peut croire qu'un pont de bateaux la réunissait à cette ville. C'était à la réunion de ces diverses parties que s'appliquait la dénomination d'al modain (des cités) dont les Orientaux se servaient pour désigner la résidence d'hiver des Sassanides : enfin Ctésiphon, capitale de la Perse, était défendue de tous côtés par les eaux du fleuve, par des murs élevés, et par des marais impénétrables. L'armée de Julien campait près des ruines de Séleucie; un fossé et un rempart la garantissaient des sorties de la nombreuse garnison de Coche. Cette contrée agréable et fertile offrait en abondance aux Romains de l'eau et du fourrage, et plusieurs forts qui auraient embarrassé les mouvements des troupes, cédèrent, après quelque résistance, à l'effort de leurs armes. La flotte passa de l'Euphrate dans un canal profond et navigable qui porte au Tigre les eaux de cette rivière un peu au-dessous de la capitale. Si les navires eussent suivi ce canal qui portait le nom de Nahar-Malcha2, et qui avait été construit par les rois du pays, Coche, située dans l'intervalle, aurait séparé la flotte et l'armée des Romains : si par un effort imprudent on eût voulu remonter le Tigre, et pénétrer à travers tant d'obstacles au milieu d'une capitale ennemie, la flotte romaine pouvait difficilement échapper à une destruction totale. La prudence de Julien prévit le danger, et il trouva le remède. Il avait soigneusement étudié les opérations de Trajan sur le même terrain; il se souvint que ce prince avait ouvert un nouveau canal, qui, laissant Coche à droite, versait les eaux du Nahar-Malcha dans le Tigre, un peu au-dessus de Ctésiphon. A l'aide de quelques paysans, il suivit les traces de cet ancien ouvrage, que le temps ou la prévoyance des ministres de Perse avait presque effacées. Ses infatigables soldats ouvrirent bientôt un large et profond canal aux eaux de l'Euphrate; on éleva une forte digue pour interrompre le courant du Nahar-Malcha : les flots se précipitèrent avec impétuosité dans leur nouveau lit; et les navires romains, arrivant en triomphe au milieu du Tigre, insultèrent aux vaines barrières que les habitants de Ctésiphon avaient voulu opposer à leur passage.

1. M. d'Anville (Mem. de l'Acad. des Inscript., t. XXVIII, p. 246-259) a déterminé la position de Babylone, de Séleucie, de Ctésiphon, de Bagdad, etc., et leurs distances respectives. Pietro della Valle est celui qui semble avoir examiné cette fameuse province avec le plus de soin. C'est un homme du monde et un homme instruit; mais il a une vanité et une prolixité insupportables.

1. Le canal royal (Nahar-Malcha) a pu être réparé, changé, partagé, etc., à différentes époques (Cellarius, Geograph. Antiquit., t. II, p. 453), et ces changements peuvent expliquer les contradictions qui paraissent se trouver dans les anciens auteurs. Au temps de Julien, il devait tomber dans l'Euphrate, au-dessous de Ctésiphon.

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Passage du Tigre

le Tigre
Le Tigre

Comme il était nécessaire de faire passer le Tigre à l'armée, il fallut se livrer à un autre travail, moins pénible, mais plus dangereux. Le lit du fleuve était large et profond, ses bords escarpés et difficiles, et les retranchements formés sur la rive opposée étaient garnis d'une nombreuse armée de cuirassiers difficiles à ébranler, d'habiles archers et de puissants éléphants, qui, selon l'extravagante hyperbole de Libanius, auraient foulé aux pieds une légion de Romains aussi facilement qu'un champ de blé1. Il n'y avait aucun moyen de construire un pont devant de tels ennemis; et l'intrépide Julien, qui saisit sur-le-champ le seul expédient praticable, cacha son dessein aux Barbares, à ses troupes, à ses généraux eux-mêmes, jusqu'à l'instant de l'exécution. On déchargea peu à peu quatre-vingts navires, sous prétexte d'examiner l'état des magasins, et un corps d'élite, qui paraissait destiné à une expédition secrète, eut ordre de prendre les armes au premier signal. L'empereur dissimulait son inquiétude sous l'apparence de la confiance et de la joie. Pour distraire et insulter les nations ennemies, il ordonna des jeux militaires sous les murs de Coche. Cette journée fut consacrée au plaisir; mais, dès que l'heure du repas du soir fut écoulée, il manda les généraux dans sa tente, et il leur déclara qu'il voulait passer le Tigre durant la nuit. Etonnés, ils gardèrent tous d'abord un respectueux silence; mais le vénérable Salluste profitant des droits de son âge et de son expérience, les autres chefs appuyèrent librement ses prudentes remontrances2. Julien se contenta de répondre que la conquête de la Perse et la sûreté des troupes dépendaient de cette tentative; que le nombre des ennemis, loin de diminuer, s'augmenterait par des renforts successifs; qu'un plus long délai ne diminuerait pas la largeur du fleuve et n'abaisserait pas la hauteur de ses bords. Sur-le-champ il fit donner le signal et fut obéi. Les plus impatiens des légionnaires sautèrent sur les cinq navires qui se trouvèrent près de la rive; et comme ils manièrent la rame, avec une extrême ardeur, on ne tarda pas à les perdre de vue dans l'obscurité de la nuit. On aperçut des flammes sur le rivage opposé; et l'empereur, qui comprit trop bien que les Perses avaient mis le feu à ses premiers navires, tira habilement de leur extrême danger un présage de la victoire. Nos camarades, s'écria-t-il, sont déjà maîtres du rivage ennemi : voyez, ils font le signal convenu; hâtons-nous d'égaler et d'aider leur courage. La force réunie et le mouvement rapide de cette grande flotte rompirent la violence du courant, et les Romains atteignirent la rive orientale assez tôt pour éteindre les flammes et sauver du péril leurs audacieux compagnons. Il fallait gravir une côte escarpée d'une assez grande hauteur; la pesanteur des armes du soldat, l'obscurité de la nuit, accroissaient les difficultés; une grêle de dards, de pierres et de matières enflammées incommodaient les assaillants, qui, après une pénible lutte, parvinrent enfin à gravir sur le bord, et arborèrent le drapeau de la victoire au haut du rempart. Julien avait conduit l'attaque à la tête de son infanterie légère3; et, dès qu'il se vit maître enfin d'une position où il pouvait combattre de niveau, il la mesura en un instant du coup d'oeil de l'habileté et de l'expérience. Selon les préceptes d'Homère4, il plaça au front et sur les derrières ses soldats les plus courageux, et toutes les trompettes sonnèrent la charge. Les Romains, après avoir poussé les cris de guerre, s'avancèrent en réglant leurs pas sur le mouvement animé d'une musique martiale : ils lancèrent leurs formidables javelines, et se précipitèrent l'épée à la main, afin d'attaquer les Barbares corps à corps, et de les priver ainsi de leurs armes de trait. On se battit durant plus de douze heures; à la fin, la retraite graduelle des Persans devint une fuite en désordre; dont les principaux chefs et le Surenas lui-même donnèrent le honteux exemple. Ils furent poussés jusqu'aux portes de Ctésiphon, et les vainqueurs seraient entrés dans la ville épouvantée, si Victor, l'un des généraux, dangereusement blessé d'une flèche, ne les avait pas conjurés d'abandonner une entreprise qui devait leur être fatale, si elle ne réussissait pas complètement. S'il faut en croire les Romains, ils ne perdirent que soixante-quinze hommes, et les Barbares laissèrent sur le champ de bataille deux mille cinq cents, ou, selon d'autres versions, six mille de leurs plus braves guerriers. Le butin fut tel qu'on pouvait l'espérer de la richesse et du luxe d'un camp d'Asiatiques : on y trouva une quantité considérable d'or et d'argent, de magnifiques armes, et des harnais brillants, des lits et des tables d'argent massif. L'empereur distribua, pour prix de la valeur, des couronnes civiques, murales et navales, que lui, et peut-être lui seul, estimait plus que les trésors de l'Asie. Il offrit un sacrifice solennel au dieu de la guerre; mais les entrailles des victimes annoncèrent de funestes présages, et des signes moins équivoques apprirent bientôt à Julien qu'il était arrivé au terme de sa prospérité.

1. Voyez Xénophon, Cyropédie, l. III, p. 189, edit. de Hutch. Artavasdes put fournir à Marc-Antoine seize mille cavaliers armés et disciplinés à la manière des Parthes. Plutarque, Vie de Marc-Antoine.

2. Libanius désigne comme l'auteur de ces remontrances celui des généraux qui avait le plus d'autorité. Je me suis permis de nommer Salluste. Ammien dit de tous les chefs : Quod acri metu territi duces concordi precatu fieri prohibera tentarent.

3. Hinc imperator..... dit Ammien, ipse cum levis armaturae auxiliis per prima postremaque discurrens, etc.; mais si l'on en croit Zozime, qui d'ailleurs lui est favorable, il ne passa la rivière que deux jours après la bataille.

4. Secundum Homericam dispositionem. Dans le quatrième livre de l'Iliade, on attribue la même disposition au sage Nestor; et les vers d'Homère étaient toujours présents à l'esprit de Julien.

juin 363

Situation et opiniâtreté de Julien

Le surlendemain de la bataille, les gardes domestiques, les Joviens, les Herculiens et le reste des troupes, qui formaient à peu près les deux tiers de l'armée, passèrent tranquillement le Tigre1. Tandis que les habitants de Ctésiphon examinaient du haut de leurs murs la dévastation des alentours de la ville, Julien jetait souvent des regards inquiets vers le Nord : après avoir pénétré en vainqueur jusqu'aux portes de la capitale, il comptait que Sébastien et Procope, ses lieutenants, déployant le même courage et la même activité, ne tarderaient pas à le joindre. Ses espérances furent trompées par la trahison du roi d'Arménie, qui permit et qui vraisemblablement ordonna la désertion des troupes qu'il avait données comme auxiliaires aux Romains, et par la mésintelligence des généraux qui ne purent s'accorder sur la formation ou l'exécution des plans. Lorsqu'il n'espéra plus de voir arriver ce renfort important, il consentit à assembler un conseil de guerre; et chacun ayant donné librement son avis, il approuva l'opinion de ceux de ses généraux à qui le siège de Ctésiphon paraissait une opération inutile et dangereuse. Il n'est pas aisé de concevoir par quel progrès dans l'art de fortifier les places, une ville assiégée et prise trois fois par les prédécesseurs de Julien, était devenue imprenable à une armée de soixante mille Romains que commandait un général expérimenté et brave, qui avait à sa suite une flotte et des vivres, des machines de siège et des munitions de guerre en abondance; mais, d'après ce qu'on sait du caractère de Julien, son amour pour la gloire et son mépris du danger nous sont de sûrs garants qu'il ne se laissa pas décourager par des obstacles faibles ou imaginaires2. A l'époque même où il craignit entreprendre le siège de Ctésiphon, il rejeta avec inflexibilité et avec mépris les ouvertures de paix les plus flatteuses. Sapor, longtemps accoutumé aux lentes démonstrations de Constance, et surpris de l'intrépide activité de son successeur, avait ordonné aux satrapes de toutes les provinces, jusqu'aux confins de l'Inde et de la Scythie, d'assembler les troupes et de venir sans délai au secours de leur monarque. Mais ils prolongèrent leurs préparatifs, ne hâtèrent pas leurs mouvements, et Sapor n'avait pas encore d'armée lorsqu'il apprit la triste nouvelle de la dévastation de l'Assyrie, de la ruine de ses palais, et du massacre de l'élite de ses troupes qui défendait le passage du Tigre. L'orgueil de la royauté fut abaissé jusqu'à la dernière humiliation; le despote prit ses repas assis sur la terre, et le désordre de sa chevelure annonça les peines et les inquiétudes de son esprit. Peut-être n'eût-il pas refusé de payer de la moitié de son royaume la sûreté du reste; peut-être se fût-il trouvé heureux de se déclarer, dans un traité de paix, l'allié fidèle et soumis du conquérant romain. Un ministre, distingué par son rang et la confiance de son maître, partit sous le prétexte d'une affaire particulière, vint en secret se jeter aux pieds de Hormisdas, et demanda, en suppliant, qu'on lui permît de voir l'empereur. Le prince sassanien, soit qu'il écoutât la voix de l'orgueil ou celle de l'humanité, soit qu'il fût entraîné par le sentiment de sa naissance ou par les devoirs de sa position, favorisa une mesure salutaire qui devait terminer les malheurs de la Perse, et assurer le triomphe de Rome : il fut étonné de l'inflexible fermeté d'un héros qui, malheureusement pour lui, se souvint qu'Alexandre avait toujours rejeté les propositions de Darius. Julien, sachant que l'espoir d'une paix sûre et honorable ralentirait l'ardeur de ses soldats, pressa Hormisdas de renvoyer sans bruit le ministre du roi de Perse, et de dérober aux troupes une si dangereuse tentation3.

1. Les navires et l'armée formaient trois divisions : la première seulement avait passé durant la nuit. (Ammien, XXIV, 6.) Le pas? d??f???a, à qui Zozime fait passer le fleuve le troisième jour, était peut-être composé des protecteurs, parmi lesquels servaient l'historien Ammien, et Jovien, qui devint ensuite empereur, de quelques écoles de domestiques, et des Joviens et des Herculiens, qui faisaient souvent le service des gardes.

2. Civitas inexpugnabilis, facinus audax et importunum. (Ammien, XXIV, 7.) Eutrope, qui l'accompagna dans cette guerre, élude la difficulté qui se présente ici; il se contente de dire : Assyriamque populatus, castra apud Ctesiphontem stativa aliquandiu habuit : remeansque victor, etc., X, 16. Zozime est artificieux ou ignorant, et Socrate inexact.

3. Libanius, Orat. parent., c. 130, p. 354 ; c. 139, p. 361; Socrate, l. III, c. 21. L'historien ecclésiastique dit qu'on refusa la paix, d'après l'avis de Maximus. Un pareil avis était indigne d'un philosophe; mais ce philosophe était aussi un magicien qui flattait les espérances et les passions de son maître.

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Julien brûle sa flotte

La gloire et l'intérêt de Julien ne lui permettaient pas de perdre son temps sous les murs invincibles de Ctésiphon; et, toutes les fois qu'il appela dans la plaine les Barbares qui défendaient la ville, ils répondirent sagement que, s'il voulait exercer sa valeur, il pouvait chercher l'armée du grand roi. Il sentit l'insulte que renfermaient ces paroles, et suivit le conseil qu'on lui donnait. Au lieu d'asservir sa marche aux rives de l'Euphrate et du Tigre, il résolut d'imiter la hardiesse d'Alexandre, et de pénétrer assez loin dans les provinces de l'intérieur, pour forcer son rival à lui disputer, peut-être dans les plaines d'Arèles, l'empire de l'Asie. Sa magnanimité fut applaudie et trahie par un noble Persan, qui, pour sauver son pays, eut la générosité de se soumettre à un rôle plein de danger, de dissimulation et de honte1. Ce Persan était arrivé au camp de Julien avec un cortège de fidèles soldats; il fit un conte spécieux, il raconta les injustices qu'il avait essuyées; il exagéra la cruauté de Sapor, le mécontentement du peuple et la faiblesse de la monarchie, et il offrit aux Romains de leur servir d'otage et de guide. La sagesse et l'expérience de Hormisdas exposèrent vainement tout ce qui devait donner des soupçons. Le crédule empereur, accueillant le traître, se laissa entraîner à une résolution précipitée que tout l'univers a regardée comme également propre à faire douter de sa prudence et à compromettre sa sûreté. Il détruisit en une heure toute cette flotte transportée à une distance de cinq cents milles, au prix de tant de fatigues, de trésors et de sang, et il ne réserva que douze ou au plus vingt-deux petites embarcations qui devaient suivre l'armée sur des voitures, et servir de pont lorsqu'il faudrait passer des rivières. On ne garda des vivres que pour vingt jours, et le reste des magasins et les onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, furent abandonnés aux flammes par l'ordre absolu de l'empereur. Saint Grégoire et saint Augustin insultent à la folie de l'apostat, qui exécuta lui-même un décret de la justice divine. Leur autorité, faible d'ailleurs sur une question de l'art militaire, se trouve appuyée du jugement plus calme d'un guerrier expérimenté qui vit brûler la flotte, et qui ne put désapprouver le murmure des troupes2. Toutefois, s'il fallait justifier cette résolution, on ne manquerait pas de raisons spécieuses et peut-être assez solides. L'Euphrate n'a jamais été navigable qu'à partir de Babylone, et le Tigre à partir d'Opis. Opis était peu éloignée du camp des Romains, et Julien aurait renoncé bientôt à la vaine entreprise de faire remonter une grande flotte contre le courant d'un fleuve rapide, embarrassé en plusieurs endroits de cataractes naturelles ou artificielles3. La force des voiles et des rames ne suffisait pas; il eût fallu remorquer les navires : ce pénible travail aurait épuisé vingt mille soldats; et, si les Romains eussent continué : leur marche sur les bords du fleuve, ils auraient pu seulement espérer de revenir en Europe, mais sans avoir rien fait de digne du génie ou de la fortune de leur chef. En supposant au contraire qu'il fût avantageux de pénétrer dans l'intérieur des Etats du roi de Perse, la destruction de la flotte et des magasins se trouvait le seul moyen d'enlever ce butin précieux aux troupes nombreuses et actives qui pouvaient sortir tout à coup des portes de Ctésiphon. Si les armes de Julien avaient été victorieuses, nous admirerions maintenant la prudence et le courage d'un héros qui, ôtant à ses soldats l'espoir de la retraite, ne leur laissait que l'alternative de vaincre ou de mourir4.

1. Le témoignage des deux abréviateurs (Sextus Rufus et Victor), les mots que laissent échapper Libanius (Orat. parent., c. 134, p. 557), et Ammien (XXIV, 7), semblent prouver l'artifice de ce nouveau Zopire. (Saint Grégoire de Nazianze, Orat. 4, p. 115, 116.) Une lacune qui se trouve dans le texte d'Ammien, interrompt ici bien mal à propos l'histoire authentique de Julien.

2. Voyez Ammien, XXIV, 7; Libanius, Orat. parent., c. 132, 133, p. 356, 357; Zozime, l. III, p. 183; Zonare, t. II, l. XIII, p. 26; saint Grégoire de Nazianze, Orat. 4, p. 116; saint Augustin, de Civit. Dei, l. IV, c. 29 ; l. V, c. 21. De tous ces écrivains Libanius est le seul qui essaie faiblement de justifier son héros, lequel, selon Ammien, prononça lui-même sa condamnation, puisqu'il essaya trop tard et en vain d'éteindre les flammes.

3. Tavernier (part. I, l. II, p. 226) et Thévenot (part. II, l. I, p. 193) parlent d'une digue qui produit une cascade ou cataracte artificielle. Les Perses et les Assyriens travaillaient à interrompre la navigation du fleuve. Strabon, l. XV, p. 1075; d'Anville, l'Euphrate et le Tigre, p. 98, 99.

4. On peut se souvenir de la hardiesse heureuse et applaudie d'Agathocle et de Cortès, qui brûlèrent leurs flottes sur la côte d'Afrique et sur celle du Mexique.

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Julien marche contre Sapor

Les Romains ne connaissaient presque pas ce train embarrassant d'artillerie et de fourgons qui retardent les opérations de nos armées modernes. Mais, dans tous les siècles, la subsistance de soixante mille hommes doit avoir été un des premiers soins d'un général prudent, et il ne peut tirer cette subsistance que de son pays ou de celui de l'ennemi. Quand Julien aurait pu maintenir sa communication avec le Tigre, quand il aurait pu garder les places de l'Assyrie dont il venait de faire la conquête, une province dévastée eût été hors d'état de lui fournir des secours bien considérables et bien réguliers à une époque de l'année où l'Euphrate inondait les terres1, et où des millions d'insectes obscurcissaient une atmosphère malsaine2. Le pays ennemi offrait un aspect bien plus séduisant; des villages et des villes remplissaient l'espace qui se trouve entre le Tigre et les montagnes de la Médie, et une culture perfectionnée y aidait presque partout à la fertilité naturelle de la terre. Julien avait lieu de croire qu'avec du fer et de l'or, ces deux grands moyens de persuasion, un vainqueur obtiendrait de la crainte ou de la cupidité des naturels, des vivres en abondance. Cette perspective s'évanouissait à l'approche de ses troupes. Dès qu'on les voyait paraître, les habitants abandonnaient les villages et se réfugiaient dans les villes fortifiées : ils chassaient leur bétail devant eux, mettaient le feu aux fourrages et aux champs de blés mûrs; et à la fin de l'incendie, qui interrompait la marche des soldats, l'empereur n'avait plus devant lui que le désolant aspect d'une terre déserte, fumante et dépouillée. Ce moyen désespéré, mais efficace, ne peut être employé que par l'enthousiasme d'un peuple qui met l'indépendance au-dessus des richesses, ou par la rigueur d'un gouvernement absolu qui s'occupe de la sûreté publique sans laisser à ses sujets la liberté du choix. Le zèle et l'obéissance des Persans secondèrent en cette occasion les ordres de Sapor, et bientôt Julien se vit réduit à la faible provision de vivres qu'il avait conservée, et qui diminuait chaque jour entre ses mains. L'effort d'une marche rapide et bien dirigée pouvait le conduire, avec ce qu'il en restait, aux portes des villes riches et peu guerrières d'Ecbatane et de Suse3. Mais comme il ne savait pas les chemins et qu'il fut trompé par ses guides, cette dernière ressource lui manqua. Ses troupes errèrent plusieurs jours dans le pays qui se trouve à l'Orient de Bagdad; le déserteur persan, après les avoir amenées dans le piège, échappa à leur fureur, et les soldats de sa suite, mis à la torture, avouèrent le secret de la conspiration. Les conquêtes imaginaires de l'Hyrcanie et de l'Inde, qui avaient si longtemps amusé l'esprit de Julien, faisaient alors son tourment. Sentant bien que la détresse générale était le résultat de son imprudence, il balança avec inquiétude, sans obtenir une réponse satisfaisante des dieux ou des hommes, les différentes chances de succès ou de salut qui pouvaient lui demeurer encore. Il adopta enfin le seul expédient praticable; il résolut de se diriger vers les bords du Tigre, espérant sauver son armée par une marche forcée vers les confins de la Corduène, province fertile qui reconnaissait la souveraineté de Rome. Lorsqu'on donna aux troupes découragées le signal de la retraite, il s'était écoulé que soixante-dix jours depuis qu'elles avaient passé le Chaboras (16 juin), bien convaincues qu'elles renverseraient le trône de la Perse4.

1. Les eaux du Tigre s'enflent au Sud, et celles de l'Euphrate au Nord des montagnes de l'Arménie. L'inondation du premier fleuve arrive au mois de mars, celle du second au mois de juillet. Une dissertation géographique de Forster, insérée dans l'expédition de Cyrus (ed. de Spelman, t. II, p. 26), explique très bien ces détails.

2. Ammien (XXIV, 8) décrit les incommodités de l'inondation, de la chaleur et des insectes, qu'il avait éprouvées. Malgré la misère et l'ignorance du cultivateur, les terres de l'Assyrie, opprimées par les Turcs, et ravagées par les Kurdes ou les Arabes, donnent encore une récolte de dix, quinze et vingt pour un. Voyages de Niebuhr, tome II, p. 279-285.

3. Isidore de Charax (Mansion Parthic., p. 5, 6, dans Hudson, Geograph. Min., tom. II) compte cent vingt-neuf schoeni de Séleucie à Ecbatane; et Thevenot (part. I, l. I, II, p. 209-245) donne cent vingt-huit heures de marche de Bagdad à la même ville. Le schoenus ne peut excéder une parasange ordinaire, ou trois milles romains.

4. Ammien (XXIV, 7, 8), Libanius (Orat. parent., c. 134, p. 357) et Zozime (l. III, p. 183), racontent en détail, mais sans netteté, la retraite de Julien depuis les murs de Ctésiphon. Les deux derniers paraissent ignorer que leur conquérant se retirait; et Libanius a l'absurdité de le supposer sur les bords du Tigre, lorsqu'il est environné par l'armée persane.

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Retraite de l'armée romaine

Tant que l'armée parut continuer à s'avancer dans le pays, sa marche fut harcelée par différents corps de cavalerie persane, qui, se montrant quelquefois en bandes détachées, et d'autres fois en troupes réunies, escarmouchèrent contre l'avant-garde; mais des forces plus considérables soutenaient ces détachements, et du moment où les colonnes tournèrent vers le Tigre, on vit un nuage de poussière s'élever sur la plaine. Les Romains, qui ne songeaient plus qu'à se retirer à la hâte et sans accident, tâchèrent d'attribuer cette inquiétante apparition à l'approche de quelques troupes d'onagres, ou d'une tribu d'Arabes amis. Ils s'arrêtèrent, dressèrent leurs tentes, fortifièrent leur camp, passèrent la nuit dans de continuelles alarmes, et découvrirent, à la pointe du jour, qu'une armée de Persans les environnait. Cette armée, qui n'était encore que l'avant-garde des Barbares, fut bientôt suivie d'un immense corps de cuirassiers, d'archers et d'éléphants, que commandait Meranes, général d'une grande réputation. Il était accompagné de deux fils du roi et des principaux satrapes : la renommée et la crainte exagérèrent la force du reste des troupes, qui s'avançaient lentement sous la conduite de Sapor. Les Romains s'étant remis en marche, leur longue ligne, obligée de se plier ou de se diviser, selon que l'exigeait le terrain, offrit souvent des occasions heureuses à leur vigilant ennemi. Les Perses attaquèrent avec fureur à diverses reprises; les Romains les repoussèrent toujours avec fermeté; et, au combat de Maronga, qui mérite presque le nom d'une bataille, Sapor perdit un grand nombre de satrapes, et, ce qui avait peut-être à ses yeux le même prix, un grand nombre d'éléphants. Julien, pour obtenir ces succès, perdait à peu près autant de monde que l'ennemi; plusieurs officiers de distinction furent tués ou blessés; et l'empereur, qui, dans tous les périls, inspirait et guidait la valeur de ses troupes, fut obligé d'exposer sa personne et de déployer tous ses talents. Le poids des armes offensives et défensives des Romains, qui faisaient leur force et leur sûreté, ne leur permettait pas de poursuivre longtemps l'ennemi après l'action; et les cavaliers de l'Orient, habitués à lancer au galop, et dans toutes les directions possibles, leurs javelines et leurs traits, ne se montraient jamais plus formidables qu'au moment d'une fuite rapide et désordonnée. Pour les Romains, d'ailleurs, de toutes les pertes, la plus irréparable était celle du temps. Les braves vétérans, accoutumés au climat froid de la Gaule et de la Germanie, étaient accablés par la chaleur brûlante de l'été d'Assyrie; des marches et ces combats perpétuels épuisaient leur vigueur, et les précautions qu'exigeait une retraite dangereuse devant un ennemi actif, ralentissaient leur marche. Chaque jour, chaque heure augmentait la valeur et le prix des vivres dans le camp1. Julien, qui se contentait d'une nourriture qu'aurait dédaignée un soldat affamé, distribuait à ses troupes les provisions destinées à sa maison, et tout ce qu'il pouvait épargner sur les gens de bagage des tribuns et des généraux mais ce faible secours faisait mieux sentir la détresse générale; et les Romains, dans leurs sombres appréhensions, commençaient à se persuader qu'avant d'arriver aux frontières de l'empire, ils périraient tous par la famine ou par le glaive des Barbares.

1. Lors de la retraite de Marc-Antoine, un chaenix de blé se vendait cinquante drachmes, ou, en d'autres mots, une livre de farine coûtait douze ou quatorze schellings; le pain d'orge s'échangeait contre son poids en argent. Il est impossible de lire les détails intéressants que donne Plutarque, sans remarquer que les mêmes ennemis et la même détresse poursuivirent Marc-Antoine et Julien.

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Julien reçoit une blessure mortelle

A cette époque où Julien luttait contre les insurmontables difficultés de sa situation, il donnait encore à l'étude et à la contemplation les heures silencieuses de la nuit. Lorsqu'il fermait les yeux pour se livrer quelques moments à un sommeil interrompu, des angoisses pénibles agitaient ses esprits; et il ne faut pas s'étonner que dans ces moments de trouble il ait pu voir le génie de l'empire couvrant d'un voile funèbre sa tête et sa corne d'abondance, et s'éloignant lentement des tentes impériales. Le monarque quitta précipitamment sa couche, et, étant sorti de sa tente pour calmer ses esprits par la fraîcheur de l'air de la nuit, il aperçut un météore de feu qui traversa le ciel, et s'évanouit au même instant. Il croyait fermement avoir aperçu la figure menaçante du dieu de la guerre1. Les aruspices toscans qu'il rassembla2 prononcèrent d'une voix unanime qu'il ne devait pas livrer de combat; mais la raison et la nécessité l'emportèrent sur la superstition, et à la pointe du jour les trompettes sonnèrent la charge. L'armée s'avança à travers un pays coupé de collines dont les Persans s'étaient rendus maîtres. Julien conduisait l'avant-garde avec l'habileté et l'attention d'un général consommé : on vint l'avertir que l'ennemi tombait sur son arrière-garde. La chaleur l'ayant déterminé à quitter sa cuirasse, il arracha un bouclier des mains de l'un de ses soldats, et courut, à la tête d'un renfort considérable, pour soutenir ses derrières. La tête de l'armée, bientôt attaquée, le rappela à sa défense, et au moment où il traversait au galop les intervalles des colonnes, le centre de la gauche fut assailli et presque écrasé par l'impétuosité de la cavalerie et des éléphants. Une évolution de l'infanterie légère, qui fit tomber adroitement ses traits sur le dos des cavaliers et sur les jambes des éléphants, ne tarda pas à mettre en déroute cette masse effrayante de guerriers et d'animaux. Les Barbares prirent la fuite; et Julien, qui se montrait toujours à l'endroit le plus dangereux, excitait ses troupes de la voix et du geste à la poursuite des Persans. Ses gardes tremblants, dispersés ou, pressés par la foule tumultueuse des amis et des ennemis, avertirent leur intrépide souverain qu'il n'avait pas d'armure, et le conjurèrent de se soustraire au péril qui le menaçait. A l'instant même, les escadrons en déroute firent pleuvoir une grêle de dards et de traits; et une javeline, après avoir rasé le bras de l'empereur, lui perça les côtes et se logea dans la partie inférieure du foie. Julien essaya d'arracher de ses flancs le trait mortel; mais le tranchant de l'acier lui coupa les doigts, et il tomba de cheval sans connaissance. Ses gardes volèrent à son secours, et, relevé avec précaution, il fut porté, du milieu de l'action dans une tente voisine. Cette affreuse nouvelle se répandit, de rang en rang; la douleur des Romains leur donna une valeur invincible et leur inspira le désir de la vengeance. Les deux armées se battirent avec fureur jusqu'à ce qu'elles fussent séparées par la profonde obscurité de la nuit. Les Persans tirèrent quelque gloire de l'avantage qu'ils obtinrent contre l'aile gauche, où Anatolius, maître des offices, fut tué, et où le préfet Salluste manqua de périr. Mais l'issue de la journée fut contraire aux Barbares; ils abandonnèrent le champ de bataille; ils y laissèrent Meranes et Nohordates, leurs deux généraux, cinquante nobles ou satrapes, et une multitude de leurs plus braves soldats; et si Julien eût survécu, ce succès des Romains aurait pu avoir les suites d'une victoire décisive.

1. Ammien, XXV, 2. Julien avait juré, dans un moment de colère, nunquam se Marti sacra facturum. Ces bizarres querelles étaient assez communes entre les dieux et leurs insolents adorateurs. Le sage Auguste lui-même, ayant vu sa flotte faire naufrage deux fois, ôta à Neptune les honneurs du culte public. Voyez les réflexions philosophiques de Hume sur ce sujet, Essays, vol. II, p. 418.

2. Ils conservaient le monopole de la science vaine, mais lucrative, qu'on avait inventée en Etrurie; ils faisaient profession de tirer leurs connaissances, les signes et les présages, des anciens livres de Tarquitius, l'un des sages de l'Etrurie.

26 juin 363

Mort de Julien

Les premiers mots que prononça Julien lorsqu'il fut revenu de l'évanouissement occasionné par la perte de son sang annoncèrent sa valeur. Il demanda son cheval et ses armes, et il voulait se jeter de nouveau au milieu des combattants. Ce pénible effort acheva de l'épuiser, et les chirurgiens qui examinèrent sa blessure, découvrirent les symptômes d'une mort très prochaine. Il employa ses derniers moments avec la tranquillité d'un héros et d'un sage. Les philosophes qui l'avaient suivi dans cette fatale expédition comparèrent sa tente à la prison de Socrate et ceux que le devoir, l'attachement ou la curiosité avaient rassemblés au tour de sa couche, écoutèrent avec une douleur respectueuse ces dernières paroles de leur empereur mourant1 : Mes amis et mes camarades, leur dit-il, la nature me redemande ce qu'elle m'a prêté; je le lui rends avec la joie d'un débiteur qui s'acquitte, et non point avec la douleur ni les remords que la plupart des hommes croient inséparables de l'état où je suis. La philosophie m'a convaincu que l'âme n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle est affranchie des liens du corps, et qu'on doit plutôt se réjouir que s'affliger lorsque la plus noble partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade et qui l'avilit. Je fais aussi réflexion que les dieux ont souvent envoyé la mort aux gens de bien comme la plus grande récompense dont ils pussent couronner leur vertu2. Je la reçois à titre de grâce; ils veulent m'épargner des difficultés qui m'auraient fait succomber, sans doute, ou commettre quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords, parce que j'ai vécu sans crime, soit dans les temps de ma disgrâce, lorsqu'on m'éloignait de la cour et qu'on me confinait dans des retraites obscures et écartées, soit depuis que j'ai été élevé au pouvoir suprême. J'ai regardé le pouvoir dont j'étais revêtu comme une émanation de la puissance divine : je crois l'avoir conservée pure et sans tâche, en gouvernant avec douceur les peuples confiés à mes soins, et ne déclarant ni ne soutenant la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas réussi, c'est que le succès ne dépend, en dernier ressort, que du bon plaisir des dieux. Persuadé que le bonheur des sujets est la fin unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des moeurs et des Etats. J'ai toujours eu des vues pacifiques, vous le savez; mais dès que la patrie m'a fait entendre sa voix et m'a commandé de courir aux dangers, j'ai obéi avec la soumission d'un fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai considéré le péril d'un oeil fixe, je l'ai affronté avec plaisir. Je ne vous dissimulerai point qu'on m'avait prédit, il y a longtemps, que je mourrais d'une mort violente. Ainsi je remercie le dieu éternel de n'avoir pas permis que je périsse ni par une conspiration, ni par les douleurs d'une longue maladie, ni par la cruauté d'un tyran. J'adore sa bonté sur moi de ce qu'il m'enlève du monde par un glorieux trépas, au milieu d'une course glorieuse; puisqu'à juger sainement des choses, c'est une lâcheté égale de souhaiter la mort lorsqu'il serait à propos de vivre, et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir. Mes forces m'abandonnent; je ne puis plus vous parler. - Quant à l'élection d'un empereur, je n'ai garde de prévenir votre choix; le mien pourrait mal tomber, et perdrait peut-être, si on ne le suivait pas, celui que j'aurais désigné. Mais, en bon citoyen, je souhaite d'être remplacé par un digne successeur. Après ce discours prononcé d'une voix douce et ferme, il disposa, dans un testament militaire, de sa fortune particulière. Ayant ensuite demandé pourquoi il ne voyait pas Anatolius, Salluste répondit qu'il était tombé sous les coups des Persans; et l'empereur, par une inconséquence qui avait quelque chose d'aimable, regretta la perte de son ami. Il désapprouva en même temps la douleur immodérée des spectateurs, et les conjura de ne pas avilir par des larmes de faiblesse la mort d'un prince qui, en peu de moments, se trouverait uni au ciel et aux étoiles3. Chacun se taisait, et Julien entama, avec les philosophes Priscus et Maxime, une conversation de métaphysique sur la nature de l'âme. Ces efforts de corps et d'esprit abrégèrent probablement sa vie de quelques fleures. Sa blessure se rouvrit et donna du sang en abondance; le gonflement des veines embarrassa la respiration; il demanda de l'eau froide, et dès qu'il eut cessé de boire, il expira sans douleur vers le mi-lieu de la nuit. Ainsi mourut cet homme extraordinaire, à l'âge de trente-deux ans, après avoir régné vingt mois depuis la mort de Constance son collègue. Il déploya dans ses derniers instants, peut-être avec un peu d'ostentation, l'amour de la vertu et de la gloire qui avaient été ses passions dominantes.

1. Le caractère et la position de Julien font soupçonner qu'il avait composé d'avance le discours travaillé qu'Ammien entendit, et qu'il a transcrit dans son ouvrage. La traduction de l'abbé de La Bletterie est fidèle et élégante (*). (*) C'est celle que nous donnons ici.

2. Hérodote (l. I, c. 31) a exposé cette doctrine dans un conte agréable. Mais Jupiter, qui (au seizième livre de l'Iliade) déplore avec des larmes de sang la mort de Sarpédon son fils, avait une idée très imparfaite du bonheur et de la gloire qu'on trouve au-delà du tombeau.

3. Cette union de l'âme humaine avec la substance éthérée et divine de l'univers est l'ancienne doctrine de Pythagore et de Platon; mais elle paraît exclure toute immortalité personnelle et sentie. Voyez les observations savantes et judicieuses de Warburton sur ce point (Div. Leg., vol. II, p. 199-216).

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