Jovien  

27 juin 363 - 17 février 364

27 juin 363

Jovien empereur

Jovien
Jovien

En négligeant d'assurer, par le choix prudent et judicieux d'un collègue et d'un successeur, l'exécution future de ses projets, Julien fut en quelque sorte la cause du triomphe du christianisme et des calamités de l'empire; mais il se trouvait le dernier de la famille royale de Constance Chlore; et s'il forma jamais sérieusement le dessein de revêtir de la pourpre le plus digne d'entre les Romains, la difficulté du choix, la jalousie du pouvoir, la crainte de l'ingratitude, et la présomption qu'inspirent la santé, la jeunesse et la fortune, éloignèrent l'effet de cette résolution. Sa mort inattendue laissa l'empire sans maître et sans héritier, dans un embarras et dans un danger où il ne s'était pas trouvé depuis l'élection de Dioclétien, c'est-à-dire, depuis quatre-vingts ans. Sous un gouvernement qui avait presque oublié les distinctions de la noblesse, on faisait peu de cas de la supériorité de la naissance; les prétentions que donnaient les emplois étaient précaires et accidentelles; et ceux qui sollicitaient le trône vacant, ne pouvaient compter que sur leur mérite personnel ou sur la faveur populaire. Mais la situation des troupes romaines qui manquaient de vivres, et qu'une armée de Barbares environnait de tous côtés, abrégea les moments donnés à la douleur et à la délibération. Au milieu de cette inquiétude et de cette détresse, on embauma honorablement le corps de Julien, ainsi qu'il l'avait ordonné, et à la jointe du jour les généraux convoquèrent un conseil militaire, où furent appelés les chefs des légions et les officiers de cavalerie et d'infanterie. Les trois ou quatre dernières heures de la nuit avaient suffi pour former quelques cabales; et lorsqu'on proposa l'élection d'un empereur, l'esprit de faction se montra dans l'assemblée. Victor et Arinthaeus réunirent ceux des guerriers qu'on avait vus à la cour de Constance; les amis de Julien s'attachèrent à Dagalaiphus et Nevitta, deux chefs gaulois; et on avait lieu de craindre les suites les plus funestes de la mésintelligence de deux partis si opposés par leurs caractères et leurs intérêts, par leurs maximes de gouvernement, et peut-être par leurs principes de religion. Les vertus éminentes de Salluste pouvaient seules écarter la discorde et réunir les suffrages; et ce respectable préfet eût été sur-le-champ déclaré successeur de Julien, s'il n'eût avec sincérité représenté, d'un ton aussi ferme que modeste, que son âge et ses infirmités ne lui laissaient plus la force de soutenir le poids du diadème. Les généraux, surpris et embarrassés de son refus, parurent disposés à suivre l'avis salutaire d'un officier inférieur, qui leur conseilla de faire ce qu'ils eussent fait dans l'absence de l'empereur, de mettre en oeuvre tous les moyens pour tirer l'armée de la situation effrayante où elle se trouvait, et s'ils avaient le bonheur de gagner les confins de la Mésopotamie, de procéder alors, avec maturité et de bonne intelligence, à l'élection d'un souverain légitime. Pendant qu'ils délibéraient, un petit nombre de voix saluèrent des noms d'empereur et d'Auguste, Jovien, qui n'était que le premier des domestiques1. Cette acclamation tumultueuse fut répétée au même instant par les gardes qui environnaient la tente, et en peu de minutes elle se répandit jusqu'aux extrémités du camp. Jovien, étonné de sa fortune et revêtu à la hâte du costume impérial, reçut le serment de fidélité de ces généraux, dont il sollicitait l'instant d'auparavant la faveur et la protection. La meilleure recommandation de Jovien était le mérite de son père, le comte Varronien, qui jouissait, dans une glorieuse retraite, du fruit de ses longs services. Son fils, dans l'obscure indépendance d'une condition privée, s'était livré à son goût pour le vin et pour les femmes; il s'était cependant montré avec courage comme chrétien2 et comme soldat. Quoiqu'il ne possédât aucune de ces qualités brillantes, qui excitent l'admiration et l'envie des hommes, sa figure agréable, la gaîté de son humeur, et la vivacité de son esprit, lui avaient acquis l'attachement de ses camarades; et les généraux des deux partis consentirent d'autant plus volontiers à une élection approuvée de l'armée, qu'elle n'était pas la suite des artifices du parti opposé à celui qu'ils soutenaient. L'orgueil de ce succès inattendu fut tempéré par la juste crainte qu'éprouva le nouvel empereur, de voir le même jour terminer sa vie et son règne. On obéit sans délai à la voix pressante de la nécessité, et les premiers ordres qu'il donna peu d'heures après la mort de son prédécesseur furent de continuer une marche qui seule pouvait sauver les Romains.

1. Le primus ou primicerius jouissait des mêmes dignités que les sénateurs, et quoiqu'il ne fût que tribun, il avait le rang des ducs militaires. (Cod. Theod., l. VI, tit. 24.), Au reste, ces privilèges sont peut-être postérieurs au règne de Jovien.

2. Les historiens ecclésiastiques, Socrate (l. III, c. 22), Sozomène (l. VI, 3) et Théodoret (l. IV, c. 1), attribuent à Jovien le mérite d'un confesseur sous le règne précédent; et leur piété va jusqu'à supposer qu'il n'accepta la pourpre que lorsque l'armée se fut écriée, d'une voix unanime, qu'elle était chrétienne. Ammien, qui continue tranquillement sa narration, renverse tout le récit de la légende par ces seuls mots : Hostiis pro Joviano extisque inspectis, pronunciatum est, etc., XXV, 6.



27 juin-1er juillet 363

Danger de la retraite

L'heureuse nouvelle de la mort de Julien, qu'un déserteur porta au camp de Sapor, donna au monarque découragé la confiance subite de la victoire. Il détacha sur-le-champ la cavalerie royale, peut-être les dix mille immortels, à la poursuite des Romains, et avec le reste de ses forces il tomba sur leur arrière-garde. Cette arrière-garde fût mise en désordre; les éléphants enfoncèrent et foulèrent aux pieds ces légions si célèbres qui tenaient leurs noms de Dioclétien et de son belliqueux collègue, et trois tribuns perdirent la vie en voulant arrêter la fuite de leurs soldats. La bravoure opiniâtre des Romains rétablit enfin le combat. Les Persans furent repoussés; ils perdirent un grand nombre de guerriers et d'éléphants; et l'armée, après avoir marché ou combattu depuis le matin jusqu'au soir d'un long jour de l'été, arriva le soir à Sumara, sur les bords du Tigre, environ cent milles au-dessus de Ctésiphon1. Le lendemain, les Barbares, au lieu de harasser la marche de Jovien, attaquèrent son camp, qui se trouvait placé dans une vallée profonde : Du haut des collines, les archers persans insultèrent et chargèrent les légionnaires fatigués; et un corps de cavalerie qui, avec un courage forcené, s'était précipité jusque dans le prétoire, fut taillé en pièces près de la tente de l'empereur, après un combat dont l'issue avait été d'abord incertaine. Les hautes digues du fleuve protégèrent la nuit suivante le camp de Carche; et quatre jours après la mort de Julien, l'armée romaine, quoique harcelée sans cesse par les Arabes, établit ses tentes près de la ville de Dura2. Elle avait toujours le Tigre à sa gauche; elle se voyait à peu près à la fin de ses espérances et de ses vivres; et les soldats, qui s'étaient persuadé qu'ils avaient peu de chemin à faire pour arriver aux frontières de l'empire, supplièrent, dans leur impatience, le nouveau souverain de hasarder le passage du fleuve. Jovien, aidé des plus sages officiers, essaya de combattre leur téméraire projet, en leur représentant que, s'ils avaient assez d'adresse et de vigueur pour dompter le torrent d'un fleuve rapide et profond, ils ne feraient que se livrer nus et sans défense aux Barbares qui occupaient le rivage opposé. Cédant enfin à leurs importunes clameurs, il permit à cinq cents Gaulois et Germains, accoutumés depuis leur enfance aux eaux du Rhin et du Danube, de tenter cette entreprise, dont le résultat devait servir d'encouragement ou d'avertissement au reste de l'armée. Ils traversèrent le Tigre à la nage dans le silence de la nuit; ils surprirent un poste de l'ennemi, mal gardé, et au point du jour ils arborèrent le signal, preuve de leur courage et de leur succès. Cette épreuve disposa l'empereur à écouter ses ingénieurs, qui promirent de construire, avec des peaux de moutons, de boeufs et de chèvres, cousues et remplies de vent, un pont flottant, qu'ils couvriraient de terre et de fascines3. On employa vainement à ce travail deux jours bien importants dans la situation de l'armée; et les légions, qui déjà manquaient de vivres, jetèrent un regard de désespoir sur le fleuve et sur des Barbares, dont le nombre et l'acharnement augmentaient en proportion de la détresse de l'armée impériale4.

1. On ignore aujourd'hui le nom des villages de l'intérieur du pays, et on ne peut dire à quel endroit fut tué Julien; mais M. d'Anville a déterminé la position de Sumara, de Carche et de Dura, situées sur les bords du Tigre. (Voyez sa Géographie ancienne, t. II, p. 248, et l'Euphrate et le Tigre, p. 95, 97.) Au neuvième siècle, Sumère ou Sumara devint, avec un léger changement de nom, la résidence des califes de la maison d'Abbas.

2. Dura était une ville fortifiée à l'époque des guerres d'Antiochus contre les rebelles de la Médie et de la Perse. (Polybe, V, c. 48, 52, p. 548-552, ed. de Casaubon, in-8°.)

3. On proposa le même expédient lors de la retraite des dix mille; mais leur chef eut la sagesse de le rejeter. (Xenophon, Retraite des dix mille, l. III, p. 255, 256, 257.) Il paraît, d'après les voyageurs modernes, que des radeaux flottants sur des vessies, font le commerce et la navigation du Tigre.

4. Ammien (XXV, 6), Libanius (Orat. parent., c. 146, p. 364) et Zozime (l. II, p. 189, 190, 191) racontent les premières opérations militaires du règne de Jovien. Quoiqu'on doive se défier de la bonne foi de Libanius, le témoignage d'Eutrope, témoin oculaire, uno a Persis atque altero praelio victus (X, 17), nous dispose à croire qu'Ammien s'est montré trop jaloux de l'honneur des armes romaines.

3 juillet

Traité de paix

Dans cette affreuse situation, des bruits de paix ranimèrent l'espoir des Romains. Quelques moments avaient fait évanouir la présomption de Sapor; il remarquait avec douleur qu'une suite de combats lui avait enlevé ceux de ses nobles qui se distinguaient le plus par leur fidélité et leur valeur, ses plus braves soldats, et la plus grande partie de ses éléphants. Ce monarque expérimenté craignit de provoquer le désespoir de l'ennemi, les vicissitudes de la fortune, et les forces encore entières de l'empire romain, qui ne tarderaient peut-être pas à secourir ou à venger le successeur de Julien. Le Surenas lui-même, accompagné d'un autre satrape, arriva au camp de l'empereur, et déclara que la clémence de son maître voulait bien annoncer à quelles conditions il consentait à épargner et à renvoyer l'empereur avec les restes de son armée captive. La fermeté des Romains se laissa séduire par l'espérance du salut. L'avis du conseil et les cris des soldats obligèrent Jovien à recevoir la paix qui lui était offerte, et le préfet Salluste fut envoyé sur-le-champ, avec le général Arinthaeus, pour savoir les intentions du grand roi. Le rusé Persan renvoya, sous différents prétextes, la conclusion du traité; il éleva des difficultés, demanda des éclaircissements, suggéra des moyens, revint sur ce qu'il avait promis, forma de nouvelles prétentions, et employa en négociations quatre jours, pendant lesquels les Romains achevèrent de consommer le peu de vivres qui restait dans leur camp. Si Jovien avait été capable d'exécuter un projet hardi et prudent, il aurait sans relâche continué sa marche; la négociation du traité aurait suspendu les attaques des Persans, et avant la fin du quatrième jour, il serait arrivé sain et sauf dans la fertile province de Corduène, qui n'était éloignée que de cent milles1. Ce prince irrésolu, au lieu de rompre les lacs dont cherchait à l'envelopper l'ennemi, attendit son sort avec résignation, et accepta les humiliantes conditions d'une paix qu'il n'était plus en son pouvoir de refuser. Les cinq provinces au-delà du Tigre, cédées aux Romains par le grand-père de Sapor, furent rendues au monarque persan; il acquit, par un seul article du traité, l'importante ville de Nisibis, qui, durant trois sièges consécutifs, avait bravé l'effort de ses armes; Singara, et le château des Maures, l'une des plus fortes places de la Mésopotamie, furent également détachées de l'empire en sa faveur. La permission qu'il accorda aux habitants de se retirer avec leurs effets fut regardée comme une grâce, mais il exigea que les Romains abandonnassent à jamais le roi et le royaume d'Arménie. Les deux nations ennemies signèrent une paix, ou plutôt une trêve de trente années. Le traité fut accompagné de serments solennels et de cérémonies religieuses; et de part et d'autre on livra des otages d'un rang distingué2.

1. Il y a de la présomption à combattre Ammien, qui entendait l'art de la guerre, et qui était de l'expédition. Mais il est difficile de concevoir comment les montagnes de Corduène pouvaient s'étendre sur la plaine d'Assyrie jusqu'au confluent du Tigre et du grand Zab, ou comment une armée de soixante mille hommes pouvait faire cent milles en quatre jours.

2. On trouve les détails du traité de Dura dans Ammien (XXV, 7) qui en parle avec douleur et avec indignation; dans Libanius (Orat. parent., c. 142, p. 364); dans Zozime (l. Dura était une ville fortifiée à l'époque des guerres d'Antiochus contre les rebelles de la Médie et de la Perse. (Polybe, V, c. 48, 52, p. 548-552, ed. de Casaubon, in-8°.)III, p. 190, 191); dans saint Grégoire de Nazianze (Orat. 4, p. 117, 118), qui attribue les fautes à Julien, et la délivrance à son successeur; dans Eutrope (X, 17). Ce dernier écrivain, l'un des guerriers de l'armée, dit, en parlant de cette paix : necessariam quidem, sed ignobilem.

363

Humiliation de Jovien

Le sophiste d'Antioche, indigné de voir le sceptre de son héros dans la faible main d'un prince disciple du christianisme, semble admirer la modération de Sapor qui se contenta d'une si petite portion de l'empire romain. S'il eût porté ses prétentions jusqu'à l'Euphrate, sûrement, dit Libanius, il n'eût pas essuyé de refus; s'il eût exigé que l'Oronte, le Cydnus, le Sangarius, ou même le Bosphore de Thrace, servissent de bornes au royaume de Perse, la cour de Jovien n'aurait pas manqué de flatteurs qui se seraient empressés de convaincre le timide empereur que le reste de ses provinces suffisait encore à lui fournir abondamment toutes les jouissances du luxe et de la domination. Sans adopter en entier cette supposition dictée par l'humeur, il faut avouer que l'ambition particulière de Jovien donna de grandes facilités au roi de Perse pour la conclusion d'un traité si ignominieux à l'empire. Un obscur domestique, élevé au trône par la fortune plutôt que par son mérite, désirait vivement sortir des mains du roi de Perse, afin de prévenir les desseins de Procope, général de l'armée de Mésopotamie, et de soumettre à son autorité, jusque-là peu certaine, les légions et les provinces qui ignoraient encore le choix précipité fait au-delà du Tigre, et par une armée en tumulte. C'est aux environs du même fleuve, et à peu de distance du funeste camp de Dura1, que les dix mille Grecs, éloignés de plus de douze cents pailles de leur patrie, furent abandonnés, sans généraux, sans guides et sans munitions, au ressentiment d'un monarque victorieux. La différence de conduite et de succès, de la part de l'armée romaine et de la petite armée des Grecs, est une suite du caractère plutôt que de la position. Au lieu de se soumettre tranquillement aux délibérations secrètes et aux vues particulières d'un individu, le conseil des Grecs fut inspiré par l'enthousiasme généreux d'une assemblée populaire, où l'amour de la gloire, l'orgueil de la liberté et le mépris de la mort, remplissent l'âme de chaque citoyen. Convaincus de la supériorité que leur donnait sur les Barbares la nature de leurs armes autant que leur discipline, ils se fussent indignés de l'idée seule de se soumettre, et refusèrent de capituler : à force de patience, de courage et de talent, ils surmontèrent tous les obstacles, et la mémorable retraite des dix mille insulta, en la dévoilant, à la faiblesse de la monarchie des Perses.

1. Les généraux grecs furent tués sur les bords du Zabate (Anabasis, liv. II, p. 156; liv. III, p. 226) ou grand Zab, rivière d'Assyrie, qui a quatre cents pieds de largeur, et qui tombe dans le Tigre à quatorze heures de marche au-dessous de Mosul. Les Grecs donnèrent au grand et au petit Zab.

363

Nisibis

Jovien
ruines de Nisibis

Pour prix de ses honteuses concessions, Jovien aurait pu demander comme un des articles du traité, que son camp affamé fût abondamment fourni de vivres1, et qu'on lui permît de passer le Tigre sur le pont qu'avaient construit les Perses; mais, supposé qu'il ait osé solliciter de si justes conditions, elles lui furent absolument refusées par l'orgueilleux despote de l'Orient, dont la clémence se bornait à pardonner aux étrangers qui étaient venus envahir ses Etats. Durant la marche des Romains, les Sarrasins interceptèrent quelquefois les traîneurs; mais les généraux et les troupes de Sapor respectèrent la trêve, et on permit à l'empereur de chercher l'endroit le plus commode pour le passage du fleuve. On se servit des petits navires qu'on avait sauvés lors de l'incendie de la flotte : ils transportèrent d'abord le prince et ses favoris, et après eux, en différents voyages, la plus grande partie de l'armée. Mais l'inquiétude qu'éprouvait chacun pour sa sûreté personnelle, et l'impatience des soldats, qui craignaient de se voir abandonnés sur une rive ennemie, ne leur permettant pas toujours d'attendre le retour tardif des navires, ils se jetèrent sur de légères claies ou sur des peaux enflées de vent, et, traînant leurs chevaux après eux, essayèrent, avec plus ou moins de succès, de traverser ainsi la rivière. Plusieurs furent engloutis par les vagues; d'autres, qu'entraînait le courant, offrirent une proie facile à la cupidité ou à la cruauté des farouches Arabes; et la perte de l'armée, lors du passage du Tigre, ne fut pas inférieure à celle d'un jour de bataille. Dès que les Romains eurent débarqué sur la rive occidentale, ils furent délivrés des attaques des Barbares; mais une marche de deux cents milles, sur les plaines de la Mésopotamie, leur fit souffrir les dernières extrémités de la faim et de la soif. Ils se virent obligés de parcourir un désert sablonneux qui, dans un espace de soixante-dix milles; n'offrait ni un brin d'herbe douce, ni un filet d'eau fraîche, et qui, dans toute son étendue, désolée, inhabitable, ne présentait pas une seule trace de créatures humaines, soit amies, soit même ennemies. Si l'on découvrait dans le camp quelques mesures de farine, vingt livres de ce précieux aliment étaient avidement achetées au prix de dix pièces d'or2. Les bêtes de somme servaient de nourriture; on trouvait dispersés çà et là les armes et le bagage des soldats romains, qui, par leur maigreur et leurs vêtements déchirés, faisaient assez connaître leurs souffrances passées, et la misère qui les accablait encore. Un petit convoi de provisions vint à la rencontre de l'armée jusqu'au château d'Ur, et ce secours fut d'autant plus agréable, qu'il attestait la fidélité de Sébastien et de Procope. A Thilsaphata3, l'empereur reçut, avec les plus grands témoignages de bienveillance, les généraux de l'armée de Mésopotamie; et les restes de cette armée, naguère si florissante, se reposèrent enfin sous les murs de Nisibis. Les messagers de Jovien avaient déjà annoncé, avec les éloges de la flatterie, son élection, son traité et son retour; et le nouveau souverain avait pris les mesures les plus efficaces pour assurer l'obéissance des armées et des provinces de l'Europe, en plaçant l'autorité dans les mains des officiers qui, par intérêt ou par inclination, devaient soutenir avec fermeté la cause de leur bienfaiteur.

Les amis de Julien avaient prédit avec confiance le succès de son expédition. Ils espéraient que les dépouilles de l'Orient enrichiraient les temples des dieux; que la Perse, réduite à l'humble état de province tributaire, serait gouvernée par les lois et les magistrats de Rome; que les Barbares adopteraient l'habit, les moeurs et le langage du conquérant, et que la jeunesse d'Ecbatane et de Suse étudierait l'art de la rhétorique sous des maîtres grecs. L'empereur avait pénétré si avant, qu'il avait perdu toute communication avec l'empire; et, du moment où il eut passé le Tigre, ses fidèles sujets ignorèrent sa destinée et sa fortune. Tandis que leur imagination calculait des triomphes chimériques, ils apprirent la triste nouvelle de sa mort, et ils continuèrent à la révoquer en doute, lors même qu'ils ne pouvaient plus la nier4. Les émissaires de Jovien répandirent que la paix avait été nécessaire, et qu'elle était sage; la voix de la renommée, plus forte et plus sincère, révéla la honte de l'empereur et les conditions de l'ignominieux traité. Le peuple fut rempli d'étonnement, de douleur, d'indignation et de crainte, en apprenant que l'indigne successeur de Julien abandonnait les cinq provinces conquises par Galère, et rendait honteusement aux Barbares l'importante ville de Nisibis, le plus fort boulevard des provinces de l'Orient5. On agitait librement, dans les entretiens populaires, ce point obscur et dangereux à traiter de la morale des gouvernements, qui fixe jusqu'où l'on doit observer la foi publique lorsqu'elle est contraire à la sûreté de l'Etat, et l'on eut une sorte d'espoir que l'empereur ferait oublier sa conduite pusillanime par un acte éclatant de perfidie patriotique. L'inflexible courage du sénat de Rome avait toujours rejeté les conditions inégales qu'on imposait de force à ses armées captives; et si, pour satisfaire l'honneur de la nation, il eût fallu livrer aux Barbares le général criminel, la plupart des sujets de Jovien auraient suivi avec joie, sur ce point, l'exemple des anciens temps.

1. Selon Rufin, le traité stipula qu'on fournirait des vivres aux Romains; et Théodoret assure que les Perses remplirent fidèlement cette condition. Ce fait n'a rien d'invraisemblable, mais il est incontestablement faux. Voyez Tillemont, Hist. des Emper., t. IV, p. 702.

2. On peut rappeler ici quelques vers où Lucain (Pharsale, IV, 95) décrit une détresse semblable éprouvée en Espagne par l'armée de César :
Sauva, farces adorat
Miles eget : toto censu non prodiges emit
Eriguam Cererem. Prao lucri pallida tabes !
Non deest prolato jejunus venditor auro.
Voyez Guichardt (Nouveaux Mémoires militaires, t. I, p. 379-382.). Son analyse des deux campagnes d'Espagne et d'Afrique est le plus beau monument qu'on ait jamais élevé à la gloire de César.

3. M. d'Anville (voyez ses Cartes, et l'Euphrate et le Tigre, p. 92, 93) trace leur marche et détermine la véritable position de Hatra, Ur et Thilsaphata, dont Ammien a fait mention. Il ne se plaint pas du samiel, ce vent mortel et brillant que Thévenot (Voyages, part. II, l. I, p. 192) redoute si fort.

4. Les habitants de Carrhes, ville dévouée au paganisme, enterrèrent sous un monceau de pierres le messager qui leur apporta cette nouvelle de funeste augure. (Zozime, l. III, p. 196.) Libanius, en l'apprenant, jeta les yeux sur son épée; mais il se souvint que Platon condamne le suicide, et qu'il devait vivre pour composer le panégyrique de Julien. Libanius, de vita sua, t. II, p. 45, 46.

5. On peut admettre Ammien et Eutrope comme des témoins sincères et dignes de foi, des propos et de l'opinion du public. Le peuple d'Antioche se répandit en invectives contre une paix ignominieuse, qui l'exposait aux coups des Persans sur une frontière sans défense. Excerpt. Valesian., p. 845, ex Johanne Antiocheno.

août

Jovien évacue Nisibis et rend les cinq provinces aux Perses

Mais l'empereur, quelles que fussent les bornes de son autorité constitutionnelle, se trouvait, par le fait, disposer absolument des lois et des forces de l'Etat, et les motifs qui l'avaient contraint à signer le traité de paix le pressaient d'en remplir les conditions. Il désirait avec ardeur de s'assurer l'empire aux dépens de quelques provinces, et il cachait son ambition et ses craintes sous le masque de la religion et de l'honneur. Malgré les sollicitations respectueuses des habitants, la décence et la sagesse ne lui permirent pas de loger dans le palais de Nisibis : le lendemain de son arrivée, Bineses, l'ambassadeur de Perse, entra dans la place, déploya, du haut de la citadelle, l'étendard du grand roi, et annonça en son nom la cruelle alternative de l'exil ou de la servitude. Les principaux citoyens de la ville, qui jusqu'à ce fatal moment avaient compté sur la protection de leur souverain, se jetèrent à ses pieds et le conjurèrent de ne pas abandonner, ou du moins de ne pas livrer une colonie fidèle à la fureur d'un tyran barbare, irrité par les trois défaites qu'il avait éprouvées successivement sous les murs de Nisibis. Ils avaient encore des armes et assez de courage pour repousser l'ennemi de leur pays; ils se bornèrent à lui demander la permission de s'en servir : ils dirent qu'après avoir assuré leur indépendance, ils viendraient implorer la faveur d'être admis de nouveau au rang de ses sujets. Leurs raisons, leur éloquence, leurs larmes, ne purent rien obtenir. Jovien fit valoir, en rougissant, la sainteté des serments; et la répugnance avec laquelle il avait accepté d'eux le présent d'une couronne d'or, ne leur laissant plus d'espoir, Sylvanus, l'un des orateurs du peuple, s'écria indigné : Empereur, puissiez-vous être ainsi couronné par toutes les villes de vos domaines ! Jovien, qui en peu de semaines avait déjà pris les habitudes d'un prince1, fut choqué de la hardiesse et de la vérité du propos; et comme il voyait que le mécontentement des habitants pourrait bien les porter à se soumettre au roi de Perse, un édit leur ordonna, sous peine de mort, de sortir de la ville dans trois jours. Ammien a peint avec énergie la désolation générale, qui paraît avoir excité en lui une vive compassion. La belliqueuse jeunesse de Nisibis abandonna, avec une indignation douloureuse, des murs qu'elle avait si glorieusement défendus; des parents en deuil versaient une dernière larme sur la tombe d'un fils ou d'un mari, qui allait être profanée par la main grossière des Barbares; et le vieillard baisait le seuil, s'attachait aux portes de la maison où il avait passé les jours tranquilles et fortunés de son enfance. Une multitude effrayée remplissait les grands chemins; les distinctions de rang, de sexe et d'âge, s'évanouissaient au milieu de la consternation générale. Chacun s'efforçait d'emporter quelques débris du naufrage de sa fortune; et, ne pouvant se procurer sur-le-champ un nombre suffisant de chevaux et de chariots, ils étaient réduits à laisser la plus grande partie de leurs richesses. Il paraît que la barbare insensibilité de Jovien aggrava les peines de ces infortunés. On les établit cependant dans un quartier d'Amida, nouvellement reconstruit; et, augmentée d'une colonie aussi considérable, cette ville, qui commençait à se relever, recouvra bientôt son antique splendeur, et devint la capitale de la Mésopotamie. L'empereur expédia des ordres pareils pour l'évacuation de Singara, du château des Maures, et pour la restitution des cinq provinces situées au-delà du Tigre. Sapor goûta pleinement la gloire et les fruits de sa victoire, et cette paix ignominieuse a été regardée, avec raison, comme une époque mémorable dans la décadence et la chute de l'empire romain. Les prédécesseurs de Jovien avaient quelquefois renoncé à des provinces éloignées et peu utiles; mais depuis la fondation de Rome, le génie de cette ville, le dieu Terme, qui gardait les bornes de la république, n'avait jamais reculé devant le glaive d'un ennemi victorieux.

1. Il le montra à Nisibis par une action vraiment royale. Un brave officier qui portait le même nom que lui, et qu'on avait cru digne de la pourpre, fut enlevé au milieu d'un souper, jeté dans un puits, et tué à coup de pierre, sans aucune forme de procès, et sans que rien prouvât qu'il était coupable. Ammien, XXV, 8.

363

Réflexions sur la mort de Julien

Lorsque Jovien eut rempli ce traité, que les cris de son peuple auraient pu lui donner le désir d'enfreindre, il s'éloigna de la scène de son déshonneur, et alla avec toute sa cour jouir des plaisirs d'Antioche. Il n'écouta pas les inspirations du fanatisme religieux, et l'humanité ainsi que la reconnaissance l'engagèrent à rendre les derniers honneurs à son souverain1; mais, sous le prétexte de charger des funérailles, Procope, qui déplorait de bonne foi la mort de l'empereur, on lui ôta le commandement de l'armée. Le corps de Julien fut transporté de Nisibis à Tarse. Le convoi, qui marchait lentement, employa quinze jours à faire ce chemin; et, lorsqu'il traversa les villes de l'Orient, les diverses factions l'accueillirent ou par des cris de douleur, ou par des outrages. Les païens plaçaient déjà leur héros bien-aimé au rang de ces dieux dont il avait rétabli le culte; tandis que les chrétiens précipitaient son âme aux enfers et poursuivaient son corps jusque dans la tombe2. Un parti déplorait la ruine prochaine du paganisme, et l'autre célébrait la délivrance miraculeuse de l'Eglise. Les chrétiens applaudissaient en termes pompeux et ambigus à la vengeance céleste suspendue si longtemps sur la tête coupable de Julien. Ils affirmaient qu'au moment où le tyran expira au-delà du Tigre, sa mort fut révélée aux saints de l'Egypte, de la Syrie et de la Cappadoce; et, au lieu de convenir qu'il avait perdu la vie par le dard d'un Persan, leur indiscrétion attribuait ce grand exploit à la main cachée de quelque champion mortel ou immortel de la foi. La malveillance ou la crédulité de leurs adversaires adoptèrent avidement cette imprudente déclaration3. Ceux-ci insinuèrent secrètement ou assurèrent avec confiance que les chefs de l'Eglise avaient excité ou dirigé la main d'un assassin domestique. Seize ans après la mort de Julien, cette accusation fut renouvelée avec appareil et avec véhémence par Libanius, dans un discours public adressé à l'empereur Théodose. Le sophiste d'Antioche ne cite pas de faits; il ne donne pas de bonnes raisons, et on ne peut estimer que son zèle généreux pour les cendres refroidies d'un ami qu'on oubliait4.

1. L'abbé de la Bletterie (t. I, p. 156-209) ne déguise pas la brutalité du fanatisme de Baronius, qui aurait voulu jeter aux chiens le corps de l'empereur apostat. Ne cespititia quidem sepultura dignus.

2. Comparez le sophiste et le saint (Libanius, Monod., t. II, p. 251, et Orat. parent., c. 145, p. 367 ; c. 156, p. 377; et saint Grégoire de Nazianze, Orat. 4, p. 125-132). L'orateur chrétien exhorte faiblement à la modestie et au pardon des injures; mais il est bien convaincu que les souffrances de Julien excèdent de beaucoup les tourments fabuleux d'Ixion et de Tantale.

3. Immédiatement après la mort de Julien, il se répandit un bruit sourd, telo cecidisse romano. Des déserteurs portèrent cette nouvelle au camp des Perses, et Sapor et ses sujets reprochèrent aux Romains d'avoir assassiné leur empereur. (Ammien, XXV, 6; Libanius, de ulciscenda Juliani Nece, c. 13, p. 162, 163.). On alléguait, comme une preuve décisive, qu'aucun Persan ne se présenta pour obtenir la récompense qu'avait promise le roi. (Libanius, Orat. parent., c. 141, p. 363.) Mais le cavalier qui, en fuyant, lança la funeste javeline, put ignorer le coup qu'elle avait porté; peut-être qu'il fut ensuite tué lui-même dans le combat. Ammien ne paraît avoir aucun soupçon sur ce point.

4. L'orateur Fabricius (Biblioth. graec., t. VII, p. 145-179) jette des soupçons, demande une enquête, et insinue qu'on pourra obtenir des preuves. Il attribue les succès des Huns au criminel oubli qui a laissé la mort de Julien sans vengeance. Comparez le sophiste et le saint (Libanius, Monod., t. II, p. 251, et Orat. parent., c. 145, p. 367; c. 156, p. 377; et saint Grégoire de Nazianze, Orat. 4, p. 125-132). L'orateur chrétien exhorte faiblement à la modestie et au pardon des injures; mais il est bien convaincu que les souffrances de Julien excèdent de beaucoup les tourments fabuleux d'Ixion et de Tantale.

363

Funérailles de Julien

Jovien
Sarcophages du musée archéologique d'Istanbul
Celui au centre serait celui de Julien

D'après un ancien usage, dans les cérémonies des funérailles et du triomphe des Romains, la voix de la satire et du ridicule venait modifier celle de la louange. Au milieu de ces pompes éclatantes qui étalaient la gloire des vivants ou celle des morts, on dévoilait leurs imperfections à l'univers1. C'est ce qu'on vit à l'enterrement de Julien. Les comédiens, se souvenant de son aversion et de son mépris pour le théâtre, représentèrent et exagérèrent, avec l'applaudissement des chrétiens, les fautes et les bizarreries du défunt empereur. Les inconséquences de son caractère et la singularité de ses manières ouvrirent un vaste champ à la plaisanterie et au ridicule2. Dans l'exercice de ses talents extraordinaires, il avait souvent dégradé la majesté de la pourpre. Alexandre s'était transformé en Diogène, et le philosophe s'était abaissé aux emplois d'un prêtre. Son excessive vanité avait nui à la pureté de ses vertus; ses superstitions avaient troublé la paix et compromis la sûreté d'un vaste empire; et ses saillies irrégulières avaient d'autant moins de droits à l'indulgence, qu'on y voyait les laborieux efforts de l'art et même ceux de l'affectation. Son corps fut enterré à Tarse en Cilicie; mais le vaste tombeau qu'on lui éleva sur les bords du froid et limpide Cydnus ne satisfit pas les fidèles amis que cet homme extraordinaire laissait si pénétrés d'amour et de respect pour sa mémoire. Le philosophe témoignait le désir bien raisonnable de voir le disciple de Platon reposer au milieu des bocages de l'académie; et le guerrier s'écriait avec hardiesse qu'on devait placer les cendres de Julien à côté de celles de César, dans le Champ-de-Mars, et parmi les anciens monuments de la valeur romaine. Il est rare que l'histoire des princes donne lieu à de semblables discussions.

1. Aux funérailles de Vespasien, le comédien qui jouait le rôle de cet empereur économe, demanda avec inquiétude combien coûterait sa sépulture; et lorsqu'on lui eut répondu quatre-vingt mille livres (centies) : Donnez-moi, dit-il, la dixième partie de cette somme, et jetez mon corps dans le Tibre. Suétone, in Vespasien, c. 19, avec les notes de Casaubon et de Gronovius.

2. Saint Grégoire (Orat. 4, p. 119, 120) compare cette ignominie et ce ridicule prétendus, aux honneurs que reçut Constance au moment de ses funérailles, où un choeur d'anges chanta ses louanges sur le mont Taurus.

363

Etat de l'Eglise

Les affaires publiques de l'empire se trouvèrent, à la mort de Julien, dans une situation précaire et dangereuse. Jovien sauva l'armée romaine au moyen d'un traité honteux, mais peut-être nécessaire1, et sa piété consacra les premiers instants de la paix à rétablir la tranquillité dans l'Eglise et dans l'Etat. L'imprudence de son prédécesseur n'avait fait que fomenter les discordes religieuses qu'il feignait de vouloir apaiser, et la balance exacte qu'il affectait de tenir entre les partis ne servit qu'à perpétuer leurs débats par des alternatives de crainte et d'espoir, et par la rivalité des prétentions qui se fondaient d'un côté sur une longue possession, de l'autre sur la faveur d'un souverain. Les chrétiens oubliaient tout à fait le véritable esprit de l'Evangile, et l'esprit de l'Eglise avait passé chez les païens. La fureur aveugle du zèle et de la vengeance avait éteint dans les familles tous les sentiments de la nature. On corrompait, on violait les lois; le sang coulait dans les provinces d'Orient, et l'empire n'avait pas de plus redoutables ennemis que ses propres citoyens. Jovien élevé dans les principes et dans l'exercice de la foi chrétienne; fit déployer l'étendard de la croix à la tête des légions dans sa marche de Nisibis à Antioche, et le labarum de Constantin annonça aux peuples les sentiments religieux du nouvel empereur. Dès qu'il eut pris possession du trône, il fit passer aux gouverneurs de toutes les provinces une lettre circulaire dans laquelle il confessait les vérités de l'Evangile, et assurait l'établissement légal de la religion chrétienne. Les insidieux édits de Julien furent abolis, les immunités ecclésiastiques furent rétablies et étendues2, et Jovien voulut bien exprimer ses regrets de ce que le malheur des circonstances l'obligeait à retrancher une partie des aumônes publiques. Les chrétiens chantaient unanimement les louanges du pieux successeur de Julien; mais ils ignoraient encore quel symbole ou quel concile le souverain choisirait pour règle fondamentale de la foi orthodoxe; et les querelles religieuses, suspendues par la persécution, se rallumèrent avec une nouvelle fureur aussitôt que l'Eglise se vit à l'abri du danger. Les évêques des partis opposés se hâtèrent d'arriver à la cour d'Edesse ou d'Antioche, convaincus par l'expérience qu'un soldat ignorant se déterminait par les impressions, et que leur sort dépendait de leur activité. Les chemins des provinces orientales étaient couverts de prélats homoousiens, ariens ou semi-ariens et eunomiens, qui tâchaient réciproquement de se devancer dans leur course pieuse : ils remplissaient de leurs clameurs les appartements du palais, et fatiguaient et étonnaient peut-être l'oreille de l'empereur d'un singulier mélange d'arguments métaphysiques et de violentes invectives. Jovien leur recommandait l'union et la charité, et les renvoyait à la décision d'un futur concile. Sa modération était regardée comme une preuve de son indifférence; mais il fit bientôt connaître son attachement à la foi de Nicée par le profond respect qu'il montra pour les vertus célestes3 du grand saint Athanase. Cet intrépide vétéran de la foi était sorti de sa retraite à l'âge de soixante-dix ans, aussitôt qu'il avait appris la mort de son persécuteur. Il était remonté sur son trône archiépiscopal aux acclamations du peuple, et avait sagement accepté ou prévenu l'invitation de Jovien. La figure vénérable de saint Athanase, son courage tranquille et son éloquence persuasive, soutinrent la réputation qu'il avait successivement acquise à la cour de quatre souverains4. Après s'être assuré de la confiance et de la foi de l'empereur chrétien, il retourna glorieusement dans son diocèse d'Alexandrie, qu'il gouverna pendant dix ans avec une sagesse mûrie par l'expérience, et une fermeté dont l'âge n'avait rien diminué5. Avant de quitter Antioche, il assura Jovien qu'un règne long et tranquille serait la récompense de sa dévotion orthodoxe. Le prélat était persuadé, sans doute que dans le cas ou des événements contraires lui ôteraient le mérite de la prédiction, il lui resterait toujours celui d'un voeu dicté par la reconnaissance6.

1. Les médailles de Jovien sont ornées de victoires, de couronnes de laurier et d'ennemis captifs. (Ducange, Famil. byzantin., p. 52.) La flatterie ressemble au suicide extravagant qui se déchire de ses propres mains.

2. Jovien rendit à l'Eglise t?? a??a??? ??sµ??, expression forte et intelligible. (Philostorgius, l. VIII, c. 5; Dissertat. de Godefroy, p. 329; Sozomène, l. VI, c. 3.) La nouvelle loi, qui condamnait le rapt ou le mariage des religieuses (Cod. Theod., l. IX, tit. XXV, leg. 2), est exagérée par Sozomène, qui suppose qu'un regard amoureux, l'adultère du coeur, était puni de mort par le législateur évangélique.

3. Le mot céleste exprime faiblement l'adulation impie et extravagante de Jovien vis-à-vis d'Athanase, t?? p??? t?? Te?? t?? ???? ?µ???se??. (Voyez la lettre originale dans saint Athanase, t. II, p. 33.) Saint Grégoire de Nazianze (Orat. XXI, p. 392) célèbre l'amitié mutuelle de Jovien et de saint Athanase. Ce furent les moines d'Egypte qui conseillèrent au primat de faire le voyage. Tillemont, Mem. eccles., t VIII, p. 221.

4. Saint Athanase est peint avec esprit par La Bletterie, à l'occasion de son séjour à la cour d'Antioche. (Histoire de Jovien, t. I, p. 121-148.) Cet historien traduit les conférences singulières et authentiques de l'empereur avec le primat d'Egypte et les députés des ariens. L'abbé n'est pas satisfait des plaisanteries grossières de Jovien; mais il regarde comme une justice sa partialité pour saint Athanase.

5. La date de sa mort est incertaine. (Tillemont, Mem. eccles., t. VIII, p. 719-723.) Mais la date A. D. 373, mai 2, celle qui s'accorde le mieux avec la raison et avec l'histoire, est constatée par l'histoire authentique de sa vie. Maffei, Osservazioni letterarie, t. III, p. 81.

6. Voyez les Observations de Valois et de Jortin (Remarques sur l'Hist. eccles., v. 4, p. 38) sur la lettre originale de saint Athanase, conservée par Theodoret (l. IV, c. 3). Dans quelques-uns des manuscrits, cette promesse indiscrète est supprimée, peut-être par des catholiques jaloux de la réputation prophétique de leur chef.

363

Jovien publie une tolérance universelle

Dans la marche des événements, le mouvement le plus léger employé à diriger ou a précipiter un objet dans le sens de la pente sur laquelle il est naturellement entraîné, acquiert bientôt un poids et une force irrésistible. Jovien eut le bonheur ou la prudence d'embrasser les opinions religieuses les plus conformes à l'esprit du temps, et celles que soutenaient de leur zèle les nombreux adhérents de la secte la plus puissante1. Le christianisme obtint, sous son règne, une victoire facile et décisive, et le paganisme, relevé et soutenu avec tant de soin et de tendresse par l'adresse de Julien, privé désormais de la faveur dont l'environnait le sourire du maître, tomba dans la poussière pour ne s'en relever jamais. On ferma ou on déserta les temples de la plupart des villes; et les philosophes, qui avaient abusé d'une faveur passagère, crurent qu'il était prudent de raser leur longue barbe et de déguiser leur profession. Les chrétiens se virent avec joie, maîtres de pardonner ou de venger les insultes qu'ils avaient souffertes sous le règne précédent. Mais Jovien dissipa les terreurs des païens par un édit sage et bienveillant, qui, en proscrivant avec sévérité l'art sacrilège de la magie, accordait à tous ses sujets l'exercice libre et tranquille du culte et des cérémonies de l'ancienne religion. L'orateur Themistius, envoyé par le sénat de Constantinople pour porter au nouvel empereur l'hommage de son fidèle dévouement, nous a conservé le souvenir de cette loi de tolérance. Il représente la clémence comme un des attributs de la nature divine, et l'erreur comme inséparable de l'humanité. Il appuie sur l'indépendance des sentiments, la liberté de la conscience, et expose assez éloquemment les principes d'une tolérance philosophique, dont la superstition elle-même, dans ses moments de détresse, ne dédaigne pas d'invoquer le secours. Il observe, avec raison, que dans leurs derniers changements de fortune, les deux religions ont été également déshonorées par d'indignes prosélytes, par de vils adorateurs de la puissance, qui passaient avec indifférence, et sans rougir, de l'église dans le temple, et des autels de Jupiter à la communion des chrétiens2.

1. Saint Athanase (apud Théodoret, l. IV, c. 3) exagère le nombre des orthodoxes qui composaient, dit-il, le monde entier : cette assertion s'est trouvée véritable trente ou quarante ans après.

2. Themistius, Orat. V, p. 63-71, edit. Hardouin, Paris., 1684. L'abbé de La Bletterie remarque judicieusement (Hist. de Jovien, t. I, p. 199) que Sozomène a omis de parler de la tolérance générale, et que Themistius a passé sous silence l'établissement de la religion catholique. Chacun d'eux a rejeté ce qui lui était désagréable, et supprimé la partie de l'édit qu'il regardait comme moins honorable pour l'empereur Jovien.

octobre 363

Départ d'Antioche

Jovien
ruines d'Antioche

Les troupes romaines qui arrivaient à Antioche, en marche depuis sept mois, avaient, dans cet espace de temps, fait une route d'environ quinze cents milles, et souffert tous les maux que peuvent faire éprouver la guerre, la famine et un climat brûlant. Malgré leurs services, leurs fatigues et l'approche de l'hiver, l'impatient et timide Jovien n'accorda aux hommes et aux chevaux que six semaines pour se reposer. L'empereur ne pouvait supporter les railleries mordantes et indiscrètes des habitants d'Antioche. Impatient de se trouver en possession du palais de Constantinople, il sentait la nécessité de prévenir l'ambition des compétiteurs qui auraient pu s'emparer avant lui, en Europe, de la souveraineté encore vacante. Mais il eut bientôt la satisfaction d'apprendre que l'on reconnaissait unanimement son autorité depuis le Bosphore de Thrace jusqu'à l'océan Atlantique. Par ses premières lettres expédiées de son camp de Mésopotamie, il avait conféré le commandement militaire de la Gaule et de l'Illyrie à Malarick, brave et fidèle officier de la nation des Francs, et à son beau-père, le comte Lucilien, qui s'était distingué par le courage et les talents qu'il avait déployés à la défense de Nisibis. Malarick refusa une commission qu'il jugeait au-dessus de ses talents, et Lucilien fut massacré à Reims dans une révolte imprévue des cohortes bataves. Mais Jovien, maître général de la cavalerie, oubliant l'intention que l'empereur avait eue de le disgracier, apaisa le tumulte par sa modération, et rassura la fidélité chancelante des soldats. Le serment de fidélité fut prêté avec des acclamations sincères, et les députés des armées d'Occident saluèrent leur nouveau souverain au moment où il descendait du mont Taurus dans la ville de Tyane en Cappadoce. De Tyane il se rendit à Ancyre, capitale de la province de Galatie, où Jovien prit et donna à son fils, encore enfant, le titre de consul et les ornements du consulat1.

1. Cujus vagitus, pertinaciter reluctantis, ne in curuli, sella veheretur ex more, id quod inox accidit, protendebat. Auguste et ses successeurs sollicitèrent respectueusement une dispense d'âge pour les fils ou les neveux qu'ils élevèrent au consulat; mais la chaise curule du premier Brutus n'avait jamais été profanée par un enfant.

17 février 364

Mort de Jovien

(Janvier 364) Ce fut à Dadastana, petite ville obscure, à une égale distance de Nicée et d'Ancyre, que l'empereur trouva le terme fatal de son voyage et de son existence. Il alla se coucher après un souper peut-être trop copieux, et on le trouva le lendemain matin mort dans son lit.

Il y eut différentes opinions sur la cause de cette mort. Les uns l'attribuèrent à une indigestion occasionnée par la quantité de vin qu'il avait bu, ou par la qualité des champignons qu'il avait mangés le soir précédent; d'autres prétendirent qu'il avait été suffoqué durant son sommeil par la vapeur du charbon et par les exhalaisons malsaines qui sortirent des plâtres neufs dont étaient couverts les murs de l'appartement. Les soupçons de poison et d'assassinat n'eurent d'autre motif que le peu de recherches qui furent faites sur la mort d'un prince dont le règne et la personne furent bientôt oubliés. On transporta le corps de Jovien à Constantinople, dans les tombeaux de ses prédécesseurs. Chariton, son épouse, et fille du comte Lucilien, rencontra sur sa route cette lugubre procession. Elle pleurait encore la mort violente de son père, et se flattait de sécher ses larmes dans les embrassements d'un époux revêtu de la pourpre. Les angoisses de la tendresse maternelle vinrent ajouter encore à sa douleur et à ses regrets. Six semaines avant la mort de l'empereur, son fils avait été placé, quoique enfant, dans la chaise curule, honoré du nobilissime et des vaines décorations du consulat. Il avait reçu de son grand-père le nom de Varronien. Trop jeune pour connaître la fortune, ce fut seulement aux soupçons inquiets du gouvernement, qu'il put se rappeler qu'il était fils d'un empereur. A l'âge de seize ans il vivait encore, mais on lui avait déjà fait perdre un oeil; et sa malheureuse mère tremblait à tout moment qu'on ne vint arracher de ses bras cette victime innocente, pour tranquilliser, par sa mort, la méfiance du prince régnant1.

1. Saint Chrysostome, t. I, p. 336-344, edit. Montfaucon. L'orateur chrétien essaie de consoler une veuve par l'exemple des illustres infortunés. Il observe que neuf empereurs qui avaient régné de son temps, en y comprenant Gallus, Constantin et Constance, étaient les seuls qui eussent terminé leur vie par une mort naturelle. De telles consolations n'ont jamais eu le pouvoir de sécher une seule larme.

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