Les principaux personnages de l'Iliade, l'Odyssée et de l'Enéide

Premiers rois de la ville de Troie

troie
Reste des remparts de Troie

Teucer, le véritable père et fondateur de la nation troyenne, était originaire de l'île de Crète. Obligé, par un motif qu'on ignore, de quitter encore jeune son pays natal, il alla se fixer en Phrygie, près du détroit de l'Hellespont, dans les plaines qu'arrosent le Xanthe et le Simoïs; et il acquit parmi les habitants de la contrée une telle réputation de vertu et de savoir, que le roi Scamandre, digne appréciateur du mérite de cet étranger, lui donna en mariage sa fille unique, et le désigna pour son successeur au trône. Le reste de la vie de Teucer est inconnu.

Dardanus, fils de Jupiter et d'AElectra (une des Hespérides), avait reçu le jour en Arcadie, où régnait son frère Jasius. Poussé par une ambition excessive, Dardanus chercha et réussit à faire périr ce frère, qui était chéri de ses sujets et respecté de ses voisins. Mais ce crime ne put lui frayer le chemin à cette royauté tant désirée : l'indignation publique le força de s'expatrier. Il se sauva d'abord dans l'île de Samothrace, puis en Phrygie, où il épousa la fille du roi Teucer, auquel il succéda. Ce fut Dardanus qui popularisa dans l'Asie-Mineure le culte de Cybèle; ce fut lui qui bâtit au pied du mont Ida la ville de Dardanie, devenue plus tard la fameuse Troie. Son règne fut long, et plus heureux qu'on ne pouvait l'attendre d'un prince qui s'était signalé, au début de sa carrière, par un fratricide.

Erichthonius, fils de Dardanus, lui succéda sans opposition : "c'était", dit Homère, "le plus opulent des monarques de l'Asie."

Tros, fils d'Erichthonius, donna le nom de Troie à sa ville capitale, appelée jusqu'alors Dardanie. Ses fils, Ilus, Assaracus et Ganymède, ont laissé tous trois un nom dans l'histoire. Ilus fut roi après son père; Assaracus fut l'aïeul d'Anchise, le bisaïeul d'Enée, et par conséquent la première tige de la nation romaine; Ganymède fut l'échanson de Jupiter. Aux prérogatives de la naissance, Ganymède unissait tous les dons extérieurs : c'était le plus beau des hommes, et ses moeurs ne déparaient pas sa figure. Fuyant les amusements frivoles de la cour, il se retirait souvent dans les forêts du mont Ida, où les passions ne venaient pas chercher son coeur. Le ciel envia à la terre un jeune homme digne d'un meilleur séjour. Jupiter lui-même ne crut pas déroger à la majesté divine, en descendant parmi les mortels pour leur enlever Ganymède, et leur laisser par là un illustre exemple de sa justice et de sa bonté. Il se changea en aigle, fondit sur le mont Ida, et transporta de là Ganymède à la table des dieux.

Ilus prit un soin particulier d'embellir la ville de Troie et de la fortifier; et quand il eut terminé ses longs travaux, il pria Jupiter de lui donner un gage visible de la durée et de la prospérité du royaume. Le lendemain Ilus trouva près de sa tente le palladium, qu'il crut être tombé du ciel : c'était une petite statue qui représentait Minerve assise, tenant une pique de la main droite, et de la gauche une quenouille et un fuseau. Ce prodige éveilla l'attention de tout le peuple. L'oracle interrogé ordonna de bâtir à Minerve un temple dans la citadelle, et d'y conserver religieusement cette statue, dont la présence rendrait à jamais imprenable la ville de Troie.

Laomédon, fils d'Ilus, s'est rendu fameux dans l'antiquité par sa mauvaise foi. Il s'occupait à bâtir les murailles de Troie, lorsque Apollon et Neptune, tous deux bannis de l'Olympe, vinrent lui offrir de l'aider dans son entreprise. L'offre fut acceptée. Mais après l'achèvement du travail, Laomédon refusa aux divins architectes le paiement qui leur était dû, ajoutant les menaces à l'injustice. La punition ne fut pas tardive. Neptune détruisit les murailles qu'il venait de construire, et fit sortir de la mer un monstre affreux qui dévorait les habitants sur le rivage, et les laboureurs dans les campagnes voisines. A la vue de cette calamité, le roi consulta l'oracle, et apprit que ce fléau était envoyé par Neptune, qui exigeait des Troyens qu'ils exposassent au monstre celui de leurs enfants sur lequel tomberait le sort. Le nom d'Hésione, fille de Laomédon, sortit de l'urne fatale. Enchaînée sur le rivage, l'infortunée princesse y attendait la mort, lorsque Hercule, qui naviguait vers la Colchide, descendit à terre avec les Argonautes. Hésione lui conta sa peine, il brisa ses liens, et s'engagea même à tuer le monstre, si Laomédon lui promettait pour prix du combat les chevaux invincibles dont il était possesseur. Laomédon n'eut garde d'hésiter. Hercule, armé de toutes pièces, se jeta dans la gueule de l'animal, pénétra jusque dans le fond de ses entrailles et y demeura trois jours, occupé à le déchirer et à épuiser son sang. Une si importante victoire appelait un juste salaire: Laomédon nia sa promesse et refusa les chevaux! Hercule, joué, ne put contenir les transports de sa fureur; il saccagea la ville de Troie, massacra le roi parjure, enleva Hésione, et la donna en mariage à Télamon, roi de Salamine.

Priam

Priam, fils et successeur de Laomédon, s'appelait d'abord Podarcès. Quand son père frustra le libérateur d'Hésione de la récompense due à son courage, Priam essaya, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, de le ramener à des sentiments équitables, et de lui faire accueillir la réclamation du héros. Hercule, que tant de générosité et de courage dans un jeune prince avait profondément touché, lui accorda, comme un gage de reconnaissance, la ville et le trône dont il venait de s'emparer1. En peu d'années, cette capitale qui n'offrait à l'oeil qu'un monceau de ruines, renaît plus grande et plus belle; l'empire s'étend et fleurit; d'utiles alliances sont contractées avec les principaux monarques de l'Asie-Mineure; Priam lui-même, par son mariage avec Hécube, devient le gendre d'un roi puissant de la Thrace : ce roi s'appelait Dymas.

Les plus célèbres des fils de Priam furent Paris (surnommé Alexandre), Hector, Laocoon, Déiphobe, Hélénus, Troïle, Polydore; et les plus connues de ses filles: Ilioné, Créuse, Polyxène et Cassandre.

1. Selon une tradition différente, Podarcès fut emmené captif avec les autres Troyens; sa rançon fut ensuite payée, il prit le nom de Priam (qui signifie racheté), et rentra en possession de l'héritage paternel.

Pâris

paris
Jugement de Pâris
Enrique Simonet

Hécube, enceinte de Pâris, eut un songe extraordinaire : elle rêva qu'elle portait dans son sein un tison allumé, qui allait embraser le palais et toute la ville. L'Oracle, interrogé sur cette vision, répondit "que la reine mettrait au monde un fils qui serait cause de la destruction de sa patrie." A cette nouvelle, Priam chargea un de ses officiers, nommé Archélaûs, de faire périr le nouveau-né; mais Archélaûs, fléchi par les larmes d'Hécube, se contenta de le porter sur le mont Ida, et de le confier à des pâtres, qui le cachèrent et prirent soin de l'élever. Il devint le plus beau, le plus adroit et le plus brave des bergers phrygiens. OEnone, nymphe des forêts, l'aima; elle devint son épouse, et leur union fut heureuse tant qu'ils vécurent solitaires et ignorés. La célébrité de Pâris fut l'écueil de son bonheur : il parut dans les jeux publics de Troie, y triompha de ses rivaux, fut reconnu de Priam, et accueilli dans le palais.

La cour céleste entendit parler des exploits de Pâris; Mercure vanta les mérites de ce troyen, et conseilla aux dieux de le choisir pour arbitre dans le fameux débat qui alors partageait l'Olympe. Aux noces de Thétis et de Pélée, où tous les dieux et toutes les déesses avaient été conviés, la Discorde seule fut exclue du festin, de peur qu'elle n'y semât le désordre et les querelles. Cet affront la blessa au vif, et elle s'en vengea habilement. Elle parut dans un nuage à la fin du repas, et jeta sur la table une pomme d'or où étaient gravés ces mots: "A La plus Belle". Ce fut le signal des contestations. Junon, Vénus et Minerve prétendirent à la pomme: Pâris fut désigné pour juge entre les trois déesses, qui mirent en usage toutes les séductions pour se le rendre favorable. Junon lui promit les richesses; Minerve, la gloire des armes; Vénus, la plus belle femme du monde. Vénus fut préférée : elle obtint, au milieu des applaudissements de l'Olympe, le prix de la beauté. Ses rivales, jalouses et humiliées, résolurent de perdre Pâris, sa famille et toute la nation troyenne.

Vénus, qui avait promis à Pâris la plus belle femme du monde, lui désigna Hélène, fille de Tyndare et femme de Ménélas : elle demeurait à Sparte, dans le palais de son époux.

Aucun obstacle n'arrête Pâris : Vénus le conduit et le favorise. Il part sur un brillant navire; il aborde, il arrive à Sparte dans le plus somptueux appareil. Une grâce divine est répandue sur sa personne. Il est reçu à la cour du monarque lacédémonien avec toutes les démonstrations de la bienveillance : il y est logé dans le plus riche des appartements, il y est servi par vingt esclaves attentifs à ses moindres voeux. Au milieu des fêtes, Pâris n'oublie pas son projet; il emploie pour plaire à Hélène tout ce qu'il a de propos aimables, de regards affectueux, de soins prévenants et assidus. Sur ces entrefaites, Ménélas, obligé d'aller dans l'île de Crète pour une affaire importante, quitte son épouse, et s'embarque. Demeuré seul auprès d'Hélène, Pâris lui ouvre son coeur, et la conjure de le suivre à Troie. Elle ne résiste que faiblement à celui qui a tout pour plaire; elle part avec lui; elle renonce à sa patrie, elle abjure les sentiments d'épouse et de mère!

Ménélas revient : il apprend le crime du perfide étranger, et fait retentir de ses plaintes le Péloponèse et la Grèce. A sa voix éloquente, tous les capitaines, tous les princes et les rois voisins, brûlant de venger une si sanglante offense, rassemblent dans le port d'Aulis, en Béotie, leurs vaisseaux, leurs coursiers, leurs armes et tout l'appareil des combats; et s'engagent de rester unis jusqu'à ce que Troie ait été prise et détruite de fond en comble. Le commandement de l'armée est confié à Agamemnon, roi d'Argos et de Mycènes, frère du prince outragé. Mais un prodige inattendu s'oppose au départ de la flotte des Grecs: aucun vent, aucun zéphyr ne souffle... Des semaines, des mois s'écoulent, et le calme continue, et la rame fatigue vainement l'onde immobile.

Le devin Calchas est consulté : Calchas garde le silence, il refuse de répondre, il avoue enfin qu'il faut apaiser la colère de Diane par le sacrifice d'Iphénie, fille aînée d'Agamemnon1. "A ce prix", dit Calchas, "les Grecs peuvent s'ouvrir le chemin des mers, et détruire les remparts d'Ilion." Accablé de cet oracle et résolu à ne pas souffrir qu'on immole sa fille, Agamemnon ordonne à Talthybius, un de ses hérauts, de convoquer les chefs de l'armée, et de leur déclarer que l'expédition projetée n'aura pas lieu : qu'ils doivent en conséquence retourner chacun dans leur patrie. Mais Ménélas, mais Ulysse et le bouillant Ajax ne peuvent supporter l'idée d'abandonner Hélène aux Troyens, et de rentrer honteusement dans leurs foyers; ils prient et conjurent Agamemnon; ils chatouillent son orgueil; ils lui montrent les lauriers qui l'attendent, et l'éclat immortel qui va rejaillir sur son nom : voudrait-il être la fable de la Grèce et la risée de ses ennemis?

Peu à peu les sentiments de l'amour paternel cèdent à ceux de la gloire militaire; l'ambition étouffe le cri de la nature. Agamemnon permet le sacrifice qu'on exige de lui. Iphigénie n'était pas à Aulis; elle était restée à Mycènes, auprès de Clytemnestre sa mère, avec ses deux soeurs et le jeune Oreste. Pour la faire venir au camp, son père feignit de vouloir, avant le départ de la flotte, lui faire épouser le vaillant Achille, à qui elle était fiancée. Iphigénie reçoit avec joie cette nouvelle. Elle arrive à Aulis; l'affreuse vérité lui est révélée. Frappée d'horreur à l'idée du sort qu'on lui prépare, elle court demander grâce à son père, elle met tout en oeuvre pour le fléchir; et, le voyant inexorable, elle songe à s'enfuir avec sa mère. Mais bientôt, réfléchissant aux triomphes dont sa mort sera suivie, elle se résigne au trépas, fait elle-même les préparatifs de son sacrifice, et s'avance d'un pas ferme vers le bois sacré de Diane, où l'attendait Calchas. Calchas couronne la victime, il invoque les dieux, marque de l'oeil l'endroit où il doit frapper. Il frappe, tous entendent le coup; mais Iphigénie disparaît au même instant, sans qu'on aperçoive aucune trace de sa retraite. On trouve en sa place une biche d'une taille extraordinaire et d'une rare beauté, étendue à terre et palpitante; ce prodige réveille le courage des Grecs, le vent devient favorable, et l'on met enfin à la voile.

Assiégée par des milliers de combattants, Troie était défendue par Hector, fils de Priam; par Enée, fils d'Anchise; par Memnon, Polydamas, Euphorbe, Sarpédon, roi de Lycie, et par d'autres fameux guerriers. Pâris, qui avait juré à Hélène d'être aussi vaillant que tendre, ne soutint pas la réputation de bravoure qu'il avait acquise dans sa jeunesse. Les délices d'une cour opulente l'avaient énervé. Un jour que les armées étaient en présence, il s'avance à la tête des bataillons phrygiens, couvert d'une peau de léopard, armé d'un arc et d'une épée, et provoque fièrement les plus braves capitaines grecs; mais lorsqu'il voit Ménélas accourir pour le combattre, il tremble de peur et se réfugie dans le plus épais des phalanges. Ranimé par les reproches d'Hector, il se présente de nouveau contre son adversaire, qui, plus fort et plus adroit, allait triompher, quand Vénus vient au secours de son favori, l'enveloppe d'un nuage et le transporte auprès d'Hélène, dans l'intérieur du palais. Il montra plus de courage ou fut plus heureux en d'autres rencontres.

Blessé enfin par Philoctète, et près de mourir, il se fit porter sur le mont Ida, vers Onone, qui, touchée de ses souffrances et de ses regrets, employa toutes les ressources de l'art pour le guérir. La flèche était empoisonnée : Pâris expira peu de jours après. (C'était la neuvième année du siège de Troie.) OEnone, trop sensible à la mort d'un mari volage, se laissa consumer de tristesse, et son corps fut réuni, dans la tombe, à celui de Pâris.

Quant à Hélène, on ne sait pas exactement quelle fut sa conduite pendant cette guerre. Homère assure qu'elle soupirait sans cesse après son premier époux, et qu'elle maudissait l'instant où elle avait eu la faiblesse d'écouter et de suivre un étranger. A la mort de Pâris, elle épousa Déiphobe, autre fils de Priam; mais, après la prise de Troie, elle le trahit indignement, et le livra au poignard des Grecs, espérant se réconcilier par ce crime avec Ménélas. Elle y réussit en effet : le fils d'Atrée lui pardonna, et la ramena en Grèce, où de nouveaux chagrins l'attendaient. La mort lui enleva Ménélas, son dernier appui : elle fut bannie du Péloponèse comme une peste publique, et s'enfuit à Rhodes, près de la reine Polyxo, qui l'accueillit d'abord avec un semblant de faveur, mais qui donna ordre, le jour suivant, qu'elle fût étouffée dans le bain, et son cadavre ignominieusement pendu à un gibet.

1. Agamemnon, dans une partie de chasse, avait tué par mégarde une biche consacrée à Diane.

Achille

achille
Achille chez Lycomède
Musée du Louvre

Achille, fils de la nymphe Thétis et de Pélée, naquit à Phtia, ville de Thessalie. Sa mère, qui voulait le rendre invulnérable, le porta aux enfers, et le plongea dans les eaux du Styx, mais oublia d'y tremper aussi le talon.

Achille fut élevé par le centaure Chiron, qui lui enseigna la musique, la médecine, l'art des combats, et lui donna de la vivacité et de la force en le nourrissant de la moelle des lions. Pour l'empêcher d'aller à Troie, où il devait périr, selon la prédiction d'un oracle. Thétis l'envoya, sous un vêtement de femme, à la cour de Lycomède, roi de l'île de Scyros. Cependant, comme la ville de Troie ne pouvait être prise sans le secours d'Achille, Ulysse vint à Scyros, déguisé en marchand, et offrit des bijoux et des armes aux dames de la cour. Toutes choisirent des bijoux; Achille seul prit des armes. Ce choix le trahit. Obligée de consentir à son départ, sa mère obtint pour lui un bouclier, ouvrage de Vulcain, et y ajouta quatre chevaux immortels. Patrocle, son meilleur ami, l'accompagnait; l'écuyer Automédon conduisait son char.

Arrivé devant Troie, Achille y déploya une étonnante valeur :il vainquit Télèphe, roi de Mysie; Cycnus, petit-fils de Neptune; Penthésilée, reine des Amazones, et Troïle, fils de Priam.

Ayant assiégé et pris Lyrnesse, ville de Troade, il demanda et obtint en partage Briséis, fille de Brisés, grand prêtre de Jupiter. La beauté de cette noble captive, sa jeunesse et ses talents, gagnèrent facilement le coeur du héros. Achille traitait Briséis avec tous les égards et tout le respect dus à son rang : il s'efforçait de diminuer sa douleur et d'adoucir l'amertume de ses regrets; il avait même réussi à s'en faire aimer, lorsque Agamemnom, chef suprême de l'armée, homme capricieux et fier, abusant de son pouvoir, envoya deux de ses officiers pour enlever la jeune Briséis, qu'ils lui amenèrent. Achille, outré de cet affront, jura de ne plus combattre pour la cause des Grecs, s'enferma dans sa tente, et resta une année entière loin des camps. Agamemnon reconnut enfin l'injustice de son procédé, et le besoin qu'il avait du bras d'Achille pour arrêter les victoires d'Hector; il renvoya Briséis avec de riches présents... C'était trop tard : Achille refusa de la reprendre, et s'obstina à ne pas défendre les Grecs. Ni les prières des généraux, ni les représentations de Phénix, son ancien gouverneur, ni les sollicitations de tous ses amis, ne purent le déterminer à sortir de cette inaction.

Patrocle suivit l'exemple de son ami, partagea son ressentiment, et ne se montra plus à la tête des bataillons. Mais cette discorde trop fatale aux Grecs ne pouvait durer : Nestor, par ses exhortations pressantes, décida Patrocle à reparaître au champ d'honneur. Achille lui prêta sa cuirasse, son casque et son épée.

Frappés d'épouvante à la vue des armes d'Achille, les ennemis prennent la fuite. Patrocle renverse tout ce qui se présente à lui; Sarpédon mord la poussière; l'armée des Troyens se précipite avec des cris d'effroi vers la ville. Mais Apollon prend pitié d'eux : il envoie Hector contre Patrocle. Hector descend de son char et commence l'attaque. Les deux héros luttent avec une égale vigueur. Autour d'eux, Troyens et Grecs, soldats et capitaines, se pressent et s'égorgent. Les traits sifflent, les javelots volent dans les airs, la terre est couverte de morts. Dans cette confusion générale, Patrocle perd son casque, sa cuirasse, son épée, et laisse à son adversaire une facile victoire : Hector s'élance et le perce de part en part.

Achille, apprenant le trépas de son ami, ne peut contenir sa rage : il sent renaître, plus ardente que jamais, sa haine contre les Troyens. Il reprend les armes, et force les ennemis à se sauver pêle-mêle dans l'intérieur des remparts. Hector seul dédaigne de fuir, et ne rentre pas avec les autres généraux. Il se tient devant la porte de Scée, attendant Achille, et impatient d'en venir aux mains avec lui. Hécube et Priam, tremblant pour la vie de leur fils, l'appellent, lui tendent les bras, le conjurent de rentrer dans la ville; il est sourd à leurs prières, sourd aux supplications d'Andromaque son épouse : il attend de pied ferme et sans pâlir le redoutable fils de Pélée. Achille s'approche la pique à la main.

Le combat s'engage et devient terrible; la victoire est longtemps indécise entre ces rivaux. Tout à coup Achille, apercevant le défaut de la cuirasse d'Hector, dirige sa lance vers cet endroit découvert, et l'enfonce dans la poitrine du Troyen, qui tombe sans vie sur la terre. Vainqueur, il le dépouille de ses armes, lui perce les talons, et faisant passer une courroie à travers la sanglante blessure, il attache le cadavre à son char, pousse ses coursiers vers les murailles, et en fait trois fois le tour1.

Non content de cette vengeance, Achille ordonne que le corps soit privé des honneurs de la sépulture et devienne la proie des vautours. Mais, dès la nuit suivante, les larmes du vieux Priam, qui vint baiser ses pieds, en redemandant les restes d'Hector, changèrent sa résolution. Le cadavre fut transporté dans la ville, pour y être solennellement réduit en cendres. Andromaque, Hécube, Hélène, firent entendre autour du bûcher les chants lugubres du désespoir.

Dans l'année qui précéda la ruine de Troie, Achille brûla d'amour pour Polyxène, fille de Priam, la demanda pour épouse, et l'obtint; mais au moment où il s'approchait de l'autel nuptial, il fut percé au talon d'une flèche empoisonnée que lui décocha Pâris, et mourut de cette blessure. Les Grecs déposèrent ses cendres sur le promontoire de Sigée (non loin des plaines de Troie), lui bâtirent un temple, et lui rendirent les honneurs divins. Néoptolème ou Pyrrhus, fils d'Achille et de Déidamie, sera plus d'une fois mentionné dans la suite de nos histoires.

1. D'autres disent qu'Hector fut attaché avec un baudrier dont Ajax lui avait fait présent.

Ajax

ajax
Le suicide d'Ajax
v. 400-350 av. J.-C.

British Museum

Ajax, fils de Télamon, fut le plus vaillant des Grecs après Achille. Il partit avec douze vaisseaux pour le siège de Troie, et s'y distingua à la tête des Mégariens et des habitants de Salamine.

Achille mort, Ajax et Ulysse se disputèrent les armes de ce héros, et chacun d'eux plaida sa cause devant les capitaines réunis. Ajax n'oublia aucun de ses exploits, ni de ceux de sa famille; Ulysse fit valoir avec autant d'adresse que de chaleur les services qu'il avait rendus à la Grèce : son éloquence triompha. Ajax, désespéré d'une préférence qu'il croyait injuste, se lève en délire pendant la nuit, saisit son épée, parcourt le camp des Grecs, et, croyant tuer Ulysse, Ménélas et Agamemnon, massacre les moutons et les chèvres qui paissaient autour des tentes. Revenu de son égarement, et confus de se voir moqué des soldats, il se perce le sein avec une épée qu'il avait reçue d'Hector. La terre, mouillée de son sang, fit naître une fleur semblable à la jacinthe, et sur laquelle on voit, dit-on, les deux premières lettres du nom d'Ajax. Sa mort eut lieu avant la prise de Troie. Les Grecs lui érigèrent un magnifique monument sur le promontoire de Rhétée.

Tedcer, frère d'Ajax, l'avait accompagné en Phrygie1. Habile archer, il passait pour avoir reçu d'Apollon lui-même l'arc qu'il maniait. Revenu à Salamine, sa patrie, après l'expédition, il n'obtint du vieux Télamon qu'un accueil hostile et glacé : "Où est ton frère? Qu'as-tu fait pour venger ton frère? Où sont les cendres de ton frère?..." Et un bannissement perpétuel suivit cette accablante réception. Teucer se soumit sans se décourager. Accompagné d'amis fidèles, il se rendit à Sidon auprès du roi Bélus, qui, pénétré de ses malheurs et de sa constance, lui accorda quelques colons phéniciens, avec lesquels il alla bâtir, dans l'île de Chypre, une ville qu'il appela Salamine, et où ses descendants régnèrent plusieurs siècles. Ce que l'historien Justin raconte du voyage de Teucer en Espagne, paraît absolument fabuleux.

1. Teucer et Ajax étaient seulement frères de père, ou consanguins. La mère de Teucer était Hésione, fille de Laomédon.

Télèphe

Télèphe, fils d'Hercule et roi de Mysie, épousa une des filles de Priam, et fit alliance avec ce monarque dont la capitale était assiégée par les Grecs. Dans un combat qu'il livra près du rivage de la Mysie, il tua un grand nombre d'ennemis, et força le reste à prendre la fuite. Sa victoire eût été complète, si Bacchus, qui protégeait les Grecs, n'eût fait sortir de terre un cep de vigne dont les branches embarrassèrent les pieds de Télèphe et le firent tomber. Achille courut à lui et le blessa au flanc d'un coup de lance. La plaie était large et profonde : il souffrait de cuisantes douleurs. L'oracle de Delphes lui annonça que cette blessure ne pouvait être guérie que par celui qui l'avait faite. Achille, sollicité de venir au camp de Télèphe et de panser la plaie, répondit qu'il n'était pas chirurgien, et qu'il ne possédait pas de remède pour ce mal. Mais Ulysse, qui savait que Troie ne pouvait être prise si les Grecs n'avaient dans leur armée un fils d'Hercule, expliqua l'oracle d'Apollon en disant que la même lance qui avait fait la blessure devait la guérir. Achille consentit donc à racler l'extrémité de sa lance avec un couteau, et, de la rouille qu'il en ôta, il composa un emplâtre que Télèphe appliqua sur sa plaie : elle se ferma, il fut guéri, et, peu de jours après, en reconnaissance de ce service, il quitta le parti de Priam et se joignit à l'armée des Grecs1.

1. Les Grecs et les Romains composèrent sur Télèphe plusieurs tragédies, dont aucune n'est parvenue jusqu'à nous. Dans toutes on voyait ce héros, mendiant, vagabond et accablé d'infortunes : mais les événements sur lesquels repose cette tradition, sont aujourd'hui inconnus.

Laocoon-Sinon (Prise de Troie)

la guerre de Troie
Construction du cheval de Troie
G. D. Tiepolo, National Gallery

Fatiguée de la longueur du siège de Troie, et convaincue que cette ville était imprenable, l'armée des Grecs demandait hautement à ses généraux de la ramener dans ses foyers. Le mécontentement croissait de jour en jour, et une sédition semblait imminente.

Ulysse alors, Ulysse toujours fertile en ruses, imagina le stratagème le plus hardi et le plus téméraire dont l'histoire fasse mention; et les capitaines, résolus à tout oser, y applaudirent. Ils firent construire, avec des sapins coupés sur le mont Ida, un cheval énorme, aussi haut que les plus hautes murailles de Troie, et capable de contenir dans ses flancs un bataillon armé. Ils répandirent en même temps le bruit qu'ils renonçaient au siège de la ville, et que ce cheval gigantesque était une offrande à Minerve, pour obtenir d'elle un heureux retour en Grèce et apaiser la colère qu'elle ressentait de l'enlèvement du palladium. Ils mirent en effet à la voile, après avoir enfermé dans les flancs du cheval trois cents guerriers d'élite, parmi lesquels se trouvaient Ulysse, Pyrrhus, Sthénélus et Ménélas, et allèrent cacher leur flotte derrière l'île de Ténédos, à peu distance du rivage.

A la nouvelle de ce départ, les transports de joie éclatent de tous côtés dans la ville; les portes s'ouvrent; on s'empresse de sortir, de parcourir le camp des Grecs et ces plaines qu'ils ont si longtemps occupées. Plusieurs regardent avec étonnement l'offrande faite à Minerve et la grandeur prodigieuse du cheval; l'ardente jeunesse demande qu'on le traîne dans la ville et qu'on l'introduise dans la citadelle; les plus sages veulent qu'on le précipite incontinent au fond de la mer, ou qu'on y mette le feu. La foule incertaine flottait entre ces deux avis, quand, pour donner à tous l'exemple, Laocoon, grand prêtre de Neptune, enflammé d'ardeur, accourt du haut de la citadelle: "Malheureux", s'écrie-t-il, "quel est votre aveuglement! Croyez-vous les ennemis bien éloignés ? Croyez-vous qu'un présent des Grecs ne couvre pas un piége ? Est ce ainsi que vous connaissez Ulysse? Ce bois perfide est rempli de leurs soldats."

Il dit, et d'un bras robuste fait voler une longue javeline dans la charpente qui forme le ventre et les flancs du monstre. Le dard s'y attache, et fait entendre un bruit sourd d'armes et d'armures bien propre à inspirer des soupçons : mais le peuple n'y donne aucune suite.

En ce moment, des bergers phrygiens avec de grands cris amenaient au roi, les mains liées derrière le dos, un jeune inconnu, qui, loin de fuir devant eux, s'était mis lui-même à leur discrétion : c'était un Grec, une créature Ulysse, dressé par lui au rôle qu'il devait jouer. Il s'appelait Sinon, fils de Sisyphe. Quand on l'eut présenté à Priam, il convainquit ce roi, par un discours artificieux et qui avait tous les caractères de la vraisemblance, que l'embarquement des Grecs n'était pas une feinte, et qu'ils voulaient, en construisant un cheval d'une grandeur colossale, empêcher qu'il ne fût introduit dans la ville. Puis il ajouta : "Si une fois vous veniez à bout, Prince, de l'établir dans votre citadelle, non-seulement les Grecs ne songeraient plus à venir attaquer les Troyens, mais, au contraire, tel est l'arrêt du Sort, les Troyens pourraient se flatter d'aller mettre un jour le siège devant Mycènes, et de rendre au centuple à la Grèce tous les maux, toutes les calamités qu'ils en ont soufferts." Le discours de ce traître fit une impression profonde dans les esprits, et fut suivi d'un événement qui leva toutes les irrésolutions.

Deux serpents d'une dimension monstrueuse, partis de Ténédos, traversent le bras de mer qui sépare cette île de la terre ferme, s'élancent sur Laocoon et sur ses deux fils qui étaient près de lui, les enveloppent, les déchirent par de cruelles morsures, et les étouffent de leur souffle empoisonné; après quoi ils vont lentement se cacher dans le temple de Minerve, sous les pieds même de la statue et derrière son bouclier. Frappés de ce prodige, les Troyens ne délibèrent plus. On ôte les fers à Sinon; on lui laisse toute liberté d'entrer dans la ville; et l'on abat un pan de la muraille pour ouvrir passage à la fatale machine. Tous mettent la main à l'oeuvre; tous se font une gloire de toucher aux câbles qui servent à la traîner. Jeunes filles, jeunes garçons, chantent en l'honneur de Minerve des hymnes d'actions de grâces; et le peuple entier se livre aux excès d'usage dans un jour de fête.

Cependant, à la faveur de la nuit la flotte grecque s'approche du rivage. Les Troyens, appesantis par la fatigue et le vin, dormaient d'un profond sommeil. Sinon se dirige vers le cheval, ouvre la porte pratiquée dans son flanc, et en fait descendre au moyen de longues cordes les trois cents soldats, par qui aussitôt les postes militaires sont occupés. L'armée, qui a effectué son débarquement, pénètre dans la ville par la brèche faite au rempart, allume des torches incendiaires, met le feu dans tous les quartiers, pille les demeures les plus apparentes, et fait un affreux massacre des habitants, sans distinction ni d'âge ni de sexe. Pyrrhus surtout déployait une fureur qu'irritait le souvenir de la mort d'Achille; il tue le jeune Politès, fils de Priam, se jette l'épée à la main sur Priam lui-même, et malgré ses cheveux blancs, la lui plonge dans le coeur, en présence d'Hécube et devant l'autel de Jupiter!. Seul des enfants de Priam, Hélénus fut épargné, par égard pour sa qualité de devin. On fit grâce aussi à Anténor, à Anchise et à Enée, parce qu'ils avaient toujours condamné la conduite de Pâris, et conseillé de rendre Hélène à son époux.

Leur vengeance assouvie, les vainqueurs, chargés de riches dépouilles, rejoignirent leurs vaisseaux, et levèrent l'ancre. Quatre royales captives servaient d'ornement au triomphe : Hécube, veuve de Priam, Cassandre et Polyxène, ses filles, et Andromaque, veuve d'Hector.

Anténor

Anténor, prince troyen, parent de Priam, voyagea en Grèce dans sa jeunesse, s'y lia étroitement avec plusieurs familles illustres, et sentit dès lors pour le peuple grec un attachement que ne purent affaiblir les hostilités dont Pâris fut la première cause. Durant le siège, Anténor insista auprès de Priam pour qu'Hélène fût rendue à Ménélas, et ne cessa, au rapport d'Homère, de prêcher la paix et les armistices. Mais cette conduite modérée le fit passer (comme il arrive souvent) pour un traître. On l'accusa d'avoir entretenu des intelligences avec Ulysse, favorisé l'enlèvement du palladium, et donné l'idée aux Grecs de construire le cheval de bois. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, dans la catastrophe de Troie, sa vie fut épargnée, et son palais respecté par le vainqueur.

Que devint Anténor après la chute de sa patrie ? Beaucoup d'obscurité règne sur ce point. Les uns prétendent qu'il suivit Ménélas et Hélène, et qu'ayant fait avec eux naufrage sur la côte d'Afrique, il s'y établit, et y termina paisiblement ses jours. Les autres assurent au contraire qu'il resta en Troade (Troie), et que, rassemblant autour de lui les faibles restes des Troyens échappés au carnage, il fonda un nouveau royaume dans cette contrée. Une troisième opinion, et c'est la plus accréditée, lui fait quitter l'Asie, traverser des mers sans nombre, visiter les îles du golfe adriatique, et bâtir enfin, dans le continent de la Vénétie, la ville de Padoue.

Ajax, fils d'Oïlée

Ajax, fils d'Oïlée, et roi des Locriens, équipa quarante vaisseaux pour l'expédition d'Asie. Habile à tirer de l'arc et à lancer le javelot, il était encore le plus prompt à la course et le plus fier de tous les Grecs.

Au moment du sac de Troie, il pénétra dans le temple de Minerve, et, d'une main fumante de carnage, arracha du sanctuaire la prêtresse Cassandre, fille de Priam. Minerve, irritée de cette violation faite à la sainteté du lieu, submergea, au retour de l'expédition, les vaisseaux d'Ajax; mais ce prince échappa à ce naufrage, gravit avec bonheur sur un rocher, et s'écria : "Je suis sauvé malgré les dieux!" Neptune, témoin de ce blasphème, fendit le rocher d'un coup de trident, et engloutit l'impie sous les eaux.

Nauplius, roi d'Eubée

Palamède, fils de Nauplius, avait péri pendant le siège de Troie, victime de la calomnie d'Ulysse et des autres capitaines grecs, qui l'avaient accusé d'avoir des intelligences avec l'ennemi1. Nauplius, qui nourrissait dans son coeur un ressentiment profond contre les assassins de son fils, n'attendait qu'une occasion favorable pour se venger, et cette occasion s'offrit bientôt. Après la prise de Troie, quand la flotte grecque revenait triomphante en Europe, elle fut accueillie d'une tempête qui en submergea une partie, et poussa le reste sur les côtes de l'île d'Eubée. Informé de ce désastre, Nauplius fit allumer des feux pendant la nuit, sur les rochers dont son île était environnée, attira ainsi les vaisseaux des Grecs, et eut la satisfaction de les voir échouer contre les écueils. Un grand nombre de soldats et de matelots furent noyés; ceux qui, à l'aide de planches, ou en nageant, atteignirent le rivage y furent impitoyablement massacrés.

1. Doué de beaucoup de pénétration et de génie, Palamède inventa le jeu des échecs, ajouta à l'alphabet quatre nouvelles lettres, perfectionna la tactique militaire, et fut mis après sa mort au rang de dieux.

Diomède

Diomède, capitaine grec, fils de Tydée, conduisit les Argiens au siège de Troie, et y brilla par son héroïque valeur. Il se battit contre Hector, blessa Vénus qui était accourue au secours d'Enée, plongea sa lance dans le flanc de Mars, et tua un grand nombre de chefs troyens. Homère le compare à une foudre qui renverse tout, à un torrent débordé auquel rien ne peut faire obstacle. Il entra de nuit avec Ulysse dans la citadelle de Troie, d'où ils emportèrent le palladium; ils avaient auparavant enlevé les chevaux de Rhésus, roi de Thrace, et tué ce prince, qui venait avec son armée au secours des Troyens.

Après la ruine d'Ilion (Troie), Diomède revint en Argolide, où il voulait s'établir; mais des chagrins domestiques l'en bannirent bientôt. Il fit voile pour l'Italie, et se fixa dans la province nommée Grande-Grèce, où il bâtit la ville d'Argyrippe (aujourd'hui Arpi). A sa mort, ses compagnons le pleurèrent si amèrement, que les dieux touchés de leur douleur les changèrent en cygnes. Sous cette nouvelle forme, ils s'envolèrent dans une île de la mer Adriatique, où ils se firent remarquer par les caresses qu'ils faisaient aux Grecs, et par leur éloignement pour les étrangers : on les appela Oiseaux de Diomède.

Philoctète

la guerre de Troie
Philoctète abandonné par les Grecs
Metropolitan Museum of Art

Philoctète, fils de Poean, était l'ami et le compagnon d'Hercule.

Hercule, près de mourir, avait fait jurer à Philoctète de ne découvrir à personne l'endroit où ses flèches étaient cachées. Mais l'oracle de Delphes ayant annoncé aux Grecs "qu'ils ne pourraient prendre la ville de Troie avant que ces flèches fussent en leur possession", ils envoyèrent Ulysse auprès du fils de Paean, pour l'engager à dire où était ce précieux dépôt. Il refusa. Mais dans le feu de la conversation, il frappa du pied la terre à l'endroit où elles étaient enfouies: Ulysse interpréta ce signe, creusa le sol, et trouva les flèches. Philoctète s'embarqua pour l'Asie avec Agamemnon, Ulysse et les autres chefs, malgré son antipathie pour eux. Pendant la traversée, une des flèches qu'il maniait lui ayant échappé des mains, il en fut blessé au pied, et, la plaie empirant, il s'en exhala une odeur si insupportable, que les Grecs, à l'instigation d'Ulysse, débarquèrent Philoctète dans un coin de l'île de Lemnos, et l'y abandonnèrent. Il demeura neuf ans sur cette côte déserte, seul, sans secours, sans consolation, livré à d'horribles souffrances, exposé nuit et jour à la fureur des bêtes sauvages.

Cependant, comme le siège de Troie traînait en longueur, on se ressouvint de l'oracle de Delphes, et de l'impossibilité de finir la guerre sans les flèches d'Hercule. Il fallait donc aller trouver Philoctète, adoucir son ressentiment, et le conduire à l'armée. Ulysse tenta ce difficile message, et fit si bien par ses discours insinuants, ses flatteries et ses prières, qu'il vint à bout de le fléchir. Amené au camp des Grecs, Philoctète y fut guéri de sa plaie par Machaon, fils d'Esculape.

Des actions d'éclat signalèrent alors sa vaillance. Il fit un grand carnage des Troyens, combattit Pâris, et le tua. Mais après la prise de Troie, il refusa de retourner dans la Grèce, sa patrie, soit parce que son père n'existait plus, soit pour ne pas revoir les lieux où était mort Hercule, son ami. Il alla donc avec un corps de Thessaliens, s'établir dans la Calabre, où il fonda la ville de Pétilie. (Selon les plus anciens mythologues, Philoctète ne fut pas blessé au pied par une flèche, mais par la piqûre d'une vipère qu'avait suscitée Junon, pour le punir d'avoir soigné Hercule mourant, et de lui avoir rendu les honneurs de la sépulture.)

Idoménée

Idoménée, roi de Crète, alla au siège de Troie, accompagné de Mérion, son proche parent, et ils se distinguèrent tous deux par leur bravoure. Après l'incendie de cette ville, Idoménée fit voile pour revenir en Crète; mais la mer devint si orageuse et le vent si contraire, que le pilote annonça un naufrage prochain et inévitable. Idoménée levant les mains au ciel, invoquait Neptune: "Puissant dieu", s'écria-t-il, "toi qui gouvernes l'empire des ondes, daigne prêter l'oreille à un malheureux! Si tu me fais voir l'île de Crète malgré la fureur des vents, je t'immolerai la première tête qui s'offrira à mes regards."

Echappé à la tempête, Idoménée arrivait dans le port désiré; il remerciait Neptune d'avoir exaucé sa prière; mais bientôt un pressentiment de son malheur lui donna un cuisant repentir de son voeu indiscret; il appréhenda d'arriver parmi les siens, et de revoir ce qu'il avait de plus cher au monde. Il arrive; à peine ose-t-il lever les yeux. Il voit son fils qui accourait à sa rencontre : il recule, saisi d'horreur, cherchant, mais en vain, quelque autre tête moins chère qui puisse lui servir de victime. On s'empresse autour d'Idoménée, on cherche à calmer ses sens; on lui montre un moyen d'accomplir son voeu sans faire un crime. Pâle, morne, abattu, il ne profère pas une parole. Tout à coup, et comme poursuivi par une Furie, il surprend ceux qui l'entourent, s'élance, et plonge son épée dans le sein de son enfant... Le peuple indigné se soulève contre ce père fanatique, et l'accable de tant de malédictions et de menaces, qu'il ne trouve plus de salut que dans ses vaisseaux. Il y remonte et se livre à la merci des ondes.

Les vents le poussèrent vers l'Italie, sur les côtes de la Calabre, où il fonda la ville de Salente, à laquelle il donna des lois pleines de sagesse et dignes de son aïeul Minos.

Nestor

Nestor, fils de NéJée, régna sur la ville de Pylos et sur toute la Messénie.

Déjà octogénaire, Nestor conduisit au siège de Troie les soldats de la Messénie, et fit admirer jusqu'à la fin de cette guerre sa profonde sagesse, la modération de ses avis, et son éloquence aussi doute que persuasive. "Que n'ai-je dans mon armée dix Nestors!" s'écriait Agamemnon; "nous verrions bientôt s'écrouler les murs d'Ilium, et bientôt les richesses de cette opulente cité seraient le prix de notre courage." Ce vieillard illustre survécut à l'expédition de Troie, et revint à Pylos, où il mena une vie paisible, environné d'une famille nombreuse dont il était vénéré, et qui écoutait ses avis comme des oracles.

Antiloque, fils de Nestor, l'accompagna en Asie, et se signala par sa vaillance en diverses rencontres. Son dévouement filial causa sa mort. Voyant son père engagé dans le plus fort de la mêlée, et près d'être frappé d'un coup de lance que lui portait Memnon, il se jeta entre les deux combattants, et reçut le coup mortel.

Ulysse

la guerre de Troie, Ulysse
Ulysse attaché au mât de son navire
Dougga

Ulysse, roi d'Ithaque et de Dulichium, était fils unique de Laërte et d'Anticléa.

Il n'y avait pas deux ans qu'il avait épousé la belle Pénélope, fille d'Icarius, lorsque la guerre éclata entre les Grecs et les Troyens. L'amour qu'il avait pour sa jeune compagne lui fit inventer plusieurs supercheries pour ne pas se joindre à l'armée qui marchait contre Troie. Il fit même semblant d'être fou : il attela à une charrue deux animaux d'espèce différente, laboura les sables de la mer, et sema du sel au lieu de blé. Mais Palamède qui soupçonnait la ruse, plaça le petit Télémaque, fils d'Ulysse, sur la ligne du sillon : le père leva le soc de la charrue pour ne pas blesser son enfant, et montra ainsi que sa démence était simulée.

Forcé de partir, il se fit remarquer durant cette longue guerre par sa prudence consommée, son courage et ses stratagèmes.

Il se rendit à Lemnos pour y chercher Philoctète, possesseur des flèches d'Hercule, sans lesquelles Troie ne pouvait être prise. Il entra de nuit dans la citadelle d'Ilion, et enleva du temple de Minerve ce palladium que les Troyens y conservaient avec tant de religion et de soin : Diomède le secondait dans cette entreprise. Avec ce même guerrier, il s'empara des chevaux de Rhésus, roi de Thrace, et tua leur maître. A la mort d'Achille, les armes de ce héros lui furent adjugées de préférence à Ajax, fils de Télamon.

Quand Troie fut prise, il s'embarqua pour revenir à Ithaque; mais la fortune ne cessa, pendant dix ans, de lui être contraire. Il erra sur toutes les mers, en butte à de continuels dangers.

Un ouragan le jeta sur les côtes de Ciconie, où il perdit beaucoup de monde. De là, il fut porté en Afrique, chez les Lotophages, qui offrirent à quelques-uns de ses compagnons des fruits si délicieux qu'il fallut user de violence pour les ramener au navire. Les vents le poussèrent ensuite sur les côtes de la Sicile, séjour de Polyphème, fils de Neptune, affreux cyclope, qui, l'ayant surpris sur le rivage, l'enferma lui et ses compagnons dans l'antre mal éclairé où il gardait ses troupeaux, et où chaque soir il se gorgeait de boissons enivrantes et se repaissait de sang humain. Le roi d'Ithaque, sans s'émouvoir, s'entretient avec le cyclope, lui raconte ses aventures, l'amuse et lui verse force rasades. Polyphème, plein de vin, bâille et s'endort. Aussitôt Ulysse, saisissant un pieu énorme, le plonge dans l'oeil unique de Polyphème. Le géant blessé, crie, se lève, parcourt avec fureur sa caverne retentissante. Ulysse et ses compagnons se cachent pour esquiver ses longs bras étendus, et se tiennent blottis parmi les brebis, qui étaient, comme leur maître, d'une grandeur démesurée; voyant ensuite que le cyclope, en marchant à tâtons, ne portait la main que sur le dos des brebis, ils s'attachent sous le ventre de chacune d'elles et s'y cramponnent. Au point du jour, quand le monstre, placé à l'ouverture de sa caverne, fit sortir un à un tout son troupeau, les captifs parvinrent à s'évader.

Soustrait à ce danger, Ulysse aborda aux îles éoliennes, situées entre la Sicile et l'Italie. Eole en était le souverain. Charmé de l'esprit et de l'éloquence d'Ulysse, il le combla de marques d'estime, et lui donna de grandes outres, dans lesquelles étaient renfermés les vents contraires à sa navigation; mais les soldats d'Ulysse, poussés par une funeste curiosité, ouvrirent ces peaux; les vents s'en échappèrent, et causèrent une tempête qui jeta la flotte sur le rivage de la Campanie, au milieu de peuples anthropophages, appelés Lestrigons. Ulysse députa trois de ses compagnons vers le roi : il était absent. La reine, sorte d'ogresse aussi haute qu'une montagne, les admit en sa présence, fit appeler son époux, et, en attendant, avala un de ces malheureux : les deux autres s'enfuirent à toutes jambes vers les vaisseaux. Le roi, nommé Antiphate, rassemble à grands cris ses Lestrigons; ils accourent à sa voix, saisissent des pierres énormes, les font pleuvoir sur la flotte d'Ulysse, et, s'emparant des matelots blessés, les enfilent comme des poissons à un gros câble, et les emportent pour les dévorer. Ulysse, qui n'avait pas quitté son vaisseau, s'éloigna au plus vite de ces côtes barbares, déplorant la mort ignominieuse de tant de braves compagnons.

Avec un seul bâtiment, il arriva dans l'île d'AEa, séjour de la magicienne Circé, qui le captiva par ses charmes, et le retint un an auprès d'elle, dans les délices d'une cour voluptueuse.

En proie au plaisir qui l'enchante
Il laisse endormir sa raison;
Et de la coupe séduisante
Que le fol Amour lui présente
Il boit à longs traits le poison.

J.B. Rousseau

Rendu prudent par ses fautes, il résista aux mélodieuses voix des Sirènes, franchit avec bonheur les écueils de Charybde et de Scylla, et aborda pour la seconde fois en Sicile, à ce rivage fameux, où la fille d'Apollon, Lampétie, gardait les troupeaux du dieu son père : troupeaux innombrables auxquels il était défendu de toucher. Ulysse se reposa de ses fatigues sur cette plage, et enjoignit expressément à ses compagnons de respecter le bétail sacré. Tant que durèrent les provisions, ils observèrent les ordres d'Ulysse; mais les vivres ayant manqué et la faim se faisant sentir, ils enlevèrent quatre boeufs et quatre génisses qu'ils égorgèrent. Apollon n'eut pas plus tôt connu cette impiété qu'il pria Jupiter d'en tirer vengeance; et le maître des dieux envoya aux profanateurs un signe effrayant de sa colère : les peaux de ces boeufs et de ces génisses se mirent à marcher, les chairs qui rôtissaient à la broche commencèrent à mugir, et les chairs crues répondirent à ces mugissements. Epouvantés de ce prodige, les matelots s'embarquèrent; mais il s'éleva au même instant une si terrible tempête, qu'elle brisa les vaisseaux et fit périr ceux qui les montaient. Ulysse seul, qui n'avait pas eu de part au sacrilége fut épargné: les dieux lui avaient ménagé un fragment de gouvernail qui fut son sauveur.

Les vents le poussèrent dans l'île d'Ogygie1, où régnait la nymphe Calypso, fille de l'Océan, qui le reçut avec les démonstrations de la plus vive joie, et lui offrit l'immortalité s'il consentait à oublier Ithaque, et à finir ses jours dans son île. Des mois, des années s'écoulèrent, et Ulysse séjournait encore dans les demeures magiques de cette reine opulente, dont l'admiration et l'attachement pour son hôte croissaient de jour en jour. Les dieux intervinrent : Mercure le rappela à ses devoirs de père, d'époux et de roi.

Parti de chez Calypso, il voguait vers sa patrie, où il se flattait d'arriver sain et sauf, lorsque Neptune, qui se souvenait de la blessure faite à Polyphème son fils, bouleversa les flots par un ouragan. Le navire d'Ulysse fut coulé à fond, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et d'efforts qu'il aborda à la nage dans l'île des Phéaciens, dont le roi Alcinoûs l'accueillit, et lui accorda même un vaisseau pour continuer sa navigation. (Voyez les deux articles qui suivent.)

1. Ogygie, petite île que l'on croit située près de l'Ile de Malte.

Nausicaa

la guerre de Troie, Ulysse, Nausicaa
Ulysse et Nausicaa
Pieter Lastman, 1619, Alte Pinakothek, Munich

Du temps de la guerre de Troie, Alcinoûs régnait sur les Phéaciens, riches insulaires de Corcyre (aujourd'hui Corfou). Son palais était magnifique; ses délicieux jardins produisaient en toute saison les plus belles fleurs et les plus beaux fruits. Sa famille offrait le tableau de l'innocence et des moeurs antiques; ses fils n'avaient d'autres serviteurs qu'eux-mêmes; son épouse donnait l'exemple du travail et de l'économie. Sa fille, l'aimable et pudique Nausicaa, partageait avec sa mère les soins du ménage, et descendait jusqu'aux moindres détails : elle filait, tissait de la laine, blanchissait son linge, ses robes et les vêtements de ses frères. Minerve, déesse des arts, veillait sur elle, et la dirigeait dans toute sa conduite, dans toutes ses démarches.

Cette déesse protégeait aussi le sage Ulysse, errant de mers en mers et jouet du sort.

Ulysse quittait l'île d'Ogygie, et croyait ses malheurs finis, quand un nouvel orage, fracassant son navire, lui présenta une mort inévitable. L'abîme allait l'engloutir : une frêle planche s'offre à sa vue; il s'en saisit, lutte trois jours et trois nuits contre la fureur des ondes, et parvient enfin au rivage de Corcyre, qu'il ne connaissait pas, et où ses yeux mourants ne découvraient ni habitants, ni habitations. Epuisé de fatigue, de sommeil, d'angoisses, il se traîne depuis la côte déserte jusque dans un bois peu éloigné, et s'y endort.

Près de là coulait le ruisseau limpide où Nausicaa avait coutume de blanchir ses robes. Ce jour même, conduite par Minerve, elle y était venue avec ses compagnes laver des étoffes précieuses, et les manteaux de ses frères. Quelques toiles humides séchaient au soleil: Nausicaa, attendant la fin du jour, s'amusait avec ses amies aux jeux innocents du jeune âge. Leurs ébats, leurs danses folâtres, leurs éclats de rire éveillèrent Ulysse. Il était pâle et défait, à peine vêtu, perclus de tous ses membres, tel qu'un naufragé qui a vu de près toutes les horreurs du trépas. Il se lève : son premier sentiment est la crainte. Il ignore si le sol où il a été jeté n'est pas un repaire d'anthropophages. La voix des jeunes filles le rassure; il s'enhardit; il regarde à travers les branchages pour se confirmer dans son espoir... Mais comment se montrer à elles dans l'état où il est? Il se couvre de feuillages le mieux qu'il peut, et se décide enfin à sortir de son asile. Il approche : les Phéaciennes poussent un cri et prennent la fuite, excepté Nausicaa, aux pieds de laquelle il s'agenouille, et dont il implore l'assistance; il demande avant toutes choses un vêtement, qui lui permette de paraître avec décence. Nausicaa, attendrie, appelle ses compagnes, et les engage à secourir cet étranger. "C'est Jupiter," leur dit-elle, "qui nous envoie les pauvres et les suppliants; donnez-lui à manger, et menez-le au bord de la rivière, dans un lieu couvert et à l'abri des vents, où il se puisse baigner. Mettez près de lui ce vase d'essence et les vêtements dont il a besoin."

Minerve elle-même daigna présider à la toilette d'Ulysse. Quand il reparut devant Nausicaa, ce n'était plus le même homme. A un naufragé repoussant et livide avait succédé un héros dans la force de l'âge, et dont le maintien assuré et noble décelait l'habitude du commandement. Il fit une telle impression sur la jeune princesse qu'elle ne put s'empêcher de dire tout bas à la plus intime de ses confidentes : "Puisse l'époux que mon père me destine ressembler à cet étranger !"

Ulysse arrive au palais; il voit Alcinoûs et son épouse; il se prosterne, et attend dans cette humble posture leur décision. Alcinoûs le relève avec bienveillance et le fait asseoir. Ses serviteurs dressent une table qu'ils couvrent d'excellents mets. La soirée se passe en divertissements, en concerts, en conversations affectueuses. Alcinoûs met le comble à ce bon accueil en promettant à son hôte de lui accorder, dès le lendemain, le meilleur de ses navires pour faire voile vers Ithaque. Ulysse répondit à ces prévenances par le récit détaillé de ses aventures et de ses malheurs. L'époux de Pénélope inspira, à tous ceux qui l'entendirent, l'intérêt le plus vif et l'estime la mieux méritée. Le vaisseau était prêt; il y monta comblé de présents. Nausicaa lui fit naïvement un touchant adieu, et ses yeux suivirent longtemps la trace du navire sur les flots.

Pénélope

Pénélope, femme d'Ulysse, était la plus vertueuse et la plus tendre des épouses. On conçoit ses ennuis pendant l'absence prolongée d'Ulysse; on conçoit l'excès de sa douleur et de ses craintes, quand, après tant d'années, elle ne le voyait pas revenir avec les autres princes de la Grèce.

La beauté de Pénélope, ses talents, ses vertus, attirèrent dans Ithaque une foule de prétendants qui cherchaient à lui persuader que son époux était mort, et qu'elle devait se remarier. Pénélope éludait adroitement leurs poursuites, et repoussait leurs sollicitations. Mais chaque jour les importunités augmentaient, et déjà ces audacieux amants avaient envahi le palais, s'y étaient installés, y donnaient des festins et y commandaient en maîtres. Pénélope fut obligée de céder en apparence. Elle les appelle donc auprès d'elle, et leur déclare qu'elle est résolue à choisir un époux parmi eux, dès qu'elle aura fini de broder la pièce de toile qui doit envelopper le corps de son beau-père Laërte, quand ce vieillard, accablé d'infirmités, aura cessé de vivre. Pénélope travaillait le jour à son ouvrage avec la plus grande assiduité, mais elle défaisait chaque nuit la broderie du jour. Par cet artifice elle amusa les poursuivants durant trois années consécutives. Trahie à la fin par une de ses esclaves, elle se trouva dans l'obligation d'achever la toile1.

Il y avait alors vingt ans écoulés depuis l'absence d'Ulysse. Pénélope était au bout de ses supercheries et de ses moyens de délai. Les amants témoignaient une impatience sans égale; leur courroux s'exhalait par des plaintes et des reproches. "Il est temps, belle Pénélope, de faire un choix, lui disaient-ils; si le roi votre époux existait encore, il serait de retour; les flots l'ont englouti avec ses soldats. Pourquoi garder cette fidélité à des mânes insensibles? L'Etat veut un maître. -Hélas!" répliquait Pénélope, "que me demandez-vous? et pourquoi me presser ainsi? Attendez encore, je vous en conjure". La mort d'un héros tel qu'Ulysse fait du bruit; la nouvelle de son trépas serait venue jusqu'à moi. Peut-être que, jeté dans une île déserte, il tourne ses yeux vers Ithaque, et n'attend qu'un vent favorable qui l'y ramène. Néanmoins, puisque l'Etat demande un maître, voilà sous vos yeux l'arc d'Ulysse. Cet arc ne peut être manié que par un héros : celui d'entre vous qui l'aura ployé, sera mon époux."

Pénélope savait à quels hommes délicats ou craintifs elle proposait ce défi : ils l'acceptèrent cependant. Le peuple vint en foule au palais. Chacun des prétendants s'efforce de sortir vainqueur d'une épreuve aussi importante. Tranquille spectatrice, Pénélope souriait sous son voile, et s'applaudissait d'un expédient qui devait la délivrer de tant d'importuns. Aucun d'eux en effet n'en vint à bout; l'arc rebelle résista à leurs mains débiles.

Un homme mal vêtu, d'un extérieur peu imposant, perce la foule et se présente dans la lice. "Ce sera moi qui le courberai", s'écrie-t-il. On prend à peine garde à lui. Il insiste, il invoque l'équité des juges, les lois du combat et la parole donnée par la reine. On ne peut lui refuser ce qu'il exige. Il se saisit de l'arc, et du premier effort le ploie en deux. "A cet acte de vigueur", dit-il en regardant le peuple stupéfait, "reconnaissez Ulysse votre roi, l'époux de la chaste Pénélope." Puis, ramassant quelques javelots : "Amis," ajouta-t-il, en s'adressant toujours à ses sujets, "suivez-moi; exterminons cette engeance d'insolents et de parasites!" La révolution fut instantanée; tous les prétendants, à l'exception du chantre Phémius", furent massacrés. Le vieux Laërte retrouva un fils, Télémaque un père, Pénélope un époux bien-aimé.

1. On dit proverbialement d'une entreprise qui n'a pas de fin ou qui n'aboutit à rien : C'est la toile de Pénélope.

Télémaque

Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope, était encore au berceau lorsque son père partit pour le siège de Troie.

Placé auprès de sa mère, le jeune Télémaque y grandit à l'ombre des vertus et de la sagesse, et devint le plus accompli des enfants de son âge. A quinze ans, le dessein de voir son père dont il ignorait le sort, lui fit quitter sa patrie, et parcourir plusieurs mers. Il fut reçu avec amitié par Nestor, roi de Pylos, qui l'engagea d'aller à Sparte auprès de Ménélas et d'Hélène, dont il fut accueilli avec distinction, et qui cherchèrent à le distraire, durant quelques jours, de ses justes craintes.

Les dieux protégèrent tant de dévouement filial, et Minerve, sous la figure de Mentor, daigna lui servir de conseillère, de guide et d'appui1. Il revint enfin à Ithaque, où Ulysse avait abordé la veille, et il l'aida à combattre et à exterminer les prétendants2.

1. Ulysse, ami de Mentor, lui avait confié le soin de sa famille et l'administration de ses affaires.

2. Les nombreuses aventures dont Fénelon a embelli son roman de Télémaque ne se trouvent mentionnées dans aucun écrivain de l'antiquité.

Hécube

Hécube, veuve de Priam, avait vu périr durant le siège de Troie la plupart de ses enfants; elle-même, esclave des vainqueurs, échut en partage à Ulysse qu'elle détestait, et qui n'avait aucun égard pour l'âge, le rang ni les malheurs de cette auguste captive.

Les Grecs s'étant embarqués pour retourner dans leur pays, s'arrêtèrent sur les côtes de la Chersonèse de Thrace, afin d'y rendre une fois encore au divin Achille des honneurs funèbres. L'ombre sanglante de ce héros leur apparut près du cénotaphe, et leur révéla "qu'ils n'avaient qu'un moyen de sortir heureusement de la Chersonèse, c'était d'immoler à ses mânes plaintifs, la fille d'Hécube, Polyxène, qui lui "avait été autrefois promise en mariage." Les Grecs n'hésitèrent pas à se rendre aux volontés d'un chef et d'un ami. Polyxène fut conduite à l'autel : Hécube fut témoin de ce sacrifice! Menée ensuite chez Polymnestor, roi de Thrace, à qui elle avait confié, pendant la guerre, son fils Polydore et de grandes richesses, cette mère infortunée apprit que ce barbare avait égorgé le jeune prince et dilapidé ses trésors. Transportée de fureur, elle s'introduit dans le palais, se précipite sur le meurtrier et lui arrache les yeux; elle allait lui ôter la vie, si les satellites, accourus au bruit, lui en eussent donné le temps. Ils la chassent des appartements, et la poursuivent dans la rue à coups de pierres. Hors d'elle-même, Hécube court après ces pierres, les mord, et se trouve métamorphosée en chienne; elle veut ouvrir la bouche pour se plaindre; ses cris ne sont plus que des aboiements.

Andromaque

Andromaque, femme d'Hector, avait pour lui tant d'affection "qu'elle soignait elle-même ses chevaux et leur donnait à manger et à boire," selon la remarque d'Homère. Les adieux de ces deux époux, quand Hector partit pour aller au combat où il perdit la vie, sont un des plus beaux et des plus touchants morceaux de l'Iliade. Il est facile de se figurer le désespoir d'Andromaque, lorsqu'elle apprit la mort de son mari tué par Achille, et l'outrage fait à son cadavre. Après la prise de Troie, elle eut encore la douleur de voir précipiter du haut d'une tour son fils Astyanax, qu'elle avait sauvé des flammes : les anciens auteurs sont tous d'accord sur ce fait.

Dans le partage que les Grecs firent des prisonniers, Andromaque échut à Pyrrhus, fils d'Achille, qui la conduisit en Epire, où il régnait, mais qui ne tarda pas à l'éloigner de sa cour, pour dissiper les jaloux soupçons d'Hermione, sa femme. Andromaque épousa alors Hélénus, fils de Priam, captif comme elle, et ils régnèrent ensemble sur une province que la générosité de Pyrrhus leur accorda. Au sein des grandeurs comme sous le poids des fers, Andromaque, toujours attachée à son premier époux, ne cessait de s'occuper de lui; elle consacra même à la mémoire de ce héros un magnifique cénotaphe.

Clytemnestre - Oreste

Oreste
Oreste
Fresque murale Pompéi

Clytemnestre, fille de Tyndare et de Léda, épousa Agamemnon, roi d'Argos et de Mycènes.

Agamemnon était à peine parti de ses Etats, pour aller commander l'armée des Grecs devant Troie, qu'Egisthe, son parent, s'insinua habilement dans les bonnes grâces de Clytemnestre, s'en fit aimer, et porta l'audace jusqu'à vivre publiquement avec elle. Agamemnon informé de cette perfidie, jura de punir les coupables à son retour. La mort le prévint dans ce projet : il fut assassiné par Egisthe et Clytemnestre, le jour même de son arrivée en Grèce. Après ce meurtre, la reine épousa Egisthe, son complice, et lui mit la couronne sur la tête.

Clytemnestre avait eu quatre enfants d'Agamemnon: Iphigénie, Chrysothémis, Electre et Oreste. Ces trois derniers vivaient à Argos, au moment où leur père y fut poignardé. Oreste, malgré son âge tendre, aurait éprouvé peut-être le même sort, si Electre, sa soeur, ne l'eût envoyé clandestinement à la cour de Strophius, roi des Phocéens, et beau-frère d'Agamemnon. Strophius accueillit son neveu avec tous les témoignages d'une affection paternelle, et lui fit donner la même éducation qu'à Pylade, son fils aîné.

Il y avait dix ans qu'Egisthe et Clytemnestre jouissaient, avec une impudente sécurité, du fruit de leurs crimes, lorsque Oreste, qui préparait dans l'ombre une vengeance terrible, vint à la cour de Mycènes, favorisé par Electre, et sous un déguisement qui le rendait méconnaissable. Il se fit introduire auprès de l'usurpateur et de sa complice, comme envoyé de Strophius, et leur annonça "qu'Oreste était mort." Il ajouta même toutes les circonstances de sa fin tragique, et leur expliqua comment ce prince, avide de renommée, mais téméraire, s'étant présenté aux jeux pythiens pour y disputer le prix de la course des chars, avait brisé sa roue contre la borne et péri sous les pieds de ses chevaux; il montra en même temps l'urne funéraire qui renfermait les cendres supposées de leur jeune parent.

Egisthe et Clytemnestre souhaitaient trop ardemment cette mort, pour ne pas ajouter une foi aveugle au récit qui leur en était fait. Ils ne se contiennent plus; ils laissent éclater leur satisfaction, et, dans les transports d'une joie féroce, courent au temple d'Apollon pour y bénir les dieux immortels de cette délivrance, et leur offrir des sacrifices d'actions de grâces. Oreste se glisse à leur suite, avec d'anciens et fidèles serviteurs qu'Electre avait initiés à ce complot. L'un d'eux se jette sur Egisthe et le frappe d'un coup mortel; Oreste plonge l'homicide acier dans le sein de sa mère. La foule se presse autour de lui; il parle, on l'écoute, on le reconnaît pour le fils d'Agamemnon, et il remonte, au milieu de l'allégresse publique, sur le trône de ses aïeux.

Mais, dès ce jour aussi, les remords et une sombre mélancolie assiégèrent son âme. Les Furies vengeresses s'acharnèrent à sa poursuite, ne lui laissant de repos ni le jour ni la nuit. En vain il essaya de s'en délivrer par des sacrifices expiatoires; en vain il se rendit à Athènes pour y être jugé par le sévère Aréopage; en vain il y fut absous : le calme ne put rentrer dans son coeur. Pour dernière ressource, il se présenta au temple d'Apollon, à Delphes : la pythie, interrogée, lui répondit "qu'il ne pourrait se débarrasser des Furies qu'en allant dans la Chersonèse Taurique enlever du temple de Diane la statue de cette déesse." Il s'embarqua, et Pylade avec lui : Pylade, son ami et son consolateur, Pylade, qui ne l'avait pas quitté dans ses plus grands accès de démence. Les lois de l'hospitalité étaient inconnues dans la Tauride; c'était même l'usage, en cette contrée barbare, d'immoler sur l'autel de Diane les étrangers que le hasard y amenait ou que la tempête forçait d'y relâcher. Les deux Grecs, à peine sortis de leur vaisseau, sont saisis, garrottés et conduits devant le roi Thoas, qui prononce contre eux la sentence de mort et un prompt supplice.

Iphigénie, fille d'Agamemnon et soeur d'Oreste, était alors prêtresse du temple : Diane l'avait transportée du port d'Aulis dans cette région lointaine.

On fait les apprêts du sacrifice; Iphigénie s'approche des deux infortunés, s'entretient avec Pylade, apprend qu'ils sont Grecs de nation, s'intéresse à leur sort, et offre la vie à celui des deux qui consentira à porter de sa part une lettre à Mycènes. Au nom de Mycènes, de cette ville où il est né, Oreste sort de sa muette horreur : il s'approche, il questionne la prêtresse, la supplie de répondre; elle s'explique; il reconnaît en elle cette soeur aînée qu'il croyait morte depuis vingt ans. Dès ce moment, il n'est plus question entre elle et eux que des moyens de fuir, en emportant la statue de Diane. Le parricide d'Oreste fournit à Iphigénie un prétexte facile pour différer le sacrifice. Elle dit à Thoas: "Que ces étrangers sont des victimes impures; que l'un d'eux est un assassin, et qu'on ne peut les conduire à l'autel avant de les avoir purifiés." Le roi accorde aisément un délai, dont Iphigénie profite pour enlever la statue confiée à sa garde, et pour s'embarquer avec Oreste et Pylade. Thoas apprend leur fuite et le larcin commis dans le temple; il appelle son pilote, fait équiper un navire, et ordonne qu'on lui amène les ravisseurs; Minerve l'arrête, et lui défend de les poursuivre. "Oreste", dit-elle, "est venu par ordre d'Apollon dans cette contrée, pour s'affranchir des Furies qui le tourmentent, et enlever la statue de Diane; Neptune le protège; tes efforts pour l'atteindre seraient inutiles."

Délivré de ses fureurs, Oreste débarque à Mycènes, y reprend possession du trône, et songe à épouser Hermione, sa cousine, fille d'Hélène et de Ménélas. Hermione lui avait été jadis promise en mariage; mais pendant son voyage de Tauride, Ménélas l'avait fiancée au fils d'Achille, à Pyrrhus, dont la réputation égalait celle des plus grands héros. Oreste fit valoir ses droits à la main d'Hermione, mais en vain. Pyrrhus l'épousa, l'emmena en Epire, et insulta aux regrets de son rival. Hermione, qui ne pouvait souffrir le joug de cet hyménée, résolut de s'en affranchir à tout prix. Elle s'adresse à Oreste et trame avec lui un odieux complot contre la vie de Pyrrhus. Le meurtre est consommé; et Oreste reçoit pour prix de son crime la main d'Hermione et la couronne de Sparte1.

1. Hermione était fille unique de Ménélas, roi de Sparte. - Racine, dans sa tragédie d'Andromaque, a fait entrer, en les modifiant, une partie des faits que nous venons de raconter.

Cassandre

Cassandre, fille de Priam, avait promis à Apollon de l'épouser, s'il voulait lui donner la connaissance de l'avenir et le don de prophétie; mais lorsque Apollon lui eut accordé ce privilège, elle refusa de tenir sa parole; et ce dieu irrité lui déclara, pour la punir, que personne n'ajouterait foi à ses prédictions. En effet, lorsqu'elle annonça de grands malheurs à Priam, à Pâris et au peuple troyen, on la taxa de folie, et on l'enferma dans une tour, où elle ne cessait de déplorer la chute prochaine de sa ville natale. Ses alarmes et ses gémissements redoublèrent lorsqu'elle apprit le départ de son frère Pâris pour la Grèce : on se moqua d'elle. Quand elle voulut empêcher ses concitoyens d'introduire le cheval de bois dans l'intérieur des remparts, ses menaces n'effrayèrent personne.

A la prise de Troie, Agamemnon, touché de la beauté de cette princesse, en fit sa captive et l'emmena sur son vaisseau. Pendant la traversée, elle lui prédit deux fois le sort cruel qui les attendait l'un et l'autre en Argolide : Agamemnon méprisa cette prophétie, qui fut la dernière. La captive et le monarque tombèrent sous un poignard homicide, le jour même de leur entrée au palais d'Argos.

Enée

Enée
Enée quittant Troie
Federico Barocci, Rome, Galerie Borghèse

Enée, prince troyen, fils d'Anchise et de Vénus, est connu dans l'histoire par sa piété et sa valeur. Après avoir défendu Troie jusqu'à l'embrasement de cette ville infortunée, il se sauva, la nuit, au travers des flammes, chargé de ses dieux pénates, portant son vieux père sur ses épaules, tenant son fils Ascagne par la main, et suivi de Creuse, son épouse, qui disparut dans l'obscurité. Cybèle l'avait retenue, et l'avait placée au nombre de ses nymphes.

Douloureusement affecté de cette perte, Enée se rendit au rivage et monta sur ses vaisseaux, avec une troupe de Troyens, fugitifs comme lui. Il fit voile d'abord pour la Chersonèse de Thrace, où régnait Polymnestor, un de ses alliés; il passa ensuite à Délos, visita les Strophades et l'île de Crète, où il espérait trouver l'empire que lui avaient promis les destins. De là il aborda en Epire, et ensuite à Drépanum, ville de Sicile soumise à Aceste. Anchise y mourut et y reçut les honneurs de la sépulture.

En partant de Sicile, Enée fut jeté par la tempête sur les côtes d'Afrique, où ses compagnons, fatigués de leurs courses errantes, auraient voulu s'établir; mais la volonté immuable des dieux appelait Enée en Italie; il résista aux sollicitations des habitants, quitta avec regret une terre hospitalière, et s'embarqua. Les vents le poussèrent une seconde fois en Sicile, où il célébra des jeux funèbres près du tombeau d'Anchise; de là il navigua vers l'Italie, où régnait Latinus, roi des Latins.

Lavinie, fille unique de Latinus et d'Amata, était alors recherchée en mariage par Turnus, roi des Rutules et neveu de la reine; mais les dieux semblaient s'opposer à cet hyménée et faire éclater les marques visibles de leur désapprobation. Un jour que la jeune princesse, à côté de son père, brûlait des parfums sur l'autel, le feu prit à sa chevelure et à ses habits, sans lui faire de mal, répandit autour d'elle une pâle lumière, et enveloppa son appartement de flamme et de fumée. Ce prodige étonna tout le monde : on appela les devins, qui présagèrent à Lavinie une brillante destinée, et à son peuple une guerre prochaine et inévitable. Latinus, pour mieux connaître la vérité, alla consulter l'oracle de Faunus, qui lui parla sans détour1. "Garde-toi, mon fils, de marier Lavinie à aucun prince du Latium; bientôt arrivera sur ces bords un capitaine étranger, dont le sang mêlé au nôtre élèvera jusqu'au ciel la gloire du nom latin." Vers ce temps-là, en effet, Enée débarqua sur le rivage du Latium, et fit alliance avec Latinus, qui, croyant voir s'accomplir l'oracle dans la personne de cet illustre fugitif, lui offrit la main de sa fille, et le désigna pour son successeur au trône. Mais Turnus n'était pas homme à se départir facilement de ses droits sur Lavinie. Il fait prendre les armes aux Rutules, il entre en campagne : Enée et sa troupe se mettent sur la défensive. Le Latium est le théâtre d'une guerre prolongée.

Après beaucoup de sang répandu, les deux rivaux convinrent de terminer leur différend par un combat singulier. Enée triompha, épousa la princesse, et partagea avec elle le trône après la mort de Latinus. Ce petit royaume fut le berceau de l'empire romain2.

1. Faunus était le père de Latinus.

2. Enée-Sytvius, fils d'Enée et de Lavinie, leur succéda, malgré l'opposition d'Iule, fils d'Ascagne et petit-fils d'Enée et de Creuse.

Didon

Didon, fille de Bélus, roi de Tyr, et soeur de Pygmalion, épousa Sicharbas ou Sichée, grand-prêtre d'Hercule. Sichée était le plus riche des Phéniciens. Ses trésors excitèrent la cupidité de Pygmalion, qui, pour l'en dépouiller, le fit massacrer dans le temple, au moment où il sacrifiait aux dieux. Pygmalion réussit d'abord à cacher ce meurtre, flattant par des récits mensongers les appréhensions de sa soeur. Mais, une nuit, l'ombre de Sichée apparut en songe à Didon, avec un visage pâle et défiguré, lui montra l'autel au pied duquel il avait péri, lui découvrit sa poitrine percée d'un coup mortel, et lui conseilla de fuir. Didon, à son réveil, dissimule sa douleur, prépare sa fuite, s'assure de quinze vaisseaux qui étaient au port, y reçoit tous ceux qui haïssaient ou craignaient le tyran, et part avec les richesses de Sichée et celles de l'avare Pygmalion.

La princesse fugitive prit d'abord terre dans l'île de Chypre, d'où elle fit enlever cinquante jeunes filles qu'elle donna pour épouses à ses compagnons de fortune. Faisant voile de là vers les côtes d'Afrique, elle débarqua près d'Utique, et pria les habitants de lui vendre l'espace de terrain que pourrait contenir le cuir d'un taureau. Lorsqu'elle eut obtenu pour un vil prix cette faveur, en apparence bien chétive, elle fit couper ce cuir en courroies ou lanières très minces, et put tracer ainsi une circonférence spacieuse qui devint le berceau de la fameuse Carthage, rivale de Rome. Cet événement eut lieu vers l'an 880 avant notre ère1.

Didon, ayant fondé et agrandi sa ville, fut recherchée en mariage par Iarbas, roi de Gétulie, voisin du nouvel Etat; mais elle ne put se résoudre à violer la foi jurée à Sicharbas, son premier mari. Le roi des Gétules, piqué du refus de cette princesse, résolut de la contraindre par la force à lui accorder sa main : il fit marcher contre Carthage de nombreux escadrons et cerna la place. Didon, ne pouvant opposer aucune résistance, feignit de consentir aux voeux d'Iarbas, et demanda seulement un délai de trois mois pour apaiser les mânes de Sichée. Au bout de ce temps, sollicitée et menacée de nouveau par Iarbas, elle monta sur un bûcher préparé dans l'intérieur du palais, tira de dessous sa robe un poignard caché, et se tua. - Ce que Virgile raconte des amours de Didon et d'Enée est une pure fiction, puisque chacun sait qu'Enée vivait 300 ans avant la fondation de Carthage.

1. Voilà ce que dit la fable. Mais, selon l'histoire, quand Didon aborda en Afrique, Carthage était déjà fondée; la princesse tyrienno ne fit qu'y batir une citadelle qu'elle appela Byrsa. Byrsa, en grec, signifie cuir, peau.

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