Contes et faits détachés

Psyché

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L'Enlèvement de Psyché
William Bouguereau

Psyché, la plus jeune des trois filles d'un roi d'Asie, était belle comme le jour, mais d'un caractère si léger et si inconstant que rien ne pouvait la fixer. Aucune prévenance ne la flattait, aucun amant n'avait de prise sur son coeur: le souffle du zéphyr, le vol du papillon, donneraient une idée imparfaite de sa volage humeur. Un prince puissant, jeune, aimable, l'amour lui-même, se prit d'affection pour elle, et imagina une ruse pour s'en faire aimer. Ayant su que la curiosité était le côté faible ou plutôt la véritable passion de Psyché, il chercha à irriter ce sentiment, et il enveloppa ses actions et ses démarches d'un profond mystère. Au centre d'un magnifique jardin, il fit construire un palais où il rassembla avec art tout ce qui peut réjouir la vue, tout ce qui peut flatter le goût et l'odorat; et une voix douce dit à Psyché: "Tu es la maîtresse de ce palais : commande, et tu seras obéie." Psyché ordonne; et tour à tour des ameublements de toute espèce, des étoffes brillantes, des parfums exquis, des fruits rafraîchissants s'offrent à elle; un nombreux domestique s'empresse de la servir. L'existence lui paraît délicieuse; mais il manque à son bonheur de savoir à qui elle doit tant d'hommages et de libéralités. Elle questionne ses soeurs, ses amies, ses esclaves, sans rien apprendre.

Le bienfaiteur restait caché pendant le jour; mais la nuit, il se glissait sous les berceaux de verdure, abordait Psyché, lui parlait affectueusement, lui demandait la promesse de n'avoir que lui pour époux. Avant l'aube il disparaissait, et livrait Psyché aux tourments de la curiosité non satisfaite. "Qui donc es-tu?" s'écriait-elle alors. "Qui donc es-tu, O toi qui sembles me chérir? Tu veux que je t'aime, et tu te dérobes à mes regards, toi, le plus généreux des mortels!" Le prince persistait à demeurer invisible.

De leur côté, les soeurs de Psyché, jalouses de son bonheur et de la préférence que lui accordait l'Amour, redoublaient malicieusement sa curiosité inquiète, se faisaient une joie de son tourment, et lui inspiraient de la défiance contre son bienfaiteur. "Craignez", lui disaient-elles, "craignez, ma soeur, d'être tôt ou tard victime de votre sécurité. Savez-vous si cet amant qui se cache et craint le grand jour, n'est point un monstre, un vampire, qui, après s'être familiarisé auprès de vous, finira par vous étouffer? Prévenez-le. Prenez cette lampe et ce poignard. Voyez à qui vous avez affaire; et si nos craintes se trouvent fondées, frappez votre ennemi." Psyché, simple et crédule, ne découvre pas la perfidie de ce discours, et ne rêve plus qu'aux moyens d'éclaircir son doute.

Quand donc la nuit est venue, et que le jeune prince fatigué repose, elle s'approche du sofa où il sommeille... Quelle est sa surprise de voir endormi celui qu'elle cherche depuis si longtemps! Il dort, se dit-elle tout bas; profitons du moment. Il ne peut cette fois échapper à mes avides regards. Je saurai si c'est un vampire ou un mortel, et si je dois l'aimer ou le frapper de ce fer. Elle approche davantage, elle est près de lui : "Dieux immortels! Quoi! L'Amour est mon amant! Et c'est là le monstre que je redoutais, et que mes soeurs m'avaient peint avec de si affreuses couleurs! C'est l'Amour lui-même, dans toute la fleur de l'adolescence! Félicité inappréciable! C'est lui qui me demande pour épouse!" A ces mots la jeune curieuse se baisse pour le contempler, et ne songe pas que ce mouvement fait pencher la lampe. Une goutte brûlante tombe sur le beau dormeur. Il se réveille en sursaut: "Ingrate Psyché", lui dit-il, "vous me connaissez maintenant. Votre bonheur dépendait de votre ignorance; je ne puis plus être à vous."

Et soudain le palais aux riches colonnes disparaît. Psyché se trouve seule, mal vêtue, au milieu d'un désert aride, immense. Partout le vide, le silence, la désolation. Le bruit d'un torrent lointain interrompt seul ses gémissements: elle court vers cette onde écumeuse pour y terminer son existence; elle s'y précipite; mais la mort ne veut pas d'elle; les flots la déposent mollement sur l'autre rive. Elle se décide alors d'aller interroger l'oracle de Vénus à Paphos. Mais Vénus, qui en voulait à Psyché de ce qu'elle avait réussi à captiver l'Amour, la reçoit durement, et au lieu de lui répondre, la condamne à divers travaux non moins rebutants que difficiles. Psyché obéit avec la docilité d'un enfant; elle espère ainsi expier sa faute et fléchir son bienfaiteur. Le premier travail fut d'aller puiser une cruche d'eau bourbeuse à une fontaine que gardaient quatre dragons furieux. Le second fut de gravir le sommet d'une haute montagne, et de couper sur des moutons qui y paissaient, un flocon de laine dorée. Son courage la fait triompher deux fois. Pour troisième épreuve, Vénus lui dit : "Va chez Proserpine, et demande-lui pour moi, dans cette boîte, une portion de sa beauté; mais garde-toi de l'ouvrir; tu n'as pas besoin de nouveaux attraits." Psyché entreprend ce message et l'accomplit; mais elle ne peut vaincre son désir curieux. Elle veut voir ce qui constitue la beauté; elle ouvre la boîte... Une fumée noire s'en exhale, s'épaissit autour d'elle et se dépose sur son visage; un miroir lui montre le masque hideux dont elle vient de se couvrir. A cette vue, elle s'évanouit; on craint pour sa vie; on la transporte au pied des autels de Vénus. Elle y recouvre ses sens, et adresse une ardente prière à cette inflexible divinité.

Dans ce moment, et tandis que son visage est encore noirci de fumée, le prince paraît. Qu'on juge de sa confusion ! Il la rassure, et lui tend la main avec bonté.

Psyché est si interdite qu'elle ne peut parler; elle se jette aux pieds du généreux vainqueur, et implore avec humilité son pardon. Satisfait de cette soumission et de cet aveu, l'époux céleste se hâte de faire disparaître les traces fuligineuses de dessus le visage de la jeune princesse, et ils passèrent tous deux du temple de Vénus dans le temple de l'Hyménée. La joie présida à la cérémonie du mariage; et jamais union ne fut plus parfaite ni plus heureuse1.

1. Ce conte, que nous avons dû abréger, est tiré d'Apulée, écrivain latin. La Fontaine l'a reproduit, en l'embellissant, dans son roman de Psyché.

Héro et Léandre

Léandre, jeune homme d'Abydos ville d'Asie, aimait passionnément la belle Héro, jeune prêtresse qui demeurait à Sestos, en Europe. (Ces deux villes, bâties sur le détroit de l'Hellespont, au bord du rivage et vis-à-vis l'une de l'autre, ne sont séparées que par un espace d'environ une demi-lieue.)

Chaque soir, Léandre traversait le détroit à la nage, pour se rendre auprès de Héro. Héro, de son côté, pour diriger la route de cet amant courageux, allumait une lampe au sommet de la tour qu'elle habitait. Ces voyages durèrent tout l'été sans accident; mais l'automne arriva; la mer devint orageuse et le trajet périlleux. Pendant sept jours, Léandre, détourné par l'aspect menaçant des ondes, différa sa course; le huitième, il ne put résister au désir de voir et d'entretenir son amante. Il partit : l'air était agité et le ciel obscur. Il lutta quelque temps contre l'impétuosité des vagues, mais ses forces épuisées ne le soutenaient plus, et il disparut dans l'abîme. Peu de jours après, son cadavre fut porté par les flots au pied de cette même tour, d'où Héro, troublée d'un noir pressentiment, ne cessait d'étendre ses regards sur la plaine blanchissante. A la vue du corps de son amant, elle ne put modérer l'excès de son désespoir, et se donna la mort.

Cette aventure a été le sujet de plusieurs tableaux et de quelques poèmes. Le quatrain suivant, imité d'un auteur latin, mérite d'être cité:

Léandre, conduit par l'amour,
En nageant disait à l'orage:
"Laissez-moi gagner le rivage;
Ne me noyez qu'à mon retour."

Voltaire, à l'âge de 48 ans

Hypermnestre

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Hypermnestre
De mulieribus claris

Boccace, BnF

Danaùs, frère jumeau d'Egyptus, occupait avec lui le trône d'Egypte, lorsqu'une querelle survenue entre eux, força Danaùs de s'expatrier avec ses 50 filles, et de chercher en Asie ou en Europe un établissement. Il vint d'abord à Rhodes, où il consacra une statue à Minerve; puis il aborda sur les côtes du Péloponèse, où Gélanor, roi d'Argos, l'accueillit avec honneur. Le royaume d'Argos était déchiré par des guerres intestines dont l'habile Danaùs profita, et à l'issue desquelles, le peuple, qui n'aime que le changement, lui adjugea la couronne.

Egyptus, voyant l'état florissant du royaume que gouvernait son frère, lui demanda ses filles en mariage pour ses 50 fils, et les obtint. Mais Danaùs eut à peine donné son consentement à cette alliance, qu'il se souvint d'un oracle qui lui avait conseillé de se défier de ses gendres. Danaùs était cruel : il ne recula pas devant le plus monstrueux des forfaits. Il appelle ses filles près de lui, il les arme d'un poignard, et leur fait jurer d'égorger leurs maris la première nuit des noces. Elles prêtent le serment fatal, et y obéissent toutes, toutes excepté Hypermnestre, qui osa trahir son père, et sauver son jeune époux. "Lève-toi", lui dit-elle, "lève-toi, de peur qu'un bras dont tu ne redoutes rien ne te plonge dans le sommeil de la mort. Trompe la fureur de ton beau-père; échappe à mes barbares soeurs, qui, dans ce moment, assassinent chacune leur époux. Je ne veux ni te frapper ni t'empêcher de fuir. Que Danaùs me charge de chaînes pour t'avoir épargné, qu'il me jette dans un vaisseau, et m'exile au fond de la Numidie !... Toi, vole où te conduiront tes pieds rapides et le souffle des vents. Pars! Vénus et la nuit te favorisent." Lyncée, c'était son nom, s'échappa du palais à la faveur des ténèbres, parvint heureusement aux frontières d'Argolide, et fut à l'abri des poursuites meurtrières de Danaùs. Hypermnestre, citée en jugement par son père, allait subir une injuste condamnation; mais le peuple d'Argos se prononça en sa faveur, et la rendit à son époux.

Atalante et Hippomène

Atalante, fille de Schénée roi de Scyros, était si passionnée pour la chasse, qu'elle ne quittait plus les bois ni les monts. Dans ces exercices répétés, elle devint si légère à la course qu'il était impossible de l'atteindre. Poursuivie un jour par deux centaures, elle eut assez d'agilité et de force pour les tuer à coups de flèches.

Demandée en mariage par une multitude d'amants, Atalante leur annonça, de concert avec son père, qu'elle ne donnerait sa main qu'à celui d'entre eux qui pourrait la vaincre à la course, mais qu'elle tuerait sans pitié ceux dont elle serait victorieuse. Plusieurs prétendants avaient déjà perdu la vie, lorsque Hippomène, favorisé par Vénus, se présenta pour cette lutte difficile. La déesse lui avait donné trois pommes d'or, cueillies au jardin des Hespérides, et l'avait instruit de l'usage qu'il en devait faire. Le signal de la course est donné: Hippomène s'élance le premier dans la lice, et laisse adroitement tomber ses trois pommes, à quelque distance l'une de l'autre. Atalante les ramasse, perd du temps, est devancée, et devient l'épouse de son vainqueur.

Sémélé

Sémélé, fille d'Hermione et de Cadmus, habitait la ville de Thèbes en Béotie.

Jupiter l'aimait : Junon imagina contre elle une ruse digne de l'enfer. Elle se déguisa en vieille femme pour aller le trouver, couvrit sa tête de cheveux blancs, rendit sa peau toute ridée, marcha d'un pas mal assuré; on l'eût prise pour Béroé, nourrice de Sémélé, tant elle en avait les traits, la démarche, la voix tremblotante. Après qu'elle eut entretenu la princesse de choses indifférentes, elle fit habilement tomber la conversation sur Jupiter. "Plût au ciel", dit-elle, "que ce fût Jupiter lui-même qui vous aimât! Mais je crains pour vous ma pauvre enfant. Combien de jeunes personnes ont été trompées par de simples mortels, qui avaient emprunté le nom de quelque dieu! S'il est vrai que Jupiter ait tant d'affection pour vous, exigez qu'il vous en donne une marque infaillible; qu'il vienne vous voir dans tout l'appareil de sa gloire et avec toute la pompe de la majesté souveraine." La fille de Cadmus, persuadée par ce discours dont elle ne soupçonnait pas la méchanceté, implora de Jupiter une grâce, sans la lui spécifier d'avance. "Vous pouvez exiger de moi", lui dit ce dieu, "tout ce que vous voudrez : vous ne serez point refusée, j'en jure par le Styx." Sémélé, au comble de la joie, se hâte de poursuivre : "Quand vous viendrez me voir", lui dit-elle, "paraissez avec toute la majesté qui vous environne dans l'Olympe..."

Jupiter voulut lui fermer la bouche pour l'empêcher d'achever; il n'était plus temps. Pénétré de douleur, il remonta au ciel, où il assembla les nuages, le tonnerre, les éclairs, et ce foudre enflammé dont les coups sont inévitables. Dans cet appareil éblouissant, il vint accomplir le voeu imprudent de Sémélé: le palais s'embrasa, et elle fut réduite en cendres.

Le Saut de Leucade

Leucade ou Leucate est une île de la mer Ionienne, près de Corfou.

Cette île est fameuse par son promontoire, d'où se précipitaient dans la mer les amants malheureux qui voulaient se guérir de leur passion, et perdre le souvenir de leurs peines. Vénus, qui regrettait toujours Adonis, et pleurait sa perte, eut recours à la science d'Apollon, dieu de la médecine, qui lui conseilla le saut de Leucade : elle obéit, et fut toute surprise, au sortir des flots, de se trouver tranquille et consolée.

Ce remède était regardé comme infaillible. Des pays les plus éloignés on se rendait à Leucade. On se préparait à l'épreuve du saut par des sacrifices et des offrandes; on s'y engageait par un acte religieux; on se persuadait qu'avec l'aide d'Apollon on survivrait à la chute, et qu'on retrouverait, en cessant d'aimer, le calme et le bonheur.

Quel fut le mortel qui osa le premier suivre l'exemple de Vénus? On l'ignore; mais on sait que nulle femme ne survécut à cette redoutable épreuve; quelques hommes y résistèrent : tel fut le poète Nicostrate.

Les prêtres de l'île, voyant qu'on abandonnait ce remède, pire en effet que le mal, cherchèrent un moyen de rendre le saut moins dangereux. Des filets, artistement tendus au pied du roc, empêchaient les amants de se blesser dans la chute; et des barques, disposées à l'entour les recueillaient au plus vite et leur prodiguaient des soins. Plus tard enfin, ceux qui allaient à Leucade, trouvant encore insuffisantes ces précautions, se rachetèrent du saut en jetant à la mer, du haut du promontoire, un coffre plein d'argent : les prêtres veillaient à ce que rien ne se perdît, et la cérémonie se terminait à la satisfaction générale.

Phaon et Sapho

Phaon était un jeune batelier de la ville de Mitylène, dans l'île de Lesbos.

Vénus s'étant présentée un jour, déguisée en mendiante, à la barque de Phaon, celui-ci, sans être rebuté par ses haillons, l'admit avec bonté, la transporta sur le rivage d'Asie, et l'aida même, par quelques secours d'argent, à continuer sa route. La déesse, touchée de ce bienfait, lui donna un vase de parfums, dont il n'eut qu'à faire usage pour devenir le plus beau des hommes. Toutes les dames de Mitylène cherchèrent à le captiver; Sapho même, jusqu'alors insensible, éprouva pour lui un insurmontable attachement, et se flatta de pouvoir gagner son coeur. Elle se trompait. Phaon, d'un caractère froid et morose, donnait à peine quelque attention à ses prévenances. Mais les voyant se répéter, et devenir à la fin journalières et importunes, il prit une résolution dictée par sa farouche humeur; il s'exila volontairement, et mit, entre la jeune lesbienne et lui, l'intervalle des mers. Sapho ne se décourage pas; elle part; elle arrive en Sicile, où Phaon venait de débarquer, et essaie encore de l'attendrir par le double charme de ses vers et de sa voix. Nouvelles mortifications: elle le trouve aussi glacé que jamais. Alors, n'écoutant plus que son désespoir, elle se rend à Leucade, se jette du haut de la roche fatale, et disparaît sous les flots. Les habitants de Lesbos lui élevèrent des temples, lui rendirent les honneurs divins, et firent graver son effigie sur leur monnaie. Le surnom de dixième Muse lui fut donné par la Grèce entière, admiratrice de ses élégies touchantes et de ses odes passionnées.

Epiménide

Epiménide, philosophe crétois, vivait du temps de Solon. Fort jeune encore, il paissait les brebis de son père, et s'égara avec son troupeau. Forcé par l'approche de la nuit à chercher un gîte, il se coucha au fond d'une caverne, s'y endormit, et y resta plongé dans un sommeil qui dura 57 ans. Réveillé enfin par un grand bruit, il chercha son troupeau, ne le vit pas, et s'en retourna plein d'inquiétude à son village. Tout y avait changé de face. Il cherche longtemps sa maison; et, lorsque après beaucoup de peine il l'a trouvée, personne ne veut le reconnaître, excepté son frère cadet, qui était déjà vieux, et auquel il conta son aventure. Le bruit de ce miracle se répandit dans toute la Grèce; Epiménide y fut regardé comme un homme chéri du ciel, et on vint le consulter comme un oracle. Il mourut âgé d'environ 200 ans; et pendant cette longue carrière, sa seule nourriture fut l'ambroisie, que lui fournissaient les nymphes de Crète.

- Cette fable semble signifier qu'Epiménide avait passé sa jeunesse dans des lieux solitaires, livré à l'étude de la nature, et cherchant à former son esprit, son imagination et même son extérieur, au rôle qu'il voulait jouer.

Gygès

Gygès, courtisan d'un roi de Lydie appelé Candaule, se distingua par la magnificence des dons qu'il envoyait chaque année au temple de Delphes. Etant descendu un jour au fond d'un abîme, il y trouva un squelette humain d'une grandeur extraordinaire, au doigt duquel était un anneau d'or, qu'il s'appropria. Cet anneau avait la vertu de rendre invisibles ceux qui le portaient. Au moyen de ce talisman, Gygès entra inaperçu dans la chambre du roi, le tua, épousa sa veuve, et monta sur le trône de Lydie.

- Les richesses de Gygès, comme celles de Crésus, avaient passé en proverbe chez les Grecs.

Les Sirènes

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Ulysse et les Sirènes (1891)
John William Waterhouse

Les Sirènes, sorte de fées musiciennes, étaient filles de Calliope et du fleuve Achéloûs, et habitaient ensemble une île voisine du cap Pélore, en Sicile. Quoique nymphes des eaux, elles avaient des ailes, avec un visage de jeune fille. On varie sur leur nombre, que quelques-uns fixent à trois, d'autres à cinq, d'autres à huit.

Un murmure harmonieux annonçait leur présence: leur chant était une magie. Leurs voix suaves allaient au coeur des matelots, qui, pour mieux les entendre, se penchaient, s'approchaient insensiblement de la surface de la mer, s'y plongeaient enfin, et ne revenaient plus. Mais il était décrété que quand un homme aurait passé devant les Sirènes sans se précipiter vers elles, ces filles des eaux périraient. Ulysse amena leur jour fatal. Tout son équipage se boucha les oreilles avec de la cire; pour lui, les oreilles libres, il se fit attacher à son grand mât. Le navire traversa ainsi le parage mélodieux sans qu'il arrivât d'accident. Les matelots étaient privés de l'usage de l'ouïe, le chef de l'usage de de ses jambes; les uns n'avaient aucune envie de s'élancer vers les cantatrices marines, qu'ils n'entendaient pas; l'autre suppliait à grands cris ses compagnons de le délier, mais il suppliait et criait en pure perte. Une des Sirènes, Parthénope, noyée après le triomphe d'Ulysse et enterrée avec honneur, fut jetée par la vague sur les sables de la côte d'Italie. A son tombeau succéda un temple; au temple, un village, que d'heureuses circonstances transformèrent en une ville capitale. Cette ville est la fameuse Naples, appelée anciennement Parthénope.

Les Lamies ont certains points de ressemblance avec les Sirènes. Séduisantes et enchanteresses comme elles, leur corps se terminait en queue de poisson, et au lieu de mains elles avaient des griffes. Quand les voyageurs, attirés par la douce mélodie de leurs chants, s'approchaient pour les admirer, elles se relevaient subitement, couraient sur eux et les étouffaient.

Céphale et Procris1

Céphale, roi de Thessalie, chasseur habile et infatigable, parcourait dès le point du jour les forêts, les vallons, les montagnes, et ne rentrait que le soir dans son palais. Procris, sa femme, d'un caractère jaloux, voyait avec inquiétude ses longues absences, et ne pouvait croire que la chasse seule captivât ses goûts. Pour s'en éclaircir, elle s'avisa de le suivre secrètement, et de se tenir cachée dans les taillis. Céphale, épuisé de fatigue et de chaleur, vint par hasard se reposer sous un arbre voisin, et, d'un accent passionné, appela le souffle rafraîchissant du zéphyr : "Viens, douce Brise, viens! Je ne suis rien sans toi; sans toi je succombe, et je péris. Viens, Brise tant désirée, viens à moi!". Sa femme qui entend des paroles si tendres, croit qu'elles sont adressées à une rivale, tressaille, et agite le feuillage. Céphale tourne la tête à ce bruit, croit à son tour qu'une bête fauve se glisse dans le buisson, et il y dirige son javelot. Un cri humain s'en échappe... Il reconnaît Procris, qui, blessée mortellement, se reproche sa coupable défiance, et expire entre les bras de son époux.

1. Procris était fille d'Erechthée roi d'Alhènes, et soeur d'Orithyie.

Milon - Polydamas

Milon, né à Crotone, dans le Brutium, surpassa tous les athlètes de son temps. On raconte qu'aux jeux du cirque, il chargea sur ses épaules un taureau de quatre ans, le porta au bout de la carrière sans reprendre haleine, l'assomma d'un coup de poing, et le mangea le même jour. Lorsque, appuyant son coude sur sa hanche, il présentait la main droite ouverte et les doigts serrés les uns contre les autres, à l'exception du pouce qu'il élevait, il n'y avait aucune force humaine qui pût lui écarter le petit doigt des trois autres. Il remporta six fois le prix de la lutte aux jeux pythiques, et autant de fois aux jeux d'Olympie.

Son imprudence fut cause de sa perte. Déjà très avancé en âge, il se promenait seul, dans un bois écarté, où il aperçut un arbre que l'orage venait de fendre. Se souvenant alors de son ancienne vigueur, il essaya d'en séparer les deux moitiés; mais son bras avait vieilli : l'arbre, qui s'était entr'ouvert à la première secousse, se referma, et les mains de Milon se trouvèrent si étroitement serrées qu'il ne les put retirer. La nuit suivante, il fut dévoré par des loups.

Polydamas, rival de Milon, était jeune encore lorsqu'il étouffa sur le mont Olympe un lion monstrueux. Une autre fois il saisit un taureau par un des pieds de derrière, et le tint si bien que cet animal, malgré toute sa fureur et ses efforts, ne put se débarrasser des mains de Polydamas qu'en lui laissant la corne du pied par lequel il était tenu. D'un seul coup il assommait un homme; d'une main il arrêtait un chariot attelé de six chevaux. Trop de confiance en ses forces hâta sa mort. Un jour que, dans une grotte, il buvait avec quelques amis, la voûte s'ébranla, le roc sembla s'entr'ouvrir, et les convives prirent la fuite. Lui seul resta, et de ses mains nerveuses, voulut soutenir la roche qui se détachait, mais la montagne entière venant à s'écrouler, il fut enseveli sous ses ruines.

Circé

Circé, princesse de Colchide, fille du Soleil, était une magicienne cruelle, artificieuse et jalouse. Elle allait chaque matin sur les montagnes, à la recherche des plantes vénéneuses, et s'occupait mystérieusement le soir à en exprimer les sucs malfaisants. Un roi des Sarmates eut la folie de la rechercher en mariage, et le courage encore plus grand de l'épouser. Circé, qui voulait régner seule, se délivra bientôt de lui au moyen d'un breuvage empoisonné. Mais les Sarmates n'étaient pas hommes à se laisser gouverner par une reine homicide de son époux : ils lui arrachèrent le sceptre et la bannirent de leur pays. Elle prit la route de l'Italie, emportant ses secrets avec elle, et alla se fixer sur un cap de la mer d'Etrurie, dans une résidence magnifique. Malheur aux imprudents nautoniers qui jetaient l'ancre au pied du promontoire circéen! L'enchanteresse les attirait dans son palais, les captivait par ses charmes, épuisait leur énergie et leurs trésors, et enfin les métamorphosait en de vils troupeaux.

Ulysse, poussé par la tempête sur les côtes de ce promontoire, eut la douleur de voir tous ses compagnons changés en pourceaux par les arts magiques de cette princesse; il résista seul, au moyen d'une plante appelée moly, dont Mercure lui avait fait présent, pénétra courageusement dans le palais de Circé, et la contraignit, l'épée à la main, de rendre à ses compagnons leur forme première. Tant d'audace et un si noble caractère gagnèrent le coeur de la magicienne, qui s'attacha à Ulysse, et le combla de témoignages d'estime et d'affection. Enchanté à son tour, séduit par des flatteries répétées, Ulysse oublia près d'elle, pendant une année entière, sa patrie, son épouse et son fils.

Pygmalion

Pygmalion, sculpteur de l'île de Chypre, fit une statue si belle qu'il en devint amoureux, et pria le ciel de la rendre vivante et sensible. "Grands dieux", s'écria-t-il, "s'il est vrai que votre puissance n'ait point de bornes, faites qu'une créature si admirable devienne mon épouse !" En achevant cette invocation, il approche de la statue et croit la voir se remuer; il la touche, et le marbre paraît s'amollir. Etonné de ce prodige, il n'ose se livrer aux transports de joie qu'il éprouve. Il la touche encore; elle est déjà moins froide; déjà le sang circule dans ses veines. Il lui presse la main, il y imprime ses lèvres... Ce n'est plus une statue; elle peut le voir, elle peut l'entendre; elle descend de son piédestal et marche à lui. Le bonheur de Pygmalion n'est pas un songe; c'est la plus douce et la plus chère des réalités.

Arion

Arion, poète et musicien de l'île de Lesbos, vécut quelques années à la cour de Périandre roi de Corinthe; il passa ensuite en Sicile et en Italie, où il exerça ses talents d'une manière utile à sa fortune. S'étant embarqué au port de Tarente pour retourner dans sa patrie, il eut l'imprudence d'étaler ses richesses aux yeux de quelques matelots avides, qui résolurent de le jeter à la mer pour se partager ensuite son or. Mais Arion pénétra leur affreux dessein, et demanda qu'il lui fût permis, avant de mourir, de jouer encore une fois de son luth. Il obtint cette grâce, fit retentir les airs d'une mélodie délicieuse, et se précipita dans les flots. Un dauphin, attiré par ses accords, le reçut dans sa chute et le transporta au cap Ténare, en Laconie. Il se rendit de là chez Périandre, qui fit mettre à mort les matelots, et éleva un monument de bronze au dauphin, sauveur d'Arion.

Alceste et Admète

Alceste, fille de Pélias, fut recherchée en mariage par un grand nombre de princes. Son père, pour se délivrer de leurs poursuites importunes, jura qu'il ne la donnerait qu'à celui des prétendants qui pourrait atteler à un char deux bêtes féroces de différente espèce. Le roi de Thessalie, Admète, eut recours à Apollon dont il avait été jadis le bienfaiteur, et ce dieu s'empressa de lui amener un lion et un sanglier apprivoisés, qui traînèrent paisiblement le char d'Alceste.

Quelque temps après, Admète tomba dangereusement malade. Mais l'oracle ayant annoncé qu'il échapperait au trépas si quelqu'un mourait à sa place, Alceste son épouse, aussi courageuse que tendre, se dévoua et mourut pour lui. Hercule arriva en Thessalie le jour même où elle venait d'expirer; et Admète, malgré l'affliction qu'il éprouvait, ne négligea envers lui aucun des devoirs de l'hospitalité. En retour d'un tel accueil, Hercule descendit aux enfers, combattit la Mort, la vainquit, et rendit Alceste à son époux.

Phinée et les Harpyes

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Les Harpies
Illustration de La Divine Comédie, Gustave Doré

Phinée, roi de Bithynie, épousa en secondes noces une des filles de Dardanus, appelée Idsea. Cette femme, d'un naturel jaloux et pervers, prit en aversion les enfants du premier lit, résolut leur perte, et, à cet effet, les accusa de conspirer contre les jours de Phinée. Celui-ci, sans autre témoignage, et sur le seul rapport d'une marâtre, leur fit crever les yeux et les chassa du palais. Mais cette cruauté ne tarda pas à être punie: les dieux le rendirent aveugle à son tour, et lancèrent à sa poursuite les Harpyes.

Les Harpyes, filles de Neptune, étaient des monstres ailés, qui avaient le visage d'une vieille femme, le corps et les griffes d'un vautour avec une crinière de cheval. Jamais le courroux céleste n'enfanta des animaux plus hideux, ni un fléau plus redoutable : elles répandaient autour d'elles une odeur infecte, et corrompaient instantanément tous les aliments qu'elles touchaient. Assailli par elles, Phinée éprouvait les horreurs de la famine. Elles enlevaient ou empoisonnaient les viandes dont il couvrait sa table; et s'il réussissait une fois à les éloigner, elles revenaient à la charge, telles que des chiens immondes et dévorants. A la fin, ses deux beaux-frères, Calais et Zéthès, touchés de son infortune, chassèrent de Bithynie ces oiseaux exécrables, et les poursuivirent jusqu'aux îles Strophades, lieu ordinaire de leur séjour. C'est là qu'Enée les rencontra dans son voyage, et qu'il eut cruellement à en souffrir.

Les Harpyes étaient fort nombreuses, mais trois seulement sont connues : Ocypétès, Aëllo et Céléno. - On varie beaucoup sur leur origine. Plusieurs croient que c'était une troupe d'énormes sauterelles, qui, après avoir ravagé une partie de l'Asie Mineure, se jetèrent sur la Grèce et dans les îles du voisinage, où elles causèrent une grande famine, et jonchèrent de leurs cadavres les coteaux, les plaines et les rivières. D'autres y ont vu des corsaires qui faisaient fréquemment des descentes dans les Etats de Phinée; d'autres enfin, des déesses malfaisantes qui présidaient aux Vents, aux Tempêtes et aux Maladies pestilentielles.

Ixion

Ixion, fils de Phlégyas, roi des Lapithes, épousa Dia, fille de Déjonée.

Ixion avait promis à Déjonée des présents magnifiques s'il lui accordait Dia en mariage. Mais, après la célébration des noces, il refusa de tenir sa promesse; et le beau-père frustré vola à son gendre les plus beaux chevaux de son étable. Ixion dissimula d'abord sa colère. A la fin, feignant de vouloir acquitter sa dette, il invita Déjonée à un festin, et le fit tomber dans une fosse remplie de feu, qui fut son tombeau. En horreur à tout le monde, Ixion ne trouva nulle part un asile, et supplia vainement les prêtres de la Thessalie de le purifier de son crime, c'est-à-dire de le lui faire expier par quelque cérémonie religieuse. Dans cet abandon général, il eut recours à Jupiter, qui daigna prendre pitié de lui, le transporta au ciel, et le fit asseoir à la table des dieux. Mais dans cette haute fortune, son hypocrite perversité ne le quitta pas : ébloui des charmes de Junon, il osa lui avouer son amour, et la conjurer à genoux d'y répondre : affront que la reine des dieux paya de dédain, mais qui reçut de Jupiter un autre salaire. Il saisit sa foudre, en frappa Ixion, et le précipita dans le Tartare, où Mercure l'attacha à une roue qui tourne sans relâche, et lui fait souffrir un éternel tourment.

Sisyphe - Salmonée

Sisyphe, fils d'Eolus ou Eole, régna à Corinthe et s'y rendit fameux par ses fourberies, ses vols et ses brigandages. Autolycus, un de ses voisins, aussi artificieux que lui, et admirateur de ses impostures, désira l'avoir pour gendre, et lui fit épouser sa fille Anticlée1.

Près de rendre le dernier soupir, Sisyphe imagina une supercherie des plus étranges et des plus hardies. Il appela sa femme au chevet de son lit, et lui demanda comme une grâce de ne pas enterrer son corps. Il mourut, et sa veuve obéit à cette injonction formelle. Parvenu à la demeure de Pluton, Sisyphe se plaignit à ce dieu de la barbarie de sa femme, qui refusait à son corps la sépulture, et sollicita la permission de retourner sur la terre pour la châtier : Pluton le lui permit, à condition qu'il ne s'y arrêterait pas, et qu'il reviendrait sous peu de jours. Mais le rusé personnage ne fut pas plus tôt hors du sombre empire, qu'il se vanta du succès de son mensonge, et découvrit l'intention où il était de ne pas redescendre aux Enfers. Il fallut recourir à la force. Mercure vint le prendre au collet, et le reconduisit chez Pluton, qui le condamna à rouler jusqu'au sommet d'une montagne un rocher énorme, qui retombait par son propre poids, et renouvelait indéfiniment le supplice de ce coupable.

Salmonée, frère de Sisyphe, poussa l'orgueil jusqu'à la dernière extravagance. Après avoir conquis toute l'Elide, il exigea de ses sujets qu'ils lui rendissent les mêmes honneurs qu'aux dieux; et il tâcha d'imiter le bruit de la foudre en faisant rouler son char sur un pont d'airain. Là, nouveau roi de l'Olympe, il lançait des torches enflammées sur quelques misérables, qu'il faisait assommer ensuite par ses soldats:

Mais Jupiter lança le véritable foudre:
Un seul coup de son bras mit tout l'ouvrage en poudre;
Et le monarque impie, environné d'éclairs,
Avec son char brûlant tomba dans les enfers.

DELILLE

1. Cette même Anticlée épousa ensuite Latrie, roi d'Ithaque, et donna le jour à Ulysse.

Les Oracles

Les réponses faites aux hommes par les dieux, s'appelaient oracles. On donnait aussi ce nom à l'endroit où l'on recevait ces réponses, et à la divinité qu'on y interrogeait.

On consultait les oracles pour les grandes entreprises et pour de simples affaires domestiques. Fallait-il déclarer la guerre, conclure la paix, se délivrer d'un fléau, établir des lois, fonder une colonie : on avait recours aux oracles. Un particulier voulait-il faire un voyage, se marier, construire un palais, savoir s'il guérirait d'une maladie : il allait consulter une des divinités qui avaient la réputation de prédire l'avenir. Jupiter à Dodone et en Libye, Apollon à Delphes, à Claros et à Délos, Esculape à Epidaure, Trophonius en Béotie, jouissaient à cet égard de la plus grande réputation.

Chaque oracle avait une manière particulière d'annoncer la volonté du ciel. A Delphes, c'était une prêtresse, appelée Pythie, qui remplissait cette fonction; A Dodone, on faisait parler des colombes et des chênes. Jupiter-Ammon donnait ses oracles nettement et sans détour. Dans certains endroits on recevait en songe, pendant la nuit, la réponse du dieu. A Claros, le consultant ne posait pas de question; il se contentait de donner son nom par écrit: la réponse résolvait la question qu'il avait en tête.

Les décisions de ces oracles étaient réputées infaillibles; mais elles présentaient d'ordinaire un double sens ou une ambiguïté. Ainsi, quand la Pythie conseilla à Néron "de se défier des 73 ans," cet empereur crut qu'il ne devait mourir qu'à cet âge avancé : il ne songea pas à son lieutenant Galba, qui était âgé de 73 ans, et qui lui fit perdre le trône et la vie. Alexandre le Grand, avant son expédition d'Asie, vint à Delphes, dans un des mois où l'oracle ne donnait pas de réponses, et où la Pythie n'avait pas le droit de monter sur le trépied. Indigné de cet obstacle imprévu, il arracha la prêtresse de sa cellule; et il l'entraînait au sanctuaire, lorsqu'elle s'avisa de s'écrier : "Mon fils, tu es invincible!" Alexandre ne voulut pas d'autre oracle, et marcha plein de confiance à la conquête de l'Asie.

La Pythie

Prêtresse de Delphes
Prêtresse de Delphes
John Collier, 1891
musée national d'Australie-Méridionale

Les Grecs donnaient le nom de Pythie à la prêtresse qui rendait les oracles d'Apollon à Delphes; ils appelaient pythonisses, toutes les devineresses et toutes les femmes qui se mêlaient de prédire l'avenir.

La Pythie était choisie parmi des jeunes filles d'une naissance obscure, mais honnête, et l'on n'exigeait d'elle aucune instruction : il suffisait qu'elle pût répéter ce que le dieu lui dictait. Elle ne prophétisait qu'une fois l'année, vers le commencement du printemps : les questions lui étaient soumises par écrit et cachetées. Avant de répondre à la foule des consultants, elle jeûnait trois jours, se baignait dans l'onde inspiratrice de Castalie, et mâchait des feuilles de laurier; elle s'asseyait ensuite sur le trépied saint, posé au-dessus d'une cavité d'où s'exhalaient une odeur forte et une vapeur enivrante. A mesure que l'émanation divine l'enveloppait, ses cheveux se dressaient sur sa tête, son regard devenait farouche, sa bouche écumait, un tremblement violent s'emparait de tout son corps. Dans cet état de crise et de souffrance, elle se débattait contre les prêtres qui la retenaient de force sur le trépied, elle poussait des hurlements, et jetait l'effroi dans l'assemblée. Enfin, ne pouvant plus résister au dieu qui la subjuguait, elle proférait par intervalle des paroles mal articulées que les ministres recueillaient avec soin, arrangeaient à leur guise, et auxquelles ils donnaient un rhythme, une liaison et un sens qu'elles n'avaient pas en sortant de la bouche de la prêtresse. Dès que les oracles étaient prononcés, on retirait la Pythie du trépied pour la conduire dans sa demeure, où elle passait plusieurs jours à se remettre de ses fatigues. Souvent une prompte mort suivait son enthousiasme convulsif.

L'oracle parla d'abord en vers; mais quelques malins voyageurs ayant trouvé étrange que le dieu de la poésie fît des vers dépourvus de poésie, la prêtresse parla dès lors en prose.

La Sibylle de Cumes

Prêtresse de Delphes
Antre de la sibylle de Cumes

Les Sibylles étaient des vierges inspirées qui prédisaient l'avenir, et rendaient des oracles. On varie sur leur nombre, leurs noms, leur patrie, leur histoire. Quelques auteurs en comptent trois, d'autres quatre, d'autres vont jusqu'à dix.

La plus connue est sans contredit celle de Cumes. Apollon, qui l'aimait, lui promit d'exaucer un de ses voeux, si elle cessait d'être indifférente à son amour. Déiphobe (c'était son nom)1, ramassant une poignée de sable, demanda de vivre autant d'années qu'elle avait de grains dans la main. Son souhait lui fut accordé; mais alors elle se moqua du dieu trop crédule, et prit la fuite. Le dieu à son tour se moqua d'elle, parce qu'elle avait oublié de lui demander la jeunesse avec la longévité. Après trente ou quarante années, elle s'affaiblit; une maigreur effrayante succéda à sa fraîcheur; la caducité ralentit sa marche, sa voix s'éteignit, et l'existence devint pour elle un fardeau.

Enée, à son arrivée dans le Latium, alla consulter cette Sibylle, et ce fut elle qui l'introduisit aux Enfers. Déjà très avancée en âge, elle composa et apporta mystérieusement à Rome, sous le règne de Tarquin le Superbe, les livres poétiques appelés Sibyllins. Couverte d'un long voile, elle s'avança gravement et avec assurance vers le palais de Tarquin, et demanda à lui parler. Admise en sa présence, elle déroule à ses yeux neuf manuscrits, et lui dit : "Prince, je veux recevoir 500 pièces d'or pour ces feuilles, qui contiennent les destinées de Rome." Tarquin, souriant à une proposition semblable, ne daigne pas y répondre. Déiphobe ne se déconcerte pas; elle jette au feu trois des manuscrits, et ajoute : "Prince, vous ne sauriez trop payer ces six rouleaux; ils renferment les destinées de Rome." A cette seconde instance, Tarquin lève les épaules, et traite cette femme d'extravagante. Déiphobe ne change pas de contenance, brûle trois des cahiers, et s'adressant encore au monarque : "Roi des Romains," dit-elle, "vous ne sauriez acquérir à un trop haut prix ce qui reste de ces oracles : je veux recevoir en échange 300 pièces d'or." Après un moment d'hésitation, Tarquin se ravise enfin, va consulter les grands de sa cour, compte à la vieille Sibylle la somme demandée, et reçoit les précieux livres : c'était un recueil de prédictions sur les destinées de l'empire romain. On n'entreprenait rien d'important à Rome sans les consulter. Dans les temps de guerre, de sédition, de peste, de famine, on recourait aux vers sibyllins : c'était un oracle permanent, respecté et infaillible. A la conservation de ces livres était préposé un collège de prêtres appelés Quindécemvirs, qui seuls avaient le droit de les expliquer.

1. D'autres l'appellent Bérophile; d'autres Démophile; d'autres font de notre sibylle deux personnages distincts.

Les magiciennes

On appelle magie l'art de produire des effets surnaturels avec le secours des divinités infernales, ou par le moyen de paroles cabalistiques et de cérémonies mystérieuses.

Les anciens étaient persuadés que les Magiciennes (ou Sorcières) exerçaient leur empire au ciel, sur la terre et dans les enfers; qu'elles pouvaient commander aux astres, faire descendre la lune du firmament, transporter les fruits et les moissons d'un champ dans un autre, évoquer les mânes, et converser avec les ombres. A leur voix puissante, le jour et la nuit interrompent leurs vicissitudes; Jupiter n'est plus obéi, et les tonnerres grondent à son insu; la mer se calme ou se soulève en dépit de Neptune; les monts s'aplanissent; les fleuves remontent vers leur source, la nature entière est bouleversée.

Pour leurs opérations magiques, elles employaient des plantes vénéneuses, des oeufs de chouette, le sang des crapauds, la moelle des jeunes garçons et les ossements des morts. De toutes ces matières, elles composaient des breuvages et des philtres, qui avaient la vertu d'inspirer de l'amour ou de la haine, de rajeunir ou de vieillir, de ressusciter ou d'ôter la vie. Les sorcières de Thessalie étaient les plus renommées de toute la Grèce: elles tenaient de Médée leurs connaissances magiques. Némésis, Proserpine, Hécate, présidaient à la sorcellerie et aux enchantements.

Les Augures

Les Romains donnaient ce nom à neuf magistrats chargés de prédire l'avenir, et qui étaient en quelque sorte les interprètes des dieux. On avait pour eux une vénération sans bornes, et on les consultait avant chaque entreprise importante, pour savoir quelle en serait l'issue.

Les réponses des Augures se tiraient de quatre sources principales :

1° des phénomènes célestes, tels que la foudre, les éclairs, les comètes et les éclipses;

2° du vol et du chant des oiseaux;

3° de la manière dont les poulets sacrés recevaient la nourriture qu'on leur présentait : s'ils ne voulaient ni sortir de leurs cages, ni manger, le présage était funeste; s'ils dévoraient les grains, et ramassaient ceux qui échappaient de leur bec, le présage était favorable;

4° enfin, les Augures tiraient leurs pronostics de certains événements fortuits, par exemple, de la chute d'une salière; d'un éternuement; d'un bruit étrange; d'un incendie; d'une chandelle qui s'éteignait sans cause apparente; d'un rat qui rongeait des meubles; de la rencontre d'un serpent, de celle d'un lièvre ou d'un renard.

Les Augures jouirent à Rome d'une considération non interrompue, jusqu'à la fin de la république. Vers cette époque, ils tombèrent en discrédit, puisqu'un citoyen éclairé disait alors: "Je ne conçois pas comment deux Augures peuvent se regarder sans rire."

- Les Aruspices, autres ministres de la religion, étaient d'un rang très inférieur à celui des Augures.

Jeux publics des Grecs

La religion avait établi des Jeux Publics, sorte de spectacles qu'on donnait dans un cirque, ou dans un stade, ou dans d'autres lieux destinés à cet usage. Il n'y avait pas de Jeux, soit dans la Grèce, soit à Rome, qui ne fussent consacrés à quelque divinité, et on ne les commençait jamais sans avoir préalablement offert des sacrifices.

Les quatre principaux Jeux de la Grèce étaient les Olympiques, les Pythiques, les Isthmiques et les Néméens.

- Jeux Olympiques :

Ancien stade d'Olympie
Stade d'Olympie

Les Jeux Olympiques, établis en l'honneur de Jupiter, se célébraient tous les cinq ans1, à Olympie, ville de la province d'Elide, dans le Péloponèse. C'étaient les plus anciens, les plus solennels et les plus brillants de toute la Grèce. L'origine en est fort obscure; mais on croit communément qu'ils furent institués par Pélops, fils de Tantale. Atrée en ordonna une seconde célébration, vers l'an 1250 avant l'ère chrétienne. Hercule, au retour de l'expédition de Colchide, assembla les Argonautes à Olympie, pour y répéter ces nobles exercices, en mémoire du succès de l'expédition; et chaque spectateur, chaque athlète, prit l'engagement de revenir à Olympie pour le même objet, après quatre ans accomplis. Les guerres intestines de la Grèce interrompirent ces convocations jusqu'au règne d'Iphitus, roi d'Elide, contemporain de Lycurgue, c'est-à-dire pendant trois siècles.

Les Jeux Olympiques commençaient le 22 du mois de juin, et duraient cinq jours.

Les cinq exercices d'usage étaient :

1° la Course, qui se fit d'abord à pied, puis à cheval et sur des chars;

2° le Saut, qui consistait à franchir un fossé ou une élévation quelconque;

3° le Disque ou Palet, qui était une pierre fort pesante qu'il fallait lancer le plus loin que l'on pouvait;

4° la Lutte, ou combat de deux athlètes corps à corps;

5° le Pugilat, sorte d'escrime à coups de poing. Les deux athlètes avant de combattre armaient leurs vigoureuses mains d'un ceste, ou gantelet de cuir garni de plomb, fondaient l'un sur l'autre, et se frappaient à coups redoublés, jusqu'à ce que l'un des deux, ou s'avouât vaincu, ou y laissât la vie2. Quand on voulait désigner tous ces jeux par un seul mot, on disait le pentathle, c'est-à-dire les cinq combats.

Des juges, pris chez les Eléens, présidaient à ces fêtes; ils y maintenaient le bon ordre, et empêchaient qu'on n'eût recours, pour gagner les prix, à la fraude ou à la supercherie. Les vainqueurs n'obtenaient pour toute récompense qu'une couronne d'olivier, mais ils étaient reconduits en triomphe dans leur patrie, sur un char traîné par quatre chevaux blancs, et l'on pratiquait une brèche aux murs de leur ville pour les y introduire avec plus de distinction. Un poète latin, Horace, va jusqu'à dire que le laurier d'Olympie élevait l'athlète victorieux au-dessus de la condition humaine: "Ce n'était plus un homme", dit-il, "c'était un dieu."

1. Les Jeux Olympiques se célébraient chaque cinquième année, c'est-à-dire après quatre ans révolus. Il y avait donc entre chaque célébration un intervalle de quatre ans pleins, intervalle appelé Olympiade, et qui servit aux Grecs (dès l'année 776, ou 777 avant J.-C).

2. On appelait pancrace un combat où les athlètes réunissaient les deux exercices de la lutte et du pugilat.

- Jeux Pythiques :

Les Jeux Pythiques ou Pythiens furent institués à Delphes, par Apollon lui-même, à l'occasion de sa victoire sur le serpent Python. Ces jeux qu'on célébrait tous les cinq ans, ne consistaient dans l'origine qu'en des combats de poésie et de musique : les prix s'adjugeaient au concurrent qui avait composé et chanté le plus bel hymne à la louange du dieu dont les flèches avaient abattu le reptile monstrueux. Dans la suite on y joignit les autres combats des Jeux Olympiques. Le laurier fut la récompense des vainqueurs.

- Jeux Isthmiques :

Les Jeux Isthmiques ou Isthmiens sont ainsi nommés de l'isthme de Corinthe où on les célébrait. Thésée les institua vers l'an 1260 avant notre ère, en l'honneur de Neptune, et ils furent continués dès lors tous les trois ans, en été, avec une splendeur extraordinaire. L'affluence des spectateurs était si grande que les notables seuls des villes grecques y pouvaient obtenir une place. On y disputait, comme aux jeux d'Olympie, les prix de la course, du saut, du disque, de la lutte et du pugilat, sans exclure les combats de poésie et de musique. Une branche de pin couronnait le front des athlètes victorieux.

- Selon quelques auteurs, les Jeux Isthmiques furent établis par les Corinthiens en l'honneur de Mélicerte, fils d'Athamas, dont le cadavre avait été déposé par les flots sur le rivage de l'isthme.

- Jeux Néméens :

L'établissement de ces Jeux remonte à la victoire d'Hercule sur le lion de Némée; ou plutôt ils furent institués par les Argiens, à l'occasion de la fin tragique du jeune Archémore, dont voici l'histoire abrégée:

Hypsipyle, réduite en esclavage par Lycurgue, roi de Némée, fut donnée pour nourrice à Archémore, fils nouveau-né de ce prince. Un jour qu'elle le portait entre ses bras et cheminait paisiblement dans la campagne, les Sept Chefs argiens qui marchaient à l'expédition contre Thèbes, traversèrent la forêt de Némée, et, pressés d'une ardente soif, prièrent Hypsipyle, qui se trouvait là, de leur indiquer une source. Dans son empressement, ou son trouble, elle déposa le nourrisson à terre sur une touffe d'ache (sorte de persil), et les conduisit vers une fontaine peu éloignée. A son retour l'enfant ne vivait plus: un serpent entortillé autour de son cou l'avait étouffé. Hypsipyle fut jetée en prison par Lycurgue, et la mort allait être la punition de sa négligence; mais les Argiens intercédèrent en sa faveur, obtinrent sa grâce, et firent au jeune Archémore de magnifiques funérailles. Dès lors, tous les trois ans, on célébra dans ce même endroit, et avec le même appareil, la commémoration de cette catastrophe. Les Argiens contribuaient seuls aux frais de ces Jeux, auxquels ils présidaient en habits de deuil. Les vainqueurs mêmes se couronnaient d'ache, plante funèbre.

Mythologie Egyptienne

Les divinités égyptiennes qui tiennent le premier rang, sont Osiris et Isis; celles d'un ordre inférieur: Horus, Anubis, Apis et Harpocrate.

- Osiris et Isis :

Isis et Horus
Isis et Horus
Wallis Budge (1857-1937)

Osiris, ancien roi d'Egypte, s'appliqua à polir les moeurs sauvages de ses sujets, leur enseigna l'agriculture, et leur donna des lois sages et équitables. Quand il crut sa tâche accomplie, il confia l'administration des affaires à Isis, sa femme, et alla, accompagné de son fils Horus, répandre chez d'autres nations et en d'autres pays, les bienfaits de l'agriculture, des lois et de la religion. Il visita l'Ethiopie, l'Arabie, les Indes; propagea partout des connaissances utiles, et partout se fit admirer et chérir. A son retour, il s'aperçut que son frère Typhon avait soulevé une partie du peuple, et s'était rendu redoutable à Isis. Naturellement pacifique, Osiris chercha à calmer l'agitation des esprits; mais il ne put ramener son frère, ni se garantir de sa méchanceté. Typhon, homme injuste et violent, jaloux de la puissance d'Osiris, l'attira dans une embuscade, le tua, enferma dans un coffre son corps mutilé, et le jeta dans le Nil. Isis voulait avoir la consolation de rendre à son époux les honneurs de la sépulture : elle chercha son cadavre sur les bords du Nil et sur les rivages de la Méditerranée, et le trouva enfin à Byblos, en Phénicie, où les flots l'avaient poussé. Les funérailles achevées, elle songea à punir Typhon, rassembla des troupes, marcha contre ce tyran, et le vainquit dans deux batailles rangées. La vaillance d'Horus contribua puissamment à cette victoire. Des services d'un autre genre signalèrent la fin du règne d'Isis. Elle perfectionna les arts, inventa les voiles des navires, et facilita de cette manière les voyages sur mer1. A sa mort, les Egyptiens reconnaissants la placèrent au rang des dieux sous la figure d'une vache, et la qualifièrent de Mère de toutes choses, et de Déesse universelle.

Osiris est le soleil et Isis la lune. - Osiris est ordinairement représenté comme un personnage robuste, tenant de la main gauche un bâton recourbé comme une crosse, et de la droite un fléau à battre le grain. Sa tête est surmontée d'une mitre ou bonnet pointu. Quelquefois on le figure avec une tête d'épervier, parce que cet oiseau, emblème du soleil, a une vue perçante et un vol rapide.

Isis est représentée sous toutes sortes de formes qu'il serait trop long d'énumérer : tantôt c'est une belle femme dont la tête est armée de deux cornes, entre lesquelles s'élève un globe ou une espèce de disque : sa main gauche s'appuie sur un bâton, sa droite porte la clef du Nil; tantôt elle a une tête de vache à la place d'une tête de femme; tantôt elle est assise et tient un enfant sur ses genoux.

1. Les Grecs attribuent l'invention des voiles à Dédale, artiste athénien.

- Horus :

Horus, fils d'Osiris et d'Isis, accompagna son père en Ethiopie et aux Indes, conduisant à sa suite neuf habiles musiciennes, à l'aide desquelles il commença la civilisation des peuples. Revenu en Egypte, il tua le géant Typhon, meurtrier d'Osiris, et périt lui-même de la main des Titans. Isis, sa mère, le ressuscita, le rendit immortel, et lui enseigna la médecine et l'art de prédire l'avenir.

- On le représente sous la figure d'un jeune enfant; et on le reconnaît au vêtement étroit qui l'emmaillote, au sceptre augural sur lequel il est assis, enfin à sa chevelure artistement nouée.

- Anubis :

Anubis était frère d'Horus. Dans les cérémonies funèbres qui suivirent la mort d'Osiris leur père, ce fut Anubis qui embauma les restes sacrés du monarque, et les confia au cercueil : circonstance qui le fit envisager comme un des dieux de l'enfer.

- On représente Anubis sous la figure d'un homme à tête de chien (ou plutôt de chacal), vêtu d'une cuirasse et d'une cotte de mailles, tenant d'une main un caducée et de l'autre un sistre égyptien. (Le sistre était un instrument de musique fait de métal, à jour, et à peu près de la figure d'une raquette.)

- Le boeuf Apis :

Osiris, comme nous l'avons dit, avait inventé l'agriculture. Quand il mourut, le peuple s'imagina que l'âme de ce roi avait passé dans le corps d'un boeuf, animal indispensable aux travaux du labourage. Ils adorèrent le boeuf; ils en firent un dieu sous le nom d'Ans.

Mais ils ne reconnaissaient pas pour leur dieu et pour leur Osiris incarné, toute espèce de boeuf : Apis devait être noir avec une tache blanche sur le front, un croissant blanc sur le côté droit, la figure d'un aigle sur le dos, et quelques autres signes que le peuple croyait naturels, mais qui étaient l'ouvrage des prêtres. Une fois trouvé, on le nourrissait pendant quarante jours à Nilopolis, où il était servi par des femmes, qui seules avaient le droit de le voir. On le descendait ensuite sur le Nil dans un brillant navire jusqu'à Memphis : à son débarquement il était accueilli par les prêtres, et salué d'acclamations par la foule des assistants. Conduit au sanctuaire d'Osiris, il y était placé en face de deux étables; et selon qu'il se décidait pour l'une ou pour l'autre, c'était un présage favorable ou funeste. Apis ne sortait que pour prendre l'air sur une terrasse, ou pour faire, en certaines occasions, une promenade dans la ville; il marchait alors précédé d'enfants qui chantaient ses louanges, et d'officiers qui écartaient la presse des curieux.

Suivant les livres sacrés des Egyptiens, Apis ne devait vivre qu'un nombre déterminé d'années. Ce temps expiré, les prêtres le conduisaient sur le bord du Nil, et l'y noyaient en grande cérémonie, avec toutes les démonstrations d'un profond respect. On l'embaumait ensuite, on lui faisait de somptueuses funérailles, et tout le peuple se lamentait comme s'il eût perdu Osiris. Ce deuil continuait jusqu'à ce qu'il convînt aux prêtres de lui donner un successeur. Alors éclatait la joie; alors on se livrait à toute espèce de réjouissances : "Osiris", s'écriait-on, "est ressuscité!" et les fêtes publiques se prolongeaient pendant sept jours.

- Cette fable, et quelques autres, rappellent divers traits de la mythologie grecque. Par exemple, cette alternative de deuil et de fêtes a été l'origine de la fable d'Adonis. La déesse Isis, représentée sous la figure d'une vache, n'est autre chose qu'Io. Horus est Apollon; Anubis Mercure. L'orient civilisé par Osiris, par son fils et par les neuf musiciennes, c'est l'expédition de Bacchus, enseignant à planter la vigne et à faire le vin. (La civilisation de l'Egypte remonte très haut : les Grecs allèrent puiser dans cette contrée les principes de leur théologie, de leurs arts et de leurs sciences.)

- Harpocrate :

Harpocrate, dieu du silence, chez les Egyptiens, est ordinairement représenté sous la figure d'un jeune homme debout, qui a le doigt collé sur les lèvres, et dont le vêtement est une peau de loup parsemée de yeux et d'oreilles : emblèmes qui signifient qu'on doit tout voir et tout entendre, mais parler peu. Les Romains adoptèrent cette divinité, dont ils placèrent la statue à l'entrée de leurs temples, pour marquer qu'il ne faut parler des dieux qu'avec circonspection, puisque l'homme ne peut jamais les connaître qu'imparfaitement.

- L'Ibis :

L'Egypte rendait aux animaux un culte particulier: les temples de ce pays étaient pleins de leurs simulacres. Logés et nourris avec soin pendant leur vie, ils étaient embaumés après leur mort, et enterrés honorablement dans les catacombes qui leur étaient destinées. Ce culte était fondé :

1° sur la persuasion où était le peuple que les dieux, poursuivis par le géant Typhon, s'étaient cachés en Egypte sous la figure de divers animaux;

2° sur le dogme de la métempsycose, ou transmigration des âmes dans différents corps d'hommes et de bêtes;

3° sur l'utilité qu'on retire de plusieurs de ces animaux.

L'ibis, par exemple (oiseau du genre de la cigogne), était en si grande vénération chez les Egyptiens, qu'il y avait peine de mort pour quiconque tuait un ibis, même par mégarde. Ce respect venait des services que cet oiseau rend à l'Egypte, en y détruisant les chenilles, les sauterelles et surtout les serpents ailés, qui, aux premiers jours du printemps, sortent en grand nombre de l'Arabie, et infestent les bords du Nil. Ils adoraient aussi l'ichneumon, sorte de rat, qui cherche sans cesse les oeufs des crocodiles pour les casser; -le chat, - le faucon, et beaucoup d'autres animaux, tant volatiles que quadrupèdes...

- Le phénix :

Le Phénix, oiseau fabuleux, fruit de l'imagination des prêtres d'Egypte, ressemble au paon pour la grandeur; il a une huppe ou aigrette sur la tête, les plumes du cou dorées, la queue blanche mêlée d'incarnat, et les yeux étincelants comme des étoiles.

Quand il voit sa mort approcher, il se construit un nid avec du bois résineux et des gommes aromatiques: il l'expose aux rayons du soleil, s'y couche et s'y éteint. De la moelle de ses os naît un ver, qui produit un autre phénix, jeune, brillant, radieux, dont le premier soin est de rendre à son père les honneurs de la sépulture. Cet oiseau-merveille n'apparaissait qu'une fois tous les cinq siècles, tantôt dans une contrée, tantôt dans une autre, mais surtout à Héliopolis, ville d'Egypte. Il fut aperçu une dernière fois, lorsque Byzance, l'an 330, prit le nom de Constantinople, et l'on en tira, pour les destinées de cette capitale, un favorable augure.

- Chez les Païens, le phénix était le symbole de la chasteté et de la tempérance. Il est devenu chez les Chrétiens le symbole de la résurrection des corps.

- Le lac d'Achérusie :

Non loin de Memphis, et au-delà d'un petit lac nommé Achérusie, était le cimetière principal des Egyptiens; on apportait sur le rivage de ce lac les cadavres de ceux qui venaient de mourir, et ils y étaient jugés selon leurs oeuvres. Si le personnage défunt avait violé les lois du pays, on le jetait dans une espèce de voirie appelée tartare; s'il s'était conduit en homme de bien, un batelier le transportait au-delà de ce lac, dans une prairie charmante, embellie de fleurs, de ruisseaux et de bosquets, où il recevait la sépulture. Ce lieu se nommait Elysion, c'est-à-dire séjour du repos et de la joie.

- La fable des Champs-Elysées, celle du Tartare, celle des Juges de l'enfer, celle de Caron et de sa barque, doivent sans doute leur origine à cette coutume.

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