Héros et demi-dieux

Prométhée

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Création de l'homme par Prométhée
Musée du Louvre

Prométhée, le plus célèbre des titans, était frère d'Epiméthée et fils de Japet.

Doué d'un génie supérieur, il réussit à former un homme avec le limon de la terre, et il communiqua la vie à cette masse insensible, en dérobant une parcelle de feu au char du Soleil. Jupiter ne put voir sans jalousie cet ouvrage admirable, et ordonna à Vulcain de former à son tour une femme, et de la donner pour épouse à Prométhée. Cette femme, la première qui ait existé sur la terre, fut appelée Pandore; rien n'était plus beau qu'elle; l'assemblée céleste en fut émerveillée, et la combla de présents. Minerve lui donna la sagesse; Mercure, l'éloquence; Apollon, le talent de la musique. A tous ces dons, Jupiter ajouta une boite magnifique et bien close, que Pandore devait offrir comme présent de noces à son époux.

Riche des qualités de l'esprit et des agréments de la figure, Pandore fut introduite vers Prométhée, à qui on la destinait. Naturellement rusé, il se défia des présents d'un ennemi : il ne voulut recevoir ni Pandore ni la boîte, et insista auprès de son frère Epiméthée, pour qu'il refusât comme lui cette offre de Jupiter. Epiméthée promit d'être circonspect; mais à la vue de Pandore, tout fut oublié. Il l'accepta pour épouse, et ouvrit la boîte mystérieuse. Elle contenait tous les maux qui peuvent affliger l'espèce humaine: maladies, guerre, famine, procès; et soudain ces maux se répandirent sur le globe entier. Frappé d'horreur à cette vue, Epiméthée referma la boîte, mais trop tard; il n'y restait plus que l'espérance.

Prométhée voulut rendre à Jupiter tromperie pour tromperie. Dans ce dessein il immola deux taureaux, introduisit dans l'une des peaux, la chair des deux victimes, et ne mit dans l'autre que des os; il présenta ensuite au maître des dieux ces deux offrandes, en le priant de choisir. Jupiter donna dans le piége; il choisit la peau qui ne renfermait que les os. Sa colère n'eut alors plus de bornes; il le fit saisir, transporter et clouer par Mercure sur la cime du mont Caucase, et ajouta à ce supplice un vautour qui devait lui dévorer les entrailles pendant 50000 ans: la portion dévorée renaissait toujours, et renouvelait ainsi son tourment. Il souffrait depuis plusieurs siècles des douleurs atroces, lorsque Hercule vint en Scythie, et tua le vautour.

On explique ces fables de plusieurs manières. Quelques auteurs croient que Prométhée fut un sculpleur qui fit des statues si parfaites, qu'elles semblaient vivantes. D'autres disent que ce fut un ami de l'humanité, qui rendit aux mortels d'éminents services. Avant lui, les hommes, stupides et bruts, ne savaient ni penser ni raisonner; ils ouvraient les yeux et ne voyaient pas, les oreilles et n'entendaient pas. Prométhée leur apprit à façonner le bois, à préparer la brique, et à se construire des logements. Par ses conseils et son adresse, ils mirent les animaux sous le joug, attelèrent des chevaux à un char, voguèrent sur les mers, et distinguèrent les plantes salutaires des plantes nuisibles. Tant de sagacité et de talent firent publier par toute la Grèce que Prométhée avait le don de prophétie, qu'il lisait dans l'avenir, et que la jalousie des dieux s'acharnait sur lui.

Atlas

Atlas, fils de Japet et frère de Prométhée, se joignit aux ennemis de Jupiter dans la guerre des Titans, quoique Prométhée lui eût annoncé de quel côté tournerait la victoire, et lui eût conseillé d'être prudent. Atlas vaincu fut changé en montagne, et condamné à porter éternellement sur ses épaules la voûte écrasante des cieux (selon d'autres, Atlas fut changé en montagne par Persée).

Les nièces d'Atlas, appelées Hespérides, demeuraient en Mauritanie, près de leur oncle, et cultivaient un magnifique jardin dont les arbres, chargés de pommes d'or, faisaient la convoitise des hommes et des dieux. Un dragon à sept têtes, préposé à la garde de ces fruits, avait sans cesse les yeux ouverts à l'entrée du parc. Eurysthée ordonna à Hercule d'aller cueillir trois de ces pommes et de les lui apporter. L'entreprise était difficile : Hercule craignait d'y échouer. Il s'adressa donc au dieu-montagne, le priant d'aller lui-même combattre ou endormir le dragon, et cueillir les fruits. Atlas agréa la demande, à condition toutefois que, pendant la durée de l'expédition, Hercule supporterait sur ses épaules le poids des cieux. Le héros accepte, et voit bientôt revenir Atlas. Mais Atlas n'était nullement pressé de reprendre un poste aussi fatigant. Il déclara donc à Hercule qu'il souhaitait aller lui-même porter les pommes d'or à Eurysthée, et il pria le robuste athlète de continuer durant le voyage sa fonction de colonne des cieux. Hercule dupé usa de ruse à son tour, et dit à Atlas qu'il consentait volontiers à lui rendre ce service, pourvu qu'il lui laissât le temps de faire, pour son dos meurtri, une sorte de bourrelet. Atlas sans défiance reprit le fardeau céleste, et posa sur le sable ses trois pommes: s'en emparer et disparaître fut pour Hercule l'affaire d'un instant.

Les Hespérides, étaient au nombre de sept, dont les plus connues sont Maïa et Electra ou Electre. Toutes sept furent mariées à des dieux ou à des héros, et placées après leur mort dans le firmament, où elles sont groupées, et forment la constellation des pléiades. Quelquefois on donne aux Hespérides le nom d'Atlantides; on les envisage alors, non comme les nièces, mais comme les propres filles d'Atlas.

Les Hyades, filles d'Atlas et d'Aethra, étaient, comme les Hespérides, au nombre de sept. La mort de leur frère Hyas, tué à la chasse par une lionne, les jeta dans un tel désespoir qu'elles le pleurèrent pendant des années, et que les dieux touchés de leur déplorable état les transportèrent au ciel, où elles furent changées en étoiles pluvieuses, c'est-à-dire qui amènent la pluie : de là les épithètes de tristes, de sombres, d'orageuses, qui leur sont données par les poètes.

Hercule

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Hercules at the crossroads
Pompeo Batoni

Hercule ou Alcide, héros thébain, fils de Jupiter et d'Alcmène, était encore au berceau lorsque Junon, son ennemie, envoya deux serpents pour le dévorer; mais à peine les eut-il aperçus, qu'il les saisit de sa main enfantine, et les étouffa. Hercule eut plusieurs maîtres : il apprit d'Eurytus à tirer de l'arc; de Castor, à combattre tout armé; d'Autolycus, à conduire un char; de Linus, à jouer de la lyre et à chanter. Confié ensuite au centaure Chiron, il devint l'homme le plus vaillant et le plus fameux de son siècle. Le bruit de sa réputation arriva bientôt aux oreilles d'Eurysthée, roi de Mycènes, auquel Hercule, par un décret du sort, se trouvait assujetti1. Ce tyran l'appelle à sa cour, l'y reçoit durement, et lui intime l'ordre d'exécuter douze périlleuses entreprises, appelées Travaux d'Hercule, et dont nous allons faire le récit:

1- Il y avait près de la ville de Némée un lion qui en dépeuplait les campagnes. Cet animal, né du géant Typhon,         était d'une grosseur prodigieuse, et répandait l'épouvante dans les environs. Hercule, à peine âgé de 16 ans,         l'attaqua, épuisa son carquois contre sa peau impénétrable, brisa sur lui sa massue de fer, et enfin l'étouffa            entre ses bras. La peau de ce lion lui servit dès lors de vêtement.

2- Une hydre effroyable désolait tout le pays de Lerne près d'Argos. Ce monstre avait sept têtes, et quand on en         coupait une, il en renaissait deux autres à la place: Hercule les trancha toutes d'un seul coup.
      (Les savants croient que cette Hydre à plusieurs têtes n'était autre chose qu'une multitude de serpents                     venimeux, qui infestaient quelques plaines marécageuses près de Lerne, et semblaient renaître à mesure qu'on les     détruisait. Hercule imagina de mettre le feu aux roseaux qui leur servaient de retraite, et par cet expédient         débarrassa la contrée de ces reptiles).

3- Eurysthèe lui commanda de prendre et d'amener vivante une biche aux cornes d'or et aux pieds d'airain, qui      habitait les bois du mont Ménale, et qui courait avec une incroyable vitesse. Hercule la poursuivit sans           relâche pendant douze mois, la fit tomber dans un piège, et l'amena vivante à Eurysthée.

4- Il eut ordre de délivrer l'Arcadie d'un sanglier furieux qui dévastait cette province. Hercule le prit dans la          forêt d'Erymanthe, et l'apporta à Eurysthée, qui, saisi de frayeur à cette vue, alla se blottir sous une cuve           d'airain.

5- Il se chargea d'une entreprise aussi rebutante que difficile. Augias, roi d'Elide, avait un troupeau de          trois mille vaches, dont les écuries n'avaient pas été nettoyées depuis trente ans. Hercule, pour désinfecter le          pays, détourna le cours de l'Alphée, et le fit passer au travers des étables. L'eau entraîna les immondices; et ce          travail fut pour lui l'ouvrage d'une seule journée.

6- Des oiseaux monstrueux, qui vivaient de chair humaine, se tenaient près d'un lac nommé Stymphale (en          Arcadie); leurs ailes, leur tête, leur bec, étaient de fer, et leurs ongles plus crochus que ceux des vautours.          Hercule les effraya en frappant sur des cymbales d'airain, les chassa du bois où ils se retiraient, et les abattit          à coups de flèches.

7- Il y avait dans l'île de Crète un taureau indomptable, envoyé par Neptune pour jeter la désolation sur ces          bords. Hercule s'en saisit, le garrotta, et vint l'offrir à Eurysthée.

8- Diomède, roi de Thrace, avait des chevaux féroces dont la bouche vomissait des flammes, et que leur maître          nourrissait de chair humaine. Hercule s'empara de ces chevaux, et leur livra Diomède, qu'ils dévorèrent en un          clin d'oeil.

9- Les Amazones étaient des femmes guerrières qui vivaient dans l'Asie-Mineure, le long des côtes
         du Pont-Euxin. Elles faisaient mourir ou estropiaient leurs enfants mâles, et élevaient soigneusement leurs          filles dans la profession des armes. Eurysthée commanda à Hercule de les soumettre, et de lui apporter la          ceinture d'Hippolyte, leur reine : expédition difficile et lointaine, pour laquelle Hercule désira s'adjoindre          Thésée, son plus brave ami. Arrivés ensemble sur les côtes de Cappadoce, ils attaquèrent ce peuple de femmes,          en tuèrent une partie, dispersèrent le reste, et emmenèrent captive la reine Hippolyte.

10- Géryon, roi de Bétique, était un géant à trois corps, qui faisait garder nuit et jour ses riches troupeaux par          un chien à sept têtes. Hercule eut ordre d'aller combattre ce roi, de lui ravir ses troupeaux, et de les conduire          en Grèce. Secondé d'Iolas, son parent, il exécuta ce nouveau labeur avec un plein succès.

11- Il passa ensuite en Mauritanie, pour y enlever les pommes d'or du jardin des Hespérides. Ces fruits précieux          étaient confiés à un dragon qui ne dormait pas. Atals, pour faciliter Hercule dans l'accomplissement de cet          exploit, endormit le dragon et cueillit les pommes d'or, tandis qu'à son tour Hercule soutenait le ciel sur ses           épaules.

12- Le dernier de ses travaux fut aussi le plus éclatant. Eurysthée lui ordonna de descendre au tartare, et d'en          arracher le chien Cerbère, gardien de ces lieux. Hercule obéit à cette injonction, descendit au sombre empire,          enchaîna le monstre, et le traîna, malgré son opiniâtre résistance, hors du domaine de l'enfer.

Par ces douze travaux, Hercule acquit une gloire infinie. Tous les princes le respectèrent et le craignirent. Eurysthée même, qui l'avait exposé à tant d'épreuves, commença à le redouter. Mais Hercule, dédaignant une vengeance facile, ne s'occupa qu'à exterminer les scélérats et les tyrans auxquels la terre était livrée.

Busiris, roi d'Egypte, immolait sans pitié à Jupiter tous les étrangers qui abordaient dans ses Etats : et il préparait à Hercule le même traitement. Le héros, sans se défendre, se laisse charger de chaînes et conduire à l'autel où doit couler son sang; mais à peine y est-il arrivé, qu'ayant rompu ses fers, il saisit le couteau du sacrificateur, et en massacre Busiris et toute la famille royale.

Cacus, fameux voleur, fils de Vulcain, faisait son séjour en Italie, sur les bords du Tibre, à l'endroit même où plus tard la ville de Rome fut bâtie. Il se tenait au fond d'un antre, d'où il ne sortait que pour désoler le pays par ses brigandages. Monstre demi-homme et demi-satyre, d'une taille colossale, sa bouche vomissait des tourbillons de feu, et sa caverne était jonchée d'ossements humains. Hercule, après la défaite de Géryon, passant près de la demeure de Cacus, brise le roc énorme qui fermait l'entrée, s'avance vers le brigand, le saisit malgré les feux de sa bouche, lui serre la gorge et l'étrangle.

Antêe, fils de Neptune et de la Terre, avait cent pieds de hauteur. Il se mettait en embuscade dans les sables de la Libye, contraignait les voyageurs à lutter avec lui, et les accablait du poids de son corps. Il était si habile athlète qu'il avait fait voeu d'élever à Neptune un temple avec les crânes des adversaires qu'il aurait vaincus. Hercule, provoqué au combat par cet horrible géant, le terrassa, mais en vain; car la Terre, sa mère, lui donnait des forces nouvelles toutes les fois qu'il la touchait. Hercule s'en étant aperçu, le souleva en l'air, et l'étouffa dans ses bras. A la suite de cette pénible joute, Hercule cédant à la fatigue, s'endormit sur le sable, et y fut assailli durant son sommeil par la troupe des Pygmées. Les Pygmées, peuple nain, n'avaient qu'un pied de hauteur, bâtissaient leurs maisons avec des coquilles d'oeufs, voyageaient sur des chars traînés par des perdrix, et coupaient leur blé avec des haches, comme nous le ferions pour une forêt. Quand les grues ou d'autres oiseaux leur faisaient la guerre, ils s'armaient de toutes pièces, montaient sur des chevreaux ou des béliers, et allaient ainsi équipés à la rencontre de l'ennemi. Ils prirent, pour attaquer Hercule, les mêmes précautions qu'on prendrait pour faire le siège d'une ville. Les deux ailes de cette armée lilliputienne fondirent sur chacun de ses bras; le corps de bataille livra un assaut à la tête; les archers dirigèrent leurs flèches contre la poitrine... Réveillé par le bruit, Hercule ne put s'empécher de rire; et, ayant enveloppé cette fourmilière dans sa peau de lion, il les porta vivants à Eurysthée.

Enfin ayant pénétré, dans ses expéditions, jusqu'à Gadès, aux extrémités de l'Espagne, il crut avoir atteint les bornes du monde, et il sépara deux montagnes, Calpé et Abyla (dont l'une est sur la côte d'Espagne et l'autre sur celle d'Afrique), pour mettre en communication l'océan avec la Méditerranée. Au sommet de ces montagnes, il dressa deux colonnes, destinées à apprendre aux peuples futures qu'il avait poussé jusque-là ses courses victorieuses, et y grava cette courte inscription, devenue proverbiale : Nec plus ultra : "On ne peut aller plus loin."

Les étonnants exploits d'Hercule furent racontés à Omphale, reine de Lydie, qui souhaita voir ce héros incomparable. Dès la première entrevue, elle l'aima et en fut aimée. Le fils d'Alcmène, épris de sa beauté, descendit pour lui plaire à la plus servile condescendance, et à des soumissions indignes de sa gloire. Omphale ordonne, Hercule obéit. Elle le dépouille de sa peau de lion, jette sa noueuse massue, brise ses flèches, l'habille d'une robe de femme, met entre ses mains une quenouille et des fuseaux, et lui commande de travailler... Des mêmes mains dont il terrassait les monstres, Hercule file de la laine pour amuser une maîtresse capricieuse qui jouit de son embarras, et lui donne des soufflets avec sa pantoufle chaque fois qu'il a le malheur de rompre ou d'embrouiller les fils.

A peine avait-il secoué ce joug avilissant, qu'il conçut une violente passion pour Déjanire, que le fleuve Achéloûs devait épouser. Achéloûs refusa de céder sa fiancée, lutta corps à corps pour la conserver, et fut renversé par terre. Il revêtit alors la forme d'un serpent, et crut épouvanter le héros par des sifflements affreux : Hercule lui serra la gorge, et il allait l'étouffer, lorsque Achéloûs se métamorphosa en taureau. Hercule sans s'émouvoir le saisit par une de ses cornes, et ne lâcha prise qu'après l'avoir arrachée. Les Nymphes la ramassèrent, la remplirent de fleurs et de fruits, et ce fut la Corne d'abondance. Voici peut-être l'explication de cette fable. Achéloûs était un fleuve dont les inondations fréquentes désolaient les campagnes de l'Etolie; Hercule éleva de fortes digues, et rendit le cours du fleuve uniforme. La métamorphose d'Achéloûs en serpent, marque les sinuosités de son cours, et celle en taureau les ravages causés par ses débordements. Hercule lui arracha une corne, c'est-à-dire qu'il réunit en un seul lit les deux bras du fleuve; et cette corne devint celle d'Abondance, parce que le cours réglé de l'Achéloûs fut une source de richesses pour les pays qu'il arrosait.

Vainqueur d'Achéloûs, Hercule emmenait Déjanire à Tirynthe2, lorsqu'il fut arrêté sur le bord de l'Evénus, grossi par les pluies. Il ne savait quel parti prendre, craignant d'exposer Déjanire à la rapidité des eaux. Le centaure Nessus, qui se trouvait là, et qui connaissait les endroits guéables du fleuve, offrit de transporter sur son dos la jeune princesse. Hercule la lui confie, mais non sans inquiétude, jette à l'autre bord son arc et sa massue, garde son carquois, et traverse le fleuve à la nage. Il touchait la rive opposée, lorsqu'il entend les cris de Déjanire, qui appelle et implore du secours: le centaure l'enlevait et prenait la fuite. "Téméraire", lui crie Hercule, "la vitesse que te donnent tes quatre pieds pourra bien te garantir de ma poursuite, mais non pas de mes flèches." Aussitôt il en décoche une, qui le perce de part en part : elle était empoisonnée. Nessus, en mourant, songe à se venger : il prend sa tunique, infectée de sang et de venin, la donne à Déjanire, et lui persuade que ce vêtement a la propriété de rallumer la tendresse conjugale, et de ramener à leurs épouses les maris inconstants.

Plusieurs années après, Déjanire essaya l'usage de ce présent. Ayant appris qu'Hercule était retenu, en Eubée, par les charmes d'Iole, fille d'Eurytus, elle envoya à ce volage époux la tunique de Nessus, par l'entremise de Lichas. Hercule reçut avec joie ce don inattendu; mais à peine le vêtement fatal eut-il touché son corps, qu'il se sentit dévoré d'un feu intérieur : le poison avait pénétré jusque dans ses veines. Plein de rage, hors de lui-même, il saisit Lichas, et le précipite dans la mer. Les douleurs devenant toujours plus cuisantes, il pousse des cris effroyables, et vomit des imprécations contre Eurysthée, contre Junon et contre Déjanire.

Quand il voit le mal sans remède et sa mort approcher, il coupe des arbres sur le mont Oeta, y élève un bûcher, le couvre de la peau du lion de Némée, s'y couche comme sur un lit, la tête appuyée sur sa massue, et ordonne à Philoctète d'y mettre le feu. Déjà les flammes enveloppaient le bûcher, et les dieux, du haut de l'Olympe, voyaient avec douleur périr un héros qui avait rendu tant de services à l'humanité: "Ne craignez point", leur dit Jupiter; "Hercule sortira vainqueur de ces flammes; la vie qu'il a reçue de moi ne finira point. Purifié par le feu du bûcher, il sera placé parmi nous dans les demeures célestes, et vous approuverez cette distinction méritée." Tous les dieux applaudirent à l'apothéose d'Hercule; Junon même y donna son assentiment, et lui accorda pour épouse sa fille Hébé, déesse de la Jeunesse.

Iolas, neveu et ami d'Hercule, l'avait accompagné dans ses plus difficiles expéditions, combattant près de lui, et déployant en toute rencontre autant de dévouement que de vaillance. Séparé d'Hercule, il tourne sa sollicitude vers la famille de ce demi-dieu, alors déchue et dispersée; il assemble les Héraclides : c'est le nom donné aux fils, petits-fils, neveux et arrière-neveux d'Hercule; leur fait prendre les armes, exalte leur courage, et s'avance à leur tête contre Eurysthée, en Argolide. Renforcé d'une armée athénienne, Iolas livre un combat terrible, dans lequel Eurysthée succombe avec ses cinq fils. (Quelques écrivains font honneur de cette victoire à Hyllus, fils d'Hercule et de Déjanire). Cette mort d'Eurysthée, qui fait époque dans l'histoire, eut lieu environ trente ans avant la guerre de Troie. Atrée, gendre de ce roi, lui succéda sans opposition, et occupa le trône d'Argos et de Mycènes.

1. Le Sort avait déclaré, au sujet d'Hercule et d'Eurysthée, "que celui des deux princes qui naîtrait le dernier obéirait à l'autre". Junon, qui détestait la famille d'Hercule, avança de deux mois la naissance d'Eurysthée.

2. Tirynthe, ville du Péloponèse en Argolide, était une des principales résidences d'Hercule, surnommé de là le héros de Tirynthe.

Persée

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Persée et Andromède
Julius Troschel (1840-1850)
Nouvelle Pinacothèque de Munich

Un oracle avait révélé à Acrisius, roi d'Argos, qu'il serait tué par son petit-fils. Epouvanté de cet avertissement, Acrisius enferma sa fille unique, Danaé, dans une tour d'airain, et repoussa tous les jeunes princes qui la demandèrent en mariage. Mais le roi des dieux, qui l'aimait, voulant s'introduire près d'elle, se métamorphosa en pluie d'or, et pénétra de cette manière dans la tour; ou plutôt, un illustre personnage nommé Jupiter, prodigua ce métal pour corrompre les soldats qui gardaient Danaé, l'enleva, et l'épousa secrètement1: Persée naquit de ce mariage.

Plus effrayé des menaces de l'oracle que sensible à l'amour paternel, Acrisius fit saisir Danaé et son enfant, les attacha dans une frêle barque, et les exposa ainsi pendant un orage au milieu des flots. Leur mort paraissait inévitable; mais un dieu veillait sur cette nacelle, que le vent poussa jusqu'à l'île de Sériphe, où elle fut recueillie par un pêcheur nommé Dictys. Il conduisit la mère et l'enfant au roi Polydecte, qui reçut Danaé avec bienveillance, et fit élever son nourrisson par les prêtres du temple de Minerve.

Vingt ans plus tard, le courage de Persée et l'attachement que le peuple lui portait, firent ombrage à Polydecte, qui chercha un prétexte honorable pour l'éloigner de sa présence; il fit retentir à son oreille les mots de triomphes et de lauriers, et lui proposa de s'illustrer par une expédition brillante, mais difficile. Il s'agissait d'aller combattre Méduse, une des Gorgones, et de lui couper la tête. Méduse avait des serpents au lieu de cheveux, et, par son hideux regard, changeait en pierres ceux qui l'envisageaient. Persée accepta sans crainte la proposition, et les dieux vinrent à son aide. Minerve lui prêta son bouclier, aussi poli qu'un miroir; Mercure, ses talonnières et un glaive de diamant; Pluton lui donna un casque qui rendait invisible. Avec ce triple secours, il se transporta à l'extrémité de l'océan, dans l'affreux séjour de Méduse. Elle était alors endormie; les couleuvres de sa tête dormaient aussi. Minerve guida la main du héros, et tint à côté de lui le bouclier où se réfléchissait la figure du monstre qu'il n'osait regarder en face. D'un seul coup la tête fut abattue. A ce bruit les autres Gorgones réveillées voulurent venger leur soeur; mais Persée se déroba à leur poursuite par le moyen du casque de Pluton, et prit son essor dans les airs, emportant la tête de Méduse attachée à la surface extérieure du bouclier. Le jour allait finir, et Persée se trouvait encore dans les régions supérieures de l'éther. Avant la nuit, il abaissa son vol, et s'arrêta dans la Mauritanie pour s'y reposer jusqu'au matin. Atlas, géant redoutable, était le roi de cette contrée. Ses nombreux troupeaux couvraient les campagnes, et ses vergers offraient des arbres chargés de pommes d'or. Persée aborde ce monarque, lui demande l'hospitalité, et ajoute: "Si vous êtes sensible à la gloire d'une haute naissance, Jupiter est mon père; si des exploits signalés vous touchent, je puis par la encore mériter d'être estimé et accueilli de vous". A ce discours, Atlas se rappelle un ancien oracle, qui lui avait prédit qu'un fils de Jupiter le dépouillerait de son royaume. Loin donc d'écouter les voeux de Persée, il lui ordonne durement de s'éloigner; et il allait joindre la violence aux menaces, quand le héros grec se sentant trop faible contre le géant, lui dit: "O Puisque tu dédaignes également mes exploits et ma naissance, reçois le prix qui t'est dû". En même temps il lui présente la tête de Méduse, et le métamorphose en montagne.

Cependant l'étoile du matin ramène le jour; Persée attache ses ailes à ses pieds, et reprend son voyage aérien. Après un trajet immense, il jette ses regards sur l'Ethiopie, au moment où Andromède, fille du roi Céphée, enchaînée au bord de la mer, allait y être dévorée par un monstre marin. Du haut des airs il la découvre, descend jusqu'à elle, lui demande son nom et le motif d'un si barbare traitement. Andromède verse des larmes et reste muette; mais pressée de répondre, elle fait connaître son nom, sa famille et le supplice injuste qu'elle va subir. Elle parlait encore, lorsque le monstre approcha pour la dévorer. Elle pousse un cri d'effroi. Ses parents, qui la voient, se frappent la poitrine, se déchirent le visage, se roulent dans la poussière. "Les moments sont précieux", leur dit Persée. "Si le fils de Jupiter, si le vainqueur de la Gorgone vous demandait votre fille pour épouse, l'obtiendrait-il? A ce prix, je jure de la délivrer." La condition est acceptée. Le héros prend son vol, s'élève, retombe comme un trait sur la croupe du dragon, le perce de son glaive, lui ouvre les flancs et lui arrache le coeur. Tout le rivage retentit d'acclamations : Céphée et Cassiopée au comble de la joie, embrassent Persée comme leur sauveur et leur gendre. On détache Andromède, qui, soutenue par son libérateur, arrive encore pâle et tremblante au palais. Dès le jour suivant, on dispose tout pour le mariage.

Mais pendant les noces, Phinée, oncle d'Andromède, à laquelle il était fiancé, se présente dans la salle du festin avec une troupe de satellites, provoque une querelle et engage une lutte sanglante. Les tables sont renversées, les lits brisés, la vaisselle vole en éclats. Dans cette confusion, Persée, accablé par le nombre, allait succomber, et perdre le fruit de ses précédentes victoires : il se souvient de son bouclier, le présente aux lâches assaillants, et les métamorphose en pierres. Ce fut alors que Persée, après une absence de quatre ans, se rendit avec son épouse à l'île de Sériphe, où Danaé était encore tenue captive par Polydecte, qui l'accablait d'outrages... A la prière de Danaé, il combattit le tyran, et le tua.

Persée vainquit ensuite Proetus, son grand-oncle, qui avait usurpé le trône d'Argos sur Acrisius.

Acrisius, apprenant la marche triomphale de son petit-fils, vint à sa rencontre jusqu'à Larisse, pour le féliciter, lui rendre grâces et se réconcilier avec lui. Ce jour même on célébrait les jeux du palet, exercice nouvellement adopté. Persée voulut y prouver sa force et son adresse; mais il lança si malheureusement le disque, qu'il atteignit au front son aïeul Acrisius, retendit raide mort, et vérifia ainsi la prédiction de l'oracle.

1. Plusieurs princes de l'antiquité ont porté le nom de Jupiter.

Jason

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Jason et Médée joignant leurs mains droites
Palais Altemps

Jason était fils d'Eson roi d'Iolchos, en Thessalie. Eson ayant été détrôné par son frère Pélias1, les dieux annoncèrent à l'usurpateur qu'il serait à son tour chassé ou mis à mort par un fils d'Eson. Dès que Jason vint au monde, sa mère, pour le dérober aux poursuites du tyran, publia que le nouveau-né était dangereusement malade, et, bientôt après, qu'il était mort; et fit célébrer les funérailles de cet enfant avec toutes les démonstrations d'un deuil véritable. En même temps, elle l'envoya en cachette au centaure Chiron, qui prit soin de lui, et lui enseigna divers arts essentiels, entre autres la médecine et l'astronomie.

A l'âge de vingt ans, Jason se sépara de son instituteur, et alla consulter l'oracle, qui lui ordonna de s'habiller à la façon des Magnésiens2, de se vêtir d'une peau de léopard, de s'armer de deux lances, et de se présenter, ainsi équipé, à la cour de son oncle Pélias. Jason s'empressa d'obéir. Arrivé à Iolchos, il attira l'attention de tous les habitants par son air martial et par son étrange costume. Interrogé, pressé de répondre, il se fit à la fin connaître pour le fils d'Eson, et réclama fièrement de Pélias l'héritage paternel. Pélias, qui ne voulait pas se dessaisir du sceptre, mais qui redoutait le peuple, pensa que le parti le plus sûr était d'éloigner son adversaire, en lui proposant une entreprise lointaine et glorieuse. Il appelle Jason au palais, et lui dit: "Fatigué par des songes effrayants, j'ai consulté l'oracle, qui m'a ordonné d'apaiser les mânes de Phryxus, notre parent, massacré jadis en Colchide, et de rapporter ses cendres dans sa patrie; mais mon grand âge s'oppose à une telle expédition. Pour toi, brillant de jeunesse et de force, tu peux l'entreprendre; le devoir t'y engage, l'honneur t'y appelle. Je jure par Jupiter de te restituer, après cet exploit, le trône d'Eson." A cela, Pélias ajoute que Phryxus, en mourant, a laissé chez les Colchidiens une toison précieuse, dont la conquête doit combler Jason de richesse et de gloire.

Jason était dans l'âge heureux où l'on ambitionne la renommée; il saisit avidement l'occasion d'en acquérir. Son expédition est annoncée dans toute la Grèce; cinquante-deux princes accourent à Iolchos, pour y prendre part. (Cette Expédition des Argonautes, l'un des plus fameux événements des temps héroïques, eut lieu environ 70 ans avant la guerre de Troie.)

Le navire Argo, qui devait les transporter en Colchide, avait cinquante rames; Minerve en donna le dessin, et aida même à le construire. Le bois en fut coupé sur le mont Pélion; le mât fut fait d'un chêne de la forêt de Dodone. Quand il fut achevé, les Argonautes le portèrent sur leurs épaules depuis le Danube jusqu'à la mer Adriatique : c'est, dit-on, le premier vaisseau qui ait paru sur les ondes. Jason, auteur de l'entreprise, en fut le principal chef. Les autres guerriers étaient Admète, Thésée, Castor et Pollux; Hercule, qui ne put achever le voyage, parce que sa pesanteur mettait le vaisseau en danger; Lyncée, qui avait la vue si perçante qu'il voyait au travers des murailles, découvrait les écueils cachés sous l'eau, et distinguait nettement les objets à trois lieues de distance; Orphée, poète de Thrace; Pélée, fils d'Eaque et père d'Achille; Pirithous, Augias, Hylas, Méléagre, Esculape, et Typhis, pilote expérimenté. Ils s'embarquèrent au cap de Magnésie en Macédoine, et leur navigation fut d'abord heureuse. Ils furent ensuite assaillis d'une tempête qui les obligea de relâcher à Lemnos, où Hypsipyle, fille du roi, leur fit une magnifique réception, et où ils restèrent deux ans, captivés par les jeunes Lemniennes. Hypsipyle attira surtout les regards de Jason, qui lui jura de revenir se fixer près d'elle, et de l'épouser au retour de l'expédition : serment frivole et trompeur! Arrivés sur les côtes de la Troade (Troie), ils envoyèrent à terre Hylas puiser de l'eau dans un fleuve nommé Ascanius : mais les nymphes de ces bords, éprises de la beauté du jeune homme, l'enlevèrent et le retinrent dans leurs demeures souterraines; ou, pour parler sans fiction, Hylas tomba dans le courant du fleuve et se noya. Hercule ne le voyant pas revenir, descendit sur le rivage, appela mille fois Hylas! Hylas!... et fit retentir les campagnes des accents de sa douleur.

De là, ils pénétrèrent dans le Pont-Euxin, et débarquèrent enfin à Aea, capitale de la Colchide et terme de leur navigation.

Rien n'était plus difficile que d'enlever à Eétès, roi de la contrée, cette toison d'or que Phryxus y avait jadis portée. Suspendue à un arbre au milieu des champs, elle y était gardée la nuit et le jour par un horrible dragon, et par deux taureaux monstrueux dont le corps était impénétrable au fer, et dont les naseaux vomissaient des torrents de flamme. Que pouvaient le courage et l'adresse contre de semblables adversaires ? Junon et Minerve, protectrices de Jason, lui aplanirent les obstacles. Elles inspirèrent à Médée, fille d'Eétès, le plus vif attachement pour Jason.

Dès la première entrevue, Médée aime ce héros qu'elle admire, et lui offre son aide pour la périlleuse attaque. "Je te ferai dompter les deux taureaux", lui dit-elle, "j'endormirai le dragon, je te livrerai les trésors de mon père; la toison d'or sera ton partage. Mais avant tout, vers le milieu de cette nuit, accompagné d'amis intimes, rends-toi au temple d'Hécate. Là, en présence de cette divinité redoutable, tu me jureras amour et fidélité; tu feras serment d'être mon époux et mon protecteur. A ce prix, à ce prix seul, tu obtiendras le coeur et les trésors de Médée."

Jason accueille avec transport cette proposition, et jure au pied des autels. Médée accomplit les promesses qu'elle a faites : les taureaux sont mis hors d'état de nuire; le dragon est assoupi, la toison enlevée. Eétès ne sait rien de ce qui se passe. Dès le jour même, Jason fait les préparatifs de son départ. Suivi de Médée, il regagne de nuit son navire, y appelle ses compagnons, et s'éloigne de la Colchide, chargé de trésors considérables. Mais Eétès ne tarde pas à découvrir la trahison de sa fille; il équipe des vaisseaux, il en donne le commandement à son fils Absyrthe. Le combat s'engage; Absyrthe vaincu périt d'une mort cruelle3.

Jason rentré glorieusement à Iolchos, se préparait à y célébrer sa victoire par des réjouissances publiques. Eson, père de Jason, cassé par l'âge et la maladie, aurait voulu y prendre part, ou en être le spectateur. Jason pria Médée d'employer pour le rajeunir les secrets les plus efficaces de son art. Heureuse de plaire à son époux, elle monte sur un char aérien, parcourt diverses régions, y cueille des herbes magiques, et en forme un breuvage qu'elle introduit miraculeusement dans les veines d'Eson. Aussitôt sa défaillance diminue, ses cheveux blancs commencent à noircir, les rides disparaissent de son visage, il reprend peu à peu son embonpoint, sa gaîté et sa vigueur. Pélias, l'ennemi de Jason, vivait encore, malade et caduc. Les filles de ce tyran, étonnées du rajeunissement d'Eson, conjurèrent Médée de rendre le même service à leur père. La magicienne le leur promit; et, afin de les mieux convaincre de la puissance de son art, elle découpa un vieux bélier, et le mit dans une chaudière où il redevint agneau. Elle égorgea de même le vieux Pélias, le coupa par morceaux, mit ses membres dans une cuve d'eau bouillante, et les y laissa jusqu'à ce que le feu les eût entièrement consumés, et qu'il fût impossible à ses enfants de lui rendre les honneurs de la sépulture. Mais les habitants d'Iolchos furent tellement irrités de cette barbarie, que Jason et Médée se virent contraints de prendre la fuite; ils se retirèrent à Corinthe, auprès de Créon, roi de la contrée, et y vécurent dix ans dans une union parfaite, dont deux enfants furent le gage, et qui ne fut troublée que par l'ingratitude de Jason. Ce prince, oubliant les obligations qu'il avait à son épouse et les serments qu'il lui avait faits, demanda en mariage Glaucé, fille de Créon, l'épousa et répudia la princesse de Colchide. Médée cacha sa fureur pour se mieux venger, feignit d'approuver cette alliance, et prit part aux cérémonies de la noce; mais, quand le bonheur des époux semblait assuré, elle ensorcela des rubans et des bijoux qu'elle offrit en présent à la fille du roi. Cette princesse n'eut pas plus tôt touché à ces ornements, que ses cheveux, sa robe et tout son corps s'embrasèrent et mirent le feu au palais: elle y périt dans les flammes avec son père. Peu satisfaite de cette première vengeance, Médée tua, sous les yeux mêmes de Jason, les deux enfants de cet infidèle mari; et, montant soudain sur un char traîné par des dragons, elle fendit les airs et prit la route d'Athènes.

Après cette catastrophe, Jason, accablé de mélancolie, mena une vie errante et solitaire. Un jour qu'il se reposait sur le rivage de la mer, à l'abri du navire Argo, qu'on avait tiré sur le sable, une poutre qui s'en détacha lui brisa la tête. Ainsi périt misérablement cet illustre chef des Argonautes. Après sa mort, on lui éleva des statues et on l'honora comme un demi-dieu.

Quant à Médée, elle sut gagner si habilement par ses artifices les bonnes grâces d'Egée, roi d'Athènes, qu'il consentit à l'épouser. Plus tard, lorsque Thésée, héritier du trône, vint à Athènes, Médée forma le projet de se défaire de lui, pour assurer la couronne au fils qu'elle avait eu d'Egée. Mais le complot fut découvert; et Médée, objet d'exécration, remonta sur son char ailé, et chercha un dernier asile en Colchide, où elle mourut dans un âge avancé.

1. Tyro, mère de Pélias, fut mariée deux fois. Son premier époux fut Neptune, son second Créthée, fils d'Eole. Du premier hyménée naquit Pélias; du second naquit Eson. (Créthée, père d'Eson avait bâti la ville d'Iolchos.)

2. Les Magnésiens étaient un peuple de Macédoine : Jason était Thessalien.

3.D'autres disent que Médée égorgea Absyrthe, qu'elle avait emmené avec elle, déchira ses membres, et les dispersa sur la route de son père pour le retarder.

Castor et Pollux

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Temple de Castor et Pollux
Rome

Castor et Pollux, héros grecs, étaient fils d'une étolienne nommée Léda. Leur mère eut deux maris: Jupiter, qui fut le père de Pollux, et Tyndare, roi de Lacédémone, qui donna le jour à Castor1.

Le premier exploit de Castor et de Pollux fut d'anéantir la piraterie dans l'Archipel, ce qui les fit mettre au rang des dieux marins. Ensuite ils accompagnèrent Jason en Colchide, et conquirent avec lui la toison d'or. Dans une violente tempête, les Argonautes virent une flamme inconnue voltiger sur la tête de ces deux frères, et au même instant le ciel s'éclaircit et l'ouragan s'apaisa : de là, on a donné le nom de Castor et Pollux à certains feux, à certaines lueurs électriques, qui se montrent, à la pointe des mâts, pendant les orages, ou qui voltigent autour des antennes, des cordages et des parties saillantes du vaisseau, ou qui rampent, en brillant, sur le tillac2.

Castor excella dans l'art de dompter les chevaux. Pollux défia au combat du ceste et vainquit le vigoureux Amycus, roi de Bébrycie (ou Bithynie) : exploit qui le fit regarder, dans la suite, comme le protecteur et le dieu des athlètes. Castor, qui était né mortel, ayant péri près du mont Taygète dans un combat singulier, Pollux, qui l'aimait tendrement, conjura Jupiter de lui rendre la vie, ou de le priver lui-même de l'immortalité. Jupiter, ne pouvant exaucer entièrement cette prière, consentit que Pollux habitât le séjour des morts tout le temps que Castor passerait sur la terre. De cette manière, ils vivaient et mouraient alternativement. Quelques années après, Jupiter, touché de leur mutuel attachement, les transporta parmi les astres, où, sous le nom des Gémeaux, ils forment deux constellations, dont l'une se couche au moment où l'autre se lève, de sorte qu'elles ne paraissent jamais ensemble sur l'horizon.

Castor et Pollux obtinrent les honneurs divins, et furent nommés Dioscures, c'est-à-dire fils de Jupiter.

On leur immolait deux agneaux blancs, et l'on jurait par leur temple; le serment des hommes était : AEdépol, et celui des femmes AEcastor. On représente les Dioscures sous la figure de deux jeunes hommes d'une rare beauté, revêtus d'une armure complète et montés sur des chevaux blancs; leur tête est couverte d'un bonnet en forme d'oeuf surmonté d'une étoile, et leur main brandit une lance.

1. Les poêtes désignent fréquemment ces deux frères sous le nom de Tyndarides, quoiqu'un seul d'entr'eux fût fils de Tyndare.

2. Ces météores s'appellent aujourd'hui le feu Saint-Elme.

Esculape

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Statue d'Esculape
Musée archéologique
d'Athènes

Esculape, fils d'Apollon et de Coronis, fut instruit par le centaure Chiron dans la connaissance de la médecine; et le disciple étudia avec tant de soin les herbes, les plantes et la composition des remèdes, qu'il surpassa en peu d'années son illustre maître. Les Argonautes le choisirent pour leur médecin dans l'expédition de Colchide, et il leur fut d'un grand secours pendant leur pénible traversée. Mais, non content de guérir les maladies les plus opiniâtres et les plus désespérées, il s'appliqua et réussit à rendre la vie aux morts : Glaucus, Capanée, Tyndare, Hippolyte, bien d'autres encore, grâces à son talent, revinrent du tombeau à la lumière. Les enfers se dépeuplaient, à la suite de tant de résurrections : Pluton porta sa plainte à Jupiter, qui d'un coup de foudre tua le trop habile médecin. Des honneurs divins lui furent rendus après sa mort : son culte s'établit à Epidaure, sa patrie; de là il se répandit dans les autres villes de la Grèce, passa en Asie et enfin à Rome.

On le représente quelquefois sous la forme d'un serpent; plus souvent sous la figure d'un homme pensif, couvert d'un manteau, et tenant à la main un bâton autour duquel s'entortille un serpent. Un coq est à ses pieds, symbole de la vigilance.

Ses deux fils, Podalire et Machaon, assistèrent au siége de Troie, comme médecins de l'armée grecque, et y firent autant éclater leur bravoure que leur science.

Orphée

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Orphée charmant les animaux
Frans Pourbus le Vieux

Orphée, théologien, poète, et musicien célèbre, était fils d'OEagre, roi de Thrace.

Dès sa jeunesse, il s'appliqua à l'étude de la religion, et voyagea en Egypte pour y consulter les prêtres de cette contrée, et se faire initier par eux aux mystères d'Isis et d'Osiris. Il visita ensuite la Phénicie, l'Asie Mineure, la Samothrace; et, de retour parmi ses compatriotes, il leur apprit l'origine du monde et des dieux, l'explication des songes, l'expiation des crimes, et institua les fêtes de Bacchus et de Cérès. Il donna aux Grecs de savantes notions d'astronomie, chanta la guerre des Titans, l'enlèvement de Proserpine, les travaux d'Hercule, et fut regardé comme le père de la théologie païenne.

La musique lui servait de délassement dans ses occupations sérieuses. Avant lui, la flûte était seule en usage parmi les Grecs; il inventa la lyre, ou plutôt la perfectionna en y ajoutant deux cordes. Sa voix, unie aux sons de cet instrument, enchantait les hommes et les dieux : la nature entière était sensible à ses accords. Les lions, les ours, venaient lécher ses pieds; les fleuves remontaient vers leur source pour l'entendre; les rochers prenaient de la vie et marchaient à lui.

Toutes les nymphes, admiratrices de son talent, accompagnaient ses pas, et le désiraient pour époux. La seule Eurydice, dont la modestie égalait les charmes, lui parut digne de le fixer; il l'épousa, et en fut tendrement aimé. Mais il ne jouit pas longtemps des douceurs de cet hyménée. Un jour qu'Eurydice fuyait les poursuites d'Aristée, fils de Cyrène, elle fut piquée au talon par un serpent, et mourut de cette blessure. Orphée, inconsolable, n'ayant pu fléchir les divinités du ciel, ne craignit pas de descendre aux enfers, pour y implorer le dieu des morts et lui redemander sa chère compagne. Il fit entendre, sur les bords du Styx, des accents si doux et si touchants, que les habitants du Ténare ne purent refuser des larmes à son malheur. Pluton même se laissa émouvoir. Il appelle Eurydice, qui se trouvait parmi les Ombres nouvellement arrivées; elle approche d'un pas lent, car sa blessure était récente; on la rend à Orphèe, mais sous la condition expresse qu'il ne tournera pas la tête pour la regarder, jusqu'à ce qu'elle ait quitté le royaume des morts. Eurydice avait déjà franchi tous les obstacles qui pouvaient empêcher son retour; déjà elle allait revoir la clarté des cieux, lorsque Orphée, oubliant la loi qu'il a juré d'observer, cède à l'impatience de revoir sa femme : impatience digne de pardon, si les Enfers savaient pardonner! Il n'avait plus qu'un pas à faire; il s'arrête, et, vaincu par son amour, regarde en arrière... Eurydice lui est aussitôt enlevée. Elle lui tend les bras, il veut la saisir, mais il n'embrasse qu'une vapeur, il n'entend qu'un long soupir et un éternel adieu.

Accablé de ce nouveau malheur, Orphée tenta vainement de pénétrer une seconde fois au séjour des morts. La barque de Charon lui fut refusée, et il demeura sept jours au bord de l'Achéron, sans prendre de nourriture, baigné de ses larmes et se consumant de douleur. Enfin, après avoir accusé cent et cent fois de barbarie le dieu des enfers, il se retira en Thrace, sur le mont Rhodope, sans autre compagnie que celle des animaux qu'il apprivoisait par ses chants. En vain les femmes de ces lieux sauvages voulurent-elles adoucir ses regrets et l'engager à un second hyménée; il repoussa leurs instances, il fut insensible à leur amour. Irritées de cette froideur, elles choisirent pour s'en venger le jour des fêtes de Bacchus. Armées de thyrses, elles courent au mont Rhodope, qu'elles investissent de toutes parts; leurs vociférations et le bruit des tambours étouffent la voix d'Orphée, si capable de les émouvoir; elles l'attaquent avec fureur, et, malgré les efforts qu'il fait pour les fléchir, mettent son corps en pièces.

Dans l'Ebre impétueux sa tête fut jetée;
Mais tandis qu'elle errait sur la vague agitée,
Ses lèvres, qu'Eurydice animait autrefois,
Et sa langue glacée, et sa mourante voix,
Sa voix disait encore : 0 ma chère Eurydice!
Et tout le fleuve en pleurs répondait : Eurydice!

P. D. E. Lebrun.

Cadmus

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Cadmus tuant le dragon
Hendrick Goltzius, Museet pa Koldinghus

Cadmus, frère de la belle Europe, était fils d'Agénor, roi de Phénicie. Quand Jupiter, métamorphosé en taureau, enleva Europe, Agénor envoya aussitôt Cadmus à la recherche de sa soeur, avec défense de reparaître sans elle au palais. Après bien des voyages infructueux, Cadmus, perdant l'espérance de la retrouver, renonça à sa patrie, et consulta l'oracle de Delphes pour apprendre où il devait enfin se fixer. "Tu trouveras", a lui dit l'oracle, "dans un champ désert, une génisse qui n'a point encore porté le joug : suis sa trace, bâtis une ville dans le pâturage où elle s'arrêtera, et donne le nom de Béotie à ce canton"1. Cadmus avait à peine quitté l'antre de la pythie, qu'il rencontra la génisse. Il la suivit, elle s'arrêta, et dans l'effusion de sa joie, il résolut d'offrir un sacrifice d'action de grâces à Jupiter. A cet effet, il envoya dans une forêt voisine ses compagnons puiser de l'eau à une source, au fond d'une caverne. Cette forêt était consacrée à Mars, et un dragon défendait l'entrée de la grotte: dragon affreux, dont la gueule était armée d'une triple rangée de dents, et tout le corps couvert d'écailles jaunissantes. Dès qu'ils furent descendus dans l'obscur séjour, et qu'ils eurent commencé à puiser l'eau, le bruit qu'ils firent réveilla le dragon. Effrayés à sa vue, ils laissent tomber leurs urnes et veulent fuir. Mais l'animal furieux s'élance, déchire les uns avec ses dents, étouffe les autres en les enveloppant de ses replis, ou en soufflant sur eux son haleine empoisonnée.

Cadmus, ne les voyant pas revenir, s'étonne et commence à s'inquiéter. Il revêt sa peau de lion, prend sa lance et son javelot, et marche à pas précipités vers la forêt. Quel spectacle s'offre à ses yeux! L'énorme serpent était couché sur les corps de ses compagnons, buvait leur sang et se nourrissait de leurs chairs palpitantes. Son désespoir éclate, et il s'écrie : "Amis, votre mort sera vengée, ou je périrai comme vous!" Aussitôt d'une main ferme il lance au monstre son javelot, l'atteint à l'épine du dos, lui traverse le corps d'outre en outre, et lui arrache la vie. Vainqueur, il s'occupait à considérer la grandeur démesurée de sa victime et à jouir de ses dernières convulsions, quand Pallas, qui protégeait le héros phénicien, descend de l'Olympe et lui ordonne de semer les dents du dragon pour obtenir de cette manière un nouveau peuple. Cadmus obéit sans bien comprendre l'ordre de la déesse, laboure la terre, et y répand les dents du monstre. Trois jours après, les mottes de terre commencent à se mouvoir, et il en voit sortir d'abord des fers de lance, puis des casques ornés de plumes; il aperçoit ensuite les épaules, la poitrine et les bras nerveux de ces nouveaux hommes : enfin il voit grandir insensiblement cette étrange moisson de guerriers. Un semblable bataillon lui inspirait quelque crainte, et il se disposait à prendre les armes, lorsqu'un de ces enfants de la terre s'adressant à lui : "Suspends tes coups", lui dit-il, "et reste neutre dans la guerre civile dont tu vas être le témoin." En achevant ces mots il enfonça son épée dans la poitrine d'un de ses frères, et tomba lui-même percé d'un javelot. Le meurtrier ne survécut pas à son crime, et perdit l'instant d'après une existence à peine commencée. Une égale fureur anime toute la troupe; ces frères infortunés se mêlent, s'entr'égorgent, et arrosent de leur sang le sol qui venait de les enfanter. Il n'en resta que cinq. Echion, qui était du nombre, ayant mis bas les armes par ordre de Pallas, fit la paix avec ses frères, et ils se promirent en s'embrassant attachement et fidélité. Devenus les compagnons de Cadmus, ils furent employés par lui à bâtir la ville que l'oracle avait prescrit de fonder : c'était la fameuse ville de Thèbes. Quand elle fut achevée, Cadmus y établit des lois, et prit de sages mesures pour y maintenir entre les citoyens l'union, l'ordre et la paix2.

Il épousa ensuite Harmonie(ou Hermione), fille de Vénus et de Mars.

Ce mariage eut les plus heureux commencements. Cadmus se voyait gendre de deux grandes divinités; père de quatre filles aussi belles que séduisantes, Ino, Agavé, Autonoé et Sémélé; et chef suprême d'un peuple dévoué et soumis; mais Junon n'envisageait pas d'un oeil tranquille cette félicité. Déesse jalouse, pouvait-elle oublier que Cadmus était le frère d'Europe, sa rivale? Elle n'eut pas de repos qu'elle n'eût tari les joies de ce prince, et accumulé sur lui tous les genres de deuil. Actéon, son petit-fils, habile chasseur, expira sous les morsures de ses propres chiens; Sémélé périt par l'éclat éblouissant des foudres de Jupiter; Penthée, fils d'Agavé, fut mis en pièces par les bacchantes; Ino, devenue folle, se précipita dans la mer. Pour comble d'infortune, son peuple se révolta, son autorité fut méconnue, il fut banni de Thèbes et obligé de chercher avec son épouse un refuge au fond de l'Illyrie. Accablés l'un et l'autre sous le faix des années et du chagrin, ils prièrent les dieux de mettre un terme à leurs maux, et furent métamorphosés en serpents.

Au rapport de plusieurs auteurs, ce fut Cadmus qui porta le premier en Grèce la connaissance des lettres de l'alphabet, et qui introduisit dans cette contrée le culte des dieux de l'Egypte et de la Phénicie.

1. Ce nom de Béotie fait probablement allusion a la génisse qui conduisait Cadmus, et dont le nom grec est bous.

2. Selon les meilleures traditions, Cadmus se contenta de construire une citadelle appelée, d'après lui, Cadmée, et de jeter les premiers fondements de Thèbes : cette ville fut achevée par ses successeurs et entourée de murailles par Amphion.

Amphion - Linus

Amphion, fils de Jupiter et d'Antiope, cultiva la poésie et la musique avec un rare succès. Mercure, admirateur de ses talents, lui fit présent d'une lyre à sept cordes, au son de laquelle il bâtit les murailles de Thèbes. Les pierres, sensibles à l'harmonie de ses chants, allaient d'elles-mêmes se ranger à leur place. Ce qui signifie qu'Amphion se servit de son éloquence pour persuader à un peuple encore grossier d'abandonner la campagne et les bois, et de se retirer dans une ville fortifiée, pour y être à l'abri des bêtes sauvages et des brigands.

Linus, poète et musicien thébain, fils d'Apollon et de Terpsichore, inventa la mélodie et le rhythme, et composa des poèmes sur l'origine du monde, sur l'astronomie, et sur la nature des plantes. Orphée, Hercule et Thamyris furent ses disciples.

Dans une leçon qu'il donnait à Hercule, il eut le malheur de reprocher trop vivement à ce héros son peu de grâce et d'aptitude à la musique. Piqué d'un reproche qu'il croyait injuste ou exagéré, Hercule leva contre son maître sa pesante main armée de la lyre, et lui en asséna sur la tête un coup mortel. Linus, pleuré de la Grèce entière, obtint les honneurs de l'apothéose. La ville d'Argos lui éleva, dans le temple d'Apollon, un magnifique tombeau, où, chaque année, gens de lettres, artistes, savants, venaient apporter le tribut de leurs unanimes regrets. Les vers suivants semblent faire allusion à cet hommage:

Accourez, troupe désolée!
Déposez sur son mausolée
Votre lyre qu'il inspirait:
La mort a frappé votre maître,
Et, d'un souffle, a fait disparaître
Le flambeau qui vous éclairait.

Le Franc de Pompignan.

Tirésias

Tirésias, le plus célèbre devin des temps héroïques, naquit à Thèbes en Béotie : sa mère, la nymphe Chariclo, était une des suivantes de Minerve.

L'époque de sa naissance n'est pas connue. Ce qui est certain, c'est qu'il vécut plus de six âges d'homme, c'est-à-dire environ deux cents ans. Il était aveugle; mais Minerve lui avait donné un bâton, ou baguette magique, qui le dirigeait aussi sûrement qu'auraient pu le faire les meilleurs yeux. Les poètes anciens l'appellent le Devin par excellence, le Prophète sublime, l'Augure infaillible. Sa mort eut lieu après la guerre dite des Epigones; et, seul entre tous les devins, il conserva jusque dans le ténébreux empire l'esprit prophétique. Ulysse descendit aux enfers pour l'y consulter; et, de retour à Ithaque, lui immola en témoignage de reconnaissance une brebis noire.

Manto, fille de Tirésias, avait aussi bien que son père le don de prédire l'avenir. Quand Thèbes fut prise par les Argiens, Manto, séparée des autres captives, fut envoyée, comme un présent digne d'Apollon, au temple de Delphes, dont elle occupa le trépied pendant plusieurs années. Elle passa de là en Asie, et se fixa à Claros, où elle fonda un oracle qui jeta longtemps de l'éclat1. Mais toujours préoccupée de l'asservissement de Thèbes et des maux de ses concitoyens, elle ne pouvait faire aucune trêve à sa douleur. Les larmes qu'elle ne cessait de répandre formèrent un lac dont les eaux communiquaient la divination, mais avaient le don fatal d'abréger la vie. Un de ses fils, nommé Mopsis, vécut à l'époque du siége de Troie, prophétisa comme sa mère et son aïeul, et fut l'antagoniste de Calchas.

1. Selon une autre tradition, Manto quitta l'Asie et s'établit dans le Latium. Elle épousa Tibérinus, dieu du Tibre, qui la rendit mère d'Ocnus (appelé aussi Bianor), fondateur de Mantoue, ville ainsi appelée du nom de la prophétesse Manto.

Thésée

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Thésée

Thésée, fils d'Egée roi d'Athènes, fut élevé et instruit par son aïeul maternel Pitthée, roi de Trézène, le plus sage et le plus vertueux des Grecs.

Son premier exploit fut sa victoire sur le brigand Périphète, qui se tenait en embuscade dans les environs d'Epidaure, et assommait les passants avec une massue de fer. Thésée le tua, et porta toujours cette massue comme un trophée. Il attaqua ensuite et fit périr Procruste, Scirron, Cercyon et Synnis, qui exerçaient d'horribles cruautés.

Procruste avait une taille et une force prodigieuses, et attirait chez lui les passants pour les voler et leur faire subir un supplice atroce : il les étendait sur un lit de fer, et si leurs jambes en dépassaient la mesure, il abattait d'un coup de hache la portion excédante; si au contraire les jambes étaient plus courtes, il les tiraillait et les allongeait avec une machine, jusqu'à la mesure du lit.

Le brigand Scirron, non content de piller les voyageurs qu'il surprenait dans les gorges des montagnes près de Mégare, les forçait de lui laver les pieds sur le sommet d'une roche élevée, et de là, sans effort et d'un seul coup, les précipitait dans la mer. Thésée lui infligea le même supplice. Mais la terre et la mer refusèrent de recevoir le corps d'un semblable scélérat, en sorte qu'il resta quelque temps suspendu dans les airs, et fut à la fin métamorphosé en rocher.

Cercyon, qui était fort habile dans les exercices gymnastiques, obligeait les voyageurs à lutter avec lui, et les massacrait. Thésée le terrassa, et lui arracha la vie.

Doué d'une force inouïe, Synnis courbait les plus gros arbres, rapprochait leurs cimes, et y attachait ceux qu'il avait vaincus : les branches, en se relevant, écartelaient ces malheureux. Thésée lui donna la mort.

Mais un plus grand triomphe l'attendait dans l'île de Crète. Minos, vainqueur des Athéniens, les avait condamnés à lui envoyer, chaque année, sept jeunes garçons et autant de jeunes filles pour servir de pâture au Minotaure, monstre moitié homme et moitié taureau, enfermé dans le labyrinthe. Thésée voulut affranchir sa patrie de ce honteux tribut; il se joignit aux victimes que le sort avait désignées, et partit pour la Crète. Sa beauté, sa jeunesse, son air noble et martial, captivèrent le coeur d'Ariane, fille de Minos. Thésée lui promit de l'emmener à Athènes et de l'épouser, s'il réussissait dans son entreprise, et sortait sain et sauf du labyrinthe. Ariane l'éclaira de ses avis, l'aida de ses secours, et lui donna un peloton de fil pour conduire ses pas dans les obscurs sentiers de cette inextricable demeure. Le monstre fut tué, et Thésée retrouva aisément sa route au moyen du fil d'Ariane. Mais il paya ce service de la plus indigne perfidie : à peine embarqué avec elle sur le vaisseau qui devait les transporter tous deux en Attique, il relâcha dans l'île de Naxos; et, profitant du moment où cette crédule amante dormait paisiblement sur le rivage, il mit à la voile, et l'abandonna sur la plage solitaire.

Egée, père de Thésée, attendait avec sollicitude l'issue de cette périlleuse expédition. Il avait expressément recommandé à son fils, s'il était vainqueur, d'arborer à son retour, au lieu du pavillon noir que portait son navire, un pavillon blanc orné de fleurs et de banderoles. Alarmé d'une absence qui se prolongeait, Egée montait chaque jour sur le haut d'une éminence, pour chercher à découvrir le vaisseau si ardemment désiré. Thésée cependant voguait vers l'Attique; mais, dans l'ivresse du succès, il avait oublié de mettre cette voile blanche, signal de sa victoire. Ce malheureux père, apercevant le pavillon noir, crut que son fils avait péri, et se précipita dans la mer. Cette mer, située entre l'Asie-Mineure et le Péloponèse, a porté depuis le nom d'Egée.

Le trône d'Athènes revenait de droit à Thésée. Mais ses cousins germains, connus dans l'histoire sous le nom de Pallantides (parce qu'ils étaient fils de Pallas, frère d'Egée), lui disputèrent l'empire, lui tendirent des embûches et mirent tout en oeuvre pour se défaire de lui1. Thésée avait de nombreux amis dans Athènes; après avoir vainement tenté les voies de douceur, il arma un bataillon de citoyens fidèles, attaqua les Pallantides, et les massacra jusqu'au dernier : ils étaient cinquante!

Tranquille possesseur du trône, Thésée travailla à réformer les lois et en établir de nouvelles. Il agrandit la ville d'Athènes, y appela les étrangers, et pour constituer une sorte de république, il résigna ses pouvoirs civils entre les mains d'un Conseil ou Sénat, et ne se réserva que le commandement des armées.

La conquête de la Toison d'or, la chasse du Sanglier de Calydon, accrurent encore sa renommée. Il alla ensuite, avec Hercule, sur les bords du Thermodoon chercher et combattre les Amazones, femmes guerrières; il les vainquit, et fit prisonnière leur reine Hippolyte (ou Antiope), qu'il épousa et qui fut la mère d'Hippolyte.

A la mort d'Antiope, il demanda en mariage Phèdre, fille de Minos, qui lui fut accordée. Mais le sang de Minos devait être funeste au repos de Thésée. Phèdre, en arrivant à Trézène, aperçut le jeune Hippolyte, fils de l'amazone. Elevé loin de la cour, sous les yeux du sage Pitthée, son bisaïeul, Hippolyte ne s'occupait que d'études sérieuses. Inaccessible aux séductions de l'amour, ce prince n'avait d'autre délassement que la chasse, d'autre parure que son arc et ses javelots, d'autre culte que celui de Diane, reine des forêts. Vénus, irritée de ses mépris, résolut sa mort. Elle inspira à Phèdre une telle passion pour lui, que cette marâtre, hors d'elle-même, profitant de l'absence de Thésée, ne craignit pas d'avouer ses feux à Hippolyte. Le fier chasseur ne répondit à ces avances que par le silence et le dédain. Couverte de confusion, Phèdre se retira dans ses appartements, écrivit une lettre à Thésée, et s'étrangla. Cette lettre contenait une odieuse calomnie: Hippolyte y était accusé du crime dont Phèdre elle-même s'était rendue coupable. A son retour, Thésée apprenant le suicide de son épouse, ouvre la lettre, et ne doute pas que la conduite d'Hippolyte n'ait poussé Phèdre à cet acte de désespoir. Il appelle son fils, l'accable de reproches, le bannit de Trézène sans l'entendre, et s'écrie : "0 Neptune! O mon père! tu m'as promis d'exaucer trois de mes voeux; n'en accomplis qu'un seul : perds mon fils. Aux effets de ta vengeance, je reconnaîtrai la fidélité-de tes promesses2."

Hippolyte n'ayant pu désabuser son père ni le fléchir, monte tristement sur son char, et sort de Trézène. A peine est-il parvenu au bord de la mer, qu'un effroyable monstre marin envoyé par Neptune épouvante les chevaux, qui frémissent et s'emportent

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix...
A travers les rochers la peur les précipite.
L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé;
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Racine

Traîné par ses chevaux et couvert de plaies, il expire après quelques instants. Thésée ne connut son erreur et sa faute que lorsqu'il était trop tard pour les réparer.

Dans ces entrefaites, Mnesthée, fils de Pétès, et l'un des descendants d'Erechthée, flatta si bien le peuple d'Athènes, et mit en usage tant de brigue et d'artifices, qu'il se fit accorder la couronne. En vain Thésée voulut-il reprendre le commandement des armées; en vain essaya-t-il de faire valoir ses droits : les volages Athéniens, oubliant tout ce qu'il avait fait pour eux, l'obligèrent à s'enfuir. Il se retira dans l'île de Scyros, où le roi Lycomède, gagné par Mnesthée, l'assassina. Les Athéniens sentirent enfin leur ingratitude; ils restituèrent le trône aux enfants de Thésée, et élevèrent au vainqueur du Minotaure un temple et un tombeau.

1. Dans la tragédie de Phèdre (acte l, se. I ), Théraroéne dit à Hippolyte, en parlant d'Aricie:
Jamais l'aimable soeur des cruels Pallantides
Trompa-t-elle aux complots de ses frères perfides.

2. Pour relever la gloire de Thésée, les Athéniens le faisaient passer pour fils de Neptune. Neptune, selon eux, aurait épouse Aethra, femme d'Egée et fille de Pitthée.

Pirithoüs

Pirithoüs, fils d'Ixion et de la Nue, était roi des Lapithes, peuple de Thessalie.

Frappé de surprise au récit des exploits de Thésée, roi d'Athènes, il voulut éprouver la force de ce héros, et se mesurer avec lui. Dans ce but, il entra, à la tête d'une troupe armée, sur le territoire de l'Attique, et en ravagea les campagnes. Thésée marcha à sa rencontre , pour le combattre; mais quand les deux héros furent en présence, ils furent saisis d'une mutuelle admiration : Pirithoüs tendit la main à Thésée en signe d'amitié, et lui promit de réparer tous les dommages qu'il venait de causer en Attique.

Peu après, Pirithoüs épousa la belle Hippodamie, (appelée Déidamie par quelques auteurs). Les Centaures, peuple de Thessalie, monstres demi-hommes et demi-chevaux, furent invités aux noces. Les apprêts de la fête étaient disposés dans un vallon frais et délicieux. Les personnages les plus distingués d'entre les Lapithes y étaient conviés. Les Centaures y vinrent avec empressement. Le plaisir brillait sur tous les visages; et, lorsque Hippodamie parut avec les dames de sa suite, les coteaux et les bois d'alentour retentirent de chants d'hyménée. Durant le festin, la beauté d'Hippodamie attira tous les regards, et faillit causer sa perte. Eurytus, le plus brutal des Centaures, ivre d'amour et de vin, renverse tout à coup les tables, s'élance sur la princesse pour l'enlever, et la saisit aux cheveux; les autres Centaures, à son exemple, se jettent sur les femmes qui l'avaient accompagnée. Les efforts qu'elles faisaient pour se défendre, leur cris, leurs gémissements retraçaient l'image d'une ville prise d'assaut. Thésée accourt à leur aide; les Lapithes se joignent à lui; le combat s'engage avec fureur, et en peu d'instants la terre est jonchée de morts. Les Centaures y périrent presque tous, par la valeur de Thésée et de Pirithoüs; le reste se sauva dans les montagnes de l'Arcadie, et y vécut oublié.

Unis d'une étroite amitié, Pirithoüs et Thésée entreprirent ensemble des expéditions aventureuses. Ils allèrent à Sparte pour enlever la jeune Hélène, fille de Tyndare, déjà renommée dans toute la Grèce pour sa beauté. Leur projet réussit, et ils tirèrent au sort la royale captive, à condition que celui à qui elle resterait, serait tenu de procurer une autre femme à son ami. Hélène échut à Thésée, qui s'engagea d'aller aux enfers avec Pirithoüs, et de ravir à Pluton son épouse. Ils descendirent en effet au séjour des ombres, pour exécuter ce téméraire projet; mais Pluton, informé à temps du motif de leur voyage, prit si bien ses mesures qu'une fois entrés ils ne purent plus ressortir. Pirithoüs fut étranglé par Cerbère1; Thésée, chargé de chaînes, fut conduit vers Pluton, qui d'abord le retint captif, et ne le céda ensuite qu'aux instantes prières d'Hercule.

1. Quelques auteurs prétendent que Pirithoüs ne périt pas alors mais qu'il fut livré aux Furies, et délivré ensuite par Hercule.

Bellérophon

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Bellérophon et Pégase

Bellérophon ayant tué par mégarde son frère à la chasse, se sauva en Argolide, chez le roi Proetus, qui lui accorda une retraite généreuse. Il vivait tranquille à cette cour, lorsque l'épouse de Proetus, nommée Sténobéa, éprise de la beauté de ce jeune étranger, lui avoua qu'elle l'aimait, et qu'elle était prête à le suivre. Bellérophon, qui n'éprouvait aucune affection pour elle, reçut froidement cette déclaration; et Sténobéa le voyant insensible, changea son amour en antipathie, s'acharna contre lui, l'accusa faussement de plusieurs crimes, et enfin demanda sa mort. Proetus, qui ne voulait pas violer les droits sacrés de l'hospitalité en faisant périr Bellérophon, l'envoya en Lycie, chez le roi lobatès, père de Sténobéa, avec un écrit qu'il disait être une lettre de recommandation, mais dans lequel, en effet, il demandait, il sollicitait même le supplice du coupable1.

lobatès fit à Bellérophon l'accueil le plus distingué: les neuf premiers jours de son arrivée se passèrent en fêtes et en réjouissances. Le dixième jour, le roi décacheta la lettre dont son hôte était porteur; mais pour ne pas souiller de sang son palais, il prit le parti d'exposer Bellérophon aux plus grands dangers. Il l'envoya avec une faible troupe porter la guerre chez les Solymes, peuple puissant de la Pisidie; et Bellérophon fut victorieux. Il le chargea d'aller combattre les Amazones, qu'il vainquit pareillement. Il lui ordonna enfin d'aller tuer la Chimère, animal affreux, qui avait la tête d'un lion, la queue d'un dragon, le corps d'une chèvre, et dont la gueule béante vomissait des flammes. Protégé par Minerve et monté sur le cheval Pégase, Bellérophon terrassa le monstre, et le mit en pièces. Alors lobatès, reconnaissant à de pareils exploits une protection spéciale des dieux, retint le héros dans ses Etats, lui donna sa seconde fille en mariage, et le nomma son successeur au trône. Sténobéa, tourmentée de remords, s'empoisonna.

1. C'est de là que les lettres qui contiennent un ordre funeste à celui qui les porte, sont nommées lettres de Bellérophon.

Orion

Orion, beau jeune homme et chasseur infatigable, surpassait par la hauteur de sa taille et par sa force tous les héros de son temps. "Quand il marchait au travers des mers les plus profondes", dit un poète, "ses épaules dominaient les eaux." Diane le prit à sa suite, lui donna les premiers emplois de sa cour, et lui prodigua les témoignages d'une bienveillante protection : fortuné destin, qui semblait ne devoir jamais finir. Mais sa vanité le perdit. Un jour, après une brilante chasse, et au milieu des éloges dont il était l'objet, il se vanta qu'il n'y avait pas de monstres dans les forêts, ni sur les monts, ni dans les déserts, dont il ne pût triompher : défiant les tigres, les panthères et les lions même de le faire pâlir! La Terre qui se croyait bravée par cette jactance, suscita contre ce géant un simple scorpion, dont la piqûre lui donna la mort. Inconsolable de la perte du plus dévoué de ses chasseurs, Diane obtint que Jupiter le transportât au ciel et le plaçât parmi les astres, où il forme la constellation d'Orion, une des plus étincelantes du firmament.

Méléagre

Méléagre, fils d'Oenée roi de Calydon, et d'Althéa, n'était âgé que de trois jours, lorsque sa mère aperçut près du foyer les trois Parques, qui, semblables à nos fées malfaisantes, jetaient au feu un morceau de bois allumé, en murmurant ces paroles sinistres : "La vie de cet enfant finira avec ce tison." S'élancer du lit, arracher le tison des flammes, le plonger dans l'eau, le cacher avec soin, tout cela fut exécuté par elle en un clin d'oeil.

Vingt après, OEnée ayant offert un sacrifice solennel à tous les dieux, pour leur rendre grâces de l'abondance des récoltes, oublia par malheur Diane dans cet hommage. La déesse se vengea de cet oubli, en faisant naître dans le territoire de Calydon, un horrible sanglier, qui ravageait les terres d'OEnée, déracinait les arbres fruitiers, et désolait les campagnes. Sa grandeur était celle d'un taureau; sa bouche vomissait une vapeur empestée; il avait des soies comme des pointes de lance, et des défenses comme celles d'un éléphant. Thésée, Jason, Castor, Pollux et beaucoup d'autres jeunes princes accoururent des villes voisines pour délivrer le pays de ce fléau. Méléagre, fils d'OEnée, dirigeait les chasseurs. Echion lança le premier dard au monstre, et le manqua1; Jason ne fut pas plus heureux; Mopsus le frappa de son javelot sans lui faire de mal. Pendant ce temps, l'animal furieux renversait tout ce qui s'offrait à lui. Déjà même il avait blessé grièvement plusieurs des chasseurs, lorsque Atalante, fille de Jasius, l'atteignit d'un coup de flèche, derrière l'oreille, et l'abattit : Méléagre lui porta le coup mortel, le dépeça, et en offrit la tête à l'habile chasseresse. Rien ne semblait plus naturel que cette marque d'estime accordée à une étrangère. Mais les oncles maternels de Méléagre, jaloux de voir une femme arcadienne remporter tous les honneurs de la chasse, la provoquèrent, lui enlevèrent de force la hure du sanglier, et accompagnèrent cette insulte de discours outrageants. Méléagre, transporté de fureur, ne peut se contenir; il court sur ses oncles, les perce tous deux de son épée, et rend à la belle Atalante la dépouille du sanglier.

Althéa aimait ses frères. Dans le désespoir que lui causait leur perte, elle jeta au feu le tison fatal qu'elle en avait autrefois retiré; il se consuma, et avec lui périt Méléagre, dont une fièvre ardente dévorait les entrailles, à mesure que la flamme du foyer consumait le tison. Cette mort répandit le deuil dans la ville de Calydon. Althéa, revenue de son délire, connut l'énormité de son crime, et se tua. Les soeurs de Méléagre ne purent se résoudre à quitter le corps de leur frère; elles se couchèrent sur son tombeau, refusant toute nourriture, et ne cessant de baiser les lettres de son nom gravées sur le marbre. Diane apaisée par tant de catastrophes, et voulant mettre un terme à la douleur de ces jeunes filles, les métamorphosa en biseaux qu'on appelle méléagrides.

1. Cet Echion, fils de Mercure, est un autre personnage que celui qui aida Cadmus à bâtir la ville de Thèbes.

Pélops- Atrée et Thyeste

Pélops était fils de Tantale, roi de Lydie.

Les dieux voyageant dans l'Asie-Mineure sous la figure humaine, habitèrent chez Tantale, prince impie et cruel, qui, pour éprouver si ses hôtes étaient réellement des divinités et s'ils connaissaient les choses cachées, égorgea son propre fils Pélops, nouvellement né, le coupa en morceaux, et l'ayant fait rôtir, le servit avec d'autres viandes apprêtées. Les dieux connurent le crime, et s'abstinrent de toucher à ce mets abominable. La seule Cérès, affamée ou distraite, mangea une épaule de Pélops. Jupiter rassembla les membres épars de cette innocente créature, lui rendit la vie, et substitua une épaule d'ivoire à celle que Cérès avait dévorée. Tantale, bourreau de sa famille, fut précipité dans le tartare.

Pélops, dont le royaume était alors faible et appauvri, se trouva en butte aux attaques des rois voisins. Il quitta donc la Lydie avec Niobé sa soeur, et se retira en Grèce, où il demanda en mariage la belle Hippodamie, fille à OEnomaûs, roi d'Elide.

Seule héritière du trône, Hippodamie était aimée et recherchée de plusieurs princes; mais OEnomaûs, averti par un oracle qu'il serait malheureux avec son gendre, mit à la possession de sa fille une condition difficile à remplir. Comme il excellait à conduire les chars, et qu'il avait des coursiers aussi rapides que le vent, il publia que sa fille appartiendrait à celui des amants qui le vaincrait à la course des chars, mais que la mort serait le partage infaillible des vaincus. Treize des prétendants avaient déjà subi cette épreuve, et leurs cadavres gisaient sur la poussière, lorsque Pélops réclama l'honneur de combattre. Quoique ses chevaux, choisis par Neptune même, eussent toutes les chances favorables, il n'osa cependant se mesurer d'égal à égal avec le roi d'Elide. Il tenta la fidélité de Myrtile, écuyer d'OEnomaûs, et le corrompit par des présents. Myrtile scia en deux le char du roi, et en rejoignit si bien les deux portions, que l'oeil n'y découvrait aucune jointure. Le char se rompit au milieu de la carrière; OEnomaûs mourut de la chute, et Pélops, époux fortuné d'Hippodamie, monta sur le trône d'Elide.

Ses conquêtes furent promptes, ses armes firent trembler ses ennemis, sa réputation s'étendit au loin, et son nom fut donné à la presqu'île méridionale de la Grèce (le Péloponèse).

Du mariage d'Hippodamie et de Pélops naquirent Atrée et Thyeste. Ces deux frères, fameux dans l'histoire par leur haine mutuelle, le sont encore plus par les crimes qui s'ensuivirent, et dont un seul donnera l'idée des autres. Après de longues querelles, le perfide Atrée, feignant de vouloir oublier le passé, proposa à son frère une entrevue amicale. Thyeste, trompé par les apparences, se rendit avec empressement au palais de son frère, et prit part au festin qui devait sceller leur réconciliation. Mais, à la fin du repas, lorsqu'on eut invoqué les dieux, et que les deux frères se furent juré de vivre en amis, Atrée fit apporter deux têtes sanglantes : c'étaient celles des deux fils de Thyeste ! Et il lui apprit avec une joie féroce que les viandes dont il avait goûté étaient la chair de ces victimes. Le soleil se cacha, dit-on, pour ne pas éclairer de pareilles horreurs.

Un frère d'Atrée, nommé Plisthène, donna le jour à Agamemnon et à Ménélas, qui sont souvent désignés sous le nom d'Atrides, quoiqu'ils ne fussent pas fils, mais seulement neveux d'Atrée.

Oedipe

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Odipe explique l'énigme du sphinx
Ingres, Musée du Louvre

Odipe, un des plus malheureux princes qui aient existé, était fils de Laïus roi de Thèbes, et de Jocaste. Avant leur mariage, ces deux époux se rendirent au temple de Delphes pour y consulter l'oracle d'Apollon; et sa réponse fut "que le fils qui naîtrait de leur hyménée serait un jour le meurtrier de son père et l'époux de sa mère." L'enfant naquit, et Laïus, pour éviter de plus grands malheurs, appela un de ses confidents intimes, et lui dit : "Va, et fais mourir cet enfant." Quoique dévoué à son roi, cet homme recula devant une injonction si odieuse, et sentit défaillir son coeur. Mais n'osant pas désobéir entièrement, il porta l'enfant sur le mont Cithéron, lui perça les pieds, y passa une courroie, et le suspendit à un arbre. Ses gémissements attirèrent un berger du voisinage, qui paissait les troupeaux de Polybe, roi de Corinthe. Ce berger s'appelait Phorbas; il eut pitié de l'enfant, le prit dans ses bras, et le porta à Péribèe, femme de Polybe, qui le garda près d'elle, le fit élever sous le nom d'Oedipe1, et l'adopta pour son fils.

Oedipe entrait à peine dans sa quatorzième année, et déjà les officiers de la cour avaient admiré, en plusieurs occasions, sa force et son adresse. Vainqueur dans tous les jeux du gymnase, il excita tellement la jalousie de ses jeunes compagnons, qu'un d'entre eux, pour le mortifier, lui dit qu'il n'était qu'un pauvre enfant trouvé, un fils adoptif.

Tourmenté par ce reproche, Oedipe en conçut des scrupules sur son origine, et interrogea avec anxiété, à diverses reprises, celle qu'il avait toujours appelée sa mère; mais Péribée, qui le chérissait, se gardait bien d'éclaircir ses doutes; elle s'efforçait au contraire de lui persuader qu'il était son fils. Afin d'obtenir une certitude, Oedipe alla consulter l'oracle de Delphes, dont il reçut, pour toute réponse, le conseil "de ne plus reparaître dans son pays natal, s'il voulait éviter de tuer son père et de devenir l'époux de sa mère." Frappé de ces mots terribles, et résolu de ne pas retourner à Corinthe qu'il regardait comme sa patrie, il marcha tristement vers la Phocide. Arrivé près du bourg de Delphes, il rencontra dans un chemin étroit quatre personnes, parmi lesquelles était un homme âgé, assis sur un char, qui lui enjoignit arrogamment de s'écarter de la route et de laisser le passage libre, accompagnant cet ordre d'un geste menaçant. Une querelle s'engagea. On tira l'épée; Oedipe tua le vieillard sans le connaître : ce vieillard était Laïus!

Après cette catastrophe, qui privait de son roi la ville de Thèbes, une calamité d'un genre inouï désola toute la contrée : c'était le Sphinx. Ce monstre avait la tête, le visage et les mains d'une jeune fille, la voix d'un homme, le corps d'un chien, la queue d'un serpent, les ailes d'un oiseau et les griffes d'un lion. Il se tenait sur une colline, près de Thèbes, arrêtait de là tous les voyageurs, leur proposait une énigme captieuse, et dévorait ceux qui ne la pouvaient résoudre. Plusieurs milliers d'infortunés avaient déjà péri. Créon, qui occupait le trône2, sacrifiant son intérêt propre à l'intérêt public, fit annoncer dans toute la Grèce qu'il donnerait Jocaste et la couronne de Thèbes à celui qui délivrerait la Béotie de ce fléau. La mort du Sphinx dépendait de l'explication d'une énigme qui était proposée en ces termes : Quel est l'animal qui a le matin quatre pieds, deux à midi, et trois le soir? OEdipe, dont la sagacité égalait l'amour de la gloire, se présenta au monstre, écouta l'énigme et répondit sans hésitation "que cet animal était l'homme, qui, dans son enfance, marche à la fois sur ses pieds et sur ses mains, dans l'âge viril sur ses deux pieds, et, dans sa vieillesse, se sert d'un bâton comme d'un troisième pied." Le Sphinx, furieux de se voir deviné, s'élança du rocher où il était, et se brisa la tête dans le fond d'un précipice.

Sauveur de Thèbes, Oedipe monta sur le trône, et devint l'époux de Jocaste, dont il eut deux fils, Etéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène.

Plusieurs années après ce mariage, les Thébains furent affligés d'une peste qui attaquait indistinctement les hommes et les animaux, et qui résistait aux ressources de l'art, aux prières et aux sacrifices. L'oracle, refuge ordinaire des malheureux, déclara que la Béotie ne serait pas délivrée de ce fléau avant que le meurtrier de Laïus fût connu et banni du royaume. Oedipe, qui ignorait le nom et la qualité du vieillard tué jadis par lui en Phocide, ordonna, pour découvrir l'assassin de Laïus, les recherches les plus scrupuleuses; elles aboutirent à mettre au jour trois faits horribles: qu'Odipe était lui-même ce meurtrier désigné par l'oracle; que Laïus était son père, et Jocaste sa mère. A cette révélation accablante il fit éclater un désespoir sans bornes; et, se jugeant indigne de voir la clarté du jour, il s'arracha les yeux avec la pointe de son épée.

Chassé de Thèbes par ses deux fils, il s'achemina vers l'Attique, dénué de tout, couchant sur la dure, et mendiant son pain de porte en porte. Antigone, sa fille aînée, lui servait de compagne; elle guidait les pas incertains de ce vieillard aveugle, et adoucissait par les plus tendres caresses l'horreur de sa situation. Ils arrivèrent près de Colonne, bourg voisin d'Athènes, dans un bois consacré aux Euménides, et dont l'entrée était interdite aux profanes. Quelques habitants, surpris d'y voir ce roi criminel, voulurent le contraindre d'en sortir; et peut-être eût-il péri sous leurs coups, si Antigone ne les eût fléchis par sa douceur et par ses larmes. Oedipe fut conduit à Athènes, auprès de Thésée, qui le reçut avec humanité, et lui accorda une retraite hospitalière, où il passa le reste de ses jours.

Cependant Oedipe, lorsqu'il avait abandonné Thèbes, sa patrie, avait accablé de ses malédictions Etéocle et Polynice, et demandé au Ciel que ces ingrats se disputassent à main armée le sceptre qu'ils lui arrachaient. Pour prévenir l'effet de ces imprécations, les deux frères ne voulurent pas gouverner ensemble, et convinrent que tour à tour l'un resterait éloigné de Thèbes, pendant que l'autre y régnerait l'espace d'une année. Etéocle, qui était l'aîné, monta le premier sur le trône; mais, au terme convenu, il refusa d'en descendre. Polynice, courroucé de cette tromperie, se retira chez Adraste, roi d'Argos, dont il devint le gendre, et qui lui promit des secours pécuniaires, une armée et la victoire. Thèbes fut bloquée par les troupes argiennes que commandaient sept vaillants capitaines, appelés par excellence les Sept Chefs. C'étaient Adraste, roi d'Argos; Polynice et Tydée, ses gendres; le devin Amphiaraiis, Capanée, Parthénopée et Hippomédon. La défense des portes de Thèbes fut confiée par Etéocle à un pareil nombre d'habiles commandants. Après divers engagements meurtriers, mais non pas décisifs, les deux frères résolurent enfin de terminer la guerre par un combat seul à seul, en présence des deux armées: ils périrent l'un et l'autre dans ce duel.

Créon, devenu chef du gouvernement, défendit sous peine de mort à tous les Thébains d'accorder la sépulture aux ennemis restés sur le champ de bataille; et nul d'entre eux n'osa violer cette défense. La seule Antigone, soeur de Polynice, moins sensible à la crainte de mourir qu'au désir de rendre à son frère les honneurs funèbres, trompa la vigilance des gardes, sortit de Thèbes pendant la nuit, trouva le corps et le brûla. Surprise dans ce pieux devoir, elle fut condamnée à être enterrée vivante; mais elle prévint son supplice en s'étranglant. Hémon, fils de Créon, et amant d'Antigone, se précipita sur le cadavre de cette héroïque princesse, et s'y poignarda.

1. Odipe, en grec, signifie aux pieds enflés.

2. Créon était le frère de Jocaste.

Tydée

Tydée, guerrier fameux, était fils d'OEnée, roi de Calydon. Banni de sa patrie pour un homicide involontaire, il trouva un asile honorable en Argolide, chez le roi Adraste, qui lui donna en mariage une de ses filles: la seconde venait d'épouser un autre prince fugitif, Polynice, fils d'OEdipe.

Quand Adraste leva une armée pour soutenir les droits de Polynice au trône de Thèbes, Tydée en fut un des principaux chefs. Mais avant que d'ouvrir les hostilités, Adraste, en monarque prudent, voulut tenter encore d'amener Etéocle à des sentiments de paix et de justice; et il envoya dans ce but Tydée, comme ambassadeur à la cour de Thèbes. La jeunesse guerrière de cette ville y était alors occupée à des combats gymnastiques, prélude des jeux cruels de Mars : Tydée fut invité à s'y joindre. Il accepta l'offre, descendit dans la lice, et sortit vainqueur de toutes les joutes. Les spectateurs éclatèrent en témoignages d'admiration. Mais ses rivaux furent tellement jaloux, et éprouvèrent un tel dépit de leur défaite, qu'ils résolurent de lui dresser des embûches à son retour et de le tuer. Tydée, après avoir échoué dans sa négociation, reprenait sans défiance la route d'Argos, lorsqu'il fut assailli à l'improviste par 50 jeunes Thébains bien armés. Sa résistance fut opiniâtre. Assisté de cinq amis, et protégé par Minerve, il sut si habilement parer leurs atteintes et prendre son avantage, qu'après une lutte sans exemple il extermina cette troupe de lâches agresseurs. Un seul fut épargné, pour qu'il portât aux Thébains la nouvelle circonstanciée de ce désastre.

Durant le siège de Thèbes, Tydée signala encore sa valeur, et fit tomber sous le fer de sa lance maints généraux ennemis. Lui-même à la fin fut percé d'une flèche que lui décocha Mélanippe, fils d'Artacus. La blessure était profonde, les douleurs aiguës. Mais le désir de la vengeance ranimant ses forces, il prend un javelot et le lance à son adversaire qui en est renversé. Ce dernier effort épuise Tydée : il perd tout son sang par sa plaie. Ses amis l'emportent, et le déposent, loin du champ de bataille, sur une éminence. Désespéré de ne pouvoir plus combattre, il prie ceux qui l'entourent d'aller enlever le corps de Mélanippe et de le lui apporter. Capanée s'élance dans la mêlée, et apercevant Mélanippe gisant sur la poussière, il l'enlève respirant encore, le charge sur ses épaules et accourt. A la vue de son ennemi, Tydée semble renaître à la vie. Dans l'exaltation de sa joie féroce, il fait décapiter le moribond, saisit cette tête sanglante, la ronge à belles dents, ouvre le crâne et en arrache la cervelle... Minerve, qui venait pour secourir Tydée et lui rendre sa première vigueur, fut si révoltée de cette barbarie qu'elle l'abandonna à sa destinée, et lui laissa rendre le dernier soupir.

Amphiaraüs

Amphiaraüs, devin célèbre et général d'armée, invité par Adraste à se joindre aux bataillons qui allaient assiéger Thèbes, refusa de partir et se cacha, persuadé qu'il était de périr sous les remparts ennemis. Polynice, intéresse plus que tout autre au succès de la guerre, s'adresse à Eriphyle, femme d'Amphiaraüs, et lui promet un collier d'or enrichi de diamants, si elle veut révéler aux Argiens la retraite de son mari. La cupidité de cette femme ne peut résister à l'appât de l'or : Amphiaraüs est indignement trahi. Mais avant de quitter son palais, il fit jurer à son fils Alcméon de tuer Eriphyle dès qu'il apprendrait sa mort. Amphiaraüs perdit en effet la vie au commencement de l'expédition, Jupiter, d'un coup de foudre, l'ayant précipité lui et son char dans les entrailles de la terre. Alcméon, informé de la fatale nouvelle, exécuta l'ordre qu'il avait reçu, et trempa ses mains sacriléges dans le sein de sa mère.

Amphiaraüs reçut les honneurs divins, et il lui fut élevé, en Attique, un temple dont l'oracle était aussi fameux que celui de Delphes. Pour consulter cet oracle, il fallait se purifier, s'abstenir de nourriture pendant vingt-quatre heures, et de vin pendant trois jours; on immolait ensuite un bélier, on en étendait la peau par terre, on dormait dessus, et l'on recevait durant le sommeil la réponse du dieu.

Capanée - Parthénopée

Capanée, prince argien, époux d'Evadné, nous est dépeint dans l'histoire comme un impie et un blasphémateur. Sous les murs de Thèbes, il se vantait de prendre cette ville quand même Jupiter et tous les dieux réunis la défendraient. Il avait pour emblème, sur son bouclier, un homme désarmé tenant à la main un flambeau, avec cette devise en lettres d'or : "Je brûlerai Thèbes." Les dieux fatigués de sa criminelle jactance, prièrent Jupiter de l'en punir, et il fut écrasé d'un coup de foudre. Evadné, son épouse, qui avait pour lui la plus tendre affection, ne put lui survivre, et saisissant le moment où l'on brûlait son corps sur le bûcher, elle s'élança au milieu des flammes, et y fut soudain consumée.

Parthénopée, prince arcadien, un des Sept Chefs, était jeune, aimable, d'une figure charmante, et gagnait tous les coeurs par sa conduite sage et par la grâce de ses discours. Intrépide et fier devant l'ennemi, doux et modeste avec ses égaux, il respecta l'austère pudeur, et fut jusqu'au trépas le modèle des héros de sa patrie.

Les Epigones

On donne ce nom aux fils aînés des Sept Chefs, qui, excepté Adraste, périrent dans l'expédition contre Thèbes.

Le but des Epigones1 était de venger leurs pères, et de prendre la ville de Thèbes. Ayant à leur tête Alcméon, fils d'Amphiaraüs, ils livrèrent près du bourg de Glisas un combat sanglant, où le roi ennemi, Laodamas, fils d'Etéocle, fut tué de la main même d'Alcméon. Consternés de cette perte, les Thébains consultèrent le devin Tirésias sur le parti à prendre dans cette funeste conjoncture : et Tirésias leur conseilla de rendre la ville. Les vainqueurs y entrèrent et la saccagèrent. Le fils de Polynice, Thersandre, à qui revenait de droit le trône de Thèbes, en prit possession, et l'occupa sans contestation jusqu'à sa mort.

Minos II - Dédale

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Icare et Dédale
Charles Paul Landon

Minos II, roi de Crète, petit-fils de Minos Ier, épousa Pasiphaé, fille du Soleil.

Dans la première année de son règne, il eut l'imprudence de refuser à Neptune un taureau blanc, qu'il avait promis de lui immoler, et le dieu, pour le punir, empoisonna sa vie de malheurs. Phèdre et Ariane, ses filles, périrent victimes de l'amour; Pasiphaé sa femme, mit au monde le Minotaure, monstre moitié homme et moitié taureau, qui se nourrissait de chair humaine; Androgée son fils, fut enlevé par une mort prématurée.

Androgée, doué d'une rare habileté dans les exercices du gymnase, s'était rendu à Athènes, pour y disputer les prix de la lutte, de la course et du pugilat, aux fêtes de Minerve. Les plus fameux athlètes de l'Attique et de Mégare y étaient venus dans le même but. Androgée les surpassa tous et remporta tous les prix. Sa gloire, ses couronnes, excitèrent l'envie de ses rivaux, qui le firent assassiner au moment où il allait s'embarquer pour l'île de Crète. Minos, au désespoir, jure de venger son fils. Il va lui-même solliciter l'alliance des princes voisins, équipe une flotte, et vient mettre le siége devant Mégare. Scylla, fille de Nisus, roi de cette ville, apercevant du haut de la citadelle le roi de Crète à la tête de ses guerriers, devint amoureuse de lui. Minos était d'une stature élégante, d'une figure agréable et distinguée: Scylla n'eut pas honte, pour lui plaire, de trahir son père et son pays. Le sort de la ville de Mégare dépendait d'un cheveu couleur de pourpre que Nisus avait au sommet de la tête et qu'il gardait soigneusement. Scylla le lui coupa pendant qu'il dormait, et le porta à Minos comme un gage non équivoque de sa tendresse. La ville fut prise le même jour; mais la perfidie de Scylla causa tant d'horreur à Minos, qu'il refusa de lui adresser la parole et même de la voir. Accablée de honte, cette infortunée alla se précipiter dans la mer; les dieux la soutinrent au moment de sa chute, et la métamorphosèrent en alouette : son père fut changé en épervier, et il continua de s'acharner à sa poursuite.

Athènes, craignant le sort de Mégare, demanda la paix. Minos ne voulut l'accorder qu'à une condition cruelle : il exigea que durant neuf années consécutives les Athéniens lui envoyassent sept jeunes garçons et autant de jeunes filles qui serviraient de pâture au Minotaure.

Cependant Dédale, artiste athénien qui avait bâti par les ordres de Minos le labyrinthe de Crète, séjournait encore dans cette île avec son fils Icare; mais il ne payait que d'ingratitude l'hospitalité de Minos: il favorisait les démarches criminelles de Pasiphaé, femme intrigante et passionnée.

Minos ne put retenir son courroux; il enferma Dédale et Icare dans le labyrinthe, et ils restèrent longtemps captifs dans cette inextricable demeure, où ils devaient finir leurs jours. Dédale, dont le génie égalait l'audace, imagina un moyen d'échapper de sa prison. Sous prétexte de vouloir faire un présent à Minos, il demande à ses geôliers de la cire et des plumes; il en fait des ailes, il les essaie, il se balance, il peut partir. Alors s'adressant à Icare: "Vole prudemment, mon fils, et tiens un juste milieu dans les airs. Si tu t'élèves trop haut vers le soleil, sa chaleur fondra la cire de tes ailes; si tu voles trop bas, l'humidité de la mer les rendra trop pesantes pour ta faiblesse. Evite l'un et l'autre extrême, et ne cesse pas de me suivre." En disant ces mots, Dédale ajuste les ailes aux épaules d'Icare, non sans verser des larmes d'appréhension. Dédale part le premier. Icare s'élève en tremblant à travers ce chemin nouveau; il hésite, il frissonne. Peu à peu il s'enhardit, ne doute plus de rien, abandonne son guide, et s'élance vers les hautes régions de l'éther. Alors les liens qui tenaient ses ailes, se relâchent; la chaleur du soleil fond la cire; les plumes se détachent; et, dans le moment où, poussant un cri d'effroi, il appelait Dédale à son secours, il tombe et trouve la mort dans cette mer qui fut appelée de son nom icarienne1. Le sens naturel de cette fable est sans doute que Dédale, qui, durant sa captivité, avait trouvé l'art de mettre des voiles à sa barque, se sauva ainsi de l'île de Crète, en devançant les navires de Minos qui le suivaient à force de rames. Le navire d'Icare mal gouverné heurta contre les écueils, et se brisa.

Dédale poursuivit sa course périlleuse, et vint descendre à Cumes, en Italie, où il bâtit un temple en l'honneur d'Apollon. Il passa de là en Sicile, où régnait Cocalus, qui lui accorda asile et protection. Acharné contre le fugitif, Minos parut bientôt avec une flotte sur les côtes de Sicile, et somma Cocalus de lui rendre son prisonnier. Le prince refusa; et comme Minos insistait avec menaces, on lui proposa de descendre à terre et de se rendre au palais, pour y terminer à l'amiable tout différend. Minos n'appréhendait rien de ces ouvertures; il accepte la proposition, et vient aux appartements du roi, où il est reçu avec les plus grands honneurs. Mais ces honneurs cachaient un horrible piége. Dès le second jour, on le conduisit dans une salle de bains, où les esclaves le retinrent si longtemps que la vapeur de l'eau bouillante l'étouffa.

1. La mer Icarienne s'étend entre les îles de Chio, de Samos, de Patmos, de Naxos et de Mycone.

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