Gaius Sempronius Gracchus : né en 153 à Rome, mort en 121 av. J.C. à Rome

Tribun de la plèbe
Tiberius et Caius Gracchus
la mort de Caius Gracchus
Félix Auvray, 1830, Valenciennes, musée des Beaux-Arts

Caïus Gracchus, né en 153 av. J.-C à Rome, avait vingt et un ans à la mort de son frère. Il fut d'abord questeur en Sardaigne en 126 av. J.-C. avant d'être élu tribun de la plèbe en 124 av. J.-C. pour l'année 123 av. J.-C. Plus impétueux, plus éloquent, plus ambitieux, il donna à la lutte commencée par son frère Tibérius des proportions plus grandes. Celui-ci n'avait voulu que soulager les pauvres; Caïus prétendit changer toute la constitution. Elu tribun pour l'an 123 av. J.C., il fit confirmer de nouveau la loi agraire, établit des distributions de blé au peuple, de vêtements aux soldats, fonda des colonies pour les citoyens pauvres et porta un coup fatal à la puissance du sénat, en lui enlevant l'administration de la justice pour la donner aux chevaliers. "D'un coup", dit-il, "j'ai brisé l'orgueil et la puissance des nobles".

Ceux-ci le savaient et le menaçaient de leur vengeance. "Mais", répondait-il, "quand vous me tueriez, arracheriez-vous de vos flancs le glaive que j'y ai enfoncé?" Il proposa ensuite de donner aux alliés latins tous les droits des citoyens romains, et aux Italiens, celui de suffrage. Pendant deux années, aimé du peuple, des chevaliers et des Italiens, il fut tout-puissant dans Rome.

Les réformes constitutionnelles de Gaius (123-122 av. J.C.)

Gaius Gracchus se présenta avec une série de projets constitutionnels devant le peuple :

- Annone : Gracchus décide qu'à l'avenir tout citoyen résidant à Rome et qui se fait inscrire aura droit à une prestation mensuelle d'un boisseau de blé à prix réduit. A cette fin, il a fallu agrandir les greniers de la ville. Les prolétaires auparavant dans la main de l'aristocratie passent tous dans la clientèle du parti réformiste : ils fournissent une garde de corps aux nouveaux maîtres de la cité et leur assurent une invincible majorité dans les comices.

- Changement dans l'ordre du vote : pour dominer les comices, Gracchus fait supprimer l'ordre de votation dans les centuries : hier, les cinq classes ayant la fortune votaient selon leur rang, l'une après l'autre, chacune dans sa circonscription et surtout, avant les autres classes sociales; aujourd'hui, on décide qu'à l'avenir l'ordre de succession des centuries dans le déroulement du vote est dorénavant établi par tirage au sort.

- Colonisations : Gaius propose la fondation de nouvelles colonies en Italie, à Tarente et à Capoue. Evidemment les futures colonies, redevables à la révolution ne manqueraient pas de lui venir en aide. Par ailleurs, sur le lieu où avait existé Carthage, il envoie six milles colons choisis non pas seulement parmi les citoyens romains mais aussi parmi les alliés italiens; la nouvelle ville de Junonia (Carthage) recevra le droit de cité romain. Gaius ouvre par là un canal de décharge pour les citoyens pauvres de l'Italie. Cette mesure consacre d'autre part l'abandon formel de la vielle maxime du droit politique de Rome : l'Italie cesse d'être la terre exclusivement dominante et la province n'est plus la terre exclusivement dominée.

- Le service militaire : selon le vieux droit public, nul citoyen ne pouvait être appelé à faire campagne avant sa seizième année et après l'échéance de sa quarante quatrième année. A la suite de l'occupation des Espagnes, le service ayant commencé à devenir permanent, une loi spéciale avait pour la première fois décidée que tout soldat obtiendrait son congé après six années consécutives de campagne. Plus tard, il était passé en règle que vingt années de service à pied et dix années de service à cheval emportaient la pleine libération. Gracchus remet en vigueur la loi qui interdit l'appel à l'armée avant sa dix-septième année. Enfin, il lui fait donner le vêtement gratuit alors qu'auparavant la valeur en était déduite de la solde.

L'essor de la chevalerie (123-122 av. J.C.)

Gracchus travaille énergiquement à la ruine de l'aristocratie. Il met le soin de semer la zizanie dans l'aristocratie, à en entraîner une partie dans le sens de ses intérêts. L'aristocratie se départage entre le groupe inabordable des familles sénatoriales dont les immenses capitaux trouvent emploi dans la propriété foncière et les hommes d'affaires qui gèrent les sociétés : leurs opérations de gros et leurs affaires de banque s'étendent sur tout le territoire de l'Empire et de l'hégémonie de Rome.

Aujourd'hui, l'aristocratie de l'argent sous son nom de chevalerie a conquis déjà l'influence décisive dans les affaires politiques. A l'origine, la chevalerie était le corps des cavaliers de la milice civique. Son nom s'était d'abord étendu à tous ceux qui, possesseurs d'une fortune de 400000 sesterces, devaient le service à cheval; par la suite, il avait bientôt servi à désigner toute la haute société romaine, sénatoriale ou non.

La chevalerie a de fréquents contacts avec le sénat. Il y a une antipathie naturelle entre la haute noblesse et les hommes dont l'argent fait seul l'importance. Les sénateurs, les meilleurs d'entre eux surtout, se tiennent à l'écart des spéculations mercantiles, autant que les chevaliers demeurent étrangers aux questions politiques et aux coteries. Bien qu'unies un instant en face de l'ennemi commun (Tiberius Gracchus), un abîme de haine s'ouvre entre ces deux aristocraties. Gaius, plus habile que son frère sait l'élargir encore et appeler à lui la chevalerie.

Gracchus offre à la chevalerie les impôts asiatiques et les jugements par jurés.

- Les impôts asiatiques : l'administration financière romaine avec son système d'impôts indirects et de redevances domaniales levés par des intermédiaires est une source d'immenses profits pour les hommes d'affaires au grand détriment des contribuables. Quant aux revenus directs, ils consistent en des sommes fixes payées par les cités ou comme en Sicile et en Sardaigne, en une dîme foncière. Quand six ans avant le tribunat de Gaius, la province d'Asie était tombée sous domination romaine, le sénat y avait établi le système des cotes fixes par villes. Gaius change tout cela en vertu d'un plébiscite et charge de taxes directes et indirectes lourdes la nouvelle province jusqu'à là exempte : il lui impose notamment la dîme foncière et décide que la recette de toute la province serait donnée à bail aux hommes d'affaires de Rome, aux chevaliers, suscitant la formation d'une société colossale pour la prise à ferme des dîmes, des redevances et des douanes d'Asie. La loi confère donc aux chevaliers la collecte de l'impôt de la riche province d'Asie.

- Les juges jurés : Gracchus transfère aux chevaliers les pouvoirs judiciaires : il introduit la parité entre les chevaliers et les sénateurs dans les listes annuelles des juries en augmentant le nombre de jurés de 300 à 600 membres, tous des chevaliers. Auparavant, la justice se partageait entre le sénat et le peuple. Désormais, l'aristocratie de l'argent entre dans l'état et se place auprès de l'aristocratie dirigeante, de l'exécutif : elle contrôle et juge ! Gracchus interdit, sous les peines les plus sévères, l'établissement par voie de senatus-consulte, des commissions sénatoriales jugeant le fait de haute trahison. C'était une commission pareille qui, instituée après le meurtre de Tiberius Gracchus, avait aussi sévi contre ses partisans. En somme, le sénat perd son droit de contrôle.

Opposition de Livius Drusus (122 av. J.C.)

Le sénat, pour ruiner son crédit et le battre par ses propres armes, fit, à chaque mesure qu'il proposait, ajouter par un tribun à lui, Livius Drusus, des dispositions plus populaires. Fatigué de cette lutte étrange, Caïus partit pour conduire 6000 colons romains à Carthage. Cette absence, imprudemment prolongée durant trois mois, laissait le champ libre à Drusus. Lorsque Caïus reparut, sa popularité était ruinée, ses amis menacés, les chevaliers détachés de lui, et un de ses plus violents ennemis, Opimius, élevé au consulat; lui-même il ne put obtenir sa réélection à un troisième tribunat.

Mort de Caïus (121 av. J.C.)

Le nouveau consul ordonna une enquête sur la colonie de Carthage, et parla tout haut de casser les lois de Caïus. Des deux côtés, on se prépara au combat. Opimius, investi de la puissance dictatoriale par la formule consacrée, Caveat consul, fit prendre les armes aux sénateurs, aux chevaliers et à leurs esclaves; et, durant la nuit, occupa en force le Capitole. Caïus et l'ancien consul Fulvius allèrent se retrancher dans le temple de Diane sur l'Aventin, après avoir appelé sur leur route les esclaves à la liberté. Le consul avait des archers crétois et de l'infanterie régulière. La lutte ne pouvait être douteuse. Caïus, poursuivi jusqu'au-delà du Tibre, se fit tuer par un esclave, qui se poignarda sur le corps de son maître. Opimius avait promis de payer la tête de l'ancien tribun son pesant d'or. Septimuléius en fit sortir la cervelle, coula du plomb fondu à la place, et l'apporta au consul. Ce jour-là, 3000 partisans de Caïus périrent; ceux qu'on ne tua pas dans l'action furent égorgés en prison. On rasa leurs maisons; on confisqua leurs biens; on défendit à leurs veuves de porter leur deuil; on prit même sa dot à la femme de Caïus.