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201-129 av. J.C.

La quatrième guerre macédonienne La troisième guerre punique

Sources historiques : Théodore Mommsen, Roma Latina

Vous êtes dans la catégorie : République romaine
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201-160 av. J.C.

Les Etats Clients

Moins heureuse tant s'en faut, dans la situation mixte qui leur était faite, était la condition des Etats africains, grecs ou asiatiques, entraînés dans l'orbite de la suzeraineté romaine par le mouvement des guerres puniques, macédoniennes et de Syrie; et par le contrecoup de ces guerres. Pour eux, il n'y avait ni assujettissement formel, ni réelle indépendance. L'Etat indépendant ne paye jamais trop cher le prix de sa liberté, subissant, quand il en est besoin, les maux et les charges de la guerre : l'Etat qui a perdu sa liberté, peut du moins trouver une compensation dans le repos qui lui est assuré, avec ses voisins tenus en bride par le maître. Mais les clients de Rome n'étant plus libres, n'avaient pas la paix. En Afrique, une guerre continuelle est menée sur les frontières entre Carthage et les Numides. En Egypte, où l'arbitrage de Rome avait tranché la question de succession au trône entre les deux frères Ptolémée Philométor et Ptolémée Physcon (ou le Ventru), les rois nouvellement installés à Alexandrie et, à Cyrène se disputent Chypre les armes à la main. En Asie, dans la plupart des royaumes, en Bithynie, en Cappadoce, en Syrie, la succession au trône est pareillement matière à des guerres intestines; l'intervention des puissances voisines y ajoute ses maux : de plus, et dans des luttes sanglantes et fréquentes, les Attalides se heurtent contre les Galates, les Attalides encore contre les rois bithyniens : Rhodes elle-même se rue sur les Crétois. Dans la Grèce propre, se débattent comme toujours les querelles que nous savons; il n'y a pas jusqu'à la Macédoine, jadis si paisible, qui ne s'agite dans de funestes dissensions, sous le coup de ses nouvelles institutions démocratiques locales. Par la faute de tous, maîtres et sujets, les dernières forces vives, les prospérités dernières des nations allaient se perdant au milieu de ces querelles sans but. Les Etats clients auraient dû savoir que, qui ne peut faire la guerre contre chacun, ne doit jamais la faire; et que, placés tous de fait et tels quels, sous la tutelle et la garantie de Rome, il ne leur restait qu'à opter raisonnablement entre la bonne entente avec les Etats voisins ou le recours à la juridiction du suzerain. Un jour, la diète d'Achaïe se voit sollicitée par les Crétois et les Rhodiens, qui, des deux côtés, réclament l'envoi d'un secours fédéral, et elle délibère gravement sur la question (601 de Rome (153 av. J.-C.)) ! Pure niaiserie politique ! Il lui faut entendre alors, le chef de la faction philo-romaine, faire nettement voir que les Achéens n'ont plus la liberté d'entreprendre la guerre sans la permission de Rome, mettant ainsi à nu, dans sa brutalité d'ailleurs fort malsonnante, la vérité de la situation. Oui, la souveraineté des Etats clients n'avait plus rien que le nom; au premier effort tenté pour rendre la vie à l'ombre, l'ombre elle-même infailliblement, devait s'évanouir ! - Mais l'histoire doit davantage encore ses justes sévérités à la puissance dominatrice. Pour l'Etat comme pour l'individu, il n'est rien moins que facile de trouver la vraie voie, au milieu des bas-fonds de l'insignifiance politique et le devoir et la justice commandent à qui tient les rênes, ou de quitter le pouvoir ou de forcer les sujets à la résignation, en les menaçant de tout l'appareil d'une supériorité écrasante. Rome ne prit aucun des deux partis. Appelée de tous les côtés, à la fois assiégée de supplications, elle s'entremit tous les jours dans les affaires de l'Afrique, de la Grèce, de l'Asie, et de l'Egypte; mais elle le fit si mollement, avec si peu de suite, que ses essais d'intervention n'aboutirent d'ordinaire qu'à aggraver la confusion. C'était le temps des commissions d'enquête. A toute heure, les envoyés de Rome partaient pour Alexandrie et Carthage, se rendaient à la diète Achéenne et dans les cours des rois de l'Asie occidentale : ils instruisaient, dénonçaient leurs inhibitions, faisaient leurs rapports, ce qui n'empêchait pas que dans les cas les plus importants, et les plus nombreux, la décision dernière était prise à l'insu du Sénat ou contre sa volonté. Ainsi l'on vit l'île de Chypre rattachée par le Sénat au royaume de Cyrène, rester néanmoins dans les mains de l'Egypte; ainsi, l'on vit tel prince syrien monter sur le trône de ses aïeux en se targuant d'une décision favorable des Romains alors qu'au contraire ses prétentions avaient été naturellement repoussées; et qu'il s'était lui-même échappé de Rome en rompant son ban d'internement. Ainsi encore, chose monstrueuse, un commissaire romain, périt victime d'un meurtre flagrant, alors qu'il gérait par ordre du Sénat la tutelle de la Syrie, et le crime passa impuni. Certes, les Asiatiques se savaient impuissants à résister aux légions, mais ils savaient aussi combien le gouvernement romain répugnait à expédier les milices civiques de Rome sur les bords de l'Euphrate et du Nil. Les choses allaient donc dans ces lointaines contrées, comme il en va à l'école quand le maître est absent ou par trop débonnaire; et Rome, pour tout dire, en ôtant aux peuples leur liberté, leur laissa le désordre. Elle eût pourtant dû voir le danger : elle allait compromettant la sûreté de ses frontières et au Nord et à l'Est. Hors d'état de parer au mal par de prompts et décisifs coups de main; ne pouvait-il se faire qu'elle vît surgir tout d'un coup un jour de nouveaux empires, s'appuyant sur les régions du continent central en dehors de la vaste sphère de son hégémonie, lui créant de sérieux périls et tôt ou tard appelés à entrer en rivalité avec elle ? Sans doute, le monde politique partout divisé, les nations voisines de sa frontière incapables d'un sérieux progrès politique, lui donnaient des gages de sécurité; mais les yeux qui regardent n'en constatent pas moins la gravité des circonstances à l'heure présente, surtout dans l'Orient où la phalange de Séleucus ayant disparu, les légions d'Auguste ne stationnaient pas encore sur l'Euphrate.

Il était temps et grand temps de mettre fin aux demi-mesures. La seule solution possible consistait à changer les Etats clients de Rome en de simples gouvernements; et la chose eût dû s'accomplir d'autant plus vite, que les institutions provinciales romaines ne faisaient qu'opérer la concentration de la puissance militaire dans la main du fonctionnaire de Rome; qu'en général elles laissaient, ou qu'elles auraient dû laisser les cités maîtresses de l'administration et de la justice, et qu'enfin tout ce qui y avait vie encore indépendante s'y pouvait maintenir sous la forme des libertés municipales. Impossible de méconnaître la nécessité de la réforme politique; mais le Sénat la retarderait-il encore, ou l'amoindrirait-il ? Aurait-il l'énergie et la force ? Et voyant clairement les inévitables besoins, serait-il trancher la question dans le vif ?

201-152 av. J.C.

Carthage

Portons maintenant nos regards vers l'Afrique. Là, l'ordre de choses établi par les Romains, en Libye, avait pour loi l'équilibre entre Carthage et le royaume numide de Massinissa. Après la bataille de Zama, les Romains avaient placé auprès de Carthage un ennemi implacable, le roi de Numidie, Massinissa. "Les Carthaginois", disait le Numide, "ne sont en Afrique que des étrangers; ils ont ravi à nos pères, le territoire qu'ils possèdent." Pendant que ce royaume, sous la main entreprenante et habile tout ensemble du souverain, s'est étendu, fortifié et civilisé, Carthage, elle aussi, par le seul effet de la paix, est redevenue, du moins quant à la richesse et à la population, ce qu'elle avait été au temps de sa grandeur et de sa puissance. Rome voyait d'un oeil d'envie mal déguisée les succès nouveaux, les ressources inépuisables, à ce qu'il semblait, de son ancienne rivale; et si d'abord elle avait hésité à prêter un sérieux appui aux agressions quotidiennes de Massinissa contre les Carthaginois, aujourd'hui elle intervenait ouvertement en faveur du Numide. C'est ainsi qu'elle trancha un litige qui, depuis plus de trente ans, se débattait entre le roi et Carthage. Il s'agissait de la possession de la contrée d'Empories (dans la Byzacène), sur la petite Syrte, l'une des régions les plus fertiles de l'ancien domaine des Phéniciens. Les commissaires romains rendirent enfin leur sentence (vers 594 de Rome (160 av. J.-C.)). Il fut enjoint aux Carthaginois d'avoir à évacuer les villes qu'ils occupaient encore, et de payer au roi 500 talents pour les dommages intérêts de leur indue jouissance. Enhardi par une telle décision, Massinissa de s'emparer aussitôt d'une autre portion de pays sur la frontière occidentale du territoire de Carthage : il lui enlève la ville de Tusca et les grandes plaines qui longent le Bagradas. Les Carthaginois sont réduits à aller à Rome y recommencer sans espoir un interminable procès. Après un délai non sans dessein prolongé, une seconde commission descendit-en Afrique (597 de Rome (157 av. J.C.)); et les Carthaginois n'ayant pas voulu compromettre, à l'avance et sans instruction préalable et exacte du litige, sur l'arbitrage à intervenir, les commissaires s'en retournèrent sans avoir rien fait.

La querelle entre les Phéniciens et Massinissa demeura donc ouverte : mais le voyage des envoyés de Rome eut un bien autre résultat. Marcus Caton avait été le chef de la commission, Caton, alors l'homme le plus influent du Sénat, Caton, le vétéran des guerres contre Hannibal, tout rempli encore de la haine et de la crainte du nom carthaginois. Etonné et mécontent à la fois, il avait constaté de ses propres yeux le réveil florissant de l'ennemi héréditaire de Rome : la richesse des terres, la foule circulant dans les rues, le matériel naval immense de la république phénicienne, lui avaient donné à penser : déjà il voyait dans l'avenir se lever un second Hannibal, poussant contre Rome les armes et les ressources de la patrie ! Dans sa conviction honnête et virile, si étroite qu'on la veuille, il se disait que le salut de Rome n'était pas assuré, tant que Carthage restait debout. Revenu à Rome, il s'empressa d'en dire son avis en plein Sénat. Sa politique chagrine rencontra des adversaires dans les libres penseurs du parti aristocratique, dans Scipion Nasica surtout, qui, combattant sans ménagements les haines aveugles du vieux censeur, démontrèrent combien était peu dangereuse à l'avenir cette ville uniquement adonnée au négoce; combien les Phéniciens, ses habitants, se déshabituaient de la pensée et de la pratique de la guerre, et combien enfin l'existence d'un grand marché commercial se pouvait concilier avec la suprématie politique de Rome. Certes, on eût voulu faire descendre Carthage au rang de simple ville provinciale, que la chose eût été exécutable; et même, au regard de sa condition présente, sa transformation m'eût pas paru sans quelques avantages aux Phéniciens. Mais ce n'était pas assez pour Caton que l'assujettissement de la cité tant odieuse, il lui fallait sa destruction. Son opinion trouva des partisans, soit parmi les hommes politiques, qui, voulaient faire passer les territoires d'outre-mer sous la dépendance immédiate de la République, soit et surtout parmi, les hommes de finance et les grands spéculateurs, dont l'influence, était puissante, et qui, Carthage rasée, se croyaient les héritiers directs de la grande capitale de l'argent et du commerce. La majorité décida qu'à la première occasion favorable, - il fallait bien l'attendre, par égard pour l'opinion publique, - la guerre serait déclarée à Carthage et que Carthage serait rasée. Le prétexte cherché se trouva vite. Les agressions de Massinissa, l'appui inique que lui prêtait Rome, avaient ramené à la tête des affaires dans la ville africaine Hasdrubal et Carthalo, les chefs de la faction patriote. Comme les patriotes d'Achaïe, sans aller jusqu'à la révolte contre la suprématie de Rome, ils n'en voulaient pas moins défendre contre Massinissa, même les armes à la main, s'ils en étaient réduits là, les droits que les traités reconnaissaient encore à leur patrie. Ils firent bannir de Carthage quarante des partisans les plus compromis du roi numide, et le peuple jura de ne jamais, à quelque condition que ce fût, leur rouvrir les portes de la ville. En même temps, et pour repousser les attaques auxquelles on s'attendait de la part du chef ennemi, une forte armée fut levée chez les Numides indépendants. Arkobarzane, petit-fils de Scyphax, la commandait (vers 600 de Rome (154 av. J.-C.)). Massinissa, toujours prudent, se garda bien d'armer : il se soumit sans conditions à la décision de Rome, en ce qui touchait les territoires sur le Bagradas. C'était ouvrir aux Romains le spécieux prétexte d'une accusation contre Carthage : Carthage armait évidemment pour faire la guerre à Rome il fallait qu'elle licenciât immédiatement ses troupes et qu'elle détruisit ses approvisionnements maritimes. Déjà le grand conseil cédait mais le peuple s'opposa à l'exécution des ordres donnés, et les envoyés romains, porteurs de la sentence, coururent même de grands dangers. Massinissa, aussitôt, d'envoyer son fils Gulussa en Italie, pour dénoncer les préparatifs qui se continuent à Carthage en vue d'une guerre de terre et de mer, et pour hâter l'explosion des hostilités. Une nouvelle ambassade de dix envoyés romains vient dans la cité condamnée, et y constate en effet la réalité des armements poussés en toute hâte (602 de Rome (152 av. J.C.)). Cependant le Sénat, malgré l'avis de Caton, ne veut pas encore en venir à la rupture ouverte; il est décidé, en séance secrète, seulement, qu'il y aura déclaration de guerre, si les Phéniciens persistent à garder leurs soldats sous les armes, et ne livrent pas aux flammes leur matériel naval.

Sur ces entrefaites la guerre avait déjà éclaté entre les Africains. Massinissa confiant à son fils Gulussa les bannis de Carthage, les avait fait conduire jusqu'aux portes de la ville. Ils trouvèrent les portes fermées. Quelques Numides s'en revenant furent massacrés. Aussitôt Massinissa de mettre son armée en mouvement : la faction patriote dans Carthage se prépare de son côté au combat. Mais le chef de ses troupes, Hasdrubal, était l'un de ces généraux, trop souvent choisis à Carthage, qui ne semblent faits que pour la ruine du soldat. On le voyait, vêtu de la pourpre, parader fièrement comme un roi de théâtre : jusque dans le camp, son ventre était son dieu: lourd, chargé d'embonpoint et vaniteux, il n'était rien moins que l'homme du moment. Il eût fallu pour tirer Carthage de l'abîme le génie d'un Hamilcar, le bras d'un Hannibal; et encore, qui oserait dire qu'ils eussent pu la sauver ? La bataille eut lieu : Scipion Emilien y assistait. Alors tribun militaire à l'armée d'Espagne, il avait été envoyé vers Massinissa pour prendre, et ramener des éléphants d'Afrique. Placé au haut d'une colline, comme Jupiter sur l'Ida, il vit toute la mêlée. Quoique renforcés par six mille cavaliers numides que leur avaient donné des chefs mécontents et hostiles au roi, quoique supérieurs à celui-ci par le nombre, les Phéniciens n'en eurent pas moins le dessous. Après leur défaite ils offrirent et de l'argent et des cessions de territoire; et Scipion, à leur sollicitation, s'entremit pour le traité à conclure: mais on ne pouvait s'entendre, les Carthaginois, en fin de compte, refusant la remise des Numides transfuges. Toutefois, à peu de temps de là, Hasdrubal est enveloppé par l'armée ennemie, et il accorde à Massinissa tout ce qu'il exige extradition des transfuges, rentrée des bannis dans Carthage, reddition des armes, passage des troupes sous le joug, payement d'un tribut annuel de 100 talents pendant les cinquante années qui vont suivre. Cette honteuse capitulation n'est pas même observée; les Numides la violent, et massacrent les bandes désarmées des Carthaginois sur la route même qui les ramène dans leur cité!

160-149 av. J.C.

La troisième guerre punique

Le forum
Le forum

Les Romains s'étaient gardés d'empêcher l'explosion de la guerre, en intervenant à l'heure opportune : la guerre avec Massinissa faisait trop bien leur affaire; et les Carthaginois, en entrant en campagne, contrevenaient au traité avec la République, qui leur défendait de prendre les armes contre un allié de Rome, et de les porter au-delà de leur frontière. Et puis, ils n'avaient plus devant eux qu'un adversaire déjà battu. Dans la prévision de l'occasion, les contingents d'Italie avaient été mandés, les vaisseaux étaient réunis; à toute heure, à toute minute, la déclaration de guerre était prête. A Carthage, on essaya de tous les moyens pour détourner la tempête. Les meneurs des patriotes, Hasdrubal et Carthalo, sont condamnés à mort : une ambassade est envoyée à Rome, leur imputant la responsabilité des torts. Mais à la même heure partait d'Utique, la seconde ville des Phéniciens de Libye, d'autres ambassadeurs, avec pleins pouvoirs de donner leur ville à Rome en toute propriété. En présence de cette soumission spontanée de la voisine de Carthage, il était presque dérisoire de ne vouloir expier la faute commise que par le supplice de deux Carthaginois notables. Le Sénat décida que les satisfactions offertes étaient insuffisantes. Quelles excuses suffiront ? lui fut-il demandé. On répondit que les Carthaginois le savaient. En effet; ce que Rome voulait, il n'était pas permis de l'ignorer : mais comment se soumettre à l'affreuse pensée que la dernière heure de la patrie avait sonné ? Une fois encore les ambassadeurs de Carthage reprirent la route d'Italie : ils étaient trente en nombre, avec un mandat illimité. Quand ils arrivèrent (au commencement de 605 de Rome (149 av. J.-C.)), déjà la guerre était déclarée; la double armée consulaire embarquée : ils tentèrent encore de conjurer l'orage et offrirent une soumission sans conditions. Le Sénat leur fit savoir que Rome voulait bien garantir à Carthage son territoire, sa liberté municipale et sa législation locale; qu'elle garantissait aussi le domaine public et la propriété privée, mais qu'en échange, les Carthaginois auraient d'abord, et dans le mois, à envoyer à Lilybée, où ils seraient remis aux mains des consuls déjà en route pour la Sicile, trois cents otages choisis parmi les enfants des familles maîtresses du gouvernement; puis, qu'ils auraient à se soumettre aux ordres que les mêmes consuls leur feraient connaître aux termes des instructions dont ils étaient porteurs. On a crié à la duplicité de Rome : accusation certes mal fondée, ainsi que le firent remarquer aussitôt les plus clairvoyants d'entre les Carthaginois. La conservation de Carthage seule exceptée, tout ce qu'ils pouvaient demander encore était accordé, et par cela même qu'il n'était pas question d'arrêter l'embarquement des troupes, le Sénat disait assez quelles étaient ses intentions. Il agit, cela est vrai, avec une dureté impitoyable; mais il ne se donna pas le moins du monde les apparences de la douceur. Pendant ce temps, à Carthage, on ne voulut pas voir, et il ne se trouva pas d'homme politique qui sût ou pousser toute cette folle multitude de la ville à l'extrême effort de la résistance, ou la conduire à l'extrême résignation. A la nouvelle venue à la fois de la terrible sentence qui dénonçait la guerre, et de la réclamation des otages, alternative plus douce, on opta aussitôt pour celle-ci, et l'on se prit à espérer : on n'avait pas le courage, se livrant pieds et poings liés à l'ennemi mortel de Carthage, d'envisager la situation dans la réalité de ses inévitables conséquences. Les otages, arrivés à Lilybée, les consuls les expédièrent à Rome, et quant aux ambassadeurs de Carthage, ils remirent à leur faire connaître en Afrique leur décision ultérieure. Le débarquement des troupes s'opéra sans obstacle; les vivres réclamés furent aussitôt livrés. La Gérousie carthaginoise vint à Utique, où les consuls avaient leur quartier général, pour y prendre leurs ordres : le désarmement de la ville fut tout d'abord réclamé. Mais, disaient les Carthaginois, comment nous défendre contre nos bannis, contre Hasdrubal, qui s'est enfui pour échapper à la peine capitale, et dont l'armée compte vingt mille rebelles ? Rome y pourvoira, leur est-il répondu. On obéit : le conseil de la cité comparaît devant les consuls : on dépose devant eux tout le matériel naval, tous les approvisionnements des arsenaux publics, toutes les armes trouvées chez les particuliers - dont trois mille armes de jet et deux cents trille armures complètes -; et l'on demande ce que Rome exige encore. C'est alors que se levant, le consul Lucius Marcius Censorinus révèle aux malheureux leur sort : conformément aux instructions du Sénat, leur ville est condamnée : elle sera rasée, mais les habitants peuvent se retirer sur tel lieu qu'ils choisiront de son territoire, et s'y établir à deux milles au moins de la mer. La mesure était comble. A cet ordre cruel, les Phéniciens se réveillent : tout ce qu'il y a en eux d'enthousiasme héroïque ou d'illusions se rallume; ils vont lutter comme les Tyriens jadis ont tenu tête, à Alexandre, comme les Juifs un jour s'opiniâtreront contre Vespasien. La patience de ce peuple avait été sans exemple; il s'était résigné à l'asservissement et à l'oppression: mais lorsqu'il ne s'agira plus seulement du salut de l'Etat, de la liberté nationale, quand il faudra quitter le sol aimé de la cité de ses pères, quand il faudra délaisser cette antique et adorée patrie maritime, toute cette population de marchands et de matelots se lèvera enfin, et sans exemple aussi sera sa fureur. De salut ou d'espérance il ne pouvait être question : avoir l'intelligence de la situation, c'était voir la nécessité de la subir : mais la voix des hommes, en petit nombre, qui conseillaient de se courber sous le sort inévitable, se perdit parmi les hurlements tumultueux de la foule, comme le cri du pilote dans la tempête. Le peuple, dans ses illusions fanatisées, s'en prit à ses magistrats, qui avaient voté la remise des armes et des otages, et aux envoyés de la cité, porteurs innocents du fatal message. Ceux de ces derniers, qui avaient osé rentrer à Carthage, payèrent leur retour de leur vie, et quant aux rares Italiens que le hasard avait amenés dans la ville, ils furent mis en pièces : vengeance anticipée de la destruction qui menaçait la patrie. Nulle délibération formelle n'est prise : on est sans armes : mais il va de soi qu'on se défendra. Les portes sont fermées : on entasse les pierres auprès des créneaux des murailles, dépouillées de leurs anciens approvisionnements en projectiles. Hasdrubal, petit-fils maternel de Massinissa, reçoit le commandement : tous les esclaves sont déclarés libres. L'armée des émigrés, qui obéit au fugitif Hasdrubal, est encore maîtresse du territoire carthaginois, à l'exception des places maritimes occupées par les Romains sur la côte de l'Est, Hadrumète, Leptis la petite, Thapsus, Achulla et Utique : comme elle serait un inestimable renfort, on la conjure de venir en aide à la commune patrie à l'heure du danger. En même temps, en vrais Phéniciens qu'ils sont, les Carthaginois cachent leur exaspération immense sous le manteau de la faiblesse qui s'humilie. Afin de tromper l'ennemi, par un message expédié aux consuls, ils sollicitent un armistice de trente jours, une dernière ambassade partant pour Rome. Ils n'ignorent pas que cette demande déjà refusée une fois, les consuls ne peuvent ni ne la veulent accorder : mais la démarche n'en aura pas moins pour effet de confirmer les consuls dans la supposition toute naturelle qu'après la première explosion du désespoir de la foule, la ville sans défense se soumettra. Et de fait, les Romains différèrent leur attaque. Profitant d'un répit précieux, les Carthaginois refont leurs armements, et fabriquent des projectiles nuit et jour, jeunes et vieux, hommes et femmes, tous travaillent, forgent, entassent armes et machines : on abat les édifices publics, pour en tirer le bois et les métaux : les femmes donnent leurs cheveux pour les cordes des arcs et des frondes : en un temps incroyablement court les murs et les hommes sont réarmés. Et chose par-dessus tout étonnante au milieu même des prodiges enfantés par l'effort original et démoniaque à la fois, des haines nationales, les consuls ne surent rien, ne virent rien, postés qu'ils étaient à quelques milles de Carthage ! Quand enfin ils sortirent de leur camp devant Utique, las d'attendre, et croyant n'avoir besoin que d'échelles pour monter sur les murailles nues de la ville condamnée; tout à coup, surpris et épouvantés, ils se trouvent en face de remparts couronnés de catapultes : la grande et populeuse cité, où ils croyaient entrer sans coup férir comme en un bourg ouvert, se montre puissante encore, et toute prête à se défendre jusqu'au dernier homme.



149 av. J.C.

Position de Carthage

Carthage devait sa force et à la nature1 et à l'art : ses habitants, demandant leur salut à la solidité de ses murailles, avaient tout fait de leurs mains pour ajouter aux ressources de la situation. Au fond du vaste golfe de Tunis, entre le cap Farina à l'Ouest, et le cap Bon à l'Est, se projetait du couchant vers l'Orient une langue de terre entourée de trois côtés par les eaux, et ne tenant à la terre ferme que par le Sud-Ouest. Entièrement plat, et n'ayant guère qu'une largeur d'une lieue à son point le plus étroit, l'isthme allait s'élargissant à l'intérieur du golfe, et se termine encore par les deux hauteurs de Djebel-Kawi et Sidi-Bou-Saïd : au milieu est la plaine d'El-Mersa. Carthage occupait le flanc Sud, dominé par le coteau de Sidi-Bou-Saïd. La déclivité rapide des hauteurs, les rochers et les bas-fonds nombreux en mer, constituaient du côté du golfe une défense naturelle des plus sûres: il avait suffi pour la compléter d'un simple mur d'enceinte. Mais vers l'Ouest ou du côté de la terre, la nature n'ayant rien fait pour protéger la ville, les Carthaginois avaient eu recours à tous les moyens de défense alors connus et pratiqués. Ainsi que le démontrent les vestiges des murs récemment découverts, et qui concordent exactement avec la description de Polybe, l'enceinte qui regardait la terre ferme se composait d'un mur extérieur de 6 pieds et demi d'épaisseur, flanqué par derrière et dans tout son parcours, vraisemblablement, de grandes casemates, séparées de lui à leur tour par un chemin couvert de 6 pieds de large. Ces casemates avaient 14 pieds de profondeur, sans compter les parois d'avant et d'arrière, lesquelles mesuraient largement 3 pieds chacune. Cette énorme muraille, construite en gros blocs de pierre taillée, s'élevait sur deux étages, surmontés de créneaux et de grosses tours de quatre étages chacune. Elle avait 45 pieds de haut2. Dans l'étage inférieur des casemates étaient des écuries et magasins à fourrage pour trois cents éléphants; au-dessus, il y avait des écuries pour les chevaux, des greniers et des casernes3. Le rocher du château ou Byrsa (syriaq., Birtha, citadelle) dominait à une hauteur considérable (488 pieds) il avait mesuré en bas 2000 doubles pas au moins4, et venait tomber sur le grand mur vers l'extrémité Sud de celui-ci, absolument comme la paroi rocheuse du Capitole tombait sur le mur d'enceinte, à Rome. Le plateau du sommet portait le vaste temple du dieu de la guérison (Eschmoûn, Esculape), assis sur un soubassement de soixante marches. Au midi de la ville, en tirant vers l'Ouest, on rencontrait le lac sans profondeur de Tunès (mare staggnum), presque entièrement séparé du golfe par une langue de terre étroite et basse se rattachant au flanc Sud de l'isthme carthaginois (taenia, ligula; elle porte aujourd'hui le fort de la Goulette) : au Sud-Ouest, s'ouvrait le golfe lui-même. Ici, l'on rencontrait le double port de Carthage, ouvrage de la main de l'homme, le port extérieur ou du commerce (portus negotiatorum), formant un long quadrangle, s'ouvrant sur la mer par le côté étroit (l'entrée n'avait que 70 pieds de large) et avant de vastes quais à droite et à gauche; puis le port de guerre ou Côthon5 affectant une forme concave avec son île au centre où était logée l'amirauté : on n'y accédait que par le port marchand. Entre les deux, passait l'enceinte de la ville, qui allant vers l'Est depuis Byrsa, laissait en dehors l'avant-port et le petit isthme du lac, et enveloppait la darse intérieure dont l'entrée se trouvait ainsi commandée comme une porte. Non loin du port de guerre en voyait la place du Marché, se reliant par trois rues étroites à la citadelle, celle-ci ouverts du côté de la ville. Au Nord et hors de la ville proprement dite, un vaste espace, à cette époque déjà couvert de maisons de campagne et de jardins richement arrosés, la Magalia (ou ville neuve, l'El-Mersa d'aujourd'hui) avait aussi sa muraille d'enceinte se soudant à l'enceinte de Carthage. Enfin sur l'autre hauteur de la presqu'île (le Djebel-Kawi, près du village actuel de Qamart) était la Nécropole. Ces trois villes, la vieille, la neuve et la ville des tombeaux, occupaient la pointe de l'isthme dans toute sa largeur d'une rive à l'autre: elles n'étaient accessibles que par les deux grandes voies d'Utique et de Tunès, et par l'étroite langue de terre du lac qu'aucune muraille ne barrait, à la vérité, mais qui, sous la protection même de la place, constituait la position avancée la plus solide pour une armée de défense.

Mettre le siège devant une grande et forte place comme Carthage était par soi-même déjà une pénible entreprise. Mais les difficultés s'augmentaient encore par cette circonstance : que la défense ne se confinait pas aux murailles de la capitale. Grâce à leurs ressources propres, grâce au territoire environnant avec ses huit cents villes, bourgs, et villages, en grande partie détenus alors par la faction des émigrés, grâce enfin aux nombreuses tribus des Libyens libres ou, à demi libres, alors hostiles à Massinissa, les Carthaginois pouvaient encore lancer en campagne et tenir sur pied une grosse armée : l'assiégeant avait à tenir compte de l'entraînement désespéré des émigrés; et les rapides mouvements des cavaliers numides lui préparaient des dangers sérieux.

1. La ligne de côtes a été profondément modifiée avec les siècles; et il est devenu presque impossible de reconnaître et de fixer les points principaux des localités anciennes, sur l'emplacement de l'ancienne cité. On retrouve son nom dans celui du cap Carthadschènâ, ou Ros Sidi Bou Saïd (du nom du marabout qui l'occupé), placé à l'extrémité la plus orientale de la presqu'île, et dont le sommet, à 393 pieds au-dessus de la mer, domine tout le golfe.

2. Ainsi le dit Appien (loc. cit.). Diodore, qui tient compte de la hauteur des créneaux, parle de 40 coudées ou 60 pieds. Les restes actuels ont encore de 13 à 16 pieds, ou de 4 à 5 mètres.

3. Les fouilles ont mis à nu des salles en fer à cheval, profondes de 14 pieds grecs sur une largeur de 11 : la largeur de l'entrée n'a pas été relevée. Pourtant il resterait à vérifier si, d'après ces mesures et celles du corridor, l'installation des éléphants y était réellement praticable. Les parois de refend des salles ont une épaisseur de 1 m 1 = 3 pieds grecs ½.

4. Orose, 4, 2. - 2.000 pas, ou, comme l'a dû dire Polybe, 16 stades, font environ 3000 mètres. La colline de la citadelle, sur laquelle est aujourd'hui bâtie l'église de Saint-Louis, mesure au sommet 1400 mètres de tour environ; à mi-hauteur, elle a 2600 mètres (Beule, p. 22) : en bas, les chiffres donnés dans le texte doivent se trouver à peu près exacts.

5. Côthon : le nom phénicien du port voulait précisément dire : bassin arrondi. On en a la preuve par Diodore (3, 44) et par la traduction que les Grecs en donnent (coupe). Il ne peut s'appliquer d'ailleurs qu'au port intérieur de Carthage. Strabon (17, 2, 14) qui s'en sert pour désigner l'île de l'Amirauté, et Festus (v° Cothones, p. 37) l'emploient dans ce sens. Appien (Punic., 127) est moins exact quand il désigne l'avant-port quadrangulaire (port du commerce) comme faisant partie du Côthon.

149-148 av. J.C.

Siège de Carthage

Les consuls mis dans la nécessité d'un investissement dans les règles, avaient donc une rude mission sur les bras. Manius Manilius, qui commandait l'armée de terre, planta son camp en face du mur de la citadelle : au même moment Lucius Censorinus avec la flotte commençait les opérations par mer, et attaquait l'isthme du lac. L'armée carthaginoise, sous les ordres d'Hasdrubal, était postée sur l'autre rive du lac, sous la forteresse de Néphèris, d'où il incommodait les soldats romains allant couper des bois pour les machines. Habile officier de cavalerie, Himilcon Phaméas tua là, aux consuls bons nombre d'hommes. Enfin Censorinus parvint à construire deux énormes béliers, et à faire brèche avec eux dans cette partie plus faible de la muraille : mais la nuit arrivait, il fallut remettre l'assaut au lendemain. Dans la nuit, les assiégeants bouchèrent l'ouverture de la brèche; puis, poussant une heureuse sortie, ils endommagèrent les machines des Romains qui, le jour venu, se trouvèrent hors de service. Les Romains n'en tentèrent pas moins l'assaut; mais la brèche, les pans de murs voisins, les maisons, tout était occupé en force : ils vinrent imprudemment se jeter sur les obstacles amoncelés, furent repoussés avec grande perte, et auraient souffert bien davantage sans la prudence du tribun militaire Scipion Emilien qui, prévoyant l'insuccès de leur folle attaque, tenait ses soldats immobiles et rassemblés non loin de la muraille, et put abriter les fuyards dans leurs rangs. Manilius échoua plus malheureusement encore contre l'enceinte du côté de la terre ferme. Le siège traîna en longueur. Les maladies propagées dans le camp par les chaleurs de l'été, le départ du meilleur des deux généraux, Censorinus, la mauvaise humeur et l'inaction de Massinissa qui ne pouvait voir d'un oeil indifférent les Romains s'emparer pour eux-mêmes de la proie tant convoitée, puis bientôt (fin de 605 de Rome (149 av. J.-C.)) la mort du roi nonagénaire, mirent une digue à toutes les opérations offensives. Les Romains avaient assez à faire de préserver leurs vaisseaux de l'atteinte des brûlots de l'assiégé, leur camp de ses attaques nocturnes, et d'assurer la nourriture des hommes et des chevaux derrière un retranchement naval, en envoyant leurs fourrageurs dans la contrée d'alentour. Deux expéditions lancées contre Hasdrubal avortèrent, la première même, mal guidée et s'égarant dans un pays difficile, s'était terminée presque par un vrai désastre. Toutefois la guerre, inglorieuse au regard des généraux et de l'armée, était pour le tribun militaire Scipion Emilien l'occasion d'illustres exploits. A lui revenait l'honneur, quand la nuit l'ennemi avait assailli le camp, de l'avoir tourné, pris à dos, et forcé à la retraite. Lors de la première pointe sur Néphèris, après le passage d'une rivière effectué, malgré son avis, et qui allait être la perte de l'armée, il avait réussi, en se jetant sur le flanc des Carthaginois, à dégager les légionnaires en pleine retraite : sa bravoure, témérairement héroïque, avait sauvé même une division que tous regardaient comme sacrifiée. Tandis que la perfidie des autres officiers, celle du consul tout le premier, effrayait et rejetait dans la résistance les villes et les chefs de partis d'abord enclins à se soumettre, il avait su, lui, amener à composition l'un des meilleurs capitaines phéniciens, Himilcon Phaméas, qui passa aux Romains avec deux mille deux cents chevaux. Enfin, exécuteur des dernières volontés de Massinissa mourant, il avait partagé le royaume numide entre ses trois fils, Micipsa, Gulrissa et Mastanabal; et rencontrant dans le second un cavalier digne en tous points de son père, il l'avait amené aux Romains avec tous les chevau-légers numides. Cette arme était celle qui, justement, faisait défaut au corps expéditionnaire. Elégant de sa nature, mais marchant ferme et droit devant soi, il rappelait son père légitime bien plus que son père adoptif : l'envie se taisait à son sujet; et, son nom, à la ville et au camp, était dans toutes les bouches. Le vieux Caton lui-même, si parcimonieux qu'il fût d'éloges, très peu de mois avant de mourir - la mort le prit vers la fin de 605 de Rome (149 av. J.-C.), et il ne vit pas s'accomplir la destruction de Carthage, ce grand souhait de sa vie - Caton, un jour, avait appliqué au jeune capitaine, et à ses camarades incapables le vers d'Homère bien connu :
Seul, il a la sagesse; les autres s'agitent, ombres vaines !
Au milieu de tous ces événements, l'année expirait, et le commandement allait changer de mains : toutefois le consul Lucius Piso (606 de Rome (148 av. J.C.)) ne vint qu'assez tard à l'armée, Lucius Mancinus eut la flotte sous ses ordres. Leurs prédécesseurs avaient peu fait; eux, ne firent rien. Au lieu de suivre le siège ou de songer à détruire Hasdrubal, Piso s'amuse à l'attaque des petites places maritimes phéniciennes : souvent il est repoussé. Clupéa, par exemple, lui résiste avec succès, et après avoir perdu tout l'été devant Hippone Diarrhytos, après y avoir eu deux fois son matériel de siège brûlé devant les murs de la ville, il est contraint à battre honteusement en retraite pourtant il prend Néapolis; mais trahissant sa parole, il laisse piller la ville, et ce manque de foi n'est rien moins que favorable à la cause des Romains et à leurs armes. Le courage des Carthaginois grandit. Un chef nomade, Bithyas, leur arrive avec huit cents chevaux : leurs envoyés entrent en pourparlers avec les rois de Numidie et de Mauritanie; ils nouent même des intelligences avec le faux Philippe en Macédoine. Peut-être que sans les discordes du dedans (Hasdrubal l'émigré, suspectant l'autre Hasdrubal qui commandait dans la ville, à cause de son alliance avec Massinissa, le fit tuer en plein Sénat) : peut-être que sans ces dissensions, plus funestes encore que les armes romaines, les affaires de Carthage auraient pris meilleure tournure.

148-146 av. J.C.

Scipion Emilien

Quoiqu'il en soit, on voulut à Rome mettre un terme à une situation qui engendrait des périls, et l'on recourut aux grands et exceptionnels moyens. Un seul homme jusque-là était revenu avec honneur des plaines Libyques, au cours de la présente guerre : son nom même le désignait pour le généralat. On mit de côté l'observation exacte de la loi : au lieu de l'édilité qu'il sollicitait, Scipion Emilien fut promu au consulat avant le temps; et par décision spéciale, il reçut le commandement suprême de l'armée d'Afrique. A l'heure de son arrivée à Utique (607 de Rome (147 av. J.-C.)), il trouva les choses gravement compromises. L'amiral romain Mancinus, à qui Pison avait nominalement confié la continuation du siège de Carthage, se postant en face de la ville extérieure de Magalia, du côté de la mer, là où l'accès était le plus difficile, y avait occupé un rocher escarpé, à peine défendu, loin des quartiers habités. Il y avait concentré presque tout son monde, assez peu nombreux d'ailleurs, dans l'espoir de pénétrer dans Magalia de vive force. Déjà les assaillants avaient poussé jusque au-delà des portes; déjà toute la tourbe du camp accourait en masse alléchée par l'envie de piller, quand un effort des Carthaginois les refoula dans leurs positions, où ils se virent presque enfermés, sans munitions, et courant les plus grands dangers. Pour les tirer d'affaire, Scipion, à peine débarqué, envoya d'Utique et par mer sur le point menacé les légionnaires et la milice qu'il avait amenés avec lui : il réussit à les dégager tout en se maintenant en possession de la hauteur : cela fait, il se rendit au camp de Pison, y prit le commandement de l'armée et la ramena vers Carthage. Profitant de son absence, Hasdrubal et Bithyas avaient aussitôt porté leur camp sous les murs même de la ville et renouvelé l'attaque du rocher; mais Scipion, revenu à temps avec son avant-garde, empêcha leur tentative d'aboutir. Alors le siège recommença cette fois plus sérieusement. D'abord, le général purgea le camp de toute la cohue inutile des cabaretiers et vivandiers, et ressaisit d'une main ferme les rênes abandonnées de la discipline. Les opérations militaires reprirent une plus vive allure. Dans une attaque de nuit contre la ville extérieure, les Romains, du haut d'une tour d'approche, qui les mettait de niveau avec les murs, abordèrent les créneaux et ouvrirent une poterne par où toute l'armée passa. Les Carthaginois abandonnèrent Magalia, leur camp devant les portes, et mirent Hasdrubal à la tête des trente mille hommes de garnison qui restaient à l'intérieur de la place. Celui-ci, pour débuter par un acte d'énergie, fait ranger tous les prisonniers romains sur les murailles; là, sous les yeux des assiégeants, les malheureux sont martyrisés cruellement, puis, précipités dans le fossé : quelques citoyens osent-ils blâmer, et élever la voix, la terreur est inaugurée et leur impose silence. - Scipion, après avoir refoulé l'ennemi dans le corps de place, veut maintenant le couper de toutes ses communications avec le dehors. Il installe son quartier général sur l'isthme qui relie la presqu'île de Carthage avec la terre ferme : en vain les assiégés s'efforcent de le gêner dans ses travaux, il construit son camp fortifié sur toute la largeur du terrain, et enferme complètement la ville de ce côté. Pourtant il entrait encore dans le port quelques navires de ravitaillement, tantôt hardis marchands qu'attirait l'espoir du lucre, tantôt vaisseaux de Bithyas, qui de Néphèris, à l'extrémité du lac de Tunès, profitait de tous les vents favorables, pour envoyer quelques approvisionnements dans Carthage. Si dures que fussent les souffrances des autres habitants, la garnison recevait encore des rations suffisantes. Alors Scipion éleva, dans le golfe à partir de la langue de terre qui le séparait de la mer une digue en empierrement de 96 pieds de large, pour bloquer hermétiquement l'entrée du port. La ville semblait perdue du moment qu'il devint certain que cette construction, dont les Carthaginois s'étaient moqués d'abord et qu'ils avaient jugée impossible, allait cependant s'achevant. Mais les surprises se succédaient à l'envi. Pendant que les Romains travaillent à leur môle gigantesque, les assiégés travaillent aussi jour et nuit, pendant deux mois, dans l'intérieur du havre, sans qu'il soit donné aux Romains d'apprendre par les transfuges quel est le but de tant d'efforts. Déjà ils se croient les maîtres de l'entrée obstruée du port, quand soudain cinquante trois-ponts, des bateaux, des canots en nombre immense s'élancent dans les eaux du golfe. Pendant que l'ennemi fermait l'ancienne passe du Sud, les assiégés creusait un canal du coté de l'Est, s'étaient ménagés une nouvelle issue, là où la profondeur de la mer ne permettait pas de combler les accès. Si au lieu de venir parader seulement en vue des assiégeants, les Carthaginois s'étaient hardiment jetés sur la flotte romaine, à moitié désagrégée et non préparée à la lutte, c'en était fait de celle-ci : quand ils revinrent, trois jours après, offrant la bataille, les Romains étaient sur leurs gardes. Le combat resta indécis : mais en voulant rentrer les navires carthaginois se serrèrent et se choquèrent : le dommage causé par leur fausse manoeuvre équivalut à une défaite. Scipion dirigea alors ses attaques contre le quai extérieur du port, en dehors de l'enceinte de la ville. Il n'était que faiblement défendu par un rempart de terre. Les machines sont dressées sur la langue de terre, et la brèche est rapidement faite. Alors les Carthaginois, avec une audace incroyable, de traverser à gué les bas-fonds, de se jeter sur les engins de siège, de chasser les soldats qui les gardent : ceux-ci s'enfuient à toutes jambes, au point que Scipion accouru avec ses cavaliers, donne ordre de frapper sur eux sans merci. Les Carthaginois par ce succès avaient gagné du répit; mais Scipion fait rétablir ses machines détruites, incendie les tours de bois qu'on lui oppose : il est maître enfin du quai et du port extérieur. Puis il construit sur ce point une muraille égalant en hauteur l'enceinte de la place. A dater de ce moment, le blocus est complet et par terre et par mer, car, ainsi qu'on l'a vu, on ne pouvait arriver au second port qu'en traversant le bassin du premier. Pour assurer davantage encore ses positions, le consul fait attaquer par Gaïus Laelius le camp de Néphèris, que commandait Diogène. Une ruse de guerre heureuse le fait tomber dans ses mains les masses qui s'y étaient renfermées sont ou tuées ou capturées. L'hiver venu, le Romain suspend ses opérations : à la faim, aux maladies d'achever l'oeuvre commencée. Les deux fléaux de Dieu travaillèrent puissamment à leur mission dévastatrice.

147-146 av. J.C.

La prise de Carthage

Le forum
Scipion Emilien
devant les ruines de Carthage

Jacobus Buys, 1797, Museum d'Amsterdam

Aussi, bien qu'il n'eût cessé ni ses fanfaronnades ni ses débauches bruyantes, Hasdrubal, quand s'ouvrit le printemps (608 de Rome (146 av. J.-C.)), n'était-il plus en état de résister à l'assaut que les Romains préparaient contre la ville. Il incendia les ouvrages du port extérieur et se tint prêt à repousser l'ennemi du côté du Côthon; mais Laelius escaladant la muraille mal défendue par des soldats que la faim avait épuisés pénétra jusqu'au bassin intérieur. La ville était gagnée : le combat ne prit pas fin pourtant. Les assiégeants occupèrent en force le marché qui touchait au petit port, puis s'engagèrent dans les trois rues étroites montant de là vers Byrsa. On avançait lentement, pied à pied, emportant l'une après l'autre les maisons à sept étages, garnies de monde et défendues comme des citadelles. Le soldat se frayait sa voie d'édifice en édifice par les toits contigus, ou sur les poutres jetées d'un côté à l'autre des rues; il tuait tout ce qu'il rencontrait devant lui. Six jours durant se continua cette lutte effroyable; lutte de destruction et de mort pour les habitants, et, souvent aussi, pleine de dangers et de détresse pour le vainqueur : enfin, l'on arriva au pied du rocher escarpé de Byrsa : Hasdrubal s'y était réfugié avec les troupes qui lui restaient. Pour se faire de la place, Scipion fit brûler toutes les rues conquises par ses légionnaires, et aplanir tous les décombres. Dans cet incendie périt misérablement la multitude non habile à porter les armes et se cachant au fond des maisons. Alors tous ceux qui restaient entassés dans la citadelle demandèrent merci. La vie sauve leur fut promise : ils sortirent et se présentèrent devant le vainqueur, trente mille hommes et vingt-cinq mille femmes en tout : ce n'était pas la dixième partie de la population d'autrefois. Seuls, les transfuges de l'armée romaine (on en comptait neuf cents) avec Hasdrubal, sa femme et ses deux enfants avaient cherché asile dans le temple d'Eschmoûn (l'Esculape phénicien); pour eux, pour les déserteurs, pour les assassins des prisonniers italiens il ne pouvait y avoir de quartier. Tout à coup, affamés et épuisés, les plus décidés d'entre eux mettent le feu au sanctuaire : Hasdrubal a peur en face de la mort; et s'enfuyant tout seul, il va se jeter aux pieds du consul et supplie pour qu'on le laisse vivre. Scipion exauce sa prière : mais quand sa femme, du haut du toit où elle s'est réfugiée avec ses enfants et quelques débris de l'armée carthaginoise, l'a vu prosterné devant le vainqueur; : fière et amère, elle interpelle son mari, lui crie, d'avoir bien soin de sa vie : Elle monte au sommet du temple, parée de ses plus beaux vêtements et s'adressant à Scipion: "Souviens-toi", s'écria-t-elle, "de punir cet infâme qui a trahi sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants. O le plus vil des hommes, va orner le triomphe de ton vainqueur et recevoir à Rome le prix de ta lâcheté." A ces mots elle égorge ses deux enfants et se précipite elle-même au milieu de l'incendie que les transfuges avaient allumé. Le combat avait fini. - La joie au camp, la joie dans Rome fut immense : quelques nobles esprits parmi le peuple avaient honte pourtant du nouveau haut fait. Presque tous les captifs sont vendus en esclavage; d'autres périssent dans les cachots : les principaux, Bithyas et Hasdrubal, par exemple, internés en Italie comme prisonniers d'Etat ne sont pas trop maltraités. Tout le mobilier, à l'exception de l'or, de l'argent et des ex-voto consacrés, avait été laissé en pillage aux soldats : on rendit aux villes de Sicile le butin retrouvé dans les temples et enlevé par les Carthaginois en des temps meilleurs (le taureau de Phalaris, par exemple, fut remis aux Agrigentins) le surplus échut au domaine de la République.

146 av. J.C.

La destruction de Carthage

Mais la plus grande partie de la ville restait encore debout. Tout porte à croire que si Scipion avait voulu la conserver, il en aurait du moins porté la proposition formelle au Sénat. Scipion Nasica, de son côté, aurait parlé au nom du bon sens et de l'honneur : il n'en fut rien. Le Sénat ordonna à son général de raser la ville propre de Carthage et la ville extérieure de Magalia; de raser toutes les cités restées fidèles à Carthage jusqu'à son dernier jour, de faire passer la charrue sur la place où naguère était debout la rivale de Rome, consommant ainsi sa ruine jusque dans la forme du droit, et de déclarer éternellement maudits et le sol et les champs, en telle sorte qu'on n'y vît jamais ni maisons ni moissons. Ce qui était ordonné s'accomplit. Pendant, seize jours les ruines brûlèrent. Il y a quelques années à peine, quand on a fouillé dans le sol de Carthage, on les a retrouvées sous une couche de cendres épaisses de quatre à cinq pieds, entremêlées de fragments de poutres à demi carbonisés, de morceaux de fer rongés par la rouille et de balles de frondeurs. Là, où pendant cinq cents ans, a vécu, travaillé et produit l'actif, l'industrieux Phénicien, les esclaves romains vont mener paître désormais les troupeaux des maîtres vivant loin d'eux sur la terre italienne ! Quant à Scipion que sa noble nature n'avait pas fait pour ce rôle de bourreau, il tressaillit d'horreur en contemplant son oeuvre : au lieu de l'enivrement de la victoire, le pressentiment d'inévitables représailles dans l'avenir s'était saisi de lui ! Il songea à l'avenir de Rome et l'historien Polybe l'entendit tristement répéter ce vers d'Homère: "Un jour aussi verra tomber Troie, la cité sainte, et Priam, et son peuple invincible." Le territoire conquis deviendra la province d'Afrique proconsulaire (146 av. J.C.). L'emplacement de la cité est maudit et l'on a longtemps affirmé que du sel y aurait été déversé pour stériliser le sol.

Restaient à prendre les arrangements nécessaires pour l'organisation du pays conquis. On ne voulait plus, comme autrefois, récompenser le zèle des alliés de la république en leur abandonnant les possessions d'outremer. Micipsa et ses frères conservèrent leur ancien territoire, auxquels s'ajoutèrent seulement les districts du Bagradas et d'Empories, récemment enlevés à Carthage. Il leur fallut renoncer à l'espoir longtemps choyé d'avoir un jour Carthage même pour capitale : le Sénat ne leur fit présent que des collections de livres de la ville prise. Le territoire carthaginois, dernier domaine immédiat de la cité, ou l'étroite ligne des côtes africaines qui regarde la Sicile depuis le fleuve Tusca (Wadi-Saïne en face de l'île de Galite) jusqu'à Thenae (en face de l'île de Karkénah) est déclaré province romaine. A l'intérieur, ou les entreprises de Massinissa avaient étroitement resserré l'empire de la république phénicienne, où déjà Vacca, Zama et Bulla étaient tombées dans les mains des Numides, Rome laisse à ceux-ci tout le pays par eux conquis. Mais en réglant avec un soin minutieux la ligne frontière de la province romaine et le royaume numide qui l'enveloppait de trois côtés, Rome témoignait assez qu'elle ne souffrirait pas contre elle-même les attaques qu'elle avait autorisées contre Carthage : elle donna le nom d'Afrique à sa nouvelle province, ce qui revenait à dire que la limite actuelle n'était rien moins que définitive. Un proconsul romain, résidant à Utique, eut le gouvernement du pays. Inutile d'établir la défense sur un pied régulier à la frontière : partout le désert séparait les alliés numides du pays habité. D'ailleurs les tributs et les impôts ne furent pas pesants. Les villes, qui, dès le début de la guerre, s'étaient mises du côté des Romains. - Utique, Adrumète, la Petite-Leptis, Thapsus, Achulla et Usalis, pour les places maritimes, et Theudalis à l'intérieur, conservèrent leurs territoires propres et leurs libertés municipales; il en fut de même de la cité récemment fondée des transfuges de Carthage. Quant au territoire immédiat, à l'exception d'un district abandonné à Utique; quant au territoire des autres villes détruites, il est incorporé au domaine public, et comme tel il est loué à prix d'argent aux fermiers de l'Etat. Pour les autres villes et bourgs, elles sont de droit privées et de leur sol et de leurs franchise : jusqu'à nouvel ordre, pourtant, on les laisse à titre précaire en possession de leurs champs et de leurs institutions locales : en échange de la puissance du fond, appartenant à Rome désormais, elles payent une rente annuelle une fois fixée (stipendium), qu'elles lèvent à leur tour sur tous les redevables au moyen d'un impôt particulier sur les fortunes. Mais ceux qui gagnèrent le plus à la ruine de la première place de commerce du monde, ce furent sans contredit les marchands romains. A peine Carthage réduite en cendres, on les vit affluer à Utique, et de là envahir tout le trafic de la nouvelle province et des pays numides et gétules, fermés jusqu'à ce jour à leurs entreprises.

150-148 av. J.C.

La quatrième guerre macédonienne

A l'heure où tombait Carthage, la Macédoine disparaissait aussi du milieu des nations. Les quatre petites confédérations que le Sénat, dans sa sagesse, avait édifiées sur le sol de l'ancien royaume démembré n'avaient pu ni garder la paix entre elles, ni l'avoir à l'intérieur. On jugera de la situation par un fait, le seul dont le souvenir se soit par hasard conservé : un jour, à Phacos, tout le conseil de gouvernement de l'une de ces fédérations avait été massacré à l'instigation d'un certain Damasippe. Ni les commissions d'enquête envoyées de Rome (590 de Rome (164 av. J.-C.)), ni les arbitres étrangers, Scipion Emilien (603 de Rome (153 av. J.C.)) et plusieurs autres, appelés sur les lieux par les Macédoniens, suivant l'usage des Grecs, ne purent rétablir les choses sur un pied tolérable. Mais voici que surgit tout à coup en Thrace un jeune homme se disant nommé Philippe, se donnant pour le fils de Persée, à qui d'ailleurs il ressemble d'une façon frappante, et de la Syrienne Laodice. Il avait, durant son enfance et son adolescence, vécu à Adramytte, où il gardait, disait-il, en lieu sûr, les titres et preuves de sa royale origine. Après une première tentative, non couronnée de succès, dans sa patrie, il s'était tourné vers le frère de sa prétendue mère, Démétrius Sôter, de Syrie. Il ne manquait pas d'hommes ayant foi dans l'Adramyttien, et qui assiègeaient le roi, lui demandant ou de le réinstaller dans le royaume de ses pères, ou même de lui abandonner sa propre couronne. Démétrius voulut mettre fin à cette folle aventure : il se saisit du prétendant et l'envoya à Rome. Le Sénat faisait de lui si peu de cas, qu'il le relégua dans une ville italique, sans prendre la peine de le faire surveiller. Il s'enfuit, arriva à Milet, et y fut arrêté encore par les magistrats de la cité, qui en référèrent aux commissaires romains. Que devaient-ils faire de leur captif ? - Laissez-le courir ! leur fut-il répondu. C'est ce qui eut lieu. Aussitôt il s'en vint en Thrace chercher fortune. Chose étrange, il est reconnu et trouve appui, soit auprès des princes barbares Térés, mari de sa soeur consanguine, et Barsabas, soit même auprès des Byzantins, d'ordinaire plus prudents. Fort de l'assistance des Thraces, il pénètre en Macédoine. Battu d'abord, il remporte bientôt la victoire sur les milices locales dans l'Odomantique au-delà du Strymon : il est de nouveau victorieux en-deçà du fleuve : toute la Macédoine est dans ses mains. Son histoire a beau n'être qu'un roman; on a beau savoir que le vrai Philippe, fils de Persée, est mort à Albe, dans sa dix-huitième année; que l'aventurier n'est rien moins que prince de Macédoine; qu'il s'appelle Andriscos; qu'il n'est qu'un simple foulon d'Adramytte : le peuple macédonien, avec ses habitudes et ses instincts monarchiques, sans se préoccuper longtemps de la naissance légitime ou non du prétendant, rentre à son appel dans l'ornière ancienne. Déjà arrivent tout courant des messagers de Thessalie : ils annoncent l'invasion de leur territoire par le Pseudo-Philippe. Le commissaire romain Nasica, envoyé de Rome sans un soldat, dans la croyance qu'il suffirait d'un mot pour faire avorter une usurpation insensée, se voit contraint d'appeler au plus vite les contingents de l'Achaïe et de Pergame, et de protéger la Thessalie, si faire se peut, avec les Achéens tout seuls; puis bientôt le préteur Juventius arrive (605 ? (149 av. J.-C.)) avec une légion. Quoique inégal en forces, il attaque les Macédoniens; mais il est tué : son armée périt presque en entier, et la majeure partie de la Thessalie est occupée par Andriscos, qui y installe ainsi qu'en Macédoine le régime le plus arrogant et le plus cruel. Enfin une armée romaine plus forte, commandée par Quintus Cocilius Metellus, entre en ligne : elle s'appuie sur la flotte de Pergame, et envahit aussitôt la Macédoine. Les Macédoniens sont vainqueurs dans une première rencontre de cavalerie : mais les dissensions et les désertions affaiblissent l'armée de l'usurpateur : il commet la faute de partager ses troupes en deux corps, d'en envoyer la moitié en Thessalie. C'était du même coup préparer aux Romains un triomphe facile et décisif (606). Philippe se réfugia en Thrace, chez un chef nommé Byzès : poursuivi par Metellus, après une seconde défaite, il fut livré.


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148 av. J.C.

La Macédoine, province romaine

Parmi les quatre fédérations macédoniennes, il en était qui ne s'étaient pas volontiers soumises au prétendant et n'avaient cédé qu'à la force. Selon les errements de la politique antérieure de Rome, rien donc n'obligeait à reprendre à la Macédoine l'ombre d'indépendance qui lui avait été laissée après la bataille de Pydna. Mais le Sénat enjoignit à Metellus de faire une province romaine du royaume national d'Alexandre. A dater de ce jour, Rome évidemment changeait de système; elle remplaçait les clientèles par l'assujettissement politique. Aussi la confiscation des ligues macédoniennes fut-elle ressentie dans tout le cercle des Etats patronnés comme une blessure commune. Pendant ce temps, Rome réunissait à la Macédoine les possessions d'Epire qui en avaient été détachées après les victoires sur les rois, les îles Ioniennes, les ports d'Apollonie et d'Epidamne, auparavant compris dans les gouvernements d'Italie : en telle sorte qu'aujourd'hui, à ce qu'il semble, la province nouvelle s'étend au Nord-Est jusqu'à Scodra, point où commençait l'Illyrie. Par l'effet de ces mesures, le patronage de la république sur les Etats grecs revint de droit au proconsul de Macédoine. Celle-ci retrouva son unité avec les frontières qu'elle avait eues au temps de ses prospérités, mais elle n'était plus un empire indépendant; simple province avec des institutions municipales, et aussi, tout porte à le croire, avec des institutions régionales, elle obéissait désormais à un gouverneur et à un questeur romains, dont on voit les noms inscrits sur les monnaies locales, à côté du nom du pays. L'impôt resta modéré, et tel que l'avait établi Paul-Emile : 100 talents, annuellement payés et répartis entre les cités par sommes invariables. - Mais le pays, d'abord, eut peine à oublier l'ère glorieuse des anciens rois. Quelques années après la chute du Pseudo-Philippe, un autre prétendant, du nom d'Alexandre, et se disant, comme le premier, fils de Persée, leva l'étendard de la révolte sur les bords du Nestos (Karasou) : en peu de jours il avait seize mille hommes autour de lui. Le questeur Lucius Tremellius eut facilement raison de l'insurrection, et poursuivit jusque chez les Dardaniens l'aventurier mis en fuite (612 (142 av. J.-C.)). Effort expirant de la fierté macédonienne et du patriotisme national, qui, deux siècles plus tôt, avaient entraîné ce peuple en Grèce et en Asie, et lui avaient fait accomplir tant de grandes choses ! Désormais l'histoire n'enregistrera plus rien de lui; on sait seulement qu'il compte ses années obscures et inactives à partir de l'organisation définitive du pays dans la condition de province romaine (608 de Rome (148 av. J.C.)). C'est aux Romains que revient maintenant la défense des frontières du Nord et de l'Est, la défense de la frontière de la civilisation grecque contre la barbarie. Ils n'y emploieront, disons-le de suite, que des forces insuffisantes et qu'une énergie inférieure à leur mission : c'est néanmoins pour satisfaire aux exigences militaires de la province qu'ils construisent la grande voie Egnatienne, laquelle, dès les temps de Polybe, partait des deux ports principaux de la côte de l'Est, Apollonie et Dyrrachium, et, traversant tout le massif intérieur, allait toucher à Thessalonique: plus tard même elle sera poussée jusqu'à l'Hébrus (la Maritza1). La nouvelle province servira naturellement de base pour les expéditions contre les Dalmates toujours remuants, et pour celles plus fréquentes dirigées contre les peuples illyriens, celtiques et thraciques, campés au Nord de la Péninsule. Ces peuples, nous aurons plus tard à les montrer dans un tableau d'ensemble.

1. Cette route était aussi celle du commerce entre les mers Noire et Adriatique; c'est vers son point milieu que les vins de Corcyre se rencontraient avec ceux de Thasos et de Lesbos, et l'auteur pseudo-aristotélique du traité des choses merveilleuses en fait déjà mention. La direction est encore suivie de nos jours : on va de Durazzo à Salonique par les montagnes de Bagora (monts Kandaviens), voisines du lac d'Ochrida (Lychnitis), et par Monastir.

149-146 av. J.C.

La Grèce

Plus que la Macédoine, la Grèce jouissait des faveurs de la puissance dominatrice : les philhellènes romains pouvaient soutenir, non sans l'apparence de la vérité, que les dernières commotions de la guerre contre Persée s'y étaient apaisées, et qu'à tout prendre la situation y était en voie d'amélioration. Les agitateurs incorrigibles appartenant au parti le plus fort, Lyciscus en Italie, Mnasippe en Béotie, Chrematas en Acarnanie, l'ignoble Charops en Epire, celui à qui tout honnête Romain fermait la porte de sa maison, tous étaient descendus l'un après l'autre dans la tombe : une autre génération avait grandi, chez qui s'étaient perdus les anciens souvenirs et les anciennes haines. Le Sénat croyait le temps venu du pardon et de l'oubli général; aussi ne fit-il pas de difficulté, en 604 de Rome (150 av. J.-C.), de relâcher les patriotes achéens internés depuis seize ans en Italie, et dont la diète n'avait cessé de solliciter l'élargissement. Pourtant il se trompait. Tout ce philhellénisme romain n'avait en aucune façon amené la réconciliation au dedans du parti national : et rien ne le fit mieux voir que la conduite des Grecs envers les Attalides. En sa qualité d'ami des Romains, Eumène II avait encouru leur haine violente; mais, à peine ont-ils appris que la brouille s'est mise entre le roi et Rome, aussitôt le premier reconquiert la popularité; et de même que jadis ils avaient attendu de la Macédoine la délivrance du joug étranger, de même aujourd'hui les Evelpides attendent de Pergame leur libérateur. Dans ce système confus de petits Etats, le désordre social était manifestement à son comble. Le pays se dépeuplait, non par la guerre ou la peste, mais par la répugnance croissante dans les hautes classes à entrer dans le mariage, à s'embarrasser d'une femme et d'enfants; et pendant ce temps la Grèce était la terre promise d'une cohue d'aventuriers sans foi ni loi, qui venaient y attendre l'officier recruteur. Les cités tombaient au plus profond de l'abîme de la dette : il n'y avait plus ni honneur dans les relations d'affaires, ni crédit, qui se fonde sur l'honneur : quelques villes, Athènes et Thèbes en tête, à bout d'expédients financiers, s'étaient effrontément jetées dans le brigandage et pillaient leurs voisines. Au sein des fédérations, les dissensions intestines étaient prêtes à se rallumer, notamment entre les membres volontaires de la ligue Achéenne et ceux qui n'y étaient entrés que forcés et contraints. Si donc les Romains croyaient à un état de choses conforme à leur désir, s'ils avaient réellement confiance dans le calme apparent de l'heure actuelle, bientôt ils allaient, et à leurs dépens, reconnaître que la génération nouvelle en Grèce ne valait pas mieux et n'était en rien plus sage que son aînée. Les Hellènes saisirent la première occasion qui s'offrit d'avoir maille à partir avec la grande République.

En 605 de Rome (149 av. J.-C.), Dioos (Dioeos, Diaeos), alors chef de la ligue Achéenne émit tout à coup, en pleine diète une prétention hostile aux Lacédémoniens. Il soutint que jamais les Romains ne leur avaient accordé, en tant que membres de la ligue, l'exercice de certains droits particuliers, l'exemption de la juridiction criminelle achéenne, la faculté d'envoyer à Rome deux ambassadeurs à eux. Dioos (Dioeos) mentait impudemment : mais la diète admit naturellement ce qu'elle voulait croire. Aussitôt les Achéens de se préparer à faire triompher leurs assertions les armes à la main. Les Spartiates, plus faibles, cèdent; ou plutôt, ceux d'entre eux dont l'extradition était réclamée, quittent leur patrie et vont à Rome se porter plaignants devant le Sénat. Comme d'habitude, réponse leur est donnée qu'une commission expressément envoyée fera son enquête sur place. Mais, au lieu de rapporter les paroles du Sénat selon leur teneur, les envoyés spartiates et achéens mentent à leur tour, et racontent, chacun de leur côté, qu'ils ont obtenu une sentence favorable. Les Achéens, qui ont donné secours aux Romains contre le faux Philippe, dans la récente campagne de Thessalie, s'estiment un instant les alliés et les égaux de Rome de par le droit et l'importance politique. Dès l'an 606 de Rome (148 av. J.C.), ils pénètrent en Laconie, conduits par Damocritos, leur stratège. En vain, à la demande de Metellus, une ambassade romaine, de passage en Grèce et se rendant en Asie, les invite à se tenir en paix et à attendre l'arrivée des commissaires. Un combat est livré : mille Spartiates y perdent la vie : Sparte même succomberait, si Damocritos n'était pas un triste capitaine autant qu'il est un triste homme d'Etat. La diète le dépose, et son successeur, Dioos, l'auteur de tout le mal, continue la guerre, tout en donnant au général redouté qui commande en Macédoine l'assurance de la soumission complète de la ligue aux volontés de Rome. Enfin paraît la commission si longtemps attendue : Aurelius Orestes la préside. On dépose les armes, et la diète s'assemble à Corinthe pour recevoir les communications des Romains. Mais quel n'est pas l'étonnement et la colère des Achéens ? Rome voulait faire cesser l'annexion violente et contre nature de Sparte à la confédération achéenne; et elle tranchait dans le vif au préjudice des Achéens. Peu d'années auparavant déjà (591 de Rome (163 av. J.-C.)), ils avaient dû abandonner leurs prétentions sur la ville étolienne de Pleuron. Aujourd'hui, il leur est nettement enjoint d'avoir à renoncer à toutes leurs conquêtes et acquisitions datant de la seconde guerre de Macédoine : ils perdront Corinthe, Orchomène, Argos, Sparte dans le Péloponnèse, et de plus Héraclée sous l'Ota : leur ligue sera ramenée aux limites existantes au temps où la guerre d'Hannibal a pris fin. En entendant leur condamnation, les délégués se soulèvent en pleine place publique; ils n'écoutent plus les Romains, font connaître l'état des choses à la foule; et tous, tourbe des gouvernants et des gouvernés, décident d'abord qu'ils mettront la main sur les Lacédémoniens présents : n'est-ce pas Sparte qui a attiré sur eux l'orage ? Les arrestations se font tumultueuses et brutales : porter un nom laconien, porter la chaussure laconienne, c'en est assez pour être aussitôt jeté en prison : on viole même la demeure des envoyés de Rome, pour y rechercher ceux qui s'y seraient réfugié; et peu s'en faut que des paroles injurieuses pour les représentants de la République on n'en vienne aux voies de fait. Ils s'en retournent indignés; ils rendent compte au Sénat de leurs griefs, qu'ils exagèrent même. Le Sénat persista dans sa modération systématique envers les Grecs, et se borna à de simples représentations. Sextus Julius Caesar se rendit à la diète, à AEgion : usant des formes les plus douces, et sans presque faire allusion à la réparation due pour les injures récentes, il réitéra les ordres de Rome (printemps de 607 de Rome (147 av. J.-C.)). Mais les hommes qui dirigeaient les destinées de l'Achaïe, et Critolaos, le nouveau stratège (de mai 607 à mai 608 de Rome (147-146 av. J.C.)), en politiques profonds et avisés qu'ils s'imaginaient être, avaient conclu de l'attitude de César qu'il fallait que les affaires de Rome allassent mal en Afrique et en Espagne (Rome alors guerroyait contre Carthage et Viriathus); ils redoublèrent leurs duplicités et leurs offenses. On demanda à César, en vue de terminer les différends entre les partis, d'indiquer la réunion de leurs députés à Tégée : César le voulut bien. Il s'y trouva seul avec les Lacédémoniens, et l'on avait attendu longtemps, quand enfin Critolaos se présenta. A l'entendre, l'assemblée générale du peuple achéen avait seule compétence dans la question : il fallait donc renvoyer la délibération à la prochaine réunion de la diète, c'est-à-dire à six mois. Là-dessus César repartit pour Rome mais le peuple achéen déclara en forme, et sur la motion du stratège, la guerre à Sparte. Metellus tenta une fois encore la conciliation, et envoya des députés à Corinthe : l'Ecclésie (assemblée) bruyante et tumultueuse, composée en grande partie de la population de cette ville commerçante et industrielle, étouffa de ses cris la voix des Romains, et les contraignit à vider la tribune. Il y eut une indicible effervescence de joie lorsque Critolaos s'écria qu'on voulait bien des Romains pour amis, mais non pour maîtres; et les membres de la diète ayant voulu s'interposer, le peuple protégea son favori, et couvrit d'applaudissements toutes ses grandes phrases sur la trahison des riches, la nécessité d'une dictature militaire, et ses allusions mystérieuses à la levée de boucliers prochaine de tous les peuples et des rois contre Rome. Dans ce mouvement révolutionnaire des esprits, deux décisions furent prises, qui le peignent au vif : les clubs furent déclarés en permanence jusqu'au rétablissement de la paix : tous les procès pour dettes furent suspendus. L'Achaïe avait donc la guerre, non sans alliés toutefois : les Thébains et les Béotiens, et aussi les Chalcidiens se joignaient à elle. Dès les premiers jours de 608 de Rome (146 av. J.-C.) les Achéens entrent en Thessalie, pour réduire Héraclée sous l'Ota, qui avait abandonné la ligue, en conformité de la sentence du Sénat. Le consul Lucius Mummius, expédié en Grèce, n'était pas encore arrivé : aussi ce fut Metellus qui marcha au secours d'Héraclée avec les légions de Macédoine. Quand l'armée achaeo-thébaine apprend que les Romains s'avancent, il n'est plus question de se battre : on délibère pour savoir comment regagner le Péloponnèse et s'y mettre en sûreté; puis on décampe au plus vite, sans même songer à prendre position aux Thermopyles. Metellus poursuit les fuyards il les atteint et les écrase près de Scarphée, en Locride. L'armée grecque perdit là beaucoup de monde, en morts et en captifs : de Critolaos on n'eut jamais de nouvelles depuis le jour de la bataille. Les débris de son armée errent par le pays en bandes détachées; partout demandant asile, partout on les repousse : les milices de Patro sont défaites en Phocide : le corps d'élite des Arcadiens succombe à Chéronée: la Grèce du Nord est évacuée, et de toute la foule des Achéens, de toute la population de Thèbes qui a pris la fuite en masse, bien peu seulement peuvent regagner le Péloponnèse. Metellus, comme toujours, usa de douceur pour amener ces malheureux à cesser leur folle résistance : il ordonna de relâcher tous les Thébains, sauf un seul. Sa bienveillance échoua, non pas tant contre l'énergie nationale que contre le désespoir d'un chef ne prenant souci que de sa propre tête. Diaeos (Dioos) avait été renommé stratège après la mort de Critolaos. Il convoque tous les Grecs en armes sur l'isthme, ordonne de faire entrer dans les cadres douze mille esclaves nés en Grèce, exige des riches de l'argent, et quand les amis de la paix ne rachètent pas leur vie à prix d'or, en corrompant le tyran, il les envoie à l'échafaud. La guerre continua donc, et dans le même style. L'avant-garde achéenne comptait quatre mille hommes : placée devant Mégare, elle s'enfuit avec Alcamène, son chef, aussitôt qu'elle vit déboucher les aigles. Metellus se préparait à attaquer de suite le corps principal qui gardait l'isthme : à ce moment le consul Mummius arrive au camp avec une suite peu nombreuse et prend le commandement. Mais les Achéens, qu'enhardit une sortie heureuse contre les avant-postes romains surpris par eux, viennent offrir le combat à une armée double de la leur. La bataille a lieu à Leucopétra, sur l'isthme, les Romains l'ayant aussitôt acceptée. Dès le début, la cavalerie achéenne se disperse et se sauve à toutes brides devant les cavaliers romains six fois plus nombreux : les hoplites résistent, mais une division d'élite les prend en flanc et les bouscule. La lutte finit là. Diaeos s'enfuit dans sa patrie (Mégalopolis), tue sa femme et prend du poison. Alors les villes se soumettent sans résistance, et l'imprenable Corinthe, où Mummius hésite durant trois jours à entrer, craignant quelque embuscade, Corinthe elle-même est occupée sans coup férir.

146 av. J.C.

L'Achaïe, province romaine

Le règlement des affaires grecques fut confié au consul, assisté d'une commission de dix sénateurs. Il se comporta, somme toute, de façon à mériter la reconnaissance du peuple qu'il avait à ses pieds. Soit dit en passant, il y eut folle jactance à lui à prendre le titre d'Achaïque (Achaicus) en souvenir de ses faits de guerre et de victoire, à bâtir et dédier un temple à Hercule victorieux. D'ailleurs, homme nouveau, pour parler comme les Romains d'alors, étranger au luxe et à la corruption aristocratiques, et peu aisé de fortune, Mummius fut juste et humain dans son administration. Il y aurait hyperbole de rhéteur à dire que Dioeos seul chez les Achéens, que Pythéas seul chez les Béotiens, perdirent alors la vie : à Chalcis, de cruels excès se commirent; mais généralement les condamnations capitales furent rares. On proposait de renverser les statues du fondateur du parti patriote en Achaïe, de Philopoemen : Mummius s'y opposa. Les amendes imposées aux villes n'allèrent pas remplir les caisses du trésor de Rome : une partie servit à indemniser les cités qui avaient souffert, et il y eût plus tard remise du restant : quant aux biens des criminels de haute trahison, on les rendit à leurs ascendants ou enfants, s'ils en avaient, au lieu de les faire vendre au profit de l'Etat. Mais les trésors de l'art furent enlevés de Corinthe, de Thespies et des autres villes, et amenés pour partie à Rome, ou distribués pour partie aux villes de l'Italie : quelques morceaux précieux allèrent aussi, à titre de dons pieux, orner les temples de l'Isthme, de Delphes et d'Olympie.

La même bienveillance présida aux mesures d'organisation définitive du pays. A la vérité, comme le voulait la règle de l'institution provinciale, les ligues séparées sont dissoutes, la ligue Achéenne surtout; entre les cités désormais isolées, le commerce (commercium) est restreint ou interdit : nul ne peut acquérir la propriété foncière dans deux cités à la fois. De plus, ainsi que Flamininus déjà avait commencé de le faire, toutes les constitutions démocratiques sont supprimées; et dans chaque cité la haute main appartient désormais à un conseil choisi parmi les plus riches. Chaque cité paye aussi un impôt fixe à Rome; et, toutes ensemble, elles obéissent au proconsul de Macédoine, chef militaire suprême; ayant en outre les pleins pouvoirs administratifs et de justice, et qu'on vit parfois même évoquer à lui, pour en connaître, les procès criminels d'une plus grande importance. Rome cependant, laissa à ces mêmes villes leurs libertés, c'est-à-dire, la souveraineté intérieure, purement nominale et de forme, si l'on considère que la République pesait sur elles par l'hégémonie qu'elle s'était attribuée, mais qui n'en comportait pas moins l'indépendante absolue de la propriété du sol et les droits de libre administration et de justice1. Et quelques années plus tard. Rome leur rendit comme l'ombre de leur ancien état fédéral. Elle alla même jusqu'à lever les interdits oppresseurs qui s'opposaient aux aliénations des propriétés foncières.

1. La réduction de la Grèce en province romaine se place-t-elle en l'an 608 de Rome (146 av. J.-C.) ou non ? La question, en réalité, roule sur une dispute de mots. Il est certain que, dans l'ensemble, les cités grecques étaient restées libres (Corp. masc. groc., 1543, 15, César, Bell. civ., 3, 4; Appien, Mithr., 58; Zonare, 9, 31). Mais il n'est pas moins certain, d'autre part, qu'en même temps, les Romains prirent possession du pays (Tacite, Ann., 14, 21; I Macchab., 8, 9, 10) qu'à dater de ce jour; chaque cité eut à payer à Rome une redevance annuelle fixe (Pausanias, 7, 16, 6. - Cf. Cicéron, de Provinc. consul., 3, 5); que la petite île de Gyaros, par exemple était taxée à 550 drachmes (Strabon, 10, 485); que, les haches et les verges du proconsul romain se promenaient par tout le pays, dictant l'obéissance, et obéies (Polybe, 1; - Cf. Cicéron, Verr., I, 21, 55); que le représentant de la République exerçait son droit de haute surveillance sur les institutions municipales des cités (Corp. masc. graec., 1543), parfois même sur l'administration de la justice criminelle (Ibid.; Plutarque, Cim., 2), nomme l'avait fait jusque-là le Sénat romain lui-même; et qu'enfin, l'ère provinciale macédonienne (p. 340) est aussi, à cette même époque, reçue en Grèce. Les faits contradictoires que l'on oppose à notre conclusion ne sont autres que ceux dérivant de la condition de villes libres laissée d'ailleurs aux cités : il en résulte que tantôt on les considère comme placées en dehors de la province (Suétone, César, 25; Columelle, 11, 3, 26), tantôt comme lui appartenant (Josèphe, Antiq. jud., 14, 4, 4). Le domaine de Rome en Grèce se limitait au territoire de Corinthe et à quelques parties de l'Eubée (Corp. insc. graec., 5879) : elle n'y avait pas de sujets, dans le sens propre du mot; mais, à prendre les choses dans leur exactitude, à voir quels étaient les rapports entre les cités grecques et le gouverneur romain de la Macédoine, il faut reconnaître que, comme Massalie appartint plus tard à la Narbonnaise, et Dyrrachion à la Macédoine, de même la Grèce propre dépendait de cette dernière province. Nous rencontrons ailleurs des exemples plus confirmatifs encore. A partir de 665 de Rome (89 av. J.C.), la Cisalpine se composait de cités au droit romain ou au droit simplement latin; elle n'en fut pas moins réduite en province par Sylla; et, au temps de César même, on trouve des contrées entièrement formées de cités au droit romain, le pays ne cessant pas pour cela d'être une province. C'est ici qu'apparaît nettement le vrai sens du mot provincia dans la langue politique de Rome; il ne signifie rien autre que commandement, les attributions administratives et judiciaires du fonctionnaire investi du commandement n'étant à l'origine que les accessoires, les corollaires de sa dignité militaire (V, la dissertation déjà citée, die Rechfsfrage, etc. (la Question de droit entre César et le Sénat, n° 1). - Par contre, prenant en considération la souveraineté formellement laissée et reconnue aux cités grecques libres, que les événements de 608 de Rome (146 av. J.C.) n'apportèrent pas tout d'abord un changement notable dans les conditions de leur droit public; les différences ne sont que de fait. Au lieu d'être rattachées à la ligue Achéenne, les villes d'Achaïe se rattachent désormais à Rome à titre de clientes tributaires; et, à partir de l'établissement du proconsul préposé spécialement au gouvernement de la Macédoine, celui-ci, en ce qui touche la haute surveillance à exercer sur les Etats clients de la Grèce propre, remplace désormais les délégués directs de la métropole. Donc, selon qu'on se préoccupe davantage des faits ou de la forme, on peut soutenir que la Grèce appartient depuis 608, ou n'appartient pas encore, à la province de Macédoine.

146 av. J.C.

Destruction de Corinthe

Un sort plus dur était réservé à Thèbes, Chalcis et Corinthe. Rome désarme les deux premières, jette à bas leurs murs, et en fait des villes ouvertes; mais c'est une tâche sombre dans les annales de la République que la destruction totale de la florissante Corinthe, de la première place de commerce de la Grèce. De l'ordre exprès du Sénat romain, le soldat courut sus aux habitants. Tous ceux qui ne périrent pas furent vendus comme esclaves; la ville ne perdit pas seulement ses murs et sa citadelle, rigueur inévitable, dès que Rome ne voulait pas s'y établir en force; elle fut rasée tout entière; les imprécations solennelles d'usage défendirent de rien reconstruire jamais sur le lieu fait désert; et son territoire échut en partie à Sicyone, à la charge de défrayer, à défaut d'elle, les fêtes nationales Isthmiques : le reste fut déclaré domaine du peuple romain. Ainsi tomba la prunelle de l'oeil de la Hellade, le dernier et précieux joyau de cette terre de Grèce, jadis si riche en cités !

Que si nous jetons un dernier regard sur cette grande catastrophe, reconnaissons avec l'impartiale histoire, ce que les plus sages d'entre les Grecs d'alors ont reconnu sans détour, qu'on ne saurait imputer la faute aux Romains l'explosion de la guerre d'Achaïe. L'intervention des armes romaines a été tout d'abord appelée par des violations imprudentes de la foi jurée, par les témérités les plus folles de la part de leurs chétifs clients. La suppression de l'indépendance vaine et vide des ligues grecques, et, avec elles, de tout cet esprit de vertige hâbleur et pernicieux, devint un bonheur pour la contrée.

Le gouvernement du général romain placé à la tête de la province de Macédoine, tout en laissant beaucoup à désirer assurément, valait infiniment mieux que le perpétuel imbroglio administratif de confédérations chaque jour aux prises avec les commissions envoyées de Rome. A dater de ce jour le Péloponnèse cesse d'être le grand lieu d'embauchage de la soldatesque; il est attesté, et la chose se comprend d'elle-même, qu'avec le gouvernement direct de la République, la sûreté et le bien être publics ressuscitaient à peu près partout; les Grecs d'alors appliquaient, et non sans raison, à la chute de leur indépendance nationale, le mot fameux de Thémistocle : La ruine a détourné la ruine ! L'indulgence exceptionnelle de Rome envers la Hellade s'éclaire d'un jour complet, dès qu'on jette les yeux sur la condition imposée par elle, à la même époque, aux Phéniciens et aux Espagnols. Traiter durement les barbares semblait chose permise; mais envers les Grecs, les Romains du siècle des Scipions pratiquaient déjà la maxime qui sera plus tard dans la bouche de l'empereur Trajan : Il serait d'un barbare et d'un homme cruel d'enlever à Athènes et à Sparte l'ombre qui leur reste de leur ancienne liberté ! Aussi la catastrophe de Corinthe vient-elle faire un pénible contraste sur le fond du tableau; au milieu des tempéraments adoucis dont use partout le vainqueur, elle soulève jusqu'à l'indignation des panégyristes des horreurs de Carthage et de Numance. Rien ne l'excuse, en effet, dans le droit public de Rome, pas même les injures proférées contre les ambassadeurs dans les rues de la malheureuse ville ! Que l'on se garde pourtant d'attribuer l'odieux supplice à la brutalité d'un seul homme, de Mummius moins que de tout autre : Mummius n'a été que l'exécuteur d'une mesure froidement délibérée, froidement délibérée en plein Sénat. Plus d'un bon juge y reconnaîtra la main du parti mercantile, qui, à cette époque, s'est introduit dans la région politique, et grandit à côté de l'aristocratie. En frappant Corinthe, on a voulu frapper la rivale commerciale. S'il est bien vrai que les gros trafiquants romains ont eu voix influente dans le règlement des affaires de la Grèce, on comprend pourquoi Corinthe a précisément payé pour le crime de tous; pourquoi, non contents de la détruire dans le présent, ses juges l'ont aussi dévouée et proscrite pour l'avenir : défendant à tous de s'établir jamais sur ce sol propice aux échanges commerciaux. Le centre des affaires pour les spéculateurs romains, qui maintenant affluent dans la Grèce, est transféré d'abord dans la Péloponnésienne Argos. Mais bientôt Délos l'emporte, et devient l'entrepôt de Rome : déclarée port franc romain en 586 de Rome (168 av. J.-C.), déjà elle a attiré une bonne part du mouvement de Rhodes; elle héritera définitivement de Corinthe; et pendant de longs siècles l'île d'Apollon, sera la grande étape des marchandises allant de l'Orient vers les pays de l'Occident.

129 av. J.C.

Le royaume de Pergame, province romaine

De Rome au troisième continent de l'ancien monde il y avait déjà plus loin que des rivages de l'Italie à ceux d'Afrique, ou aux terres de Grèce et de Macédoine que d'étroites mers séparaient seulement de la métropole : aussi la domination de la République fit-elle des progrès plus lents et moins complets en Asie.

Dans l'Asie Mineure, les Séleucides refoulés avaient laissé la première place aux rois de Pergame. Loin de s'égarer dans les traditions des monarchies fondées par les successeurs d'Alexandre, les Attalides, en politiques froids et prudents, se gardent de rêver l'impossible; ils ne visent ni à étendre leurs frontières, ni à secouer le fardeau de la suzeraineté de Rome : tous leurs efforts, avec la permission de Rome, sont tournés vers le bien-être de leur royaume et les prospérités que donne la paix. Mais ils ont beau faire, ils encourent par là même la jalousie et les soupçons de la République. Maître du rivage européen de la Propontide, de la côte occidentale de l'Asie-Mineure et du massif intérieur jusqu'aux limites de la Cappadoce et de la Cilicie : en relations étroites avec la cour de Syrie, où Antiochus Epiphane (mort en 590 de Rome (164 av. J.-C.)) était monté sur le trône avec l'assistance des Pergaméniens, Eumène II se voyait tenu en méfiance par ceux-là même qui avaient fait sa grandeur. Il semblait d'autant plus grand, en effet, que ses voisins de Macédoine et de Syrie étaient tombés plus bas. Le Sénat, au lendemain de la troisième guerre de Macédoine, avait usé envers son ancien allié des plus mauvais procédés diplomatiques, dans le dessein exprès de l'humilier et de l'affaiblir. Les rapports entre le roi de Pergame d'une part, et les villes commerçantes, libres ou à demi libres, situées au milieu de ses Etats, ou les barbares l'avoisinant, d'autre part, n'étaient que trop tendus déjà; la défaveur de l'Etat suzerain les rendit plus difficiles encore. Comme le traité de paix de 565 de Rome (189 av. J.C.) avait laissé indécise la question de savoir si les hauteurs du Taurus, au Nord de la Pamphylie et de la Pisidie, appartenaient à la Syrie ou à Pergame, la vaillante nation des Selges, se donnant nominalement pour sujette du Syrien, opposa pendant de longues années la plus énergique résistance aux efforts d'Eumène II et d'Attale II. Les impraticables montagnes de la Pisidie lui servaient de citadelle. D'un autre côté, les Celtes d'Asie, qui, Rome le tolérant, n'avaient d'abord pas refusé obéissance aux Pergaméniens, se révoltèrent, s'entendirent avec l'ennemi héréditaire des Attalides, avec Prusias de Bithynie, et commencèrent soudain la guerre (587 de Rome (167 av. J.C.)). Le roi n'avait plus le temps de ramasser des mercenaires : en dépit de sa sagesse et de sa bravoure, ses milices asiatiques furent battues, et son territoire inondé par les barbares : puis, quand, s'adressant aux Romains, il les supplia d'intervenir, on sait quel secours il put tirer de l'intervention que Rome lui prêta à sa manière. Toutefois, dès qu'à l'aide de ses finances toujours en point, il eut pu mettre sur pied une armée formée de vrais soldats, il refoula promptement les hordes sauvages qui avaient violé ses frontières; et quoique perdant la Galatie, quoique l'influence de Rome y réduisit à néant ses efforts obstinés pour y rentrer dans le jeu, en dépit des attaques ouvertes ou des machinations secrètes de ses voisins, et de ses bons amis d'Italie, il laissa, à sa mort (vers 595 de Rome (159 av. J.-C.)), son royaume non diminué et prospère. Son frère Attale II Philadelphe (mort en 616 de Rome (138 av. J.C.)), fort de l'assistance de Rome, repoussa les attaques du roi de Pont Pharnacès, qui voulait s'emparer de la tutelle du fils mineur d'Eumène; et, tuteur à vie lui-même, comme Antigone Doson, il régna au lieu et place de son neveu. Habile, actif, souple au plus haut degré, digne en tout de son nom d'Attalide, il parvint à convaincre le Sénat de la vanité des anciennes méfiances. Le parti anti romain l'a accusé de n'avoir été que le gardien du pays dans l'intérêt de Rome seule, d'avoir subi sans mot dire les offenses et les extorsions les plus criantes. Néanmoins, avec la haute protection de Rome, il lui fut permis d'agir et de trancher d'une façon décisive dans les démêlés relatifs aux trônes de Syrie, de Cappadoce et de Bithynie. Prusias le Chasseur (572-605 de Rome (182-149 av. J.-C.)), roi de ce dernier pays, et qui réunissait dans sa personne tous les vices de la barbarie et de la civilisation, ayant un jour entamé contre lui une guerre dangereuse, l'intervention romaine le sauva. Il s'était vu assiégé dans sa propre capitale, et une première injonction, intimée par Rome à Prusias, qui faisait la sourde oreille, avait été d'abord rejetée avec mépris (598-600 de Rome (156-154 av. J.C.)). - Avec son pupille Attale III Philométor (616-621 de Rome (138-133)), au gouvernement tranquille et mesuré des rois bourgeois de Pergame est substitué le régime des sultans. Attale veut-il se débarrasser, par exemple, des amis incommodes que son père appelait en conseil, il les rassemble dans son palais, et les fait massacrer par ses soudards, eux d'abord, puis leurs femmes et leurs enfants : en même temps il écrit des livres sur le jardinage, se livre à la culture des plantes vénéneuses et modèle la cire de ses propres mains. Un beau jour la mort l'enlève. - Avec lui s'éteignait la lignée des Attalides. En pareil cas, selon le droit public toléré par Rome envers les Etats de la clientèle, le roi défunt pouvait régler sa succession par un testament. Sa rancune de monomane envers ses sujets, rancune tant de fois manifestée durant sa vie, lui donna-t-elle l'idée d'instituer Rome l'héritière de son royaume ? Ou en disposant, ne faisait-il que plus amplement reconnaître la suzeraineté de fait de Rome sur sa couronne ? On ne sait : ce qu'il y a de sûr, c'est que le testament parlait. Les Romains firent acte d'héritiers; et la succession d'Attale, avec les royaumes et les trésors de Pergame, échut à Rome, pomme de discorde nouvelle entre les haines des partis. Le testament royal suscita d'ailleurs la guerre civile en Asie. Confiant dans la haine des Asiatiques contre la domination de l'étranger, Aristonicos, fils naturel d'Eumène II, se leva à Leucae, petite ville maritime située entre Smyrne et Phocée, et revendiqua le trône. Phocée et d'autres cités se déclarèrent pour lui; mais les Ephésiens, qui ne voyaient que dans la fidélité envers Rome le salut de leurs propres privilèges, l'arrêtèrent, le battirent sur mer à la hauteur de Cymé : il prit la fuite à l'intérieur. On le croyait disparu pour toujours : tout à coup il revient à la tête des nouveaux habitants de la Ville du soleil, ou plutôt à la tête d'une multitude d'esclaves appelés par lui à la liberté. Il s'empare des villes lydiennes de Thyatira et d'Apollonis; enlève une partie des Etats des Attales : des bandes de mercenaires thraces accourent à lui. La lutte était devenue sérieuse. Les Romains n'avaient pas de légionnaires en Asie. Les villes libres et les contingents des princes clients de Bithynie, de Paphlagonie, de Cappadoce, du Pont et d'Arménie, ne surent pas se défendre. Aristonicos entra les armes à la main dans Colophon, Samos, Myndos. Déjà tout le royaume de ses pères est conquis. Enfin une armée romaine débarque (derniers mois de 623 de Rome (131 av. J.-C.)). Elle avait pour chef le consul et grand pontife Publius Licinius Crassus Mucianus, l'un des hommes les plus riches et les plus cultivés de Rome, célèbre à la fois comme orateur et comme jurisconsulte. Crassus s'en vint camper non loin du prétendant, et mit le siège devant Leuco. Mais se gardant mal durant les premiers travaux, il se laissa surprendre et battre par un adversaire qu'il méprisait : un peloton de Thraces le fit prisonnier. Il ne voulut pas au moins laisser à un tel ennemi la gloire de traîner en triomphe un général en chef des armées de Rome il excita les barbares qui le tenaient captif; sans le connaître, et se fit massacrer par eux (au commencement de 624 de Rome (130 av. J.-C.)) : le consulaire n'était plus qu'un cadavre quand il fut reconnu. Avec lui, à ce que l'on croit, était tombé Ariarathe, roi de Cappadoce. A peu de temps de là, Aristonicos, à son tour, est atteint par le successeur de Crassus, Marcus Perpenna : son armée se disperse. Assiégé dans Stratonicée, il est pris, conduit à Rome et décapité. Mais Perpenna meurt soudain, et c'est à Manius Aquilius que revient la mission de briser les dernières résistances et de réorganiser définitivement la province (625 de Rome (129 av. J.C.)). - Rome dispose du territoire de Pergame comme elle avait fait de celui de Carthage. Elle assigne la région orientale du royaume des Attales aux rois voisins, ses clients, pour n'avoir pas à garder la frontière, et échapper ainsi à la nécessité de l'entretien d'une garnison permanente en Asie. Elle donne Telmissos à la Ligue lycienne, rattache les établissements de Thrace à sa province de Macédoine; du surplus elle fait une nouvelle province; et comme elle avait donné le nom d'Afrique au gouvernement de Carthage, elle donne à celle-ci, non sans dessein, le nom du continent dont elle fait partie (province d'Asie). Il est fait remise des impôts jadis payés à Pergame : tout le pays est traité avec la même douceur que la Grèce et que la Macédoine. Ainsi finit la puissance la plus considérable de l'Asie-Mineure. Elle n'est plus qu'un département de l'empire de Rome.

129 av. J.C.

L'Asie

Quant aux autres et nombreux petits Etats ou villes de l'Asie occidentale, royaume de Bithynie, principautés paphlagoniennes et gauloises, confédérations lyciennes, cariennes et pamphyliennes, cités libres de Cyzique et de Rhodes, elles demeurent dans leur condition antérieure et restreinte.

Au-delà de l'Halys, en Cappadoce, où le roi Ariarathe V Philopator (591-624 de Rome (163-130 av. J.-C.)), s'appuyant principalement sur les Attalides, s'est maintenu sur le trône en dépit des attaques de son frère et rival, Holopherne, que soutiennent les Syriens, la politique continue à marcher selon les errements de la cour de Pergame : soumission absolue envers Rome, obéissance marquée envers les tendances de la civilisation grecque. A demi barbare avant Ariarathe, le pays s'ouvre par lui à la Grèce, et en même temps à ses excès et à ses dégénérescences, au culte de Bacchus, aux scandales et aux dérèglements de ces troupes d'acteurs ambulants, qui s'appellent des artistes ! Pour récompenser sa fidélité envers Rome, fidélité qui lui avait coûté la vie dans la lutte contre l'usurpateur du trône de Pergame, les Romains prennent en main la cause de son fils mineur, Ariarathe VI, repoussent une tentative d'agression du roi de Pont contre lui, et lui donnent la région du Sud-Est du royaume d'Attale, la Lycaonie, avec les pays y confinant à l'Orient, qui jadis étaient regardés comme appartenant à la Cilicie.

Enfin, à l'extrême Nord-Est de l'Asie-Mineure, la Cappadoce sur mer ou, plus brièvement, l'Etat maritime ou le Pont, a grandi en étendue et en importance. Peu de temps après la bataille de Magnésie, le roi Pharnace I avait porté son territoire au-delà de l'Halys, jusqu'à Tios, sur la frontière bithynienne; et s'emparant de l'opulente Sinope, avait fait sa résidence royale de l'ancienne ville libre grecque. Effrayés de ces dangereux accroissements, ses voisins, Eumène II en tête, lui avaient aussitôt fait la guerre (571-575 de Rome (183-179 av. J.C.)); et, Rome s'interposant, lui avaient arraché la promesse de l'évacuation de la Galatie et de la Paphlagonie : mais la suite des événements atteste que Pharnace, aussi bien que son successeur Mithridate V, Evergète (598-634 de Rome (156-120 av. J.-C.)), fidèles à l'alliance romaine, durant la troisième guerre punique, et au cours de la guerre contre Aristonicos, non seulement s'étaient maintenus au-delà de l'Halys, mais que de plus ils avaient conquis et gardé une sorte de patronat sur les Dynastes paphlagoniens et galates. On a ainsi la clé de l'énigme; et l'on voit encore ce même Mithridate, récompensé en apparence pour ses hauts faits dans la lutte contre Aristonicos, en réalité corrompant à prix d'or le général romain, recevoir de lui, lors du partage du royaume attalide, la Grande Phrygie tout entière. Jusqu'où s'étendait alors l'Etat Pontique, en tirant vers le Caucase et les sources de l'Euphrate ? On peut croire qu'il englobait, à titre de satrapie indépendante, la région arménienne occidentale aux alentours d'Endérès et de Diwirigi, ou mieux, la Petite Arménie; pour la Grande Arménie et la Sophène, elles constituaient encore des pays indépendants.

(La Syrie/L'Egypte) Pendant que Rome dominait ainsi dans les affaires de la Péninsule d'Asie-Mineure, y réglant l'état de possession des diverses puissances, là même où beaucoup se faisait encore sans elle ou à l'encontre de sa volonté, elle laissait les choses à leur libre cours dans les vastes régions d'au-delà du Taurus et du Haut Euphrate jusqu'à la vallée qu'arrose le Nil. A la vérité, le Sénat n'avait pas tenu la main à la règle politique servant de base au traité de paix de 565 de Rome (189 av. J.C.) avec la Syrie : cette règle, qui arrêtait à l'Halys et au Taurus la limite orientale du patronat de Rome, n'était pas praticable, après tout, et tombait d'elle-même. De même que la ligne de l'horizon, dans la nature, est une illusion des yeux, de même elle est une déception dans la politique. En réglant par une convention formelle le nombre des vaisseaux de guerre et celui des éléphants que le roi de Syrie pourrait avoir à l'avenir; en l'obligeant, par voie d'injonction expresse, à évacuer l'Egypte déjà à demi conquise, le Sénat rabaissait le Grand-Roi; et celui-ci se reconnaissait pleinement le vassal et le client de Rome. Antiochus Epiphane mort (590 de Rome (164 av. J.C.)), Démétrius, fils de Séleucus IV, qui vivait à Rome en qualité d'otage, et qui prit plus tard le nom de Sôter, et le fils mineur du dernier roi (il s'appelait Antiochus Eupator) se disputèrent la couronne de Syrie. En Egypte où, depuis 584 de Rome (170 av. J.C.), deux frères avaient régné d'abord ensemble, l'un, l'aîné, Ptolémée Philométor (573-608 de Rome (181-146 av. J.C.)), se vit un jour chassé du pays (590 de Rome (164 av. J.C.)) par le plus jeune, Ptolémée II Evergète ou le Gros (Physcon, mort en 637 de Rome (117 av. J.C.)) : il alla se plaindre à Rome et solliciter sa restauration. Le Sénat régla ces difficultés, tant en Syrie qu'en Egypte, par la voie diplomatique, mais ayant égard avant tout à l'intérêt et à l'avantage de la République. Sur le Nil, il rétablit Ptolémée Philométor; de plus, pour mettre fin à la querelle des deux frères, et aussi pour affaiblir la puissance de l'Egypte, trop grande encore à ses yeux, il en détacha Cyrène, et la donna à Evergète. Les Romains faisaient régner tous ceux à qui ils voulaient assurer le royaume !, s'écriera un Juif (Macchab., 1, 8, 13) à peu de temps de là : ils le faisaient perdre à ceux qu'ils voulaient ! - Mais, comme on l'a dit plus haut, ce fut là la dernière fois, pendant bien des années, que Rome voulut s'entremettre encore dans les mouvements de l'Orient avec cette décision et cette activité vigoureuses dont elle avait usé au regard de Philippe, d'Antiochus et de Persée. Son propre gouvernement penchait vers la décadence; et le mal, pour ne réagir que plus tard, se manifestait déjà dans l'administration des affaires extérieures. Les mains qui tiennent les rênes sont hésitantes et mal sûres; on les laisse flotter, pour ne pas dire tomber tout à fait. Le roi mineur de la Syrie est assassiné à Laodicée; Démétrius, le prétendant évincé, s'enfuit de Rome et, se targuant faussement et impudemment des pleins pouvoirs du Sénat, s'empare du trône de ses pères, devenu vacant par un crime (592 de Rome (162 av. J.-C.)). A peu de temps de là, la guerre se rallume entre l'Egypte et Cyrène; à propos de l'île de Chypre, donnée par le Sénat à l'aîné d'abord, puis au plus jeune des deux frères : malgré la dernière et formelle sentence de Rome, c'est l'Egypte qui garde cette importante position. Ainsi, à l'heure même de sa toute puissance, alors que la paix la plus profonde règne au-dedans et au-dehors, Rome est jouée par les faibles rois de l'Orient; ses décrets, ils les méprisent; son nom, ils en abusent; son pupille, son commissaire même, ils les tuent. Lorsque soixante-dix ans auparavant, les Illyriens avaient osé s'en prendre à la personne d'un envoyé romain, le Sénat avait élevé sur le Forum un monument à la victime; et la flotte et l'armée avaient tiré vengeance du meurtre. Aujourd'hui, le Sénat consacre de même un souvenir à Gnoeus Octavius, ainsi que le veut l'antique tradition; mais, au lieu d'expédier des troupes en Syrie, il reconnaît Démétrius ! On se trouvait trop fort, sans doute, et il devenait superflu d'avoir soin de l'honneur ! De même, et contrairement à la volonté du Sénat, Chypre reste à l'Egypte; de plus, Evergète, succédant à Philométor, qui vient de mourir (608 de Rome (146 av. J.C.)), réunit sans une seule main les deux royaumes, et Rome ferme les yeux. Aussi, quoi d'étonnant, si l'influence romaine a diminué dans l'Orient; si, l'on y arrange ses affaires, si les événements marchent en dehors de Rome ? Et pourtant, en vue des faits à venir, il y aurait faute à l'historien à détourner les yeux des événements qui se déroulent dans les contrées plus proches, comme aussi dans les pays plus reculés de l'Orient.

En Egypte, pays fermé par la nature, le statu quo s'établit en quelque sorte de lui-même et ne se dérange pas aisément; mais il en va autrement en Asie, en-deçà et au-delà de l'Euphrate. Pendant ces temps de sommeil de l'action de Rome sur la destinée des peuples, et à cause même de ce défaut de direction, les peuples et les Etats se modifient et se transforment. Plus loin que le grand désert Iranien, après la mort du grand Alexandre, deux empires s'étaient formés par le mélange des éléments indigènes avec les semences de la civilisation grecque projetées au loin dans l'Orient. L'un, le royaume de Palimbothra, sur l'Indus, avait progressé sous le sceptre de Tchandragoupta (Sandracottus); l'autre, sur l'Oxus supérieur, constituait le puissant Etat Bactrien. En revenant vers l'Ouest, on rentrait dans l'empire d'Asie, amoindri déjà sous le règne d'Antiochus le Grand, mais immense encore, allant de l'Hellespont aux contrées de Médie et de Perse, et enfermant les bassins tout entiers de l'Euphrate et du Tigre. Antiochus avait bien traversé le désert, et porté ses armes dans la Parthiène et la Bactriane : mais sous son règne aussi le Grand-Royaume avait commencé à se dissoudre. L'Asie-Mineure, après la bataille de Magnésie, en avait été détachée; à la même époque, il avait perdu les deux Cappadoces, les deux Arménies, ou l'Arménie propre, au Nord-Est, et la Sophène au Sud-Ouest : des royautés indépendantes y avaient remplacé les principautés syriennes. Parmi ces nouveaux Etats, la Grande Arménie, sous la main des Artaxiades, atteignit promptement une grande importance. Mais les folies du successeur d'Antiochus le Grand, Antiochus Epiphane, et son ardeur de nivellement infligèrent à la Syrie de plus cruelles et plus dangereuses blessures (579-590 de Rome (175-164 av. J.-C.)). Sans doute son royaume était moins un Etat compacte qu'un faisceau mal relié de pays divers; sans doute la diversité des nationalités et des religions créait à la bonne administration des obstacles presque insurmontables : ce n'en était pas moins folie que de vouloir à tout prix introduire dans ses domaines le régime et le culte gréco-romains, que de courber tous ses peuples sous une même loi politique et religieuse. D'ailleurs cet Epiphane n'était rien moins qu'à la hauteur d'une aussi gigantesque entreprise : organiser le pillage des temples sur une grande échelle, pour chasser les sectaires récalcitrants et les réformer par la violence, ne pouvait que conduire à mal. Aussi vit-on bientôt les habitants de la province voisine de l'Egypte, les Juifs, souples et dociles ordinairement jusqu'à l'humilité, actifs et laborieux d'ailleurs, poussés à bout par les persécutions religieuses, se jeter dans la révolte ouverte (vers 587 de Rome (167 av. J.-C.)). Leur cause fut portée devant le Sénat. Rome, à cette époque, avait de justes motifs de colère contre Démétrios Sôter; elle redoutait une entente entre les Attalides et les Séleucides; et la fondation d'un Etat intermédiaire entre la Syrie et l'Egypte entrait pleinement dans ses convenances. Elle ne fit nulle difficulté de déclarer la liberté et l'autonomie du peuple insurgé (vers 593 de Rome (161 av. J.C.)). Mais elle ne fit rien de plus : aux Juifs à se tirer d'affaire sans qu'il en coûtât un seul effort à la République. Malgré la clause formelle du traité conclu avec eux, lequel stipulait l'assistance de Rome, au cas où ils seraient attaqués, malgré les injonctions envoyées d'abord aux rois de Syrie et d'Egypte d'avoir à retirer leurs troupes de la Judée, les habitants de ce petit pays furent laissés seuls à se défendre contre le Syrien. Les lettres de leur puissant allié ne leur étant d'aucun secours, ils avaient du moins chez eux la race héroïque des Macchabées qui donna à l'insurrection les chefs les plus braves et les plus prudents : les dissensions intérieure de la Syrie leur vinrent en aide. Enfin, pendant les querelles des rois syriens Tryphon et Démétrius Nicator, la Judée obtient la concession de son indépendance, et l'immunité entière au regard du tribut (612 de Rome (142 av. J.C.)); puis bientôt encore, le chef de la maison des Macchabées, Simon, fils de Mattathias, est, formellement reconnu par le Grand-Roi, comme pontife suprême et comme prince dans Israël (615 de Rome (139 av. J.C.)).

129 av. J.C.

Royaume de Parthe

Une autre insurrection, plus considérable que celle des Israélites, vers le même temps et par les mêmes causes, avait mis le feu dans toute la région orientale, où Antiochus Epiphane, comme il avait fait à Jérusalem, avait dépouillé les temples des divinités des Perses, se faisant le persécuteur des adorateurs d'Ahouramazda (Ormuzd) et de Mithra, comme il avait en Judée persécuté le peuple fidèle à Jéhovah. Là, de même qu'en Judée, mais dans de plus vastes proportions et avec de bien autres conséquences, la réaction s'était faite des moeurs et de la religion indigènes contre l'hellénisme et les dieux de la Grèce : en tête du mouvement étaient les Parthes, et de ce mouvement naquit leur empire. Les Parthwa ou Parthes étaient l'un des peuples sans nombre englobés dans le grand royaume des Perses : de bonne heure et pour la première fois, on les rencontre campés dans le Khoraçan actuel, au Sud de la Caspienne. Vers l'an 500 de Rome (252 av. J.C.), sous les princes Scythiques, ou mieux Touraniens, de la famille des Arsacides, ils sont déjà constitués en nation indépendante; mais ce n'est qu'un siècle plus tard qu'ils sortent de leur obscurité. Le sixième Arsacide Mithridate Ier (579 ? - 618 de Rome (175-136 av. J.-C.)) est à vrai dire le fondateur du grand Etat Parthique. Ses coups achevèrent la ruine du royaume plus puissant de la Bactriane, ébranlé déjà jusque dans ses fondements par les attaques continuelles des hordes nomades des Scythes de la Tourane, par ses guerres avec les empires de l'Indus, et surtout par les discordes intestines. A la même heure, les essais avortés d'Antiochus Epiphane dans son zèle helléniste, et les querelles de succession faisant explosion après sa mort, avaient pareillement désolé la Syrie : les provinces de l'intérieur étaient en pleine voie de se séparer d'Antiochus et de l'Etat de la côte. En Comagène, par exemple, dans le pays placé au Nord, et confinant à la Cappadoce, le satrape Ptolémée : le prince d'Edesse, sur l'autre rive de l'Euphrate, dans la Mésopotamie septentrionale ou Osroène : le satrape Timarchos enfin, dans l'importante région de Médie, s'étaient faits indépendants les uns après les autres; ce dernier même avait obtenu du Sénat la confirmation de son autonomie, et, fort de l'alliance des Arméniens, il commandait dans tout le pays jusqu'à Séleucie, sur le Tigre. Le désordre était en permanence dans l'empire Asiatique; les provinces, avec leurs satrapes à demi ou tout à fait indépendants, se soulevaient chaque jour, et les choses n'en allaient pas mieux dans la capitale, avec sa population indisciplinée et réfractaire, pareille à la population de Rome ou d'Alexandrie. Toute la meute des rois voisins, Egyptiens, Arméniens, Cappadociens, Pergaméniens, s'immisçait sans cesse dans les affaires du Grand-Roi, attisant l'incendie des guerres de succession et des guerres civiles : en fait, deux ou trois prétendants, lèpre incurable du royaume, se disputaient constamment la couronne et divisaient le royaume. Pour Rome, elle assistait inactive à ce triste spectacle quand encore (étrange protectorat!) elle n'excitait pas le voisin contre le Syrien ! Et maintenant, voici venir le Parthe des profondeurs de l'Orient; il a en main la force, il presse et refoule l'étranger de tout le poids de sa langue, de sa religion, de son armée, de ses institutions nationales. Ce n'est pas le lieu d'exposer ici le tableau de l'empire restauré de Cyrus : qu'il suffise de dire que, si fortement imprégné qu'il soit encore de l'hellénisme importé par Alexandre, l'Etat Parthique, quand surtout on le compare avec le royaume des Séleucides, représente puissamment la réaction religieuse et nationale. Par lui, avec lui, le vieil idiome de l'Iran, le magisme et le culte de Mithra, la féodalité orientale, le cavalier nomade du désert avec l'arc et la flèche, reparaissent sur la scène et reprennent l'avantage. Triste condition que celle des rois de Syrie en face d'un pareil débordement d'ennemis ! Assurément les Séleucides n'étaient pas énervés, abâtardis autant que les Lagides d'Egypte : quelques-uns firent preuve de bravoure et de capacité : il leur fut donné parfois de repousser ou de réduire à l'obéissance tel ou tel de ces innombrables rebelles, de ces prétendants ou intervenants dangereux; mais leur domination n'avait pas poussé de racines, et ils ne purent jamais, même passagèrement, porter remède à l'anarchie croissante. Aussi ce qui devait arriver arriva. Les provinces orientales, avec leurs satrapes laissés sans secours ou révoltés eux-mêmes, tombent sous le joug du Parthe. La Perse, la Babylonie, la Médie, se séparent à jamais de la Syrie; et la puissance envahissante touche par ses deux extrémités aux déserts de l'Oxus et de l'Hindoukousch d'une part, de l'autre au Tigre et au désert Arabique. Comme l'ancien royaume des Perses et les anciens grands Etats d'Asie, elle est une monarchie purement continentale; et comme l'Etat Perse encore, elle se débat en des luttes incessantes, à droite contre les peuples touraniens, à gauche contre les Occidentaux. Quant à la Syrie, en dehors de la zone des côtes, elle ne possède plus guère que la Mésopotamie; enfin, résultat obligé de ses discordes intérieures, plus encore que de l'amoindrissement de son territoire, elle disparaît pour toujours de la liste des grandes puissances. Que si, bien des fois menacée jusque dans ses possessions dernières par les Parthes, elle ne succombe pas tout entière, elle ne le doit ni aux efforts des derniers Séleucides, ni au bras secourable de Rome; elle est sauvée par les agitations même de la monarchie des Parthes, et surtout grâce aux incursions dévastatrices des nomades des steppes de la Tourane.

Cette révolution dans le système international de l'Asie centrale constitue l'époque solsticiale de l'histoire ancienne. Après le flot des peuples, qui s'est versé d'Occident en Orient, atteignant sa plus grande et dernière hauteur au temps du grand Alexandre, l'heure du reflux a sonné. La puissance Parthe s'élève, et aussitôt sont détruits tous les éléments de l'hellénisme debout encore dans la Bactriane et sur l'Indus : l'Iran occidental reprend pied sur les frontières qu'il a dû quitter il y a plusieurs siècles; il rentre dans l'ornière non effacée de sa vieille tradition. Pendant ce temps, le Sénat de Rome donne les mains au naufrage des premières et plus essentielles conquêtes de la politique d'Alexandre; il laisse ainsi ouverte la voie à ces retours offensifs qui conduiront les Orientaux jusqu'à l'Alhambra de Grenade, jusqu'à la grande mosquée de Constantinople !

Tant que le continent, de Rhagae et Persépolis à la Méditerranée, a obéi aux Antiochos; l'empire de Rome a aussi touché au grand désert. Mais l'Etat Parthique, moins à raison de sa puissance que parce qu'il a son centre loin des côtes, échappera toujours à la clientèle de la reine de la mer Méditerranée. A dater de la conquête macédonienne le monde appartenant aux Occidentaux, l'Orient a été pour eux ce que l'Amérique et l'Australie seront plus tard pour l'Europe. Avec Mithridate Ier, la scène change, et l'Orient rentre dans l'orbite de la politique active. Le monde ancien a désormais deux maîtres.

129 av. J.C.

Affaires maritimes

Il nous reste à jeter un coup d'oeil sur les affaires de mer, quoiqu'il suffirait presque, à vrai dire, de constater qu'il n'existe plus de puissance maritime. Carthage a été rasée : de par les traités, la Syrie a vu détruire sa flotte de guerre; et sous les rois fainéants de l'Egypte, sa marine, autrefois puissante, est tombée. Si les petits Etats, si, notamment, les villes marchandes possèdent encore quelques embarcations armées, comment pourraient-ils tenir tête à la piraterie ? La poursuivre et l'écraser est au-dessus de leurs forces à tous. Seule, Rome commande dans les eaux méditerranéennes : de toute nécessité la tâche s'en impose à elle. Un siècle auparavant, elle a su agir avec vigueur et décision : c'est par les bienfaits d'une répression salutaire qu'elle a inauguré sa suprématie dans l'Est, et qu'à la joie de tous elle a fait sur les eaux une police énergique : aujourd'hui sa surveillance endormie et complètement nulle signale la funeste et rapide décadence du gouvernement aristocratique dans la cité, au début de la période actuelle. De flotte lui appartenant en propre, Rome n'en a plus : on se contente, s'il fait besoin, de mettre en réquisition les vaisseaux des villes maritimes de l'Italie, de l'Asie Mineure et des autres pays. Aussi la piraterie s'organise et se raffermit-elle partout. Là où touche directement le bras de Rome dans les parages adriatiques et tyrrhéniens, on ne fait pas assez pour tuer l'hydre; on fait du moins quelque chose. Des expéditions dirigées vers les côtes Ligures et Dalmates ont pour objet direct la destruction des flibustiers dans les deux mers italiennes : par la même raison, les îles Baléares sont occupées en 631 de Rome (123 av. J.-C.). Mais dans les eaux de Mauritanie et de Grèce, Rome laisse habitants et marins se tirer comme ils pourront d'affaire, fidèle qu'elle est à sa politique de ne pas se créer de soucis au loin. A demi détruits et financièrement ruinés, abandonnés à leur déplorable sort, les petits Etats des côtes sont un asile tout trouvé pour les corsaires : combien de repaires, par exemple, l'Asie ne leur offre-t-elle pas ?

(La Crète) La Crète en était infestée. Seule parmi les pays grecs, cette île avait gardé son indépendance, grâce à sa situation heureuse, grâce aussi à la faiblesse ou à l'insouciance des grandes puissances de l'Occident et de l'Orient. Les commissions romaines allaient dans l'île, et s'en retournaient, moins efficaces encore qu'en Egypte et en Syrie. Il semblait que le destin ne l'eût laissée libre que pour mieux faire voir l'inévitable avilissement de la liberté grecque. L'ancienne et sévère loi dorienne des cités s'y était perdue, comme à Tarente, dans les excès d'une démagogie sans frein : le génie chevaleresque des habitants avait fait place aux ardeurs querelleuses et pillardes; et un Grec honnête les peint en s'écriant que rien n'est honteux pour le Crétois dès qu'il y a gain à faire: il n'est pas jusqu'à l'apôtre saint Paul qui ne citera en l'approuvant la sentence d'un poète local (Epiménide):
Un d'entre eux de cette île, dont ils se font un prophète, a dit d'eux : Les Crétois sont toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes, qui n'aiment qu'à manger et à ne rien faire ! (Epître de saint Paul à Tite, 1, 12)
En dépit des pacifications romaines, bientôt les guerres civiles transformèrent l'une après l'autre les plus florissantes cités en des amas de ruines. Les citoyens de la vieille île aux cent villes se faisaient bandits; couraient sus à l'étranger et au compatriote, pillaient sur terre et sur mer. Depuis que dans le Péloponnèse la lèpre des embauchages avait été extirpée, c'était en Crète que se faisait, pour les royaumes voisins, la traite des mercenaires : et surtout la piraterie s'y était installée. Un jour, une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble la petite île de Siphnos. Rhodes enfin, ruinée déjà par la perte de ses établissements de terre ferme, et par les coups infligés à son commerce, Rhodes usa ses dernières forces à lutter contre les pirates de Crète (vers 600 de Rome (154 av. J.-C.)), sans arriver à les détruire, et les Romains, quand parfois ils s'entremirent, agirent mollement et sans résultat, à ce qu'il parait.

(La Cilicie) A côté de la Crête, la Cilicie, à son tour, procura aux flibustiers une seconde patrie. Ils y étaient assez conviés déjà par l'impuissance des monarques syriens; et ils y furent d'ailleurs formellement appelés par Diodote Tryphon, qui, simple esclave jadis, venait d'escalader les degrés du trône (608-615 de Rome (146-139 av. J.C.)). Pour se consolider dans son usurpation, il avait demandé leur aide et les avait installés, richement pourvus, dans la Cilicie occidentale ou Trachée, où il faisait sa principale résidence. On tirait des gains énormes à entrer avec eux en relations, leur grande affaire étant de ravir des esclaves et d'aller les vendre sur les marchés d'Alexandrie, de Rhodes, de Délos : la foule des marchands les y tenait en faveur, et les gouvernements eux-mêmes, en les tolérant, s'y faisaient leurs complices. Enfin le mal prit de telles proportions qu'en 611 de Rome (143 av. J.-C.) le Sénat dut envoyer à Alexandrie et en Syrie son plus grand personnage, l'illustre Scipion Emilien lui-même. Il devait voir sur les lieux s'il y avait un remède possible. Mais toutes les représentations de la diplomatie étaient insuffisantes à donner des forces aux débiles rois de l'Orient. Il aurait fallu que Rome envoyât une flotte dans ces parages : or le gouvernement romain n'avait ni l'énergie ni l'esprit de suite nécessaires pour un tel effort. Les choses restèrent ce qu'elles étaient; la flotte des corsaires constituant la seule force maritime dans les eaux d'Orient, la chasse aux hommes et la traite y constituant la seule industrie florissante. Rome assiste passive à toutes ces infamies; et pendant ce temps, les marchands romains, en connaisseurs émérites, fréquentent les marchés d'esclaves à Délos ou ailleurs, et, trouvant dans les chefs de pirates les meilleurs trafiquants dans l'article qu'ils recherchent, vivent avec eux sur le pied des relations les plus actives et les plus amicales.

Livret :

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Liens externes :

  1. Carthage de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. La troisième guerre punique de l'encyclopédie libre Wikipédia
  3. La troisième guerre punique de l'histoire des civilisations européennes, www.hist-europe.fr
  4. Résumé de la guerre dans l'Histoire Romaine de Florus
  5. La quatrième guerre macédonienne de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. L'Archaïe de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. Corinthe de l'encyclopédie libre Wikipédia
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