Quintus Fabius Maximus : né vers 275 av. J.C., mort en 203 av. J.-C. à Rome

Consul et homme d'Etat romain
Pompee
Quintus Fabius Maximus

Noble romain qui, en tant que dictateur, commandait les armées romaines contre Annibal (Hannibal), lors de la seconde guerre punique, et qui était reconnu pour ses prudentes opérations de guerre défensive. Il fut appelé le bouclier de Rome.
Il est mort en l'an 549 de Rome, et 205 ans av. J.C.

Hercule, étant en Italie, eut commerce près du Tibre avec une nymphe, ou, selon d'autres, avec une femme du pays; elle mit au monde un fils nommé Fabius, qui fut la tige de toute la famille de ce nom, une des plus nombreuses et des plus illustres de Rome1.

Fabius Maximus, quand il était petit, se caractérisait par l'appellation d'Ovicula ou «petit» mouton: «On dit de tous ses divertissements qu'il était particulièrement sérieux et réservé; Cependant, ceux qui le connaissaient le mieux, savaient que le sérieux de sa disposition était dû à la profondeur de son entendement. Considérant avec attention et fixant indélébilement dans sa mémoire les sujets de son étude, il excellait dans le courage et la magnanimité de tous ses compagnons, et sa fermeté d'esprit était à peu près inégalée: il paraissait avoir pris de bonne heure l'envie de la vie militaire; il se prépara, par un exercice violent du corps, aux travaux les plus pénibles: il étudia aussi, dans sa jeunesse, l'art de parler en public, et il devint l'un des plus éloquents des orateurs romains.

Cette maison a produit plusieurs grands hommes, et en particulier un Fabius Rullus, que ses grands exploits firent surnommer Maximus2. C'est de lui que descendait en quatrième degré ce Fabius Maximus, et qui fut surnommé Verrucosus, d'une petite verrue qu'il avait sur la lèvre. On lui donna aussi dans son enfance le nom d'Ovicula (petite brebis), parce qu'il avait beaucoup de douceur, et l'esprit lent à se développer. Son naturel tranquille et taciturne, son peu d'empressement pour les plaisirs de son âge, sa lenteur et sa difficulté à apprendre, sa complaisance et même sa docilité pour ses camarades, le faisaient soupçonner de bêtise et de stupidité par les personnes du dehors. Très peu de gens avaient su reconnaître en lui, sous cette pesanteur apparente, son caractère ferme, son esprit profond, sa grandeur d'âme et son courage de lion. Mais, excité ensuite par les affaires publiques, il fit bientôt voir à tout le monde que ce qu'on traitait de stupidité, de paresse, d'engourdissement et d'insensibilité était en lui gravité de caractère, prudence, constance et fermeté.

En considérant la grandeur de la république et les guerres multipliées qu'elle avait à soutenir3, il sentit la nécessité de fortifier son corps par les exercices militaires, afin de le rendre propre aux combats; il le regardait comme une arme naturelle à l'homme. Il s'appliqua aussi à l'art de la parole, pour s'en faire un moyen de persuasion auprès du peuple; il l'adapta au genre de vie qu'il avait embrassé.

Fabius fut élevé cinq fois au consulat : dans le premier, il triompha des Liguriens4, qui, défaits dans une bataille où ils perdirent beaucoup de monde, et forcés de se renfermer dans les Alpes, cessèrent leurs incursions et leurs ravages dans les pays limitrophes.

Cependant Hannibal était entré en Italie, et avait gagné une première bataille près du fleuve Trébie5. De là, traversant la Toscane et ravageant tout le pays, il jeta la frayeur et la consternation jusque dans Rome. Ces désastres furent accompagnés de signes et de prodiges menaçants, les uns familiers aux Romains, comme la chute de la foudre, les autres aussi extraordinaires qu'effrayants. Rien de tout cela néanmoins ne put étonner le consul Caius Flaminius, homme d'un caractère ardent, plein d'ambition, enflé des succès qu'il avait eus auparavant, lorsque, méprisant la défense du sénat et l'opposition de son collègue, il avait, contre toute apparence, défait les Gaulois en bataille rangée6. Quoique le bruit de ces prodiges eût jeté l'effroi dans les esprits, Fabius n'en était pas affecté; il les trouvait trop absurdes pour y croire. Mais instruit du petit nombre des ennemis, et du manque d'argent où ils se trouvaient, il conseillait aux Romains de traîner la guerre en longueur, et de ne pas risquer de bataille contre un général dont les troupes étaient aguerries par plusieurs combats. Il proposait donc d'envoyer des secours aux alliés, de tenir les villes dans la soumission, de laisser les forces d'Hannibal se consumer d'elles-mêmes, comme une flamme qui jetait un grand éclat, mais trop faible et trop légère pour durer longtemps.

Des conseils si sages ne persuadèrent pas Flaminius; il déclara qu'il ne souffrirait pas que la guerre s'approchât si fort de Rome, et qu'il n'attendrait pas d'avoir, comme autrefois Camille, à combattre pour la ville dans la ville même. Il ordonna sans différer aux centurions de faire sortir les troupes. Cet accident ne changea rien à sa résolution; et suivant son premier dessein il marcha contre Hannibal, et rangea son armée en bataille près du lac de Trasimène dans la Toscane.

Flaminius, après avoir fait des prodiges de force et d'audace, fut tué (il périt, dit Tite-Live, ibid., c. VI, de la main d'un Gaulois nommé Ducarius, qui le perça d'un coup de lance, après avoir tué son écuyer, qui s'était jeté au-devant de l'ennemi pour couvrir le consul) avec les plus braves de ses soldats; les autres prirent la fuite, et les ennemis en firent un horrible carnage. Le nombre des morts fut de quinze mille; il y eut autant de prisonniers (Tite-Live, ibid., et Valère-Maxime, liv. I, c. VI, ne mettent que six mille prisonniers. Le premier de ces historiens est d'accord avec Plutarque sur le nombre des morts. Il dit qu'il y eut quinze cents hommes de tués du côté d'Hannibal, et qu'il en périt un plus grand nombre des suites de leurs blessures). Hannibal fit chercher le corps de Flaminius pour lui rendre les honneurs dus à son courage; mais on ne le trouva pas parmi les morts, et l'on n'a jamais pu savoir ce qu'il était devenu.

A la défaite de Trébie, ni le général qui en écrivit la nouvelle, ni le courrier qui l'apporta, n'en firent un récit fidèle; ils trompèrent le peuple en disant que la victoire avait été douteuse (le consul Sempronius écrivit au Sénat que le mauvais temps lui avait arraché la victoire des mains (Polybe, liv. III)). Mais dans cette occasion, dès que le préteur Pomponius eut appris la déroute de l'armée, il convoqua l'assemblée du peuple; et, sans user de détours ni de déguisement, il lui dit : Romains, nous avons été vaincus dans un grand combat; l'armée a été taillée en pièces, et le consul Flaminius a péri. Délibérez sur ce qu'exigent le salut de Rome et votre sûreté. Cette nouvelle, répandue au milieu d'une multitude immense, comme un vent impétueux sur une vaste mer, jeta l'effroi dans la ville; la consternation fut si générale, qu'on ne savait à quoi s'arrêter, ni quelle résolution il fallait prendre. Tous convinrent enfin que la situation présente demandait qu'on eût recours à cette puissance absolue appelée dictature, et qu'elle fût confiée à un homme capable de l'exercer avec autant de fermeté que de courage; que Fabius Maximus était le seul qui, par sa grandeur d'âme et la gravité de ses moeurs, fût digne d'être élevé à cette importante dignité.

Cet avis fut approuvé de tout le monde; et Fabius, nommé dictateur, choisit Lucius Minucius pour général de la cavalerie7. Fabius donc, pour déployer d'abord la puissance et la majesté de la dictature, pour rendre ses concitoyens plus soumis et plus dociles, sortit en public, précédé de vingt-quatre licteurs qui portaient les faisceaux8; et ayant vu venir à lui l'autre consul, il lui envoya dire, par un de ses hérauts, de renvoyer ses licteurs, de quitter toutes les marques de sa dignité, et de ne paraître que comme un simple citoyen. Ensuite, pour commencer sa dictature sous les meilleurs auspices, il offrit des sacrifices aux dieux; et après avoir représenté au peuple que ce n'était pas par la lâcheté des soldats, mais par la négligence et le mépris du général pour la divinité, qu'on avait perdu la bataille de Trasimène, il l'exhorta à ne pas craindre les ennemis, mais à honorer les dieux et à les apaiser.

On consulta dans cette occasion ces livres si secrets et si utiles qu'ils appellent sibyllins; et l'on y trouva, à ce qu'on assure, des prédictions qui se rapportaient aux événements présents et aux malheurs qu'on venait d'éprouver. Mais il n'était pas permis de divulguer ce qu'elles contenaient9. Le dictateur, ayant convoqué le peuple, voua aux dieux le sacrifice de tous les fruits que porteraient au printemps prochain, dans toute l'Italie, les chèvres, les truies, les brebis et les vaches, tant sur les montagnes que dans les plaines, les rivières et les prairies10.

Fabius marcha contre Hannibal, non dans l'intention de le combattre, mais résolu d'épuiser, à force de temps, la vigueur de ses troupes, et de consumer, par sa propre abondance et par ses nombreuses légions, le peu d'hommes et d'argent qu'avait son ennemi. Pour n'avoir pas à craindre les attaques de la cavalerie d'Hannibal, il campait toujours en des endroits montueux et escarpés. Quand l'ennemi restait dans son camp, il se tenait tranquille; lorsqu'il se mettait en marche, il tournait autour de lui, et toujours à sa vue, mais sans quitter les hauteurs, et à une distance où Hannibal ne pouvait pas le forcer à combattre, assez près cependant pour faire craindre aux ennemis que ces lenteurs n'eussent d'autre but que d'attendre le moment favorable pour les attaquer.

Cependant Fabius, en traînant ainsi la guerre en longueur, se faisait généralement mépriser; ses troupes murmuraient ouvertement contre lui, et l'ennemi lui-même avait conçu une bien faible opinion de son courage et de ses talents. Hannibal seul n'en jugeait pas ainsi. Il reconnut dans sa conduite une grande habileté; et, d'après le plan de campagne que Fabius avait adopté, il sentit ou qu'il lui fallait employer la ruse et la force pour l'attirer au combat, ou que les Carthaginois étaient perdus, puisqu'ils ne pouvaient plus faire usage des armes qui étaient leur principale force, et qu'ils voyaient s'affaiblir et se consumer peu à peu les moyens dont ils étaient le moins pourvus, les hommes et l'argent. Il eut donc recours à toutes les ruses, à tous les stratagèmes qu'il put imaginer; et, essayant de tout, comme un habile athlète qui épie toutes les occasions de saisir son adversaire, tantôt il s'approchait de son camp et lui donnait l'alarme, tantôt il s'éloignait, et changeait à tout moment de place, pour lui faire abandonner la résolution qu'il paraissait avoir prise de ne rien hasarder. Fabius, bien convaincu de la sagesse de son plan, s'y tint invariablement attaché.

Mais il était contrarié dans ses vues par le général de la cavalerie Minucius, qui, brûlant du désir de combattre, et faisant parade d'une audace déplacée, travaillait l'esprit des soldats, leur inspirait une sorte de fureur de se mesurer avec l'ennemi, et les remplissait des plus vaines espérances. Ils se moquaient de Fabius, et l'appelaient par dérision le pédagogue d'Hannibal; au contraire, ils exaltaient le mérite de Minucius, le qualifiaient de grand personnage, de général vraiment digne de Rome. Minucius, devenu plus fier et plus présomptueux par tous ces éloges, tournait en ridicule les campements de Fabius sur la croupe des montagnes. Il disait que le dictateur leur choisissait de belles places pour les rendre spectateurs de l'incendie et du ravage de l'Italie entière. Il demandait aux amis de Fabius si, désespérant d'être en sûreté sur la terre, il ne transporterait pas son armée dans le ciel; ou si, pour fuir les ennemis, il voulait se cacher dans les brouillards et dans les nuages11. Les amis de Fabius, en lui rapportant toutes ces bravades, l'exhortaient à faire cesser le décri général où il était, et à risquer un combat. Ce serait bien alors, leur dit Fabius, que je serais réellement plus timide que je ne le parais maintenant, si, cédant à leurs railleries et à leurs injures, j'allais changer de résolution. Il n'y a point de honte à craindre pour sa patrie; mais déférer lâchement à l'opinion des hommes, redouter leurs calomnies et leurs censures, ce serait se montrer indigne d'un poste éminent; ce serait se rendre l'esclave de ceux à qui l'on commande, et qu'on doit réprimer quand ils se laissent aller à de mauvais conseils.

Quelque temps après, Hannibal tomba dans une grande méprise. Il voulut s'éloigner de Fabius pour aller camper dans des plaines où il pût avoir des fourrages, et il ordonna à ses guides de le conduire, après le souper de ses troupes, sur les terres de Casinum. Mais sa prononciation étrangère fit que les guides entendirent mal ce nom, et qu'ils jetèrent son armée dans l'extrémité de la Campanie, près de la ville de Casilinum12, que traverse le fleuve Lothronus, appelé Vulturne par les Romains (aujourd'hui Volturno). Ce pays est environné de montagnes, le long desquelles règne un vallon qui s'étend jusqu'à la mer, où le fleuve forme, près de son embouchure, des marais et des bancs de sable profonds qui se terminent en une côte dangereuse où l'on ne trouve pas d'abri. Dès qu'Hannibal fut descendu dans le vallon, Fabius, qui connaissait le pays, se mit en marche. Il posta à l'issue de la vallée quatre mille hommes d'infanterie, plaça le reste de ses troupes sur les hauteurs dans un poste très avantageux; et, prenant avec lui les plus légers et les plus actifs de ses soldats, il tomba sur l'arrière-garde des Carthaginois, la mit en désordre, et leur tua huit cents hommes. Hannibal voulut sortir d'une position si défavorable; et, ayant reconnu la méprise de ses guides et le danger où ils l'avaient jeté, il les fit mettre en croix.

Mais désespérant de chasser par force les ennemis des hauteurs qu'ils occupaient, et voyant ses troupes découragées par la crainte d'être enfermées sans pouvoir échapper, il eut recours à la ruse pour tromper Fabius; et voici le stratagème qu'il imagina : il fit prendre deux mille boeufs de ceux qu'on avait enlevés en fourrageant; on leur attacha à chaque corne une torche ou un fagot de sarments et de broussailles sèches. Il commanda qu'à l'entrée de la nuit, à un signal convenu, on allumât ces torches, et qu'on chassât les boeufs vers les montagnes du côté des détroits que gardaient les ennemis. Pendant qu'on fait pour cela les préparatifs nécessaires, il rassemble ses troupes; et à la nuit tombante elles se mettent en marche au petit pas. Tant que le feu ne fut pas considérable et qu'il ne brûla que les torches, les boeufs gagnèrent lentement le haut des montagnes. Les pâtres et les bouviers qui gardaient leurs troupeaux, étonnés de voir ces flammes sur les cornes des boeufs, pensaient que c'était une armée qui marchait dans un grand ordre à la lueur des flambeaux. Mais quand les cornes, brûlées dans leur racine, firent sentir à ces animaux le feu jusqu'au vif; que, pressés par la douleur, et secouant leurs têtes, ils se furent couverts de flammes les uns les autres; alors effarouchés, et ne pouvant résister à la violence de la douleur, ils ne gardèrent plus aucun ordre; et courant à travers les montagnes, la tête et la queue enflammées, ils mettaient le feu à tout le bois qui se trouvait sur leur passage. C'était un spectacle effrayant pour les Romains qui gardaient les détroits; ces flammes leur paraissaient des flambeaux portés par des hommes qui couraient avec précipitation. Saisis de trouble et d'effroi, ils ne doutent pas que ce ne soient les ennemis qui viennent les attaquer et les envelopper de toutes parts. Ils n'osent rester à leur poste; et abandonnant la garde des passages, ils s'enfuient vers le grand camp. Les troupes légères d'Hannibal se saisissent aussitôt des détroits; et le reste de l'armée sort du vallon avec sécurité, emmenant un immense butin.

Fabius reconnut, dès la nuit même, que c'était une ruse; quelques boeufs, qui s'étaient écartés, tombèrent entre ses mains; mais craignant une embuscade dans les ténèbres, il resta toute la nuit dans son camp, et tint seulement ses troupes sous les armes. A la pointe du jour, il se mit à la poursuite des ennemis, et tomba sur les derniers bataillons, que les escarmouches qui eurent lieu dans ces détroits mirent en désordre. Enfin, Hannibal fit passer du front de son armée à la queue un corps d'Espagnols qui, très légers à la course, et accoutumés à gravir les montagnes, fondirent sur l'infanterie des Romains, et forcèrent Fabius à la retraite. Cet échec le fit encore plus blâmer, et augmenta le mépris qu'on avait pour lui. Il avait renoncé à la force ouverte pour ne vaincre Hannibal que par le conseil et par la prudence, et c'était par ces moyens mêmes qu'il était battu. Hannibal, pour enflammer davantage le courroux des Romains contre le dictateur, ordonna, lorsqu'il fut sur les terres qui lui appartenaient, de brûler et de détruire tous les environs, et défendit de faire aucun dégât sur celles de Fabius; il y plaça même une garde pour empêcher qu'on n'y fît aucun tort, et qu'on n'emportât la moindre chose.

Cette nouvelle, étant arrivée à Rome, ouvrit un vaste champ à la calomnie. Les tribuns du peuple ne cessaient de le décrier dans les assemblées; ils étaient animés surtout par Métilius, qui, sans aucun motif personnel de haine contre le dictateur, mais parce qu'il était parent du général de la cavalerie, croyait que les reproches faits au premier tourneraient à la gloire de Minucius. Le sénat même était irrité contre Fabius, et blâmait hautement l'accord qu'il avait fait avec Hannibal pour le rachat des prisonniers. Les deux généraux étaient convenus qu'on échangerait homme pour homme, et que celui qui en aurait de plus les rendrait pour deux cent cinquante drachmes par tête. L'échange fait sur ce pied, il se trouva qu'il restait à Hannibal deux cent quarante Romains. Le sénat refusa leur rançon, et reprocha à Fabius d'avoir, contre la dignité et l'intérêt de Rome, racheté des soldats assez lâches pour s'être laissé prendre par les ennemis. Le dictateur, informé de ces tracasseries, supporta avec modération l'aigreur de ses concitoyens; mais comme il n'avait pas d'argent, et qu'il ne voulait ni manquer de parole à Hannibal, ni abandonner les prisonniers, il envoya son fils à Rome, avec ordre de vendre ses terres et de lui en rapporter l'argent dans le camp même. Le jeune homme les vendit et revint très promptement. Fabius envoya l'argent à Hannibal, et retira les prisonniers. Plusieurs d'entre eux voulurent dans la suite lui rendre leur rançon, mais il la refusa, et la leur remit à tous.

Peu de temps après il fut rappelé à Rome par les prêtres pour y faire quelques sacrifices : il laissa, en partant, le commandement de l'armée à Minucius; et non content de lui défendre, comme dictateur, de combattre et de rien tenter contre l'ennemi, il employa les conseils et même les prières pour l'y engager. Minucius ne tint compte ni des uns ni des autres; et le dictateur fut à peine hors du camp qu'il se mit à harceler l'ennemi. S'étant aperçu un jour qu'Hannibal avait envoyé au fourrage une grande partie de ses troupes, il attaqua celles qui étaient restées, les poussa jusque dans leur camp, en tua un grand nombre et leur fit craindre de se voir forcées dans leurs retranchements. Hannibal ayant fait rentrer toute son année, Minucius se retira sans être poursuivi. Un tel avantage lui donna une présomption sans bornes, et inspira à ses soldats une excessive témérité. La nouvelle de cet exploit, grossi par la renommée, étant parvenue à Rome, Fabius dit en l'apprenant qu'il ne craignait rien tant que les succès de Minucius. Mais le peuple en conçut les plus flatteuses espérances, et courut, plein de joie, à la place publique, où le tribun Métilius, étant monté sur la tribune, fit un discours dans lequel il exalta le général de la cavalerie, et accusa Fabius, non de mollesse et de lâcheté, mais de trahison. Il enveloppa dans la même accusation les premiers et les plus puissants d'entre les Romains, à qui il imputait d'avoir, dès l'origine, attiré cette guerre, afin de ruiner la puissance du peuple, et de remettre la ville sous la domination absolue d'un dictateur, qui, par ses lenteurs affectées, donnerait le temps à Hannibal de s'affermir, et de faire venir d'Afrique une nouvelle armée pour conquérir toute l'Italie.

Fabius, s'étant présenté à l'assemblée du peuple, ne daigna pas se justifier des accusations du tribun; il dit seulement qu'il fallait se hâter de finir les sacrifices, afin qu'il pût retourner promptement à l'armée et punir Minucius d'avoir combattu contre son ordre. Ces paroles excitèrent un grand tumulte parmi le peuple, qui sentit tout le danger que courait Minucius : car le dictateur a le pouvoir de faire emprisonner et mettre à mort sans aucune instruction préalable; et l'on pensait que, puisque Fabius était sorti de ce caractère de douceur qu'il portait si loin, il devait être bien irrité, et qu'il serait inexorable. Tous les assistants furent saisis de crainte, et gardèrent le silence. Le seul Métilius, que sa qualité de tribun rendait inviolable (le tribunat est la seule magistrature qui subsiste et qui conserve son autorité lors même qu'on a nommé un dictateur, tandis que toutes les autres sont suspendues), le seul Métilius faisait au peuple les plus vives instances, et le suppliait de ne pas abandonner Minucius ; de ne pas souffrir qu'il éprouvât le même traitement que le fils de Manlius Torquatus, à qui son père avait fait trancher la tête pour avoir combattu malgré sa défense, quoiqu'il eût remporté la victoire et mérité la couronne ; il le pressait d'ôter à Fabius cette autorité tyrannique, et de confier le sort de la république à celui qui pouvait et qui voulait la sauver. Le peuple, ému par ces discours, n'osa pas cependant forcer Fabius, tout méprisé qu'il était, à se démettre de la dictature : il ordonna seulement que Minucius partagerait le commandement de l'armée, et ferait la guerre avec un pouvoir égal à celui du dictateur : ce qui n'avait pas encore eu d'exemple[31]. On le vit une seconde fois après la défaite de Cannes. Pendant que le dictateur Junius était à l'armée, on nomma dictateur à Rome Fabius Butéo pour remplacer le grand nombre de sénateurs qui avaient péri à cette bataille. Il est vrai que ce second dictateur n'eut pas plus tôt paru en public et rempli les places vacantes dans le sénat, qu'il renvoya le jour même ses licteurs ; et que, se dérobant à la foule qui l'environnait, il se mêla parmi le peuple, et resta sur la place, comme un simple particulier, pour y vaquer à ses affaires.

1. Selon Denys d'Halycarnasse, liv.I, c.x, Hercule n'eut en Italie que deux enfants : l'un nommé Pallas, que lui donna la fille d'Evandre, et l'autre appelé Latinus, qui naquit d'une fille hyperboréenne qu'il avait menée avec lui. D'après la tradition qui donne Hercule pour tige aux Fabius, cette famille aurait précédé de quatre ou cinq cents ans la fondation de Rome. Mais on sent bien que c'est ici une origine fabuleuse, sur laquelle on ne peut faire aucun fond, et qui avait été imaginée, comme bien d'autres, pour complaire à la vanité des premières maisons de Rome. Cependant il est certain qu'il y avait déjà des Fabius avant que Rome fût bâtie, puisque Remus appela de ce nom ceux qui s'attachèrent à lui. On ne peut douter non plus que cette famille ne fût une des plus nombreuses et des plus illustres de Rome; elle entreprit seule la guerre contre les Véiens, la dernière année de la soixante-quinzième olympiade, deux cent soixante-seize de la fondation de Rome, et envoya contre eux trois cent six Fabius, qui furent tous tués. (Tite-Live, liv. II, c. L; Aulu-Gelle, liv. XVI, c. xxi.) Elle fut aussi des plus illustres, ayant, été élevée aux premières dignités de l'Etat; il y eut des Fabius qui furent sept fois consuls. Au reste le mot famille, que nous employons ici, n'a pas la même acception que dans le latin. Les Romains distinguaient entre gens et familia. Le premier terme comprenait toutes les branches qui sortaient d'une même tige, et familia ne désignait qu'une seule branche, une seule maison. En français nous lui donnons la même extension qu'avait le mot gens chez les Latins.

2. Amyot, dans ses notes manuscrites, remarque que dans Pline, liv. VIII, c. XLI, ce Fabius est nommé Rutilianus au lieu de Rullus. Il fut cinq fois consul, et remporta plusieurs grandes victoires sur les Saronites, les Toscans et d'autres peuples. Mais ce n'est pas à ses exploits qu'il dut le surnom de Maximus : il lui fut donné parce que, dans sa censure, comme le dit Tite-Live, liv. IX, c. XLVI, il avait rassemblé en quatre tribus la population de Rome, qui, avant lui, était dispersée dans toutes les tribus, et faisait la loi dans les assemblées. Ces quatre tribus furent appelées urbaines, par opposition aux tribus rustiques, composées des meilleures familles, qui vivaient habituellement à la campagne.

3. C'était surtout contre les Carthaginois que la république romaine avait alors à soutenir des guerres fréquentes et difficiles en Afrique, en Espagne et en Sicile : celle-ci était la première guerre punique.

4. Fabius fut consul pour la première fois l'an de Rome cinq cent dix-neuf de Rome (235 av. J.C.), selon les suppléments de Tite-Live, liv. XX, c. XVII. Meziriac met ce premier consulat à l'an cinq cent vingt et un, et recule ainsi de deux années chacun des suivants. Fabius eut pour collègue Pomponius Matho, et alla faire la guerre aux Liguriens : ce sont les peuples qui habitent aujourd'hui la côte depuis la rivière de Gênes jusqu'à Monaco. Il en revint victorieux, et obtint les honneurs du triomphe. Pomponius, son collègue, triompha aussi des Sardes. Le second consulat de Fabius fut l'an cinq cent vingt-quatre de Rome, suivant les mêmes suppléments, ibid., c. XXXI. Il eut pour collègue Spur. Carvilius, comme le dit Cicéron dans son traité de la vieillesse, c. IV : c'était dix ans avant l'entrée d'Hannibal dans l'Italie. Il fut consul pour la troisième fois l'an trois cent trente-sept de Rome. On avait d'abord nommé pour consuls Sempionius Gracchus et Posthumius Albinus. Ce dernier étant mort avant d'entrer en charge on lui substitua Claudius Marcellus; mais son élection s'étant trouvée vicieuse, il fut remplacé par Fabius, au rapport de Tite-Live, liv. XXIII, c. xxxi. Le quatrième consulat de Fabius est de l'année suivante, cinq cent trente-huit de Rome (216 av. J.C.), où il eut pour collègue Claudius Marcellus, consul pour la troisième fois. (Tite-Live, liv. XXIV, c. IX.) Enfin la dixième année de la seconde guerre punique, l'an cinq cent quarante-trois de Rome (211 av. J.C.), il fut nommé à un cinquième consulat, et eut pour collègue Fluvius Flaccus, consul pour la quatrième fois. Ce fut alors que Fabius reprit Tarente par surprise, et comme Tite-Live le rapporte, liv. XXVII, c. XV.

5. Plutarque omet ici un espace de quinze années. Hannibal, suivant Tite-Live, liv. XXI, c. xxxviii, entra en Italie sous le consulat de Cornélius Scipion et de Sempronius Longus, l'an cinq cent trente-quatre de Rome (220 av. J.C.); et nous avons dit que le premier consulat de Fabius dont Plutarque vient de parler est de l'an cinq cent dix-neuf de Rome (235 av. J.C.). Hannibal, avant la bataille de Trébie, perdue par le consul Sempronius, avait gagné celle du Tésin contre Scipion. Voy. Tite-Live, ibid., c. XI,VI.

6. Polybe, liv. III, dit de Flaminius qu'il était grand orateur, mais mauvais général, très fier d'ailleurs, et plein de présomption. Il doutait si peu de la victoire, qu'il avait dans son armée moins de soldats que de valets, qui la suivaient avec des chaînes pour mettre aux fers les ennemis. Il l'avait remportée six ans auparavant, et dans son premier consulat avec P. Furius Philus, l'an cinq cent vingt-neuf de Rome (225 av. J.C.), cinq ans avant qu'Hannibal entrât en Italie. Plutarque dit que Flaminius avait battu les Gaulois contre toute apparence, parce qu'il avait fait plusieurs grandes fautes : la première, d'avoir livré bataille à des ennemis très supérieurs en nombre; la seconde, d'avoir négligé les auspices et méprisé les ordres du sénat, dont il ne voulut ouvrir les lettres qu'après le combat; et la troisième, qui n'était pas la moins considérable, d'avoir mal rangé son armée : il la mit en bataille sur les bords du Pô, de manière qu'il n'avait laissé aucun espace à ses troupes pour pouvoir se retirer en arrière; si elles eussent été forcées de reculer, elles se seraient renversées dans la rivière. Mais l'imprudence du consul fut réparée par la prévoyance des tribuns, à qui l'on dut le succès de la bataille. Voyez. Polybe, liv. II, et les Suppléments de Tite-Live, liv. XX, c. XLIX. A la journée de Trébie, Flaminius était consul pour la seconde fois, et avait pour collègue Servilius Géminus.

7. Tite-Live dit, ibid., c. VIII, qu'il fut nommé prodictateur par le peuple; et, c. XXXI, il observe que presque tous les annalistes donnent à Fabius, dans cette campagne, le nom de dictateur; mais qu'ils n'avaient pas fait attention que les consuls étant les seuls qui eussent droit de nommer le dictateur, Servilius étant alors à l'année, et Flaminius ayant été tué, comme l'effroi où était la ville ne lui permettait pas d'attendre que le consul revînt à Rome, le peuple par une nouveauté jusque alors sans exemple, élut Fabius prodictateur; et qu'ensuite les exploits de ce général et la gloire qu'il s'était acquise firent obtenir à ses descendants la permission de mettre dans ses titres celui de dictateur. Son général de la cavalerie est nommé par Polybe, liv. III, et par Tite-Live, Marcus Minucius Rufus, et non pas Lucius.

8. Fabius ne déploya pas cet appareil imposant dans Rome, mais seulement dans la campagne, lorsqu'il se fut mis en marche pour aller prendre le commandement des troupes. Tite-Live, qui rapporte aussi, liv. XXV, c. xi, l'ordre qu'il fit signifier au consul Servilius de mettre pied à terre, remarque que la manière dont se passa leur entrevue donna une grande idée de la dictature aux citoyens et aux alliés, qui avaient presque oublié cette magistrature depuis le long intervalle de temps que l'exercice en avait été suspendu. Il y avait en effet trente-trois ans qu'on n'avait pas nommé de dictateur que pour tenir les comices; fonction très bornée, et où ce magistrat n'avait pas lieu de déployer tout l'appareil de sa puissance.

9. Les décemvirs préposés à la garde de ces livres ne parlèrent pas des prédictions qu'ils contenaient, et dirent seulement, selon Tite-Live, ibid., c. IX, ce qu'il fallait faire. C'était de renouveler le voeu qu'on avait fait à Mars, et auquel il avait manqué des cérémonies essentielles; de célébrer les grands jeux à l'honneur de Jupiter; de vouer des temples à Vénus Erycine et à l'Intelligence; de faire des supplications publiques, et de vouer un printemps sacré. Voyez la note suivante.

10. Cette consécration de tous les fruits de la terre était appelée par les anciens le printemps sacré. Suivant Tite-Live, liv. XXII, c. x, ce n'était pas le dictateur, mais le souverain pontife, qui prononçait le voeu. Cet historien nous en a conservé la formule dans l'ancien langage romain, qui était toujours d'usage dans ces cérémonies de religion. Le pontife disait au peuple : Voulez-vous et ordonnez-vous que, si pendant l'espace de cinq ans la république du peuple romain des Quirites est maintenue et conservée dans l'état que vous désirez pendant le cours de ses différentes guerres, soit de celle que le peuple romain fait contre les Carthaginois, soit de celles qu'il a avec les Gaulois qui sont en deçà des Alpes, le peuple romain donne et cède tout ce que le printemps produira de porcs, de brebis, de chèvres et de veaux, et consacre à Jupiter tout ce qui sera encore profane (qui n'aura pas été déjà consacré à quelque autre dieu, à compter du jour qu'il plaira au sénat et au peuple ? Que celui qui les consacrera le fasse quand et à quelle condition il voudra; et que, de quelque manière qu'il fasse cette consécration, elle soit légitime. Si ce qui doit être consacré vient à mourir, il sera réputé profane, et on ne pourra en faire un crime à celui qui n'aura pu le consacrer. Si quelqu'un vient à tuer ou à détruire, sans le vouloir, quelqu'une des choses vouées, que cela ne lui soit pas imputé à crime. Si elle vient à être dérobée, que ce vol ne soit un sacrilège ni pour le peuple ni pour celui à qui elle aura été prise. Si quelqu'un, sans le savoir, a fait cette consécration un jour néfaste, qu'elle soit réputée légitime, qu'il l'ait faite la nuit ou le jour; que ce soit un esclave ou un homme libre, on la regardera comme légitime; s'il la fait avant le jour que le sénat et le peuple romain auront fixé, et où ils l'auront faite eux-mêmes, que le peuple soit à l'abri de toute inculpation. On voit par cette formule que le sénat et le peuple fixaient les jours où commencerait et finirait cette consécration. Tite-Live, en rapportant, liv. XXXIV, c. XLIV, l'accomplissement de ce voeu, dit qu'on consacra tout ce qui serait né depuis le premier de mars jusqu'au premier de mai. Dans l'origine, les enfants qui naissaient pendant cet intervalle étaient compris dans le voeu, mais ensuite on abolit cette coutume, et on eut soin de spécifier ce qu'on vouait, comme nous venons de le dire dans la formule. Suivant Meziriac, chez quelques peuples de l'Italie, où ce printemps sacré avait aussi lieu, les enfants n'en étaient pas exceptés; mais comme il leur paraissait trop cruel de sacrifier, avec les autres animaux, les enfants nés dans le printemps sacré, ils les élevaient jusqu'à l'âge de leur adolescence; et alors, après les avoir voilés, ils les bannissaient de leur territoire, afin qu'ils aillent chercher d'autres lieux à habiter.

11. Tite-Live, liv. XXII, c. xii, fait sur cette présomption audacieuse de Minucius une réflexion très sensée : «Minucius, dit-il, s'élevait par l'art de rabaisser ses supérieurs; et cet art, le plus méprisable de tous, s'est accru et fortifié par les trop grands succès d'un grand nombre d'hommes qui s'en sont servis très utilement.» Cet art a fait depuis bien des progrès.

12. Le but d'Hannibal en voulant gagner les plaines de Casinum n'était pas seulement d'avoir des fourrages; son principal motif en occupant, ce poste, dit Tite-Live, ibid., c. XIII, était, d'après les renseignements que lui avaient donnés ses guides, d'empêcher Fabius de porter du secours à ses alliés. Mais, ajoute cet historien, en traînant la seconde syllabe de Casinum, il prononça ce mot comme s'il eût eu quatre syllabes, et donna lieu à la méprise des guides, qui entendirent Casilinum, au lieu de Casinum. Tite Live dit qu'Hannibal, pour intimider les autres guides, fit battre de verges et mettre en croix leur chef; au lieu que Plutarque va dire qu'il les punit tous du même supplice, ce qui ne paraît pas vraisemblable : il aurait eu de la peine à en trouver d'autres.

12. Selon Tite-Live, Fabius devait donner pour chaque soldat deux livres et demie d'argent. L'évaluation que Plutarque en fait montre que la livre romaine d'argent, qu'ils appelaient pondo, faisait les cent drachmes des Grecs. Les deux cent cinquante drachmes valaient de notre monnaie environ deux cent vingt livres. Le nombre des soldats faisait soixante mille drachmes, environ cinquante-quatre mille livres. Tite-Live, c. xxiii, en met deux cent quarante-sept. Cet historien ne parle point des plaintes du sénat contre Fabius, ni du refus que Plutarque suppose avoir été fait par ce corps d'envoyer la rançon des prisonniers ; il dit seulement que, comme le sénat, à qui Fabius l'avait souvent proposé, différait toujours de faire compter l'argent, parce que le dictateur ne l'avait pas consulté sur cet échange, Fabius prit le parti de vendre ses terres pour payer Hannibal.