Quintus Fabius Maximus : né vers 275 av. J.C., mort en 203 av. J.-C. à Rome

Consul et homme d'Etat romain
Pompee
Quintus Fabius Maximus

Noble romain qui, en tant que dictateur, commandait les armées romaines contre Annibal (Hannibal), lors de la seconde guerre punique, et qui était reconnu pour ses prudentes opérations de guerre défensive. Il fut appelé le bouclier de Rome.
Il est mort en l'an 549 de Rome, et 205 ans av. J.C.

Hercule, étant en Italie, eut commerce près du Tibre avec une nymphe, ou, selon d'autres, avec une femme du pays; elle mit au monde un fils nommé Fabius, qui fut la tige de toute la famille de ce nom, une des plus nombreuses et des plus illustres de Rome1.

Fabius Maximus, quand il était petit, se caractérisait par l'appellation d'Ovicula ou «petit» mouton: «On dit de tous ses divertissements qu'il était particulièrement sérieux et réservé; Cependant, ceux qui le connaissaient le mieux, savaient que le sérieux de sa disposition était dû à la profondeur de son entendement. Considérant avec attention et fixant indélébilement dans sa mémoire les sujets de son étude, il excellait dans le courage et la magnanimité de tous ses compagnons, et sa fermeté d'esprit était à peu près inégalée: il paraissait avoir pris de bonne heure l'envie de la vie militaire; il se prépara, par un exercice violent du corps, aux travaux les plus pénibles: il étudia aussi, dans sa jeunesse, l'art de parler en public, et il devint l'un des plus éloquents des orateurs romains.

Cette maison a produit plusieurs grands hommes, et en particulier un Fabius Rullus, que ses grands exploits firent surnommer Maximus2. C'est de lui que descendait en quatrième degré ce Fabius Maximus, et qui fut surnommé Verrucosus, d'une petite verrue qu'il avait sur la lèvre. On lui donna aussi dans son enfance le nom d'Ovicula (petite brebis), parce qu'il avait beaucoup de douceur, et l'esprit lent à se développer. Son naturel tranquille et taciturne, son peu d'empressement pour les plaisirs de son âge, sa lenteur et sa difficulté à apprendre, sa complaisance et même sa docilité pour ses camarades, le faisaient soupçonner de bêtise et de stupidité par les personnes du dehors. Très peu de gens avaient su reconnaître en lui, sous cette pesanteur apparente, son caractère ferme, son esprit profond, sa grandeur d'âme et son courage de lion. Mais, excité ensuite par les affaires publiques, il fit bientôt voir à tout le monde que ce qu'on traitait de stupidité, de paresse, d'engourdissement et d'insensibilité était en lui gravité de caractère, prudence, constance et fermeté.

En considérant la grandeur de la république et les guerres multipliées qu'elle avait à soutenir3, il sentit la nécessité de fortifier son corps par les exercices militaires, afin de le rendre propre aux combats; il le regardait comme une arme naturelle à l'homme. Il s'appliqua aussi à l'art de la parole, pour s'en faire un moyen de persuasion auprès du peuple; il l'adapta au genre de vie qu'il avait embrassé.

Fabius fut élevé cinq fois au consulat : dans le premier, il triompha des Liguriens4, qui, défaits dans une bataille où ils perdirent beaucoup de monde, et forcés de se renfermer dans les Alpes, cessèrent leurs incursions et leurs ravages dans les pays limitrophes.

Cependant Hannibal était entré en Italie, et avait gagné une première bataille près du fleuve Trébie5. De là, traversant la Toscane et ravageant tout le pays, il jeta la frayeur et la consternation jusque dans Rome. Ces désastres furent accompagnés de signes et de prodiges menaçants, les uns familiers aux Romains, comme la chute de la foudre, les autres aussi extraordinaires qu'effrayants. Rien de tout cela néanmoins ne put étonner le consul Caius Flaminius, homme d'un caractère ardent, plein d'ambition, enflé des succès qu'il avait eus auparavant, lorsque, méprisant la défense du sénat et l'opposition de son collègue, il avait, contre toute apparence, défait les Gaulois en bataille rangée6. Quoique le bruit de ces prodiges eût jeté l'effroi dans les esprits, Fabius n'en était pas affecté; il les trouvait trop absurdes pour y croire. Mais instruit du petit nombre des ennemis, et du manque d'argent où ils se trouvaient, il conseillait aux Romains de traîner la guerre en longueur, et de ne pas risquer de bataille contre un général dont les troupes étaient aguerries par plusieurs combats. Il proposait donc d'envoyer des secours aux alliés, de tenir les villes dans la soumission, de laisser les forces d'Hannibal se consumer d'elles-mêmes, comme une flamme qui jetait un grand éclat, mais trop faible et trop légère pour durer longtemps.

Des conseils si sages ne persuadèrent pas Flaminius; il déclara qu'il ne souffrirait pas que la guerre s'approchât si fort de Rome, et qu'il n'attendrait pas d'avoir, comme autrefois Camille, à combattre pour la ville dans la ville même. Il ordonna sans différer aux centurions de faire sortir les troupes. Cet accident ne changea rien à sa résolution; et suivant son premier dessein il marcha contre Hannibal, et rangea son armée en bataille près du lac de Trasimène dans la Toscane.

Flaminius, après avoir fait des prodiges de force et d'audace, fut tué (il périt, dit Tite-Live, ibid., c. VI, de la main d'un Gaulois nommé Ducarius, qui le perça d'un coup de lance, après avoir tué son écuyer, qui s'était jeté au-devant de l'ennemi pour couvrir le consul) avec les plus braves de ses soldats; les autres prirent la fuite, et les ennemis en firent un horrible carnage. Le nombre des morts fut de quinze mille; il y eut autant de prisonniers (Tite-Live, ibid., et Valère-Maxime, liv. I, c. VI, ne mettent que six mille prisonniers. Le premier de ces historiens est d'accord avec Plutarque sur le nombre des morts. Il dit qu'il y eut quinze cents hommes de tués du côté d'Hannibal, et qu'il en périt un plus grand nombre des suites de leurs blessures). Hannibal fit chercher le corps de Flaminius pour lui rendre les honneurs dus à son courage; mais on ne le trouva pas parmi les morts, et l'on n'a jamais pu savoir ce qu'il était devenu.

A la défaite de Trébie, ni le général qui en écrivit la nouvelle, ni le courrier qui l'apporta, n'en firent un récit fidèle; ils trompèrent le peuple en disant que la victoire avait été douteuse (le consul Sempronius écrivit au Sénat que le mauvais temps lui avait arraché la victoire des mains (Polybe, liv. III)). Mais dans cette occasion, dès que le préteur Pomponius eut appris la déroute de l'armée, il convoqua l'assemblée du peuple; et, sans user de détours ni de déguisement, il lui dit : Romains, nous avons été vaincus dans un grand combat; l'armée a été taillée en pièces, et le consul Flaminius a péri. Délibérez sur ce qu'exigent le salut de Rome et votre sûreté. Cette nouvelle, répandue au milieu d'une multitude immense, comme un vent impétueux sur une vaste mer, jeta l'effroi dans la ville; la consternation fut si générale, qu'on ne savait à quoi s'arrêter, ni quelle résolution il fallait prendre. Tous convinrent enfin que la situation présente demandait qu'on eût recours à cette puissance absolue appelée dictature, et qu'elle fût confiée à un homme capable de l'exercer avec autant de fermeté que de courage; que Fabius Maximus était le seul qui, par sa grandeur d'âme et la gravité de ses moeurs, fût digne d'être élevé à cette importante dignité.

Cet avis fut approuvé de tout le monde; et Fabius, nommé dictateur, choisit Lucius Minucius pour général de la cavalerie7. Fabius donc, pour déployer d'abord la puissance et la majesté de la dictature, pour rendre ses concitoyens plus soumis et plus dociles, sortit en public, précédé de vingt-quatre licteurs qui portaient les faisceaux8; et ayant vu venir à lui l'autre consul, il lui envoya dire, par un de ses hérauts, de renvoyer ses licteurs, de quitter toutes les marques de sa dignité, et de ne paraître que comme un simple citoyen. Ensuite, pour commencer sa dictature sous les meilleurs auspices, il offrit des sacrifices aux dieux; et après avoir représenté au peuple que ce n'était pas par la lâcheté des soldats, mais par la négligence et le mépris du général pour la divinité, qu'on avait perdu la bataille de Trasimène, il l'exhorta à ne pas craindre les ennemis, mais à honorer les dieux et à les apaiser.

On consulta dans cette occasion ces livres si secrets et si utiles qu'ils appellent sibyllins; et l'on y trouva, à ce qu'on assure, des prédictions qui se rapportaient aux événements présents et aux malheurs qu'on venait d'éprouver. Mais il n'était pas permis de divulguer ce qu'elles contenaient9. Le dictateur, ayant convoqué le peuple, voua aux dieux le sacrifice de tous les fruits que porteraient au printemps prochain, dans toute l'Italie, les chèvres, les truies, les brebis et les vaches, tant sur les montagnes que dans les plaines, les rivières et les prairies[22]. Il voua aussi la célébration des jeux scéniques jusqu'à la somme de 333,000 sesterces, 333 deniers et un tiers, ce qui fait 83,583 drachmes et deux oboles de notre monnaie grecque[23]. Il serait difficile de dire le motif de la détermination précise de cette somme. Aurait-on voulu par là relever la vertu du nombre 3, qui, de sa nature, est un nombre parfait, le premier des nombres impairs, le principe de toute pluralité, et qui comprend en soi les premières différences et les premiers éléments de tous les nombres, qu'il unit et qu'il combine ensemble ?

1. Selon Denys d'Halycarnasse, liv.I, c.x, Hercule n'eut en Italie que deux enfants : l'un nommé Pallas, que lui donna la fille d'Evandre, et l'autre appelé Latinus, qui naquit d'une fille hyperboréenne qu'il avait menée avec lui. D'après la tradition qui donne Hercule pour tige aux Fabius, cette famille aurait précédé de quatre ou cinq cents ans la fondation de Rome. Mais on sent bien que c'est ici une origine fabuleuse, sur laquelle on ne peut faire aucun fond, et qui avait été imaginée, comme bien d'autres, pour complaire à la vanité des premières maisons de Rome. Cependant il est certain qu'il y avait déjà des Fabius avant que Rome fût bâtie, puisque Remus appela de ce nom ceux qui s'attachèrent à lui. On ne peut douter non plus que cette famille ne fût une des plus nombreuses et des plus illustres de Rome; elle entreprit seule la guerre contre les Véiens, la dernière année de la soixante-quinzième olympiade, deux cent soixante-seize de la fondation de Rome, et envoya contre eux trois cent six Fabius, qui furent tous tués. (Tite-Live, liv. II, c. L; Aulu-Gelle, liv. XVI, c. xxi.) Elle fut aussi des plus illustres, ayant, été élevée aux premières dignités de l'Etat; il y eut des Fabius qui furent sept fois consuls. Au reste le mot famille, que nous employons ici, n'a pas la même acception que dans le latin. Les Romains distinguaient entre gens et familia. Le premier terme comprenait toutes les branches qui sortaient d'une même tige, et familia ne désignait qu'une seule branche, une seule maison. En français nous lui donnons la même extension qu'avait le mot gens chez les Latins.

2. Amyot, dans ses notes manuscrites, remarque que dans Pline, liv. VIII, c. XLI, ce Fabius est nommé Rutilianus au lieu de Rullus. Il fut cinq fois consul, et remporta plusieurs grandes victoires sur les Saronites, les Toscans et d'autres peuples. Mais ce n'est pas à ses exploits qu'il dut le surnom de Maximus : il lui fut donné parce que, dans sa censure, comme le dit Tite-Live, liv. IX, c. XLVI, il avait rassemblé en quatre tribus la population de Rome, qui, avant lui, était dispersée dans toutes les tribus, et faisait la loi dans les assemblées. Ces quatre tribus furent appelées urbaines, par opposition aux tribus rustiques, composées des meilleures familles, qui vivaient habituellement à la campagne.

3. C'était surtout contre les Carthaginois que la république romaine avait alors à soutenir des guerres fréquentes et difficiles en Afrique, en Espagne et en Sicile : celle-ci était la première guerre punique.

4. Fabius fut consul pour la première fois l'an de Rome cinq cent dix-neuf de Rome (235 av. J.C.), selon les suppléments de Tite-Live, liv. XX, c. XVII. Meziriac met ce premier consulat à l'an cinq cent vingt et un, et recule ainsi de deux années chacun des suivants. Fabius eut pour collègue Pomponius Matho, et alla faire la guerre aux Liguriens : ce sont les peuples qui habitent aujourd'hui la côte depuis la rivière de Gênes jusqu'à Monaco. Il en revint victorieux, et obtint les honneurs du triomphe. Pomponius, son collègue, triompha aussi des Sardes. Le second consulat de Fabius fut l'an cinq cent vingt-quatre de Rome, suivant les mêmes suppléments, ibid., c. XXXI. Il eut pour collègue Spur. Carvilius, comme le dit Cicéron dans son traité de la vieillesse, c. IV : c'était dix ans avant l'entrée d'Hannibal dans l'Italie. Il fut consul pour la troisième fois l'an trois cent trente-sept de Rome. On avait d'abord nommé pour consuls Sempionius Gracchus et Posthumius Albinus. Ce dernier étant mort avant d'entrer en charge on lui substitua Claudius Marcellus; mais son élection s'étant trouvée vicieuse, il fut remplacé par Fabius, au rapport de Tite-Live, liv. XXIII, c. xxxi. Le quatrième consulat de Fabius est de l'année suivante, cinq cent trente-huit de Rome (216 av. J.C.), où il eut pour collègue Claudius Marcellus, consul pour la troisième fois. (Tite-Live, liv. XXIV, c. IX.) Enfin la dixième année de la seconde guerre punique, l'an cinq cent quarante-trois de Rome (211 av. J.C.), il fut nommé à un cinquième consulat, et eut pour collègue Fluvius Flaccus, consul pour la quatrième fois. Ce fut alors que Fabius reprit Tarente par surprise, et comme Tite-Live le rapporte, liv. XXVII, c. XV.

5. Plutarque omet ici un espace de quinze années. Hannibal, suivant Tite-Live, liv. XXI, c. xxxviii, entra en Italie sous le consulat de Cornélius Scipion et de Sempronius Longus, l'an cinq cent trente-quatre de Rome (220 av. J.C.); et nous avons dit que le premier consulat de Fabius dont Plutarque vient de parler est de l'an cinq cent dix-neuf de Rome (235 av. J.C.). Hannibal, avant la bataille de Trébie, perdue par le consul Sempronius, avait gagné celle du Tésin contre Scipion. Voy. Tite-Live, ibid., c. XI,VI.

6. Polybe, liv. III, dit de Flaminius qu'il était grand orateur, mais mauvais général, très fier d'ailleurs, et plein de présomption. Il doutait si peu de la victoire, qu'il avait dans son armée moins de soldats que de valets, qui la suivaient avec des chaînes pour mettre aux fers les ennemis. Il l'avait remportée six ans auparavant, et dans son premier consulat avec P. Furius Philus, l'an cinq cent vingt-neuf de Rome (225 av. J.C.), cinq ans avant qu'Hannibal entrât en Italie. Plutarque dit que Flaminius avait battu les Gaulois contre toute apparence, parce qu'il avait fait plusieurs grandes fautes : la première, d'avoir livré bataille à des ennemis très supérieurs en nombre; la seconde, d'avoir négligé les auspices et méprisé les ordres du sénat, dont il ne voulut ouvrir les lettres qu'après le combat; et la troisième, qui n'était pas la moins considérable, d'avoir mal rangé son armée : il la mit en bataille sur les bords du Pô, de manière qu'il n'avait laissé aucun espace à ses troupes pour pouvoir se retirer en arrière; si elles eussent été forcées de reculer, elles se seraient renversées dans la rivière. Mais l'imprudence du consul fut réparée par la prévoyance des tribuns, à qui l'on dut le succès de la bataille. Voyez. Polybe, liv. II, et les Suppléments de Tite-Live, liv. XX, c. XLIX. A la journée de Trébie, Flaminius était consul pour la seconde fois, et avait pour collègue Servilius Géminus.

7. Tite-Live dit, ibid., c. VIII, qu'il fut nommé prodictateur par le peuple; et, c. XXXI, il observe que presque tous les annalistes donnent à Fabius, dans cette campagne, le nom de dictateur; mais qu'ils n'avaient pas fait attention que les consuls étant les seuls qui eussent droit de nommer le dictateur, Servilius étant alors à l'année, et Flaminius ayant été tué, comme l'effroi où était la ville ne lui permettait pas d'attendre que le consul revînt à Rome, le peuple par une nouveauté jusque alors sans exemple, élut Fabius prodictateur; et qu'ensuite les exploits de ce général et la gloire qu'il s'était acquise firent obtenir à ses descendants la permission de mettre dans ses titres celui de dictateur. Son général de la cavalerie est nommé par Polybe, liv. III, et par Tite-Live, Marcus Minucius Rufus, et non pas Lucius.

8. Fabius ne déploya pas cet appareil imposant dans Rome, mais seulement dans la campagne, lorsqu'il se fut mis en marche pour aller prendre le commandement des troupes. Tite-Live, qui rapporte aussi, liv. XXV, c. xi, l'ordre qu'il fit signifier au consul Servilius de mettre pied à terre, remarque que la manière dont se passa leur entrevue donna une grande idée de la dictature aux citoyens et aux alliés, qui avaient presque oublié cette magistrature depuis le long intervalle de temps que l'exercice en avait été suspendu. Il y avait en effet trente-trois ans qu'on n'avait pas nommé de dictateur que pour tenir les comices; fonction très bornée, et où ce magistrat n'avait pas lieu de déployer tout l'appareil de sa puissance.

9. Les décemvirs préposés à la garde de ces livres ne parlèrent pas des prédictions qu'ils contenaient, et dirent seulement, selon Tite-Live, ibid., c. IX, ce qu'il fallait faire. C'était de renouveler le voeu qu'on avait fait à Mars, et auquel il avait manqué des cérémonies essentielles; de célébrer les grands jeux à l'honneur de Jupiter; de vouer des temples à Vénus Erycine et à l'Intelligence; de faire des supplications publiques, et de vouer un printemps sacré. Voyez la note suivante.