Se connecter      Inscription        
 
  La seconde guerre punique  
218-202 av. J.C.

L'expansion carthaginoise en Espagne Hannibal La bataille du Tessin La bataille de la Trébie Fabius Cunctator La bataille du lac de Trasimène La bataille de Cannes Syracuse La guerre en Espagne La première guerre macédonienne La bataille de Zama

Sources historiques : Théodore Mommsen, Roma Latina

Vous êtes dans la catégorie : République romaine
Chapitre suivant : Les affaires grecques (201-183 av. J.C.)

Chapitre précédent : L'Italie et ses frontières naturelles (241-219 av. J.C.)

241-220 av J.C.

Situation de Carthage

Le traité de 513 de Rome (241 av. J.-C.) avait vendu cher la paix à Carthage. Ce n'était pas assez que les tributs de presque toute la Sicile, cessant de passer dans les caisses carthaginoises, après la première guerre punique, allassent désormais remplir le trésor de sa rivale. Chose bien plus douloureuse, il lui avait fallu abandonner son espoir, et ses projets de monopole sur toutes les routes maritimes de l'Est et de l'Ouest dans la Méditerranée, au moment même où elle s'était vue à deux pas du but.

En outre, tout le système de sa politique commerciale gisait renversé : le bassin Sud occidental de la Méditerranée, qu'elle avait confisqué jadis, s'était changé, la Sicile perdue, en une mer ouverte à toutes les nations; et le commerce de l'Italie allait fleurir, affranchi du commerce punique. Encore ces placides et patients Sidoniens auraient-ils su, peut-être, se résigner. Combien de fois déjà n'avaient-ils pas été frappés ! Il leur avait fallu partager avec les Massaliotes, les Etrusques et les Grecs de Sicile, ce qui jadis constituait leur domaine exclusif.

L'empire qui leur restait, l'Afrique, l'Espagne, les portes de l'océan Atlantique, n'était-il pas assez riche encore pour leur assurer la puissance et les douceurs de la vie ? Mais qui leur garantissait maintenant leurs possessions même réduites ? - Il fallait vouloir à toute force perdre la mémoire, pour ne pas se souvenir de l'entreprise de Regulus. Combien il s'en était fallu de peu que son succès n'eût été complet ! Si les Romains, partant de Lilybée, avaient tenté ce qu'ils avaient une fois si heureusement essayé en partant d'Italie, Carthage indubitablement aurait succombé, à moins que l'ennemi ne recommençât ses anciennes fautes, à moins d'un coup imprévu de la fortune.

A la vérité, on avait aujourd'hui la paix; mais il avait tenu à un fil que Rome refusât la ratification du traité, et l'opinion publique s'y était montrée décidément contraire. Il se pouvait que la République ne songeât pas encore à la conquête de l'Afrique, et que l'Italie lui suffît; mais si le salut de Carthage était attaché à une telle condition, quels dangers ne courait-elle pas ? Qui donc pouvait garantir que la politique des Romains, même en restant italienne, n'exigerait pas au premier jour, non pas seulement la soumission, mais la destruction de Carthage ? - Bref, pour Carthage la paix de 513 de Rome (241 av. J.-C.) n'est qu'une trêve. Il faut qu'elle se prépare, tant que cette paix durera, à l'inévitable reprise des hostilités. Ce ne sont plus les récentes défaites qu'il s'agit de venger, ce n'est plus le territoire perdu qu'il convient de reprendre; il s'agit de conquérir le droit de vivre, autrement que par le bon plaisir de l'ennemi national.

Dans tout état plus faible en butte à une guerre d'anéantissement certain; mais dont l'heure indécise n'a pas sonné encore, c'est le devoir des hommes prudents, fermes et désintéresses, de se tenir prêts pour l'inévitable lutte; de l'entreprendre au moment favorable, et de fortifier par l'offensive stratégique les calculs d'une politique de défense. Mais combien alors, ils se sentent entravés de toutes parts par la cohue paresseuse et lâche des serviteurs du veau d'or, des vieillards affaiblis par l'âge, et des hommes légers, qui, voulant vivre et mourir en paix, s'efforcent de reculer à tout prix la bataille suprême.

Dans Carthage aussi, le parti de la paix et le parti de la guerre étaient en présence, se rattachant l'un et l'autre, aux deux doctrines hostiles, conservatrice et réformiste: le premier s'appuyant sur le pouvoir exécutif, sur le conseil des anciens, et le conseil des Cent, et ayant à sa tête Hannon, dit le Grand : le second, représenté par les meneurs populaires, par Hasdrubal notamment, avec les officiers de l'ancienne armée de Sicile, tant de fois victorieuse sous les ordres d'Hamilcar, et dont les succès, pour être demeurés stériles, n'enseignaient pas moins aux patriotes quelle était la route à suivre pour triompher des immenses dangers de l'heure actuelle.

Depuis longtemps déjà les deux factions se combattaient, quand éclata la guerre libyque. Le parti des magistrats avait fait naître l'émeute en prenant toutes les folles mesures qui annihilèrent les précautions organisées par les officiers de Sicile; puis l'inhumanité du système administratif avait changé l'émeute en révolution. Enfin l'incapacité militaire de ce parti, surtout celle d'Hannon, son chef et le fléau de l'armée, avait amené l'Etat à deux doigts de sa perte.

Alors, et sous le coup des extrémités les plus terribles, on avait dû rappeler Hamilcar Bacas, le héros d'Eircté. A lui de sauver les gouvernants des effets de leurs fautes et de leurs crimes. Il prend le commandement, et dans sa magnanimité patriotique, il ne s'en démet pas, même quand on lui donne Hannon pour collègue. Les troupes renvoient-elles celui-ci indignées, il cède aux supplications, des magistrats et lui rend une seconde fois la moitié du généralat; et bientôt, malgré les ennemis de Carthage, malgré son collègue, et grâce à son autorité sur les soldats soulevés, à ses négociations habiles avec les chefs numides, à son incomparable génie d'organisateur et de capitaine, il apaise en un rien de temps la plus formidable des révoltes, et ramène l'Afrique à l'obéissance (vers la fin de 517 de Rome (237 av. J.-C.)). Mais si le patriote s'était tu pendant la guerre, aujourd'hui il élève la voix. Ces grandes épreuves avaient mis au jour les vices incorrigibles et la corruption de l'oligarchie gouvernante, son incapacité, son esprit de coterie, sa lâche condescendance envers Rome. D'un autre côté, l'enlèvement de la Sardaigne, la position menaçante qu'y avait prise la République étaient un trop clair indice. Rome tenait la déclaration de guerre suspendue, comme l'épée de Damoclès, sur la tête de Carthage, et dès que l'on en viendrait aux coups, dans la situation présente, la lutte ne pouvait finir que par l'entière destruction de l'Empire phénicien dans la Libye.

Quelques-uns parmi les Carthaginois, désespérant de la patrie, conseillaient d'émigrer vers les îles de l'Atlantique. En attendant, on subissait les conditions que Rome avait dictées : il ne restait qu'à se tirer d'affaire le moins mal possible, joignant les griefs récents à ceux d'autrefois, et accumulant sourdement la haine, ce trésor suprême des nations victimes du plus fort. En même temps surgissaient des réformes politiques importantes1. Ramener au bien, la faction du gouvernement était chose impossible : les gouvernants, durant la dernière guerre, n'avaient ni oublié leurs inimitiés ni appris la sagesse : aussi les vit-on dans leur imprudence vraiment naïve, tenter de faire à Hamilcar son procès : ils l'accusèrent d'avoir suscité la guerre des mercenaires, en promettant leur paie à ses soldats sans y avoir été autorisé par la République. Certes si les officiers et les meneurs populaires avaient voulu renverser les étais pourris de ce triste gouvernement, ce n'était pas dans Carthage qu'ils auraient trouvé de grands obstacles; les dangers sérieux seraient venus de Rome, avec qui la faction gouvernante entretenait des relations, assurément voisines de la trahison; et pourtant, au milieu de toutes les difficultés de la situation, il fallait absolument se créer les voies et moyens de salut sans éveiller ni les soupçons de Rome, ni ceux de ses partisans dans Carthage.

1. Nous ne sommes pas seulement fort incomplètement renseignés sur ces faits; ce que nous savons, nous ne le savons que par la narration partiale des écrivains carthaginois, appartenant à la faction de la paix; et que les annalistes romains ont copiés jusque dans ces récits défigurés et tronqués (les principaux sont ceux de Fabius, reproduits par Polybe, 3, 8; Appien, Hispan., 4, et Diodore, 25, p. 567), nous apercevons clairement encore le jeu des partis. Si l'on veut un exemple des ignobles bavardages colportés contre les patriotes par ces adversaires intéressés à les salir, eux et leurs adhérents révolutionnaires, on n'a qu'à lire Cornélius Nepos (Hamil., 3), et l'on rencontrerait ailleurs bon nombre de trais semblables, si l'on se donnait la peine de les chercher.

236-220 av J.C.

Hamilcar

On ne toucha donc pas à la constitution : les chefs du gouvernement demeurèrent en pleine jouissance de leurs privilèges, et maîtres, comme avant, de la chose commune; seulement, il fut proposé et voté une motion aux termes de laquelle, des deux généraux en chef de l'armée à l'époque où avait fini la guerre Libyque, l'un, Hannon était rappelé; l'autre, Hamilcar, était nommé au commandement suprême pour toute l'Afrique, et pour un temps indéterminé; de plus, il était proclamé indépendant du pouvoir exécutif.

- Selon ses adversaires, c'était là lui conférer le pouvoir monarchique, contrairement à la constitution : selon Caton, il exerçait une véritable dictature. Le peuple seul pouvait le rappeler et l'obliger à rendre compte de sa conduite. Les magistrats métropolitains n'eurent même plus rien à voir dans la nomination de son successeur; elle appartenait à l'armée, ou plutôt aux Carthaginois attachés à l'armée en qualité d'officiers ou de Gérousiastes, et dont les noms figuraient aussi dans les traités à côté de celui du général : naturellement la confirmation de leur choix était réservée au peuple. Usurpation ou non, une telle réforme montre clairement que le parti de la guerre avait fait de l'armée son domaine et sa chose.

- En la forme, la mission donnée à Hamilcar était modeste. Les escarmouches ne cessaient pas, à la frontière avec les tribus numides. Carthage venait d'occuper à l'intérieur la ville aux cent portes, Thévesté (Tébessa). Le nouveau général en chef d'Afrique avait à pourvoir à cette guerre : elle semblait trop peu importante pour que les gouvernants, maintenus dans leurs attributions ordinaires à l'intérieur, élevassent à ce sujet la voix contre les décisions expresses du peuple; quant aux Romains, sans nul doute, ils ne comprirent pas alors la portée de l'entreprise.

L'armée, avait enfin à sa tête, l'homme qui, dans les guerres de Sicile et de Libye, avait fait voir que les destins l'appelaient seul à sauver sa patrie. Jamais héros plus grand n'avait livré un plus grand combat à la fortune. L'armée était l'instrument de salut; mais cette armée où la trouver ? Entre les mains d'Hamilcar. Les milices carthaginoises ne s'étaient pas mal comportées durant la guerre Libyque : mais il savait trop bien qu'autre chose est de pousser une fois au combat des marchands ou des industriels sous le coup d'un péril suprême ou d'en faire de solides soldats. La faction patriotique lui fournissait d'excellents officiers mais ceux-ci épuisant naturellement le contingent entier de la haute classe, la milité citoyenne lui manquait, à l'exception pourtant de quelques escadrons de cavalerie. Il lui fallait donc se faire une armée avec les recrues forcées des cités libyques et avec les mercenaires. L'entreprise était difficile; néanmoins, seul il la pouvait remplir, et la condition pourtant de payer ponctuellement et richement la solde de ses hommes.

Il avait fait en Sicile l'expérience que les revenus de l'Etat avaient à défrayer, dans Carthage même, des dépenses plus urgentes que la paye des troupes combattant à l'ennemi. Il savait que la guerre devait nourrir la guerre, et qu'il convenait de tenter en grand l'expérience conduite en petit jadis sur le mont d'Eircté (Monte Pellegrino). Ce n'était pas là tout, Hamilcar était chef de parti autant que grand capitaine. Ayant affaire à des adversaires irréconciliables, infatigables, et toujours à l'affût d'une occasion de le détruire, il comprit qu'il devait prendre son point d'appui au milieu des simples citoyens. Or, si purs, si nobles que fussent les chefs, les citoyens étaient gangrenés en masse, et vivant en pleine et systématique corruption, ils ne voulaient rien donner pour rien. Sans doute l'aiguillon du besoin, les excitations du moment les avaient pu émouvoir parfois, comme il arrive même dans les sociétés les plus vénales; mais si, pour l'exécution d'un plan qui nécessitait, à tout le moins plusieurs années de vastes préparatifs, il voulait s'assurer la complaisance durable des citoyens de Carthage, il lui fallait aussi pourvoir à de grands envois d'argent, et donner par là à ses amis le moyen d'entretenir le peuple en bonne et favorable humeur.

Entouré de quelques amis, confidents de sa pensée, il était là, entre les ennemis du dehors et ceux du dedans, spéculant sur l'indécision des uns et des autres; les trompant, les affrontant en réalité tous; accumulant les munitions, l'argent, les soldats, afin d'aller engager la lutte contre un empire difficile, pour ne pas dire presque impossible à atteindre; à supposer encore son armée formée et prête à combattre ! Hamilcar était jeune; à peine s'il comptait plus de trente ans : il lui semblait parfois pressentir qu'au bout de tant d'efforts il ne lui serait pas donné de toucher le but, et qu'il ne verrait que de loin la terre promise de ses rêves. On raconte que, quittant Carthage, il conduisit son fils Hannibal, âgé de neuf ans, devant l'autel du plus grand des dieux de la ville, et lui fit jurer haine éternelle au nom romain. Puis il l'emmena à l'armée, lui et ses deux autres plus jeunes fils, Hasdrubal et Magon : ses lionceaux, ainsi il les appelait, devaient un jour hériter de ses desseins, de son génie et de sa haine.

Le nouveau capitaine général de Libye partit de Carthage aussitôt la guerre des mercenaires terminée (printemps de 518 de Rome (236 av. J.-C.)). Il allait, croyait-on, en expédition contre les Libyens occidentaux. Son armée, très forte par le nombre de ses éléphants, longeait la côte : en vue de la côte naviguait la flotte, conduite par l'un de ses fidèles partisans, Hasdrubal. Tout à coup on apprend qu'il a franchi la mer aux colonnes d'Hercule, abordé en Espagne, et que déjà il est aux prises avec les indigènes, avec des gens qui ne lui ont fait aucun mal, et sans mission spéciale du pouvoir exécutif, disent les magistrats de Carthage, qui se plaignent. Ils ne pouvaient, en tout cas l'accuser d'avoir négligé les affaires d'Afrique. Un jour que les Numides se sont de nouveau soulevés, le général en second, Hasdrubal, les met à la raison si rudement, qu'ils laissent pour longtemps la frontière en paix, et que de nombreuses peuplades, jusque-là indépendantes, se soumettent à payer tribut.



236-220 av J.C.

Empire des Barcides en Espagne

Nous ne saurions dire dans le détail les oeuvres accomplies en Espagne par Hamilcar, mais Caton l'Ancien, qui trente ans après sa mort en vit encore les vestiges récents sur place, ne put pas ne pas s'écrier, en dépit de sa haine du nom carthaginois, qu'aucun roi ne méritait d'être nommé dans l'histoire à côté du nom d'Hamilcar Barca. Nous connaissons d'ailleurs en gros ses succès durant les neuf dernières années de sa vie (518-526 de Rome (236-228 av. J.C.)) jusqu'au jour, où la mort le coucha sur le champ de bataille dans la vigueur de l'âge, à l'heure même où ses plans mûris allaient porter leurs fruits : mais nous savons les résultats obtenus après lui par Hasdrubal, son gendre, héritier de ses desseins et de sa charge, et qui, durant huit années consécutives (527-534 de Rome (227-220 av. J.C.)), continua ses vastes travaux.

A la place d'un simple entrepôt commercial, avec droit de protectorat sur Gadès, seule possession de Carthage, avant eux, sur la côte d'Espagne, et qu'elle avait gérée comme une dépendance de ses établissements de Libye, Hamilcar avait dû fonder, les armes à la main, un vaste empire, consolidé après lui par Hasdrubal, avec une habileté consommée d'homme d'Etat. Les plus belles régions de cette grande terre, les côtes du Sud et de l'Est, devenues des provinces carthaginoises; plusieurs villes bâties, Carthage d'Espagne (Carthagène) entre autres, avec son port, le seul bon port de la côte du Sud, et le splendide château royal d'Hasdrubal, son fondateur; l'agriculture florissante, les mines d'argent les plus riches trouvées et ouvertes dans le voisinage de la nouvelle Carthage (un siècle plus tard elles rendront encore plus de 36 millions de sesterces par an), voilà les traits principaux du tableau.

Presque toutes les cités jusqu'à l'Ebre reconnaissent la suprématie de Carthage et lui paient tribut. Hasdrubal a su mettre tous les chefs des diverses peuplades dans ses intérêts par des mariages ou autrement. Ainsi Carthage avait conquis un nouveau, et immense débouché pour son commerce et ses fabriques, et les revenus des provinces espagnoles, après avoir défrayé ses armées, fournissaient un excédant à la métropole et pourvoyaient aux besoins de l'avenir. En même temps l'Espagne aidait à former une armée dont elle était l'école : des levées régulières se faisaient dans les contrées soumises : les prisonniers de guerre étaient incorporés dans les cadres carthaginois, et les peuplades dépendantes fournissaient des contingents ou des mercenaires, en quelque grand nombre qu'il fût demandé. A la suite de ses longues campagnes, le soldat s'était fait du camp une seconde patrie; et s'il ne ressentait pas l'inspiration du vrai patriotisme, il avait pour en tenir lieu l'amour du drapeau, et l'attachement enthousiaste pour son illustre général. Enfin les combats acharnés et continuels avec les vaillants Ibères et les Celtes, aux côtés de l'excellente cavalerie numide, avaient donné à l'infanterie une solidité remarquable.

Carthage laissa faire les Barcides. Comme ils ne demandaient plus à la cité ni prestations ni sacrifices, et qu'au contraire ils lui envoyaient un excédant tous les jours; comme par eux le commerce carthaginois avait retrouvé en Espagne tout ce qu'il avait jadis perdu en Sicile et en Sardaigne, la guerre et l'armée espagnoles, signalées par d'éclatantes victoires et d'importants résultats, eurent bientôt la popularité pour elles; au point que, dans les moments critiques, à la mort d'Hamilcar notamment, on se décida sans peine à envoyer de nombreux renforts d'Africains à l'armée d'au-delà du détroit. Le parti de la paix, bon gré mal gré, se tut, ou se contenta, dans ses conciliabules ou ses communications avec ses amis à Rome, de rejeter la faute sur les officiers et sur la multitude.

236-218 av J.C.

Rome

Rome, non plus, ne fit aucun effort sérieux pour arrêter la marche des affaires en Espagne. Son inactivité tenait à plusieurs causes. La première, et la principale, était assurément son ignorance des faits. Il y avait loin de la grande Péninsule à l'Italie; en la choisissant, et non l'Afrique, comme il eut semblé possible de le faire, pour le théâtre de ses entreprises, Hamilcar avait calculé juste. Non que la République ajoutât foi aux explications fournies sur place à ses commissaires envoyés en Espagne, à l'assurance qu'on lui donnait que tout ce qui se faisait là ne tendait qu'à procurer à Carthage les moyens de paver promptement les contributions de guerre mises à sa charge; il eut fallu être aveugle pour ne pas voir. Mais des plans d'Hamilcar on n'entrevoyait sans doute que les résultats les plus proches, les compensations cherchées et trouvées à la perte des tributs et du commerce des îles méditerranéennes. Quant à prévoir une attaque nouvelle de la part des Carthaginois; quant à se croire menacé d'une invasion de l'Italie, avec l'Espagne pour point de départ, les documents les plus formels l'attestent, comme toute la situation le démontre, nul ne songeait à la possibilité d'une telle tentative.

A Carthage, il va de soi que dans la faction de la paix, plusieurs hommes y voyaient clair; mais quelle que fût leur pensée, ils ne pouvaient, pour détourner l'orage que les chefs du gouvernement n'avaient plus depuis longtemps la force de conjurer, ils ne pouvaient en aller dévoiler à Rome le secret. C'eût été peut-être précipiter la catastrophe en voulant la prévenir; l'eussent-ils fait d'ailleurs, que les Romains n'auraient prêté qu'une oreille prudente et méfiante, sans doute, à leurs dénonciations de parti. Pourtant le jour approchait où les rapides progrès et l'étendue des conquêtes carthaginoises allaient éveiller leur attention et leur inquiétude; et de fait, dans les dernières années qui précédèrent l'explosion de la guerre, ils cherchèrent à élever des barrières devant leurs rivaux.

En 528 de Rome (226 av. J.-C.) nous les voyons, sous le prétexte de leur hellénisme de nouvelle date, nouer alliance avec les deux cités grecques ou semi grecques de la côte de l'Est, avec Zacynthos ou Saguntum (Sagonte, auj. Murviedro, non loin de Valence), et avec Emporio (Ampurias). Ils notifient leurs traités à Hasdrubal et l'invitent à ne pas pousser ses conquêtes au-delà de l'Ebre, ce qu'il promet. Ce n'est pas qu'à cette époque encore ils songent à empêcher l'attaque de l'Italie par la route de terre. Le capitaine qui tentera l'entreprise se soucierait peu d'une telle promesse; mais ils veulent, d'une part, arrêter l'essor de la puissance effective de Carthage en Espagne (cette puissance dévient dangereuse en grandissant); puis, en prenant sous leur protection les peuplades libres voisines des Pyrénées jusqu'à l'Ebre, ils s'assurent un solide point d'appui, pour le cas où il leur faudra aussi descendre et combattre en Espagne.

Jamais le sénat ne s'est fait d'illusion sur la nécessité d'une seconde et prochaine guerre avec Carthage : quant à la Péninsule, tout au plus se verra-t-il forcé d'y envoyer alors quelques légions, en même temps que les ennemis en tireront des trésors et des soldats qu'ailleurs ils ne pourraient se procurer. Mais cette part faite à la situation, Rome a le ferme dessein - le plan de campagne de 536 de Rome (218 av. J.C.) le prouve et il n'en pouvait être autrement d'ailleurs - de porter dès le début ses armes en Afrique, et d'en finir ainsi avec Carthage.

Le sort de l'Espagne se décidera du même coup. Ajouter à cela, dans les premières années, les bénéfices des contributions de guerre qu'une rupture aurait aussitôt arrêtés; puis bientôt la mort d'Hamilcar, dont les projets expiraient avec lui dans la pensée de ses amis comme de ses adversaires. Enfin dans les derniers temps, quand il devient trop clair qu'il y aurait imprévoyance à atermoyer la guerre, n'est-il pas également utile de se débarrasser d'abord des Gaulois de la vallée du Pô ? Sans quoi ceux-ci, menacés qu'ils sont d'une destruction prochaine, ne manqueraient pas, chaque fois qu'ils verraient la République engagée dans d'autres et sérieux combats, d'appeler encore en Italie les hordes transalpines, et de déchaîner sur elle les tumultes (tumullus) gaulois, plus dangereux que jamais en une telle occurrence. Certes ni la considération du parti de la paix dans Carthage, ni les traités existants, n'inspiraient à Rome tous les ménagements qu'elle avait jusque-là gardés : est-ce que les affaires d'Espagne ne lui offraient pas à tous les instants le prétexte spécieux d'une rupture, si elle avait voulu la guerre immédiate !

220 av J.C.

Hannibal

Hannibal
buste d'Hannibal

Le succès avait couronné les projets enfantés par le génie d'Hamilcar : il avait préparé les voies et moyens de la guerre, une armée nombreuse, éprouvée, habituée à vaincre, et une caisse se remplissant tous les jours. Mais soudain, le moment venu de choisir l'heure du combat et la route à suivre, le chef manqua à l'entreprise. L'homme qui, portant haut la tête et le coeur au milieu du désespoir de tous, avait su ouvrir le chemin du salut à son peuple, cet homme vient de disparaître, à peine entré dans la carrière.

Par quel motif Hasdrubal renonça-t-il à attaquer Rome ? Crut-il les temps non encore propices? Homme politique plutôt que général, n'osât-il se croire au niveau de l'entreprise ? - Quoiqu'il en soit, au commencement de l'an 534 de Rome (220 av. J.-C.) il tombe sous le fer d'un assassin, un esclave gaulois qui voulut venger sur lui la mort de son maître tué en trahison et les officiers de l'armée d'Espagne élisent pour son successeur Hannibal, le fils aîné d'Hamilcar. Le peuple et le sénat de Carthage confirmèrent l'élection.

Hannibal Barca ou Annibal est né en 507 de Rome (247 av J.C.) à Carthage. Hannibal avait neuf ans à peine quand son père Hamilcar Barca alla conquérir l'Espagne. Selon la coutume, Hamilcar, avant de quitter l'Afrique, sacrifia aux dieux de son pays. Sur le corps fumant des victimes il fit jurer à son fils une haine éternelle aux Romains. Hannibal tiendra son serment avec une implacable fidélité.

Le nouveau général était bien jeune encore, il était à sa vingt-neuvième année. Mais il avait beaucoup vécu : ses souvenirs d'enfance lui montraient son père combattant en pays étranger, et victorieux sur le mont d'Eircté; il avait assisté à la paix conclue avec Catulus; il avait partagé avec Hamilcar invaincu les amertumes du retour en Afrique, les angoisses et les périls de la guerre libyque; il avait tout enfant suivi son père dans les camps : à peine adolescent il s'était distingué dans les combats. Leste et robuste, il courait et maniait les armes excellemment; il était le plus téméraire des écuyers; il n'avait pas besoin de sommeil; en vrai soldat, il savourait un bon repas ou endurait la faim sans peine. Quoi qu'il eut vécu au milieu des camps, il avait reçu la culture habituelle chez les Phéniciens des hautes classes. Il apprit assez de grec, devenu général, et grâce aux leçons de son fidèle Sosilon de Sparte, pour pouvoir écrire ses dépêches dans cette langue.

Adolescent, il avait fait ses premières armes sous les ordres et sous les yeux de son père : il l'avait vu tomber à ses côtés durant la bataille. Puis, sous le généralat du mari de sa soeur, Hasdrubal, il avait commandé la cavalerie. Là, sa bravoure éclatante et ses talents militaires l'avaient aussitôt signalé entre tous. Et voilà qu'aujourd'hui la voix de ses égaux appelait le jeune et habile général à la tête de l'armée. C'était à lui qu'il appartenait de mettre à exécution les vastes desseins pour lesquels son père et son beau-frère avaient vécu et étaient morts. Appelé à leur succéder, il sut être leur digne héritier. Les contemporains ont voulu jeter toutes sortes de taches sur ce grand caractère. Les Romains l'ont dit cruel, les Carthaginois l'ont dit cupide.

De fait, il haïssait comme savent haïr les natures orientales : général, l'argent et les munitions lui manquant à toute heure, il lui fallut bien se les procurer comme il put. En vain la colère, l'envie, les sentiments vulgaires ont noirci son histoire, son image se dresse toujours pure et grande devant nos regards. Si vous écartez de misérables inventions qui portent leur condamnation avec elles-mêmes, et les fautes mises sous son nom et qu'il faut reporter à leurs vrais auteurs, ses généraux en second, à Hannibal Monomaque, à Magon le Samnite, vous ne trouvez rien dans les récits de sa vie qui ne se justifie ou par la condition des temps ou par le droit des gens de son siècle. Tous les chroniqueurs lui accordent d'avoir réuni, mieux que qui que ce soit, le sang-froid et l'ardeur, la prévoyance et l'action. Il eut par-dessus tout d'esprit d'invention et de ruse, l'un des caractères du génie phénicien; il aima à marcher par des voies imprévues, propres à lui seul. Fertile en expédients masqués et en stratagèmes, il étudiait avec un soin inouï les habitudes de l'adversaire qu'on avait à combattre. Son armée d'espions (il en avait à demeure jusque dans Rome), le tenait au courant de tous les projets de l'ennemi : on le vit souvent, déguisé, portant de faux cheveux, explorant et sondant çà et là. Son génie stratégique est écrit sur toutes les pages de l'histoire de ce siècle. Il fut aussi homme d'Etat du premier ordre. Après la paix avec Rome, on le verra réformer la constitution de Carthage; on le verra, banni et errant à l'étranger, exercer une immense influence sur la politique des empires orientaux. Enfin, son ascendant sur les hommes est attesté par la soumission incroyable et constante de cette armée mêlée de tributs et de langues, qui, dans les temps même les plus désastreux, ne se révolta pas une seule fois contre lui. Grand homme enfin, dans le vrai sens du mot, il attire à lui tous les regards.

L'armée qui pleure son illustre chef, reçoit cet autre Hamilcar avec des transports de joie. Ce sont les mêmes traits, le même port de tête, la même physionomie énergique. L'enthousiasme redouble quand on le voit braver le froid et le chaud, supporter la faim et la soif, infatigable pour les travaux, pour les veilles. Souvent on le trouve aux avant-postes couché sur la terre nue, dans une casaque de soldat. Nulle recherche dans ses vêtements : il n'a de soin que pour son cheval et pour ses armes. Avec cela, le plus adroit des cavaliers comme des fantassins, et toujours le premier au combat. En un mot, il est le meilleur soldat de l'armée avant d'en être le général. Il commence par obéir pour apprendre à commander.

219 av J.C.

La rupture entre Rome et Carthage

A peine fut-il promu au commandement, qu'il voulut sans tarder commencer la guerre (printemps de 534 de Rome (220 av. J.-C.)). De sérieux motifs l'y poussaient. Les Gaulois étaient encore en fermentation. Le Macédonien semblait prêt à attaquer Rome. En se mettant lui-même immédiatement en campagne, il pouvait choisir son terrain, et cela avant que les Romains eussent eu le temps de commencer la guerre par une descente en Afrique, entreprise plus commode, à leurs yeux. Son armée était au complet, ses caisses avaient été remplies par quelques grandes razzias. Mais Carthage ne se montrait rien moins qu'empressée à l'envoi de sa déclaration de guerre, et il était plus difficile de donner dans ses murs un successeur politique à Hasdrubal, le chef du peuple, que de le remplacer général en Espagne.

Là, la faction de la paix avait la haute main, et faisait alors leur procès à tous les hommes de l'autre parti. Elle qui avait mutilé, rapetissé les entreprises d'Hamilcar, serait-elle plus favorable à ce jeune homme inconnu, qui commandait d'hier au-delà du détroit, et dont le téméraire patriotisme allait se déchaîner aux dépens de l'Etat ? Hannibal recula : il ne voulut pas non plus déclarer la guerre de son chef, en se mettant en révolte ouverte contre les autorités légitimes de la république africaine.

Dans le traité imposé par Rome à Asdrubal (Hasdrubal), en 227 av. J.C., il avait été formellement stipulé que Sagonte, ville gréco-latine au Sud de l'Ebre (Espagne), resterait indépendante des Carthaginois.

Il se résolut alors à pousser les Sagontins à des actes d'hostilité : les Sagontins se contentèrent de porter plainte à Rome. Celle ci ayant dépêché ses ambassadeurs sur les lieux, Hannibal tenta, à force de dédain, de les pousser à dénoncer la rupture.

Mais les commissaires voyaient bien la situation; ils se turent en Espagne, réservant leurs récriminations pour Carthage même, et racontant à Rome qu'Hannibal était armé, et que la lutte était proche. Le temps marchait. Bientôt se répandit la nouvelle de la mort d'Antigone Doson, survenue tout à coup et presque à la même heure que la fin d'Hasdrubal. Dans la Cisalpine, les Romains menaient avec un redoublement d'activité et d'énergie l'édification de leurs forteresses; et dès les premiers jours du printemps la République se proposait d'en finir en une fois avec la levée de boucliers des Illyriens. Chaque jour écoulé était une perte irréparable : Hannibal prit son parti. Il fit sans plus de façon savoir à Carthage que les Sagontins, serrant de près les Torbolètes, sujets carthaginois, il allait mettre le siège devant leur ville avec 150000 hommes, sans l'ordre de Carthage; et sans attendre une réponse, il investit (dès le printemps de 535 de Rome (219 av. J.C.)) la cité alliée des Romains.

C'était commencer la guerre avec la République. La nouvelle arriva comme un coup de foudre dans Carthage. Quelle fut l'impression ressentie ? Quelles délibérations s'ensuivirent ? Tous les hommes haut placés, racontent les historiens, désapprouvèrent cette voie de fait non autorisée par le gouvernement. Il fallait désavouer ces téméraires officiers de l'armée, les livrer aux Romains !... Mais, soit que dans le Sénat de Carthage on redoutât l'armée et la multitude plus encore que Rome, soit qu'on eût compris l'impossibilité de retourner en arrière, soit aussi que l'inertie des esprits fût plus forte que la nécessité même d'une décision, on prit le parti de n'en prendre aucun : et sans mettre la main dans la guerre, on laissa Hannibal la faire. Sagonte se défendit, comme savent seules se défendre les cités espagnoles.

Si les Romains avaient montré la moindre parcelle de l'énergie de leurs clients; si, durant les huit mois du siège, ils n'avaient pas perdu leur temps dans de misérables combats contre les pirates d'Illyrie, maîtres, comme ils l'étaient, de la mer et des points de débarquement, ils se seraient évité la honte de cette protection tant promise et pourtant dérisoire : ils auraient fait entrer peut-être les événements militaires dans une toute autre voie. Mais ils tardèrent, et Sagonte fut prise enfin d'assaut. A la vue des immenses trésors envoyés par Hannibal à Carthage, le patriotisme, l'ardeur belliqueuse se réveillèrent parmi les plus réfractaires. Le butin partagé, la réconciliation n'était plus possible avec Rome. Elle envoya pourtant ses ambassadeurs en Afrique, même après la destruction de Sagonte, exigeant la remise du général carthaginois et des Gérousiastes qui l'assistaient au camp. On essaya des excuses. Comme la discussion se prolongeait, un des députés, Fabius, relevant un pan de sa toge : "Je porte ici la paix ou la guerre", dit-il, "choisissez! Choisissez vous-même", s'écria-t-on de toutes parts. "Eh bien, la guerre!" reprit Fabius; et il laissa retomber sa toge comme s'il secouait sur Carthage la mort et la destruction (printemps de 536 de Rome (219 av. J.-C.)).

219-218 av J.C.

Les préparatifs d'invasion de l'Italie

L'opiniâtre résistance de Sagonte avait coûté à Hannibal toute une année. La campagne finie, il était revenu à Carthagène, y prenant, comme de coutume, ses quartiers d'hiver (535-536 de Rome (219-218 av. J.C.)), et y préparant à la fois son expédition prochaine et la défense de l'Espagne et de l'Afrique. Il ne veut pas attendre en Espagne les légions romaines. C'est en Italie, c'est sous les murs mêmes de Rome qu'il se propose de porter la guerre, espérant y trouver contre elle les haines que Régulus avait trouvées en Afrique contre Carthage. Mais quelle route prendre? Les flottes de Carthage ne dominent plus sur la Méditerranée; une défaite navale aurait, dès le premier jour, ruiné ses projets. Il résout de s'ouvrir un chemin par terre. Des émissaires, envoyés dans les deux Gaules avec de l'argent, achètent la neutralité ou l'alliance des peuples. Le libre passage est assuré jusqu'au Rhône, et, au-delà des Alpes, les Gaulois de la Cisalpine promettent de se lever en masse dès qu'il paraîtra. Comme son père et son beau-frère, il avait le commandement sur les deux contrées, et par conséquent aussi lui incombait le devoir de veiller à la protection de la métropole. Ses forces réunies se composaient d'environ cent vingt mille hommes, de pied, de seize mille chevaux, de cinquante-huit éléphants, de trente-deux quinquérèmes armées en guerre, et de dix-huit quinquérèmes non armées, sans compter les éléphants et les navires laissés à Carthage. A l'exception de quelques Ligures placés dans les troupes légères, il n'avait plus de mercenaires dans ses troupes. On y comptait aussi quelques escadrons phéniciens; mais le gros de l'armée était à peu près exclusivement formé des contingents des sujets de la Libye et de l'Espagne.

Pour s'assurer de leur fidélité, Hannibal, avec sa profonde connaissance des hommes, leur avait donné une marque de grande confiance : ils eurent tous un congé durant l'hiver. Dans son patriotisme aux larges vues, bien différent de l'étroitesse d'esprit de ses compatriotes, le général avait promis sous serment aux Libyens de leur conférer le droit de cité dans Carthage, s'ils rentraient un jour vainqueurs de Rome en Afrique. Il n'employait d'ailleurs pas toutes ses troupes à l'expédition d'Italie. Vingt mille hommes retournèrent en Afrique, le plus petit nombre pour aller défendre Carthage et le territoire punique propre; la plus grande division restant cantonnée à la pointe occidentale du continent.

L'Espagne garda douze mille fantassins, deux mille cinq cents chevaux, à peu près la moitié des éléphants, et la flotte qui continua de stationner sur la côte, Hannibal y donnant le commandement suprême à son frère plus jeune, Hasdrubal. S'il n'envoya que de faibles renforts dans la région phénicienne propre, c'est que Carthage, en cas de besoin, y pouvait suffire à tout. De même en Espagne, où les levées nouvelles se recrutaient sans peine, il assurait suffisamment ses derrières en n'y laissant qu'un boyau de solide infanterie, avec adjonction de ce qui constituait la force de l'armée carthaginoise, à savoir, une bonne cavalerie et des éléphants. En même temps il prenait les plus exactes mesures pour avoir toujours ses communications faciles entre l'Afrique et l'Espagne : il laissait la flotte sur la côte, on vient de le voir, un corps nombreux occupant l'Afrique occidentale.

Afin d'être plus sûr encore de la fidélité de ses soldats, il avait enfermé dans la forte place de Sagonte les otages des cités espagnoles, et transportant ses troupes dans les pays les plus éloignés du lieu où elles avaient été levées, il avait de préférence gardé sous ses ordres immédiats les milices de l'Afrique orientale, envoyé les Espagnols dans l'Afrique de l'Ouest, et les Africains de l'Ouest à Carthage. Il avait donc pourvu à tout du côté de la défense.

Les dispositions pour l'offensive n'étaient pas moins grandioses : Carthage devait expédier vingt quinquérèmes armées de mille soldats, avec mission de descendre sur la côte occidentale de l'Italie et d'y porter le ravage. Une deuxième escadre de vingt-cinq voiles avait Lilybée pour objectif : cette ville devait être réoccupée. Mais ce n'étaient là que les détails plus modestes et accessoires de l'entreprise : Hannibal crut pouvoir s'en remettre à Carthage pour leur bonne exécution.

Quant à lui, il avait décidé de partir pour l'Italie avec la grande armée, prenant en main l'exécution du plan sans nul doute conçu avant lui par son père. De même que Carthage n'était directement attaquable qu'en Libye; de même on ne joignait Rome, que par l'Italie. Rome bien certainement voulait descendre en Afrique, et Carthage ne pouvait plus, comme autrefois, se limiter à des opérations secondaires, telles que la lutte en Sicile, ou la défense sur son propre territoire.

Les défaites y comportaient les mêmes conséquences désastreuses : la victoire n'y assurait pas les mêmes résultats. - Mais comment, par où attaquer l'Italie ? Assurément les routes de terre et de mer y conduisaient, mais si l'entreprise n'était pas une sorte d'aventure désespérée, si Hannibal rêvait une expédition sérieuse, ayant un but vaste et stratégique à la fois, il lui fallait une base d'opérations plus rapprochée que l'Espagne ou l'Afrique. Rome étant maîtresse de la mer, une flotte, une forteresse maritime constituaient un mauvais appui. Il ne pouvait pas compter davantage sur les régions occupées par la confédération italienne. En d'autres temps, en dépit des sympathies puissantes éveillées par le nom grec, elle avait tenu ferme devant Pyrrhus : on ne pouvait s'attendre à la voir se dissoudre à l'apparition d'un général carthaginois. Entre le réseau des forteresses romaines et la forte chaîne des alliés de Rome, une armée envahissante ne serait-elle pas bientôt écrasée ?

Seuls, les Ligures et les Gaulois offraient à Hannibal tous les avantages que les Polonais assurèrent à Napoléon dans ses campagnes contre les Russes, analogues sous tant de rapports avec l'expédition carthaginoise. Ces peuples frémissaient encore au lendemain de la guerre, où avait péri leur indépendance : étrangers aux Italiques, menacés dans leur vie, voyant s'élever chez eux les premières enceintes des citadelles romaines et ces grandes voies qui les enveloppaient, ne croiraient-ils pas voir des sauveurs dans l'armée carthaginoise, où combattaient en foule les Celtes de l'Espagne ? Ne seraient-ils pas pour Hannibal un premier et solide point d'appui ? Ne lui fourniraient-ils pas et les approvisionnements et les recrues ? Déjà il s'était formellement abouché avec les Boïes et les Insubres, qui avaient promis des guides à son armée, et des vivres sur la route. Ils devaient se soulever aussitôt que les Carthaginois auraient mis le pied sur le sol de l'Italie.

Les événements de l'Est n'étaient pas moins propices à l'invasion. La Macédoine, dont la victoire de Sellasie venait de consolider l'empire dans le Péloponnèse, était mal avec Rome. Démétrius de Pharos, qui, trahissant son alliance avec la République, avait passé aux Macédoniens, et s'était vu chasser de son petit royaume, s'était réfugié à la cour du roi de Macédoine, et celui-ci avait refusé son extradition. Où pouvait-on, ailleurs que dans les plaines du Pô, tenter la réunion contre l'ennemi commun des armées venues des monts du Bétis (Guadalquivir) et du Strymon (Kara-sou ou Strouma) ? Ainsi, les circonstances désignaient l'Italie du Nord comme le vrai point d'attaque : et déjà, en 524 de Rome (230 av. J.-C.), preuve nouvelle des projets sérieux d'Hamilcar, les Romains, à leur grand étonnement, s'étaient heurtés, en Ligurie, contre un détachement de soldats carthaginois.

- On s'explique moins bien pourquoi Hannibal préféra la voie de terre à la voie de mer. Ni la suprématie navale des Romains, ni leur alliance avec Marseille ne pouvaient empêcher un débarquement sur la côte de Genua (Gênes) : cela se comprend tout seul, et la suite le fit bien voir. Mais Hannibal avait à choisir entre deux écueils. Il aima mieux sans doute ne pas s'exposer aux dangers inconnus d'une traversée, aux vicissitudes d'une guerre navale, qui laissent toujours moins de prise à la prudence humaine, et il pensa qu'il était plus sage d'aller au-devant des Boïes et des Insubres, dont, le concours lui était sérieusement promis, nul n'en peut douter. D'ailleurs, débarquant à Genua, il n'en avait pas moins la montagne à franchir, et il ne lui était pas donné de savoir que les cols des Alpes étaient autrement ardus et difficiles que les passes de l'Apennin, dans la Ligurie. Enfin, la route qu'il suivit était celle des anciennes migrations celtiques; des essaims plus nombreux que son armée avaient pénétré en Italie par les Alpes. L'allié et le sauveur des Gaulois italiens ne se croyait pas téméraire en marchant sur leurs traces.

218 av J.C.

Départ d'Hannibal

Donc, dès l'ouverture de la saison, Hannibal réunit sous Carthagène toutes les troupes composant la grande armée : quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie et douze mille chevaux; les deux tiers Africains, un tiers Espagnols. Il emmène trente-sept éléphants, plutôt pour en imposer aux Gaulois que comme renfort efficace de combat. Son infanterie n'avait plus rien de commun avec celle de Xanthippe, se cachant par peur derrière la ligne de ces grands animaux. Il n'était pas homme à ignorer que c'était là une arme à deux tranchants, apportant la défaite dans les rangs amis aussi souvent que chez l'ennemi. Aussi n'usait-il des éléphants qu'avec circonspection, et en petit nombre. Telle était l'armée avec laquelle il quitta Carthagène, et marcha vers l'Ebre, au printemps de 536 de Rome (218 av. J.-C.). Des mesures prises à l'avance, et surtout des relations nouées avec les Celtes, des moyens, du but de son expédition, il laissa transpirer assez pour donner confiance même au simple soldat. Celui-ci, dont l'instinct militaire s'était développé sous les armes, pressentait partout les vues nettes et hardies; la main sûre et forte de son général, et il le suivait avec une aveugle foi dans ses voies inconnues. Puis, quand par ses paroles enflammées il leur montrait la patrie humiliée, les exigences insolentes de Rome, l'asservissement imminent de cette Carthage qui leur était chère, l'extradition honteuse de leur général et de ses officiers imposée comme condition de la paix, il les entraînait avec lui, ardents à la guerre, emportés par l'élan du civisme.

A Rome, la situation était ce qu'elle est souvent au sein des aristocraties les plus solidement assises et les plus prévoyantes. Certes le gouvernement savait ce qu'il voulait, et il agissait. Malheureusement il n'agissait ni bien ni en temps utile. Depuis longtemps on aurait pu fermer les portes des Alpes, et en finir avec les Cisalpins : or on avait laissé les Alpes ouvertes, et les Cisalpins étaient encore redoutables. On aurait pu avec Carthage vivre en paix, et en paix durable, à la condition d'observer fidèlement le traité de 513 de Rome (241 av. J.-C.). Que si l'on voulait la ruine de Carthage, depuis longtemps les légions auraient pu et dû la réduire. Mais en fait, les traités avaient été violés par la confiscation de la Sardaigne, et durant les vingt années de répit dont elle avait joui, Carthage s'était regénérée.

Rien de plus facile que de vivre en bonnes relations avec la Macédoine : mais son amitié avait été sacrifiée à une chétive conquête. Il ne s'était pas trouvé dans Rome un de ces grands hommes d'Etat qui envisagent de haut la situation et dirigent les événements. Partout on avait fait trop où trop peu. Maintenant voici venir la guerre. L'ennemi a pu librement choisir son heure et le lieu du combat, et les Romains, tout en avant pleinement et justement la conscience de leur supériorité militaire, n'ont au début de la campagne ni plan, ni but, ni marche assurée.

Ils avaient un demi million de soldats sous la main. Leur cavalerie seule était moins bonne, et toute proportion gardée, moins nombreuse que celle de l'ennemi. Elle n'allait chez eux qu'au dixième du total de l'effectif, tandis que chez les Carthaginois elle s'élevait au huitième. Mais la flotte romaine comptait deux cent vingt quinquérèmes, toutes revenues depuis peu de l'Adriatique : quel peuple engagé dans la prochaine guerre aurait pu en mettre autant en ligne, et qu'il eût été facile- de tirer parti de cette force écrasante !

Depuis de longues années il était entendu qu'à la première levée de boucliers, les légions débarqueraient en Afrique : plus tard les événements ayant marché, il avait aussi fallu songer à une descente combinée en Espagne, pour y retenir l'armée d'occupation, qui sans cela pouvait aussitôt se porter sous les murs de Carthage. C'eût été agir encore conformément à ce même plan de campagne, que de jeter une armée romaine dans la Péninsule, à la nouvelle de l'ouverture des hostilités par Hannibal, en 535 de Rome (219 av. J.-C.), et de l'investissement de Sagonte. Mais il eût fallu y accourir avant la chute de la ville; et l'on resta sourd à Rome aux conseils d'une stratégie meilleure, comme aux injonctions de l'honneur.

Sagonte tint huit mois : son héroïsme ne servit à rien. Elle était tombée, que Rome n'avait pas d'armée de débarquement prête. Restait la contrée entre l'Ebre et les Pyrénées. Les peuples qui l'habitaient étaient libres encore. Alliés naturels de Rome, la promesse d'un prompt secours leur avait été faite comme aux Sagontins. D'Italie en Catalogne il n'y a pas plus loin pour les vaisseaux que pour des troupes partant de Carthagène par la voie de terre. Si après la guerre formellement déclarée, les Romains s'étaient mis en route en même temps que les Carthaginois, c'est-à-dire avec le mois d'avril, Hannibal aurait pu trouver les légions postées déjà sur la ligne de l'Ebre.

- Quoi qu'il en soit, le gros de l'armée romaine demeurant réservé pour l'expédition d'Afrique, le second consul Publius Cornélius Scipion reçoit l'ordre d'aller défendre le fleuve frontière en Espagne; mais il en prend à son aise, et une révolte survenant dans la plaine du Pô, il s'y rend avec ses troupes prêtes à s'embarquer. L'expédition d'Espagne se fera au moyen d'autres légions en voie de formation. Pendant ce temps, Hannibal est arrivé sur l'Ebre. Il y est accueilli par une opiniâtre résistance. Mais dans les circonstances présentes le temps lui est plus précieux que le sang de ses soldats. En quelques mois il a écrasé les indigènes, et avec son armée diminuée déjà du quart, il atteint les Pyrénées.

Les lenteurs coupables de Rome ont une seconde fois causé la perte de ses alliés espagnols. Ce désastre était facile à prévoir autant que les lenteurs auraient pu être facilement évitées. De plus, le débarquement de légions, s'il s'était effectué en temps utile, aurait mis probablement obstacle à l'invasion de l'Italie, dont il semble que même au printemps de 536 de Rome (218 av. J.-C.) les Romains n'aient pas encore eu la prévision. Quant à Hannibal, en allant se jeter sur le territoire de l'ennemi, il n'entendait nullement agir en désespéré, et abandonner son royaume espagnol. Le temps employé au siège de Sagonte et à la soumission de la Catalogne; le corps considérable laissé par lui dans le pays conquis au Nord de l'Ebre; toutes les précautions prises, enfin, démontrent que si les légions étaient venues lui disputer l'empire de l'Espagne, il ne se serait pas contenté de se dérober à leurs attaques; mais les Romains avaient un avantage capital. L'hiver fermait les cols des Alpes avant l'arrivée des Carthaginois, et le corps expéditionnaire à destination de l'Afrique y accomplissait sa descente sans coup férir.

218 av J.C.

Scipion à Massalie

Arrivé aux Pyrénées, Hannibal renvoya une partie de ses soldats chez eux. Mesure préméditée dès le début, et qui témoignait hautement aux yeux de l'armée de la confiance du général dans le succès de l'entreprise, en même temps qu'elle était un démenti donné à ceux qui croyaient qu'elle était de celles dont nul ne revient.

Ce fut, avec cinquante mille fantassins et neuf mille cavaliers seulement qu'il franchit la chaîne sans rencontrer de difficultés. Puis, longeant la côte dans la région de Narbonne et de Nîmes, il s'ouvre rapidement passage au milieu des peuplades gauloises, rendues favorables par des négociations antérieures, ou achetées, sur place par l'or carthaginois, ou enfin domptées par les armes.

A la fin de juillet, il arrive sur le Rhône en face d'Avenio (Avignon). Ici l'attend, ce semble, une résistance plus sérieuse : le consul Publius Cornelius Scipio (Scipion) avait débarqué à Marseille (fin juin) : en faisant route pour l'Espagne, il apprit qu'il était trop tard, et qu'Hannibal avait non seulement passé l'Ebre, mais aussi franchi les Pyrénées. A cette nouvelle, qui jetait enfin la lumière sur la direction et le but de l'expédition carthaginoise, le consul abandonne pour le moment ses projets sur l'Espagne, et prend le parti de faire sa jonction avec les peuplades celtiques de la contrée, obéissant toutes à l'influence des Massaliotes et par les Massaliotes à l'influence romaine. Il recevra donc Hannibal sur le Rhône, et lui fermera le passage du fleuve et l'entrée de l'Italie. Heureusement pour les Carthaginois, ils n'avaient en face d'eux, sur le lieu de leur passage projeté, que quelques milices gauloises.

Le consul, avec son armée (vingt-deux mille fantassins et deux mille cavaliers) se tenait encore à Massalie, à quatre jours de marche en aval. Les envoyés des Gaulois accoururent et lui donnèrent avis de l'arrivée de l'ennemi. Celui-ci se voyait obligé de franchir le rapide torrent en toute hâte avec sa nombreuse cavalerie, ses éléphants, sous les yeux des Gaulois, et avant que le Romain se montrât. Il ne possédait pas une nacelle. Aussitôt et par son ordre toutes les barques employées dans le pays à la navigation du Rhône sont achetées à tout prix; on en construit d'autres en abattant les arbres dans les alentours. En peu de temps les préparatifs sont faits. L'armée pourra en un seul jour accomplir son passage. Pendant ce temps un fort détachement commandé par Hannon, fils de Bomilcar, remonte le fleuve à quelques jours de marche au-dessus d'Avignon, et trouvant un endroit plus facile et non défendu, il aborde sur l'autre rive au moyen de radeaux rapidement assemblés; puis il redescend vers le midi, pour tomber sur le dos des Gaulois, qui arrêtent le gros de l'armée.

Le matin du cinquième jour après son arrivée, trois jours après le départ d'Hannon, Hannibal voit s'élever en face de lui une colonne de fumée, signal convenu qui lui annonce la présence de son détachement; aussitôt il donne l'ordre impatiemment attendu de l'attaque. Les Gaulois, au premier mouvement de la flottille ennemie accourent sur la rive, mais tout à-coup le feu mis derrière eux à leur camp les surprend et les arrête. Divisés, ne pouvant ni résister, à ceux qui les attaquent, ni à ceux qui passent le fleuve, ils s'enfuient et disparaissent. Pendant ce temps, Scipion tient conseil dans Massalie, et s'enquiert des points qu'il conviendrait d'occuper sur le Rhône. Les Gaulois ont eu beau lui envoyer les plus pressants messages, il n'a pas jugé à propos de marcher à l'ennemi.

Il ne veut pas croire aux nouvelles qu'on lui apporte, et se contente d'expédier sur la rive gauche un petit corps de cavalerie en éclaireur. Ce corps se heurte contre l'armée carthaginoise tout entière, déjà passée au-delà du fleuve, et aidant au transport des éléphants laissés sur la rive droite. Il achève sa reconnaissance, en livrant un combat vif et sanglant, - le premier combat de cette guerre, - à quelques escadrons de Carthaginois qui battaient aussi la plaine (non loin d'Avignon); puis il tourne bride rapidement, et s'en va rendre compte de la situation au quartier général. Alors Scipion part à marches forcées; mais quand il arrive, déjà depuis trois jours la cavalerie carthaginoise, après avoir protégé le passage des éléphants, a suivi le gros de l'armée. Il ne reste plus au consul qu'à s'en retourner sans gloire à Massalie avec ses troupes fatiguées, affectant follement le mépris de ces Carthaginois qui ont lâchement pris la fuite.

- De compte fait, c'était la troisième fois que les Romains, par pure négligence, abandonnaient leurs alliés et perdaient une ligne de défense importante. Puis, comme après l'erreur commise, ils avaient passé de l'immobilité déraisonnable à une plus déraisonnable hâte; comme ils venaient de faire, sans plan, sans résultat, ce que, quelques jours plus tôt, ils auraient pu et dû, en toute sûreté, exécuter d'une façon utile, ils se mettaient par là hors d'état de réparer leurs fautes. Une fois de l'autre côté du Rhône, il n'y avait plus à songer à empêcher Hannibal d'atteindre le pied des Alpes. Du moins Scipion pouvait-il encore, à la première nouvelle du passage du fleuve, s'en retourner avec toute son armée : en passant par Genua il ne lui fallait que sept jours pour arriver sur le Pô. Là, il obérait sa jonction avec les corps plus faibles stationnés dans la contrée : il attendait l'ennemi, et le recevait vigoureusement. Mais non, après avoir perdu du temps en courant sur Avignon, il semble que Scipion, homme habile pourtant, n'ait eu alors ni courage politique, ni tact militaire; il n'ose pas prendre conseil des circonstances, et modifier la destination de son corps d'armée; il le fait embarquer pour l'Espagne en majeure partie, sous le commandement de Gnous, son frère, et revient à Pise avec le reste.

Printemps 218 av J.C.

La traversée des Alpes

traversée
La traversée des Alpes

Hannibal, le Rhône franchi, avait convoqué une grande revue de ses troupes, leur annonçant quels étaient ses projets, et les abouchant à l'aide d'un interprète avec un chef gaulois, Magilus, venu de la région du Pô; puis il s'était de suite remis sans obstacle en marche vers les passes des Alpes. Là, choisissant sa route, il ne prit en considération ni la moindre longueur des vallées, ni les dispositions plus ou moins favorables des habitants, quelque intérêt qu'il eût d'ailleurs à ne pas perdre une minute dans des combats de détail ou dans les détours de la montagne. Avant tout, il devait préférer le chemin le plus facilement praticable pour ses bagages, sa nombreuse cavalerie et ses éléphants, celui où il trouverait bon gré mal gré des subsistances en quantité suffisante.

Bien qu'il portât avec lui des approvisionnements considérables chargés à dos de bêtes de somme, ces approvisionnements ne pouvaient alimenter que pendant quelques jours son armée forte encore, nonobstant ses pertes, de cinquante mille hommes valides. Quand on laissait de côté la route qui longe la mer, et, dont il ne voulut pas, non parce que les Romains la lui barraient, mais parce qu'elle l'eût éloigné du but1. Dans ces temps anciens, deux passages seulement, méritant ce nom, conduisaient des Gaules en Italie par les cols alpestres : l'un franchissait les Alpes Cottiennes (mont Genèvre) et descendait chez les Taurins (à Turin par Suse ou Fénestrelles) : l'autre, par les Alpes Gréées (le petit Saint-Bernard), conduisait chez les Salasses (pays d'Aoste et d'Ivrée).

Le premier est plus court : mais après avoir quitté le Rhône, il conduit dans les vallées difficiles et infertiles du Drac, de la Romanche et de la haute Durance, au travers d'âpres et pauvres montagnes; il demande sept à huit jours de marche. Pompée le premier a tracé là une voie utilitaire, afin d'établir la plus directe communication possible entre la Gaule cisalpine et la Gaule transalpine. - Par le petit Saint-Bernard, le chemin est un peu plus long; mais quand il a dépassé le premier contrefort des Alpes, à l'Est du Rhône, il longe la haute Isère, qui, courant non loin de Chambéry, remonte de Grenoble jusqu'au pied du col, ou, si l'on veut, jusqu'au pied de la grande chaîne, et forme la plus large, la plus fertile et la plus peuplée des vallées alpestres dans cette région.

De plus, le col, en ce point, y est le moins élevé de tous les passages naturels des Alpes dans la contrée (2.192 mètres) : il est de beaucoup aussi le plus commode; et, quoique nulle route n'y ait jamais été construite, on a vu en 1815 un corps autrichien le traverser avec de l'artillerie. Ne coupant, comme on voit, que deux chaînes, la passe du petit Saint-Bernard était devenue la plus fréquentée dans les anciens temps, et c'est par là que les grandes bandes gauloises opéraient leurs descentes en Italie. En réalité, l'armée d'Hannibal n'avait pas à choisir : par un concours heureux de circonstances, sans qu'elles aient été pour lui, un motif déterminant, les peuplades cisalpines avec lesquelles il avait fait alliance habitaient jusqu'au pied du col. Par le mont Genèvre, au contraire, il serait arrivé chez les Taurins, de tout temps en guerre avec les Insubres.

La grande armée carthaginoise marcha directement vers le val de la haute Isère, non pas, comme on pourrait le supposer, par le chemin le plus court, en longeant la rive gauche de l'Isère inférieure (de Valence à Grenoble), mais en traversant l'île des Allobroges, ou le massif déprimé, riche alors et populeux, que confinent le Rhône au Nord et à l'Ouest, l'Isère au Sud et les Alpes à l'Est. Ici encore Hannibal négligea la ligne directe, qui l'obligeait à traverser un pays de montagnes âpre et pauvre, tandis que l'Ile est moins montueuse et plus fertile, et que, dans cette direction, il n'avait qu'une traite à franchir pour déboucher ensuite dans le haut val d'Isère.

La traversée de l'Ile, en remontant le Rhône d'abord, et en se jetant ensuite sur la droite, lui demanda seize jours. Il ne rencontra pas de difficultés sérieuses et, dans l'Ile elle-même, ayant su mettre à profit les hostilités qui venaient d'éclater entre deux chefs allobroges, l'un d'eux, le plus considérable, se déclara son obligé, donna lui-même la conduite à l'armée dans tout le bas pays, pourvut à ses approvisionnements, et remit aux soldats des armes, des vêtements et des chaussures. Mais arrivés à la première chaîne qui s'élève comme une muraille à pic, et n'est accessible que par un seul point (montée du mont du Chat, par le village de Chevalée), un incident fâcheux les arrêta tout à coup.

Les Allobroges occupaient en nombre le col. Hannibal, prévenu à temps, évita de se laisser surprendre. Il campa au pied du mont, et, la nuit venue, pendant que les Gaulois étaient rentrés chez eux dans la bicoque voisine, il s'empara du passage. Les hauteurs étaient conquises, mais à la descente rapide qui conduit vers le lac du Bourget, les chevaux et les mulets perdirent pied. A ce moment, les Gaulois apostés attaquèrent, moins dangereux d'ailleurs que gênants par le désordre qu'ils jetaient dans la marche de l'armée. Mais bientôt le général s'élance sur eux à la tête de ses troupes et les repousse sans peine, et les rejette en bas de la montagne après leur avoir tué beaucoup de monde. Le tumulte du combat avait augmenté les périls et les embarras de la descente, surtout pour le train et les équipages. Arrivé enfin de l'autre côté, non sans de sérieuses pertes, Hannibal enlève d'assaut la cité la plus voisine, pour châtier et effrayer les barbares, et pour se remonter en chevaux et mulets. On se repose un jour dans la belle vallée de Chambéry, puis, on côtoie l'Isère sans trouver d'obstacle ni du côté des vivres ni du côté de l'ennemi.

Mais en entrant le quatrième jour sur le territoire des Ceutrons (la Tarentaise), les Carthaginois voient la vallée se resserrer peu à peu; là, il faut être de nouveau sur ses gardes. Les gens du pays les attendent à la frontière (environs de Conflans); portant des rameaux et des couronnes; ils donnent de la viande, des guides et des otages; il semble qu'on soit en territoire ami. Mais quand les Carthaginois ont atteint le pied de la haute chaîne, au point où leur chemin quitte l'Isère, et, remontant un âpre et étroit défilé le long du ruisseau de la Récluse, d'élève peu à peu vers le col du petit Saint-Bernard, voici que soudain les Ceutrons se jettent sur eux par derrière, et les assaillent de flanc du haut des rochers qui enserrent la passe à droite et à gauche: ils espèrent couper l'armée de ses équipages et de ses bagages. Hannibal, avec sa finesse habituelle, les avait devinés. Il savait qu'ils ne l'avaient bien accueilli d'abord qu'afin de ne pas voir leur pays ravagé, préparant d'ailleurs leur trahison; et comptant sur un pillage facile. Dans la prévision d'une attaque, il avait envoyé son train et sa cavalerie en avant. L'infanterie tout entière venait derrière et couvrait la marche.

Les projets hostiles des Ceutrons étaient donc déjoués : toutefois, accompagnant l'infanterie dans sa marche, et lançant ou roulant sur elle de lourdes pierres du haut des rochers voisins, ils lui font éprouver des pertes sérieuses. On atteint enfin la Roche blanche (elle porte encore ce nom), haute masse calcaire surplombant à l'entrée des dernières pentes. Hannibal s'y arrête et y campe, et protège durant la nuit l'ascension de ses chevaux et de ses mulets : le jour suivant, le combat recommence, et se continue sanglant jusqu'au sommet. Là enfin les troupes ont du repos. On s'arrête sur un haut plateau, facile à défendre (le cirque d'Hannibal), qui se développe sur une longueur de deux milles et demi (environ cinq lieues), et d'où la Doire (Duria), sortant d'un petit lac (lac Verney ou des Eaux rouges), descend vers l'Italie.

Il était temps. Déjà les soldats perdaient courage. Le chemin devenu plus impraticable tous les jours : les provisions épuisées : ces dangereux défilés, où un ennemi inattaquable, attaquait sans cesse, et incommodait la marche; les rangs qui allaient s'éclaircissant : leurs camarades tombés dans les ravins : les blessés abandonnés sans espoir, tous ces maux n'avaient pas laissé que d'ébranler le moral des vétérans d'Espagne et d'Afrique. Tous déjà, à l'exception du chef et de ses intimes, ne voyaient plus qu'une chimère dans l'entreprise. Mais la confiance d'Hannibal ne se démentit pas. De nombreux soldats se retrouvèrent qui avaient roulé sur la route, les Gaulois alliés étaient tout proches; on était au point de partage des eaux; on avait devant soi la descente, dont la vue réjouit toujours les yeux du voyageur en montagne. Après s'être un peu reposée, l'armée a repris courage, et commence la dernière et plus difficile opération, qui doit la conduire au bas du passage. L'ennemi ne l'incommode plus beaucoup : mais déjà la saison devenant mauvaise (on était aux premiers jours de septembre) remplace à la descente les incommodités essuyées à la montée par le fait des barbares.

Sur les pentes raides et glissantes des bords de la Doire, où la neige fraîche avait détruit toute trace des sentiers, hommes et animaux s'égaraient, perdaient pied, tombaient dans les abîmes. Au soir du premier jour on arriva à une place de deux cents pas de longueur, où déferlaient à toute minute les avalanches détachées des pics abruptes du Cramont, recouverts toute l'année par les neiges, durant les étés froids. L'infanterie put passer, mais il n'en fut pas de même des éléphants et des chevaux. Ceux-ci glissaient sur ces masses de glace polie, cachées par la nouvelle neige, minée et friable. Hannibal campa plus haut avec les éléphants et la cavalerie. Le lendemain, les cavaliers, train, à force de travaux, rendirent la voie praticable pour les chevaux et les mulets; mais il fallut trois jours d'efforts, où les soldats se relevèrent les uns après les autres, pour faire arriver les éléphants de l'autre côté. Le quatrième jour, toute l'armée était enfin réunie : la vallée allait s'élargissant et devenait plus fertile. Enfin, après trois autres jours de marche encore, la peuplade des Salasses, riverains de la Doire, et clients des Insubres, reçut les Carthaginois comme des amis et des sauveurs. A la mi-septembre, l'armée débouchait dans la plaine d'Ivrée (Eporedia), où les soldats épuisés furent mis en cantonnement dans les villages, où, pendant vingt-quatre jours de repos et de bons soins, ils se refirent de leurs épouvantables fatigues. Si les Romains, chose qui leur eût été bien facile, eussent eu chez les Taurins un corps de trente mille hommes frais et prêts au combat, s'ils eussent attaqué à une pareille heure, c'en était fait sans doute de la grande entreprise d'Hannibal; heureusement pour lui, comme toujours, ses adversaires n'étaient pas là où ils auraient dû être, et ses troupes prirent, tout à l'aise, le repos dont elles avaient tant besoin2.

On touchait au but, mais au prix de grands sacrifices. Des cinquante mille fantassins, des neuf mille cavaliers vétérans qui composaient encore l'armée au-delà des Pyrénées, il en avait péri la moitié sur le champ de bataille, dans la marche et au trajet des rivières. Hannibal, de son propre aveu, ne pouvait plus mettre en ligne que vingt mille hommes de pied, dont les trois cinquièmes étaient Libyens, les deux autres cinquièmes Espagnols. Il lui restait en outre six mille cavaliers, démontés pour la plupart. Les pertes bien moindres de la cavalerie témoignent et de l'excellence des Numides et aussi du soin particulier et des ménagements dont ces troupes choisies avaient été l'objet de la part du général en chef. Une marche de 526 milles ou de trente-trois jours en moyenne, commencée et exécutée sans accidents graves ou imprévus, marche qui eût été impossible peut-être sans les hasards les plus heureux ou les fautes les plus inattendues de la part de l'ennemi; cette seule marche avait coûté énormément cher ! Elle avait épuisé et démoralisé l'armée, au point qu'il lui avait fallu un plus long temps encore pour se remettre en haleine. Disons-le : en tant que stratégie, il y a là une opération militaire contestable...

1. La route du mont Cenis n'a été rendue praticable pour une armée qu'à l'époque du moyen âge. Quant à la passe plus à l'Est, par les Alpes Pennines ou le grand Saint-Bernard, qui devint route militaire sous César et Auguste, Hannibal ne pouvait songer à la prendre.

2. Toutes les questions topographiques, relatives au fameux passage des Alpes par Hannibal, nous semblent à la fois vidées et résolues, quant aux points les plus essentiels, dans la dissertation, étudiée de main de maître, de MM. Wickham et Cramer (dissertation on the passage of Hannibal over the Alps. Oxford, 1820. - V. aussi dans le même sens : De Luc (André), Histoire du passage des Alpes par Hannibal, depuis Carthagène jusqu'au Tésin, d'après la narration de Polybe, comparée aux recherches faites sur les lieux, etc. Paris et Genève, 1818. M. Mommsen a complètement adopté leur système, qui parait d'ailleurs le plus plausible, notamment en ce qui touche le passage par le col du petit Saint-Bernard(*)). Quant, aux difficultés chronologiques, elles ne sont pas moindres : essayons quelques remarques tout exceptionnelles à ce sujet. Lorsque Hannibal arriva, au sommet du Saint-Bernard, déjà les pics se couvraient d'une neige épaisse. (Polybe, 3, 54). Il y avait de la neige sur la route (Polybe, 3, 55) : mais peut-être qui elle n'était pas récente, et provenait seulement des avalanches de l'été. Sur le petit Saint-Bernard, l'hiver commence à la saint Michel (fin de septembre) : les neiges tombent en septembre. A la fin d'août, les deux Anglais Wickham et Cramer n'y en trouvèrent pas sur la route; mais des deux côtés, il y en avait sur les pentes de la montagne. Il faut conclure de là, qu'Hannibal a dû arriver à la passe au commencement de septembre, fait qui se concilie très bien avec ce que dit Polybe : déjà l'hiver était proche. - Si donc l'on calcule qu'Hannibal est entré en Italie neuf jours plus tard, c'est-à-dire, vers la mi-septembre, il reste suffisamment de temps pour placer dans l'intervalle tous les événements qui suivent jusqu'au jour de la bataille de la Trébie (fin de décembre, Polybe, 3, 72.); et notamment pour faire arriver de Lilybée à Plaisance les troupes de l'armée expéditionnaire d'Afrique. Ces dates se concilient de même avec la grande revue du printemps précédent (Polybe, 3, 34, de la fin de mars, par conséquent), et avec le jour où fut donné l'ordre de marche; avec la durée de toute la campagne, enfin, qui dura cinq mois (six mois suivant Appien, 7, 4). Si donc Hannibal atteignit le petit Saint-Bernard au commencement de septembre, comme il lui fallut trente jours pour y arriver depuis le Rhône, il en faut conclure aussi qu'il était au commencement d'août sur le Rhône. D'après cela, constatons que Scipion, qui s'était embarqué dès le premier été (Polybe, 3, 41), au commencement d'août, au plus tard, ou avait perdu bien des jours en route, ou était resté plus longtemps encore inactif dans Marseille.
(*) De toutes les routes assignées par les critiques à l'armée d'Hannibal, celle qui la fait arriver à l'île Barbe sur la Saône, au-dessus de Lyon, puis gagner de là le Saint-Gothard par la vallée du Rhône et la Furka, est assurément aussi celle qui doit être rejetée d'abord. L'île des Allobroges n'était autre que la vaste contrée enfermée par les fleuves venant des Alpes (diversis ex Alpibus decurrentes, T. Liv., 21, 34), le Rhône et l'Isère; et il est certain qu'Hannibal eût perdu trop de temps à remonter tout le Valais ! - Quant au passage par le mont Genèvre, défendu par Letronne (Journal des Savants), par Fortia d'Urban (sur le passage d'Hannibal, Paris, 1821), par le général de Vaudoncourt (Milan, 1812), il semblerait plus facile d'y croire; mais comment, de l'île des Allobroges au Nord de l'Isère, peut-on raisonnablement ramener Hannibal au Sud chez les Tricastins, les Tricoriens et les Voconces (dep. des Hautes-Alpes) ? Les assertions de Tite-Live et de Polybe sur ce point indiquent, celles de Tite-Live surtout, la connaissance fort peu claire des localités. - N. du Trad. V. au surplus, à l'appendice, la note A.

Printemps-novembre 218 av J.C.

Les Gaulois d'Italie

L'apparition d'Hannibal dans la Cisalpine avait au premier coup changé l'état des choses, et fait tomber tous les plans de guerre des Romains. Des deux armées de la République, l'une avait débarqué en Espagne, où déjà elle était aux prises avec l'ennemi. On ne pouvait la rappeler. La seconde, commandée par le consul Tibérius Sempronius, et qui avait l'Afrique pour destination, se trouvait heureusement encore en Sicile. Cette fois, les lenteurs des Romains allaient leur profiter. Des deux escadres carthaginoises à destination de la Sicile et de l'Italie, l'une avait été détruite par la tempête, les quelques vaisseaux qui s'étaient échappés devenait la proie des Syracusains; l'autre avait en vain tenté de surprendre Lilybée et s'était fait battre en vue du havre de cette ville. Toutefois, le séjour des navires ennemis dans les eaux italiennes, étant plus qu'incommode, le consul, avant de passer en Afrique, voulut occuper toutes les petites îles voisines de la grande, et chasser complètement les Carthaginois de tous les repaires d'où ils pouvaient assaillir l'Italie. Il employa l'été à la conquête de Mélite (Malte), à la recherche de l'ennemi qu'il supposait caché dans les îles de Lipara, tandis que, descendu près de Vibo (Monteleone), il ravageait la côte de Bruttium; enfin à la reconnaissance des points de débarquement en Afrique : puis il s'en retourna à Lilybée avec sa flotte et son armée. Il y était encore, quand vint le trouver l'ordre du Sénat de reprendre aussitôt la mer et d'accourir à l'aide de la patrie en danger.

Ainsi, pendant que les armées de Rome, égales chacune à l'armée d'Hannibal, opèrent loin des plaines du Pô, rien n'est préparé sur ce point pour résister à l'invasion qui menace. On y a bien envoyé un corps de troupes qui doit dompter l'insurrection gauloise, en pleine conflagration dès avant l'arrivée d'Hannibal. Au printemps de 536 de Rome (218 av. J.-C.), même avant que l'heure convenue ait sonné, les Boïens, auxquels se joignent aussitôt les Insubres, se sont levés en masse. La fondation des deux citadelles de Plaisance et de Crémone, peuplées de six mille colons chacune, les exaspère; et ils veulent s'opposer aussi à la construction commencée, en plein pays boïen, de la forteresse de Mutina (Modène). Les colons déjà conduits sur le territoire de cette dernière cité se voient attaqués soudain et s'enfuient derrière ses murs. Le préteur Lucius Manlius, qui commande à Ariminum, s'empresse, avec l'unique légion qu'il possède, d'aller les bloquer : il est surpris dans les forêts, et n'a que le temps, ayant perdu beaucoup de son monde, de se réfugier sur une colline, où les Boïes l'assiègent. Bientôt une légion, envoyée de Rome avec le préteur Lucius Atilius, le délivre, dégage la ville, et arrête pour un moment l'incendie de la révolte gauloise. Celle-ci, en éclatant trop tôt, et en retardant le départ de Scipion pour l'Espagne, avait, sans nul doute, servi aux plans d'Hannibal; mais aussi elle avait fait que les forteresses du Pô n'étaient pas absolument dégarnies. Toutefois les deux légions décimées ne comptaient pas vingt mille soldats. Elles avaient assez à faire de tenir les Gaulois en bride; et ne pouvaient être portées aux passages des Alpes, qu'à Rome d'ailleurs on ne sut menacés par Hannibal que, lorsque, en août, le consul Publius Scipion s'en revint sans armée de Massalie en Italie. Et même à ce moment encore, on dédaigna une folle tentative qui semblait devoir aller se briser contre les montagnes. Ainsi nul avant-poste romain n'attend Hannibal au lieu et à l'heure décisifs. Le Carthaginois a tout le temps de faire reposer ses hommes, d'emporter d'assaut, après trois jours de siège, la cité des Taurins (Taurasia), qui lui a fermé ses portes, et d'appeler à lui de gré ou de force toutes les peuplades ligures ou celtiques du val supérieur du Pô. Scipion, dans la vallée qui enfin a pris le commandement des légions, n'est pas encore en face de lui.

Novembre 218 av J.C.

La bataille du Tessin

Le général romain, avec son armée beaucoup plus faible, surtout en cavalerie, a reçu la difficile mission d'arrêter les progrès d'un ennemi qui lui est irrésistiblement supérieur, et de comprimer l'insurrection gauloise éclatant en tous lieux. Il passe le Pô, à Plaisance probablement, et marche aux Carthaginois en remontant la rive gauche. A ce moment Hannibal, maître de Turin, descend de son côté le fleuve, pour aller dégager les Insubres et les Boïes. - Un jour que la cavalerie romaine, appuyée par l'infanterie légère, s'est lancée en reconnaissance forcée dans la plaine entre le Ticinus (Tésin) et le Sessites (Sesia), dans les environs de Vercello (Verceil), elle se heurte contre la cavalerie africaine qui bat aussi le pays. Des deux côtés les généraux en chef commandent en personne. Scipion accepte le combat sans s'effrayer de son infériorité numérique; mais ses fantassins légers, placés devant le front de sa cavalerie, se dispersent sous le choc des cavaliers pesants conduits par Hannibal, et pendant que ceux-ci se précipitent ensuite sur la troupe montée des Romains, les Numides, débarrassés des piétons qui ont disparu, l'enveloppent et la chargent en flanc et à dos. Leur manoeuvre décide de la journée. La perte des Romains est considérable; le consul, qui veut réparer en soldat les fautes du général, est dangereusement blessé. Il perdrait la vie sans le dévouement de son fils, âgé de dix-sept ans, qui s'élance bravement au plus épais de la mêlée, suivi par ses cavaliers, et dégage le consul l'épée au poing. Cette défaite est un enseignement pour Scipion. Plus faible que l'ennemi, il a eu le tort de tenir la plaine avec un fleuve à dos; et il prend le parti de repasser de l'autre côté sous les yeux mêmes de l'ennemi. Dès que les opérations militaires se sont concentrées sur un champ étroit, dès qu'il a cessé de se faire illusion, et de croire Rome invincible, il retrouve son talent de capitaine, paralysé un moment par les mouvements habiles, mais hardis jusqu'à la témérité, de son jeune adversaire. Pendant qu'Hannibal se dispose pour une grande bataille, il se jette tout à coup, par une marche rapidement conçue et savamment exécutée, sur cette rive droite qu'il avait quittée à tort; et il rompt tous les ponts. Cette manoeuvre lui coûte d'ailleurs un détachement de six cents hommes placés en avant pour couvrir les sapeurs. Ils sont coupés et pris par les Carthaginois. Mais Hannibal, maître du cours supérieur, n'avait qu'à remonter un peu le fleuve pour le passer de même; et quelques jours après, il se retrouvait en face des Romains.


Devenez membre de Roma Latina

Inscrivez-vous gratuitement et bénéficiez du synopsis, le résumé du portail, très pratique et utile; l'accès au forum qui vous permettra d'échanger avec des passionnés comme vous de l'histoire latine, des cours de latin et enfin à la boutique du portail !

L'inscription est gratuite : découvrez ainsi l'espace membre du portail; un espace en perpétuelle évolution...

Pub


Rien de plus simple : cliquez sur ce lien : Inscription


Décembre 218 av J.C.

La bataille de la Trébie

Ceux-ci occupaient une position dans la plaine en avant de Plaisance. Mais une révolte de la division gauloise admise dans le camp, et l'insurrection celtique se réveillant de tous les côtés, obligent le consul à faire un nouveau mouvement. Il se porte vers les collines, au pied desquelles coule la Trébie, et les atteint sans pertes sérieuses; les Numides qui le poursuivent s'étant arrêtés à piller et à brûler son camp abandonné. Sans cette position très forte, la gauche appuyée à l'Apennin, la droite au fleuve et à la citadelle de Plaisance, couvert en avant par la Trébie, rivière considérable à cette époque de l'année, il ne craint plus rien pour lui. Mais il n'a pu ni sauver ses riches magasins de Clastidium (Casteggio), dont il est séparé par l'armée ennemie, ni arrêter les progrès de l'insurrection. Tous les cantons gaulois se sont soulevés, à l'exception des Cénomans, amis fidèles des Romains. D'un autre côté, Hannibal ne peut plus avancer et se voit obligé de camper en face de l'armée romaine. La présence de cette armée, et les Cénomans menaçant les frontières des Insubres, empêchent d'ailleurs la jonction immédiate des insurgés et des Carthaginois; pendant ce temps, le second corps, parti de Lilybée, et qui est venu débarquer à Ariminum, traverse tout le pays récolté sans de sérieux obstacles, atteint Plaisance, et se réunit enfin à Scipion. Les Romains comptent maintenant quarante mille hommes inférieurs toujours en cavalerie, ils égalent les troupes de pied de l'ennemi. Qu'ils restent là où ils sont, et il faudra qu'Hannibal tente le passage de la rivière en plein hiver pour les attaquer dans leur position, ou que, suspendant son mouvement en avant, il inflige aux Gaulois durant toute la mauvaise saison la charge de ses cantonnements placés au milieu d'eux; et s'expose au péril de leur inconstance. Mais si certains que fussent ces avantages, on était déjà en décembre, à donner en fin de compte la victoire à la République, ils ne l'assuraient pas au consul Tibérius Sempronius, chargé du commandement des troupes pendant que Scipion souffrait de ses blessures, et dont le temps de charge allait expirer dans peu de mois. Hannibal, sachant à quel homme il avait affaire, ne négligea rien pour l'attirer au combat. Il mit à feu et à sang les villages des Gaulois restés fidèles, et dans une rencontre de cavalerie, il laissa à son adversaire l'occasion de se vanter d'avoir vaincu.

Enfin, par un jour de forte pluie, les Romains, sans s'en douter, furent amenés à livrer bataille. Dès le matin, leurs troupes légères avaient escarmouché avec les Numides : ceux-ci se retirèrent lentement, et leurs adversaires, emportés à la poursuite, traversèrent la Trébie, malgré la hauteur des eaux, croyant déjà tenir la victoire. Soudain les Numides s'arrêtent; et l'avant-garde romaine voit en face d'elle toute l'armée d'Hannibal, rangée en bon ordre, sur le terrain à l'avance choisi par son chef. Les Romains sont perdus si le gros de l'armée ne franchit pas aussi le torrent pour les dégager. Les troupes du consul arrivent enfin, fatiguées, affamées et mouillées : elles se rangent précipitamment en bataille : les cavaliers sur les ailes, comme de coutume, et l'infanterie au centre. Les troupes légères, placées en avant des deux armées, commencent le combat : mais les Romains déjà ont épuisé leurs armes de jet dans le premier choc du matin; ils cèdent, et leur cavalerie en fait autant aux ailes, pressée qu'elle est sur son front par les éléphants, et débordée sur ses flancs par la cavalerie beaucoup plus nombreuse d'Hannibal. Cependant les fantassins romains se montrent dignes de leur nom : ils combattent contre l'infanterie ennemie avec une supériorité marquée, alors même que la défaite de la cavalerie romaine a laissé le champ libre aux troupes légères d'Hannibal et à ses Numides. Tout en s'arrêtant dans son mouvement en avant, elle tient solidement et ne peut être entamée. Soudain une troupe d'élite, forte de deux mille hommes, moitié à pied, moitié montés, sort d'une embuscade, tombe sur les derrières des Romains; et conduite par Magon, le plus jeune frère d'Hannibal, fait une trouée profonde dans la masse confuse des légionnaires. Les ailes et les derniers rangs du centre sont rompus et dispersés. Mais la première ligne, comptant dix mille hommes environ, se ramasse, et se fraye par le côté un passage au travers de l'ennemi, faisant payer cher leur victoire aux Africains et surtout aux Gaulois insurgés. Faiblement poursuivie, cette petite armée de braves parvient enfin à gagner Plaisance. Le reste est détruit en majeure partie sur les bords de la Trébie par les éléphants et les soldats légers de Carthage; quelques cavaliers seulement et quelques sections d'infanterie passent les gués et atteignent le camp. Les Carthaginois ne les poussant pas plus loin, ils peuvent à leur tour rentrer dans Plaisance1. Il est peu de batailles qui aient fait plus d'honneur au soldat romain que celle de la Trébie : il en est peu qui accusent plus gravement les fautes du général en chef. Toutefois, si l'on veut être équitable, on doit se rappeler combien c'était une institution peu militaire que ce généralat d'un fonctionnaire sortant de charge à jour fixe. Est-ce qu'on a jamais récolté les figues sur les épines ?... Le vainqueur de la Trébie avait d'ailleurs payé cher son triomphe. Quoique les pertes réelles eussent porté principalement sur les insurgés auxiliaires, le séjour de l'armée dans des pays rudes et humides, les maladies qui en furent la suite, mirent sur le carreau bon nombre des vieux soldats de Carthage; et tous les éléphants périrent, sauf un seul.

L'armée envahissante n'en avait pas moins remporté la première victoire. Aussitôt, le soulèvement national s'achève et s'organise dans toute la Cisalpine. Les restes des légions romaines du Pô se sont jetés dans Plaisance et Crémone : séparées de la patrie, elles ne vivent que des approvisionnements qui leur sont convoyés par eau. Le consul Tibérius Sempronius n'échappe que par miracle à une capture presque certaine, quand, avec quelques cavaliers, il prend la route de Rome où les élections l'appellent. Quant à Hannibal, qui ne voulait pas exposer la santé de ses troupes en les fatiguant par de longues marches durant la saison mauvaise, il les établit aussitôt dans leurs quartiers d'hiver, il sait que des attaques sérieuses contre les grandes forteresses de la plaine du Pô ne pourraient amener d'utiles résultats, et il se contente de harceler le port fluvial de Plaisance, et d'inquiéter sans cesse les autres et moins fortes positions de l'ennemi. Sa principale affaire alors était d'organiser l'insurrection gauloise : il y gagna soixante mille soldats de pied, et quatre mille cavaliers, qui vinrent grossir son armée.

1. Rien de plus clair que le récit de la bataille de la Trébie dans Polybe. Il est certain désormais (le fait a été contesté contre toute évidence) que Plaisance était alors située sur la rive droite de la Trébie; que le camp romain était posé du même côté, et qu'enfin la bataille s'est livrée sur la rive gauche. D'où il faut conclure que, soit pour regagner le camp, soit pour rentrer dans la ville, les soldats échappés au massacre avaient, de toute façon, dû repasser le torrent. Mais pour arriver à la hauteur du camp, il leur fallait se frayer un chemin air milieu des fuyards de leur propre armée, au milieu des corps ennemis qui les enveloppaient, et enfin franchir la rivière l'épée au poing. Dix mille hommes passèrent la Trébie à la hauteur de Plaisance, pour se réfugier dans ses murs. A ce moment, ils n'étaient plus poursuivis : déjà quelques milles les séparaient du champ de bataille, et la forteresse voisine les protégeait. Peut-être même y avait-il là un pont, avec tête de pont sur la rive droite, celle-ci occupée par la garnison de la ville. Autant le passage à la hauteur du camp aurait offert de dangers, autant l'autre était facile. Aussi Polybe, en bon militaire qu'il est, dit-il tout simplement que le corps des dix mille hommes s'est retiré en bon ordre dans Plaisance (3, 74, 76), sans mentionner d'ailleurs la circonstance alors tout indifférente du torrent franchi. Dans les temps modernes, tous les critiques ont fait ressortir les erreurs du récit de Tite-Live, qui, lui, place le camp carthaginois sur la rive droite, et le camp romain sur la rive gauche de la Trébie. Rappelons enfin que Clastidium n'est autre que le Casteggio d'aujourd'hui, ce qu'attestent expressément les inscriptions (Orelli-Herzen, 5117).

Décembre 218 av J.C.- début 217

Hannibal maître du Nord de l'Italie

Pendant ce temps, on ne faisait pas à Rome de préparatifs extraordinaires pour la campagne prochaine (537 de Rome (217 av. J.-C.)); et en dépit de la bataille perdue, le Sénat, non sans raison, était loin encore de croire la République en danger. On pourvut à toutes les garnisons côtières, en Sardaigne, en Sicile, à Tarente; des renforts furent envoyés en Espagne, et quant aux deux consuls Caïus Flaminius et Cnaeus Servilius, ils ne reçurent que le nombre de soldats nécessaire pour mettre les quatre légions au complet : seule leur cavalerie fut augmentée. On leur enjoignit de garder la frontière du Nord et de se porter sur les deux grandes voies qui s'y rendaient de Rome, celle de l'Ouest finissant alors à Arretium, celle de l'Est à Ariminum. Caius Flaminius occupa la première, Cnaeus Servilius la seconde. C'est là que les garnisons des forteresses du Pô vinrent les rejoindre, par la route d'eau, sans doute; puis on attendit le retour de la belle saison, comptant alors barrer et défendre les cols de l'Apennin, puis prendre l'offensive et descendre vers le fleuve, où l'on se donnerait la main sous Plaisance. Mais Hannibal ne songea pas le moins du monde à se maintenir dans la vallée du Pô. Il connaissait, Rome mieux que les Romains eux-mêmes, peut-être il se savait de beaucoup le plus faible, malgré sa brillante victoire : il savait que ni par l'effroi ni par la surprise il ne dompterait l'opiniâtre orgueil de la métropole italienne; que pour atteindre son but, pour humilier la fière cité, il ne l'allait rien moins que l'accabler. La Confédération italique avec ses forces compactes et ses ressources militaires, avait sur lui un immense avantage. Carthage ne lui donnait qu'un appui incertain; il n'en pouvait recevoir qu'irrégulièrement des renforts; en Italie, il n'avait pour lui que les Gaulois cisalpins, à l'humeur capricieuse et changeante. La défense de Scipion, la valeureuse retraite de l'infanterie romaine dans la journée de la Trébie étaient aussi un témoignage éclatant de l'infériorité du fantassin phénicien, quelques peines qu'il eût prises à le former, en face du légionnaire, et sur te terrain du combat. De là les deux pensées principales qui dirigeront tous les plans de campagne du grand général en Italie. Il conduira la guerre quelque peu à l'aventure, changeant sans cesse et le théâtre de ses opérations et ses opérations elles-mêmes. Il ne cherchera pas la fin de son entreprise dans des hauts faits purement militaires, il la demandera à la politique; s'appliquant à dénouer peu à peu le faisceau de la Confédération italienne, afin d'arriver à la détruire. Son plan obéissait à la nécessité. Pour lutter contre tant de désavantages, il n'avait que son génie militaire à jeter dans la balance, et pour le faire peser de tout son poids, il lui fallait chaque jour dérouter ses adversaires par l'imprévu de ses combinaisons renouvelées sans cesse. Il était perdu, s'il laissait un seul instant la guerre se dérouler à la même place. Il voyait clairement son but en admirable et profond politique, plus encore qu'en grand capitaine. Battre en toute occasion les généraux de Rome, ce n'était pas vaincre Rome; et celle-ci, au lendemain d'une défaite, demeurait la plus forte, autant que lui-même il était supérieur aux chefs d'armée de la République. Ce qu'il y a de plus étonnant dans Hannibal, au milieu de ses étonnantes victoires, c'est la netteté de ses vues. A l'heure de sa plus haute fortune, on peut dire qu'il ne s'est jamais fait d'illusion sur les conditions de la lutte.

Hannibal se décide donc à quitter sa récente conquête, et la base apparente de ses opérations prochaines contre l'Italie : c'est au coeur de l'Italie même qu'il va porter le fer et le feu. Mais avant, il se fait amener les captifs; les Romains, mis à part, sont chargés de chaînes et faits esclaves (il y a eu, sans nul doute, exagération grossière de la haine à raconter que partout et toujours il aurait fait massacrer les légionnaires captifs). Quant aux fédérés italiques, ils sont relâchés sans rançon, et invités à aller annoncer chez eux qu'Hannibal ne fait pas la guerre à l'Italie, mais à Rome seulement; qu'il veut rendre à leurs cités leur antique indépendance et leur territoire, et qu'après les avoir libérés, il marche derrière eux, sauveur et vengeur de leur patrie. - Cela dit, comme l'hiver avait pris fin, le Carthaginois quitte la vallée du Pô, et cherche sa route au travers des âpres défilés de l'Apennin.

Flaminius, avec l'armée d'Etrurie, était encore devant Arretium, comptant partir de là pour aller couvrir le val d'Arno, et bloquer la sortie des passes de l'Apennin, du côté de Lucca (Lucques), dès que la saison permettrait de le faire. Mais Hannibal le devance. Il franchit sans difficulté les montagnes, le plus à l'Ouest, c'est-à-dire le plus loin possible de l'ennemi. Seulement, quand il arrive dans la contrée basse et marécageuse située, entre l'Auser (Serchio) et l'Arnus (Arno), il la trouve inondée par les fontes des neiges et les pluies du printemps. L'armée, durant quatre jours, avance les pieds dans l'eau, sans pouvoir camper à sec durant la nuit : les bagages amoncelés, les cadavres des animaux du train sont pour quelques-uns une ressource. Les souffrances des troupes furent inénarrables, celles de l'infanterie gauloise surtout, qui, marchant derrière les Carthaginois, se perdait dans les fondrières, devenues plus fangeuses, de la route.

Elle murmurait hautement, et peut-être elle eût déserté en masse, sans Magon, qui, fermant la marche avec la cavalerie, empêcha toute tentative de fuite. Les chevaux, ayant la corne malade, tombèrent par centaines; d'autres maladies décimèrent les soldats, et Hannibal lui-même perdit un oeil à la suite d'une grave ophtalmie. N'importe, il arrive où il a voulu arriver. Déjà il est campé sous Faesulo (Fiesole), que Flaminius attend encore à Arretium que les routes soient devenues praticables, pour aller les fermer. Mais suffisamment fort peut-être pour défendre les débouchés de la montagne, il ne peut pas tenir tête à Hannibal en rase campagne. Sa position défensive tournée, il n'a plus qu'une chose sage à faire, c'est de se tenir immobile jusqu'à l'arrivée du second corps, désormais inutile à Ariminum : néanmoins il en juge et décide tout autrement.

217 av J.C.

Fabius Cunctator

Chef dans Rome d'une faction politique, ne devant ses succès qu'à ses efforts hostiles à la puissance du Sénat; irrité contre le gouvernement de la République à cause des intrigues de l'aristocratie contre son pouvoir consulaire; aux allures routinières et partiales de ses ennemis politiques, répondant par les impatiences d'une opposition souvent trop bien justifiée, mais foulant alors aux pieds et les traditions et les usages; enivré de la faveur aveugle de la foule, et aveuglé par sa haine amère contre les nobles, il avait aussi la manie de se croire doué du génie de la guerre.

A Rome, Quintus Fabius Maximus est nommé dictateur en 217 av. J.C. Il appartient à la très ancienne famille patricienne des Fabii. C'est le chef de la noblesse. Pour plaire au peuple, les comices lui adjoignent comme maître de la cavalerie, un plébéien, Minucius. Fabius est un homme âgé réfléchi et ferme au point d'encourir le reproche de lenteur et d'obstination. Conscient de son manque de moyens, il décide d'harceler Hannibal sans l'attaquer directement, cherchant à l'épuiser dans une guerre d'usure.

Sa campagne de 531 de Rome (223 av. J.-C.) contre les Insubres n'avait prouvé qu'une chose, pour qui voulait juger sans parti pris, c'est que les bons soldats réparent souvent les fautes des mauvais capitaines. Mais à ses yeux, aux yeux de ses amis, elle était l'irrécusable preuve qu'il suffisait de placer les légions sous ses ordres, pour que bientôt on en eut fini avec Hannibal. Telles étaient les folles paroles qui lui avaient valu son second consulat. Alléchée par l'espérance, une multitude sans armes, prête seulement pour le butin, était accourue dans son camp; et, au dire des plus sobres historiens, dépassait le nombre de ses légionnaires. Hannibal tient grand compte de ces circonstances. Il se garde de l'attaquer, et passant au-delà de ses campements, il lance ses Gaulois, les plus ardents des pillards, et sa cavalerie légère dans toute la contrée d'alentour, et la ravage. La foule alors de se plaindre et de s'irriter. Au lieu de s'enrichir comme on le lui avait promis, elle se voit enveloppée par l'incendie et le pillage. Enfin, Hannibal affecte de croire que Flaminius n'a ni la force ni le courage de rien entreprendre avant l'arrivée de son collègue. C'en est trop pour un pareil homme. A lui maintenant de déployer son génie stratégique, et d'infliger une rude leçon à ce fol et téméraire ennemi. Aussitôt il se met précipitamment à la poursuite du Carthaginois, qui, défilant lentement devant Arretium, tire vers Perusia par la riche vallée du Clanis (Chiana). Il l'atteint non loin de Cortone.

A Rome, après la Trébie, on avait dissimulé l'étendue du désastre; après Trasimène, on n'ose rien cacher. Le préteur Pomponius assembla le peuple et ne dit que ces mots : "Vous avez été vaincus dans un grand combat." Rome ne s'abandonne pas.

Hannibal ne marche pas sur Rome. Il libère ses prisonniers espérant susciter d'autres ralliements de peuples soumis par Rome. Il traverse l'Ombrie mettant à feu et à sang le Picenum et les riches propriétés romaines qui le couvrent. Il donne du repos dans cette belle région à ses hommes et à ses chevaux.

Ruiner le plat pays, suivre l'ennemi par les hauteurs, lui couper les vivres, le harceler sans cesse et le détruire en détail, mais refuser partout le combat, tel est le plan de Fabius. Il est plus facile et plus sûr d'user Annibal (Hannibal) que de le vaincre. Excepté les Gaulois, aucun peuple italien ne prend encore parti pour Carthage. Tous craignent cette armée, ramassis de vingt nations. C'est une croyance populaire que les soldats d'Annibal se nourrissaient de chair humaine.

217 av J.C.

La bataille du lac de Trasimène

Hannibal, averti de tous ses mouvements, a choisi à loisir son champ de bataille. C'est un défilé étroit, dominé des deux côtés par de hautes parois de rochers ; une colline surplombe à la sortie ; à l'entrée s'étend le lac de Trasimène [lago di Perugia]. Sur la colline du fond se tient le gros de l'infanterie carthaginoise ; à droite et à gauche se cachent l'infanterie légère, et la cavalerie. Les colonnes romaines s'engagent sans précaution dans ce passage, qui semble libre ; les brouillards épais du matin leur ont voilé l'ennemi. Mais à peine la tête des légions arrive-t-elle au pied de la colline, qu'Hannibal donne le signal du combat : aussitôt la cavalerie, tournant les montagnes, va fermer l'entrée du défilé, et sur la droite et la gauche les nuages qui se dissipent font voir partout sur les hauteurs les soldats de Carthage !... Il n'y eut point de combat, il n'y eut qu'une défaite. Ceux qui restaient encore en dehors des défilés furent précipités dans le lac par les cavaliers d'Hannibal ; le principal corps périt presque sans résistance au fond de l'impasse ; la plupart, et le consul avec eux, tombant successivement et dans l'ordre même de leur marche. La tête de la colonne romaine, six mille fantassins en tout, se fit jour au travers de l'ennemi, et montra une fois de plus l'invincible force de la légion. Mais, malheureusement pour elle, séparée de l'armée consulaire, et ne sachant plus où aller, elle se dirige au hasard ; et le lendemain, elle est entourée par la cavalerie d'Hannibal sur la hauteur où elle s'est retirée. Le Carthaginois refuse de sanctionner la capitulation qui la laisserait libre de partir ; le détachement est pris tout entier. Quinze mille Romains étaient morts, quinze mille captifs. L'armée était anéantie. Les Carthaginois avaient à peine perdu quinze cents hommes, Gaulois pour la plupart[2]. Et, comme si ce n'était point assez d'un tel désastre, à peu de temps de là la cavalerie de l'armée d'Ariminum, forte de quatre mille hommes et commandée par Caius Centenius, que Cnæus Servilius envoyait en avant, au secours de son collègue, pendant que lui-même il marchait plus lentement, vient donner dans l'armée africaine ; elle est enveloppée, hachée ou prise. Toute l'Etrurie est perdue pour Rome. Hannibal pourrait marcher sur la métropole sans que rien l'arrête ! A Rome on se prépare à une lutte extrême ; on abat les ponts du Tibre ! Quintus Fabius Maximus est nommé dictateur. Il mettra les murailles en état, et dirigera la défense à la tête de l'armée de réserve. En même temps, deux légions sont formées pour remplir la place de celles détruites, et la flotte, utile auxiliaire en cas de siége à subir, est hâtivement armée.

En 217 av. J.C., les romains envoient à sa rencontre une armée de quatre légions conduite par le consul Flaminus qui se croit un adversaire digne d'Annibal, et qui était parti de Rome avec la résolution de combattre en quelque lieu que ce fût. Le camp romain s'installe pour la nuit aux abords du lac de Trasimène. Au matin, dans le brouillard, l'armée romaine s'engage sans précaution dans un passage qui semble vide. Hannibal qui a pris position sur les flancs des collines se lance à l'assaut du convoi romain qui se trouve, comme à la Trébie, enveloppée de toutes parts.

La bataille ne dura que trois heures. Les romains qui restaient encore en dehors du passage furent précipités dans le lac par les cavaliers d'Hannibal; le principal corps périt presque sans résistance. Les romains perdent 15000 légionnaires, massacrés ou noyés, Flaminus est tué, 10000 s'échappèrent et 15000 hommes sont fait prisonniers.

L'armée romaine est anéantie. Les carthaginois n'ont perdu que 1500 hommes, gaulois pour la plupart. Toute l'Estrurie est perdue pour Rome. Hannibal peut marcher sur Rome. A Rome on abat les ponts du Tibre ! Quintus Fabius Maximus est nommé dictateur.

217-216 av J.C.

Minucius

Fabius a donc raison de temporiser : prolonger la guerre c'est ruiner l'ennemi. Mais les alliés, en proie aux ravages des deux armées, souffrent cruellement, et les Romains se sentent humiliés devant leurs sujets de n'accepter jamais le combat.

Après avoir ravagé les Pouilles, Hannibal décide de marcher en Campanie sans avoir réussi à provoquer Fabius. Les carthaginois pillent et incendient tous les villages de la plaine en espérant que la dévastation de cette riche province pousse Fabius à se battre. Fabius refuse le combat et cette stratégie le rend très impopulaire à Rome.

Un jour, Fabius réussit à enfermer Annibal dans un défilé; le Carthaginois était pris. Au milieu de la nuit, il fit chasser vers le haut de la montagne deux mille boeufs portant aux cornes des sarments enflammés. La vue de ces feux courant par la montagne, les cris des animaux qui beuglaient de douleur inquiétèrent les soldats romains chargés de la garde du défilé et leur firent croire que l'ennemi fuyait. Ils quittèrent leur poste; Annibal s'en empara aussitôt. Il était sauvé. Dans le camp romain, on cria à la trahison.

Le peuple donne au maître de la cavalerie (Minucius) les mêmes pouvoirs qu'au dictateur (Fabius). Dès sa nomination, Minucius attaque précipitamment l'ennemi. C'est un désastre. Minucius aurait pu perdre toute son armée, si Fabius n'était pas accouru pour le sauver. Il répare du moins son imprudence en reconnaissant hautement ses torts. Il dépose son commandement et vient se replacer sous les ordres de Fabius qu'il appelle son sauveur et son père.

Hannibal en profite pour ramasser sur les terres de l'ennemi les approvisionnements nécessaires. Il choisit l'Apulie riche en blés et en herbages. Tous les jours les deux tiers de l'armée carthaginoise sortent en fourrageurs.

A la fin de sa dictature, le commandement est remis aux consuls Cneius Servilius Geminus et Marcus Attilus Regulus. Le désastre subit lors de la bataille de Cannes en 216 av. J.C. force finalement les romains à adopter la stratégie de Fabius.

2 Août 216 av J.C.

La bataille de Cannes

Hannibal
Pièce carthaginoise
représentant Hannibal
en Hercule

Les lenteurs de Fabius provoquent une véritable crise politique à Rome. Deux nouveaux consuls sont nommés : Lucius Aemilius Paullus vainqueur de la seconde guerre illyrienne en 219 av J.C. et Marcus Terentius Varro. Pour arrêter Hannibal, Rome décide à tout prix de lui livrer une bataille. Paullus et Varron arrivent en Apulie au début de l'été 216 av. J.C. avec quatre légions. Leur jonction avec l'ancienne armée de Fabius porte l'armée de Rome à 80000 hommes et 6000 cavaliers.

Les Consuls de l'année 216 av. J.C. ne sont malheureusement pas faits pour s'entendre. Paul-Emile est l'élu des patriciens; Varron appartient au parti populaire. Le premier, élève de Fabius, veut toujours différer, le second toujours combattre.

Paullus remonte la rivière l'Aufidus et établit un camp en face de Cannes ou Hannibal demeure posté sur la rive droite. Comme le commandement alterne chaque jour entre les consuls, la journée suivante, le 2 août, Varron conduit le gros de l'armée et traverse l'Aufidus alors presque à sec et qui se prête facilement au passage. Il prend position tout près d'Hannibal entre celui-ci et le grand camp de Paullus, si près de l'ennemi qu'une retraite est impossible, et, le surlendemain, il fait dès le matin déployer devant sa tente le manteau de pourpre, signal du combat. Hannibal suit les légions et après un court engagement d'avant-garde, engage la bataille.

Hannibal a une armée de 50000 hommes dont 10000 cavaliers. Ses forces ne sont que la moitié de celles des Romains; il ne les a pas moins amenés sur le champ de bataille qu'il a choisi, à Cannes, en Apulie, près de l'Aufidus, au milieu d'une plaine immense, favorable à sa cavalerie, et où le soleil qui darde ses rayons dans le visage des Romains, où le vent, qui porte la poussière contre leur ligne, doivent combattre pour lui.

Dans cette plaine unie, une embuscade semble impossible. Mais 500 Numides se présentent comme transfuges, et, durant l'action, se jettent sur les derrières de l'armée romaine. A Cannes, comme à Trasimène, comme à la Trébie, le plus petit nombre enveloppe le plus grand. Pour opposer plus de résistance à la cavalerie, Varron avait diminué l'étendue de sa ligne et augmenté sa profondeur. Par cette disposition, beaucoup de soldats deviennent inutiles. Annibal, au contraire, donne à son armée un front égal à celui de l'ennemi, et la range en croissant, de manière à ce que le centre, composé de Gaulois, fait saillie sur la ligne de bataille. Derrière eux, les vétérans africains sont formés en un demi-cercle dont les extrémités vont rejoindre les deux ailes. Les Romains attaquent les Gaulois avec furie. Mais ceux-ci, guidés par Annibal lui-même, reculent peu à peu jusque sur la seconde ligne, en arrière des ailes, qui, se repliant, enveloppent les légions. En même temps, les transfuges attaquent par derrière, et Asdrubal, avec sa cavalerie réunie en masses profondes, exécute, sur l'infanterie romaine, des charges à fond qui y portent le désordre et le carnage.

La bataille de Cannes ne coûte à Hannibal que 5500 hommes dont 4000 gaulois mais des 76000 romains mis en ligne, 70000 gisent à terre et parmi eux le consul Lucius Paullus, ses deux questeurs, le proconsul Cnaeus Servillius, 80 sénateurs, des consulaires, dont Minucius, 21 tribuns légionnaires, et une foule de chevaliers (2 août 216 av. J.C.). Paul-Emile blessé aurait pu échapper au carnage, un des siens lui offrit un cheval pour fuir, il refusa. L'autre consul, Varron aurait fui dès le début de la bataille pour se réfugier à Venosa.

216-215 av J.C.

Les résultats de la bataille de Cannes

"Laisse-moi prendre les devants avec ma cavalerie", disait à Annibal (Hannibal), le soir de la bataille, un de ses officiers, "et dans cinq jours tu souperas au Capitole." Mais Annibal connait Rome. Il sait qu'elle ne sera pas abattue par cette défaite au point de devenir une proie facile. Il s'arrête dans le sud de l'Italie pour décider la défection des peuples et des villes de cette région.

Rome, en effet, le premier moment de stupeur passé, retentit du bruit des préparatifs. Fabius prescrit aux femmes de s'enfermer dans leurs demeures, pour ne pas amollir les courages par des lamentations dans les temples; à tous les hommes valides, de s'armer; aux cavaliers, d'aller éclairer les routes; aux sénateurs, de parcourir les rues et les places pour rétablir l'ordre, placer des gardes aux portes, et empêcher que personne ne sorte. Pour en finir promptement avec la douleur, le deuil est fixé à 30 jours. On se croirait à Sparte. Les expiations religieuses ne seront pas oubliées, il y en aura de cruelles. Deux vestales convaincues d'avoir violé leurs voeux seront mises à mort; deux Gaulois et deux Grecs seront enterrés vivants, selon que l'avaient prescrit les livres sibyllins.

Peu de jours après, on apprend qu'un Carthaginois, Carthalon, arrive avec les députés des prisonniers de Cannes, pour parler de paix et de rançon; un licteur court lui interdire l'entrée du territoire romain. 10000 légionnaires environ sont au pouvoir d'Annibal; le sénat refuse de les racheter. 3000 s'étaient sauvés; le sénat ordonne qu'ils iront servir en Sicile, sans solde ni honneurs militaires, jusqu'à ce qu'Annibal soit chassé d'Italie. Mais, par un admirable esprit de conciliation, oubliant ses griefs contre Varron, le consul populaire, Fabius sort en corps au-devant de lui avec tout le peuple, et le remercie de n'avoir pas désespéré de la république.

L'ampleur de la défaite romaine entraîne la défection de la Fédération latine du Bruttium (la Calabre), de Crotone, de Tarente et des gaulois de la Cisalpine. A l'automne 216 av. J.C., Capoue, la seconde ville d'Italie qui se croit l'égale de Rome, et qui gémit de n'être qu'une ville sujette, se donne à Hannibal, après avoir étouffé dans ses bains publics tous les citoyens romains qui se trouvent dans ses murs. Hannibal y installe ses quartiers d'hiver. En revanche, les grecs de l'Italie du Sud, les Latins, les Etrusques et les Ombriens tiennent fermes et restent fidèles à Rome.

Dans ces circonstances, la guerre subit un temps d'arrêt. Hannibal est maître de tout le Sud de la péninsule mais il doit défendre ses frontières. En 215 av. J.C., Marcus Claudius Marcellus, Tiberius Sempronius Gracchus et le vieux Quintus Fabius Maximus se mettent à la tête de trois armées avec comme mission de reprendre Capoue.

Les nouveaux alliés d'Annibal lui donnent peu de soldats et pas d'argent; il a donc, au milieu de son triomphe, grand besoin de secours; car Rome tient maintenant sous les armes 200000 combattants. Il envoie à Carthage un de ses frères qui répand au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or enlevés, disait-il, aux chevaliers romains morts sur le champ de bataille. A mesure que cette guerre devient plus implacable, Hannon s'en effraie davantage. De quelque côté que se tourne la victoire, il voit un maître; "Carthage", disait-il, "perdra sa liberté si Annibal triomphe, son indépendance s'il est vaincu". Aussi, fait-il répondre aux demandes du vainqueur de Cannes : "Puisque Annibal a remporté une si grande victoire, il n'a pas besoin d'assistance." On ne lui envoya, en effet, que des secours insignifiants.

Hannibal se tourne vers l'armée d'Espagne et l'alliance avec Philippe de Macédoine. Malheureusement, les troupes espagnoles commandées par son frère Hasdrubal restent bloquées par les Scipions sur l'Ebre. Réduit à ses seules forces, il agite le monde autour de lui pour le soulever contre Rome. Il fomente des troubles en Sardaigne et en Sicile, appelle ses frères d'Espagne avec la puissante armée qu'ils avaient ordre d'y former, conclut une alliance avec le roi Philippe de Macédoine, et tente d'enlever Naples pour se donner un port en Italie. Mais rien ne lui réussit. Philippe est contenu et rejeté des bords de l'Adriatique dans son royaume par des forces que le sénat envoie rapidement contre lui. Les Scipions, en Espagne, ferment à Asdrubal et à Magon, par des victoires, la route de la Gaule. Les Scipions transportent la guerre de l'Ebre sur le Boetis (Guadalquivir) et remportent plusieurs victoires. La situation dégénère à tel point que Carthage envoie en Espagne la majeure partie des renforts en hommes et en argents.

En Italie, les Romains devenus plus circonspects reviennent au plan de Fabius : ils réduisent Annibal à faire une guerre de sièges où il ne peut plus frapper de ces grands coups qui ébranlaient l'Italie et Rome. Devant Nole, Marcellus lui fait même éprouver un échec et lui tue 2000 hommes.

Entre temps, des carthaginois débarquent en Sardaigne escomptant un soulèvement contre les romains mais ils sont anéantis par Titus Manlius Torquatus expédié de Rome avec une armée.

215-212 av J.C.

Syracuse

En Sicile, Carthage fait basculer Syracuse dans son camp. Hiéron, le fidèle allié de Rome, était mort. Son petit fils Hiéronyme, héritier du trône préfère se rapprocher des carthaginois. Mais un peu par l'effet du hasard et surtout par la folie de Hiéronyme, une guerre civile éclate et Hiéronyme et toute la famille royale est massacrée. On proclame la république, et l'on entre dans l'alliance de Carthage. Les carthaginois prennent le contrôle de la cité. Carthage envoie une armée de 25000 hommes et 3000 cavaliers en Sicile sous les ordres d'Himilcon et occupe immédiatement Agrigente.

Le consul Marcus Claudius Marcellus, qu'on surnomme l'épée de Rome, comme Fabius en était le bouclier, débarque en Sicile et assiège Syracuse en 214 av J.C. Cette ville semble inexpugnable, grâce à la force de ses murailles et à sa position avantageuse; et de plus elle a Archimède. Ce grand géomètre couvrit les murs de machines nouvelles qui lancent au loin d'énormes quartiers de roc. Si les vaisseaux romains approchaient du rempart, une main de fer les saisissait, les enlevait, et les laissait retomber avec fracas au fond de la mer où ils s'abîmaient. S'ils se tenaient au large, des miroirs ardents y portaient l'incendie.

Le proconsul désespéré d'emporter de vive force une place si bien défendue; il attend avec une patience digne de Fabius qu'une trahison ou une surprise la lui livre. L'occasion ne se présente qu'en 212 av. J.C. Durant une fête, qui tient le peuple tout occupé dans l'intérieur de la ville, les murs sont escaladés, Archimède, que Marcellus aurait voulu épargner, est tué. L'illustre savant ne s'était même pas aperçu de la prise de la ville, tant il était absorbé dans l'étude de ses problèmes. Un légionnaire lui ordonna de se rendre auprès de Marcellus; il ne l'entendit pas et continua son travail; le soldat irrité le perça de son épée. Agrigente tombe comme était tombée Syracuse, et en 210 av. J.C. les Carthaginois quittent la Sicile pour la dernière fois.

215-207 av J.C.

La guerre en Espagne

massinissa
Massinissa

En Italie, Rome se défend, et péniblement. En Espagne, elle prend l'offensive. Deux Scipions, Gnoeus et Cornélius y combattent depuis l'année 218 av. J.C. contre les Carthaginois.

Les deux proconsuls romains (Gnoeus et Publius Scipion) tiennent constamment fermée la frontière des Pyrénées et empêchent ainsi Hasdrubal de rejoindre son frère Hannibal. En 215 av. J.C., ils vont même livrer plusieurs combats au coeur même de l'Andalousie. En 214 av. J.C., les Scipions reprennent Sagonte et la restaure.

En 213 av. J.C., ils entrent en contact avec Syphax, le plus puissant des chefs numides pour qu'il combatte les puniques. Hasdrubal repasse la mer avec le gros de ses forces et avec l'aide d'un autre chef numide Massinissa, bat Syphax. Après sa victoire, Hasdrubal rentre en Espagne avec de nouveaux renforts et Massinissa. En tout trois armées carthaginoises que commandent Hasdrubal Barca, Hasdrubal Giscon et Magon attaquent l'armée romaine qui est taillée en pièces. Les deux Scipions sont tués et Carthage peut désormais réoccuper l'Espagne jusqu'à l'Ebre.

En 210 av. J.C., un jeune officier, âgé de vingt-quatre ans à peine, fils de Cornelius Publius Scipio mort peu de temps avant en Espagne, portant le même nom et connu sous le nom de Scipion l'Africain obtient un pouvoir consulaire pour l'Espagne.

C'est un jeune homme qui avait de bonne heure attiré sur lui les regards du peuple par son maintien grave, sa piété et son courage. On le voyait passer de longues heures dans le temple de Jupiter, comme s'il était en relations avec les dieux, et on parlait dans le peuple de ses visions nocturnes, des inspirations qu'il recevait d'en haut. Au combat de la Trébie, il avait sauvé la vie à son père blessé, en le couvrant de son bouclier et en le défendant seul contre les ennemis. Après Cannes, il avait contraint, le poignard sur la gorge, un Métellus et d'autres jeunes nobles à jurer qu'ils n'abandonneraient pas l'Italie. A 22 ans, il se mit sur les rangs pour obtenir l'édilité. Les tribuns objectaient sa jeunesse : "Je suis assez âgé", dit-il, "si les Romains veulent m'élire." A 24 ans, personne ne se présentant pour le commandement de l'Espagne qui semblait plein de dangers, il le demanda, bien qu'il n'eût pas l'âge, et fut élu. Il habituait déjà le peuple à le regarder comme au-dessus des lois.

En 209 av. J.C., Scipion se rend en Espagne, accompagné du propréteur Marcus Selanus et Gaius Loelius son chef de la flotte. A peine arrivé, il médite une entreprise audacieuse. Scipion avec toute son armée de 30000 hommes et sa flotte surprend et attaque à la fois par mer et par terre la faible garnison d'un millier d'hommes que les puniques ont laissé à Carthagène. Carthagène, l'arsenal et le trésor des Carthaginois dans la Péninsule, était défendue par une forte citadelle et par de hautes murailles, couverte par la mer et un étang : aussi passait-elle pour imprenable. Scipion l'attaque en plein jour, au moment où l'ennemi s'y attend le moins, et l'enlève dès le premier assaut, en profitant d'un marais que les Carthaginois croyaient impraticable, et qui touche à une partie du mur mal gardé (210 av. J.C.). Avec la capitale punique en Espagne, les romains s'emparent de 91 navires, de tout le matériel de guerre, d'immenses approvisionnements, de la caisse militaire contenant 600 talents, des otages espagnols et font 18000 prisonniers.

La ville renfermait tous les otages que les Carthaginois avaient exigés des Espagnols. Scipion les traite avec bonté, donnant à tous des présents, même aux enfants : aux garçons des épées, aux filles des bracelets, puis il les renvoie vers leurs proches. Une conduite si différente de celle des généraux de Carthage vaut à Scipion la reconnaissance de ces peuples : ils passeront en foule de son côté.

Tous les espagnols en deçà de l'Ebre se soumettent aux romains. Pendant l'hiver 209/208 av. J.C., Scipion dissout la flotte, ajoute à son armée tous les hommes qui en retire et affronte en Andalousie, Hasdrubal Barca qui marchait vers le Nord au secours de son frère. Scipion gagne la bataille et fait 10000 prisonniers. Mais Hasdrubal malgré ses pertes arrive tant bien que mal aux passages des Pyrénées qui n'étaient pas gardés et entre en Gaule. Hasdrubal parti, les deux chefs de corps, Magon et Hasdrubal, fils de Giscon quittent l'Espagne pour les îles Baléares. En 207 av. J.C., trois armées carthaginoises reviennent en Espagne mais perdent contre les romains, deux fois moins nombreux à la bataille de Llipia (207 av. J.C.). Toute l'Espagne est conquise. Gadès, la plus ancienne colonie punique ouvre ses portes à Scipion. Après une guerre de 13 ans, l'Espagne deviendra province romaine (197 av. J.C.). Les territoires espagnols conquis sont divisés en deux provinces : l'Hispanie Ultérieure et l'Hispanie Citérieure.

Les Carthaginois chassés d'Espagne, Scipion songe à aller les chercher en Afrique, et, pour se ménager d'avance des alliés sur ce continent, il ose se rendre seul à la cour de Syphax, roi des Numides, qu'il essaie de gagner aux intérêts de Rome (206 av. J.C.).

214-205 av J.C.

La première guerre macédonienne

En 215 av. J.C., après la bataille de Cannes, Philippe V de Macédoine décide de s'allier avec Hannibal. En échange de l'aide macédonienne, Carthage s'engage à aider les macédoniens à conquérir la Grèce. Des ambassadeurs macédoniens de retour d'Italie sont attrapés par la flotte romaine commandée par Publius Valerius Flaccus et révèlent le projet d'alliance.

Rome décide alors d'envoyer une flotte de 55 vaisseaux commandée par Marcus Valerius Laevinus en Macédoine. La guerre commence en 214 av. J.C. avec la prise de la ville d'Oricum par Philippe qui assiège juste après Apollonie, une autre cité alliée de Rome. Les romains reprennent rapidement Oricum et massacre l'armée macédonienne qui assiège Apollonie. Philippe rentre en Macédoine

En 211 av. J.C., l'amiral romain Marcus Valerius Laevinus tirant parti des imprudences et des injustices de Philippe convainc la Ligue Etolienne de s'allier avec Rome en échange de la cession du territoire Arcananien au profit des Etoliens. De toute la Grèce, les états hostiles à Philippe se joignent aux romains. Par ailleurs, Rome obtient le ralliement des tribus de la Thrace et de l'Illyrie, les éternels adversaires des macédoniens et également celui d'Attale, le roi de Pergame.

En 210 av. J.C., les Etoliens attaquent l'Acarnanie qui appelle Philippe à l'aide. Par ailleurs, Publius Sulpicius Maximus remplace Laevinus qui doit retourner à Rome pour exercer son nouveau mandat de consul. La guerre dure jusqu'en 208 av. J.C., date à laquelle les Archeens tentent d'établir la paix entre les Etoliens et Philippe afin de réduire l'interventionnisme romain et celui d'Attale dans les affaires grecques.

Les pourparlers échouent. En 207, Philippe reprend la guerre contre les Etoliens et Attale de Pergarme qui décide finalement de retourner dans son royaume avec son armée. Rome délaisse la Ligue Etolienne pour se consacrer à la guerre contre Hannibal. En 205, Philippe gagne enfin la guerre contre les Etoliens et signe un traité de paix qui lui est favorable. Juste après, Rome et Philippe signe un traité de paix.

213-203 av J.C.

La guerre en Italie

La partie étant perdue en Espagne, Carthage ordonne en 207 à Magon de ramasser vaisseaux, argent, soldats et d'aller porter secours à Hannibal en Italie. Impossible à Scipion d'empêcher ce départ. Magon débarque avec 12000 hommes dans le golfe de Gênes. Il s'empare de la ville mais échoue à soulever les Ligures et les Gaulois. En 203 av. J.C., Publius Quinctilius Varus et Marcus Cornelius Cethegus livrent une bataille à Magon sur le territoire des Insubres. Les puniques perdent et Magon, blessé lors des combats, quitte l'Italie pour Carthage. Durant le trajet, Magon meurt de sa blessure.

Hannibal est à Arpi avec son corps principal : en face de lui Tiberius Gracchus à la tête de quatre légions. Entre temps, une autre armée romaine formée de quatre légions sous les ordres de Quintus Fabius et de Marcus Marcellus assiègent Capoue. En 213 av. J.C., Arpi est reprise par les romains.

Lors de l'hiver 213/212 av. J.C., Tarente ouvre ses portes à Hannibal. Toutefois, la garnison romaine a le temps de se réfugier dans la citadelle et bloque l'accès au port. A ce moment là, Tiberius Gracchus qui ferme la route de Capoue à Hannibal périt par la trahison d'un Lucanien et sa mort équivaut à une grande défaite.

Autour de Capoue sont rassemblées les armées romaines : l'une commandée par Appius Claudius, l'autre par Quintus Fulvius et une troisième par Claudius Nero. Le sénat est bien décidé à tirer de Capoue une éclatante vengeance, à punir sans pitié la ville qui avait la première donné le signal de la défection. En 211 av. J.C., elle est enveloppée par les légions du proconsul Appius. Annibal, qui vient de prendre Tarente, accourt pour la sauver (211 av. J.C.), mais il trouve les retranchements si forts, les généraux si réservés, que, pour délivrer la ville, il conçoit l'audacieuse pensée d'enlever Rome elle-même par surprise. Quand il parait devant Rome, le peuple entier court aux murailles, et deux légions nouvelles qu'on exerçait dans la ville, sortent audacieusement à sa rencontre. Le coup est manqué.

Il espère alors qu'à la nouvelle du danger de leur patrie, les légions établies devant Capoue lèveraient le siège pour accourir à la défense de Rome. Mais les Romains ne lâchent pas leur proie; Appius reste dans ses lignes! Toute l'habileté d'Annibal est déjouée par la constance romaine. Il s'enfuit jusqu'à Rhégium, pour ne pas entendre les cris de détresse de cette ville qu'il n'a pas pu sauver.

Capoue ouvre ses portes. Le châtiment est terrible; 70 sénateurs périssent sous les verges et la hache; 300 nobles seront condamnés aux fers; tout le peuple est vendu. La ville et son territoire seront déclarés propriété romaine. Quelques sénateurs auraient voulu effacer jusqu'au dernier vestige de cette cité qui avait rêvé la domination de l'Italie.

En 209 av. J.C., Fabius Cuntactor pour la cinquième fois consul prend Tarente. La répression est terrible : la cité est pillée et 30000 habitants seront vendus comme esclaves.

23 juin 207 av. J.C.

La bataille du Métaure

Hannibal
Buste de Scipion l'Africain
National Archeological Museum, Naples

Depuis ce revers, Annibal est cerné dans le midi de l'Italie, et, malgré des prodiges d'habileté, perd chaque année du terrain. Il n'est jamais battu, et toutes les fois qu'il rencontre des légions, il compte un succès de plus. Mais ses victoires restent stériles, parce que Rome remplace par des troupes plus nombreuses celles qui avaient été vaincues, tandis que lui, laissé par Carthage sans secours, il s'épuise par ses triomphes mêmes.

En 208 av. J.C., le bouillant Marcellus attiré dans une embuscade y périt avec ses principaux officiers. En 207 av. J.C., c'est Rome même qui faillit périr. Après la bataille contre Scipion l'Africain, Hasdrubal (Asdrubal) quitte l'Espagne en 208 av. J.C. avec une armée de 60000 hommes qui se recruta en Gaule, et franchit les Alpes en 207 av. J.C. Annibal, posté à Canusium, en Apulie, dans un camp retranché, attend qu'Asdrubal lui envoie des nouvelles certaines de sa marche.

Si les deux généraux carthaginois se réunissent, la lutte est finie. Rome succombe. Le sénat place entre eux cent mille légionnaires qu'il partage entre les consuls Livius et Néron.

Le consul Marcus Livius se rend à la rencontre d'Hasdrubal tandis que l'autre consul Gaius Nero barre en toute hâte la route du Nord à Hannibal (Annibal). Celui-ci rencontre Néron à Grumentum, repousse les romains et entre en Apulie non sans pertes sensibles. Néron le suit.

Asdrubal envoya bien à son frère des Numides porteurs de ses dépêches, mais ces messagers tombèrent dans les avant-postes de Néron qui campait en face d'Annibal. Néron prend la résolution la plus hardie de cette guerre. Il choisit 7000 hommes d'élite, quitte son camp sans qu'Annibal s'en doute, traverse toute l'Italie centrale en six jours, et rejoint Livius sur le point de jonction désigné des deux armées carthaginoises. Il est convaincu qu'Hannibal ignore le plan de son frère. Il rejoint son collègue Marcus Livius à Sena Gallica. Il entre de nuit dans le camp de son collègue pour qu'Asdrubal ignore son arrivée; mais, au réveil des troupes, les trompettes sonnent deux fois; Asdrubal reconnaît à ce signe que les deux consuls sont réunis; il croit son frère vaincu, tué peut-être, et toutes les forces de Rome rassemblées contre lui. Il fuit, mais ses guides l'égarent; les consuls l'atteignent; et il est obligé de combattre dans un poste désavantageux, sur les bords d'un torrent, le Métaure. 56000 hommes avec leur général resteront sur le champ de bataille. Ce sont les représailles de Cannes (207 av. J.C.).

La nuit même qui suivit le combat, Néron se remet en route, et, le treizième jour après son départ, il rentre dans ses lignes, en Apulie. La tête d'Asdrubal, jetée dans le camp de son frère, apprend à celui-ci la ruine de ses dernières espérances. "Je reconnais-là", dit-il amèrement, "la fortune de Carthage." Alors il se renferme dans le Bruttium; il y résiste cinq années encore aux efforts des Romains pour le chasser d'Italie.

202 av J.C.

Dénouement en Afrique

Les meilleurs capitaines des armées romaines étaient tombés sur les champs de bataille ou bien comme Quintus Fabius et Quintus Fulvius sont trop vieux pour terminer la guerre. Gaius Nero et Marcus Livius, les vainqueurs de Sena, tenant trop à l'aristocratie ne peuvent pas être élus par le peuple pour terminer la guerre. A ce moment revient d'Espagne Publius Scipion, chargé d'honneur et de gloire, favori du peuple est élu consul pour l'année avec l'intention de conduire l'armée en Afrique. Il répète sans relâche, que pour arracher d'Italie le formidable capitaine qui s'obstine à y rester, il faut attaquer Carthage elle-même. Il demande au sénat l'autorisation de passer en Afrique. Le vieux Fabius s'oppose vainement à ce qu'il appelle une témérité. Les Italiens sont las de voir s'éterniser la guerre : Scipion reçoit mission de se rendre en Sicile, de construire une flotte et la formation du corps expéditionnaire. Rome lui met à disposition l'armée de Sicile et deux légions. De plus, on lui permet de recruter en Italie. Au printemps 204 av. J.C., Scipion part de Lilybée avec deux fortes légions de 30000 hommes, 40 navires de guerres et aborde au Beau promontoire, près d'Utique.

Scipion compte sur les deux rois de Numidie, Syphax et Massinissa, avec lesquels il avait déjà traité. Mais le premier venait d'être regagné par Carthage : on lui avait donné en mariage la belle Sophonisbe, fille d'un des principaux citoyens. Le second, fidèle à l'alliance romaine, avait été dépouillé du trône de ses pères.

A la nouvelle du débarquement de Scipion, Massinissa accourt dans le camp des romains et s'allie avec les latins. Scipion se met en marche et vient mettre le siège devant Utique. Mais Syphax à la tête de 50000 hommes et 10000 cavaliers force les romains à lever le siège. En 203 av. J.C., Scipion bat une armée commandée par Hasdrubal Giscon et Syphax aux Grandes Plaines. Massinissa capture Syphax près de Cirta et prend Sophonisbe pour épouse; mais Scipion se souvenant qu'elle avait détaché Syphax du parti de Rome, exige que la Carthaginoise lui soit livrée. Massinissa envoya à Sophonisbe, comme présent nuptial, une coupe de poison. Elle but sans hésiter. Carthage sent que la guerre est perdue et négocie avec Scipion. Elle accepte les conditions qu'il lui impose : abandon des possessions espagnoles et des îles de la Méditerranée, cession de la flotte carthaginoise et le paiement d'une contribution de 4000 talents.

202 av J.C.

La bataille de Zama

traversée
La bataille de Zama
Henri-Paul Motte, 1890

Ces importants succès rendent à Scipion l'appui de tous les Numides, c'est-à-dire d'une cavalerie excellente; et Carthage menacée se décide à rappeler Annibal. Il lit à l'Italie de sanglants adieux.

A cette occasion, le Sénat décerne la couronne de gazon au dernier survivant des vieux généraux romains qui avaient honorablement combattu Hannibal dont Quintus Fabius alors presque nonagénaire. Recevoir la récompense que l'armée votait d'ordinaire au capitaine qui l'avait sauvée c'est là le plus grand des honneurs auquel un citoyen romain peut prétendre. C'est aussi la dernière distinction offerte au vieux général qui meurt dans cette même année (203 av. J.C.).

Hannibal débarque à Leptis après 36 années d'absence. La paix est rompue par les puniques par un incident mineur : une flotte de transport romaine est pillée par les puniques sur le littoral carthaginois pendant qu'un navire amenant des envoyés de Rome est capturé par les carthaginois. Scipion lève aussitôt son camp près de Tunis en 202 av. J.C. Les deux généraux ont une entrevue où Hannibal tente d'obtenir de Scipion des conditions de paix meilleures. Scipion refuse. La paix, sans une défaite d'Annibal, aurait été sans gloire et sans durée.

Tout ce qu'enseignaient l'art de la guerre et une vieille expérience fut de part et d'autre appliqué (19 octobre 202 av. J.C.). Du côté d'Annibal, plus de ces ruses auxquelles s'étaient laissé prendre tant de consuls, mais d'admirables dispositions. Sur ses ailes, les plus mauvaises troupes, pour occuper les Numides et les entraîner à leur poursuite loin du champ de bataille. En avant-garde une ligne formidable de 80 éléphants; derrière, ses mercenaires gaulois et ligures, pour émousser les épées romaines et rompre l'ordonnance des légions. Au corps de bataille, les Carthaginois et les Africains, pour tomber sur les Romains troublés et fatigués par un premier combat; enfin, à un stade en arrière, ses vieilles bandes d'Italie, ses soldats les plus dévoués, ménagés avec soin, pour achever la victoire ou le suivre dans sa retraite et l'accompagner à Carthage, où il ne voulait pas rentrer désarmé.

Mais Scipion avait ménagé dans ses lignes, des intervalles où les éléphants criblés de traits s'engagèrent. Les mercenaires d'Annibal, rompus par les Romains et rejetés sur leur seconde ligne, y portèrent le désordre, Scipion, au contraire, arrêta ses soldats après le premier succès, rétablit les rangs, et les lança à un second combat, avec l'ordre qu'ils auraient eu au sortir d'un camp. Durant ce choc terrible, Massinissa, au lieu de se laisser emporter à la poursuite des cavaliers ennemis, avait ramené ses Numides sur l'arrière-garde; Annibal était à son tour enveloppé. Quand il se retira de ce champ de bataille, les corps de 20000 de ses soldats jonchaient la terre. Les romains anéantissent l'armée carthaginoise. Hannibal arrive à se sauver.

202-201 av J.C.

La fin de la seconde guerre punique

Annibal rentre dans Carthage trente-cinq ans après en être sorti, mais il y rentre vaincu; lui-même conseille la paix.

Scipion ne demande pas qu'on lui livre son grand adversaire; il fixe les conditions suivantes : Carthage renoncera à tout ce qu'elle possède hors de l'Afrique, c'est-à-dire à l'Espagne, à Malte, aux îles Baléares; ne plus entrer en lutte contre Rome, ne plus porter ses armes hors d'Afrique, et en Afrique même, à ne faire jamais la guerre sans la permission de la République, payera en cinquante ans une contribution de guerre de 200 talents pendant cinquante années, livrera enfin tous ses éléphants et toutes ses galères, excepté dix.

Ces conditions sont acceptées. Les Carthaginois remettent à Scipion cinq cents galères, qu'il fait aussitôt brûler. Quand il fallut payer le premier terme du tribut, les sénateurs de Carthage éclatèrent en gémissements; seul, Annibal se mit à rire, et comme l'un d'eux l'en reprit: "Si l'on pouvait lire dans les âmes;" répondit le grand homme, "comme avec les yeux du corps, vous verriez bien que ce rire est un signe de désespoir, non pas de joie. Et cependant il est plus raisonnable que vos larmes. J'aurais compris ces pleurs le jour où l'on nous ôta nos armes, où l'on brûla nos vaisseaux, le jour où Carthage se trouva livrée, sans force et sans défense, aux haines des Africains. Mais alors pas un de vous n'a gémi. Et maintenant qu'il vous faut prendre sur votre avoir pour payer le tribut, vous pleurez! Ah! Vous verrez trop tôt, je le crains bien, que ce qui vous arrache aujourd'hui tant de larmes est le moindre de nos malheurs."

La seconde guerre punique est terminée.

Scipion célébra à son entrée dans Rome le triomphe le plus splendide. Il apportait au trésor cent vingt-trois mille livres pesant d'argent. Il apportait à Rome, mieux que ces trésors, la domination du monde. Carthage, en effet, tombée et Annibal vaincu, il n'y avait plus de puissance capable d'arrêter les Romains. Aussi le peuple, dans sa joie, offrit à Scipion le consulat et la dictature à vie : il ne prit que le surnom d'Africain.

Livret :

  1. La deuxième guerre punique dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. La deuxième guerre punique de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. La deuxième guerre punique de histoire des civilisations européennes
  3. Hannibal Barca de l'encyclopédie libre Wikipédia
  4. La bataille du Tessin de l'encyclopédie libre Wikipédia
  5. La bataille de la Trebbia de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. La bataille du lac Trasimène de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. La bataille de Cannes de l'encyclopédie libre Wikipédia
  8. Syracuse de l'encyclopédie libre Wikipédia
  9. Massinissa de l'encyclopédie libre Wikipédia
  10. Philippe V de Macédoine de l'encyclopédie libre Wikipédia
  11. Première guerre macédonienne de l'encyclopédie libre Wikipédia
  12. Magon Barca de l'encyclopédie libre Wikipédia
Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante