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  La seconde guerre punique  
218-202 av. J.C.

L'expansion carthaginoise en Espagne Hannibal La bataille du Tessin La bataille de la Trébie Fabius Cunctator La bataille du lac de Trasimène La bataille de Cannes Syracuse La guerre en Espagne La première guerre macédonienne La bataille de Zama

Sources historiques : Théodore Mommsen, Roma Latina

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241-220 av J.C.

Situation de Carthage

Le traité de 513 de Rome (241 av. J.-C.) avait vendu cher la paix à Carthage. Ce n'était pas assez que les tributs de presque toute la Sicile, cessant de passer dans les caisses carthaginoises, après la première guerre punique, allassent désormais remplir le trésor de sa rivale. Chose bien plus douloureuse, il lui avait fallu abandonner son espoir, et ses projets de monopole sur toutes les routes maritimes de l'Est et de l'Ouest dans la Méditerranée, au moment même où elle s'était vue à deux pas du but.

En outre, tout le système de sa politique commerciale gisait renversé : le bassin Sud occidental de la Méditerranée, qu'elle avait confisqué jadis, s'était changé, la Sicile perdue, en une mer ouverte à toutes les nations; et le commerce de l'Italie allait fleurir, affranchi du commerce punique. Encore ces placides et patients Sidoniens auraient-ils su, peut-être, se résigner. Combien de fois déjà n'avaient-ils pas été frappés ! Il leur avait fallu partager avec les Massaliotes, les Etrusques et les Grecs de Sicile, ce qui jadis constituait leur domaine exclusif.

L'empire qui leur restait, l'Afrique, l'Espagne, les portes de l'océan Atlantique, n'était-il pas assez riche encore pour leur assurer la puissance et les douceurs de la vie ? Mais qui leur garantissait maintenant leurs possessions même réduites ? - Il fallait vouloir à toute force perdre la mémoire, pour ne pas se souvenir de l'entreprise de Regulus. Combien il s'en était fallu de peu que son succès n'eût été complet ! Si les Romains, partant de Lilybée, avaient tenté ce qu'ils avaient une fois si heureusement essayé en partant d'Italie, Carthage indubitablement aurait succombé, à moins que l'ennemi ne recommençât ses anciennes fautes, à moins d'un coup imprévu de la fortune.

A la vérité, on avait aujourd'hui la paix; mais il avait tenu à un fil que Rome refusât la ratification du traité, et l'opinion publique s'y était montrée décidément contraire. Il se pouvait que la République ne songeât pas encore à la conquête de l'Afrique, et que l'Italie lui suffît; mais si le salut de Carthage était attaché à une telle condition, quels dangers ne courait-elle pas ? Qui donc pouvait garantir que la politique des Romains, même en restant italienne, n'exigerait pas au premier jour, non pas seulement la soumission, mais la destruction de Carthage ? - Bref, pour Carthage la paix de 513 de Rome (241 av. J.-C.) n'est qu'une trêve. Il faut qu'elle se prépare, tant que cette paix durera, à l'inévitable reprise des hostilités. Ce ne sont plus les récentes défaites qu'il s'agit de venger, ce n'est plus le territoire perdu qu'il convient de reprendre; il s'agit de conquérir le droit de vivre, autrement que par le bon plaisir de l'ennemi national.

Dans tout état plus faible en butte à une guerre d'anéantissement certain; mais dont l'heure indécise n'a pas sonné encore, c'est le devoir des hommes prudents, fermes et désintéresses, de se tenir prêts pour l'inévitable lutte; de l'entreprendre au moment favorable, et de fortifier par l'offensive stratégique les calculs d'une politique de défense. Mais combien alors, ils se sentent entravés de toutes parts par la cohue paresseuse et lâche des serviteurs du veau d'or, des vieillards affaiblis par l'âge, et des hommes légers, qui, voulant vivre et mourir en paix, s'efforcent de reculer à tout prix la bataille suprême.

Dans Carthage aussi, le parti de la paix et le parti de la guerre étaient en présence, se rattachant l'un et l'autre, aux deux doctrines hostiles, conservatrice et réformiste: le premier s'appuyant sur le pouvoir exécutif, sur le conseil des anciens, et le conseil des Cent, et ayant à sa tête Hannon, dit le Grand : le second, représenté par les meneurs populaires, par Hasdrubal notamment, avec les officiers de l'ancienne armée de Sicile, tant de fois victorieuse sous les ordres d'Hamilcar, et dont les succès, pour être demeurés stériles, n'enseignaient pas moins aux patriotes quelle était la route à suivre pour triompher des immenses dangers de l'heure actuelle.

Depuis longtemps déjà les deux factions se combattaient, quand éclata la guerre libyque. Le parti des magistrats avait fait naître l'émeute en prenant toutes les folles mesures qui annihilèrent les précautions organisées par les officiers de Sicile; puis l'inhumanité du système administratif avait changé l'émeute en révolution. Enfin l'incapacité militaire de ce parti, surtout celle d'Hannon, son chef et le fléau de l'armée, avait amené l'Etat à deux doigts de sa perte.

Alors, et sous le coup des extrémités les plus terribles, on avait dû rappeler Hamilcar Bacas, le héros d'Eircté. A lui de sauver les gouvernants des effets de leurs fautes et de leurs crimes. Il prend le commandement, et dans sa magnanimité patriotique, il ne s'en démet pas, même quand on lui donne Hannon pour collègue. Les troupes renvoient-elles celui-ci indignées, il cède aux supplications, des magistrats et lui rend une seconde fois la moitié du généralat; et bientôt, malgré les ennemis de Carthage, malgré son collègue, et grâce à son autorité sur les soldats soulevés, à ses négociations habiles avec les chefs numides, à son incomparable génie d'organisateur et de capitaine, il apaise en un rien de temps la plus formidable des révoltes, et ramène l'Afrique à l'obéissance (vers la fin de 517 de Rome (237 av. J.-C.)). Mais si le patriote s'était tu pendant la guerre, aujourd'hui il élève la voix. Ces grandes épreuves avaient mis au jour les vices incorrigibles et la corruption de l'oligarchie gouvernante, son incapacité, son esprit de coterie, sa lâche condescendance envers Rome. D'un autre côté, l'enlèvement de la Sardaigne, la position menaçante qu'y avait prise la République étaient un trop clair indice. Rome tenait la déclaration de guerre suspendue, comme l'épée de Damoclès, sur la tête de Carthage, et dès que l'on en viendrait aux coups, dans la situation présente, la lutte ne pouvait finir que par l'entière destruction de l'Empire phénicien dans la Libye.

Quelques-uns parmi les Carthaginois, désespérant de la patrie, conseillaient d'émigrer vers les îles de l'Atlantique. En attendant, on subissait les conditions que Rome avait dictées : il ne restait qu'à se tirer d'affaire le moins mal possible, joignant les griefs récents à ceux d'autrefois, et accumulant sourdement la haine, ce trésor suprême des nations victimes du plus fort. En même temps surgissaient des réformes politiques importantes1. Ramener au bien, la faction du gouvernement était chose impossible : les gouvernants, durant la dernière guerre, n'avaient ni oublié leurs inimitiés ni appris la sagesse : aussi les vit-on dans leur imprudence vraiment naïve, tenter de faire à Hamilcar son procès : ils l'accusèrent d'avoir suscité la guerre des mercenaires, en promettant leur paie à ses soldats sans y avoir été autorisé par la République. Certes si les officiers et les meneurs populaires avaient voulu renverser les étais pourris de ce triste gouvernement, ce n'était pas dans Carthage qu'ils auraient trouvé de grands obstacles; les dangers sérieux seraient venus de Rome, avec qui la faction gouvernante entretenait des relations, assurément voisines de la trahison; et pourtant, au milieu de toutes les difficultés de la situation, il fallait absolument se créer les voies et moyens de salut sans éveiller ni les soupçons de Rome, ni ceux de ses partisans dans Carthage.

1. Nous ne sommes pas seulement fort incomplètement renseignés sur ces faits; ce que nous savons, nous ne le savons que par la narration partiale des écrivains carthaginois, appartenant à la faction de la paix; et que les annalistes romains ont copiés jusque dans ces récits défigurés et tronqués (les principaux sont ceux de Fabius, reproduits par Polybe, 3, 8; Appien, Hispan., 4, et Diodore, 25, p. 567), nous apercevons clairement encore le jeu des partis. Si l'on veut un exemple des ignobles bavardages colportés contre les patriotes par ces adversaires intéressés à les salir, eux et leurs adhérents révolutionnaires, on n'a qu'à lire Cornélius Nepos (Hamil., 3), et l'on rencontrerait ailleurs bon nombre de trais semblables, si l'on se donnait la peine de les chercher.

236-220 av J.C.

Hamilcar

On ne toucha donc pas à la constitution : les chefs du gouvernement demeurèrent en pleine jouissance de leurs privilèges, et maîtres, comme avant, de la chose commune; seulement, il fut proposé et voté une motion aux termes de laquelle, des deux généraux en chef de l'armée à l'époque où avait fini la guerre Libyque, l'un, Hannon était rappelé; l'autre, Hamilcar, était nommé au commandement suprême pour toute l'Afrique, et pour un temps indéterminé; de plus, il était proclamé indépendant du pouvoir exécutif.

- Selon ses adversaires, c'était là lui conférer le pouvoir monarchique, contrairement à la constitution : selon Caton, il exerçait une véritable dictature. Le peuple seul pouvait le rappeler et l'obliger à rendre compte de sa conduite. Les magistrats métropolitains n'eurent même plus rien à voir dans la nomination de son successeur; elle appartenait à l'armée, ou plutôt aux Carthaginois attachés à l'armée en qualité d'officiers ou de Gérousiastes, et dont les noms figuraient aussi dans les traités à côté de celui du général : naturellement la confirmation de leur choix était réservée au peuple. Usurpation ou non, une telle réforme montre clairement que le parti de la guerre avait fait de l'armée son domaine et sa chose.

- En la forme, la mission donnée à Hamilcar était modeste. Les escarmouches ne cessaient pas, à la frontière avec les tribus numides. Carthage venait d'occuper à l'intérieur la ville aux cent portes, Thévesté (Tébessa). Le nouveau général en chef d'Afrique avait à pourvoir à cette guerre : elle semblait trop peu importante pour que les gouvernants, maintenus dans leurs attributions ordinaires à l'intérieur, élevassent à ce sujet la voix contre les décisions expresses du peuple; quant aux Romains, sans nul doute, ils ne comprirent pas alors la portée de l'entreprise.

L'armée, avait enfin à sa tête, l'homme qui, dans les guerres de Sicile et de Libye, avait fait voir que les destins l'appelaient seul à sauver sa patrie. Jamais héros plus grand n'avait livré un plus grand combat à la fortune. L'armée était l'instrument de salut; mais cette armée où la trouver ? Entre les mains d'Hamilcar. Les milices carthaginoises ne s'étaient pas mal comportées durant la guerre Libyque : mais il savait trop bien qu'autre chose est de pousser une fois au combat des marchands ou des industriels sous le coup d'un péril suprême ou d'en faire de solides soldats. La faction patriotique lui fournissait d'excellents officiers mais ceux-ci épuisant naturellement le contingent entier de la haute classe, la milité citoyenne lui manquait, à l'exception pourtant de quelques escadrons de cavalerie. Il lui fallait donc se faire une armée avec les recrues forcées des cités libyques et avec les mercenaires. L'entreprise était difficile; néanmoins, seul il la pouvait remplir, et la condition pourtant de payer ponctuellement et richement la solde de ses hommes.

Il avait fait en Sicile l'expérience que les revenus de l'Etat avaient à défrayer, dans Carthage même, des dépenses plus urgentes que la paye des troupes combattant à l'ennemi. Il savait que la guerre devait nourrir la guerre, et qu'il convenait de tenter en grand l'expérience conduite en petit jadis sur le mont d'Eircté (Monte Pellegrino). Ce n'était pas là tout, Hamilcar était chef de parti autant que grand capitaine. Ayant affaire à des adversaires irréconciliables, infatigables, et toujours à l'affût d'une occasion de le détruire, il comprit qu'il devait prendre son point d'appui au milieu des simples citoyens. Or, si purs, si nobles que fussent les chefs, les citoyens étaient gangrenés en masse, et vivant en pleine et systématique corruption, ils ne voulaient rien donner pour rien. Sans doute l'aiguillon du besoin, les excitations du moment les avaient pu émouvoir parfois, comme il arrive même dans les sociétés les plus vénales; mais si, pour l'exécution d'un plan qui nécessitait, à tout le moins plusieurs années de vastes préparatifs, il voulait s'assurer la complaisance durable des citoyens de Carthage, il lui fallait aussi pourvoir à de grands envois d'argent, et donner par là à ses amis le moyen d'entretenir le peuple en bonne et favorable humeur.

Entouré de quelques amis, confidents de sa pensée, il était là, entre les ennemis du dehors et ceux du dedans, spéculant sur l'indécision des uns et des autres; les trompant, les affrontant en réalité tous; accumulant les munitions, l'argent, les soldats, afin d'aller engager la lutte contre un empire difficile, pour ne pas dire presque impossible à atteindre; à supposer encore son armée formée et prête à combattre ! Hamilcar était jeune; à peine s'il comptait plus de trente ans : il lui semblait parfois pressentir qu'au bout de tant d'efforts il ne lui serait pas donné de toucher le but, et qu'il ne verrait que de loin la terre promise de ses rêves. On raconte que, quittant Carthage, il conduisit son fils Hannibal, âgé de neuf ans, devant l'autel du plus grand des dieux de la ville, et lui fit jurer haine éternelle au nom romain. Puis il l'emmena à l'armée, lui et ses deux autres plus jeunes fils, Hasdrubal et Magon : ses lionceaux, ainsi il les appelait, devaient un jour hériter de ses desseins, de son génie et de sa haine.

Le nouveau capitaine général de Libye partit de Carthage aussitôt la guerre des mercenaires terminée (printemps de 518 de Rome (236 av. J.-C.)). Il allait, croyait-on, en expédition contre les Libyens occidentaux. Son armée, très forte par le nombre de ses éléphants, longeait la côte : en vue de la côte naviguait la flotte, conduite par l'un de ses fidèles partisans, Hasdrubal. Tout à coup on apprend qu'il a franchi la mer aux colonnes d'Hercule, abordé en Espagne, et que déjà il est aux prises avec les indigènes, avec des gens qui ne lui ont fait aucun mal, et sans mission spéciale du pouvoir exécutif, disent les magistrats de Carthage, qui se plaignent. Ils ne pouvaient, en tout cas l'accuser d'avoir négligé les affaires d'Afrique. Un jour que les Numides se sont de nouveau soulevés, le général en second, Hasdrubal, les met à la raison si rudement, qu'ils laissent pour longtemps la frontière en paix, et que de nombreuses peuplades, jusque-là indépendantes, se soumettent à payer tribut.



236-220 av J.C.

Empire des Barcides en Espagne

Nous ne saurions dire dans le détail les oeuvres accomplies en Espagne par Hamilcar, mais Caton l'Ancien, qui trente ans après sa mort en vit encore les vestiges récents sur place, ne put pas ne pas s'écrier, en dépit de sa haine du nom carthaginois, qu'aucun roi ne méritait d'être nommé dans l'histoire à côté du nom d'Hamilcar Barca. Nous connaissons d'ailleurs en gros ses succès durant les neuf dernières années de sa vie (518-526 de Rome (236-228 av. J.C.)) jusqu'au jour, où la mort le coucha sur le champ de bataille dans la vigueur de l'âge, à l'heure même où ses plans mûris allaient porter leurs fruits : mais nous savons les résultats obtenus après lui par Hasdrubal, son gendre, héritier de ses desseins et de sa charge, et qui, durant huit années consécutives (527-534 de Rome (227-220 av. J.C.)), continua ses vastes travaux.

A la place d'un simple entrepôt commercial, avec droit de protectorat sur Gadès, seule possession de Carthage, avant eux, sur la côte d'Espagne, et qu'elle avait gérée comme une dépendance de ses établissements de Libye, Hamilcar avait dû fonder, les armes à la main, un vaste empire, consolidé après lui par Hasdrubal, avec une habileté consommée d'homme d'Etat. Les plus belles régions de cette grande terre, les côtes du Sud et de l'Est, devenues des provinces carthaginoises; plusieurs villes bâties, Carthage d'Espagne (Carthagène) entre autres, avec son port, le seul bon port de la côte du Sud, et le splendide château royal d'Hasdrubal, son fondateur; l'agriculture florissante, les mines d'argent les plus riches trouvées et ouvertes dans le voisinage de la nouvelle Carthage (un siècle plus tard elles rendront encore plus de 36 millions de sesterces par an), voilà les traits principaux du tableau.

Presque toutes les cités jusqu'à l'Ebre reconnaissent la suprématie de Carthage et lui paient tribut. Hasdrubal a su mettre tous les chefs des diverses peuplades dans ses intérêts par des mariages ou autrement. Ainsi Carthage avait conquis un nouveau, et immense débouché pour son commerce et ses fabriques, et les revenus des provinces espagnoles, après avoir défrayé ses armées, fournissaient un excédant à la métropole et pourvoyaient aux besoins de l'avenir. En même temps l'Espagne aidait à former une armée dont elle était l'école : des levées régulières se faisaient dans les contrées soumises : les prisonniers de guerre étaient incorporés dans les cadres carthaginois, et les peuplades dépendantes fournissaient des contingents ou des mercenaires, en quelque grand nombre qu'il fût demandé. A la suite de ses longues campagnes, le soldat s'était fait du camp une seconde patrie; et s'il ne ressentait pas l'inspiration du vrai patriotisme, il avait pour en tenir lieu l'amour du drapeau, et l'attachement enthousiaste pour son illustre général. Enfin les combats acharnés et continuels avec les vaillants Ibères et les Celtes, aux côtés de l'excellente cavalerie numide, avaient donné à l'infanterie une solidité remarquable.

Carthage laissa faire les Barcides. Comme ils ne demandaient plus à la cité ni prestations ni sacrifices, et qu'au contraire ils lui envoyaient un excédant tous les jours; comme par eux le commerce carthaginois avait retrouvé en Espagne tout ce qu'il avait jadis perdu en Sicile et en Sardaigne, la guerre et l'armée espagnoles, signalées par d'éclatantes victoires et d'importants résultats, eurent bientôt la popularité pour elles; au point que, dans les moments critiques, à la mort d'Hamilcar notamment, on se décida sans peine à envoyer de nombreux renforts d'Africains à l'armée d'au-delà du détroit. Le parti de la paix, bon gré mal gré, se tut, ou se contenta, dans ses conciliabules ou ses communications avec ses amis à Rome, de rejeter la faute sur les officiers et sur la multitude.

236-218 av J.C.

Rome

Rome, non plus, ne fit aucun effort sérieux pour arrêter la marche des affaires en Espagne. Son inactivité tenait à plusieurs causes. La première, et la principale, était assurément son ignorance des faits. Il y avait loin de la grande Péninsule à l'Italie; en la choisissant, et non l'Afrique, comme il eut semblé possible de le faire, pour le théâtre de ses entreprises, Hamilcar avait calculé juste. Non que la République ajoutât foi aux explications fournies sur place à ses commissaires envoyés en Espagne, à l'assurance qu'on lui donnait que tout ce qui se faisait là ne tendait qu'à procurer à Carthage les moyens de paver promptement les contributions de guerre mises à sa charge; il eut fallu être aveugle pour ne pas voir. Mais des plans d'Hamilcar on n'entrevoyait sans doute que les résultats les plus proches, les compensations cherchées et trouvées à la perte des tributs et du commerce des îles méditerranéennes. Quant à prévoir une attaque nouvelle de la part des Carthaginois; quant à se croire menacé d'une invasion de l'Italie, avec l'Espagne pour point de départ, les documents les plus formels l'attestent, comme toute la situation le démontre, nul ne songeait à la possibilité d'une telle tentative.

A Carthage, il va de soi que dans la faction de la paix, plusieurs hommes y voyaient clair; mais quelle que fût leur pensée, ils ne pouvaient, pour détourner l'orage que les chefs du gouvernement n'avaient plus depuis longtemps la force de conjurer, ils ne pouvaient en aller dévoiler à Rome le secret. C'eût été peut-être précipiter la catastrophe en voulant la prévenir; l'eussent-ils fait d'ailleurs, que les Romains n'auraient prêté qu'une oreille prudente et méfiante, sans doute, à leurs dénonciations de parti. Pourtant le jour approchait où les rapides progrès et l'étendue des conquêtes carthaginoises allaient éveiller leur attention et leur inquiétude; et de fait, dans les dernières années qui précédèrent l'explosion de la guerre, ils cherchèrent à élever des barrières devant leurs rivaux.

En 528 de Rome (226 av. J.-C.) nous les voyons, sous le prétexte de leur hellénisme de nouvelle date, nouer alliance avec les deux cités grecques ou semi grecques de la côte de l'Est, avec Zacynthos ou Saguntum (Sagonte, auj. Murviedro, non loin de Valence), et avec Emporio (Ampurias). Ils notifient leurs traités à Hasdrubal et l'invitent à ne pas pousser ses conquêtes au-delà de l'Ebre, ce qu'il promet. Ce n'est pas qu'à cette époque encore ils songent à empêcher l'attaque de l'Italie par la route de terre. Le capitaine qui tentera l'entreprise se soucierait peu d'une telle promesse; mais ils veulent, d'une part, arrêter l'essor de la puissance effective de Carthage en Espagne (cette puissance dévient dangereuse en grandissant); puis, en prenant sous leur protection les peuplades libres voisines des Pyrénées jusqu'à l'Ebre, ils s'assurent un solide point d'appui, pour le cas où il leur faudra aussi descendre et combattre en Espagne.

Jamais le sénat ne s'est fait d'illusion sur la nécessité d'une seconde et prochaine guerre avec Carthage : quant à la Péninsule, tout au plus se verra-t-il forcé d'y envoyer alors quelques légions, en même temps que les ennemis en tireront des trésors et des soldats qu'ailleurs ils ne pourraient se procurer. Mais cette part faite à la situation, Rome a le ferme dessein - le plan de campagne de 536 de Rome (218 av. J.C.) le prouve et il n'en pouvait être autrement d'ailleurs - de porter dès le début ses armes en Afrique, et d'en finir ainsi avec Carthage.

Le sort de l'Espagne se décidera du même coup. Ajouter à cela, dans les premières années, les bénéfices des contributions de guerre qu'une rupture aurait aussitôt arrêtés; puis bientôt la mort d'Hamilcar, dont les projets expiraient avec lui dans la pensée de ses amis comme de ses adversaires. Enfin dans les derniers temps, quand il devient trop clair qu'il y aurait imprévoyance à atermoyer la guerre, n'est-il pas également utile de se débarrasser d'abord des Gaulois de la vallée du Pô ? Sans quoi ceux-ci, menacés qu'ils sont d'une destruction prochaine, ne manqueraient pas, chaque fois qu'ils verraient la République engagée dans d'autres et sérieux combats, d'appeler encore en Italie les hordes transalpines, et de déchaîner sur elle les tumultes (tumullus) gaulois, plus dangereux que jamais en une telle occurrence. Certes ni la considération du parti de la paix dans Carthage, ni les traités existants, n'inspiraient à Rome tous les ménagements qu'elle avait jusque-là gardés : est-ce que les affaires d'Espagne ne lui offraient pas à tous les instants le prétexte spécieux d'une rupture, si elle avait voulu la guerre immédiate !

220 av J.C.

Hannibal

Hannibal
buste d'Hannibal

Le succès avait couronné les projets enfantés par le génie d'Hamilcar : il avait préparé les voies et moyens de la guerre, une armée nombreuse, éprouvée, habituée à vaincre, et une caisse se remplissant tous les jours. Mais soudain, le moment venu de choisir l'heure du combat et la route à suivre, le chef manqua à l'entreprise. L'homme qui, portant haut la tête et le coeur au milieu du désespoir de tous, avait su ouvrir le chemin du salut à son peuple, cet homme vient de disparaître, à peine entré dans la carrière.

Par quel motif Hasdrubal renonça-t-il à attaquer Rome ? Crut-il les temps non encore propices? Homme politique plutôt que général, n'osât-il se croire au niveau de l'entreprise ? - Quoiqu'il en soit, au commencement de l'an 534 de Rome (220 av. J.-C.) il tombe sous le fer d'un assassin, un esclave gaulois qui voulut venger sur lui la mort de son maître tué en trahison et les officiers de l'armée d'Espagne élisent pour son successeur Hannibal, le fils aîné d'Hamilcar. Le peuple et le sénat de Carthage confirmèrent l'élection.

Hannibal Barca ou Annibal est né en 507 de Rome (247 av J.C.) à Carthage. Hannibal avait neuf ans à peine quand son père Hamilcar Barca alla conquérir l'Espagne. Selon la coutume, Hamilcar, avant de quitter l'Afrique, sacrifia aux dieux de son pays. Sur le corps fumant des victimes il fit jurer à son fils une haine éternelle aux Romains. Hannibal tiendra son serment avec une implacable fidélité.

Le nouveau général était bien jeune encore, il était à sa vingt-neuvième année. Mais il avait beaucoup vécu : ses souvenirs d'enfance lui montraient son père combattant en pays étranger, et victorieux sur le mont d'Eircté; il avait assisté à la paix conclue avec Catulus; il avait partagé avec Hamilcar invaincu les amertumes du retour en Afrique, les angoisses et les périls de la guerre libyque; il avait tout enfant suivi son père dans les camps : à peine adolescent il s'était distingué dans les combats. Leste et robuste, il courait et maniait les armes excellemment; il était le plus téméraire des écuyers; il n'avait pas besoin de sommeil; en vrai soldat, il savourait un bon repas ou endurait la faim sans peine. Quoi qu'il eut vécu au milieu des camps, il avait reçu la culture habituelle chez les Phéniciens des hautes classes. Il apprit assez de grec, devenu général, et grâce aux leçons de son fidèle Sosilon de Sparte, pour pouvoir écrire ses dépêches dans cette langue.

Adolescent, il avait fait ses premières armes sous les ordres et sous les yeux de son père : il l'avait vu tomber à ses côtés durant la bataille. Puis, sous le généralat du mari de sa soeur, Hasdrubal, il avait commandé la cavalerie. Là, sa bravoure éclatante et ses talents militaires l'avaient aussitôt signalé entre tous. Et voilà qu'aujourd'hui la voix de ses égaux appelait le jeune et habile général à la tête de l'armée. C'était à lui qu'il appartenait de mettre à exécution les vastes desseins pour lesquels son père et son beau-frère avaient vécu et étaient morts. Appelé à leur succéder, il sut être leur digne héritier. Les contemporains ont voulu jeter toutes sortes de taches sur ce grand caractère. Les Romains l'ont dit cruel, les Carthaginois l'ont dit cupide.

De fait, il haïssait comme savent haïr les natures orientales : général, l'argent et les munitions lui manquant à toute heure, il lui fallut bien se les procurer comme il put. En vain la colère, l'envie, les sentiments vulgaires ont noirci son histoire, son image se dresse toujours pure et grande devant nos regards. Si vous écartez de misérables inventions qui portent leur condamnation avec elles-mêmes, et les fautes mises sous son nom et qu'il faut reporter à leurs vrais auteurs, ses généraux en second, à Hannibal Monomaque, à Magon le Samnite, vous ne trouvez rien dans les récits de sa vie qui ne se justifie ou par la condition des temps ou par le droit des gens de son siècle. Tous les chroniqueurs lui accordent d'avoir réuni, mieux que qui que ce soit, le sang-froid et l'ardeur, la prévoyance et l'action. Il eut par-dessus tout d'esprit d'invention et de ruse, l'un des caractères du génie phénicien; il aima à marcher par des voies imprévues, propres à lui seul. Fertile en expédients masqués et en stratagèmes, il étudiait avec un soin inouï les habitudes de l'adversaire qu'on avait à combattre. Son armée d'espions (il en avait à demeure jusque dans Rome), le tenait au courant de tous les projets de l'ennemi : on le vit souvent, déguisé, portant de faux cheveux, explorant et sondant çà et là. Son génie stratégique est écrit sur toutes les pages de l'histoire de ce siècle. Il fut aussi homme d'Etat du premier ordre. Après la paix avec Rome, on le verra réformer la constitution de Carthage; on le verra, banni et errant à l'étranger, exercer une immense influence sur la politique des empires orientaux. Enfin, son ascendant sur les hommes est attesté par la soumission incroyable et constante de cette armée mêlée de tributs et de langues, qui, dans les temps même les plus désastreux, ne se révolta pas une seule fois contre lui. Grand homme enfin, dans le vrai sens du mot, il attire à lui tous les regards.

L'armée qui pleure son illustre chef, reçoit cet autre Hamilcar avec des transports de joie. Ce sont les mêmes traits, le même port de tête, la même physionomie énergique. L'enthousiasme redouble quand on le voit braver le froid et le chaud, supporter la faim et la soif, infatigable pour les travaux, pour les veilles. Souvent on le trouve aux avant-postes couché sur la terre nue, dans une casaque de soldat. Nulle recherche dans ses vêtements : il n'a de soin que pour son cheval et pour ses armes. Avec cela, le plus adroit des cavaliers comme des fantassins, et toujours le premier au combat. En un mot, il est le meilleur soldat de l'armée avant d'en être le général. Il commence par obéir pour apprendre à commander.

219 av J.C.

La rupture entre Rome et Carthage

A peine fut-il promu au commandement, qu'il voulut sans tarder commencer la guerre (printemps de 534 de Rome (220 av. J.-C.)). De sérieux motifs l'y poussaient. Les Gaulois étaient encore en fermentation. Le Macédonien semblait prêt à attaquer Rome. En se mettant lui-même immédiatement en campagne, il pouvait choisir son terrain, et cela avant que les Romains eussent eu le temps de commencer la guerre par une descente en Afrique, entreprise plus commode, à leurs yeux. Son armée était au complet, ses caisses avaient été remplies par quelques grandes razzias. Mais Carthage ne se montrait rien moins qu'empressée à l'envoi de sa déclaration de guerre, et il était plus difficile de donner dans ses murs un successeur politique à Hasdrubal, le chef du peuple, que de le remplacer général en Espagne.

Là, la faction de la paix avait la haute main, et faisait alors leur procès à tous les hommes de l'autre parti. Elle qui avait mutilé, rapetissé les entreprises d'Hamilcar, serait-elle plus favorable à ce jeune homme inconnu, qui commandait d'hier au-delà du détroit, et dont le téméraire patriotisme allait se déchaîner aux dépens de l'Etat ? Hannibal recula : il ne voulut pas non plus déclarer la guerre de son chef, en se mettant en révolte ouverte contre les autorités légitimes de la république africaine.

Dans le traité imposé par Rome à Asdrubal (Hasdrubal), en 227 av. J.C., il avait été formellement stipulé que Sagonte, ville gréco-latine au Sud de l'Ebre (Espagne), resterait indépendante des Carthaginois.

Il se résolut alors à pousser les Sagontins à des actes d'hostilité : les Sagontins se contentèrent de porter plainte à Rome. Celle ci ayant dépêché ses ambassadeurs sur les lieux, Hannibal tenta, à force de dédain, de les pousser à dénoncer la rupture.

Mais les commissaires voyaient bien la situation; ils se turent en Espagne, réservant leurs récriminations pour Carthage même, et racontant à Rome qu'Hannibal était armé, et que la lutte était proche. Le temps marchait. Bientôt se répandit la nouvelle de la mort d'Antigone Doson, survenue tout à coup et presque à la même heure que la fin d'Hasdrubal. Dans la Cisalpine, les Romains menaient avec un redoublement d'activité et d'énergie l'édification de leurs forteresses; et dès les premiers jours du printemps la République se proposait d'en finir en une fois avec la levée de boucliers des Illyriens. Chaque jour écoulé était une perte irréparable : Hannibal prit son parti. Il fit sans plus de façon savoir à Carthage que les Sagontins, serrant de près les Torbolètes, sujets carthaginois, il allait mettre le siège devant leur ville avec 150000 hommes, sans l'ordre de Carthage; et sans attendre une réponse, il investit (dès le printemps de 535 de Rome (219 av. J.C.)) la cité alliée des Romains.

C'était commencer la guerre avec la République. La nouvelle arriva comme un coup de foudre dans Carthage. Quelle fut l'impression ressentie ? Quelles délibérations s'ensuivirent ? Tous les hommes haut placés, racontent les historiens, désapprouvèrent cette voie de fait non autorisée par le gouvernement. Il fallait désavouer ces téméraires officiers de l'armée, les livrer aux Romains !... Mais, soit que dans le Sénat de Carthage on redoutât l'armée et la multitude plus encore que Rome, soit qu'on eût compris l'impossibilité de retourner en arrière, soit aussi que l'inertie des esprits fût plus forte que la nécessité même d'une décision, on prit le parti de n'en prendre aucun : et sans mettre la main dans la guerre, on laissa Hannibal la faire. Sagonte se défendit, comme savent seules se défendre les cités espagnoles.

Si les Romains avaient montré la moindre parcelle de l'énergie de leurs clients; si, durant les huit mois du siège, ils n'avaient pas perdu leur temps dans de misérables combats contre les pirates d'Illyrie, maîtres, comme ils l'étaient, de la mer et des points de débarquement, ils se seraient évité la honte de cette protection tant promise et pourtant dérisoire : ils auraient fait entrer peut-être les événements militaires dans une toute autre voie. Mais ils tardèrent, et Sagonte fut prise enfin d'assaut. A la vue des immenses trésors envoyés par Hannibal à Carthage, le patriotisme, l'ardeur belliqueuse se réveillèrent parmi les plus réfractaires. Le butin partagé, la réconciliation n'était plus possible avec Rome. Elle envoya pourtant ses ambassadeurs en Afrique, même après la destruction de Sagonte, exigeant la remise du général carthaginois et des Gérousiastes qui l'assistaient au camp. On essaya des excuses. Comme la discussion se prolongeait, un des députés, Fabius, relevant un pan de sa toge : "Je porte ici la paix ou la guerre", dit-il, "choisissez! Choisissez vous-même", s'écria-t-on de toutes parts. "Eh bien, la guerre!" reprit Fabius; et il laissa retomber sa toge comme s'il secouait sur Carthage la mort et la destruction (printemps de 536 de Rome (219 av. J.-C.)).

219-218 av J.C.

Les préparatifs d'invasion de l'Italie

L'opiniâtre résistance de Sagonte avait coûté à Hannibal toute une année. La campagne finie, il était revenu à Carthagène, y prenant, comme de coutume, ses quartiers d'hiver (535-536 de Rome (219-218 av. J.C.)), et y préparant à la fois son expédition prochaine et la défense de l'Espagne et de l'Afrique. Il ne veut pas attendre en Espagne les légions romaines. C'est en Italie, c'est sous les murs mêmes de Rome qu'il se propose de porter la guerre, espérant y trouver contre elle les haines que Régulus avait trouvées en Afrique contre Carthage. Mais quelle route prendre? Les flottes de Carthage ne dominent plus sur la Méditerranée; une défaite navale aurait, dès le premier jour, ruiné ses projets. Il résout de s'ouvrir un chemin par terre. Des émissaires, envoyés dans les deux Gaules avec de l'argent, achètent la neutralité ou l'alliance des peuples. Le libre passage est assuré jusqu'au Rhône, et, au-delà des Alpes, les Gaulois de la Cisalpine promettent de se lever en masse dès qu'il paraîtra. Comme son père et son beau-frère, il avait le commandement sur les deux contrées, et par conséquent aussi lui incombait le devoir de veiller à la protection de la métropole. Ses forces réunies se composaient d'environ cent vingt mille hommes, de pied, de seize mille chevaux, de cinquante-huit éléphants, de trente-deux quinquérèmes armées en guerre, et de dix-huit quinquérèmes non armées, sans compter les éléphants et les navires laissés à Carthage. A l'exception de quelques Ligures placés dans les troupes légères, il n'avait plus de mercenaires dans ses troupes. On y comptait aussi quelques escadrons phéniciens; mais le gros de l'armée était à peu près exclusivement formé des contingents des sujets de la Libye et de l'Espagne.

Pour s'assurer de leur fidélité, Hannibal, avec sa profonde connaissance des hommes, leur avait donné une marque de grande confiance : ils eurent tous un congé durant l'hiver. Dans son patriotisme aux larges vues, bien différent de l'étroitesse d'esprit de ses compatriotes, le général avait promis sous serment aux Libyens de leur conférer le droit de cité dans Carthage, s'ils rentraient un jour vainqueurs de Rome en Afrique. Il n'employait d'ailleurs pas toutes ses troupes à l'expédition d'Italie. Vingt mille hommes retournèrent en Afrique, le plus petit nombre pour aller défendre Carthage et le territoire punique propre; la plus grande division restant cantonnée à la pointe occidentale du continent.

L'Espagne garda douze mille fantassins, deux mille cinq cents chevaux, à peu près la moitié des éléphants, et la flotte qui continua de stationner sur la côte, Hannibal y donnant le commandement suprême à son frère plus jeune, Hasdrubal. S'il n'envoya que de faibles renforts dans la région phénicienne propre, c'est que Carthage, en cas de besoin, y pouvait suffire à tout. De même en Espagne, où les levées nouvelles se recrutaient sans peine, il assurait suffisamment ses derrières en n'y laissant qu'un boyau de solide infanterie, avec adjonction de ce qui constituait la force de l'armée carthaginoise, à savoir, une bonne cavalerie et des éléphants. En même temps il prenait les plus exactes mesures pour avoir toujours ses communications faciles entre l'Afrique et l'Espagne : il laissait la flotte sur la côte, on vient de le voir, un corps nombreux occupant l'Afrique occidentale.

Afin d'être plus sûr encore de la fidélité de ses soldats, il avait enfermé dans la forte place de Sagonte les otages des cités espagnoles, et transportant ses troupes dans les pays les plus éloignés du lieu où elles avaient été levées, il avait de préférence gardé sous ses ordres immédiats les milices de l'Afrique orientale, envoyé les Espagnols dans l'Afrique de l'Ouest, et les Africains de l'Ouest à Carthage. Il avait donc pourvu à tout du côté de la défense.

Les dispositions pour l'offensive n'étaient pas moins grandioses : Carthage devait expédier vingt quinquérèmes armées de mille soldats, avec mission de descendre sur la côte occidentale de l'Italie et d'y porter le ravage. Une deuxième escadre de vingt-cinq voiles avait Lilybée pour objectif : cette ville devait être réoccupée. Mais ce n'étaient là que les détails plus modestes et accessoires de l'entreprise : Hannibal crut pouvoir s'en remettre à Carthage pour leur bonne exécution.

Quant à lui, il avait décidé de partir pour l'Italie avec la grande armée, prenant en main l'exécution du plan sans nul doute conçu avant lui par son père. De même que Carthage n'était directement attaquable qu'en Libye; de même on ne joignait Rome, que par l'Italie. Rome bien certainement voulait descendre en Afrique, et Carthage ne pouvait plus, comme autrefois, se limiter à des opérations secondaires, telles que la lutte en Sicile, ou la défense sur son propre territoire.

Les défaites y comportaient les mêmes conséquences désastreuses : la victoire n'y assurait pas les mêmes résultats. - Mais comment, par où attaquer l'Italie ? Assurément les routes de terre et de mer y conduisaient, mais si l'entreprise n'était pas une sorte d'aventure désespérée, si Hannibal rêvait une expédition sérieuse, ayant un but vaste et stratégique à la fois, il lui fallait une base d'opérations plus rapprochée que l'Espagne ou l'Afrique. Rome étant maîtresse de la mer, une flotte, une forteresse maritime constituaient un mauvais appui. Il ne pouvait pas compter davantage sur les régions occupées par la confédération italienne. En d'autres temps, en dépit des sympathies puissantes éveillées par le nom grec, elle avait tenu ferme devant Pyrrhus : on ne pouvait s'attendre à la voir se dissoudre à l'apparition d'un général carthaginois. Entre le réseau des forteresses romaines et la forte chaîne des alliés de Rome, une armée envahissante ne serait-elle pas bientôt écrasée ?

Seuls, les Ligures et les Gaulois offraient à Hannibal tous les avantages que les Polonais assurèrent à Napoléon dans ses campagnes contre les Russes, analogues sous tant de rapports avec l'expédition carthaginoise. Ces peuples frémissaient encore au lendemain de la guerre, où avait péri leur indépendance : étrangers aux Italiques, menacés dans leur vie, voyant s'élever chez eux les premières enceintes des citadelles romaines et ces grandes voies qui les enveloppaient, ne croiraient-ils pas voir des sauveurs dans l'armée carthaginoise, où combattaient en foule les Celtes de l'Espagne ? Ne seraient-ils pas pour Hannibal un premier et solide point d'appui ? Ne lui fourniraient-ils pas et les approvisionnements et les recrues ? Déjà il s'était formellement abouché avec les Boïes et les Insubres, qui avaient promis des guides à son armée, et des vivres sur la route. Ils devaient se soulever aussitôt que les Carthaginois auraient mis le pied sur le sol de l'Italie.

Les événements de l'Est n'étaient pas moins propices à l'invasion. La Macédoine, dont la victoire de Sellasie venait de consolider l'empire dans le Péloponnèse, était mal avec Rome. Démétrius de Pharos, qui, trahissant son alliance avec la République, avait passé aux Macédoniens, et s'était vu chasser de son petit royaume, s'était réfugié à la cour du roi de Macédoine, et celui-ci avait refusé son extradition. Où pouvait-on, ailleurs que dans les plaines du Pô, tenter la réunion contre l'ennemi commun des armées venues des monts du Bétis (Guadalquivir) et du Strymon (Kara-sou ou Strouma) ? Ainsi, les circonstances désignaient l'Italie du Nord comme le vrai point d'attaque : et déjà, en 524 de Rome (230 av. J.-C.), preuve nouvelle des projets sérieux d'Hamilcar, les Romains, à leur grand étonnement, s'étaient heurtés, en Ligurie, contre un détachement de soldats carthaginois.

- On s'explique moins bien pourquoi Hannibal préféra la voie de terre à la voie de mer. Ni la suprématie navale des Romains, ni leur alliance avec Marseille ne pouvaient empêcher un débarquement sur la côte de Genua (Gênes) : cela se comprend tout seul, et la suite le fit bien voir. Mais Hannibal avait à choisir entre deux écueils. Il aima mieux sans doute ne pas s'exposer aux dangers inconnus d'une traversée, aux vicissitudes d'une guerre navale, qui laissent toujours moins de prise à la prudence humaine, et il pensa qu'il était plus sage d'aller au-devant des Boïes et des Insubres, dont, le concours lui était sérieusement promis, nul n'en peut douter. D'ailleurs, débarquant à Genua, il n'en avait pas moins la montagne à franchir, et il ne lui était pas donné de savoir que les cols des Alpes étaient autrement ardus et difficiles que les passes de l'Apennin, dans la Ligurie. Enfin, la route qu'il suivit était celle des anciennes migrations celtiques; des essaims plus nombreux que son armée avaient pénétré en Italie par les Alpes. L'allié et le sauveur des Gaulois italiens ne se croyait pas téméraire en marchant sur leurs traces.

218 av J.C.

Départ d'Hannibal

Donc, dès l'ouverture de la saison, Hannibal réunit sous Carthagène toutes les troupes composant la grande armée : quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie et douze mille chevaux; les deux tiers Africains, un tiers Espagnols. Il emmène trente-sept éléphants, plutôt pour en imposer aux Gaulois que comme renfort efficace de combat. Son infanterie n'avait plus rien de commun avec celle de Xanthippe, se cachant par peur derrière la ligne de ces grands animaux. Il n'était pas homme à ignorer que c'était là une arme à deux tranchants, apportant la défaite dans les rangs amis aussi souvent que chez l'ennemi. Aussi n'usait-il des éléphants qu'avec circonspection, et en petit nombre. Telle était l'armée avec laquelle il quitta Carthagène, et marcha vers l'Ebre, au printemps de 536 de Rome (218 av. J.-C.). Des mesures prises à l'avance, et surtout des relations nouées avec les Celtes, des moyens, du but de son expédition, il laissa transpirer assez pour donner confiance même au simple soldat. Celui-ci, dont l'instinct militaire s'était développé sous les armes, pressentait partout les vues nettes et hardies; la main sûre et forte de son général, et il le suivait avec une aveugle foi dans ses voies inconnues. Puis, quand par ses paroles enflammées il leur montrait la patrie humiliée, les exigences insolentes de Rome, l'asservissement imminent de cette Carthage qui leur était chère, l'extradition honteuse de leur général et de ses officiers imposée comme condition de la paix, il les entraînait avec lui, ardents à la guerre, emportés par l'élan du civisme.

A Rome, la situation était ce qu'elle est souvent au sein des aristocraties les plus solidement assises et les plus prévoyantes. Certes le gouvernement savait ce qu'il voulait, et il agissait. Malheureusement il n'agissait ni bien ni en temps utile. Depuis longtemps on aurait pu fermer les portes des Alpes, et en finir avec les Cisalpins : or on avait laissé les Alpes ouvertes, et les Cisalpins étaient encore redoutables. On aurait pu avec Carthage vivre en paix, et en paix durable, à la condition d'observer fidèlement le traité de 513 de Rome (241 av. J.-C.). Que si l'on voulait la ruine de Carthage, depuis longtemps les légions auraient pu et dû la réduire. Mais en fait, les traités avaient été violés par la confiscation de la Sardaigne, et durant les vingt années de répit dont elle avait joui, Carthage s'était regénérée.

Rien de plus facile que de vivre en bonnes relations avec la Macédoine : mais son amitié avait été sacrifiée à une chétive conquête. Il ne s'était pas trouvé dans Rome un de ces grands hommes d'Etat qui envisagent de haut la situation et dirigent les événements. Partout on avait fait trop où trop peu. Maintenant voici venir la guerre. L'ennemi a pu librement choisir son heure et le lieu du combat, et les Romains, tout en avant pleinement et justement la conscience de leur supériorité militaire, n'ont au début de la campagne ni plan, ni but, ni marche assurée.

Ils avaient un demi million de soldats sous la main. Leur cavalerie seule était moins bonne, et toute proportion gardée, moins nombreuse que celle de l'ennemi. Elle n'allait chez eux qu'au dixième du total de l'effectif, tandis que chez les Carthaginois elle s'élevait au huitième. Mais la flotte romaine comptait deux cent vingt quinquérèmes, toutes revenues depuis peu de l'Adriatique : quel peuple engagé dans la prochaine guerre aurait pu en mettre autant en ligne, et qu'il eût été facile- de tirer parti de cette force écrasante !

Depuis de longues années il était entendu qu'à la première levée de boucliers, les légions débarqueraient en Afrique : plus tard les événements ayant marché, il avait aussi fallu songer à une descente combinée en Espagne, pour y retenir l'armée d'occupation, qui sans cela pouvait aussitôt se porter sous les murs de Carthage. C'eût été agir encore conformément à ce même plan de campagne, que de jeter une armée romaine dans la Péninsule, à la nouvelle de l'ouverture des hostilités par Hannibal, en 535 de Rome (219 av. J.-C.), et de l'investissement de Sagonte. Mais il eût fallu y accourir avant la chute de la ville; et l'on resta sourd à Rome aux conseils d'une stratégie meilleure, comme aux injonctions de l'honneur.

Sagonte tint huit mois : son héroïsme ne servit à rien. Elle était tombée, que Rome n'avait pas d'armée de débarquement prête. Restait la contrée entre l'Ebre et les Pyrénées. Les peuples qui l'habitaient étaient libres encore. Alliés naturels de Rome, la promesse d'un prompt secours leur avait été faite comme aux Sagontins. D'Italie en Catalogne il n'y a pas plus loin pour les vaisseaux que pour des troupes partant de Carthagène par la voie de terre. Si après la guerre formellement déclarée, les Romains s'étaient mis en route en même temps que les Carthaginois, c'est-à-dire avec le mois d'avril, Hannibal aurait pu trouver les légions postées déjà sur la ligne de l'Ebre.

- Quoi qu'il en soit, le gros de l'armée romaine demeurant réservé pour l'expédition d'Afrique, le second consul Publius Cornélius Scipion reçoit l'ordre d'aller défendre le fleuve frontière en Espagne; mais il en prend à son aise, et une révolte survenant dans la plaine du Pô, il s'y rend avec ses troupes prêtes à s'embarquer. L'expédition d'Espagne se fera au moyen d'autres légions en voie de formation. Pendant ce temps, Hannibal est arrivé sur l'Ebre. Il y est accueilli par une opiniâtre résistance. Mais dans les circonstances présentes le temps lui est plus précieux que le sang de ses soldats. En quelques mois il a écrasé les indigènes, et avec son armée diminuée déjà du quart, il atteint les Pyrénées.

Les lenteurs coupables de Rome ont une seconde fois causé la perte de ses alliés espagnols. Ce désastre était facile à prévoir autant que les lenteurs auraient pu être facilement évitées. De plus, le débarquement de légions, s'il s'était effectué en temps utile, aurait mis probablement obstacle à l'invasion de l'Italie, dont il semble que même au printemps de 536 de Rome (218 av. J.-C.) les Romains n'aient pas encore eu la prévision. Quant à Hannibal, en allant se jeter sur le territoire de l'ennemi, il n'entendait nullement agir en désespéré, et abandonner son royaume espagnol. Le temps employé au siège de Sagonte et à la soumission de la Catalogne; le corps considérable laissé par lui dans le pays conquis au Nord de l'Ebre; toutes les précautions prises, enfin, démontrent que si les légions étaient venues lui disputer l'empire de l'Espagne, il ne se serait pas contenté de se dérober à leurs attaques; mais les Romains avaient un avantage capital. L'hiver fermait les cols des Alpes avant l'arrivée des Carthaginois, et le corps expéditionnaire à destination de l'Afrique y accomplissait sa descente sans coup férir.

218 av J.C.

Scipion à Massalie

Arrivé aux Pyrénées, Hannibal renvoya une partie de ses soldats chez eux. Mesure préméditée dès le début, et qui témoignait hautement aux yeux de l'armée de la confiance du général dans le succès de l'entreprise, en même temps qu'elle était un démenti donné à ceux qui croyaient qu'elle était de celles dont nul ne revient.

Ce fut, avec cinquante mille fantassins et neuf mille cavaliers seulement qu'il franchit la chaîne sans rencontrer de difficultés. Puis, longeant la côte dans la région de Narbonne et de Nîmes, il s'ouvre rapidement passage au milieu des peuplades gauloises, rendues favorables par des négociations antérieures, ou achetées, sur place par l'or carthaginois, ou enfin domptées par les armes.

A la fin de juillet, il arrive sur le Rhône en face d'Avenio (Avignon). Ici l'attend, ce semble, une résistance plus sérieuse : le consul Publius Cornelius Scipio (Scipion) avait débarqué à Marseille (fin juin) : en faisant route pour l'Espagne, il apprit qu'il était trop tard, et qu'Hannibal avait non seulement passé l'Ebre, mais aussi franchi les Pyrénées. A cette nouvelle, qui jetait enfin la lumière sur la direction et le but de l'expédition carthaginoise, le consul abandonne pour le moment ses projets sur l'Espagne, et prend le parti de faire sa jonction avec les peuplades celtiques de la contrée, obéissant toutes à l'influence des Massaliotes et par les Massaliotes à l'influence romaine. Il recevra donc Hannibal sur le Rhône, et lui fermera le passage du fleuve et l'entrée de l'Italie. Heureusement pour les Carthaginois, ils n'avaient en face d'eux, sur le lieu de leur passage projeté, que quelques milices gauloises.

Le consul, avec son armée (vingt-deux mille fantassins et deux mille cavaliers) se tenait encore à Massalie, à quatre jours de marche en aval. Les envoyés des Gaulois accoururent et lui donnèrent avis de l'arrivée de l'ennemi. Celui-ci se voyait obligé de franchir le rapide torrent en toute hâte avec sa nombreuse cavalerie, ses éléphants, sous les yeux des Gaulois, et avant que le Romain se montrât. Il ne possédait pas une nacelle. Aussitôt et par son ordre toutes les barques employées dans le pays à la navigation du Rhône sont achetées à tout prix; on en construit d'autres en abattant les arbres dans les alentours. En peu de temps les préparatifs sont faits. L'armée pourra en un seul jour accomplir son passage. Pendant ce temps un fort détachement commandé par Hannon, fils de Bomilcar, remonte le fleuve à quelques jours de marche au-dessus d'Avignon, et trouvant un endroit plus facile et non défendu, il aborde sur l'autre rive au moyen de radeaux rapidement assemblés; puis il redescend vers le midi, pour tomber sur le dos des Gaulois, qui arrêtent le gros de l'armée.

Le matin du cinquième jour après son arrivée, trois jours après le départ d'Hannon, Hannibal voit s'élever en face de lui une colonne de fumée, signal convenu qui lui annonce la présence de son détachement; aussitôt il donne l'ordre impatiemment attendu de l'attaque. Les Gaulois, au premier mouvement de la flottille ennemie accourent sur la rive, mais tout à-coup le feu mis derrière eux à leur camp les surprend et les arrête. Divisés, ne pouvant ni résister, à ceux qui les attaquent, ni à ceux qui passent le fleuve, ils s'enfuient et disparaissent. Pendant ce temps, Scipion tient conseil dans Massalie, et s'enquiert des points qu'il conviendrait d'occuper sur le Rhône. Les Gaulois ont eu beau lui envoyer les plus pressants messages, il n'a pas jugé à propos de marcher à l'ennemi.

Il ne veut pas croire aux nouvelles qu'on lui apporte, et se contente d'expédier sur la rive gauche un petit corps de cavalerie en éclaireur. Ce corps se heurte contre l'armée carthaginoise tout entière, déjà passée au-delà du fleuve, et aidant au transport des éléphants laissés sur la rive droite. Il achève sa reconnaissance, en livrant un combat vif et sanglant, - le premier combat de cette guerre, - à quelques escadrons de Carthaginois qui battaient aussi la plaine (non loin d'Avignon); puis il tourne bride rapidement, et s'en va rendre compte de la situation au quartier général. Alors Scipion part à marches forcées; mais quand il arrive, déjà depuis trois jours la cavalerie carthaginoise, après avoir protégé le passage des éléphants, a suivi le gros de l'armée. Il ne reste plus au consul qu'à s'en retourner sans gloire à Massalie avec ses troupes fatiguées, affectant follement le mépris de ces Carthaginois qui ont lâchement pris la fuite.

- De compte fait, c'était la troisième fois que les Romains, par pure négligence, abandonnaient leurs alliés et perdaient une ligne de défense importante. Puis, comme après l'erreur commise, ils avaient passé de l'immobilité déraisonnable à une plus déraisonnable hâte; comme ils venaient de faire, sans plan, sans résultat, ce que, quelques jours plus tôt, ils auraient pu et dû, en toute sûreté, exécuter d'une façon utile, ils se mettaient par là hors d'état de réparer leurs fautes. Une fois de l'autre côté du Rhône, il n'y avait plus à songer à empêcher Hannibal d'atteindre le pied des Alpes. Du moins Scipion pouvait-il encore, à la première nouvelle du passage du fleuve, s'en retourner avec toute son armée : en passant par Genua il ne lui fallait que sept jours pour arriver sur le Pô. Là, il obérait sa jonction avec les corps plus faibles stationnés dans la contrée : il attendait l'ennemi, et le recevait vigoureusement. Mais non, après avoir perdu du temps en courant sur Avignon, il semble que Scipion, homme habile pourtant, n'ait eu alors ni courage politique, ni tact militaire; il n'ose pas prendre conseil des circonstances, et modifier la destination de son corps d'armée; il le fait embarquer pour l'Espagne en majeure partie, sous le commandement de Gnous, son frère, et revient à Pise avec le reste.

Printemps 218 av J.C.

La traversée des Alpes

traversée
La traversée des Alpes

Hannibal, le Rhône franchi, avait convoqué une grande revue de ses troupes, leur annonçant quels étaient ses projets, et les abouchant à l'aide d'un interprète avec un chef gaulois, Magilus, venu de la région du Pô; puis il s'était de suite remis sans obstacle en marche vers les passes des Alpes. Là, choisissant sa route, il ne prit en considération ni la moindre longueur des vallées, ni les dispositions plus ou moins favorables des habitants, quelque intérêt qu'il eût d'ailleurs à ne pas perdre une minute dans des combats de détail ou dans les détours de la montagne. Avant tout, il devait préférer le chemin le plus facilement praticable pour ses bagages, sa nombreuse cavalerie et ses éléphants, celui où il trouverait bon gré mal gré des subsistances en quantité suffisante.

Bien qu'il portât avec lui des approvisionnements considérables chargés à dos de bêtes de somme, ces approvisionnements ne pouvaient alimenter que pendant quelques jours son armée forte encore, nonobstant ses pertes, de cinquante mille hommes valides. Quand on laissait de côté la route qui longe la mer, et, dont il ne voulut pas, non parce que les Romains la lui barraient, mais parce qu'elle l'eût éloigné du but1. Dans ces temps anciens, deux passages seulement, méritant ce nom, conduisaient des Gaules en Italie par les cols alpestres : l'un franchissait les Alpes Cottiennes (mont Genèvre) et descendait chez les Taurins (à Turin par Suse ou Fénestrelles) : l'autre, par les Alpes Gréées (le petit Saint-Bernard), conduisait chez les Salasses (pays d'Aoste et d'Ivrée).

Le premier est plus court : mais après avoir quitté le Rhône, il conduit dans les vallées difficiles et infertiles du Drac, de la Romanche et de la haute Durance, au travers d'âpres et pauvres montagnes; il demande sept à huit jours de marche. Pompée le premier a tracé là une voie utilitaire, afin d'établir la plus directe communication possible entre la Gaule cisalpine et la Gaule transalpine. - Par le petit Saint-Bernard, le chemin est un peu plus long; mais quand il a dépassé le premier contrefort des Alpes, à l'Est du Rhône, il longe la haute Isère, qui, courant non loin de Chambéry, remonte de Grenoble jusqu'au pied du col, ou, si l'on veut, jusqu'au pied de la grande chaîne, et forme la plus large, la plus fertile et la plus peuplée des vallées alpestres dans cette région.

De plus, le col, en ce point, y est le moins élevé de tous les passages naturels des Alpes dans la contrée (2.192 mètres) : il est de beaucoup aussi le plus commode; et, quoique nulle route n'y ait jamais été construite, on a vu en 1815 un corps autrichien le traverser avec de l'artillerie. Ne coupant, comme on voit, que deux chaînes, la passe du petit Saint-Bernard était devenue la plus fréquentée dans les anciens temps, et c'est par là que les grandes bandes gauloises opéraient leurs descentes en Italie. En réalité, l'armée d'Hannibal n'avait pas à choisir : par un concours heureux de circonstances, sans qu'elles aient été pour lui, un motif déterminant, les peuplades cisalpines avec lesquelles il avait fait alliance habitaient jusqu'au pied du col. Par le mont Genèvre, au contraire, il serait arrivé chez les Taurins, de tout temps en guerre avec les Insubres.

La grande armée carthaginoise marcha directement vers le val de la haute Isère, non pas, comme on pourrait le supposer, par le chemin le plus court, en longeant la rive gauche de l'Isère inférieure (de Valence à Grenoble), mais en traversant l'île des Allobroges, ou le massif déprimé, riche alors et populeux, que confinent le Rhône au Nord et à l'Ouest, l'Isère au Sud et les Alpes à l'Est. Ici encore Hannibal négligea la ligne directe, qui l'obligeait à traverser un pays de montagnes âpre et pauvre, tandis que l'Ile est moins montueuse et plus fertile, et que, dans cette direction, il n'avait qu'une traite à franchir pour déboucher ensuite dans le haut val d'Isère.

La traversée de l'Ile, en remontant le Rhône d'abord, et en se jetant ensuite sur la droite, lui demanda seize jours. Il ne rencontra pas de difficultés sérieuses et, dans l'Ile elle-même, ayant su mettre à profit les hostilités qui venaient d'éclater entre deux chefs allobroges, l'un d'eux, le plus considérable, se déclara son obligé, donna lui-même la conduite à l'armée dans tout le bas pays, pourvut à ses approvisionnements, et remit aux soldats des armes, des vêtements et des chaussures. Mais arrivés à la première chaîne qui s'élève comme une muraille à pic, et n'est accessible que par un seul point (montée du mont du Chat, par le village de Chevalée), un incident fâcheux les arrêta tout à coup.

Les Allobroges occupaient en nombre le col. Hannibal, prévenu à temps, évita de se laisser surprendre. Il campa au pied du mont, et, la nuit venue, pendant que les Gaulois étaient rentrés chez eux dans la bicoque voisine, il s'empara du passage. Les hauteurs étaient conquises, mais à la descente rapide qui conduit vers le lac du Bourget, les chevaux et les mulets perdirent pied. A ce moment, les Gaulois apostés attaquèrent, moins dangereux d'ailleurs que gênants par le désordre qu'ils jetaient dans la marche de l'armée. Mais bientôt le général s'élance sur eux à la tête de ses troupes et les repousse sans peine, et les rejette en bas de la montagne après leur avoir tué beaucoup de monde. Le tumulte du combat avait augmenté les périls et les embarras de la descente, surtout pour le train et les équipages. Arrivé enfin de l'autre côté, non sans de sérieuses pertes, Hannibal enlève d'assaut la cité la plus voisine, pour châtier et effrayer les barbares, et pour se remonter en chevaux et mulets. On se repose un jour dans la belle vallée de Chambéry, puis, on côtoie l'Isère sans trouver d'obstacle ni du côté des vivres ni du côté de l'ennemi.

Mais en entrant le quatrième jour sur le territoire des Ceutrons (la Tarentaise), les Carthaginois voient la vallée se resserrer peu à peu; là, il faut être de nouveau sur ses gardes. Les gens du pays les attendent à la frontière (environs de Conflans); portant des rameaux et des couronnes; ils donnent de la viande, des guides et des otages; il semble qu'on soit en territoire ami. Mais quand les Carthaginois ont atteint le pied de la haute chaîne, au point où leur chemin quitte l'Isère, et, remontant un âpre et étroit défilé le long du ruisseau de la Récluse, d'élève peu à peu vers le col du petit Saint-Bernard, voici que soudain les Ceutrons se jettent sur eux par derrière, et les assaillent de flanc du haut des rochers qui enserrent la passe à droite et à gauche: ils espèrent couper l'armée de ses équipages et de ses bagages. Hannibal, avec sa finesse habituelle, les avait devinés. Il savait qu'ils ne l'avaient bien accueilli d'abord qu'afin de ne pas voir leur pays ravagé, préparant d'ailleurs leur trahison; et comptant sur un pillage facile. Dans la prévision d'une attaque, il avait envoyé son train et sa cavalerie en avant. L'infanterie tout entière venait derrière et couvrait la marche.

Les projets hostiles des Ceutrons étaient donc déjoués : toutefois, accompagnant l'infanterie dans sa marche, et lançant ou roulant sur elle de lourdes pierres du haut des rochers voisins, ils lui font éprouver des pertes sérieuses. On atteint enfin la Roche blanche (elle porte encore ce nom), haute masse calcaire surplombant à l'entrée des dernières pentes. Hannibal s'y arrête et y campe, et protège durant la nuit l'ascension de ses chevaux et de ses mulets : le jour suivant, le combat recommence, et se continue sanglant jusqu'au sommet. Là enfin les troupes ont du repos. On s'arrête sur un haut plateau, facile à défendre (le cirque d'Hannibal), qui se développe sur une longueur de deux milles et demi (environ cinq lieues), et d'où la Doire (Duria), sortant d'un petit lac (lac Verney ou des Eaux rouges), descend vers l'Italie.

Il était temps. Déjà les soldats perdaient courage. Le chemin devenu plus impraticable tous les jours : les provisions épuisées : ces dangereux défilés, où un ennemi inattaquable, attaquait sans cesse, et incommodait la marche; les rangs qui allaient s'éclaircissant : leurs camarades tombés dans les ravins : les blessés abandonnés sans espoir, tous ces maux n'avaient pas laissé que d'ébranler le moral des vétérans d'Espagne et d'Afrique. Tous déjà, à l'exception du chef et de ses intimes, ne voyaient plus qu'une chimère dans l'entreprise. Mais la confiance d'Hannibal ne se démentit pas. De nombreux soldats se retrouvèrent qui avaient roulé sur la route, les Gaulois alliés étaient tout proches; on était au point de partage des eaux; on avait devant soi la descente, dont la vue réjouit toujours les yeux du voyageur en montagne. Après s'être un peu reposée, l'armée a repris courage, et commence la dernière et plus difficile opération, qui doit la conduire au bas du passage. L'ennemi ne l'incommode plus beaucoup : mais déjà la saison devenant mauvaise (on était aux premiers jours de septembre) remplace à la descente les incommodités essuyées à la montée par le fait des barbares.

Sur les pentes raides et glissantes des bords de la Doire, où la neige fraîche avait détruit toute trace des sentiers, hommes et animaux s'égaraient, perdaient pied, tombaient dans les abîmes. Au soir du premier jour on arriva à une place de deux cents pas de longueur, où déferlaient à toute minute les avalanches détachées des pics abruptes du Cramont, recouverts toute l'année par les neiges, durant les étés froids. L'infanterie put passer, mais il n'en fut pas de même des éléphants et des chevaux. Ceux-ci glissaient sur ces masses de glace polie, cachées par la nouvelle neige, minée et friable. Hannibal campa plus haut avec les éléphants et la cavalerie. Le lendemain, les cavaliers, train, à force de travaux, rendirent la voie praticable pour les chevaux et les mulets; mais il fallut trois jours d'efforts, où les soldats se relevèrent les uns après les autres, pour faire arriver les éléphants de l'autre côté. Le quatrième jour, toute l'armée était enfin réunie : la vallée allait s'élargissant et devenait plus fertile. Enfin, après trois autres jours de marche encore, la peuplade des Salasses, riverains de la Doire, et clients des Insubres, reçut les Carthaginois comme des amis et des sauveurs. A la mi-septembre, l'armée débouchait dans la plaine d'Ivrée (Eporedia), où les soldats épuisés furent mis en cantonnement dans les villages, où, pendant vingt-quatre jours de repos et de bons soins, ils se refirent de leurs épouvantables fatigues. Si les Romains, chose qui leur eût été bien facile, eussent eu chez les Taurins un corps de trente mille hommes frais et prêts au combat, s'ils eussent attaqué à une pareille heure, c'en était fait sans doute de la grande entreprise d'Hannibal; heureusement pour lui, comme toujours, ses adversaires n'étaient pas là où ils auraient dû être, et ses troupes prirent, tout à l'aise, le repos dont elles avaient tant besoin2.

On touchait au but, mais au prix de grands sacrifices. Des cinquante mille fantassins, des neuf mille cavaliers vétérans qui composaient encore l'armée au-delà des Pyrénées, il en avait péri la moitié sur le champ de bataille, dans la marche et au trajet des rivières. Hannibal, de son propre aveu, ne pouvait plus mettre en ligne que vingt mille hommes de pied, dont les trois cinquièmes étaient Libyens, les deux autres cinquièmes Espagnols. Il lui restait en outre six mille cavaliers, démontés pour la plupart. Les pertes bien moindres de la cavalerie témoignent et de l'excellence des Numides et aussi du soin particulier et des ménagements dont ces troupes choisies avaient été l'objet de la part du général en chef. Une marche de 526 milles ou de trente-trois jours en moyenne, commencée et exécutée sans accidents graves ou imprévus, marche qui eût été impossible peut-être sans les hasards les plus heureux ou les fautes les plus inattendues de la part de l'ennemi; cette seule marche avait coûté énormément cher ! Elle avait épuisé et démoralisé l'armée, au point qu'il lui avait fallu un plus long temps encore pour se remettre en haleine. Disons-le : en tant que stratégie, il y a là une opération militaire contestable...

1. La route du mont Cenis n'a été rendue praticable pour une armée qu'à l'époque du moyen âge. Quant à la passe plus à l'Est, par les Alpes Pennines ou le grand Saint-Bernard, qui devint route militaire sous César et Auguste, Hannibal ne pouvait songer à la prendre.

2. Toutes les questions topographiques, relatives au fameux passage des Alpes par Hannibal, nous semblent à la fois vidées et résolues, quant aux points les plus essentiels, dans la dissertation, étudiée de main de maître, de MM. Wickham et Cramer (dissertation on the passage of Hannibal over the Alps. Oxford, 1820. - V. aussi dans le même sens : De Luc (André), Histoire du passage des Alpes par Hannibal, depuis Carthagène jusqu'au Tésin, d'après la narration de Polybe, comparée aux recherches faites sur les lieux, etc. Paris et Genève, 1818. M. Mommsen a complètement adopté leur système, qui parait d'ailleurs le plus plausible, notamment en ce qui touche le passage par le col du petit Saint-Bernard(*)). Quant, aux difficultés chronologiques, elles ne sont pas moindres : essayons quelques remarques tout exceptionnelles à ce sujet. Lorsque Hannibal arriva, au sommet du Saint-Bernard, déjà les pics se couvraient d'une neige épaisse. (Polybe, 3, 54). Il y avait de la neige sur la route (Polybe, 3, 55) : mais peut-être qui elle n'était pas récente, et provenait seulement des avalanches de l'été. Sur le petit Saint-Bernard, l'hiver commence à la saint Michel (fin de septembre) : les neiges tombent en septembre. A la fin d'août, les deux Anglais Wickham et Cramer n'y en trouvèrent pas sur la route; mais des deux côtés, il y en avait sur les pentes de la montagne. Il faut conclure de là, qu'Hannibal a dû arriver à la passe au commencement de septembre, fait qui se concilie très bien avec ce que dit Polybe : déjà l'hiver était proche. - Si donc l'on calcule qu'Hannibal est entré en Italie neuf jours plus tard, c'est-à-dire, vers la mi-septembre, il reste suffisamment de temps pour placer dans l'intervalle tous les événements qui suivent jusqu'au jour de la bataille de la Trébie (fin de décembre, Polybe, 3, 72.); et notamment pour faire arriver de Lilybée à Plaisance les troupes de l'armée expéditionnaire d'Afrique. Ces dates se concilient de même avec la grande revue du printemps précédent (Polybe, 3, 34, de la fin de mars, par conséquent), et avec le jour où fut donné l'ordre de marche; avec la durée de toute la campagne, enfin, qui dura cinq mois (six mois suivant Appien, 7, 4). Si donc Hannibal atteignit le petit Saint-Bernard au commencement de septembre, comme il lui fallut trente jours pour y arriver depuis le Rhône, il en faut conclure aussi qu'il était au commencement d'août sur le Rhône. D'après cela, constatons que Scipion, qui s'était embarqué dès le premier été (Polybe, 3, 41), au commencement d'août, au plus tard, ou avait perdu bien des jours en route, ou était resté plus longtemps encore inactif dans Marseille.
(*) De toutes les routes assignées par les critiques à l'armée d'Hannibal, celle qui la fait arriver à l'île Barbe sur la Saône, au-dessus de Lyon, puis gagner de là le Saint-Gothard par la vallée du Rhône et la Furka, est assurément aussi celle qui doit être rejetée d'abord. L'île des Allobroges n'était autre que la vaste contrée enfermée par les fleuves venant des Alpes (diversis ex Alpibus decurrentes, T. Liv., 21, 34), le Rhône et l'Isère; et il est certain qu'Hannibal eût perdu trop de temps à remonter tout le Valais ! - Quant au passage par le mont Genèvre, défendu par Letronne (Journal des Savants), par Fortia d'Urban (sur le passage d'Hannibal, Paris, 1821), par le général de Vaudoncourt (Milan, 1812), il semblerait plus facile d'y croire; mais comment, de l'île des Allobroges au Nord de l'Isère, peut-on raisonnablement ramener Hannibal au Sud chez les Tricastins, les Tricoriens et les Voconces (dep. des Hautes-Alpes) ? Les assertions de Tite-Live et de Polybe sur ce point indiquent, celles de Tite-Live surtout, la connaissance fort peu claire des localités. - N. du Trad. V. au surplus, à l'appendice, la note A.

Printemps-novembre 218 av J.C.

Les Gaulois d'Italie

L'apparition d'Hannibal dans la Cisalpine avait au premier coup changé l'état des choses, et fait tomber tous les plans de guerre des Romains. Des deux armées de la République, l'une avait débarqué en Espagne, où déjà elle était aux prises avec l'ennemi. On ne pouvait la rappeler. La seconde, commandée par le consul Tibérius Sempronius, et qui avait l'Afrique pour destination, se trouvait heureusement encore en Sicile. Cette fois, les lenteurs des Romains allaient leur profiter. Des deux escadres carthaginoises à destination de la Sicile et de l'Italie, l'une avait été détruite par la tempête, les quelques vaisseaux qui s'étaient échappés devenait la proie des Syracusains; l'autre avait en vain tenté de surprendre Lilybée et s'était fait battre en vue du havre de cette ville. Toutefois, le séjour des navires ennemis dans les eaux italiennes, étant plus qu'incommode, le consul, avant de passer en Afrique, voulut occuper toutes les petites îles voisines de la grande, et chasser complètement les Carthaginois de tous les repaires d'où ils pouvaient assaillir l'Italie. Il employa l'été à la conquête de Mélite (Malte), à la recherche de l'ennemi qu'il supposait caché dans les îles de Lipara, tandis que, descendu près de Vibo (Monteleone), il ravageait la côte de Bruttium; enfin à la reconnaissance des points de débarquement en Afrique : puis il s'en retourna à Lilybée avec sa flotte et son armée. Il y était encore, quand vint le trouver l'ordre du Sénat de reprendre aussitôt la mer et d'accourir à l'aide de la patrie en danger.

Ainsi, pendant que les armées de Rome, égales chacune à l'armée d'Hannibal, opèrent loin des plaines du Pô, rien n'est préparé sur ce point pour résister à l'invasion qui menace. On y a bien envoyé un corps de troupes qui doit dompter l'insurrection gauloise, en pleine conflagration dès avant l'arrivée d'Hannibal. Au printemps de 536 de Rome (218 av. J.-C.), même avant que l'heure convenue ait sonné, les Boïens, auxquels se joignent aussitôt les Insubres, se sont levés en masse. La fondation des deux citadelles de Plaisance et de Crémone, peuplées de six mille colons chacune, les exaspère; et ils veulent s'opposer aussi à la construction commencée, en plein pays boïen, de la forteresse de Mutina (Modène). Les colons déjà conduits sur le territoire de cette dernière cité se voient attaqués soudain et s'enfuient derrière ses murs. Le préteur Lucius Manlius, qui commande à Ariminum, s'empresse, avec l'unique légion qu'il possède, d'aller les bloquer : il est surpris dans les forêts, et n'a que le temps, ayant perdu beaucoup de son monde, de se réfugier sur une colline, où les Boïes l'assiègent. Bientôt une légion, envoyée de Rome avec le préteur Lucius Atilius, le délivre, dégage la ville, et arrête pour un moment l'incendie de la révolte gauloise. Celle-ci, en éclatant trop tôt, et en retardant le départ de Scipion pour l'Espagne, avait, sans nul doute, servi aux plans d'Hannibal; mais aussi elle avait fait que les forteresses du Pô n'étaient pas absolument dégarnies. Toutefois les deux légions décimées ne comptaient pas vingt mille soldats. Elles avaient assez à faire de tenir les Gaulois en bride; et ne pouvaient être portées aux passages des Alpes, qu'à Rome d'ailleurs on ne sut menacés par Hannibal que, lorsque, en août, le consul Publius Scipion s'en revint sans armée de Massalie en Italie. Et même à ce moment encore, on dédaigna une folle tentative qui semblait devoir aller se briser contre les montagnes. Ainsi nul avant-poste romain n'attend Hannibal au lieu et à l'heure décisifs. Le Carthaginois a tout le temps de faire reposer ses hommes, d'emporter d'assaut, après trois jours de siège, la cité des Taurins (Taurasia), qui lui a fermé ses portes, et d'appeler à lui de gré ou de force toutes les peuplades ligures ou celtiques du val supérieur du Pô. Scipion, dans la vallée qui enfin a pris le commandement des légions, n'est pas encore en face de lui.

Novembre 218 av J.C.

La bataille du Tessin

Le général romain, avec son armée beaucoup plus faible, surtout en cavalerie, a reçu la difficile mission d'arrêter les progrès d'un ennemi qui lui est irrésistiblement supérieur, et de comprimer l'insurrection gauloise éclatant en tous lieux. Il passe le Pô, à Plaisance probablement, et marche aux Carthaginois en remontant la rive gauche. A ce moment Hannibal, maître de Turin, descend de son côté le fleuve, pour aller dégager les Insubres et les Boïes. - Un jour que la cavalerie romaine, appuyée par l'infanterie légère, s'est lancée en reconnaissance forcée dans la plaine entre le Ticinus (Tésin) et le Sessites (Sesia), dans les environs de Vercello (Verceil), elle se heurte contre la cavalerie africaine qui bat aussi le pays. Des deux côtés les généraux en chef commandent en personne. Scipion accepte le combat sans s'effrayer de son infériorité numérique; mais ses fantassins légers, placés devant le front de sa cavalerie, se dispersent sous le choc des cavaliers pesants conduits par Hannibal, et pendant que ceux-ci se précipitent ensuite sur la troupe montée des Romains, les Numides, débarrassés des piétons qui ont disparu, l'enveloppent et la chargent en flanc et à dos. Leur manoeuvre décide de la journée. La perte des Romains est considérable; le consul, qui veut réparer en soldat les fautes du général, est dangereusement blessé. Il perdrait la vie sans le dévouement de son fils, âgé de dix-sept ans, qui s'élance bravement au plus épais de la mêlée, suivi par ses cavaliers, et dégage le consul l'épée au poing. Cette défaite est un enseignement pour Scipion. Plus faible que l'ennemi, il a eu le tort de tenir la plaine avec un fleuve à dos; et il prend le parti de repasser de l'autre côté sous les yeux mêmes de l'ennemi. Dès que les opérations militaires se sont concentrées sur un champ étroit, dès qu'il a cessé de se faire illusion, et de croire Rome invincible, il retrouve son talent de capitaine, paralysé un moment par les mouvements habiles, mais hardis jusqu'à la témérité, de son jeune adversaire. Pendant qu'Hannibal se dispose pour une grande bataille, il se jette tout à coup, par une marche rapidement conçue et savamment exécutée, sur cette rive droite qu'il avait quittée à tort; et il rompt tous les ponts. Cette manoeuvre lui coûte d'ailleurs un détachement de six cents hommes placés en avant pour couvrir les sapeurs. Ils sont coupés et pris par les Carthaginois. Mais Hannibal, maître du cours supérieur, n'avait qu'à remonter un peu le fleuve pour le passer de même; et quelques jours après, il se retrouvait en face des Romains.


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Décembre 218 av J.C.

La bataille de la Trébie

Ceux-ci occupaient une position dans la plaine en avant de Plaisance. Mais une révolte de la division gauloise admise dans le camp, et l'insurrection celtique se réveillant de tous les côtés, obligent le consul à faire un nouveau mouvement. Il se porte vers les collines, au pied desquelles coule la Trébie, et les atteint sans pertes sérieuses; les Numides qui le poursuivent s'étant arrêtés à piller et à brûler son camp abandonné. Sans cette position très forte, la gauche appuyée à l'Apennin, la droite au fleuve et à la citadelle de Plaisance, couvert en avant par la Trébie, rivière considérable à cette époque de l'année, il ne craint plus rien pour lui. Mais il n'a pu ni sauver ses riches magasins de Clastidium (Casteggio), dont il est séparé par l'armée ennemie, ni arrêter les progrès de l'insurrection. Tous les cantons gaulois se sont soulevés, à l'exception des Cénomans, amis fidèles des Romains. D'un autre côté, Hannibal ne peut plus avancer et se voit obligé de camper en face de l'armée romaine. La présence de cette armée, et les Cénomans menaçant les frontières des Insubres, empêchent d'ailleurs la jonction immédiate des insurgés et des Carthaginois; pendant ce temps, le second corps, parti de Lilybée, et qui est venu débarquer à Ariminum, traverse tout le pays récolté sans de sérieux obstacles, atteint Plaisance, et se réunit enfin à Scipion. Les Romains comptent maintenant quarante mille hommes inférieurs toujours en cavalerie, ils égalent les troupes de pied de l'ennemi. Qu'ils restent là où ils sont, et il faudra qu'Hannibal tente le passage de la rivière en plein hiver pour les attaquer dans leur position, ou que, suspendant son mouvement en avant, il inflige aux Gaulois durant toute la mauvaise saison la charge de ses cantonnements placés au milieu d'eux; et s'expose au péril de leur inconstance. Mais si certains que fussent ces avantages, on était déjà en décembre, à donner en fin de compte la victoire à la République, ils ne l'assuraient pas au consul Tibérius Sempronius, chargé du commandement des troupes pendant que Scipion souffrait de ses blessures, et dont le temps de charge allait expirer dans peu de mois. Hannibal, sachant à quel homme il avait affaire, ne négligea rien pour l'attirer au combat. Il mit à feu et à sang les villages des Gaulois restés fidèles, et dans une rencontre de cavalerie, il laissa à son adversaire l'occasion de se vanter d'avoir vaincu.

Enfin, par un jour de forte pluie, les Romains, sans s'en douter, furent amenés à livrer bataille. Dès le matin, leurs troupes légères avaient escarmouché avec les Numides : ceux-ci se retirèrent lentement, et leurs adversaires, emportés à la poursuite, traversèrent la Trébie, malgré la hauteur des eaux, croyant déjà tenir la victoire. Soudain les Numides s'arrêtent; et l'avant-garde romaine voit en face d'elle toute l'armée d'Hannibal, rangée en bon ordre, sur le terrain à l'avance choisi par son chef. Les Romains sont perdus si le gros de l'armée ne franchit pas aussi le torrent pour les dégager. Les troupes du consul arrivent enfin, fatiguées, affamées et mouillées : elles se rangent précipitamment en bataille : les cavaliers sur les ailes, comme de coutume, et l'infanterie au centre. Les troupes légères, placées en avant des deux armées, commencent le combat : mais les Romains déjà ont épuisé leurs armes de jet dans le premier choc du matin; ils cèdent, et leur cavalerie en fait autant aux ailes, pressée qu'elle est sur son front par les éléphants, et débordée sur ses flancs par la cavalerie beaucoup plus nombreuse d'Hannibal. Cependant les fantassins romains se montrent dignes de leur nom : ils combattent contre l'infanterie ennemie avec une supériorité marquée, alors même que la défaite de la cavalerie romaine a laissé le champ libre aux troupes légères d'Hannibal et à ses Numides. Tout en s'arrêtant dans son mouvement en avant, elle tient solidement et ne peut être entamée. Soudain une troupe d'élite, forte de deux mille hommes, moitié à pied, moitié montés, sort d'une embuscade, tombe sur les derrières des Romains; et conduite par Magon, le plus jeune frère d'Hannibal, fait une trouée profonde dans la masse confuse des légionnaires. Les ailes et les derniers rangs du centre sont rompus et dispersés. Mais la première ligne, comptant dix mille hommes environ, se ramasse, et se fraye par le côté un passage au travers de l'ennemi, faisant payer cher leur victoire aux Africains et surtout aux Gaulois insurgés. Faiblement poursuivie, cette petite armée de braves parvient enfin à gagner Plaisance. Le reste est détruit en majeure partie sur les bords de la Trébie par les éléphants et les soldats légers de Carthage; quelques cavaliers seulement et quelques sections d'infanterie passent les gués et atteignent le camp. Les Carthaginois ne les poussant pas plus loin, ils peuvent à leur tour rentrer dans Plaisance1. Il est peu de batailles qui aient fait plus d'honneur au soldat romain que celle de la Trébie : il en est peu qui accusent plus gravement les fautes du général en chef. Toutefois, si l'on veut être équitable, on doit se rappeler combien c'était une institution peu militaire que ce généralat d'un fonctionnaire sortant de charge à jour fixe. Est-ce qu'on a jamais récolté les figues sur les épines ?... Le vainqueur de la Trébie avait d'ailleurs payé cher son triomphe. Quoique les pertes réelles eussent porté principalement sur les insurgés auxiliaires, le séjour de l'armée dans des pays rudes et humides, les maladies qui en furent la suite, mirent sur le carreau bon nombre des vieux soldats de Carthage; et tous les éléphants périrent, sauf un seul.

L'armée envahissante n'en avait pas moins remporté la première victoire. Aussitôt, le soulèvement national s'achève et s'organise dans toute la Cisalpine. Les restes des légions romaines du Pô se sont jetés dans Plaisance et Crémone : séparées de la patrie, elles ne vivent que des approvisionnements qui leur sont convoyés par eau. Le consul Tibérius Sempronius n'échappe que par miracle à une capture presque certaine, quand, avec quelques cavaliers, il prend la route de Rome où les élections l'appellent. Quant à Hannibal, qui ne voulait pas exposer la santé de ses troupes en les fatiguant par de longues marches durant la saison mauvaise, il les établit aussitôt dans leurs quartiers d'hiver, il sait que des attaques sérieuses contre les grandes forteresses de la plaine du Pô ne pourraient amener d'utiles résultats, et il se contente de harceler le port fluvial de Plaisance, et d'inquiéter sans cesse les autres et moins fortes positions de l'ennemi. Sa principale affaire alors était d'organiser l'insurrection gauloise : il y gagna soixante mille soldats de pied, et quatre mille cavaliers, qui vinrent grossir son armée.

1. Rien de plus clair que le récit de la bataille de la Trébie dans Polybe. Il est certain désormais (le fait a été contesté contre toute évidence) que Plaisance était alors située sur la rive droite de la Trébie; que le camp romain était posé du même côté, et qu'enfin la bataille s'est livrée sur la rive gauche. D'où il faut conclure que, soit pour regagner le camp, soit pour rentrer dans la ville, les soldats échappés au massacre avaient, de toute façon, dû repasser le torrent. Mais pour arriver à la hauteur du camp, il leur fallait se frayer un chemin air milieu des fuyards de leur propre armée, au milieu des corps ennemis qui les enveloppaient, et enfin franchir la rivière l'épée au poing. Dix mille hommes passèrent la Trébie à la hauteur de Plaisance, pour se réfugier dans ses murs. A ce moment, ils n'étaient plus poursuivis : déjà quelques milles les séparaient du champ de bataille, et la forteresse voisine les protégeait. Peut-être même y avait-il là un pont, avec tête de pont sur la rive droite, celle-ci occupée par la garnison de la ville. Autant le passage à la hauteur du camp aurait offert de dangers, autant l'autre était facile. Aussi Polybe, en bon militaire qu'il est, dit-il tout simplement que le corps des dix mille hommes s'est retiré en bon ordre dans Plaisance (3, 74, 76), sans mentionner d'ailleurs la circonstance alors tout indifférente du torrent franchi. Dans les temps modernes, tous les critiques ont fait ressortir les erreurs du récit de Tite-Live, qui, lui, place le camp carthaginois sur la rive droite, et le camp romain sur la rive gauche de la Trébie. Rappelons enfin que Clastidium n'est autre que le Casteggio d'aujourd'hui, ce qu'attestent expressément les inscriptions (Orelli-Herzen, 5117).

Décembre 218 av J.C.- début 217

Hannibal maître du Nord de l'Italie

Pendant ce temps, on ne faisait pas à Rome de préparatifs extraordinaires pour la campagne prochaine (537 de Rome (217 av. J.-C.)); et en dépit de la bataille perdue, le Sénat, non sans raison, était loin encore de croire la République en danger. On pourvut à toutes les garnisons côtières, en Sardaigne, en Sicile, à Tarente; des renforts furent envoyés en Espagne, et quant aux deux consuls Caïus Flaminius et Cnaeus Servilius, ils ne reçurent que le nombre de soldats nécessaire pour mettre les quatre légions au complet : seule leur cavalerie fut augmentée. On leur enjoignit de garder la frontière du Nord et de se porter sur les deux grandes voies qui s'y rendaient de Rome, celle de l'Ouest finissant alors à Arretium, celle de l'Est à Ariminum. Caius Flaminius occupa la première, Cnaeus Servilius la seconde. C'est là que les garnisons des forteresses du Pô vinrent les rejoindre, par la route d'eau, sans doute; puis on attendit le retour de la belle saison, comptant alors barrer et défendre les cols de l'Apennin, puis prendre l'offensive et descendre vers le fleuve, où l'on se donnerait la main sous Plaisance. Mais Hannibal ne songea pas le moins du monde à se maintenir dans la vallée du Pô. Il connaissait, Rome mieux que les Romains eux-mêmes, peut-être il se savait de beaucoup le plus faible, malgré sa brillante victoire : il savait que ni par l'effroi ni par la surprise il ne dompterait l'opiniâtre orgueil de la métropole italienne; que pour atteindre son but, pour humilier la fière cité, il ne l'allait rien moins que l'accabler. La Confédération italique avec ses forces compactes et ses ressources militaires, avait sur lui un immense avantage. Carthage ne lui donnait qu'un appui incertain; il n'en pouvait recevoir qu'irrégulièrement des renforts; en Italie, il n'avait pour lui que les Gaulois cisalpins, à l'humeur capricieuse et changeante. La défense de Scipion, la valeureuse retraite de l'infanterie romaine dans la journée de la Trébie étaient aussi un témoignage éclatant de l'infériorité du fantassin phénicien, quelques peines qu'il eût prises à le former, en face du légionnaire, et sur te terrain du combat. De là les deux pensées principales qui dirigeront tous les plans de campagne du grand général en Italie. Il conduira la guerre quelque peu à l'aventure, changeant sans cesse et le théâtre de ses opérations et ses opérations elles-mêmes. Il ne cherchera pas la fin de son entreprise dans des hauts faits purement militaires, il la demandera à la politique; s'appliquant à dénouer peu à peu le faisceau de la Confédération italienne, afin d'arriver à la détruire. Son plan obéissait à la nécessité. Pour lutter contre tant de désavantages, il n'avait que son génie militaire à jeter dans la balance, et pour le faire peser de tout son poids, il lui fallait chaque jour dérouter ses adversaires par l'imprévu de ses combinaisons renouvelées sans cesse. Il était perdu, s'il laissait un seul instant la guerre se dérouler à la même place. Il voyait clairement son but en admirable et profond politique, plus encore qu'en grand capitaine. Battre en toute occasion les généraux de Rome, ce n'était pas vaincre Rome; et celle-ci, au lendemain d'une défaite, demeurait la plus forte, autant que lui-même il était supérieur aux chefs d'armée de la République. Ce qu'il y a de plus étonnant dans Hannibal, au milieu de ses étonnantes victoires, c'est la netteté de ses vues. A l'heure de sa plus haute fortune, on peut dire qu'il ne s'est jamais fait d'illusion sur les conditions de la lutte.

Hannibal se décide donc à quitter sa récente conquête, et la base apparente de ses opérations prochaines contre l'Italie : c'est au coeur de l'Italie même qu'il va porter le fer et le feu. Mais avant, il se fait amener les captifs; les Romains, mis à part, sont chargés de chaînes et faits esclaves (il y a eu, sans nul doute, exagération grossière de la haine à raconter que partout et toujours il aurait fait massacrer les légionnaires captifs). Quant aux fédérés italiques, ils sont relâchés sans rançon, et invités à aller annoncer chez eux qu'Hannibal ne fait pas la guerre à l'Italie, mais à Rome seulement; qu'il veut rendre à leurs cités leur antique indépendance et leur territoire, et qu'après les avoir libérés, il marche derrière eux, sauveur et vengeur de leur patrie. - Cela dit, comme l'hiver avait pris fin, le Carthaginois quitte la vallée du Pô, et cherche sa route au travers des âpres défilés de l'Apennin.

Décembre 218 av J.C.- début 217

Flaminius

Flaminius, avec l'armée d'Etrurie, était encore devant Arretium, comptant partir de là pour aller couvrir le val d'Arno, et bloquer la sortie des passes de l'Apennin, du côté de Lucca (Lucques), dès que la saison permettrait de le faire. Mais Hannibal le devance. Il franchit sans difficulté les montagnes, le plus à l'Ouest, c'est-à-dire le plus loin possible de l'ennemi. Seulement, quand il arrive dans la contrée basse et marécageuse située, entre l'Auser (Serchio) et l'Arnus (Arno), il la trouve inondée par les fontes des neiges et les pluies du printemps. L'armée, durant quatre jours, avance les pieds dans l'eau, sans pouvoir camper à sec durant la nuit : les bagages amoncelés, les cadavres des animaux du train sont pour quelques-uns une ressource. Les souffrances des troupes furent inénarrables, celles de l'infanterie gauloise surtout, qui, marchant derrière les Carthaginois, se perdait dans les fondrières, devenues plus fangeuses, de la route.

Elle murmurait hautement, et peut-être elle eût déserté en masse, sans Magon, qui, fermant la marche avec la cavalerie, empêcha toute tentative de fuite. Les chevaux, ayant la corne malade, tombèrent par centaines; d'autres maladies décimèrent les soldats, et Hannibal lui-même perdit un oeil à la suite d'une grave ophtalmie. N'importe, il arrive où il a voulu arriver. Déjà il est campé sous Faesulo (Fiesole), que Flaminius attend encore à Arretium que les routes soient devenues praticables, pour aller les fermer. Mais suffisamment fort peut-être pour défendre les débouchés de la montagne, il ne peut pas tenir tête à Hannibal en rase campagne. Sa position défensive tournée, il n'a plus qu'une chose sage à faire, c'est de se tenir immobile jusqu'à l'arrivée du second corps, désormais inutile à Ariminum : néanmoins il en juge et décide tout autrement. Chef dans Rome d'une faction politique, ne devant ses succès qu'à ses efforts hostiles à la puissance du Sénat; irrité contre le gouvernement de la République à cause des intrigues de l'aristocratie contre son pouvoir consulaire; aux allures routinières et partiales de ses ennemis politiques, répondant par les impatiences d'une opposition souvent trop bien justifiée, mais foulant alors aux pieds et les traditions et les usages; enivré de la faveur aveugle de la foule, et aveuglé par sa haine amère contre les nobles, il avait aussi la manie de se croire doué du génie de la guerre.

Sa campagne de 531 de Rome (223 av. J.-C.) contre les Insubres n'avait prouvé qu'une chose, pour qui voulait juger sans parti pris, c'est que les bons soldats réparent souvent les fautes des mauvais capitaines. Mais à ses yeux, aux yeux de ses amis, elle était l'irrécusable preuve qu'il suffisait de placer les légions sous ses ordres, pour que bientôt on en eut fini avec Hannibal. Telles étaient les folles paroles qui lui avaient valu son second consulat. Alléchée par l'espérance, une multitude sans armes, prête seulement pour le butin, était accourue dans son camp; et, au dire des plus sobres historiens, dépassait le nombre de ses légionnaires. Hannibal tient grand compte de ces circonstances. Il se garde de l'attaquer, et passant au-delà de ses campements, il lance ses Gaulois, les plus ardents des pillards, et sa cavalerie légère dans toute la contrée d'alentour, et la ravage. La foule alors de se plaindre et de s'irriter. Au lieu de s'enrichir comme on le lui avait promis, elle se voit enveloppée par l'incendie et le pillage. Enfin, Hannibal affecte de croire que Flaminius n'a ni la force ni le courage de rien entreprendre avant l'arrivée de son collègue. C'en est trop pour un pareil homme. A lui maintenant de déployer son génie stratégique, et d'infliger une rude leçon à ce fol et téméraire ennemi. Aussitôt il se met précipitamment à la poursuite du Carthaginois, qui, défilant lentement devant Arretium, tire vers Perusia par la riche vallée du Clanis (Chiana). Il l'atteint non loin de Cortone.

217 av J.C.

La bataille du lac de Trasimène

Hannibal, averti de tous ses mouvements, a choisi à loisir son champ de bataille. C'est un défilé étroit, dominé des deux côtés par de hautes parois de rochers; une colline surplombe à la sortie; à l'entrée s'étend le lac de Trasimène (lago di Perugia). Sur la colline du fond se tient le gros de l'infanterie carthaginoise; à droite et à gauche se cachent l'infanterie légère, et la cavalerie. Les colonnes romaines s'engagent sans précaution dans ce passage, qui semble libre; les brouillards épais du matin leur ont voilé l'ennemi. Mais à peine la tête des légions arrive-t-elle au pied de la colline, qu'Hannibal donne le signal du combat : aussitôt la cavalerie, tournant les montagnes, va fermer l'entrée du défilé, et sur la droite et la gauche les nuages qui se dissipent font voir partout sur les hauteurs les soldats de Carthage !... Il n'y eut pas de combat, il n'y eut qu'une défaite. Ceux qui restaient encore en dehors des défilés furent précipités dans le lac par les cavaliers d'Hannibal; le principal corps périt presque sans résistance au fond de l'impasse; la plupart, et le consul avec eux, tombant successivement et dans l'ordre même de leur marche. La tête de la colonne romaine, six mille fantassins en tout, se fit jour au travers de l'ennemi, et montra une fois de plus l'invincible force de la légion. Mais, malheureusement pour elle, séparée de l'armée consulaire, et ne sachant plus où aller, elle se dirige au hasard; et le lendemain, elle est entourée par la cavalerie d'Hannibal sur la hauteur où elle s'est retirée. Le Carthaginois refuse de sanctionner la capitulation qui la laisserait libre de partir; le détachement est pris tout entier. Quinze mille Romains étaient morts, quinze mille captifs. L'armée était anéantie. Les Carthaginois avaient à peine perdu quinze cents hommes, Gaulois pour la plupart1. Et, comme si ce n'était pas assez d'un tel désastre, à peu de temps de là la cavalerie de l'armée d'Ariminum, forte de quatre mille hommes et commandée par Caius Centenius, que Cnaeus Servilius envoyait en avant, au secours de son collègue, pendant que lui-même il marchait plus lentement, vient donner dans l'armée africaine; elle est enveloppée, hachée ou prise. Toute l'Etrurie est perdue pour Rome. Hannibal pourrait marcher sur la métropole sans que rien l'arrête! A Rome on se prépare à une lutte extrême; on abat les ponts du Tibre ! Quintus Fabius Maximus est nommé dictateur. Pour plaire au peuple, les comices lui adjoignent comme maître de la cavalerie, un plébéien, Minucius. Fabius mettra les murailles en état, et dirigera la défense à la tête de l'armée de réserve. En même temps, deux légions sont formées pour remplir la place de celles détruites, et la flotte, utile auxiliaire en cas de siège à subir, est hâtivement armée.

Mais Hannibal voyait plus loin que le roi Pyrrhus. Il ne marcha pas sur Rome; il ne marcha pas contre Cnaeus Servilius. Celui-ci, en capitaine habile, sut conserver son armée intacte sous la protection des forteresses échelonnées sur la voie romaine du Nord, et aurait pu tenir tête encore aux Carthaginois. Opérant une conversion tout à fait inattendue, Hannibal laisse de côté Spoletium, qu'il a en vain tenté de surprendre, traverse l'Ombrie, mettant à feu et à sang le Picenum et les riches métairies romaines qui le couvrent, et ne fait halte que sur les bords de l'Adriatique. Ses hommes et ses chevaux ne s'étaient pas encore remis des maux de la campagne du printemps. Il leur donne du repos dans cette superbe contrée, durant la plus belle saison de l'année. Il veut les rétablir complètement sur pied, et en même temps réorganiser son infanterie libyenne sur le modèle de la légion. Les armes des Romains ramassées après la bataille lui en fournissent le moyen. C'est de là aussi qu'il renoue arec Carthage ses communications si longtemps interrompues, et qu'il y expédie par mer la nouvelle de ses victoires. Enfin, quand son armée, bien refaite, s'est familiarisée avec ses armes nouvelles, il lève son camp, et marchant lentement le long de la côte, il descend vers l'Italie méridionale.

1. Le calendrier infidèle des Romains place la bataille au 23 Juin. Selon le calendrier rectifié, elle a dû avoir lieu en avril: en effet, c'est vers le milieu de l'automne que Q. Fabius, après six mois de charge, a déposé la dictature (Tite-Live, 22, 31, 7. 32, 1), qu'il avait dû inaugurer en mai. Déjè, à cette époque, les erreurs du calendrier romain étaient considérables.

217 av J.C.

Fabius Cunctator

C'était encore un juste calcul de sa part, que d'entreprendre en ce moment la réfection de son infanterie. Les Romains, terrifiés, s'attendaient tous les jours à l'attaque de leur ville, et lui laissèrent un répit d'au moins quatre semaines, pendant lequel il se hâta de mener à fin cette conception d'une hardiesse inouïe. Placé au coeur du pays ennemi, n'ayant qu'une armée inférieure en nombre à l'armée de ses adversaires, il ose changer du tout au tout son organisation de combat, et forme rapidement des légions africaines qui pourront aussitôt lutter contre les légions de Rome. Il espérait aussi que la Confédération italique allait se relâcher et se dissoudre. Mais son espoir est déçu. Ce n'était rien que de faire soulever les Etrusques : déjà ils avaient combattu dans les rangs des Gaulois durant les dernières guerres de leur indépendance. Mais le noyau de la Confédération, son centre militaire, les cités sabelliques, qui venaient après les cités latines, étaient restées intactes; et Hannibal avait raison de s'en rapprocher. Malheureusement ces villes lui fermèrent leurs portes les unes après les autres : aucune ne fit alliance avec lui. Résultat excellent, où Rome trouva son salut : elle comprit qu'il y aurait imprévoyance grande, à laisser ses alliés exposés seuls à de pareilles épreuves, et sans qu'une armée de légionnaires allât tenir la campagne au milieu d'eux.

Le dictateur Quintus Fabius réunit donc les deux légions de formation nouvelle et l'armée d'Ariminum; et au moment où Hannibal, passant devant la forteresse de Lucérie, marchait vers Arpi, il se montra sur son flanc droit devant Aico (dans l'Apulie du Nord, chez les anciens Dauniens). Fabius agissait tout autrement que ses prédécesseurs. C'était un homme âgé, réfléchi, et ferme au point d'encourir le reproche de lenteur et d'obstination, ayant le culte du bon vieux temps, serviteur zélé de la toute-puissance du Sénat et de l'autorité du gouvernement civil. Après les prières et les sacrifices aux dieux, il ne demandait le triomphe des armes romaines qu'à la stratégie la plus prudente et méthodique. Adversaire politique de Caius Flaminius, appelé à la tête de l'Etat par la réaction qui s'était faite contre les folies d'une démagogie militaire, il était venu au camp, bien décidé à éviter la bataille avec autant de soin que Flaminius avait mis d'ardeur à la chercher. Il avait la ferme conviction que les lois les plus simples de l'art de la guerre défendraient à Hannibal d'aller en avant, tant qu'il se verrait surveillé par une armée romaine intacte. Il espérait l'affaiblir tous les jours dans de petits combats de fourrageurs, puis l'affamer facilement. Hannibal, que ses espions dans Rome et dans l'armée de Rome avertissaient de tout ce qui s'y pouvait faire, connut bientôt les dispositions prises; et, comme toujours, arrangeant son plan selon le caractère du général qu'il avait à combattre, il passa à son tour devant les légions, franchit l'Apennin, descendit dans le coeur de l'Italie, non loin de Bénévent, s'empara de la ville ouverte de Télésia sur la frontière du Latium et de la Campanie, et de là marcha sur Capoue, la plus importante des cités italiques dépendantes, et à ce titre maltraitée, opprimée entre toutes et dépouillée de ses franchises locales. Il y avait noué des intelligences, et comptait que les Campaniens se détacheraient de la fédération romaine. Son espoir fut encore déçu. Alors il fit volte-face pour s'en retourner en Apulie. Le dictateur l'avait suivi pas à pas, se tenant sur les hauteurs, et condamnant ses soldats au triste rôle d'assister, passifs et l'épée au poing, au pillage des pays alliés par les bandes numides et à l'incendie de tous les villages de la plaine. Un jour enfin, l'occasion d'un combat sembla s'offrir aux légions exaspérées. Hannibal s'étant remis en marche vers l'Est, Fabius lui ferma la route à Casilinum (la Capoue d'aujourd'hui : un peu au Nord de la Capoue ancienne, sur le Vollurno). Il occupait fortement la ville sur la rive gauche du Volturne, et sur la droite il avait couronné toutes les hauteurs avec son armée. Enfin, une division de quatre mille hommes était postée sur la voie en avant du fleuve. Mais Hannibal à son tour fit escalader par ses troupes légères les collines qui longeaient le chemin; puis elles chassèrent devant elles des boeufs portant aux cornes des fagots allumés : tout donnait à croire que l'armée carthaginoise défilait durant la nuit à la lueur des torches. Le détachement de légionnaires qui gardait la route craignit de se voir enveloppé, et se croyant désormais inutile à son poste, il se retira aussi sur les hauteurs latérales; aussitôt Hannibal avec toute son armée franchit le passage demeuré libre, sans plus trouver un seul ennemi devant lui; au matin, par un retour offensif qui coûta cher aux Romains, il dégagea ses troupes légères, et se remit en marche vers le Nord-Est. Après de longs circuits, après avoir parcouru et ravagé sans obstacle ni résistance les pays des Hirpins, des Campaniens, des Samnites, des Poligniens et des Frentans, il revient auprès de Lucérie, chargé de butin, et ses caisses pleines. La moisson allait commencer. Si nulle part les populations ne l'avaient arrêté, nulle part non plus il n'avait pu faire alliance avec elles.

217-216 av J.C.

Minucius

Reconnaissant à ce moment qu'il ne lui restait pas autre chose à faire que de prendre ses quartiers d'hiver en rase campagne, Hannibal s'établit et entama une opération toujours difficile, celle qui consiste à ramasser sur les terres de l'ennemi les approvisionnements nécessaires à une année durant la saison mauvaise. Il avait choisi à dessein les grandes plaines de l'Apulie septentrionale, riches en blés et en herbages, et dont sa cavalerie, toujours plus forte que celle des Romains, lui assurait la possession. Il construit un camp retranché à Gerunium (auj. sans doute Dragonara, dans la Capitanate), à cinq milles au Nord de Lucérie. Tous les jours les deux tiers de l'armée sortent en fourrageurs, pendant que l'autre tiers prenant position hors du camp, avec le général soutient les détachements dispersés dans la campagne. A ce moment, le maître de la cavalerie romaine, Marcus Minucius, qui pendant une absence du dictateur commande les troupes de la République, croit rencontrer enfin l'occasion favorable. Il se rapproche des Carthaginois, s'en vient camper sur le territoire des Larinates (Larinum, auj. Larino), arrête par sa seule présence les détachements ennemis, gêne la rentrée des approvisionnements, livre une foule de petits combats, souvent heureux, aux escadrons carthaginois, à Hannibal lui-même, et le contraint à ramener à lui ses corps avancés, pour les concentrer tous sous Gérunium. La nouvelle de ses succès, exagérés sans nul doute par ceux qui l'apportent, soulève dans Rome un orage contre le Temporiseur. Ce n'était pas sans quelque raison. S'il était sage aux Romains de se tenir sur la défensive, et d'attendre le succès en affamant l'ennemi, c'était pourtant une singulière défensive que celle adoptée. Couper les vivres à l'ennemi était bien : mais le laisser promener la dévastation dans toute l'Italie centrale, en face d'une armée romaine autant et plus nombreuse que la sienne et pourtant inactive; le laisser après tout faire ses approvisionnements à l'aide de ses fourrageurs lancés en grandes masses, n'était-ce pas l'insuccès flagrant ? Publius Scipion, dans son commandement du Pô, avait autrement compris la défense du pays. Quand son successeur avait voulu l'imiter sous Casilinum, il avait échoué, et prêté le flanc aux risées de tous les mauvais plaisants de Rome. On devait s'étonner vraiment de voir les cités italiques tenir bon encore ! Hannibal ne leur montrait-il pas tous les jours la supériorité des Carthaginois, le néant de la protection romaine ? Combien de temps croyait-on qu'elles se résigneraient à supporter doublement les charges de la guerre, à se laisser piller et ravager sous les yeux des légions et de leurs propres contingents ? Quant à l'armée, on ne pouvait pas dire que ce fut elle qui rendit une telle stratégie nécessaire. Formée en partie de levées nouvelles, il est vrai, elle avait pour noyau les solides légions d'Ariminum. Bien loin qu'elle fût découragée par les défaites récentes, elle s'irritait du rôle peu glorieux auquel la condamnait son chef, le suivant d'Hannibal ! Elle demandait à hauts cris qu'on la menât à l'ennemi. - On en vint dans l'assemblée du peuple, aux accusations les plus vives contre le vieillard entêté ! Ses adversaires politiques, l'ex-préteur Caius Terentius Varron en tête, tirèrent profit des passions surexcitées. Qu'on n'oublie pas non plus que Fabius avait été nommé dictateur par le Sénat, et que la dictature était regardée comme le palladium du parti conservateur... Aussi bientôt unis à la soldatesque mécontente, et aux possesseurs des terres que pillait l'ennemi, les mécontents emportèrent une motion insensée autant qu'inconstitutionnelle. Il fut enjoint à Fabius de partager ses attributions avec son subordonné Marcus Minucius, et la dictature, créée jadis pour empêcher en temps de péril la division fâcheuse du commandement, la dictature allait cesser d'être. L'armée romaine, dont les deux corps séparés avaient été exprès réunis, fut donc de nouveau coupée en deux : chacune de ses deux moitiés eut son chef, l'un et l'autre capitaine suivant chacun son plan en complète opposition avec son collègue. Quintus Fabius naturellement resta dans son inaction méthodique. Mais Marcus Minucius, tenu de justifier son titre dictatorial l'épée à la main, attaqua précipitamment l'ennemi. Il eût été écrasé par le nombre, si son collègue, arrivant avec ses troupes toutes fraîches, n'eut empêché un plus grand malheur. Cet incident donna du moins raison pour un instant au système de la résistance. Mais Hannibal avait obtenu tout ce qu'il voulait obtenir par les armes. Ses opérations les plus essentielles avaient réussi : ni la prudente de Fabius, ni la témérité agressive de Minucius ne l'avaient empêché d'achever ses approvisionnements. Quelques difficultés qu'il eût rencontrées, il pouvait, désormais passer tranquillement et sûrement son hiver dans ses quartiers de Gérunium. Le Temporiseur (Cunctator) n'a pas eu le mérite de sauver Rome : elle n'a dû véritablement son salut qu'à l'assemblage puissant de son système fédératif, et aussi, sans nul doute, à la haine nationale des peuples occidentaux contre les Peuples phéniciens.

La fierté romaine, en dépit de ses échecs, restait debout, comme la Symmachie romaine. La république, tout en leur exprimant sa reconnaissance, refusa pour la prochaine campagne les offres de secours qui lui venaient du roi Hiéron de Syracuse et des villes gréco-italiques (ces dernières, ne fournissant pas de contingents, avaient moins souffert que les autres alliés par le fait de la guerre). En même temps, on fait sentir aux petits chefs illyriens qu'il faut qu'ils s'exécutent et payent les tributs sans délai; et une nouvelle ambassade partie de Rome réclame encore une fois du roi de Macédoine la remise de Démétrius de Pharos. Quoique les derniers incidents de la guerre aient à demi justifié le système et les lenteurs de Fabius, le Sénat se résout fermement à mettre fin à une guerre qui ne peut qu'épuiser lentement, mais sûrement l'Etat. Si le dictateur populaire a échoué dans ses tentatives plus énergiques, la faute en est à ceux qui, procédant par demi-mesures, lui ont donné à commander un corps de troupes trop faible. Là-dessus, pour remédier au mal, Rome se décide à mettre en campagne une armée plus nombreuse que celles qu'elle ait jamais levées : huit légions la composeront, chacune portée à un tiers au-dessus du nombre normal; les fédérés y joindront leurs contingents dans la même proportion. Qui douterait qu'avec de telles forces on ne puisse écraser aussitôt un adversaire de plus de moitié inférieur aux Romains ? En outre, une autre légion ira dans la région circumpadane, avec le préteur Lucius Postumius, et par cette diversion ramènera chez eux les Gaulois auxiliaires d'Hannibal. Combinaisons excellentes : mais à une telle armée il fallait trouver un chef digne d'elle. Les lenteurs obstinées du vieux Fabius, les querelles intestines suscitées à cette occasion par la faction démagogique avaient jeté une irrémédiable impopularité sur la dictature et le Sénat : dans la foule, le bruit courait, folle calomnie dont les meneurs n'étaient pas innocents, peut-être, que les sénateurs traînaient à dessein la guerre en longueur. Nommer un nouveau dictateur, c'était chose impossible. Le Sénat du moins tenta de diriger l'élection des consuls, mais il ne fit qu'irriter davantage et les soupçons et la passion populaire. L'un de ses candidats pourtant fut nommé à grande peine, c'était Lucius Aemilius Paullus, qui en 535 de Rome (219 av. J.-C.), avait habilement commandé en Illyrie; mais une majorité énorme lui donna pour collègue l'un des démagogues, Marcus Terentius Varro, homme incapable, connu seulement pour sa haine profonde contre le Sénat, naguère le principal moteur de l'élection de Marcus Minicius à la co-dictature, et que rien ne recommandait à la foule, si ce n'est la bassesse de sa naissance et sa rude effronterie.

2 Août 216 av J.C.

La bataille de Cannes

Hannibal
Pièce carthaginoise
représentant Hannibal
en Hercule

Pendant que Rome achevait ses préparatifs de campagne, la guerre recommençait en Apulie. Le printemps avait permis à Hannibal de quitter ses cantonnements. Comme toujours donnant sa loi à la guerre, il prend cette fois l'offensive, va de Gérunium vers le Sud, passe devant Lucérie, traverse l'Aufidus (Ofanto), s'empare du château de Cannes (Canno, entre Canosa et Barletta), qui commande le pays de Canusium, et où les Romains avaient eu jusqu'alors leurs principaux magasins. Ceux-ci, depuis le départ de Fabius, légalement sorti de charge vers le milieu de l'automne, étaient commandés par les ex-consuls; aujourd'hui proconsuls, Cnaeus Servilius et Marcus Regulus. Ils n'avaient pas su empêcher le coup de main désastreux par lequel débutait le Carthaginois. Les nécessités militaires autant que les considérations politiques exigeaient désormais d'autres mesures. Pour arrêter les progrès d'Hannibal il fallait à tout prix lui livrer la bataille.

Les deux nouveaux généraux Paullus et Varron arrivèrent en Apulie au commencement de l'été de 538 de rome (216 av. J.-C). Le Sénat leur avait donné l'ordre formel de combattre. Ils amenaient quatre légions nouvelles et les contingents italiques. Leur jonction portait l'armée de Rome à quatre-vingt mille hommes de pied, moitié citoyens romains, moitié fédérés; et à six mille chevaux, dont un tiers de Romains et deux tiers appartenant à la fédération. Hannibal avait encore dix mille cavaliers; mais son infanterie ne dépassait pas quarante mille hommes. Lui aussi, il voulait la bataille, tant par les motifs généraux et déjà exposés de sa politique, qu'à raison des facilités qu'il trouvait dans les plaines d'Apulie pour développer sa cavalerie et tirer parti de sa supériorité, sous ce rapport. D'ailleurs, en face d'une armée double de la sienne, et s'appuyant sur une ligne de forteresses, comment aurait-il pu subvenir longtemps aux besoins de ses troupes ? Malgré sa cavalerie plus nombreuse, il se serait vu bientôt dans un grand embarras. La même pensée guidant les généraux des Romains, ils se rapprochèrent aussitôt des Carthaginois; mais ceux de leurs officiers qui avaient du coup d'oeil, après avoir pris connaissance de la position d'Hannibal, conseillèrent d'attendre encore et de s'établir tout près de lui, de façon à lui fermer la retraite, ou à l'obliger à combattre ailleurs et sur un champ de bataille moins favorable. Alors Paullus remonta l'Aufidus en face de Cannes, où Hannibal demeurait posté, sur la rive droite; et là établit un double camp, le plus grand placé aussi sur la rive droite, le moindre à un quart de mille de l'autre presque à la même distance de l'armée ennemie, et sur la rive gauche incommodant ainsi les fourrageurs des Carthaginois au Nord et au Sud du torrent. Mais le consul de la démagogie jette les hauts cris devant ces combinaisons militaires d'une prudence pédantesque : on avait tant dit qu'on entrerait en campagne! et l'on allait tout simplement monter la garde, au lieu de marcher l'épée au poing ! Là dessus il ordonne de courir sus à l'ennemi, en quelque lieu, en quelque façon que ce soit. Dans le conseil de guerre, la voix décisive, suivant l'ancien et déplorable usage, alternait tous les jours entre les deux consuls : il fallut en passer par les volontés du héros de la rue. Une division de dix mille hommes resta dans le grand camp avec ordre de se jeter sur celui des Carthaginois durant la bataille, et de fermer ainsi la retraite à l'ennemi, quand il repasserait le fleuve.

Le 2 août, suivant le calendrier incorrect; au cours de juin, suivant le calendrier rectifié, le gros de l'armée se porte en deçà de l'Aufidus, alors presque à sec, et qui se prête facilement au passage; il prend position près du petit camp de la rive gauche, tout près des Carthaginois, entre ceux-ci et le grand camp romain. Déjà sur ce point s'étaient livrés quelques combats d'avant-poste. Ses lignes s'ordonnent dans la vaste plaine située à l'Ouest de Cannes, et au Nord du fleuve. L'armée d'Hannibal suit les légions, passe l'eau derrière elles, appuyant sa gauche à l'Aufidus, sur lequel les Romains appuient leur droite. Leur cavalerie garnit les ailes; le long du fleuve est la division plus faible des chevaliers, conduite par Paullus; vers l'autre extrémité de la ligne, du côté de la plaine, s'est placé Varron à la tête des escadrons plus nombreux des fédérés. Au centre se tient l'infanterie, en masses d'une profondeur inusitée; elle obéit au proconsul Cnaeus Servilius. Hannibal a rangé ses fantassins en face; leur ligne décrit un vaste croissant. Au sommet sont les troupes gauloises et ibères, portant leurs armes nationales; les deux ailes, ramenées en arrière, sont remplies par les Libyens armés à la romaine. Le long du fleuve, toute la grosse cavalerie, sous Hasdrubal, les couvre; et dans la plaine, à l'autre bout, se développent les Numides. Après un court engagement d'avant-garde entre les troupes légères, la bataille s'engage sur toute la ligne. A la gauche des Romains, où les Numides ont les cavaliers pesants de Varron pour adversaires, leurs charges furieuses et continuelles demeurent indécises. Au centre, les légions enfoncent les Gaulois et les Espagnols; elles poussent rapidement en avant et poursuivent leur succès. Mais pendant ce temps, à l'aile droite, les Romains ont eu le dessous. Hannibal n'a voulu qu'occuper Varron à la gauche, pour permettre à Hasdrubal et à ses escadrons réguliers de se précipiter sur les chevaliers bien moins nombreux, et à les écraser d'abord. Ceux-ci sont enfoncés à leur tour et taillés en pièce, en dépit de leur bravoure : ce qui n'est pas tué est poussé dans le fleuve ou rejeté dans la plaine. Alors Paullus, blessé, se porte de sa personne au centre, voulant tourner la fortune, ou du moins partager le sort des légions, qui, lancées à la poursuite de l'infanterie ennemie, avaient marché en colonnes et pénétré comme un coin dans les lignes d'Hannibal. Mais, à ce moment, les fantassins libyens, se repliant à droite et à gauche, les enveloppent, se précipitent sur leurs rangs pressés et les forcent à s'arrêter sur place pour se défendre contre les attaques qui les prennent de flanc. Leurs rangs démesurément profonds s'entassent immobiles, sans qu'il leur reste de champ pour l'action. Pendant ce temps Hasdrubal, qui en a fini avec Paullus et les chevaliers, a reformé ses escadrons, et passant derrière le centre de l'ennemi, est allé tomber sur l'aile gauche et sur Varron. Les cavaliers italiens avaient déjà fort à faire avec les Numides; pris en tête et en queue, ils se dispersent. Hasdrubal laisse aux Numides le soin de les poursuivre, et reformant pour la troisième fois sa division, il va à son tour se jeter sur les derrières des légionnaires. Cette manoeuvre décida de la journée. La fuite n'était même pas possible. On ne fit nul quartier. Jamais, peut-être, armée aussi nombreuse ne fut aussi complètement anéantie, sans pertes sensibles pour le vainqueur. La bataille de Cannes n'avait pas coûté à Hannibal six mille hommes, dont les deux tiers étaient des Gaulois tombés sous le premier choc des légions. Mais des soixante-seize mille Romains mis en ligne, soixante-dix mille gisaient à terre, et parmi eux le consul Lucius Paullus, le proconsul Cnaeus Servilius, les deux tiers des officiers supérieurs et quatre-vingts personnages de rang sénatorial. L'autre consul, Marcus Varron, grâce au parti qu'il avait aussitôt pris de fuir, grâce aussi à la vigueur de son cheval, s'était réfugié à Vénousie (Venosa). La garnison du grand camp, comptant dix mille hommes environ, tomba presque tout entière dans les mains des Carthaginois : quelques milliers de soldats, les uns en provenant, les autres échappés de la bataille même, allèrent s'enfermer dans Canusium (Canosa). - Il semblait que Rome, dût périr dans cette année néfaste. Avant qu'elle eût pris fin; la légion expédiée en Cisalpine sous les ordres de Lucius Postumius, consul désigné pour 539 de Rome (215 av. J.-C.), tombait dans une embuscade et périssait sous les coups des Gaulois.

216-215 av J.C.

Les résultats de la bataille de Cannes

"Laisse-moi prendre les devants avec ma cavalerie", disait à Annibal (Hannibal), le soir de la bataille, un de ses officiers, "et dans cinq jours tu souperas au Capitole." Mais Annibal connait Rome. Il sait qu'elle ne sera pas abattue par cette défaite au point de devenir une proie facile.

Rome, en effet, le premier moment de stupeur passé, retentit du bruit des préparatifs. Fabius prescrit aux femmes de s'enfermer dans leurs demeures, pour ne pas amollir les courages par des lamentations dans les temples; à tous les hommes valides, de s'armer; aux cavaliers, d'aller éclairer les routes; aux sénateurs, de parcourir les rues et les places pour rétablir l'ordre, placer des gardes aux portes, et empêcher que personne ne sorte. Pour en finir promptement avec la douleur, le deuil est fixé à 30 jours. On se croirait à Sparte. Les expiations religieuses ne seront pas oubliées, il y en aura de cruelles. Deux vestales convaincues d'avoir violé leurs voeux seront mises à mort; deux Gaulois et deux Grecs seront enterrés vivants, selon que l'avaient prescrit les livres sibyllins.

La prodigieuse victoire d'Hannibal allait-elle ouvrir l'ère des succès pour les vastes combinaisons politiques, objet capital de sa descente en Italie ? Il pouvait tout espérer. Certes il avait d'abord compté sur son armée : mais, appréciant justement les ressources de la puissance qu'il était venu combattre, son armée n'était, à ses yeux qu'une avant-garde d'invasion. Il ne lui fallait pas moins que réunir peu à peu toutes les forces de l'Orient et de l'Occident, pour préparer sûrement la ruine de la fière métropole romaine. - Malheureusement, les secours sur lesquels il avait le plus sûrement compté, ceux qu'on devait lui expédier d'Espagne, allaient faire défaut. Le général envoyé de Rome dans la Péninsule y avait su prendre une position forte et hardie. Débarqué à Empurio après le passage du Rhône par les Carthaginois, Cnaeus Scipion avait commencé par se rendre maître de la côte entre les Pyrénées et l'Ebre, et repoussant Hannon, il avait pénétré dans l'intérieur, (536 de Rome (218 av. J.C.)). L'année suivante (537 de Rome (217 av. J.C.)), il avait pareillement défait la flotte phénicienne à la hauteur des bouches de l'Ebre; et, se réunissant à son frère, le vaillant défenseur des plaines du Pô, qui lui amenait un renfort de huit mille hommes, il avait passé le fleuve et poussé jusqu'à Sagonte. En 538 de Rome (216 av. J.C.), Hasdrubal à son retour reçoit des troupes venues d'Afrique, et tente, conformément aux ordres de son frère, de lui amener une nouvelle armée en Italie. Mais les Scipions lui barrent le passage de l'Ebre et le battent à plate couture, presque à l'heure où Hannibal triomphe dans la journée de Cannes. La nation puissante des Celtibères et d'autres peuples non moins considérables ont suivi la fortune des généraux romains. Ceux-ci sont maîtres de la mer, des passages des Pyrénées, et par les Massaliotes, dont la fidélité est certaine, de toutes les côtes des Gaules. Moins que jamais Hannibal n'a rien à attendre de l'Espagne.

Quant à Carthage, elle avait fait jusqu'alors tout ce qui se pouvait attendre d'elle. Ses escadres avaient menacé les rivages de l'Italie et les îles romaines, et empêché tout débarquement en Afrique. Mais là s'arrêtaient ses efforts. On ignorait d'ailleurs dans la métropole africaine en quel lieu il aurait fallu chercher Hannibal : on ne possédait pas un seul port de débarquement en Italie. Et puis, est-ce que l'armée d'Espagne n'était pas depuis longues années habituée à se suffire ? Enfin, le parti de la paix ne cessait pas de murmurer et de se remuer. En attendant, l'inaction est désormais impardonnable, et le héros Carthaginois en ressent déjà les effets. Il a beau économiser l'or de ses caisses et le sang de ses soldats : ses caisses se vident peu à peu; la solde est arriérée, et les rangs de ses vétérans s'éclaircissent. Enfin, la nouvelle de la victoire de Cannes fait taire les factieux. Le Sénat de Carthage se décide à envoyer de l'argent et des hommes, et d'Afrique et d'Espagne à la fois. On mettra à la disposition d'Hannibal quatre mille Numides, entre autres, et quarante éléphants, et la guerre sera énergiquement poussée dans les deux Péninsules. Il y avait eu jadis des pourparlers d'alliance offensive avec la Macédoine, et dont la conclusion avait été entravée par la mort imprévue d'Antigone Doson, par les irrésolutions de Philippe, son successeur, enfin par la guerre inopportunément allumée entre lui et ses alliés grecs, d'une part, et les Etoliens, de l'autre (534-537 de Rome (220-217 av. J.-C.)). Au lendemain du désastre de Cannes, Démétrius de Pharos trouve chez Philippe une oreille plus attentive; il lui promet la cession de ses domaines en Illyrie, qu'il faudra, il est vrai, arracher d'abord aux Romains; et la cour de Pella traite définitivement avec les Carthaginois. La Macédoine jettera une armée sur la côte orientale d'Italie : Carthage lui assure en revanche la restitution des possessions romaines en Epire.

Les événements prenaient en Italie une tournure plus décisive. L'édifice de la Confédération romaine, inébranlable durant deux années d'une terrible guerre, semblait enfin se disjoindre, et menaçait ruine. Arpi, en Apulie, venait de passer à Hannibal, ainsi qu'Uzentum (Ugento, vers l'extrémité Sud de la terre d'Otrante), chez les Messapiens; ces deux vieilles cités avaient beaucoup souffert du voisinage des colonies de Lucérie et de Brundusium. Toutes les villes des Bruttiens avaient pris les devants, à l'exception des cités de Petelia (auj. Strongoli, dans la Calabre ultérieure, sur la côte Est, au Nord de Cotrone) et de Consentia (Cosenza), Hannibal dut les investir. La plupart des Lucaniens, les Picentins, que Rome avait transportés dans la contrée de Salerne, les Hirpins, les Samnites, moins les Pentres (Pentri : au Nord des Hirpins, sur le haut Volturne), enfin et surtout Capoue, la seconde ville de l'Italie, Capoue qui pouvait mettre en campagne trente mille fantassins et quatre mille chevaux, tous ces peuples, toutes ces villes quittent la Confédération. L'exemple de la grande cité campanienne entraîne Atella et Calatia ses voisins (Atella, non loin de l'emplacement actuel d'Aversa. - Calatia, auj. le Gallaze, sur la voie Appienne, non loin de Caserte). Mais partout, et à Capoue notamment, la noblesse résiste, enchaînée qu'elle est par tous ses intérêts à la cause de Rome. De là des luttes intestines opiniâtres, et qui n'amoindrissent pas peu pour Hannibal les avantages de la défection. A Capoue, il se voit forcé de saisir Décius Magius, qui lutte encore en faveur des Romains, même après l'arrivée des Africains : il l'envoie captif à Carthage, faisant voir ainsi, et malgré lui sans doute, combien peu les Campaniens doivent compter sur la liberté et la souveraineté que les généraux carthaginois leur ont promise. En revanche, les Grecs de l'Italie du Sud tiennent ferme. Nul doute que les garnisons romaines n'aient été pour beaucoup dans leur fidélité. Mais ils obéissaient davantage encore à leur haine contre les Phéniciens, et contre les nouveaux alliés de Carthage, les Lucaniens et les Bruttiens, en même temps qu'ils aimaient Rome, toujours prête à montrer son zèle et ses tendances hellénistes, toujours indulgente et exceptionnellement douce envers les Gréco-Italiques. Aussi vit-on ceux de Campanie, à Néapolis, par exemple, résister bravement aux attaques dirigées par Hannibal en personne. Dans la Grande-Grèce, malgré les périls qu'elles encouraient, Rhégium, Thurium, Métaponte et Tarente n'ouvrirent pas leurs portes : Crotone et Locres (Loeri Epizephyrii, dont quelques ruines, un peu au Sud de Gerace (Calabre citérieure), semblent encore indiquer l'emplacement), au contraire, furent assaillies ou contraintes à capituler par les Phéniciens coalisés avec les Bruttiens. Les Crotoniates furent emmenés à Locres, dont les colons du Bruttium occupèrent l'importante station maritime. Mais les Latins du Sud, à Brundisium, Venusie, Postum, Cosa, Calès, ne bougèrent pas, cela va de soi. Ces villes étaient de véritables citadelles romaines fondées par les conquérants au coeur du pays étranger; les colons établis sur les terres des habitants vivaient mal avec leurs voisins : ils devaient être les premiers frappés, si Hannibal, selon sa promesse, restituait leur ancien territoire aux cités italiques. Il en fût de même dans toute l'Italie centrale, dans l'antique domaine de la République : là prédominaient les moeurs et la langue latine, et les habitants y étaient les associés, non les sujets de Rome. Aussi les adversaires d'Hannibal à Carthage ne manquèrent-ils pas de faire remarquer en plein Sénat que les Carthaginois n'avaient vu venir à eux ni un seul citoyen romain, ni une seule cité latine. Comme un mur cyclopéen, l'édifice solide de la puissance romaine ne pouvait se détacher que pierre par pierre.

Telles avaient été les suites de la journée de Cannes, où fut moissonnée la fleur des soldats et des officiers de la fédération; la septième partie, au moins, des Italiques en état de porter les armes avait péri. Terrible, mais juste punition de lourdes fautes politiques, imputables non pas seulement à quelques fous ou à quelques malheureux personnages, mais à la cité tout entière ! La constitution, faite pour une petite ville provinciale, ne convenait plus à la capitale d'un grand empire. Ce n'était pas dans la boite de Pandore qu'il était possible d'aller raisonnablement chercher le nom du général appelé au commandement suprême dans une telle guerre. D'autre part, à les supposer possibles, le moment était moins que jamais propice pour commencer les réformes; il n'y avait, certes, rien autre chose à faire que de laisser la direction des opérations militaires, la collation et la prorogation du généralat, à la seule autorité qui savait et pouvait y pourvoir. Aux comices ensuite de ratifier. Les brillants succès des Scipions sur le difficile champ de bataille de l'Espagne étaient un enseignement : mais les démagogues, en train déjà de saper les fondements du pouvoir aristocratique, s'étaient emparés de la conduite de la guerre en Italie. Le peuple avait cru à l'imprudente parole des meneurs accusant les nobles de conspiration avec l'ennemi. Tristes Messies d'une foi politique aveugle, que ces Gaius Flaminius et ces Marcus Varron, tous les deux hommes nouveaux et des plus purs amis du peuple, portés à la tête de l'armée et chargés d'exécuter les plans de guerre qu'ils avaient improvisés ou fait approuver par la place publique ! Ils avaient abouti à Trasimène et à Cannes ! Comprenant mieux aujourd'hui sa mission qu'au temps où il avait rappelé d'Afrique l'armée de Regulus, le Sénat ne faisait que son devoir en voulant avoir seul la main au gouvernail et en s'opposant de son mieux à toutes les folles mesures. Malheureusement, après la première des deux grandes défaites de l'armée, alors qu'il était redevenu le maître de la situation, il avait eu le tort d'obéir aussi aux suggestions d'un intérêt de parti. Au lieu de faire la guerre seulement en militaire, il l'avait aussi menée en adversaire politique de Gaius Flaminius; et qu'à l'heure où l'union eût été si nécessaire, tout en maintenant en face d'Hannibal son opiniâtre défensive, il avait aussi envenimé les dissentiments entre lui-même et son second. Alors fut brisée dans ses mains la dictature, cet instrument de salut transmis au Sénat par la sagesse des ancêtres; alors, et par une voie indirecte si l'on veut, la journée et les malheurs de Cannes. Pourtant ni Quintus Fabius, ni Marcus Varron n'étaient en réalité les auteurs de la foudroyante catastrophe; elle eut sa cause dans l'hostilité et les méfiances entre gouvernants et gouvernés, entre le corps délibérant et l'assemblée du peuple. Donc il fallait, pour le salut de l'Etat et le rétablissement de la puissance romaine, commencer par rétablir l'union et la confiance publiques. Le Sénat, c'est là son glorieux et impérissable titre d'honneur, le Sénat vit clairement les choses; et ce qui était plus difficile, il agit. Il agit avec décision, foulant aux pieds tous les obstacles, et les récriminations mêmes, justes en soi. Quand Varron, seul de tous les chefs de l'armée, rentra dans Rome après la bataille, les sénateurs allèrent au-devant de lui jusqu'aux portes de la ville; le remerciant de n'avoir pas désespérer de la patrie ! Et ce n'était là ni grands mots, ni vaine jactance pour pallier la misère des temps; ce n'était pas non plus ironie malséante envers le triste général ! C'était la paix conclue entre le pouvoir gouvernant et le peuple. Les périls du moment, l'appel sérieux du Sénat à la concorde mirent fin à tous les commérages du Forum; on ne songea plus qu'à se tirer tous ensemble d'affaire. Quintus Fabius, dont l'opiniâtre constance fut alors plus utile que tous ses faits de guerre, tous les sénateurs notables avec lui, s'employèrent au salut commun, et redonnèrent au peuple la confiance en lui-même et en l'avenir. Le Sénat garda jusqu'au bout la même fermeté d'attitude, alors que de tous côtés arrivaient des messagers annonçant des défaites, la défection des alliés, l'enlèvement des postes et des magasins de l'armée, et demandant des renforts pour la vallée du Pô et pour la Sicile, à l'heure où l'Italie semblait perdue, et où Rome elle-même était exposée presque sans défense aux coups de l'ennemi. Il fut interdit à la foule de se rassembler aux portes : les oisifs de la rue et les femmes durent rentrer dans leurs maisons; le deuil pour les morts, limité à trente jours, n'interrompit que pour peu de temps les cérémonies du culte des dieux joyeux, d'où étaient exclus les vêtements funèbres. (Tel était le nombre des soldats tués dans les derniers combats, que, dans presque toutes les familles, il y avait alors des funérailles !)

- Pendant ce temps, les légionnaires revenus sains et saufs du champ de bataille, s'étaient réunis à Canusium sous les ordres de deux vigoureux tribuns militaires, Appius Claudius et Publius Scipion, le fils. Celui-ci, par sa fière contenance et avec l'aide de ses fidèles camarades, tirant au besoin l'épée quand ne suffisaient pas les paroles, ramena à des sentiments plus romains toute une bande de jeunes nobles, qui, désespérant de la patrie, trouvaient commode de demander leur salut à la mer. Le consul M. Varron vint aussi les rejoindre avec une poignée de soldats : peu à peu deux légions environ se trouvèrent réunies, qui, après avoir subi la dégradation militaire par ordre du Sénat, furent réorganisées pour un service sans solde. Le général malhabile se vit ensuite rappelé à Rome sous un prétexte quelconque, et le préteur Marcus Claudius Marcellus, soldat éprouvé des guerres de la Cisalpine, qui avait eu jadis mission de prendre la flotte à Ostie et de la conduire en Sicile, vint se mettre à la tête des troupes. Pendant ce temps Rome fait les plus énergiques efforts. Il lui faut une nouvelle armée de combat. On demande aux Latins de venir au secours de la République dans le péril commun. Rome donne l'exemple : elle enrôle toute la population virile, même les adolescents. Elle arme les débiteurs contraints par corps, et les criminels; elle achète huit mille esclaves et les met en ligne. Les armes manquaient, on prend celles déposées dans les temples et offertes aux dieux comme dépouilles de l'ennemi : partout les ouvriers et forgerons travaillent nuit et jour. Le Sénat se complète, non pas comme l'auraient voulu de timides patriotes, en y admettant des Latins, mais en y appelant les citoyens les mieux qualifiés légalement. Enfin, quand Hannibal offre de rendre ses prisonniers moyennant rançon publique, on rejette ses propositions; ses envoyés, chargés aussi d'apporter les voeux des Romains captifs, ne sont pas même reçus dans la ville. Le Sénat ne veut pas qu'on puisse croire qu'il songe à la paix. Les alliés sauront que Rome ne transigera jamais; et le moindre citoyen verra que, pour lui comme pour tous, il n'y a ni salut ni fin de la guerre à attendre, hormis dans la victoire.

En descendant en Italie, Hannibal avait voulu briser le faisceau de la fédération romaine : à la fin de sa troisième campagne, il avait conquis tous les résultats auxquels il était possible d'arriver dans cette voie. Il était manifeste que les cités grecques et latines ou latinisées, qui avaient tenu pour Rome au lendemain de la journée de Cannes, ne cédant pas même à la crainte, ne céderaient jamais qu'à la force. La défense désespérée de quelques petites villes situées au fond de l'Italie méridionale, et perdues sans ressource, de Pétélie dans le Bruttium, par exemple, avait assez montré à Hannibal ce qu'il avait à attendre des Marses et des Latins. S'il avait un instant espéré des résultats plus grands, la défection des Latins, par exemple, son espoir était trompé. Bien plus (ainsi qu'on l'a vu), la coalition des Italiques du Sud était loin de lui apporter tous les avantages qu'il s'en était promis. Capoue tout d'abord avait stipulé que le Carthaginois ne pourrait pas contraindre les Campaniens à s'enrôler et à prendre les armes, et quant aux citadins, ils n'oubliaient pas comment Pyrrhus avait mené les choses à Tarente. Ils avaient la folle prétention de se soustraire et à la domination romaine et à celle des Phéniciens. Le Samnium et la Lucanie n'étaient plus ce que les avait vus Pyrrhus, alors qu'il avait cru pouvoir entrer dans Rome à la tête de la jeunesse sabellienne. Les forteresses romaines couvraient le pays, étouffant toute énergie et toute force : sous la domination de la République, les habitants avaient oublié l'usage des armes, et ne lui en voyaient, comme on sait, que de faibles contingents. Plus de haines nulle part, et partout, au contraire, de nombreux personnages intéressés aux succès de la métropole. La cause de Rome ruinée, on consentait à épouser celle du vainqueur, mais sans perdre de vue qu'il n'apportait pas la liberté et qu'on ne faisait que changer de maître. De là, nul enthousiasme chez les Sabelliens qui se tournaient vers Hannibal, mais simplement le découragement qui ne fait plus résistance.

216-215 av J.C.

Marcellus

Dans ces circonstances, la guerre subit un temps d'arrêt. Hannibal, maître de tout le Sud de la Péninsule jusqu'au Vulturne et au Garganus (monte Gargano), ne pouvait pas abandonner la contrée à elle-même, comme il avait fait de la Cisalpine : il lui fallait défendre sa frontière, sous peine de la perdre s'il la découvrait. Or, pour contenir le pays conquis, malgré les forteresses qui partout défiaient ses armes, malgré les armées qui allaient descendre du Nord; pour prendre en même temps l'offensive, tâche déjà difficile par elle seule, contre l'Italie centrale, son armée, forte de quarante mille hommes au plus, si l'on en déduit les contingents italiques, était loin de suffire. Tout d'abord il allait avoir affaire à d'autres adversaires. L'expérience avait durement enseigné aux Romains un meilleur système de guerre. Ils ne mettaient plus à la tête de leurs armées que des généraux éprouvés, et qu'ils prorogeaient, s'il en était besoin, dans leurs commandements. Ces nouveaux généraux ne demeurèrent plus sur les hauteurs, assistant inactifs aux mouvements de l'ennemi; ils ne se hâtèrent pas non plus de l'attaquer partout où ils le rencontraient, gardant un juste milieu entre la temporisation et la fougue; mais attendant l'instant propice derrière leurs camps retranchés et les murailles des forteresses, ils ne livrèrent plus de combats que quand la victoire pouvant être efficace, la défaite ne pouvait pas se tourner en désastre.

Marcus Claudius Marcellus fut l'âme de cette guerre nouvelle. Au lendemain des malheurs de Cannes, par un juste et prévoyant instinct, les regards de tous, peuple et Sénat, s'étaient portés sur ce capitaine éprouvé. Le commandement suprême lui avait été, par le fait, immédiatement confié. Formé à bonne école dans les difficiles guerres contre Hamilcar, en Sicile, il avait, dans les dernières campagnes gauloises, donné la preuve éclatante de son talent militaire et de sa bravoure personnelle. Agé de cinquante ans déjà, il avait tout le feu d'un jeune soldat. Quelques années avant, général lui-même, on l'avait vu attaquer le général ennemi, et le jeter mort à bas de son cheval. Le premier et l'unique parmi les consuls de Rome, il avait revêtu les dépouilles opimes1. Il avait voué sa vie et sa personne aux deux divinités de l'Honneur et de la Valeur dont le superbe et double temple, construit par lui, se dressait non loin de la porte Capéne (Honoris et virtutis odes, hors les murs de Servius, avant d'arriver à la bifurcation de la voie Appienne et de la voie Latine). S'il est vrai qu'à l'heure du péril, ce n'est pas un seul homme qui ait sauvé Rome, mais bien le peuple, et avant tous le Sénat, encore est-il juste de dire que dans la gloire commune nul n'a eu de plus grande part que Marcus Marcellus.

1. Au dire de Plutarque les spolia opima, celles enlevées par le général de l'armée romaine au général ennemi, après l'avoir tué, n'ont été consacrées que trois fois dans le temple de Jupiter Férétrien. Les premières avaient été prises par Romulus sur Acron, roi des Coninates; les secondes par Aul. Cornélius Cossus, sur Lars Tolumnius, roi des Véiens; et les troisièmes par Marcellus, sur Virdumar.

216-215 av J.C.

La Campanie

Du champ de bataille de Cannes, Hannibal s'était tourné vers la Campanie. Il connaissait Rome bien mieux que tous les naïfs des temps passés et modernes, qui ont cru qu'il lui eût suffi d'une marche sur la métropole pour terminer d'un seul coup la lutte. Sans doute, aujourd'hui la guerre se décide dans une grande journée : mais jadis, l'attaque des places fortes n'était pas le moins du monde au niveau de la défense, et bien souvent l'on a vu échouer au pied de leurs murailles tel général complètement victorieux, la veille, en rase campagne. Le Sénat et le peuple de Carthage n'étaient pas comparables au peuple et au Sénat de Rome. L'expédition de Regulus avait fait courir à Carthage de bien autres dangers que la défaite de Cannes à sa rivale, et pourtant Carthage avait tenu bon et vaincu. Quelle apparence que Rome ouvrit ses portes devant Hannibal, ou qu'elle se résignât à subir une paix même honorable ? Donc, Hannibal, au lieu de perdre son temps dans de vaines démonstrations, ou de compromettre les résultats éventuels ou considérables qu'il avait sous la main, en assiégeant, par exemple, les quelques deux mille soldats réfugiés dans Canusium, s'était rendu tout droit à Capoue, avant que les Romains y eussent pu jeter garnison, et contraignant à une soumission définitive la seconde métropole italienne, longtemps hésitante. De là il pouvait espérer se rendre maître d'un des ports campaniens, et y faire arriver les renforts que ses éclatantes victoires ne pouvaient manquer d'arracher même aux opposants dans sa patrie. - A la nouvelle de sa manoeuvre, les Romains quittèrent aussi la Campanie, n'y laissant qu'un faible corps détaché, et réunirent toutes les forces qui leur restaient sur la rive droite du Vulturne. Marcus Marcellus, avec les deux légions de Cannes, marcha sur Teanum des Sidicins, s'y fit envoyer toutes les troupes disponibles, venant de Rome et d'Ostie, et pendant que le dictateur Marcus Junius le suivait plus lentement avec l'armée principale précipitamment rassemblée, il s'avança sur le fleuve jusqu'à Casilinum, pour sauver Capoue s'il en était temps encore. L'ennemi l'occupait déjà. Mais tous les efforts d'Hannibal pour s'emparer aussi de Naples s'étaient brisés devant l'énergique résistance des habitants : les Romains purent encore mettre garnison dans cette place maritime précieuse. Deux autres grandes villes de la côte, Cumes et Nucérie (Nucerita Alfaterna, auj. Nocera), leur restèrent fidèles; à Nola, le peuple et le Sénat se disputèrent, celui-là voulant se donner à Carthage, celui-ci tenant pour Rome. Averti de la victoire imminente du parti démocratique, Marcellus passe le fleuve à Caiatia (auj. Caiazzo, au N. du Volturno.), et, tournant l'armée carthaginoise par les hauteurs de Suessula (Sessola ou Maddaloni, au S. E. de Capoue), il arrive à Nola juste à temps pour la défendre contre les ennemis du dedans et du dehors : Hannibal est repoussé avec perte dans une sortie. C'était la première fois qu'il était battu, et cette défaite, peu grave par elle-même, produisit un grand effet moral : Hannibal toutefois s'empara de Nucérie, d'Acerra, et après un siège opiniâtre qui se prolongea jusqu'à l'année suivante (539 de Rome (215 av. J.-C.)), de Casilinum, clef du Vulturne. Les sénats de toutes ces villes expièrent dans le sang leur fidélité à la cause de Rome. Mais la terreur ne fait pas de prosélytes. Les Romains avaient pu traverser sans pertes sensibles les premiers et plus dangereux moments de leur affaiblissement. La guerre s'arrête pour un temps; l'hiver arrive, et Hannibal prend ses quartiers dans Capoue, dont les délices ne peuvent qu'être nuisibles à des troupes qui depuis trois ans n'ont pas couché sous le toit d'une maison.

L'année suivante (539 de Rome (215 av. J.C.)), la lutte prend de suite une autre tournure. Marcus Marcellus, l'excellent capitaine, Tiberius Sempronius Gracchus, qui s'est distingué en 538 de Rome (216 av. J.C.) comme maître de la cavalerie sous le dictateur, et le vieux Quintus Fabius Maximus, ces deux derniers consuls, le premier proconsul, se mettent à la tête de trois armées, qui ont pour mission d'envelopper Capoue et Hannibal. Marcellus s'appuie sur Nola et Suessula : Fabius Maximus se poste à Calès (Calvi), sur la rive droite du Vulturne, et Gracchus à Liternum (au Sud du lac de Patria, au N. de Cumes) sur la côte, d'où il couvre Naples et Cumes. Les Campaniens qui se sont avancés jusqu'à Hamo, pour surprendre Cumes à trois milles de là, sont complètement battus par Gracchus. Hannibal arrive, veut réparer le mal, est lui-même repoussé, et après avoir en vain offert la bataille rangée, il se voit forcé de rentrer dans Capoue. - Pendant que les Romains défendent ainsi, non sans succès, leur terrain en Campanie, reprenant Compulteria (Compulteria, sur le haut Vulturne, non loin d'Allifo, auj. S. Ferrante) et d'autres petites places qu'ils avaient perdues, Hannibal est en butte aux plaintes que ses alliés de l'Est profèrent tout haut. Une armée romaine, sous les ordres du préteur Marcus Valérius, s'était établie sous Lucérie, se reliant d'une part à la flotte, observant, avec elle la côte de l'Adriatique et les mouvements de la Macédoine, et de l'autre donnant la main au corps de Nola, ou ravageant les terres des Samnites, des Lucaniens et des Hirpins révoltés. Hannibal pour les dégager, s'attaque à son plus rude adversaire, à Marcellus : mais celui-ci remporte une victoire considèrable sous les murs de Nola; et les Carthaginois, sans avoir pu rétablir la situation en Campanie, marchent sur Arpi, afin d'arrêter les progrès de l'armée d'Apulie. Gracchus les suit avec son corps, et les deux autres armées romaines se concentrent et se préparent à attaquer Capoue dès l'ouverture du prochain printemps.

215 av J.C.

Hannibal demande des renforts

Les victoires d'Hannibal ne l'avaient pas ébloui. Plus que jamais, à ses yeux, il était manifeste qu'elles ne le conduisaient pas au but. Impossible désormais de recommencer ces marches rapides, ces mouvements en avant et en retour qui ressemblaient presque, à une guerre d'aventures, et auxquels il avait dû principalement ses succès. L'ennemi ne s'y laissait plus prendre; et d'ailleurs la nécessité de défendre les conquêtes faites rendait presque impossible toute tentative de conquête ultérieure. L'offensive étant interdite, la défensive présentait aussi des difficultés chaque année croissantes. Arrivé à la seconde moitié de sa tâche, à l'attaque du Latium, et à l'investissement de Rome, le grand capitaine voyait trop bien qu'elle dépassait la mesure de ses forces, s'il était laissé à lui-même et à ses alliés d'Italie. Au Sénat de Carthage, à l'armée et aux dépôts de Carthagène, aux cours de Pella et de Syracuse appartenait d'achever l'oeuvre. Si l'Afrique, l'Espagne, la Sicile, la Macédoine poussaient contre l'ennemi commun toutes leurs forces combinées: si la basse Italie pouvait devenir le rendez-vous des armées et des flottes de l'Ouest, du Sud et de l'Est, alors, mais seulement alors, il était en droit d'espérer une heureuse fin pour cette entreprise si brillamment entamée par son expédition d'avant-garde. Quoi de plus naturel et de plus facile que de lui envoyer tout d'abord des renforts de Carthage? Carthage n'avait pas été atteinte, à vrai dire, par la seconde guerre punique. Il avait suffi d'une poignée de hardis patriotes ne comptant que sur eux-mêmes et bravant le danger, pour la tirer de son abaissement et la conduire à deux pas du triomphe. Rien, absolument rien, ne mettait obstacle à l'effort attendu d'elle. Une flotte phénicienne, si peu nombreuse qu'elle fût, pouvait aborder à Locres ou à Crotone, et cela à l'heure où Syracuse lui ouvrait son port, où le Macédonien tenait en échec la flotte romaine de Brundisium. Quatre mille Africains, expédiés récemment sous les ordres de Bomilcar, n'étaient-ils pas débarqués à Locres sans encombre ? Et plus tard, quand tout sera perdu en Italie, Hannibal lui-même ne traversera-t-il pas facilement la mer ? Malheureusement l'élan imprimé aux Carthaginois par la victoire de Cannes ne dura pas : la faction de la paix, toujours ardente à la ruine de ses adversaires, fût-ce même au prix de la ruine de la patrie, et trouvant un allié facile dans ce peuple de Carthage insouciant et à courte vue, réussit à faire repousser les demandes pressantes du héros. On lui répondit, réponse niaise à moitié et à moitié ironique, que puisqu'il avait vaincu, il n'avait pas besoin de secours. En vérité, l'inertie des Carthaginois a sauvé Rome autant que l'énergie du Sénat romain. Elevé dans les camps, étranger aux intrigues des partis dans la métropole, Hannibal n'avait pas à ses ordres de meneur populaire qui l'aidât comme Hasdrubal avait aidé son père. Il lui fallait chercher au dehors les moyens de sauver son pays, quand Carthage les avait tous en main ! - Au dehors, son espoir semblait mieux fondé. L'armée d'Espagne, avec ses chefs patriotes, l'alliance avec Syracuse, l'intervention de Philippe de Macédoine lui apportaient une utile coopération. Mais il demandait à l'Espagne, à Syracuse et à la Macédoine des combattants nouveaux pour les champs de bataille de l'Italie. La guerre avait envahi successivement l'Espagne, la Sicile et la Grèce, soit qu'il s'agît d'ouvrir, soit qu'il s'agit de fermer le passage aux renforts. La guerre dans ces trois pays était un moyen utile en vue du grand but; c'est à tort qu'on l'a considérée souvent comme une faute. Pour les Romains, elle constituait un système définitif : ici, barrant les cols des Pyrénées; là donnant à faire aux Macédoniens chez eux et en Grèce : ailleurs, protégeant Messine, et coupant la Sicile de ses communications avec l'Italie. On le conçoit de reste, cette défensive se changera dès qu'elle le pourra en attaque. Servies par la fortune, les armées romaines rejetteront les Phéniciens hors de la Sicile et de l'Espagne; elles briseront les alliances entre Hannibal et Syracuse, entre Hannibal et Philippe. Pendant ce temps, la guerre dans la Péninsule italique n'occupe plus que le second plan : en apparence, elle se borne à des sièges, à des razzias sans importance. Et néanmoins, tant que les Phéniciens sont les agresseurs, l'Italie reste l'objectif des opérations militaires.

Tous les efforts, tout l'intérêt se concentrent autour d'Hannibal. Le maintenir isolé ou faire cesser son isolement dans les régions du Sud, voilà le noeud du drame.

S'il avait été possible, immédiatement après Cannes, de concentrer tous les secours sur lesquels Hannibal comptait, le succès définitif eut probablement couronné ses desseins. Mais, à cette heure précisément, la bataille de l'Ebre avait eu pour Hasdrubal des conséquences si fâcheuses, que Carthage avait dû envoyer en Espagne la majeure partie des renforts, en hommes et en argent, que lui avait arraché la nouvelle de la victoire de l'armée d'Italie. Et cependant la situation n'y était pas devenue meilleure. L'année suivante (539 de Rome (215 av. J.-C.)), les Scipions transportèrent le théâtre de la guerre de l'Ebre sur le Botis (Guadalquivir), et en plein coeur du pays carthaginois remportèrent deux brillantes victoires à Illiturgi et à Intibili (Illiturgi, sur le haut Guadalquivir, au N. de Cordoue. On varie sur sa position exacte. - Intibili, non loin de la côte, dans le Sud de la Catalogne). Quelques intelligences nouées avec les Sardes avaient fait espérer à Carthage qu'elle pourrait se remettre en possession de leur île, station des plus avantageuses entre l'Espagne et l'Italie. Mais Titus Manlius Torquatus, expédié de Rome avec une armée, détruisit le corps carthaginois de débarquement, et les Romains restèrent de nouveau les maîtres incontestés de cette terre (539 de Rome (215 av. J.-C.)). - En Sicile, dans le Nord et dans l'Est, les légions de Cannes, qui avaient été détachées, se défendirent bravement et heureusement contre les Carthaginois et contre Hiéronyme ce dernier, à la fin de 539 de Rome, périt de la main d'un meurtrier. Enfin, avec la Macédoine, l'alliance carthaginoise ne fût pas ratifiée assez tôt; les envoyés de Philippe à Hannibal, ayant été enlevés au retour par les navires romains. Par suite, l'invasion espérée de la côte orientale n'ayant pu avoir lieu, les Romains eurent le temps de couvrir avec leur flotte l'importante place de Brundisium, défendue du côté de la terre par les milices provinciales jusqu'à l'arrivée du corps de Gracchus en Italie. Rome fit même des préparatifs pour une descente en Macédoine en cas de déclaration de guerre. Ainsi, pendant que les grands combats étaient forcément suspendus dans la Péninsule, Carthage n'avait rien fait hors de l'Italie pour y faire passer en toute hâte les armées et les flottes nouvelles dont Hannibal avait grand besoin. Chez les Romains, au contraire, une incomparable énergie préside à toutes les mesures défensives; et dans leur résistance à outrance, presque toujours ils combattent heureusement, là où le génie d'Hannibal s'est trouvé en défaut. Déjà s'était évanoui dans Carthage ce patriotisme à courte haleine qu'y avait un instant ressuscité la victoire de Cannes : les forces de combat considérables, levées d'abord et disponibles, avaient été dissipées; tantôt sous l'influence d'une opposition factieuse, tantôt par l'effet de transactions maladroites entre les opinions qui divisaient hautement le sénat. Nulle part elles ne purent rendre de sérieux services, et il n'en avait été expédié que la plus minime partie là où il eût fallu les employer tout entières. Bref, à la fin de 539 de Rome (215 av. J.C.), quiconque à Rome avait le sens de l'homme d'Etat pouvait se dire que l'heure du grand péril était passée, et que désormais il suffirait de la persévérance dans les efforts sur tous les points à la fois, pour atteindre au succès complet de la défense de la patrie, si héroïquement commencée.

215-212 av J.C.

Syracuse

En Sicile, le roi Hiéron était resté neutre tant qu'avait duré la paix, et autant qu'il l'avait pu faire sans danger pour lui. Lorsque Carthage, au lendemain de la paix signée avec Rome, avait failli périr dans une tempête civile, il était venu à son secours en l'approvisionnant de blé. Nul doute que la rupture actuelle ne lui fut très désagréable : n'avant put l'empêcher, il demeura prudemment et fidèlement attaché à Rome. Mais bientôt il mourut (automne de 538 de Rome (216 av. J.C.)) chargé d'années, après cinquante-quatre ans de règne. Son neveu et son successeur incapable, Hiéronyme, se mit au contraire en rapport avec les envoyés carthaginois; et ceux-ci ne firent nulle difficulté de lui promettre la Sicile jusqu'à l'ancienne frontière des possessions phéniciennes, puis même, ses exigences allant croissant, l'île tout entière. Là-dessus il signa un traité formel d'alliance et réunit sa flotte à la flotte africaine au moment où celle-ci arrivait en vue de Syracuse, et menaçait sa capitale. Quant à l'escadre romaine de Lilybée, qui déjà avait eu maille à partir avec les navires carthaginois stationnant aux îles AEgates, elle se trouvait fortement compromise. Le désastre de Cannes avait empêché l'embarquement des renforts à destination de la Sicile. Il avait bien fallu les appliquer ailleurs à des besoins plus urgents.

La guerre en Sicile se termina la première. Il n'entrait pas dans les projets actuels d'Hannibal de faire naître la guerre dans l'île. Mais un peu par l'effet du hasard, et surtout par la présomptueuse et enfantine folie de Hiéronyme, une lutte locale éclata, à laquelle le sénat de Carthage, par cette raison même, sans nul doute, donna tout particulièrement son attention. Hiéronyme ayant été tué à la fin de 539 de Rome, il parut plus que vraisemblable que les Syracusains s'arrêteraient dans la voie qu'ils avaient suivie. Si jamais une ville avait un juste motif de s'attacher à Rome, c'était bien Syracuse. Il était sûr que, vainqueurs de Rome, les Carthaginois reprendraient d'abord toute la Sicile; et quant à espérer qu'ils tiendraient jamais les promesses faites à Hiéronyme, c'eût été jouer un rôle de dupe. A ces raisons fort graves par elles-mêmes, se joignait la crainte. Les Syracusains voyaient les Romains faire d'immenses préparatifs pour ramener complètement sous leur domination l'île importante qui leur servait de pont entre l'Afrique et l'Italie; ils assistaient au débarquement de Marcellus, le meilleur des généraux de Rome, et chargé de la direction des opérations pendant la campagne de 540 de Rome (214 av. J.-C.). Aussi se montrèrent-ils disposés à rentrer dans l'alliance de la République et à demander l'oubli du passé. Mais bientôt, dans l'état de trouble où se trouvait la ville depuis la mort de Hiéronyme, les uns s'efforçant de rétablir les anciennes libertés populaires, les autres, non moins nombreux, se posant en prétendants et luttant violemment autour du trône vide, les chefs de la soldatesque étrangère se trouvèrent les vrais maîtres; et les affidés d'Hannibal, Hippocrate et Epicyde profitèrent de l'occasion pour empêcher la paix. Ils soulèvent les masses au nom de la liberté. Ils leur dépeignent, avec une exagération concertée à l'avance, les châtiments terribles subis par les Léontins que Rome vient de replacer sous ses lois; ils font craindre à la plupart des citoyens qu'il ne soit trop tard pour renouer avec elle; et parmi les soldats enfin, où se trouvent en foule des transfuges de l'armée, et surtout des rameurs de la flotte romaine, le bruit court que la paix faite avec la cité sera pour eux tous un arrêt de mort. Ils s'ameutent, tuent les chefs de la ville, rompent la trêve, et mettent Hippocrate et Epicyde à la tête des affaires. Il ne reste plus au consul qu'à ouvrir le siège. Mais la place se défend vigoureusement, avec l'aide de son fameux mathématicien et ingénieur, le Syracusain Archimède. Ce grand géomètre couvrit les murs de machines nouvelles qui lancent au loin d'énormes quartiers de roc. Si les vaisseaux romains approchaient du rempart, une main de fer les saisissait, les enlevait, et les laissait retomber avec fracas au fond de la mer où ils s'abîmaient. S'ils se tenaient au large, des miroirs ardents y portaient l'incendie. Au bout de huit mois d'un siège régulier, les Romains se voient réduits encore à bloquer la ville et par mer et par terre.

A ce moment, Carthage, qui n'avait jusqu'alors donné aux Syracusains que l'appui de ses flottes, apprenant qu'ils avaient décidément et pour la seconde fois levé les boucliers contre Rome, envoie une forte armée en Sicile sous les ordres d'Himilcon. Elle débarque sans coup férir à Héraclée Minoa, et occupe immédiatement Agrigente. Hippocrate veut lui donner la main en capitaine hardi et habile; il sort aussitôt de Syracuse avec un autre corps de troupes, et Marcellus se trouve pressé entre la ville assiégée et les deux généraux ennemis; mais quelques renforts lui arrivant d'Italie, il se maintient, vaillamment dans ses positions et continue le blocus. La plupart des petites villes du pays s'étaient jetées dans les bras des Carthaginois, non pas tant par crainte des armées de Carthage et de Syracuse, qu'à cause des rigueurs cruelles commises par les Romains, et qui leur sont justement reprochées. Ils ont entre autres massacré les habitants d'Enna, sur le simple soupçon de leur infidélité. - Enfin en 542 de Rome (212 av. J.-C.), pendant que la ville est en fête, les assiégeants parviennent à escalader la muraille extérieure de Syracuse, en l'un des endroits les plus éloignés du centre de la place, et à ce moment abandonné par les sentinelles. Ils pénètrent dans le faubourg qui, s'étendant vers l'Ouest, faisait suite à l'île et à l'Achradina, ou à la ville proprement dite, située au bord de la mer. La citadelle d'Euriyalos, au sommet occidental du faubourg, poste important couvrant la grande route menant de l'intérieur à Syracuse, se trouve, alors coupée, et tombe peu après. Mais au moment où le siège prenait une tournure heureuse pour les Romains, les deux armées d'Himilcon et d'Hippocrate accoururent. Elles combinèrent leur attaque avec un débarquement tenté en même temps par la flotte d'Afrique, et avec une sortie des assiégés. Les Romains tinrent bon dans toutes leurs positions, repoussèrent partout l'ennemi, et les deux armées de secours durent se contenter d'asseoir leur camp non loin de la place, au milieu des marais de la vallée de l'Anapus, pestilentielle et mortelle pour quiconque s'y attarde durant l'été et l'automne. C'était là que la ville avait souvent trouvé son salut, plus encore que dans la bravoure de ses défenseurs. Au temps du premier Denys, deux armées phéniciennes y avaient péri en voulant investir Syracuse. Aujourd'hui, par l'inconstance de la fortune, la cité allait souffrir de ce qui lui avait jadis été un efficace auxiliaire; et tandis que Marcellus cantonné dans le faubourg (l'Epipolo) y trouvait un poste sain et sûr, les fièvres dévorèrent les bivouacs des Carthaginois et des Syracusains. Hippocrate mourut : Himilcon mourut, et avec lui, presque tous les Africains : les débris des deux armées indigènes et Siciliennes en grande partie, se dispersèrent dans les cités voisines. Les Carthaginois firent encore une tentative pour débloquer la place par mer; mais Bomilcar, leur amiral, recula devant le combat que lui offrit la flotte de Rome. Alors Epicyde, qui dirigeait la défense, tenant la ville pour perdue, s'enfuit à Agrigente. Les Syracusains voulaient capituler : déjà les pourparlers s'entamaient. Pour la seconde fois ils échouèrent par le fait des transfuges. Les soldats se révoltent de nouveau, massacrent les magistrats et les citoyens les plus notables, et remettent tous les pouvoirs et la direction de la défense aux généraux des milices étrangères. Marcellus noua bientôt des intelligences avec l'un d'eux, et se fit livrer par lui l'île, l'une des deux parties de la ville qui tenaient encore. Le peuple alors se décida à ouvrir aussi les portes de l'Achradina (automne de 542 de Rome (212 av. J.-C.)). Certes Syracuse eût dû trouver grâce devant ses vainqueurs. En dépit des traditions sévères de leur droit public, et des pénalités dont ils frappaient les cités coupables d'avoir violé leur alliance, les Romains auraient pu lui tenir compte de ce qu'elle n'avait plus été maîtresse de ses propres destinées; de ce que maintes fois elle s'était efforcée de se soustraire à la tyrannie d'une soldatesque étrangère. Marcellus a entamé son honneur militaire en livrant au pillage une aussi riche place de commerce. L'illustre Archimède y périt avec une foule de ses concitoyens. Il était absorbé dans l'étude de ses problèmes. Un légionnaire lui ordonna de se rendre auprès de Marcellus; il ne l'entendit pas et continua son travail; le soldat irrité le perça de son épée. Quant au sénat romain, complice du crime de son armée, il ne voulût ni prêter l'oreille aux plaintes tardives des malheureux habitants, ni leur faire restituer leurs biens, ni rendre la liberté à leur ville. Syracuse et les cités qui lui avaient appartenu furent rangées parmi les tributaires. Seules Tauromenium et Néélon obtinrent le droit de Messine. Le territoire de Leontium fut déclaré domaine public de Rome; les propriétaires y descendirent à l'état de simples fermiers. L'habitation de l'île, qui commandait le port de Syracuse, fut interdite à tout syracusain1.

1. Quiconque a lu Thucydide, Diodore, Polybe et Tite-Live a présent à la mémoire les détails topographiques relatifs à Syracuse. Au temps de la guerre du Péloponnèse, elle se composait de l'île (Ortygie), en avant du port, et de la cité proprement dite, l'Achradine à l'Ouest de l'île, avec les faubourgs de Tychè et Neapolis. Denys l'ancien y avait ajouté l'Epipolae, ou la colline de la Ville haute, couronnée au sommet de son triangle par le fort d'Euryalus. - V. Grote, Hist. of Greece, New York, 1859, t. VII, p. 245, et t. X, pp. 471 et s. - V. aussi l'Atlas antiquus de Spruner, c. X. On y voit un plan très exact de Syracuse. Les sections de la ville y sont indiquées, chacune avec ses murailles intérieures et extérieures.

212-210 av J.C.

La Sicile

La Sicile semblait encore une fois perdue pour Carthage, mais on comptait sans le génie d'Hannibal, dont les regards, si loin qu'il fût, s'étaient portés de ce côté. Il envoya à l'armée carthaginoise, ramassée, avec ses chefs Hannon et Epycide, dans Agrigente où elle se tenait sans plan formé et inactive, un de ses officiers de cavalerie bibyenne, Mutinès, qui prit le commandement des Numides, et qui, parcourant l'île avec ses rapides escadrons, enflammant partout les haines semées par la dureté des Romains, commença la guerre de guérillas sur une grande échelle et avec un succès marqué et même, les deux armées romaines et carthaginoises s'étant rencontrées sur les bords de l'Himère, Mutinés livra à Marcellus en personne quelques combats heureux. Mais bientôt, sur ce plus petit théâtre, la mésintelligence entre Hannibal et le sénat de Carthage produit encore ses effets mauvais. Le général envoyé d'Afrique poursuit de sa haine jalouse le général envoyé par Hannibal, et veut combattre le proconsul, sans Mutinés et ses Numides. Il en fait à sa tête et est complètement battu. Mutinés, malgré cela, continue son système de petite guerre. Il se maintient dans l'intérieur de l'île, occupe quelques petites villes; et Carthage, ayant enfin expédié quelques renforts, il étend peu à peu ses opérations. Ne pouvant empêcher le chef de la cavalerie légère de l'effacer par ses exploits plus éclatants tous les jours, Hannon lui retire brusquement le commandement et le donne à son propre fils. La mesure était comble. Le Numide, mal récompensé pour avoir su, depuis deux ans conserver la Sicile à Carthage, entre en pourparlers, lui et ses cavaliers qui se refusaient à suivre Hannon le fils, avec le général romain Marcus Valerius Lævinius et livre Agrigente. Hannon fuit sur un canot et va dénoncer à Carthage, aux adversaires d'Hannibal, la trahison infâme dont un officier d'Hannibal s'est rendu coupable. Pendant ce temps, la garnison de la place avait été passée au fil de l'épée, et les citoyens étaient vendus comme esclaves (544 de Rome (210 av. J.-C.)). Pour empêcher, à l'avenir, de débarquements opérés à l'improviste, comme celui de 540 de Rome (214 av. J.C.), il fut conduit dans la ville une colonie; et, à dater de ce jour, la superbe Akragas, devenue forteresse romaine, reçut son nom latin d'Agrigentum. Toute la Sicile était soumise. Rome veut que l'ordre et la paix règnent dans cette île tant bouleversée. La population pillarde de l'intérieur, réunie en masse, est transférée en Italie : de Rhégium elle est lancée sur les terres des alliés d'Hannibal pour les mettre à feu et à sang. Les administrateurs romains s'emploient de toutes leurs forces à restaurer dans l'île l'agriculture qui y a été complètement ruinée. A Carthage, il sera souvent question d'y envoyer une fois encore des flottes et d'y recommencer la guerre : vains projets qui demeurent non exécutés.

215-207 av J.C.

La guerre en Espagne

massinissa
Massinissa

En Italie, Rome se défend, et péniblement. En Espagne, elle prend l'offensive. Deux Scipions, Gnoeus et Cornélius y combattent depuis l'année 218 av. J.C. contre les Carthaginois.

En Espagne, où le génie d'Hamilcar et de son fils se faisait sentir encore la lutte fut plus sérieuse. Il s'y rencontra d'étonnantes vicissitudes, qui s'expliquent d'ailleurs par la nature du pays, et par les moeurs des nations locales. Les paysans et les bergers habitant la vallée de l'Ebre ou la fertile et plantureuse Andalousie, comme ceux cantonnés sur les hauts plateaux, coupés de bois et de montagnes du massif intermédiaire, tous se levaient par essaims armés au premier appel; mais ils ne se laissaient pas facilement conduire à l'ennemi, ni même longtemps tenir réunis. Quant aux habitants des cités, quel que fut leur opiniâtre courage à se défendre derrière leurs murailles contre l'attaque d'un ennemi, ils ne se prêtaient pas davantage à une action commune et énergique au dehors. Carthaginois ou Romains, peu leur importe. Que ces hôtes incommodés occupent ou non une partie plus ou moins grande de la Péninsule, les uns du côté le l'Ebre, les autres du côté du Guadalquivir, ils ne s'en soucient pas le moins du monde : aussi durant toute la guerre, sauf à Sagonte qui tenait pour les Romains, sauf à Astapa (Auj., à ce que l'on croit, Estepa, non loin d'Ecija, dans la province de Séville) ralliée à la cause des Carthaginois, il est bien rare qu'on les voit mettre au service d'un des deux belligérants la ténacité du courage espagnol. Mais comme ni les Romains ni les Africains n'avaient amené dans le pays des armées considérables, la guerre dégénéra forcément en une guerre de propagande, où à défaut de l'affection et des solides alliances, la crainte, l'argent, le hasard entrent le plus souvent en jeu. La lutte semble-t-elle près de finir, elle se prolonge tout d'un coup et se transforme en une interminable guerre de pièges ou de partisans : puis soudain encore elle renaît de ses cendres, et éclate partout. Les armées roulent et changent comme les dunes au bord de la mer : plaine hier, montagne aujourd'hui. Le plus souvent les Romains ont l'avantage; d'abord ils sont entrés dans le pays, comme les ennemis des Phéniciens et comme des libérateurs; puis ils ont envoyé de bons généraux, et le noyau d'un solide corps d'armée. Toutefois, les récits des annalistes sont incomplets, les temps et les dates sont singulièrement brouillés; et ce serait chose impossible que de tracer un tableau satisfaisant de cet épisode des guerres espagnoles.

215-207 av J.C.

Les Scipions

Les deux proconsuls romains dans la Péninsule, Gnaeus et Publius Scipion, surtout, étaient des habiles capitaines et excellents administrateurs. Ils accomplirent leur mission, avec le plus éclatant succès. Non seulement ils tinrent constamment fermée la barrière des Pyrénées, et repoussèrent avec pertes toutes les tentatives de l'ennemi pour rétablir les communications par terre entre l'armée d'invasion sous les ordres du général en chef, et ses dépôts en Espagne; non seulement ils entourèrent Tarragone de fortifications étendues, donnant en outre à cette Rome espagnole un port créé sur le modèle de la Nouvelle-Carthage d'Espagne; ils tirent plus, et dès l'an 539 de Rome (215 av. J.-C.), ils allèrent chercher les Carthaginois, et leur livrer d'heureux combats au coeur même de l'Andalousie. La campagne de 540 de Rome (214 av. J.C.) fut plus féconde en bons résultats. Les Scipions portèrent leurs armes jusqu'aux colonnes d'Hercule : leur clientèle fit partout des progrès dans le Sud; enfin, par la reprise et la restauration de Sagonte, ils conquirent une station importante sur la route de l'Ebre à Carthagène, en même temps qu'ils payaient enfin la dette du peuple romain, mais non contents d'avoir arraché aux Carthaginois la Péninsule presque entière, ils leur suscitent un dangereux ennemi dans l'Afrique occidentale, vers 541 de Rome (213 av. J.C.). Ils nouent des intelligences avec Syphax, le plus puissant des chefs de la contrée (provinces d'Oran et d'Alger). S'ils avaient pu lui amener le renfort d'une armée de légionnaires, peut-être les choses eussent-elles été plus loin encore. Mais à cette heure, les Romains, ne pouvaient distraire un seul homme de leurs armées d'Italie, et le corps détaché en Espagne n'était pas assez fort pour se diviser sans danger. Quelques officiers romains seulement s'en allèrent former et dresser les troupes du chef africain; et bientôt celui-ci excita parmi les sujets libyens de Carthage un tel désordre et un tel esprit de révolte, que le lieutenant d'Hannibal en Espagne, Hasdrubal Barca, dut repasser la mer en personne avec le gros de ses meilleurs soldats. On sait peu de chose de cette guerre, si ce n'est la terrible vengeance que Carthage tira des insurgés, selon son habitude, après que le vieux rival Syphax, le roi Gara (dans la province de Constantine) se fut déclaré pour elle, et après que le vaillant Massinissa, fils de Gala, eut battu Syphax, et l'eut contraint à la paix. - Ce retour de la fortune s'étendit aussi à l'Espagne. Hasdrubal put y rentrer avec son armée (543 de Rome (211 av. J.-C.)), avec des renforts nouveaux et avec Massinissa lui-même.

Pendant son absence (541-542 de Rome (213-212 av. J.C.)), les Scipions avaient sans obstacle fait du butin et de la propagande dans les pays jadis soumis à Carthage : mais voici que, tout à coup assaillis par des forces démesurément supérieures, il leur faut ou retourner sur la ligne de l'Ebre, ou appeler les Espagnols aux armes. Ils choisissent ce dernier parti, prennent 20000 Celtibères et leur solde; puis pour tenir tête aux trois armées ennemies, que commandent Hasdrubal Barca, Hasdrubal, fils de Gisgon, et Magon, ils divisent aussi leurs troupes en trois corps, dans lesquels ils répartissent par tiers tous les soldats romains qu'ils possèdent. Ils avaient par là préparé leur ruine. Pendant que Gnaeus campe en face d'Hasdrubal Barca, avec son noyau de Romains et tous les Espagnols, Hasdrubal corrompt ces derniers à prix d'or. Dans leurs idées de mercenaires ils ne croient pas violer la foi promise, dès que se contentant de quitter l'armée romaine, ils ne passent pas à l'ennemi, et ne se tournent pas contre-elle. Dans cette situation, il ne reste plus au général romain qu'à battre en retraite au plus vite. Les Carthaginois le suivent de près. Sur ces entrefaites, le deuxième corps romain, sous les ordres de Publius Scipion, est attaqué vivement par les deux autres divisions africaines, commandées par Hasdrubal, fils de Gisgon, et par Magon. Les escadrons légers de Massinissa, nombreux autant que hardis, donnent aux Carthaginois un avantage marqué. Le camp des légionnaires est enveloppé; c'en est fait d'eux, si les auxiliaires espagnols, déjà en marche et attendus, n'arrivent pas à l'heure opportune. Le proconsul tente une sortie audacieuse; il veut aller à leur rencontre avec ses meilleurs soldats. Les Romains sont victorieux d'abord. Mais bientôt les Numides, lancés sur eux, les atteignent, les empêchent d'achever leur victoire, et leur ferment la retraite. L'infanterie arrive. Publius Scipion est défait et tué : la bataille perdue se change en un désastre complet. Peu après Gnaeus, qui dans sa lente marche rétrograde avait peine à se défendre contre le premier corps carthaginois, est attaqué à l'improviste par les trois divisions réunies; et les Numides lui barrent la retraite. Refoulée sur une colline nue, où elle n'a pas même de place pour camper, son armée est taillée en pièces ou faite prisonnière : quant à lui, il a disparu dans le combat. Cependant une petite troupe s'est échappée, conduite par un excellent officier de l'école de Gnaeus, nommé Gaius Marcus. Elle parvient à repasser l'Ebre, et rejoint le lieutenant Titus Fronteius, qui a pu de son côté ramener en lieu de sûreté les soldats que Publius avait laissés dans son camp. Ils voient bientôt revenir à eux la plupart des garnisons romaines éparses dans les cités de l'intérieur, et qui ont pu se retirer. Les Phéniciens réoccupent l'Espagne jusqu'à l'Ebre; ils semblent sur le point de passer le fleuve, et de rétablir, par les passages des Pyrénées dégagés enfin, leurs communications avec l'Italie. C'est alors que la nécessité va mettre à la tête des débris de l'armée romaine l'homme de la situation. Laissant de côté les officiers plus anciens ou incapables, les soldats élisent pour chef Gaius Marcius, qui prend en main la conduite des opérations et se voit puissamment servi par les dissensions et les jalousies mutuelles des trois chefs carthaginois. Bientôt ceux-ci sont rejetés sur la rive droite du fleuve, partout où ils l'ont franchi; et toute la ligne est vaillamment et intégralement maintenue jusqu'au moment où d'Italie arrive enfin une nouvelle armée avec un autre général. Par bonheur la guerre en Italie était entrée dans une période de succès. Capoue venait d'être reprise, et Rome avait pu détacher une forte légion, douze mille hommes environ, sous les ordres du propréteur Claudius Néron. L'égalité des forces se trouva ainsi rétablie.

L'année suivante (544 de Rome (210 av. J.-C.)), une pointe dirigée sur l'Andalousie réussit. Hasdrubal Barca fut cerné, pressé, et n'échappa à la capitulation qu'en usant d'une ruse déshonnête, et en violant sa parole. Toutefois Néron n'était pas le général qu'il fallait en Espagne. Brave officier, mais dur, violent, impopulaire; peu habile à renouer les anciennes relations et à en contracter de nouvelles, il ne sut pas mettre à profit les haines suscitées dans toute l'Espagne ultérieure par l'insolence, et, les iniquités des Carthaginois, qui après la mort des Scipions avaient partout malmené amis et ennemis. Le Sénat, bon juge de l'importance et des exigences spéciales de la guerre d'Espagne, ayant appris aussi par les captifs d'Utique, amenés à Rome sur la flotte, que Carthage faisait d'immenses préparatifs, et voulait expédier Hasdrubal Barca, Massinissa, et une nombreuse armée au-delà des Pyrénées, le Sénat se résolut à faire également passer de nouveaux renforts sur l'Ebre, avec un général en chef muni de pouvoirs exceptionnels, et l'élu du peuple.

210 av J.C.

Publius Scipion

On raconte que durant longtemps aucun candidat ne voulut briguer ce poste dangereux et difficile. Enfin Publius Scipion, se présenta. C'était un jeune officier, âgé de vingt-sept ans à peine, fils du général du même nom, mort peu de temps avant en Espagne. Déjà il avait été tribun militaire et édile. Les regards du Sénat s'étaient tournés vers le jeune officier rompu à la guerre, et d'un talent éprouvé, qui s'était brillamment comporté dans les chaudes journées du Tessin et de Cannes. Comme il n'avait pas parcouru tous les échelons hiérarchiques, et ne pouvait régulièrement succéder à des prétoriens et des consulaires, on recourait tout simplement au peuple, placé ainsi dans la nécessité de conférer le grade à ce candidat unique, malgré le défaut d'aptitude légale. Et puis, le moyen était excellent pour lui concilier les faveurs de la foule, à lui, et à l'expédition d'Espagne, jusqu'alors très impopulaire. Que si ce fut calcul que sa candidature improvisée, le calcul réussit à souhait. A la vue de ce fils voulant aller au-delà des mers venger la mort de son père, à qui neuf ans auparavant il avait déjà sauvé la vie sur le Tessin; à la vue de ce beau et viril jeune homme, à la longue chevelure bouclée, qui venait modeste et rougissant s'offrir au danger, en l'absence d'un plus digne; de ce simple tribun militaire, que le vote des centuries portait tout d'un coup au commandement supérieur; tous, citoyens de la ville, et citoyens de la campagne, assemblés dans les comices, éprouvaient une admiration profonde, inextinguible. Et vraiment, c'était une enthousiaste et sympathique nature que celle de Scipion ! Il ne compte pas sans doute parmi ces hommes rares, à la volonté de fer, et dont le bras puissant pousse pour des siècles le monde dans une ornière nouvelle il ne fut pas non plus de ceux qui se jetant à la tête du char de la fortune, l'arrêtent pendant des années, jusqu'au jour où les roues leur passent sur le corps. C'est en obéissant au Sénat qu'il a gagné des batailles, et conquis des pays. Ses lauriers militaires lui valurent aussi dans Rome une situation politique éminente : toutefois il y a loin de lui à Alexandre ou à César. Général, il n'a pas fait plus pour son pays que Marcus Marcellus : homme d'Etat, sans se rendre exactement compte, peut-être, de sa politique anti-patriotique et toute personnelle, il a fait autant de mal aux institutions de sa ville natale, qu'il lui avait rendu de services sur les champs de bataille. Et pourtant tous se laissent prendre au charme de cette aimable et héroïque figure : moitié conviction, moitié habileté, serein et sûr de soi toujours dans l'ardeur qui l'anime, il s'avance, entouré d'une sorte d'auréole éclatante ! Assez inspiré pour enflammer les coeurs assez froid et réfléchi pour n'adopter que le conseil de la raison, pour compter toujours avec la loi commune des choses d'ici-bas; bien éloigné de croire naïvement avec la foule à la révélation divine de ses propres conceptions, et trop adroit pour vouloir la désabuser : d'ailleurs, ayant tout bas la conviction profonde qu'il est un grand homme par la grâce des dieux : vrai caractère de prophète, pour tout dire, il se tient au-dessus du peuple et hors du peuple. Sa parole est sûre et solide comme le roc : il pense en roi, et croirait s'abaisser en ramassant un vulgaire titre royal. A côté de cela, il ne sait pas comprendre que la constitution le lie lui-même : si fort de sa grandeur qu'il ignore l'envie et la haine, qu'il reconnaît courtoisement tous les mérites, et qu'il pardonne et compatit à toutes les fautes : parfait officier, fin diplomate, sans porter le cachet professionnel exagéré, et fâcheux de l'un ou de l'autre; unissant la culture grecque au sentiment tout-puissant de la nationalité romaine : beau causeur, et de moeurs aimables, il gagna tous les coeurs, ceux des soldats et des femmes, ceux de ses Romains et des Espagnols, ceux de ses adversaires dans le Sénat, et celui même du héros carthaginois, plus grand que lui, qu'il aura un jour à combattre. A peine il est nommé, que son nom vole de bouche en bouche : il sera l'étoile qui mènera les Romains à la victoire et à la paix.

210-209 av J.C.

Prise de Carthagène

Publius Scipion se rend donc en Espagne (544-545 de Rome (210-209 av. J.-C.)), accompagné du propréteur Marcus Silanus, qui remplacera Néron, et assistera le jeune capitaine de la main et du conseil. Il emmène aussi Gaius Lolius, son chef de la flotte et son affidé, et débarque avec une légion exceptionnellement renforcée et sa caisse bien remplie. Son début est aussitôt marqué par l'un des plus hardis, des plus heureux coups de main dont l'histoire ait perpétué le souvenir. Les trois armées carthaginoises étaient postées loin les unes des autres. Hasdrubal Barca gardait les hauteurs où naît le Tage : Hasdrubal, fils de Gisgon, se tenait à son embouchure : Magon campait aux colonnes d'Hercule. Le plus rapproché de Carthagène en était encore à dix jours de marche. Soudain, aux premiers jours du printemps de 545 de Rome (209 av. J.C.), avant qu'aucun des corps ennemis n'ait bougé, Scipion fait une pointe sur la capitale phénicienne, qu'il lui est facile, en quelques jours, d'atteindre en suivant la côte depuis les bouches de l'Ebre. Il a avec lui toute son armée, trente mille hommes environ, et toute sa flotte : il surprend, il attaque à la fois, et par mer et par terre, la faible garnison d'un millier d'hommes à peine, que les Carthaginois ont laissée dans la ville. Celle-ci, placée sur une langue étroite se projetant dans la rade, est investie de trois côtés par les navires; elle est menacée par les légions du quatrième côté : tout secours est loin. Le commandant, nommé aussi Magon, se veut bravement défendre, et comme il n'a pas assez de soldats pour garnir les murailles, il arme les citoyens. On tente une sortie, que les Romains repoussent sans peine : puis, ne prenant pas le temps de faire le siège en règle, ils donnent l'assaut du côté de la terre, se pressant et s'élançant sur l'étroit passage qui joint la ville au continent. Ils remplacent par des troupes fraîches les colonnes qui se fatiguent; la petite garnison, pendant ce temps, s'épuise : toutefois, les Romains jusqu'alors n'ont pas réussi. Mais ce n'était pas par là que Scipion cherchait le succès. En donnant l'assaut, il avait voulu seulement éloigner la garnison des murailles de mer; il a appris qu'à l'heure du reflux une partie de la plage reste à nu, et il a disposé, de ce côté, une décisive attaque. Alors, pendant le tumulte de la lutte, à l'autre bout de la ville, un détachement muni d'échelles s'élance sur les sables, là où Neptune lui montre le chemin, et est assez heureux pour trouver les murailles dégarnies. En un seul jour, la ville est prise : Magon, retranché dans la citadelle capitule. Avec la capitale phénicienne, les Romains s'étaient emparés de dix-huit galères dégréées, de soixante-trois navires de charge, de tout le matériel de guerre, d'immenses approvisionnements en grains, de la caisse militaire contenant 600 talents (1000000 thalers), des otages de tous les Espagnols alliés de Carthage; et ils font dix mille prisonniers, parmi lesquels dix-huit gérousiastes ou juges. Scipion promet aux otages qu'ils rentreront chez eux dès que leur cité aura fait amitié avec Rome. Il emploie le matériel emmagasiné dans Carthagène au profit de son armée, qu'il renforce et met en meilleur point. Il fait travailler, pour le compte de Rome, leur promettant la liberté à la fin de la guerre, deux mille ouvriers trouvés aussi dans la ville; et, dans le reste de la population, il se choisit, pour ses vaisseaux, les hommes propres au service de la rame. Quant aux citoyens, il les épargne et leur laisse leur liberté et leurs avantages actuels, connaissant bien les Phéniciens et les sachant faciles à l'obéissance. Il importait, d'ailleurs, de s'assurer autrement qu'avec une garnison romaine toute seule, la possession de ce port excellent et unique sur la côte orientale, ainsi que les riches mines d'argent du voisinage. La téméraire entreprise avait prospéré : téméraire au premier chef, alors que Scipion n'ignorait pas qu'Hasdrubal Barca avait reçu de Carthage l'ordre de passer dans les Gaules et qu'il manoeuvrait pour exécuter sa mission ! Téméraire encore, parce qu'il eût été facile au Carthaginois de passer sur le corps du faible et impuissant détachement laissé sur l'Ebre, pour peu que les vainqueurs de Carthagène eussent tardé à revenir dans leurs lignes. Mais Scipion étant déjà rentré dans Tarragone avant qu'Hasdrubal ne se montrât sur le fleuve. Un succès fabuleux, dû tout à la fois à Neptune et au jeune général, avait donc couronné sa tentative hasardeuse. Laissant là son poste, il avait été jouer et gagner ailleurs une brillante partie ! Le miracle de l'enlèvement de Carthagène justifiait l'admiration des masses pour l'étonnant jeune homme. Les juges plus sévères n'eurent plus qu'à se taire. Scipion fut prorogé indéfiniment dans son commandement, et il se décida aussitôt à ne pas rester seulement l'immobile gardien des cols des Pyrénées. Déjà, après Carthagène tombée, tous les Espagnols en-deçà de l'Ebre s'étaient soumis : les princes les plus puissants de l'Espagne ultérieure échangèrent également la clientèle de Carthage contre celle de Rome. Pendant l'hiver (545-546 de Rome (209-208 av. J.-C.)), Scipion dissout la flotte, ajoute à son armée tous les hommes qu'il en retire; et, assez fort désormais pour occuper à la fois les contrées pyrénéennes et prendre dans le Sud une vive offensive, il s'avance de sa personne en Andalousie (546 de Rome (208 av. J.C.)). Il y trouva encore Hasdrubal Barca, qui marchait, vers le Nord, au secours de son frère et commençait enfin l'exécution de son plan longuement concerté. La rencontre eut lieu à Baecula (petite ville sur les frontières de la Bétique, dans la Sierra Morena). Les Romains s'attribuèrent la victoire et auraient fait dix mille prisonniers. Mais Hasdrubal, au prix du sacrifice d'une partie de son armée, atteignit son but principal. Il se fraya son chemin vers les côtes du Nord de l'Espagne, avec sa caisse, ses éléphants et le gros de ses troupes, et, longeant l'océan Atlantique, il arriva aux paysages des Pyrénées occidentales qui n'étaient pas gardés; puis entra dans les Gaules avant la mauvaise saison. Il y passa ses quartiers d'hiver. L'événement se chargeait de prouver qu'en voulant mener de front l'attaque et la défense, Scipion avait commis une grave imprudence. Tandis que son oncle et son père, que Gaius Marcius et Gaius Néron eux-mêmes, à la tête de force, bien inférieures, avaient accompli la mission importante confiée à l'armée d'Espagne, voici qu'un général victorieux, ayant sous ses ordres une armée puissante, s'était montré insuffisant par trop de présomption. Par sa faute seule, Rome, pendant l'été de 547 de Rome (207 av. J.-C.), allait courir les plus grands périls, et voir enfin se réaliser la double attaque, depuis si longtemps préparée et attendue par Hannibal. Mais les dieux, cette fois encore, couvrirent sous les lauriers les torts de leur favori. L'orage amoncelé sur l'Italie se dissipa miraculeusement : le bulletin de la douteuse journée de Bæcula fut reçu comme celui d'une bataille gagnée. Il arrivait chaque jour de nouveaux messagers de victoire; on oublia plus tard que Scipion avait laissé passer le général habile et l'armée phénico-espagnole qui envahirent alors l'Italie, et que l'on avait eus un moment sur les bras. -

207-206 av J.C.

L'Espagne conquise

Hasdrubal Barca parti, les deux chefs de corps, demeurés derrière lui dans la Péninsule, se décidèrent à battre en retraite. Hasdrubal, fils de Gisgon, retourna en Lusitanie: Magon se rendit dans les Baléares : tous deux attendant des renforts d'Afrique, et lâchant seulement la bride à la cavalerie légère de Massinissa, qui courut et ravagea toute l'Espagne, comme avant lui Mutinès l'avait fait jadis si heureusement en Sicile. - Toute la côte orientale était au pouvoir des Romains. L'année suivante (547 de Rome (207 av. J.C.)), Hannon ayant paru avec une troisième armée, Magon et Hasdrubal revinrent en Andalousie : mais Marcus Silanus battit Magon et Hannon réunis et fit ce dernier prisonnier. Hasdrubal alors ne tint plus en rase campagne, et partagea ses troupes dans les places d'Andalousie. Scipion n'en put enlever qu'une seule, Oringis (depuis Flavium Argitanum, ou Gienna, auj. Jaën). Les Carthaginois semblaient épuisés; mais en 548 de Rome (206 av. J.C.) ils reparaissent en force, avec trente-deux éléphants, quatre mille hommes de cheval et sept mille fantassins, ceux-ci, pour la plupart, composés de milices espagnoles ramassées en toute hâte. Le choc a encore lieu à Bæcula. L'armée romaine était de moitié inférieure en nombre. Elle comptait aussi beaucoup d'Espagnols. Scipion fit ce que fera Wellington plus tard : il plaça ses Espagnols de façon à leur éviter le combat, seul moyen d'empêcher leur désertion; et en revanche, il jeta tout d'abord ses Romains sur les Espagnols de l'armée ennemie. Quoi qu'il en soit, la journée est chaudement disputée; mais les Romains l'emportent, et la défaite des Carthaginois ayant entraîné naturellement la dispersion de leur armée, Hasdrubal et Magon s'enfuient presque seuls à Gadès. Rome n'a plus de rivale dans la Péninsule : si quelques cités ne se donnent pas d'elles-mêmes, elles sont contraintes par la force, et souvent cruellement châtiées. Scipion put sans obstacle aller rendre visite à Syphax, au-delà du détroit, nouer accord avec lui, et même avec Massinissa, pour une expédition direct en Afrique; entreprise follement téméraire, qui n'avait ni raison d'être, ni but sérieux encore, quelque agréable qu'en fût la nouvelle apportée aux curieux du Forum ! Seule, Gadès, où commandait Magon, appartenait encore aux Carthaginois. Les Romains les avaient supplantés partout. Néanmoins, dans beaucoup de localités, les Espagnols, non contents d'être débarrassés des premiers, nourrissaient l'espoir de chasser aussi les hôtes incommodes venus d'Italie, et de reconquérir leur vieille indépendance. Contre de telles aspirations, Rome s'imaginait avoir fait le nécessaire. Mais voici qu'une insurrection générale menace : ceux qui se soulèvent d'abord sont précisément les anciens alliés de la République. Scipion était tombé malade : l'une des divisions de son armée s'ameutait, mécontente d'un arriéré de solde de plusieurs années. Heureusement, il guérit vite, contre toute attente; il apaise habilement la révolte de ses soldats, et les cités qui avaient donné le signal du soulèvement national sont écrasées avant que l'incendie ait gagné au loin. La partie étant perdue en Espagne, et Gadès ne pouvant longtemps tenir, le gouvernement carthaginois donne ordre à Magon de ramasser vaisseaux, argent, soldats, et d'aller à son tour porter à Hannibal un appoint décisif en Italie. Impossible à Scipion d'empêcher ce départ : il payait cher alors le licenciement de sa flotte ! Pour la seconde fois, il faisait défaut à sa mission, et il abandonnait aux seuls dieux de sa patrie le soin de la défendre contre l'invasion de l'ennemi. Le dernier des fils d'Hamilcar pût quitter la Péninsule sans rencontrer d'obstacle. A peine était-il parti, que Gadès, la plus ancienne et la meilleure colonie des Phéniciens, ouvrit ses portes à de nouveaux maîtres, à des conditions d'ailleurs favorables. Après une guerre de treize ans, l'Espagne, cessant d'être aux Carthaginois, devenait province romaine ! Pendant des siècles encore elle luttera, toujours vaincue, jamais soumise ! Mais à l'heure où nous sommes, les Romains n'y ont plus d'ennemis devant eux, et Scipion, mettant à profit les premiers instants de ce qui semble être la paix, dépose son commandement (fin de 548 de Rome (206 av. J. C.)), et s'en va en personne rendre compte à Rome de ses victoires et de ses conquêtes.

214-205 av J.C.

La première guerre macédonienne

En 215 av. J.C., après la bataille de Cannes, Philippe V de Macédoine décide de s'allier avec Hannibal. En échange de l'aide macédonienne, Carthage s'engage à aider les macédoniens à conquérir la Grèce.

La Macédoine, plus que Syracuse, aurait dû peser sur les événements. Les Etats de l'Orient n'étaient ni un appui ni un obstacle. Antiochus le Grand, l'allié naturel de Philippe, après la victoire décisive des Egyptiens à Raphia (au sud de Grisa, sur les confins de l'Egypte et de la Syrie, auj. Retha) (537 de Rome (217 av. J.C.)), avait pu s'estimer heureux d'obtenir la paix sur le pied du statu quo ante bellum; du mol et insouciant Ptolémée Philopator : les rivalités qui divisaient les Lagides, la menace incessante d'une explosion nouvelle de la guerre, les révoltes des prétendants au dedans, des entreprises de tout genre au dehors, en Asie Mineure, en Bactriane et dans les satrapies orientales, ne le laissaient pas libre d'entrer dans la grande coalition contre Rome, ainsi qu'Hannibal l'eût souhaité. Quant à la cour d'Egypte, elle se mit décidément du côté de la République et renouvela ses traités avec elle, en 544 de Rome (210 av. J.C.). Toutefois, en fait de secours, il ne fallait pas que Rome attendît de Philopator autre chose que le don de quelques vaisseaux chargés de grains. La Macédoine et la Grèce seules étaient en situation de jeter un poids décisif dans la balance des guerres italiennes. Et rien ne s'y opposa, sinon leurs rivalités de tous les jours. Elles eussent sauvé le nom et la nationalité des Hellènes, si, faisant trêve, durant un petit nombre d'années, à leurs misérables querelles, elles s'étaient tournées ensemble contre l'ennemi commun. Plus d'une voix s'élevait en Grèce pour prêcher, cette entente. Agelaüs de Naupacte (Lépante) avait prophétisé l'avenir, en s'écriant qu'il craignait de voir bientôt la fin de tous ces jeux militaires des Grecs; en leur conseillant de tourner vers l'Ouest leurs regards et de ne pas permettre qu'un plus fort ne fît passer un jour sous le même joug tous ces rivaux aujourd'hui en armes, les uns contre les autres ! Ces graves paroles n'avaient pas peu contribué à amener la paix de 537 de Rome (217 av. J.-C.) entre Philippe et les Etoliens; et ce qui le prouve, c'est l'élection, qui s'en était suivie, d'Agelaüs, comme Stratège de la ligue Etolienne. En Grèce, ainsi qu'à Carthage, le patriotisme souleva un instant les esprits; et il sembla possible d'entraîner tout le peuple hellène dans une guerre nationale contre Rome. Mais la conduite d'une telle guerre revenait de droit à Philippe; à Philippe, qui n'avait en lui-même ni l'ardeur ni dans sa nation la foi nécessaires pour la mener à bonne fin. Il ne comprit pas sa difficile mission d'oppresseur qu'il était de la Grèce, il ne sut pas se faire son champion. Déjà ses lenteurs à conclure l'alliance avec Hannibal avaient laissé retomber le meilleur et le premier élan des patriotes, et quand il entra enfin dans la lutte, moins que jamais il lui était donné, médiocre capitaine qu'il était alors, d'inspirer confiance et sympathie aux Hellènes.

Dans l'année même de la journée de Cannes (538 de Rome (216 av. J.C.)), il fit une première tentative sur Apollonie, et échoua ridiculement, battant en retraite au premier bruit, non fondé, qu'une flotte romaine avait paru dans l'Adriatique. Sa rupture avec Rome n'était pas encore officielle. Quand enfin elle fut proclamée, tous, amis et ennemis, s'attendaient à une descente des Macédoniens dans la basse Italie. Depuis 539 de Rome (215 av. J.C.), les Romains maintenaient à Brundisium une armée et une flotte pour les recevoir. Philippe n'avait pas de vaisseaux de guerre : il fit construire une flottille de barques illyriennes pour le transport de ses troupes. Mais au moment décisif, il prit peur, n'osa affronter les quinquérèmes en pleine mer; et manquant à l'engagement pris envers Hannibal de se porter en armes sur la terre italienne, il se décida, pour faire au moins quelque chose, à aller attaquer les possessions de la République en Epire (540 de Rome (214 av. J.C.)). C'était sa part promise de butin. Que pouvait-il sortir de là ? Rien, dans l'hypothèse la plus favorable. Mais à Rome, on savait désormais que la meilleure défense est presque toujours celle qui attaque; et on ne voulut pas, ainsi que Philippe l'avait cru, assister passif à ses agressions sur l'autre bord du golfe. La flotte de Brundisium vint jeter un corps d'armée en Epire. Oricum (auj. Orco, sur la limite de l'Epire et de l'Illyrie, au fond d'un golfe) est repris, une garnison placée dans Apollonie, le camp macédonien enlevé; et Philippe, qui passe de la demi action à l'inaction complète, ne bouge plus pendant plusieurs années. En vain Hannibal le fatigue de ses plaintes, en vain il lui reproche sa paresse et l'étroitesse de ses vues. L'ardeur et la clairvoyance du Carthaginois demeurent impuissantes. Quand les hostilités recommenceront, ce ne sera plus par Philippe qu'elles seront rouvertes. La prise de Tarente (542 de Rome (212 av. J.-C.)) ayant un jour donné à Hannibal un excellent port sur la côte, un lieu de débarquement des plus commodes pour une armée macédonienne, les Romains ont compris qu'il leur faut parer au loin les coups, et occuper si bien le Macédonien chez lui, qu'il lui soit interdit de songer à venir en Italie. Depuis longtemps, comme on le pense, l'élan national, un instant surexcité chez les Grecs, s'en était allé en fumée. S'aidant de la vieille opposition, toujours vivace, contre la Macédoine, tirant habilement parti des imprudences et des injustices récentes que Philippe avait à se reprocher, l'amiral romain Lovinus n'eut pas de peine à reconstituer contre lui, sous la protection de la République, la coalition des moyens et des petits Etats. A sa tête marchaient les Etoliens, que Lovinus avait visités dans leur assemblée, et qu'il avait gagnés par la cession promise du territoire acarnanien, objet de leurs longues convoitises. Ils acceptèrent de Rome l'honorable mission de piller de compte à demi les autres contrées de la Grèce : la terre était pour eux; les prisonniers et le butin étaient pour les Romains. Dans la Grèce propre, les Etats hostiles à la Macédoine, ou plutôt à la ligue Achéenne, se joignirent à eux. Parmi ces adhérents on comptait Athènes dans l'Attique, Elis et Messène dans le Péloponnèse, Sparte surtout. Là, un soldat audacieux, Machanidas, venait de jeter bas une constitution décrépite, afin de régner en despote sous le nom de Pélops; et, en aventurier parvenu, appuyait sa tyrannie sur l'épée de ses mercenaires. Les Romains eurent enfin pour alliés les chefs des tribus à demi sauvages de la Thrace et de l'Illyrie, les irréconciliables adversaires des Macédoniens, et Attale, roi de Pergame : celui-ci, habile, énergique et cherchant à tirer profit de la ruine des deux grands Etats grecs, qui l'entouraient, avait su se ranger dans la clientèle de Rome, à une heure où sa coopération avait du prix pour elle. - Quoique plus fort que chacun de ses adversaires pris isolément, quoiqu'il eût partout repoussé leurs attaques avec vigueur et bravoure. Philippe ne s'en consuma pas moins dans une pénible défense. Tantôt il lui faut se tourner du côté des Etoliens, qui, de concert avec la flotte de Rome, massacrent les malheureux Acarnaniens, et, menacent la Locride et la Thessalie; tantôt il court vers le Nord, où l'appelle une incursion des barbares; à un autre moment, les Achéens lui demandent du secours contre les bandes pillardes des Etoliens et des Spartiates; ailleurs, le roi de Pergame, se joignant à l'amiral romain Publius Sulpicius, fait mine de descendre sur la côte orientale, ou débarque des troupes dans l'île d'Eubée. Philippe, sans flotte, se voit paralysé dans ses mouvements : dans sa détresse, il demande des vaisseaux à Prusias, roi de Bithynie, et à Hannibal lui-même. Enfin, dans les derniers temps, il ordonne, chose par laquelle il eût dû commencer, la construction de cent galères, dont encore il ne fut jamais fait usage, à supposer que l'ordre ait été exécuté. Quiconque comprenait la situation de la Grèce, quiconque l'aimait, ne pouvait que déplorer cette guerre malheureuse, où s'épuisaient ses dernières ressources, au bout de laquelle était la ruine de tous.

Les villes commerçantes, Rhodes, Chios, Mitylène, Byzance, Athènes, l'Egypte elle-même avaient tenté de s'entremettre. Les deux parties se montraient disposées à la paix. Si les Macédoniens avaient souffert de la guerre, elle n'avait pas été moins onéreuse aux Etoliens; de tous les alliés de Rome les plus intéressés dans la querelle, surtout depuis le jour où Philippe avant gagné le petit roi des Athamaniens, l'Etolie entière se trouvait découverte. Bon nombre parmi eux voyaient clairement à quel rôle honteux et funeste les condamnait l'alliance romaine. Tous les Grecs avaient poussé un cri d'horreur, quand, de concert avec Rome, les Etoliens avaient vendu comme esclaves et en masse les populations helléniques d'Anticyre, d'Oreos, de Dymé et d'Egine (Anticyre, auj. Aspro-Spitia, en Phocide, sur le golfe de Corinthe. - Dymo, auj. Papas (?) en Achaïe. - Oreos ou Histio, auj. Orio, en Eubée). Malheureusement ils n'étaient plus libres de leurs actes, et ils auraient joué gros jeu à faire une paix séparée avec Philippe, Les Romains n'y inclinaient pas. Les choses ayant, alors pris une heureuse tournure en Espagne et en Italie, quel intérêt Rome avait-elle à faire cesser cette guerre où, sauf les quelques vaisseaux envoyés d'Italie, les charges et les ennuis pesaient sur les Etoliens? Ceux-ci finirent pourtant par s'entendre avec les Grecs qui s'interposaient en médiateurs; et en dépit des efforts contraires des Romains, ils conclurent la paix durant l'hiver de 548 à 549 av. J.C. (206-205 av. J.-C.). L'Etolie, par là, transformait son puissant allié en un ennemi dangereux. Mais le Sénat romain employait alors toutes les ressources de la République, épuisée par tant de luttes, à la grande et décisive expédition d'Afrique. Ce n'était donc pas le moment de se venger de l'alliance rompue. Il parut plus convenable de traiter aussi de la paix, la guerre contre Philippe, après la retraite des Etoliens, exigeant désormais un certain déploiement de forces. En vertu de l'arrangement conclu, les choses furent remises sur le pied d'avant la guerre. Rome notamment garda toutes ses possessions de la côte d'Epire, à l'exception du minime territoire des Atintans. Philippe dut s'estimer heureux de s'en tirer à d'aussi favorables conditions. Il n'en ressortait pas moins clairement que toutes les indicibles misères d'une guerre odieuse et inhumaine avaient inutilement pesé durant dix années sur la Grèce, et que c'en était fait des grands desseins et des merveilleuses combinaisons d'Hannibal : après avoir un instant divisé la Grèce, elles avortaient à toujours.

213-203 av J.C.

La guerre en Italie

Pendant qu'il était mis fin à la guerre, en Sicile par Marcellus, en Grèce par Publius Sulpicius, et en Espagne par Scipion, l'immense lutte se continuait sans répit dans la Péninsule italique. La bataille de Cannes et ses conséquences ayant été insensiblement passées à la balance des profits et des pertes, voici quelle était, au commencement de 540 de Rome (214 av. J.C.), et de la cinquième année de la guerre, la situation respective des Romains et des Carthaginois. Hannibal parti pour le Sud, l'Italie du Nord avait été réoccupée. Trois légions la couvraient : deux campaient dans le pays des Gaulois, la troisième se tenait en réserve dans le Picenum. A l'exception des forteresses et de quelques places maritimes, toute la basse Italie, jusqu'au Garganus et au Vulturne, appartenait à Hannibal. Il était sous Arpi avec son corps principal : en face de lui, Tiberius Gracchus, à la tête de quatre légions, s'appuyait sur les forteresses de Lucérie et de Bénévent. Dans le Bruttium, dont les habitants s'étaient tous jetés dans les bras des Carthaginois, les ports, sauf Rhegium, que les Romains protégeaient depuis Messine, étaient tombés au pouvoir de l'ennemi; et Hannon occupait la contrée avec un deuxième corps, sans avoir devant soi une seule des aigles romaines. L'armée principale de Rome, formée de quatre légions sous les ordres de Quintus Fabius et de Marcus Marcellus, se préparait à tenter la reprise de Capoue. Ajoutez-y, pour le compte des Romains encore, une réserve de deux légions dans la métropole; les garnisons des villes maritimes, renforcées d'une légion à Tarente et à Brindes, à l'intention des Macédoniens, dont on craignait une descente sur la côte, et enfin la flotte, nombreuse et partout maîtresse de la mer. Puis venaient les armées de Sicile, de Sardaigne et d'Espagne. Le nombre total des soldats armés par la République, sans même y comprendre les garnisons des places de la basse Italie, presque toutes défendues par les habitants et colons, ne peut être évalué à moins de deux cent mille hommes, dont un tiers recrues nouvelles de l'année, et dont moitié portant le nom de citoyens romains. Toute la population valide, depuis dix-sept jusqu'à quarante-six ans, s'était levée, laissant la culture des champs aux esclaves, aux vieillards, aux enfants et aux femmes. Il va de soi que les finances souffraient fort. L'impôt foncier, cette principale source du revenu, ne se percevait plus que très irrégulièrement. Et néanmoins, malgré la disette de l'argent et des hommes, les Romains, après d'héroïques efforts, avaient reconquis pied à pied le terrain perdu tout d'une fois dans les néfastes journées de la première période de la guerre. Pendant que l'armée carthaginoise allait se fondant tous les jours, la leur, chaque année, s'accroissait. Chaque année ils reprenaient quelque chose aux alliés d'Hannibal, Campaniens, Apuliens, Samnites, Bruttiens, hors d'état de se suffire à eux-mêmes comme les forteresses de la basse Italie, et qu'Hannibal, trop faible, ne pouvait ni couvrir ni défendre. Enfin Marcellus, faisant la guerre autrement que ses prédécesseurs, avait su développer les talents militaires chez ses officiers, et rétablir et mettre en plein avantage l'incontestable supériorité de son infanterie. Hannibal pouvait encore espérer des victoires, mais le temps des journées du Trasimène et de l'Aufidus, le temps des généraux du peuple était passé. Il ne lui restait plus qu'à attendre anxieusement, soit le débarquement si longtemps promis de Philippe, soit ses frères, qui devaient venir lui tendre la main du fond des Espagnes : pourvoyant de son mieux, dans l'intervalle, au salut et au moral de son armée et de sa clientèle italienne. On aurait peine à reconnaître désormais, dans l'opiniâtreté prudente de ses opérations défensives, l'impétueux agresseur, l'audacieux capitaine des années précédentes. Par un miraculeux phénomène psychologique et militaire; le héros se transforme, sa tâche étant changée, et, dans la voie, toute opposée qu'il va suivre, il se montre aussi grand que par le passé.

C'est dans la Campanie d'abord que se poursuit la guerre. Hannibal y arrive à temps pour protéger la capitale et empêcher son investissement; mais il ne peut ni enlever aux Romains une seule des villes campaniennes, où veillent de fortes garnisons, ni prévenir la chute de Casilinum, sa tête de pont sur le Vulturne, que les deux armées consulaires enlèvent après une opiniâtre défense. D'autres moindres places sont de même reconquises. Il essaye de surprendre Tarente, qui serait un point de débarquement précieux pour les Macédoniens. Sa tentative échoue. Pendant ce temps l'armée carthaginoise du Bruttium, sous Hannon, se mesure chez les Lucaniens contre l'armée romaine d'Apulie : Tiberius Gracchus, qui commande celle-ci, lutte avec succès; et après un combat heureux sous Bénévent, où se distinguent les légions renforcées des esclaves armés à la hâte, il donne au nom du peuple, à ces soldats improvisés, la liberté et le titre de citoyens. L'année suivante (541 de Rome (213 av. J.-C.)), les Romains reprennent l'importante et riche cité d'Arpi, dont les habitants, se joignant à quelques soldats romains introduits dans leurs murs, se sont tournés avec eux contre la garnison carthaginoise. Partout se relâche le faisceau de la ligue militaire organisée par Hannibal au prix de tant d'efforts. Des Capouans en grand nombre, et des plus notables, plusieurs villes du Bruttium, reviennent aux Romains; et une division espagnole de l'armée phénicienne, mise au courant de l'état des affaires dans leur patrie par des émissaires envoyés à dessein, passe du camp d'Hannibal dans celui de ses adversaires.

212-211 av J.C.

Tarente

Mais pendant l'année 542 de Rome (212 av. J.-C.), la fortune change encore. Des fautes politiques et militaires sont commises, et Hannibal en profite aussitôt. Les intelligences qu'il avait nouées dans les villes de la Grande Grèce ne lui avaient été d'aucune utilité; seulement, ses affidés dans Rome étant parvenus à débaucher les otages de Tarente et de Thurium, ceux-ci tentèrent follement de fuir, et furent, dès leurs premiers pas, repris par les postes romains. L'inopportune et cruelle vengeance que Rome tira d'eux servit mieux Hannibal que ne l'avaient fait ses intrigues : en les mettant tous à mort, les Romains se privèrent d'un gage précieux; et à dater de ce moment, les Grecs irrités n'eurent plus d'autre pensée que d'ouvrir leurs portes aux Carthaginois. La connivence des citoyens de Tarente, la négligence du commandant de la place la livre aux Phéniciens : à peine si la garnison a le temps de se réfugier dans la citadelle. Héraclée, Thurium, Métaponte, dont la garnison s'est aussi portée au secours de l'Acropole tarentine, suivent l'exemple de leur voisine. - A ce moment une descente des Macédoniens était imminente. Il fallut que Rome tournât son attention du côté de la Grèce et de la guerre qui s'y faisait, sans qu'elle s'en fut jusque-là le moins du monde préoccupée. Heureusement pour elle, rien ne contrariait plus ses efforts, ni en Sicile, où Syracuse venait de tomber dans ses mains, ni en Espagne, où tout marchait à souhait. Sur le principal théâtre de la guerre, en Campanie, les revers alternaient avec les succès. Les légions postées aux environs de Capoue n'avaient pu l'envelopper encore, mais elles gênaient l'agriculture, empêchaient les récoltes, et la populeuse cité en était réduite à demander au loin ses approvisionnements et ses vivres. Hannibal, prenant soin lui-même d'organiser un grand convoi, avait donné rendez-vous aux Campaniens pour en venir prendre la livraison à Bénévent : mais ils tardèrent, et les consuls Quintus Flaccus et Appius Claudius les ayant devancés, battirent à fond Hannon, qui protégeait le convoi, prirent son camp et firent main basse sur les vivres. Les deux consuls purent enfin investir Capoue, pendant que Tibérius Gracchus, se plaçant sur la voie Appienne, fermait le passage à Hannibal accourant au secours des Campaniens. A ce moment le vaillant Gracchus périt par la trahison d'un Lucanien, et sa mort équivalut à une grande défaite, car son armée, composée des esclaves affranchis, se débanda dès qu'elle n'eut plus à sa tête le capitaine qu'elle aimait. Hannibal, trouvant ouverte la route de Capoue, se montra tout à coup, en face des deux consuls, et les força à abandonner leurs travaux d'investissement à peine commencés. Déjà, avant son arrivée, leur cavalerie avait été complément battue par la cavalerie phénicienne, qui, sous les ordres d'Hannon et de Bostar, gardait Capoue, et s'y était réunie à celle non moins bonne des Campaniens. La longue série des désastres de l'année se clôt par la destruction totale d'un corps de troupes régulières et de partisans, que Marcus Centénius avait amenés en Lucanie. D'officier subalterne qu'il était ou l'avait imprudemment promu au généralat. Au même moment, le préteur Gnaeus Fulvius Flaccus, à la fois présomptueux et négligent, est écrasé en Apulie.

Mais le courage persévérant des Romains saura mettre encore à néant, à l'heure décisive, tous ces rapides succès d'Hannibal. A peine a-t-il tourné le dos, à Capoue et pris le chemin de l'Apulie, que leurs armées se rassemblent de nouveau autour de la place : l'une, commandée par Appius Claudius, se poste à Puteoli et à Vulturnum; l'autre, sous Quintus Fulvius, occupe Casilinum; une troisième, conduite par le préteur Gaius Claudius Néron, garde la route de Nola. Retranchés dans leurs camps, et rattachés ensemble par des lignes fortifiées, ces trois corps ferment désormais tout passage, et la grande ville qu'ils enveloppent, insuffisamment pourvue de vivres, voit déjà, par le seul effet de ce blocus, arriver l'heure prochaine d'une capitulation inévitable, à moins que les Carthaginois ne la dégagent à tout prix. A la fin de l'hiver (542-543 de Rome (212-211 J.-C.)), ses ressources sont épuisées; et ses messagers, se glissant avec peine au travers des postes vigilants des Romains, courent à Hannibal alors occupé au siège de la citadelle de Tarente, et sollicitent des secours. Le Carthaginois part en hâte pour la Campanie avec trente-trois éléphants et ses meilleurs soldats, enlève une division romaine placée à Calatie, et va camper sur le mont Tifata, près de Capoue, comptant sûrement que comme l'année d'avant, les généraux romains lèveront le siège à la vue de son armée. Mais ceux-ci avaient eu tout le temps de compléter leurs lignes et leurs retranchements. Ils ne bougèrent pas et assistèrent tranquilles, du haut de leurs remparts, aux impuissantes attaques des cavaliers campaniens d'un côté, aux incursions également impuissantes des Numides de l'autre. Impossible pour Hannibal de songer à donner l'assaut dans les règles. Il savait trop que son mouvement sur Capoue allait attirer aussitôt en Campanie tous les autres corps romains, et que d'ailleurs il ne lui était pas possible à lui-même de tenir longtemps dans cette contrée, à dessein et à l'avance dévastée. Le mal était sans remède. Dans son désir de sauver Capoue, il recourt à un expédient hardi, le dernier qui s'offrît à son génie inventif. Après avis donné aux Campaniens de son projet, pour qu'ils ne se relâchent en rien de leur opiniâtre défense, il quitte soudain le pays de Capoue, et marche sur Rome. Recommençant les habiles audaces de ses premières campagnes, il se jette avec sa petite armée entre les corps ennemis et les forteresses romaines, traverse le Samnium, suit la voie Valérienne, arrive par Tibur au pont de l'Anio, le franchit, et plante son camp sur la rive gauche, à un mille ou deux lieues de la capitale. Longtemps après, les neveux des Romains tressailliront d'effroi encore quand on leur parlera d'Hannibal devant les portes ! - En réalité, Rome ne courait aucun danger. L'ennemi ravagea les villas et les champs autour de la ville; mais il y avait là deux légions qui lui tinrent tête et ne lui permirent pas l'attaque des murailles. Jamais, d'ailleurs, le Carthaginois n'avait songé à prendre la ville par surprise, comme Scipion, un peu plus tard, fera à Carthagène : encore moins voulait-il en ouvrir le siège. Il voulait seulement effrayer les Romains, se faire suivre par le gros de l'armée qui investissait Capoue, et se donner ainsi le moyen de la débloquer. - Aussi ne fit-il que paraître dans le Latium. Les Romains virent dans son brusque départ un miracle de la faveur divine : des signes, des visions effrayantes avaient contraint leur terrible ennemi à la retraite; ce qu'il est aussi bien vrai que les deux légions n'auraient jamais pu faire. A la place où Hannibal s'était approché des murs, à la deuxième borne milliaire de la voie Appienne, en sortant par la porte Capène, Rome pieusement reconnaissante éleva un autel au dieu protecteur qui éloigne l'ennemi (Tutanus Rediculus) ! Hannibal s'en retournait en Campanie, uniquement parce qu'il entrait dans ses plans de revenir sur Capoue : mais les généraux romains n'avaient pas commis la faute sur laquelle il avait compté. Leurs légions étaient restées immobiles dans leurs lignes; seule, une faible division, à la nouvelle du mouvement d'Hannibal, s'était détachée et l'avait suivi. Le Carthaginois, averti de son côté, se retourna tout à coup contre le consul Publius Galba, sorti de Rome sans précaution. Jusqu'alors il l'avait laissé marcher sur ses traces; aujourd'hui, il l'attaque, le défait et enlève son camp. Mince victoire à côté de la perte de Capoue !

211-208 av J.C.

Capoue

Depuis longtemps déjà, les citoyens de la capitale campanienne, ceux des hautes classes surtout, avaient le pressentiment d'un triste et inévitable avenir. Les meneurs du parti populaire, hostile à Rome, dominaient exclusivement dans le Sénat, et administraient la cité en maîtres absolus. Mais voici que le désespoir s'empare de la population tout entière, petits et grands, Campaniens et Phéniciens. Vingt-huit sénateurs se donnent la mort; et les autres livrent la ville à merci à un ennemi irrité, impitoyable. Aussitôt, comme il va de soi, un tribunal de sang fonctionne; on ne discute que sur la condamnation avec ou sans la forme d'un procès. Y aura-t-il convenance ou sagesse à rechercher et poursuivre jusque hors de Capoue les ramifications les plus éloignées de la haute trahison commise ? Ne vaut-il pas mieux qu'une prompte justice mette fin aux représailles ? Appius Claudius et le Sénat romain tenaient pour le premier parti; la dernière opinion, moins inhumaine après tout prévalut. Cinquante-trois officiers ou magistrats capouans, traînés sur les places publiques de Calés et Téanum, furent fouettés et décapités par les ordres et sous les yeux du consul Quintus Flaccus. Les autres sénateurs furent jetés en prison, une bonne partie du peuple réduite en esclavage, et les biens des riches confisqués. De semblables sentences s'exécutèrent contre Atella et Calatie. Châtiments cruels, sans nul doute, mais qui se comprennent, quand l'on met en regard la gravité de la défection de Capoue et les rigueurs autorisées alors, sinon justifiées, par le droit de la guerre. La cité de Capoue ne s'était-elle pas condamnée d'avance, lorsque, à l'heure de sa révolte, tous les Romains trouvés dans ses murs avaient péri de la main des meurtriers ? - Mais Rome, dans son inexorable vengeance, saisit avidement l'occasion de mettre fin à la rivalité sourde qui divisait les deux plus grandes villes de l'Italie : elle supprime la constitution des cités campaniennes, et jette à bas du même coup une rivale politique longtemps enviée et haïe.

La chute de Capoue produisit une impression profonde. On se disait qu'il n'y avait pas eu là un simple coup de main, mais bien un vrai siège conduit pendant deux années, et prenant fin heureusement, en dépit de tous les efforts d'Hannibal. De même que, six ans avant, la défection de la ville avait été le signe éclatant du triomphe des Carthaginois, de même aujourd'hui la capitulation manifestait la supériorité reconquise par la République. En vain Hannibal, pour contrebalancer dans l'esprit de ses alliés l'effet d'un tel désastre, avait tenté de s'emparer de Rhégium ou de la citadelle de Tarente. Une pointe dirigée sur Rhégium ne produisit rien. Dans la citadelle de Tarente, les Romains manquaient de vivres, l'escadre des Tarentins et des Carthaginois fermant le port; mais en haute mer la flotte romaine, plus forte, coupait à son tour tous les arrivages et affamait l'ennemi. Hannibal trouvait à peine de quoi nourrir les siens sur le terrain dont il était maître. Les assiégeants souffraient donc du côté de la mer autant que les assiégés dans l'acropole; et un jour ils durent quitter le havre. Rien ne leur réussissait plus : la fortune était sortie du camp des Carthaginois. - Telles furent les suites de la reddition de Capoue : la considération et la confiance qu'Hannibal avait inspirées d'abord à ses alliés, ébranlées profondément; les villes qui ne s'étaient pas irrémissiblement compromises, cherchant à rentrer aux meilleures conditions possibles dans la Symmachie romaine : tout cela constituait un dommage plus sensible encore que la perte même de la métropole de la basse Italie. S'il se décidait à jeter des garnisons dans ces cités douteuses, il affaiblissait son armée déjà trop faible, et exposait ses meilleurs soldats à être trahis ou massacrés en détail (déjà en 544 de Rome (210 av. J.-C.), la révolte de Salapia (Salpi, sur la côte, au Nord de l'Ofanto. - Elle était considérée comme le port d'Arpi) lui avait coûté cinq cents cavaliers Numides d'élite). S'il préférait raser les forteresses peu sûres, ou les brûler pour les soustraire à l'ennemi, une mesure aussi extrême n'était rien moins que faite pour relever le moral de ses clients. En rentrant dans Capoue, les Romains avaient reconquis l'assurance d'une issue heureuse de la guerre. Ils en profitent aussitôt pour envoyer des renforts en Espagne, où la mort des deux Scipions a mis leur empire en danger; et pour la première fois depuis l'ouverture des hostilités, ils diminuent le nombre total des soldats sous les armes, alors que dans les années précédentes, en dépit des difficultés croissantes dans les levées, ils ont toujours fait de plus nombreux appels, et ont mis jusqu'à vingt-trois légions en ligne. Aussi, en 544 de Rome (210 av. J.C.), la guerre est-elle moins activement poussée par eux en Italie, quoique Marcus Marcellus, la Sicile pacifiée, y soit venu prendre le commandement du principal corps. Il parcourt l'intérieur du pays, attaque les villes et livre aux Carthaginois des combats sans résultats décisifs. On se bat toujours autour de l'acropole de Tarente, sans changement dans la situation. En Apulie, Hannibal défait à Herdonea (au S. E. de Lucérie, en Apulie) le proconsul Gnæus Fulvius Centumalus. Mais dans l'année qui suit (545 de Rome (209 av. J.C.)), les Romains veulent reprendre la seconde grande ville des Italo-Grecs, qui s'est donnée aux Carthaginois. Pendant que M. Marcellus tient tête à Hannibal avec sa constance et son énergie ordinaires - vaincu une première fois dans une bataille qui dura quarante-huit heures, il lui inflige le second jour un rude et sanglant échec; - pendant que le consul Quintus Fulvius ramène les Lucaniens et les Hirpins depuis longtemps hésitants, et se fait livrer par eux les garnisons phéniciennes de leurs villes; pendant que des sorties bien conduites des soldats de Rhégium obligent Hannibal à courir à l'aide des Bruttiens serrés de trop près, le vieux Quintus Fabius, pour la cinquième fois consul, et qui s'est chargé de reprendre Tarente, s'établit fortement sur le territoire des Messapiens. Bientôt la trahison d'un corps de Bruttiens faisant partie de la garnison lui livre la ville, où le vainqueur irrité se montre terrible et cruel comme toujours. Tout ce qui tombe dans ses mains, soldats ou citoyens, est passé au fil de l'épée; les maisons sont pillées. Trente mille Tarentins sont vendus comme esclaves; trois mille talents enlevés vont enrichir le trésor de la République. La prise de Tarente fut le dernier fait d'armes du général octogénaire. Quand Hannibal arriva au secours de la place, il était trop tard. Il ne lui restait plus qu'à se retirer dans Métaponte.

Le Carthaginois a donc perdu ses plus importantes conquêtes : peu à peu réduit à s'enfoncer vers l'extrémité méridionale de la Péninsule, sa détresse est grande. Alors, Marcus Marcellus, consul élu pour l'année suivante (546 de Rome (208 av. J.-C.)), conçoit l'espoir de finir d'un coup la guerre en concertant une attaque décisive avec son collègue, l'habile et brave Titus Quinctius Crispinus. Rien n'arrête le vieux soldat, ni ses soixante ans, ni le nom d'Hannibal. Jour et nuit, éveillé ou en rêve, il n'a qu'une pensée, battre le Carthaginois et délivrer l'Italie. Mais la fortune destinait de tels lauriers à une plus jeune tête. Les deux consuls allant en reconnaissance, dans le pays de Venouse, furent assaillis tout à coup par un parti d'Africains. Marcellus, dans cette lutte inégale, combattit comme il avait fait quarante ans avant, contre Hamilcar, et quatorze ans avant, devant Clastidium. Il fut jeté mourant à bas de son cheval. Crispinus put fuir; mais à peu de temps de là il mourut aussi de ses blessures (546 de Rome (208 av. J.C.)).

211-208 av J.C.

Misère de la guerre

La guerre durait depuis onze ans. Le danger qui, dans les années précédentes, avait menacé la République jusque dans son existence, semblait passé. Mais on n'en sentait que plus lourdement peser et s'accroître chaque jour les sacrifices immenses nécessités par une lutte sans fin. Les finances étaient dans un état indicible de souffrance. Après la bataille de Cannes (538 de Rome (216 av. J.-C.)), il avait été institué une commission de trésorerie (tres viri mensarii, triumvirs-banquiers), composée d'hommes notables, avant, dans ces temps difficiles, une compétence étendue et à long terme en matière de finances publiques. Ils firent ce qu'ils purent; mais les circonstances étaient telles qu'elles déjouaient tous les efforts de la science financière. Dès le commencement de la guerre, il avait fallu rapetisser la monnaie d'argent et de bronze, élever de plus du tiers le cours légal de la pièce d'argent, et donner à celle d'or une valeur fictive supérieure à la valeur métallique. Ces tristes expédients n'ayant pas suffi, on prit à crédit les fournitures; on passa tout aux fournisseurs, parce qu'on avait besoin d'eux; et les choses allèrent si loin, qu'un exemple devint absolument nécessaire; et que les fraudes des plus fourbes d'entre eux durent enfin être déférées par les édiles à la justice du peuple. On fit appel souvent au patriotisme des riches, qui, sous bien des rapports, souffraient le plus. Par un mouvement spontané, ou par l'entraînement de l'esprit de corps, les soldats des classes aisées, les sous-officiers et les chevaliers refusèrent tous la solde. Les propriétaires des esclaves armés par la République et affranchis après la journée de Bénévent, répondirent aux banquiers publics leur offrant leur payement, qu'ils attendraient volontiers jusqu'à la fin de la guerre (540 de Rome (214 av. J.-C.)). Comme il n'y avait plus de fonds en caisse pour les fêtes et pour l'entretien des édifices publics, les associations, qui jusqu'alors s'en chargeaient à forfait, se dirent prêtes à y pourvoir gratuitement jusqu'à nouvel ordre (540 de Rome (214 av. J.C.)). De plus, et comme au temps de la première guerre punique, une flotte fut construite et armée à l'aide d'un emprunt volontaire souscrit par les riches (544 de Rome (210 av. J.C.)). On mit la main sur les deniers pupillaires, et dans l'année même de la reprise de Tarente, on employa les dernières réserves, longtemps économisées, du trésor. Malgré tant d'efforts, l'Etat ne suffisait pas encore à toutes les dépenses. La solde du soldat fut suspendue d'une façon inquiétante, surtout dans les pays les plus éloignés. Mais les embarras financiers, si grands qu'ils fussent, n'étaient pas le pire mal. Partout les champs restaient en friche : là où la guerre n'arrêtait pas la culture, les bras manquaient au hoyau et à la faucille. Le prix du médimne était monté à 15 deniers, le triple au moins du cours moyen à Rome. Beaucoup seraient morts de faim, s'il n'était venu du blé d'Égypte, et si l'agriculture renaissante en Sicile n'avait pas fourni de quoi parer aux plus pressantes nécessités. Les récits qui nous sont parvenus, et l'expérience de semblables guerres, nous enseignent assez, quelle est en pareil cas, la misère du petit laboureur, combien vite disparaissent ses épargnes péniblement amassées, et comment, enfin, les villages se changent en des repaires de mendiants ou de brigands.

A ces souffrances matérielles des Romains s'ajoutait un danger bien plus grand, le dégoût de la guerre chaque jour croissant chez les alliés de Rome. La guerre leur coûtait leur sang et leurs biens. A la vérité, les dispositions des non Latins importaient peu. Toute cette lutte, témoignait assez de leur impuissance : tant que les Latins restaient fidèles à la République, on n'avait rien à redouter de leur mécontentement, quel qu'il fut. Mais, voici que le Latium à son tour chancelle. La plupart des cités latines de l'Etrurie, du Latium, du pays Marse et de la Campanie septentrionale, et même des contrées italiques où la guerre n'avait pas directement porté ses ravages, font savoir au Sénat romain (545 de Rome (209 av. J.-C.)) qu'elles ne veulent envoyer désormais ni contingents, ni contributions, et qu'elles laisseront Rome se tirer toute seule de ces longs combats, où seule elle est intéressée. A Rome, la stupeur est grande à cette nouvelle, mais quel moyen de contraindre les récalcitrants ? Heureusement toutes les cités latines n'agirent pas de même. Les colonies de la Gaule, du Picentin et de la basse Italie, la puissante et patriotique Frégelles à leur tête, protestèrent, au contraire, de leur fidélité plus que jamais étroite et inébranlable. Elles avaient la vue claire de la situation. Elles savaient leur existence en péril plus encore que celle de la métropole. L'enjeu de la guerre n'était pas seulement Rome, mais bien plutôt l'hégémonie latine en Italie, et plus encore l'indépendance nationale des Italiens. La demi défection des autres n'était pas trahison, mais étroitesse de vue et fatigue : les villes réfractaires eussent repoussé avec horreur toute alliance avec les Phéniciens. Mais entre Latins et Romains, un schisme ne se produisait pas moins, dont le contrecoup se fit aussitôt sentir sur la population sujette des pays colonisés. A Arrétium, une fermentation dangereuse éclate. On y fait la découverte d'une conspiration qui se propage chez les Etrusques, dans l'intérêt d'Hannibal : le mal est tel qu'il faut que des soldats romains marchent sur la ville. Rome étouffe sans peine le mouvement à l'aide des mesures militaires ou de police prises : il n'en est pas moins le signe d'un sérieux danger. Si les populations ne sont plus tenues en respect par les forteresses latines, il faut tout craindre d'elles.

23 juin 207 av. J.C.

La bataille du Métaure

Hannibal
Buste de Scipion l'Africain
National Archeological Museum, Naples

On en était là, quand soudain, pour comble de difficultés, on apprit qu'Hasdrubal avait passé les Pyrénées (546 de Rome (208 av. J.-C.)). Ainsi donc, l'année d'après, on allait avoir affaire à la fois aux deux fils d'Hamilcar. Ce n'était pas en vain qu'Hannibal avait attendu, s'opiniâtrant dans ses positions durant tant de longues et dures campagnes, cette armée que lui avaient jusque-là refusée et la jalousie de l'opposition dans Carthage, et l'imprévoyante politique de Philippe : cette armée, son frère, en qui revivait aussi le génie d'Hamilcar, la lui amenait enfin. Déjà huit mille Ligures, gagnés par l'or punique, se tiennent prêts à se réunir à Hasdrubal : s'il triomphe dans un premier combat, il a l'espoir d'entraîner aussi contre Rome et les Gaulois et les Etrusques. L'Italie n'est plus ce qu'elle était il y a onze ans : états et particuliers, tous se sont épuisés; la Ligue latine est à demi dissoute; le meilleur général des Romains a péri sur le champ de bataille, et Hannibal est toujours debout. Certes, Scipion pourra justement s'appeler le favori des dieux, s'il lui est un jour donné d'écarter de la tête de ses compatriotes et de la sienne l'orage amoncelé par son impardonnable faute.

Comme au temps du plus extrême péril; Rome lève vingt-trois légions : elle appelle les volontaires, et fait rentrer dans les cadres jusqu'aux soldats légalement libérés du service. Elle n'en est pas moins prise au dépourvu. Hasdrubal a franchi les Alpes beaucoup plus tôt qu'amis et ennemis n'y comptent (547 de Rome (207 av. J.-C.)) : les Gaulois, habitués maintenant à ces passages d'armées, ont ouvert, à prix comptant, les défilés des montagnes et fourni des vivres. Rome avait-elle songé à occuper les portes de l'Italie ? Cette fois encore, dans tous les cas, elle serait arrivée trop tard. - Déjà la nouvelle se répand qu'Hasdrubal est dans les plaines du Pô; qu'à l'exemple de son frère, il a soulevé les Gaulois. Plaisance est cernée.

Le consul Marcus Livius se rendit en toute hâte à l'armée du Nord : il était grand temps. L'Etrurie et l'Ombrie s'agitaient sourdement, et donnaient des volontaires à l'armée d'Hasdrubal. L'autre consul, Gaius Néron, retire de Venouse et ramène à soi le préteur Gaius Hostilius Tubulus; puis, avec quarante mille hommes, va barrer en toute hâte la route du Nord à Hannibal. Celui-ci, en effet, a rassemblé toutes ses forces dans le Bruttium; il s'avance sur la grande voie qui va de Rhégium en Apulie, et rencontre Néron à Grumentum (Agrimonte, sur l'Agri (ancien Aciris), dans la Basilicate, selon l'opinion la plus commune). Le combat s'engage sanglant, opiniâtre. Néron s'attribue la victoire; mais il ne peut empêcher Hannibal de se dérober habilement par une de ces marches de flanc qui lui sont coutumières, et d'entrer en Apulie, non sans pertes sensibles. La, il s'arrête, campe d'abord en vue de Venouse, puis sous Canusium. Néron le suit pas à pas, et campe partout en face de lui. Il est manifeste d'ailleurs qu'en restant en Apulie, Hannibal agissait à dessein, et que s'il l'avait voulu, il eût pu continuer d'avancer vers le Nord malgré le voisinage de Néron. Quant aux motifs qui le décidèrent à ne pas aller plus loin et à se poster sur l'Aufidus, il faudrait, pour les juger, savoir quelles communications avaient été échangées entre lui et son frère, et ce qu'il conjecturait sur la route que ce dernier allait suivre. De tout cela, nous ne savons rien. - Pendant que les deux armées se regardent immobiles, une dépêche d'Hasdrubal, impatiemment, attendue dans le camp carthaginois, est interceptée aux avant-postes romains. Elle- porte qu'Hasdrubal veut prendre par la voie Flaminienne : conséquemment, il longera la côte jusqu'à Fanum, pour tourner ensuite à droite, et descendre par l'Apennin sur Narnia (Narni, par le col du Furlo) où il espère qu'Hannibal et lui se rencontreront. Aussitôt Néron dirige sur le point de jonction désigné des deux armées phéniciennes toutes les réserves de la capitale, où une division qui se tenait à Capoue reçoit l'ordre d'aller les remplacer; enfin une autre réserve se forme à Capoue même. Convaincu qu'Hannibal ignore le plan de son frère, et va, demeurer en Apulie à l'attendre, il conçoit audacieusement l'idée de prendre un corps d'élite de sept mille hommes, de partir avec lui pour le Nord à marches forcées, et, se réunissant à son collègue, de contraindre Hasdrubal à recevoir la bataille, seul contre deux. Il ne courait nul risque à laisser son armée amoindrie en face d'Hannibal. Elle comptait assez de soldats encore pour lutter eu cas d'attaque, ou pour suivre le Carthaginois jusqu'au lieu du rendez-vous, s'il se mettait aussi en marche. Néron trouve son collègue à Sena Gallica, attendant l'ennemi; et tous deux aussitôt marchent contre Hasdrubal, en ce moment occupé au passage du Métaure. Le frère d'Hannibal voulait éviter le combat; il essaya de défiler sur le flanc des Romains, mais ses guides l'abandonnèrent; il s'égara dans une contrée qu'il ne connaissait pas. La cavalerie romaine le rattrapa et l'obligea, à faire tête jusqu'à ce qu'enfin l'infanterie arrivant, la bataille ne pût plus être refusée. Hasdrubal alors rangea ses Espagnols à l'aile droite, avec ses éléphants par devant : il mit les Gaulois à sa gauche retirée en arrière. Longtemps le combat resta indécis ente les Espagnols et les Romains. Déjà le consul Livius, qui commandait ceux-ci, se voyait rudement poussé, quand Néron, renouvelant sur le terrain la manoeuvre de son grand mouvement stratégique, laisse là l'ennemi immobile qu'il a devant lui, passe avec l'aile droite romaine derrière toute l'armée dont il fait le tour, et vient tomber en flanc sur les Espagnols. Cette nouvelle audace enleva la journée. La victoire si chaudement disputée et sanglante était complète. Privée de toute issue, l'armée carthaginoise fut détruite, et son camp pris d'assaut. Quand il vit la bataille perdue malgré toute son habileté et sa vaillance, Hasdrubal, à l'exemple de son père, chercha et trouva la mort du soldat. Comme général, comme homme, il s'était montré aussi le digne frère d'Hannibal. Le lendemain, Néron repartit, et après quatorze jours d'absence à peine, il reprenait son poste en Apulie, en regard d'Hannibal, qui n'ayant pas reçu de message, n'avait pas bougé. Le consul seul lui apportait la nouvelle du désastre. Il lui fit jeter aux avant-postes la tête de son frère, répondant en barbare à la magnanimité d'un adversaire qui dédaignait de faire la guerre aux morts, et avait rendu les honneurs funèbres aux Lucius Paullus, aux Gracchus et aux Marcellus. Ce fut ainsi qu'Hannibal apprit l'anéantissement de ses espérances, et que c'en était fait de ses succès. "Je reconnais-là", dit-il amèrement, "la fortune de Carthage." Abandonnant l'Apulie, la Lucanie et même Métaponte, il se réfugia aussitôt au fond du Bruttium, où les havres de la côte lui offraient un unique et dernier asile. L'énergie des généraux de Rome et les hasards inouïs d'une heureuse fortune avaient conjuré un danger aussi grand que le péril de Cannes, et qui seul suffirait à justifier l'opiniâtre séjour du héros carthaginois en Italie. A Rome, la joie fut sans bornes. Les affaires reprirent leur cours comme en temps de paix. Chacun sentait que l'heure de la crise était passée.

On ne se pressa pas d'en finir pourtant. Sénat et citoyens, tous se sentaient épuisés par tant d'efforts et de dépenses en énergie morale et matérielle : on se laissait aller au repos et à la sécurité. L'armée, la flotte diminuées, les paysans romains et latins retournant à leurs métairies désertes; le trésor remplissant ses caisses par la vente d'une partie des domaines de Campanie; l'administration publique réformée; les désordres invétérés supprimés; les emprunts volontaires de guerre se payant régulièrement; les cités latines encore en arrière rappelées à leurs devoirs, et contraintes à verser de lourds intérêts : tel est le tableau que nous offre la Métropole. Pendant ce temps, la guerre semble morte en Italie. Preuve nouvelle et étonnante du génie militaire d'Hannibal; preuve bien grande aussi de l'incapacité des généraux romains envoyés alors contre lui; on le voit, pendant quatre années encore, tenir le champ dans le pays des Bruttiens. Ses adversaires, malgré la supériorité du nombre, ne le peuvent forcer ni à s'enfermer dans les places, ni à prendre la mer. Sans doute, il lui fallut battre sans cesse en retraite, non pas tant après les combats indécis qui lui sont tous les jours livrés, que parce qu'il cède pas à pas devant les défections de ses alliés, et qu'il ne peut, plus compter que sur les villes où ses soldats restent les maîtres. C'est ainsi qu'il abandonne spontanément Thurium : un détachement expédié de Rhégium, par les soins de Publius Scipion, reprend Locres (549 de Rome (205 av. J.-C.)). Alors, comme pour donner aux plans du héros une justification éclatante, ceux-là même qui les avaient entravés pendant tant d'années, menacés qu'ils se voyaient aujourd'hui d'une descente des Romains en Afrique, les magistrats suprêmes de Carthage, reviennent à lui (548, 549 de Rome (205-204 av. J.C.)) et lui envoient des subsides et des renforts. Ils en envoient à Magon en Espagne. Ils ordonnent de rallumer en Italie la torche de la guerre. Il leur faut bien, au prix de combats nouveaux, conquérir un temps de répit pour les possesseurs tremblants des villes de Libye et pour les boutiquiers de la Métropole africaine ! Une ambassade part pour la Macédoine, demandant à Philippe un renouvellement d'alliance, et une descente en forces sur la côte ennemie (549 de Rome (205 av. J.C.)). Vains et tardifs efforts ! Depuis quelques mois Philippe a conclu la paix. L'anéantissement politique de Carthage, chose prévue pour lui, lui sera fâcheux sans doute, mais il ne fera plus rien ostensiblement contre Rome. On verra bien arriver en Afrique un petit corps de soldats macédoniens payés par lui, diront les Romains. L'accusation, du moins, sera vraisemblable; mais la République n'en aura pas suffisamment les preuves, à en juger par les événements ultérieurs. Quant à une descente de Philippe en Italie, elle ne s'en préoccupe même pas. - Cependant Magon, le plus jeune des fils d'Hamilcar, s'était mis sérieusement à l'oeuvre. Ramassant les débris des armées d'Espagne, il les transporte à Minorque, et abordant, en 549, dans les environs de Genua, qu'il détruit, il appelle aux armes, les Ligures et les Gaulois accourus en foule et alléchéls, comme toujours, par son or et la nouveauté de l'entreprise. Il a des intelligences jusque dans toute l'Etrurie, où les exécutions politiques n'ont pas cessé. Mais ses troupes sont trop peu nombreuses pour qu'il puisse entreprendre rien de sérieux contre l'Italie propre; et Hannibal affaibli, presque sans influence dans la basse Italie, ne saurait tenter de marcher à lui avec quelque espoir de succès. Les maîtres de Carthage n'avaient pas voulu le sauver quand le sauver était possible : ils ne le peuvent plus, aujourd'hui qu'ils le veulent.

202 av J.C.

Dénouement en Afrique

Nul ne doutait dans l'etat romain que la guerre de Carthage contre Rome ne fut finie, et que le temps ne vînt de commencer la guerre de Rome contre Carthage. Mais quelque inévitable qu'elle semblât à tous, on n'avait pas hâte d'organiser l'expédition d'Afrique. Avant tout, il fallait un chef capable et aimé, et ce chef manquait. Les meilleurs capitaines étaient tombés sur le champ de bataille; ou bien, comme Quintus Fabius et Quintus Fulvius, ils étaient trop vieux pour cette guerre toute nouvelle, qui probablement se prolongerait. Gaius Néron et Marcus Livius, les vainqueurs de Séna ou du Métaure, se fussent montrés à la hauteur d'une telle mission mais tenant tous les deux à l'aristocratie, leur défaveur était grande auprès du peuple. Réussirait-on jamais à les faire élire? Les choses en étaient à ce point déjà que la valeur et l'aptitude ne commandaient plus les choix, si ce n'est à l'heure de l'extrême détresse. Et si leur élection passait, sauraient-ils entraîner le peuple épuisé à des efforts nouveaux? Rien de plus douteux. A ce moment revint d'Espagne Publius Scipion, favori de la multitude, illustré par le succès complet, ou paraissant tel, de ses campagnes dans la Péninsule : il fut aussitôt appelé au consulat pour l'année suivante. Il entra en charge (549 de Rome (205 av. J.-C.)) avec l'intention bien arrêtée de conduire l'armée en Afrique, exécutant ainsi un projet formé durant son séjour en Espagne. Mais dans le Sénat, les partisans de la guerre méthodique ne voulaient pas entendre parler d'une expédition transmaritime, tant qu'Hannibal était encore en Italie; et le jeune général ne disposait pas de la majorité, tant s'en faut. Les rudes et austères pères conscrits voyaient d'un oeil mécontent ces habitudes d'élégance toute grecque, cette culture et ces façons de penser modernes. Scipion donnait prise à plus d'une attaque sérieuse, et par ses fautes stratégiques durant son commandement en Espagne, et par la mollesse de sa discipline aux armées: N'était-on -pas fondé à lui reprocher une coupable indulgence envers ses chefs de corps ? Ne le vit-on pas bientôt, quand Gaius Pleminius commettait des atrocités infâmes dans Locres, fermer les yeux pour n'avoir pas à sévir, et assumer ainsi sur soi tout l'odieux de la conduite de son lieutenant (V. Tite-Live, 29, 16 et s. - Omnes rapiunt, spoliant, verberant, vulnerant, occidunt : constuprant matronas, virgines, ingenuos, raptos ex complexu parentum. Quotidie capitur urbs nostra. Il faut lire tout cet épisode. - C'est alors que. Q. Fabius, s'écrie en plein sénat : natum eum (Scipion) ad corrumpendam disciplinam mililarem !?)

Dans les délibérations du Sénat, touchant l'organisation de la flotte et de l'armée, et la nomination d'un général, le nouveau consul, toutes les fois que son intérêt privé entrait en conflit avec les usages ou la règle, passait sans se gêner par-dessus tous les obstacles, et montrait assez clairement qu'en cas de résistance extrême, il en appellerait au peuple, à sa gloire, et à son crédit auprès de la foule contre un pouvoir gouvernant incommode. De là, des blessures vivement ressenties, et la crainte qu'un tel chef d'armée ne se crut jamais lié par ses instructions, ni dans la conduite des opérations militaires les plus décisives, ni dans celle des négociations éventuelles de la paix. On ne savait que trop déjà comment dans la guerre d'Espagne, il n'avait écouté que ses propres inspirations. Ces objections étaient graves : toutefois et d'un commun accord on fut sage assez pour ne pas pousser les choses à l'extrême. Le Sénat ne pouvait nier que l'expédition d'Afrique ne fut nécessaire. Il y aurait eu imprudence à la différer et injustice à méconnaître les grands talents de Scipion, son aptitude singulière pour la guerre prochaine. Seul enfin, peut-être, il saurait obtenir du peuple et la prolongation de son commandement pour tout le temps nécessaire, et des sacrifices en hommes et en argent. La majorité consentit donc à le laisser libre d'agir suivant ses desseins, après que, pour la forme tout au moins, il eut témoigné de son entière déférence pour les représentants du pouvoir suprême, et qu'il se fut soumis à l'avance à la décision du Sénat. Il reçut mission de se rendre cette année même en Sicile, d'y pousser les travaux de construction de la flotte, l'organisation d'un matériel de siège, et la formation du corps expéditionnaire, à l'effet de descendre en Afrique au printemps suivant. La République mettait à sa disposition l'armée de Sicile, les deux légions formées des débris des soldats de Cannes. Pour la protection de l'île, il suffisait d'une faible garnison et de la flotte. De plus, on lui permis de recruter des volontaires en Italie. Le Sénat, cela était clair, tolérait l'expédition, plus qu'il n'en était l'ordonnateur. Scipion n'avait pas en main la moitié des forces que Regulus avait jadis emmenées; et les soldats qu'on lui donnait, cantonnés par punition en Sicile, depuis plusieurs années étaient en butte à un mauvais vouloir marqué. Dans l'esprit de la majorité des sénateurs, l'armée d'Afrique était lancée au loin dans un poste perdu, bon au plus pour des compagnies de discipline ou des volontaires : peu importait qu'elle n'en revint pas.

Tout autre que Scipion aurait protesté sans doute, et déclaré qu'il fallait renoncer à l'entreprise ou réunir auparavant d'autres moyens d'exécution. Mais Scipion avait foi en lui-même : quelques fussent les conditions, il les subit toutes, pourvu qu'il obtint enfin ce commandement tant souhaité. Pour ne pas nuire à la popularité de l'entreprise, il évita avec soin d'en faire trop directement peser les charges sur les citoyens. Les principales dépenses, et surtout celles de la flotte, furent défrayées, partie à l'aide d'une soi-disant contribution volontaire des villes étrusques, ou, pour tout dire, d'une contribution de guerre imposée aux Arrétins et aux autres cités jadis coupables de défection; partie par les villes de Sicile. En 40 jours les vaisseaux purent mettre à la voile. Le corps d'armée se renforça de 7000 volontaires accourus de tous les points de l'Italie à la voix du général aimé des soldats. Enfin au printemps de 550 de Rome (204 av. J.-C.), Scipion partit avec deux fortes légions (environ 30000 hommes), 40 navires de guerre, 400 transports; et sans rencontrer, l'ombre d'une résistance, s'en vint aborder au Beau Promontoire (voisin du cap Bon), près d'Utique.

Les Carthaginois, s'attendaient depuis longtemps, à voir succéder une plus sérieuse tentative aux incursions et aux pillages que les escadres romaines avaient pratiqués souvent sur la côte d'Afrique, dans le cours des dernières années. Pour se défendre, ils avaient essayé de rallumer la guerre Italo-macédonienne : ils s'étaient aussi préparés chez eux à recevoir les Romains. Des deux rois berbères rivaux, leurs voisins, de Massinissa de Cirta (Constantine), chef des Massyles; et de Syphax, de Siga (aux bouches de la Tafna, à l'Ouest d'Oran), chef des Massosyliens, ils avaient détaché l'un, Syphax, de beaucoup le plus puissant, de son ancienne alliance avec Rome. Ils avaient traité avec lui; et lui avaient donné une femme de Carthage (on lui avait donné en mariage la belle Sophonisbe, fille d'un des principaux citoyens). Quant à Massinissa, le vieil ennemi de Syphax, et l'allié des Carthaginois, ceux-ci le trahirent. Après s'être défendu en désespéré contre les forces unies de Syphax et des phéniciens, contraint de laisser ses Etats devenir la proie du premier, il s'en alla avec une faible escorte de cavaliers, errer fugitif dans le désert. Sans compter les renforts promis par leur nouvel allié, les Carthaginois possédaient une armée de vingt mille fantassins, six mille chevaux et cent quarante éléphants (Hannon, envoyé lui-même en expédition, leur avait donné la chasse, et les avait amenés). Ces forces, prêtes au combat, couvraient la ville. Un général éprouvé de l'armée d'Espagne, Hasdrubal, fils de Gisgon, les commandait. Une flotte puissante se tenait dans le port. On attendait l'arrivée prochaine d'un corps macédonien, conduit par Sopater, et une division de mercenaires Celtibériens. - A la nouvelle du débarquement de Scipion, Massinissa accourut dans le camp de celui que, peu d'années avant, il combattait pour le compte des Carthaginois en Espagne. Mais ce prince sans terre, n'apportait rien avec lui que ses talents personnels : les Libyens, quoique fatigués de tous les contingents et contributions prélevés sur eux, avaient payé trop de fois et trop cher leurs révoltes pour oser se déclarer aussitôt. Scipion se mit en marche. Tant qu'il n'eut devant lui que l'armée carthaginoise plus faible que la sienne, il conserva l'avantage, et après quelques combats de cavalerie, il vint mettre le siège devant Utique. Mais bientôt Syphax parut à la tête de cinquante mille hommes de pied environ, et de dix mille cavaliers. Il fallut lever le siège, et se retrancher pour l'hiver dans un camp naval, construit sur un promontoire facile à défendre, entre Utique et Carthage. Là les Romains passèrent toute la mauvaise saison (550-554 de Rome (204-203 av. J.-C.)). La situation au printemps n'était rien moins que favorable: Scipion s'en tira par un heureux coup de main. Des négociations de paix, qui n'étaient qu'une feinte assez peu honorable, lui servirent à endormir la vigilance des Africains. Puis, par une belle nuit, il se jeta sur leurs deux camps : les huttes de roseaux des Numides furent d'abord livrées aux flammes, et quand les Carthaginois volèrent à leurs secours, l'incendie détériora aussi leurs tentes. Fuyant éperdus et sans armes, des détachements apostés les passèrent au fil de l'épée. Cette surprise de nuit avait fait plus de mal qu'une suite de batailles et de défaites. Les Carthaginois ne se laissèrent pas abattre. Les plus timides ou les plus intelligents voulaient rappeler Magon et Hannibal : ce rappel fut rejeté. Les secours de Macédoine et de Celtibérie venaient d'arriver : on voulut livrer encore, une bataille rangée dans les Grands Champs, à cinq jours de marche d'Utique. Scipion releva le défi avec empressement : ses vétérans et ses volontaires, dispersèrent facilement les hordes ramassées à la hâte des Numides et des Carthaginois : les Celtibères, qui ne pouvaient espérer merci, se firent tailler en pièces après une défense obstinée.

Deux fois battus, les Africains ne pouvaient plus se montrer en rase campagne. Leur flotte attaqua le camp naval, sans essuyer une défaite, mais sans un succès décisif. Le revers d'ailleurs fut, et au-delà, compensé pour les Romains par la prise de Syphax, que la merveilleuse étoile de Scipion fit tomber dans ses mains. A dater de là, Massinissa devient aussi pour les Romains ce que le roi captif a d'abord été pour les Carthaginois.

202 av J.C.

Pourparlers de Paix

C'est alors que la faction de la paix, qui depuis seize ans se taisait, releva la tête dans Carthage, et rentra en lutte ouverte avec le gouvernement des enfants de Barca et le parti patriote. Hasdrubal, fils de Gisgon, est condamné à mort pendant son absence, et l'on tente, d'obtenir de Scipion un armistice, puis la paix. Il exige l'abandon des possessions espagnoles et des îles de la Méditerranée, la remise de Syphax à Massinissa, celle des vaisseaux de guerre, n'en laissant plus que vingt à Carthage, et une contribution de 4000 talents. Ces conditions étaient tellement favorables qu'on peut se demander dans quel intérêt Scipion les avait dictées, celui de Rome ou plutôt le sien- propre ? Les plénipotentiaires de Carthage les acceptèrent sous réserve de la ratification de leur gouvernement, et une ambassade carthaginoise partit pour Rome : mais les patriotes n'entendaient pas vider le champ à si bon marché. La foi en leur plus noble cause, la confiance dans leur grand capitaine, l'exemple même que Rome leur avait donné les encouragèrent à la résistance. D'ailleurs la paix n'allait-elle pas ramener leurs adversaires à la tête du gouvernement et les condamner, eux, à une perte certaine ? Parmi le peuple ils étaient sûrs de la majorité. Ils convinrent de laisser l'opposition négocier la paix: pendant ce temps, ils prépareraient un dernier et décisif effort. Ils envoyèrent à Magon et à Hannibal l'ordre de revenir sans délai. Magon, qui depuis trois ans (549-551 de Rome (205-203 av. J.-C.)), luttait dans le Nord de l'Italie, y ressuscitant la coalition contre Rome, venait de livrer bataille dans le pays des Insubres à une double armée romaine, de beaucoup supérieure en nombre à la sienne. Il avait forcé pourtant la cavalerie ennemie à reculer, et serré de près l'infanterie. Déjà l'habile général croyait tenir la victoire, quand une division romaine vint hardiment se jeter sur les éléphants. A ce moment il reçut une blessure grave, et la fortune de la guerre changea. L'armée phénicienne rétrograda vers la côte; et recevant l'ordre de revenir en Afrique, elle se rembarqua aussitôt. Magon mourut pendant la traversée. Quant à Hannibal, il eût déjà devancé son rappel si les négociations avec Philippe ne lui avaient donné à croire qu'il pouvait encore mieux servir sa patrie dans les champs d'Italie qu'en Afrique. Le messager vint le trouver à Crotone, où depuis quelque temps il se tenait : aussitôt il obéit. Il fit tuer tous ses chevaux, tous les soldats italiens qui se refusaient à le suivre, et s'embarqua sur les transports qu'il tenait prêts dans le port. Le peuple romain respira enfin. Il tournait le dos à la terre italique, ce puissant lion de Libye, que nul n'avait pu forcer à fuir ! A cette occasion, le Sénat et les citoyens décernèrent la couronne de gazon (corona graminea), au dernier survivant des deux généraux romains qui avaient honorablement porté le paix de cette pénible guerre, à Quintus Fabius, alors presque nonagénaire. Recevoir de tout un peuple la récompense que l'armée votait d'ordinaire au capitaine qui l'avait sauvée, c'était là le plus grand déshonneurs auquel un citoyen romain put prétendre ! Ce fut aussi la distinction dernière offerte au vieux général, qui mourut dans cette même année (551 de Rome (203 av. J.C.)). Hannibal débarqua à Leptis, sans obstacle, non pas grâce à la trêve, mais grâce à sa rapidité et à une heureuse chance. Le dernier survirant des lionceaux d'Hamilcar, après trente-six ans d'absence, il foulait encore une fois le sol de la patrie. Il l'avait quittée presque enfant, commençant sa course héroïque et ses aventures finalement inutiles : partant de l'Occident pour revenir par l'Orient, et dérivant le long cercle de ses victoires autour de la mer carthaginoise. Il voyait s'accomplir l'événement qu'il avait tout fait pour prévenir, et qu'il eût empêché, s'il lui eût été donné de le pouvoir. A l'heure présente, il fallait son bras pour aider et sauver Carthage elle-même : il se mit à l'oeuvre sans se plaindre, sans accuser. Son arrivée relève le parti des patriotes; la sentence honteuse prononcée contre Hasdrubal est cassée. Souple et habile comme d'ordinaire, Hannibal renoue avec les scheiks numides; la paix déjà conclue en fait est rejetée par l'assemblée du peuple, et en signe de rupture de la trêve, les populations du littoral pillent une flotte de transports qui vient d'échouer, pendant qu'une galère, amenant les envoyés de Rome, est également assaillie et capturée. Scipion, irrité justement, lève aussitôt son camp sous Tunis (552 de Rome (202 av. J.-C.)), parcourt toute la riche vallée du Bagradas (Medjerdah), n'y fait pas de quartier aux villes et villages, et fait saisir en masse et vendre comme esclaves tous les habitants. Il avait déjà pénétré fort avant dans l'intérieur, et s'était posté près de Naraggara (à l'Ouest de Sicca, aujourd'hui El-Kaf, près de Ras o Djaber). Hannibal, venant d'Hadrumète, l'y rejoint. Les deux généraux eurent une entrevue où le Carthaginois tenta d'obtenir du Romain des conditions de paix meilleures, mais celui-ci était allé déjà jusqu'à l'extrême limite des concessions : après la trêve violemment rompue, toute condescendance lui était interdite.

202 av J.C.

La bataille de Zama

traversée
La bataille de Zama
Henri-Paul Motte, 1890

D'ailleurs, on doit croire qu'Hannibal en faisant cette démarche n'avait pas autre chose à coeur que de montrer à son peuple que le parti des patriotes n'était pas absolument hostile à la paix. Rien ne sortit de la conférence, et la bataille se donna à Zama (dans les environs de Sicca, ce semble)1. Hannibal avait rangé son infanterie sur trois lignes : au premier rang se tenaient les mercenaires carthaginois; au second, les milices africaines et les Phéniciens, avec le corps des Macédoniens; au troisième, combattaient les vétérans de l'armée d'Italie. En avant étaient quatre-vingts éléphants: la cavalerie garnissait les ailes. Scipion partagea de même son armée en trois divisions, selon la coutume romaine, et combina ses lignes de façon à ce que les éléphants pussent les traverser ou passer le long d'elles, sans les rompre. Le succès couronna complètement ses prévisions en se rejetant de côté, les éléphants mirent le désordre dans la cavalerie carthaginoise. Quand celle des Romains, bien supérieure en nombre, grâce aux escadrons auxiliaires de Massinissa, vint à l'attaque des ailes, elle en eut facilement raison, et se précipita à leur poursuite. La lutte fut plus sérieuse au centre. Longtemps le combat demeura indécis entre les deux premières lignes des deux infanteries ennemies. Après une sanglante lutte, chacune se retirant en désordre, alla chercher un soutien dans les secondes lignes. Les Romains l'y trouvèrent facilement: mais les milices de Carthage se montrèrent peu sûres et timides; et les mercenaires se croyant trahis, en vinrent aux mains avec les Carthaginois eux-mêmes. Hannibal s'empressa de retirer vers les ailes ce qui lui restait de ses deux divisions, et déploya en face de l'ennemi ses réserves de l'armée d'Italie. A ce moment, Scipion poussant sur le centre de l'ennemi tout ce qui lui restait de sa première ligne de combat, et portant ses deux autres divisions sur sa droite et sa gauche, recommença la bataille sur tout le front. Il y eut une mêlée nouvelle avec un horrible carnage. En dépit du nombre des Romains, les vieux soldats d'Hannibal ne lâchaient pas pied. Mais tout à coup ils se virent enveloppés par la cavalerie de Scipion et par celle de Massinissa, revenues de la poursuite de la cavalerie carthaginoise. La lutte finit par l'anéantissement total de l'armée phénicienne. Vainqueurs à Zama, les vaincus de Cannes vengeaient leur ancienne injure. Cependant Hannibal, avec une poignée de monde, avait pu gagner Hadrumète.

Après un tel désastre, il y eût eu folie chez les Carthaginois à tenter encore les chances de la guerre. Rien n'empêchait le général romain de commencer aussitôt le siège de Carthage. Ses approches étaient ouvertes; elle était sans approvisionnements. Il dépendait de Scipion, à moins d'événements imprévus, de lui faire subir le sort qu'Hannibal avait prémédité contre Rome. Scipion s'arrêta; il accorda la paix (553 de Rome (201 av. J.-C.)), à de plus dures conditions toutefois. En outre des renonciations exigées, lors des derniers préliminaires, en faveur de Rome et de Massinissa, Carthage se soumit à une contribution de guerre annuelle de 200 talents, pendant cinquante années; elle s'engagea à ne jamais rentrer en lutte contre Rome ou les alliés de Rome; à ne plus porter ses armes hors de l'Afrique; et en Afrique même, à ne faire jamais la guerre sans la permission de la République. Par le fait, elle descendait au rang de tributaire, et perdait son indépendance politique. Ajoutons que, selon toutes les vraisemblances, elle était tenue, dans certains cas déterminés, à envoyer à la flotte romaine un contingent de vaisseaux. Annibal se mit à rire, et comme l'un d'eux l'en reprit: "Si l'on pouvait lire dans les âmes;" répondit le grand homme, "comme avec les yeux du corps, vous verriez bien que ce rire est un signe de désespoir, non pas de joie. Et cependant il est plus raisonnable que vos larmes. J'aurais compris ces pleurs le jour où l'on nous ôta nos armes, où l'on brûla nos vaisseaux, le jour où Carthage se trouva livrée, sans force et sans défense, aux haines des Africains. Mais alors pas un de vous n'a gémi. Et maintenant qu'il vous faut prendre sur votre avoir pour payer le tribut, vous pleurez! Ah! Vous verrez trop tôt, je le crains bien, que ce qui vous arrache aujourd'hui tant de larmes est le moindre de nos malheurs."

1. Le lieu et la date de la bataille du Zama sont assez mal déterminés. Le champ de bataille fut voisin, bien certainement, de la localité connus sous le nom de Zama regia; et quant à la date, il la faut placer vers le printemps de 552 de Rome (202 av. J.-C.). On a tort, quand on la met au 19 octobre, à raison de l'éclipse de soleil dont parlent les historiens.

202-201 av J.C.

La fin de la seconde guerre punique

On a blâmé Scipion. Pour mettre seul à fin la plus grande guerre qu'ait menée Rome; pour ne pas transmettre la gloire de son achèvement à son successeur dans le commandement suprême, il aurait fait, dit-on, à l'ennemi de trop favorables concessions. L'accusation serait fondée si le mobile attribué était vrai : quant aux conditions de la paix, cette accusation ne se justifie pas davantage. D'abord, l'état des choses à Rome n'était en rien tel qu'au lendemain de Zama, le favori du peuple dut craindre sérieusement son rappel : même avant sa victoire, une motion en ce sens portée du Sénat devant l'assemblée populaire, avait rencontré un refus péremptoire. Mais le traité n'était-il pas tout ce qu'il pouvait être? A dater du jour où elle eut les mains liées, avec un puissant voisin placé à ses côtés, Carthage n'a plus une seule fois tenté, non pas de se refaire la rivale de Rome, mais simplement de se soustraire à la suprématie de sa rivale d'autrefois. Quiconque avait des yeux pour voir savait que cette seconde grande guerre même, Hannibal l'avait de son chef entreprise, bien plutôt que la République phénicienne, et que c'en était fait à tout jamais des gigantesques desseins de la faction des patriotes. Pour ces Italiens altérés de vengeance ce n'était pas assez de cinq cents galères livrées aux flammes: il leur aurait fallu aussi l'incendie de la cité tant haïe ! Mais l'esprit et les colères de clocher n'étaient pas satisfaits : Rome n'était pas complètement victorieuse tant qu'elle n'avait pas anéanti son adversaire; et on ne pardonna pas au général d'avoir laissé la vie à un ennemi coupable d'avoir naguère fait trembler les Romains. Scipion en jugea autrement : nous ne nous reconnaissons ni droit ni motif de suspecter sa détermination. Il n'obéit pas à l'impulsion de passions mesquines et communes : il suivit tout simplement les nobles et généreux penchants de son caractère. Non, il ne craignait ni son rappel, ni les revirements de la fortune, ni l'explosion d'une guerre en réalité prochaine avec le roi de Macédoine. Sûr de sa position et de sa destinée, heureux jusqu'à ce jour dans toutes ses entreprises, il eut ses raisons légitimes en n'exécutant pas la sentence capitale, dont son petit-fils adoptif sera l'instrument cinquante ans après, et que peut-être il eût pu consommer en ce jour. Très vraisemblablement à mon sens, les deux grands capitaines, alors maîtres des affaires, en offrant et en acceptant la paix, avaient voulu contenir dans de justes et prudentes limites, l'un la fureur vengeresse des vainqueurs, l'autre l'opiniâtreté inintelligente et pernicieuse des vaincus. La magnanimité des sentiments, la hauteur de la pensée politique se montrent égales chez Hannibal et chez Scipion : le premier se résignant stoïquement à l'inévitable nécessité, le second ne voulant ni de l'abus inutile ni des odieux excès de la victoire. Ne s'est-il pas demandé, ce libre et généreux penseur, en quoi il pouvait être utile à Rome, la puissance politique de Carthage une fois à bas, de détruire aussi cette antique capitale du commerce et de l'agriculture? N'était-ce pas attenter à la civilisation, que de renverser brutalement l'une de ses colonies ? Les temps ne sont pas venus, encore, où les hommes d'Etat de Rome, se faisant les bourreaux des Etats voisins, croiront laver suffisamment l'ignominie romaine, en donnant à l'heure de leurs loisirs une larme à leurs victimes !

Telle fut la fin de la deuxième guerre punique, ou de la guerre d'Hannibal, comme l'appelèrent les Romains. Durant dix-sept années, elle promena ses ravages par les îles et les continents, des colonnes d'Hercule à l'Hellespont. Auparavant, Rome n'avait guère songé qu'à la conquête, et à la domination de la terre ferme d'Italie, en-deçà de ses frontières naturelles en y ajoutant les îles et les mers voisines. Les conditions de la paix, imposées à l'Afrique, font clairement voir qu'en finissant la guerre, la pensée ne lui était pas encore venue d'englober les Etats méditerranéens dans sa domination, ou de fonder, à son profit, la monarchie universelle. Elle voulait seulement mettre un rival dangereux hors d'état de nuire, et donner, à l'Italie de plus commodes voisins. Mais les résultats allèrent bien au-delà : la conquête de l'Espagne, notamment, était peu d'accord avec ces visées moindres : les effets dépassèrent de beaucoup les prévisions premières; et l'on peut dire que Rome a été poussée à la conquête de la péninsule pyrénéenne par la seule fortune des combats. C'est de dessein prémédité qu'elle a pris l'empire en Italie; c'est presque sans y avoir pensé qu'elle s'est vu jeter dans les mains le sceptre de la Méditerranée, et la domination des contrées environnantes.

Le sort des Bruttiens fut encore plus rigoureux. Les Romains les réduisirent en une sorte d'esclavage, leur interdisant à toujours le droit de porter les armes. Les autres alliés d'Hannibal expièrent aussi leur défection. Ainsi en fut-il des villes grecques, à l'exception des rares cités qui avaient tenu pour les Romains, comme celles de Campanie et Rhégium. Enfin les habitants d'Arpi et une foule d'autres cités apuliennes, lucaniennes ou samnites perdirent la plus grande partie de leur territoire. Sur le terrain confisqué, des colonies nouvelles vinrent s'établir. En 560 de Rome (194 av. J.-C.) notamment, des essaims de citoyens colonisèrent les meilleurs havres de la basse Italie, Sipontum (près de Manfredonia) et Crotone; Salerne, érigée dans le Sud du pays des Picentins, avec mission de les contenir; et surtout Puteoli (Pouzzoles), qui bientôt devient le lieu favori de la villégiature des hautes classes, et le marché du commerce de luxe avec l'Asie et l'Egypte. Ailleurs Thurium se change en forteresse latine et prend le nom de Copia (560); de même la riche cité bruttienne de Vibo s'appelle désormais Valentia (562 de Rome (192 av. J.-C.)). Dans le Samnium et l' Apulie, les vétérans de l'armée victorieuse d'Afrique furent disséminés sur divers domaines : le surplus devint terre publique; et les pâtures communes des citoyens riches de la métropole romaine remplacèrent les jardins et les métairies des anciens habitants de ces campagnes. Partout, dans les autres cités de la Péninsule, quiconque avait marqué par ses tendances anti-romaines se vit aussitôt recherché : les procès politiques et les confiscations en eurent raison bien vite. Partout, les fédérés non latins purent reconnaître la vanité de leur titre d'allié : ils ne furent plus que les sujets de Rome. Hannibal vaincu, elle mit une seconde fois le joug sur toute la contrée; et les peuples simplement italiques eurent à porter le faix de la colère et de l'arrogance du vainqueur. Les événements du jour ont laissé leur empreinte jusque dans le théâtre comique contemporain, tout incolore et censuré qu'il était. Les cités humiliées de Capoue et d'Atella y sont officiellement livrées à la raillerie sans frein des poètes bouffons de Rome : Atella même prête son nom à leur genre, et nous entendrons les autres comiques raconter, en se jouant, comment dans ce séjour pestilentiel où périssent les plus robustes esclaves, ceux même venus de Syrie, les mols Campaniens asservis ont enfin appris à vaincre le climat. Tristes moqueries d'un barbare vainqueur, et qui laissent arriver jusqu'à nous les cris de désespoir de tout un peuple foulé aux pieds! Aussi, quand éclatera la guerre de Macédoine, avec quel soin anxieux le Sénat veillera sur l'Italie ! Il enverra des renforts dans les principales colonies, à Venouse (554 de Rome (200 av. J.-C.)), à Narnia (555 de Rome (199 av. J.C.)), à Cosa (557 de Rome (197 av. J.C.)), à Calès (un peu avant 570 de Rome (184 av. J.C.)).

La guerre et la faim avaient décimé d'ailleurs toute la terre italique. A Rome même, le nombre des citoyens avait diminué de près d'un quart, et si l'on suppute le chiffre des Italiens moissonnés par les armes d'Hannibal, en n'exagèrera pas en l'évaluant à trois cent mille têtes. Et ces pertes sanglantes tombaient sur le gros des citoyens appelés à fournir aux armées leur noyau le plus solide. Les rangs du Sénat s'étaient incroyablement éclaircis après la bataille de Cannes, il fallut le compléter : cent vingt-trois sièges seulement y restaient occupés, et ce fut à grande peine, que suppléant aux nécessités du moment, une promotion extraordinaire de cent soixante-dix-sept sénateurs le ramena à son nombre normal. Pendant seize années consécutives la guerre avait promené ses ravages dans tous les coins de l'Italie, et au-dehors, dans la direction des quatre vents du ciel : peut-on douter des souffrances qu'elle avait entraînées dans l'état économique des peuples? La tradition atteste le fait général sans préciser les détails. Les caisses de l'Etat romain s'enrichirent, il est vrai, grâce, aux confiscations, et le territoire campanien fut changé en une source intarissable pour le trésor. Mais qu'importent les accroissements du domaine public, quand ils sont la ruine des populations et quand ils amènent autant de misère qu'avait fait de bien autrefois le partage des terres communes? Une foule de cités florissantes (on n'en comptait pas moins de quatre cents), gisant détruites et désertes; les capitaux d'une pénible épargne dissipés; les hommes démoralisés par la vie des camps; toutes les saines traditions des moeurs perdues dans les cités et dans les campagnes : voilà le tableau qui s'offre à nos yeux, et à Rome et dans le dernier des villages. Les esclaves et les gens ruinés se réunissaient en bandes pour le vol et le pillage. Veut-on la preuve de leurs dangereux excès ? En une seule année (569 de Rome (185 av. J.-C.)), dans la seule Apulie, sept mille brigands passèrent en justice : les pâtures immenses, abandonnées à des bergers esclaves, à demi sauvages, ne favorisaient que trop ces irrémédiables dévastations. Enfin, l'agriculture italienne fut aussi menacée dans son avenir par un exemple funeste qui, pour la première fois, se produisit durant cette guerre : le peuple romain apprit qu'à la place des céréales semées jadis et récoltées de ses mains, il pouvait désormais aller puiser dans les greniers de la Sicile et de l'Egypte.

Quoi qu'il en soit, tout soldat romain, à qui les dieux avaient donné de revenir vivant de ces guerres gigantesques, pouvait se montrer fier du passé, et envisager l'avenir avec confiance. Si bien des fautes avaient été commises, bien des maux avaient été noblement supportés, et alors que la jeunesse en masse était restée pendant près de dix années sous les armes, le peuple romain avait droit, certes, à ce que beaucoup lui fût pardonné. L'antiquité n'a jamais connu la pratique de ces relations pacifiques et amicales de nation à nation, durant et persistant jusqu'au milieu des querelles réciproques, et qui semblent de nos jours le but principal du progrès civilisateur. Alors pas de milieu : il fallait être le marteau ou l'enclume ! Dans la lutte entre les peuples vainqueurs, les Romains remportaient la victoire ! Sauraient-ils jamais en tirer profit ? Rattacher plus fortement encore les Latins à la République; latiniser peu à peu toute l'Italie; gouverner les peuples conquis des provinces comme d'utiles sujets, sans les asservir et les écraser; réformer leurs institutions; fortifier et accroître leurs classes moyennes affaiblies : questions redoutables, et que beaucoup pouvaient et devaient se faire? Rome saura-t elle les résoudre? Qu'elle compte alors sur une ère de prospérité, où le bien-être de tous, les plus heureuses circonstances y aidant, se fondera sur l'effort individuel; où la suprématie de la République s'étendra sans conteste sur l'univers civilisé; où tous les citoyens auront la noble conscience du vaste système politique dont ils seront parties intégrantes, et verront devant eux un digne but offert à toutes les fiertés, une large carrière ouverte à tous les talents. Mais si Rome ne suffit pas à sa tâche, tout autre sera l'avenir ! - Il n'importe ! A cette heure se taisaient les voix chagrines et les soucis méfiants. De tous les côtés les soldats rentraient victorieux dans leurs maisons : il n'y avait à l'ordre du jour que fêtes d'actions de grâce, que jeux publics ou largesses aux armées et au peuple : les captifs libérés revenaient de la Gaule, de l'Afrique et de la Grèce; et le jeune général menant la pompe de son triomphe le plus splendide par les rues joyeusement parées de Rome, s'en allait au Capitole déposer les palmes de la victoire dans le temple du Dieu, son confident intime, disaient tous bas les plus crédules, et son aide tout puissant dans le conseil et dans l'action !

La seconde guerre punique est terminée.

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  1. La deuxième guerre punique dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. La deuxième guerre punique de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. La deuxième guerre punique de histoire des civilisations européennes
  3. Hannibal Barca de l'encyclopédie libre Wikipédia
  4. La bataille du Tessin de l'encyclopédie libre Wikipédia
  5. La bataille de la Trebbia de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. La bataille du lac Trasimène de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. La bataille de Cannes de l'encyclopédie libre Wikipédia
  8. Syracuse de l'encyclopédie libre Wikipédia
  9. Massinissa de l'encyclopédie libre Wikipédia
  10. Philippe V de Macédoine de l'encyclopédie libre Wikipédia
  11. Première guerre macédonienne de l'encyclopédie libre Wikipédia
  12. Magon Barca de l'encyclopédie libre Wikipédia
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