Caracalla   

5 février 211 - 8 avril 217

Caracalla et Géta empereurs Meurtre de Géta Mort de Papinien Mort de Caracalla




5 février 211

Caracalla et Géta empereurs

Caracalla
Caracalla
Musée du Louvre

Les dernières instructions de Sévère ne parvinrent pas jusqu’au coeur des jeunes princes; ils n’y firent pas même la plus légère attention; mais les troupes, fidèles à leur serment, obéirent à l’autorité d’un maître dont elles respectaient encore les cendres; elles résistèrent aux sollicitations de Caracalla, et proclamèrent les deux frères empereurs de Rome. Les nouveaux souverains laissèrent les Calédoniens en paix, retournèrent dans la capitale, où ils rendirent à leur père les honneurs divins, et furent reconnus solennellement souverains légitimes par le sénat, par le peuple et par les provinces. Il paraît que l’on accorda, pour le rang, quelque prééminence au frère aîné; mais ils gouvernèrent tous les deux l’empire avec un pouvoir égal et indépendant.

Il était impossible que cette forme de gouvernement subsistât longtemps entre deux ennemis implacables, qui, remplis d’une méfiance réciproque, ne pouvaient désirer une réconciliation. On prévoyait que l’un des deux seulement pouvait régner, et que l’autre devait périr. Chacun, en particulier jugeant par ses propres sentiments des desseins de son rival, usait de la plus exacte vigilance pour mettre sa vie à l’abri des attaques du poison ou de l’épée. Ils parcoururent rapidement la Gaule et l’Italie; et, pendant tout ce voyage, jamais ils ne mangèrent à la même table; ni ne dormirent sous le même toit, donnant ainsi, dans les provinces qu’ils traversaient, le spectacle odieux de l’inimitié fraternelle. A leur arrivée à Rome, ils se partagèrent aussitôt la vaste étendue du palais impérial1. Toute communication fut fermée entre leurs appartements : on avait fortifié avec soin les portes et les passages, et les sentinelles qui les gardaient se relevaient avec la même précaution que dans une ville assiégée. Les empereurs ne se voyaient qu’en public, en présence d’une mère affligée, entourés chacun d’une troupe nombreuse et toujours armée; et même, dans les grandes cérémonies, la dissimulation, si ordinaire dans les cours, cachait à peine l’animosité des deux frères.

Déjà cette guerre intestine déchirait l’Etat, lorsqu’on proposa tout à coup un plan qui semblait également avantageux aux deux princes. On leur représenta que, puisqu’il leur était impossible de se réconcilier, ils devaient séparer leurs intérêts et se partager l’empire. Les conditions du traité furent soigneusement dressées; on convint que Caracalla, comme l’aîné, resterait en possession de l’Europe et de l’Afrique occidentale, et qu’il abandonnerait à son frère la souveraineté de l’Asie et de l’Egypte. Geta pouvait fixer sa résidence dans la ville d’Alexandrie ou dans celle d’Antioche, qui le cédaient à peine à Rome pour la grandeur et pour l’opulence. De nombreuses armées, campées des deux côtés du Bosphore de Thrace, auraient gardé les frontières des monarchies rivales; enfin les sénateurs d’origine européenne devaient reconnaître le souverain de Rome, tandis que ceux qui étaient nés en Asie auraient suivi l’empereur d’Orient. Les pleurs de l’impératrice rompirent cette négociation dont l’idée seule avait rempli tous les coeurs romains d’indignation et de surprise. La masse puissante d’une monarchie composée de tant de nations était tellement cimentée par la main du temps et de la politique, qu’il fallait une force prodigieuse pour la séparer en deux parties : les Romains avaient raison de craindre qu’une guerre civile n’en rejoignit bientôt, sous un même maître, les membres déchirés; ou bien si l’empire restait divisé, tout présageait la chute d’un édifice dont l’union avait été jusqu’alors la base la plus ferme et la plus solide.

1. M. Hume s’étonne, avec raison, d’un passage d’Hérodien (IV, p. 139), qui représente, à cette occasion, le palais des empereurs comme égal en étendue au reste de Rome. Le mont Palatin, sur lequel il était bâti, n’avait tout au plus que onze ou douze mille pieds de circonférence (voyez la Notit. Victor dans la Roma antica de Nardini); mais il ne faut pas oublier que les palais et les jardins immenses des sénateurs entouraient presque toute la ville, et que les empereurs en avaient confisqué la plus grande partie. Si Geta demeurait sur le Janicule, dans les jardins qui portèrent son nom, et si Caracalla habitait les jardins de Mécène sur le mont Esquilin, les frères rivaux étaient séparés l’un de l’autre par une distance de plusieurs milles; l'espace intermédiaire était occupé par les jardins impériaux de Salluste, de Lucullus, d’Agrippa, de Domitien, de Caïus, etc. Ces jardins formaient un cercle autour de la ville et ils tenaient l’un à l’autre, ainsi qu’au palais, par des ponts jetés sur le Tibre, et qui traversaient les rues de Rome. Si ce passage d’Hérodien méritait d’être expliqué, il exigerait une dissertation particulière et une carte de l’ancienne Rome.



27 février 212

Meurtre de Géta

Caracalla
Géta
Musée du Louvre

Si le traité projeté entre les deux princes eût été conclu, le souverain de l’Europe se serait bientôt emparé de l’Asie : mais Caracalla remporta, avec l’arme du crime, une victoire plus facile. Il parut se rendre aux supplications de sa mère, et consentit à une entrevue avec son frère dans l’appartement de l’impératrice Julie. Tandis que les empereurs s’entretenaient de réconciliation et de paix, quelques centurions, qui avaient trouvé moyen de se cacher dans l’appartement, fondirent, l’épée à la main, sur l’infortuné Geta (27 février 212). Sa mère éperdue s’efforce, en l’entourant de ses bras de le soustraire au danger; mais tous ses efforts sont inutiles; blessée elle-même à la main, elle est couverte du sang de Geta, et elle aperçoit le frère impitoyable de ce malheureux prince, animant les meurtriers et leur montrant lui-même l’exemple (Caracalla consacra dans le temple de Sérapis l’épée avec laquelle il se vantait d’avoir tué son frère Geta. Dion, LXXVII, p. 1307.). Dès que ce forfait eut été commis, Caracalla, l’horreur peinte dans toute sa contenance, courut avec précipitation se réfugier dans le camp des prétoriens, comme dans son unique asile; il se prosterna aux pieds des statues des dieux tutélaires1. Les soldats entreprirent de le relever et de le consoler. Il leur apprit en quelques mots pleins de trouble et souvent interrompus, qu’il avait eu le bonheur d’échapper à un danger imminent; et, après leur avoir insinué qu’il avait prévenu les desseins cruels de son ennemi, il leur déclare qu’il était résolu de vivre et de mourir avec ses fidèles prétoriens. Geta avait été le favori des troupes; mais leur regret devenait inutile, et la vengeance dangereuse, d’ailleurs, elles respectaient toujours le fils de Sévère. Le mécontentement se dissipa en vains murmures; et Caracalla sut bientôt les convaincre de la justice de sa cause, en leur distribuant les immenses trésors de son père. Les dispositions des soldats importaient seules à la puissance et à la sûreté du prince. Leur déclaration en sa faveur entraînait l’obéissance et la fidélité du sénat : cette assemblée docile était toujours prête à ratifier la décision de la fortune. Mais comme Caracalla voulait apaiser les premiers mouvements de l’indignation publique, il respecta la mémoire de son frère, et lui fit rendre les mêmes honneurs que l’on décernait aux empereurs romains (Geta fut placé parmi les dieux. Sit divus, dit son frère, dum non sit vivus (Hist. Auguste, p. 91). On trouve encore sur les médailles quelques marques de la consécration de Geta.). La postérité, en déplorant le sort de Geta, a fermé les yeux sur ses vices. Nous ne voyons dans ce jeune prince qu’une victime innocente, sacrifiée à l’ambition de son frère, sans faire attention qu’il manquait plutôt de pouvoir que de volonté pour se porter aux mêmes excès2.

1. Hérodien, IV, p. 147. Dans tous les camps romains, on élevait, près du quartier général, une petite chapelle où les divinités tutélaires étaient gardées et adorées. Les aigles, et les autres enseignes militaires tenaient le premier rang parmi ces divinités : institution excellente, qui affermissait la discipline par la sanction de la religion. Voyez Juste-Lipse, de Militia romana, IV, 5 ; V, 2.

2. Ce n’est pas seulement sur un sentiment de pitié que se fonde le jugement favorable que l’histoire a porté de Geta, le témoignage des écrivains de son temps vient à l’appui : il aimait trop les plaisirs de la table, et se montrait plein de méfiance pour son frère; mais il était humain, instruit; il chercha souvent à adoucir les ordres rigoureux de Sévère et de Caracalla. Hérodien, IV, 3; Spartien, in Geta, c. 4.

212

Remords et cruautés de Caracalla

Le crime de Caracalla ne demeura pas impuni. Ni les occupations, ni les plaisirs, ni la flatterie, ne purent le soustraire aux remords déchirants d’une conscience coupable; et, dans l’horreur des tourments qui déchiraient son âme, il avouait que souvent le front sévère de son père et l’ombre sanglante de Geta se présentaient à son imagination troublée. Il croyait les voir sortir tout à coup de leurs tombeaux; il croyait entendre leurs reproches et les menaces effrayantes dont ils l’accablaient. Ces images terribles auraient dû l’engager à tâcher de convaincre le monde par les vertus de son règne, qu’une nécessité fatale l’avait seule précipité dans un crime involontaire; mais le repentir de Caracalla ne fit que le porter à exterminer tout ce qui pouvait lui rappeler son crime et le souvenir de son frère assassiné. A son retour du sénat, il trouva, dans le palais sa mère entourée de plusieurs matrones respectables par leur naissance et par leur dignité, qui toutes déploraient le destin d’un prince moissonné à la fleur de son âge. L’empereur furieux les menaça de leur faire subir le même sort. Eadilla, la dernière des filles de Marc-Aurèle mourut en effet par l’ordre du tyran; et l’infortunée Julie fut obligée d’arrêter le cours de ses pleurs, d’étouffer ses soupirs, et de recevoir le meurtrier avec des marques de joie et d’approbation. On prétend que vingt mille personnes de l’un et de l’autre sexe souffrirent la mort, sous le prétexte vague qu’elles avaient été amies de Geta. L’arrêt fatal fut prononcé contre les gardes et les affranchis du prince, contre les ministres qu’il avait chargés du gouvernement de son empire, et contre les compagnons de ses plaisirs. Ceux qu’il avait revêtus de quelque emploi dans les armées et dans les provinces furent compris dans la proscription, dans laquelle on s’efforça d’envelopper tous ceux qui pouvaient avoir eu la moindre liaison avec Geta, qui pleuraient sa mort, ou même, qui prononçaient son nom1. Un bon mot déplacé coûta la vie à Helvius Pertinax, fils du prince de ce nom2. Le seul crime de Thrasea Priscus fut d’être descendu d’une famille illustre, dans laquelle l’amour de la liberté semblait héréditaire3. Les moyens particuliers de la calomnie et du soupçon s’épuisèrent à la fin. Lorsqu’un sénateur était accusé d’être l’ennemi secret du gouvernement, l’empereur se contentait de savoir, en général, qu’il possédait quelques biens, et qu’il s’était rendu recommandable par sa vertu. Ce principe une fois établi, Caracalla en tira souvent les conséquences les plus cruelles.

1. Dion, LXXVII, p. 1290; Hérodien, IV, p. 150. Dion-Cassius dit (p. 1298) que les poètes comiques n’osèrent plus employer le nom de Geta dans leurs pièces, et que l’on confisquait les biens de ceux qui avaient nommé ce malheureux prince dans leurs testaments.

2. Caracalla avait pris les noms de plusieurs nations vaincues. Comme il avait remporté quelques avantages sur les Goths ou Gètes, Pertinax remarqua que le nom de Geticus conviendrait parfaitement à l’empereur, après ceux de Pathicus, Almannicus, etc. Hist. Auguste, p. 89

3. Dion, LXXVII, p. 1291. Il descendait probablement d’Helvidius-Priscus et de Thrasea-Pœtus, ces illustres patriotes, dont la vertu intrépide, mais inutile et déplacée, a été immortalisée par Tacite.
La vertu n’est pas un bien dont la valeur s’estime comme celle d’un capital; d’après les revenus qu’elle rapporte : son plus beau triomphe est de ne pas faiblir, lors même qu’elle se sent inutile pour le bien public, et déplacée au milieu des vices qui l’entourent : telle fut celle de Thrasea-Pœtus : Néron voulut enfin détruire la vertu elle-même en faisant périr Thrasea-Pœtus (Tacite, Ann., XVI, c. 21). Quelle différence entre la froide observation de Gibbon et le sentiment d’admiration qui animait Juste Lipse lorsqu’il s’écriait au nom de Thrasea : Je te salue, homme illustre, nom sacré pour moi parmi ceux des sages Romains ! Tu étais l’honneur de la nation gauloise, l’ornement du sénat romain, l’astre qui brillait dans ce siècle de ténèbres. Ta vie, passée au milieu des hommes, s’est élevée au-dessus de l’humanité; ta probité, ta fermeté, ta sagesse, sont sans exemple, et ta mort peut seule se dire l’égale de ta vie.
Néron lui-même ne regardait pas la vertu de Thrasea comme inutile : peu après la mort de ce courageux sénateur, qu’il avait tant craint et tant haï, il répondit à un homme qui se plaignait de la manière injuste dont Thrasea avait jugé un procès : Plût à Dieu que Thrasea eût été mon ami aussi bien qu’il était juge intègre ! (Plutarque, Mor., c. 14).

212

Mort de Papinien

Papinien
Papinien
Laura Gardin Fraser

L’exécution de tant de victimes innocentes avait porté la douleur dans le sein de leurs familles et de leurs amis, qui répandaient des larmes en secret. La mort de Papinien, préfet du prétoire, fût pleurée comme une calamité publique. Durant les sept dernières années du règne de Sévère, ce célèbre jurisconsulte avait occupé le premier poste de l’Etat, et avait guidé par ses sages conseils, les pas de l’empereur dans les sentiers de la justice et de la modération. Sévère, qui connaissait si bien ses talents et sa vertu, l’avait conjuré à son lit de mort de veiller à la prospérité de l’empire, et d’entretenir l’union entre ses fils (on prétend que Papinien était parent de l’impératrice Julie.). Les efforts généreux de Papinien ne servirent qu’à enflammer la haine violente que Caracalla avait déjà conçue contre le ministre de son père. Après le meurtre de Geta, le préfet reçut ordre d’employer toute la force de son éloquence pour prononcer, dans un discours étudié, l’apologie de ce forfait. Le philosophe Sénèque, dans une circonstance semblable, n’avait pas rougi de vendre sa plume au fils et à l’assassin d’Agrippine, et d’écrire au sénat en son nom. Papinien refusa d’obéir au tyran : il est plus aisé de commettre un parricide que de le justifier. Telle fut la noble réponse de cet illustre personnage, qui n’hésita pas entre la perte de la vie et celle de l’honneur. Une vertu si intrépide, qui s’est soutenue pure et sans tache au milieu des intrigues de la cour, des affaires les plus sérieuses, et du dédale des lois, jette un éclat bien plus vif sur les cendres de Papinien que toutes ses grandes dignités, que ses nombreux écrits, et que la réputation immortelle dont il a joui dans tous les siècles comme jurisconsulte1.

Jusqu’à ce moment, sous les règnes même les plus désastreux, les Romains avaient trouvé une sorte de bonheur et de consolation dans le caractère de leurs différents princes, indolents dans le vice, actifs quand ils étaient animés par la vertu. Auguste, Trajan, Adrien et Marc-Aurèle, visitaient en personne la vaste étendue de leurs domaines : partout la sagesse et la bienfaisance marchaient à leur suite. Tibère, Néron et Domitien, qui firent presque toujours leur résidence à Rome ou dans les campagnes aux environs de cette ville, n’exercèrent leur tyrannie, que contre le sénat et l’ordre équestre2.

1. Papinien n’était plus alors préfet du prétoire; Caracalla lui avait ôté cette charge aussitôt après la mort de Sévère : c’est ce que rapporte Dion (p. 1287); et le témoignage de Spartien, qui donne à Papinien la préfecture du prétoire jusqu’à sa mort, est de peu de valeur, opposé à celui d’un sénateur qui vivait à Rome.

2. Tibère et Domitien ne s’éloignèrent jamais des environs de Rome. Néron fit un petit voyage en Grèce. Et laudatorum principum usus, ex œquo quamvis procul agentibus. Sœvi proximis ingruunt. Tacite, Hist., IV, 75.

213

213

Caracalla déclara la guerre à l’univers entier (213). Une année environ après la mort de Geta, il quitta Rome, et, jamais il n’y retourna dans la suite. Il passa le reste de son règne dans les différentes provinces de l’empire, principalement en Orient. Chaque contrée devint tour à tour le théâtre de ses rapines et de ses cruautés. Les sénateurs, que la crainte engageait à suivre sa marche capricieuse, étaient obligés de dépenser des sommes immenses pour lui procurer tous les jours de nouveaux divertissements, qu’il abandonnait avec mépris à ses gardes. Ils élevaient dans chaque ville des théâtres et des palais magnifiques, que l’empereur ne daignait pas visiter, ou qu’il faisait aussitôt démolir. Les sujets les plus opulents furent ruinés par des confiscations et par des amendes, tandis que le corps entier de la nation gémissait sous le poids des impôts. Au milieu de la paix, l’empereur, pour une offense très légère condamna généralement à la mort tous les habitants de la ville d’Alexandrie en Egypte. Posté dans un lieu sûr du temple de Sérapis, il ordonnait et contemplait avec un plaisir barbare le massacre de plusieurs milliers d’hommes, citoyens et étrangers, sans avoir aucun égard au nombre de ces infortunés, ni à la nature de leur faute, car, ainsi qu’il l’écrivit froidement au sénat, de tous les habitants de cette grande ville, ceux qui avaient péri, et ceux qui s’étaient échappés méritaient également la mort1.

1. Dion, LXXVII, p. 1307; Hérodien, IV, p. 158. Le premier représente ce massacre comme un acte de cruauté; l’autre prétend qu’on y employa aussi de la perfidie. Il paraît que les Alexandrins avaient irrité le tyran par leurs railleries, et peut-être par leurs tumultes. Après ces massacres, Caracalla priva encore les Alexandrins de leurs spectacles et de leurs banquets en commun : il divisa la ville en deux parties, au moyen d’une muraille; il la fit entourer de forteresses, afin que les citoyens ne pussent plus communiquer tranquillement. Ainsi fut traitée la malheureuse Alexandrie, dit Dion, par la bête féroce d’Ausonie. Telle était en effet l’épithète que donnait à Caracalla l’oracle rendu sur son compte : on dit même que ce nom lui plus fort, et qu’il s’en vantait souvent. Dion, LXXVII, p. 1307.

213-217

Relâchement de la discipline

Les sages instructions de Sévère ne firent jamais aucune impression durable sur l’âme de son fils : avec de l’imagination et de l’éloquence, Caracalla manquait de jugement; ce prince n’avait aucun sentiment d’humanité; il répétait sans cesse qu’un souverain devait s’assurer l’affection de ses soldats, et compter pour rien le reste de ses sujets (Dion, LXXVI, p. 1284. M. Wotton (Histoire de Rome, p. 330) croit que cette maxime fût inventée par Caracalla, et attribuée par lui à son père). Dans tout le cours de son règne, il suivit constamment cette maxime dangereuse et bien digne d’un tyran.

La prudence avait mis des bornes à la libéralité du père, et une autorité ferme modéra toujours son indulgence pour les troupes; le fils ne connut d’autre politique que celle de prodiguer des trésors immenses : son aveugle profusion entraîna la perte de l’armée et de l’empire. Les guerriers, élevés jusqu’alors dans la discipline des camps, perdirent leur vigueur dans le luxe des villes. L’augmentation excessive de la paye et des gratifications1 épuisa la classe des citoyens pour enrichir l’ordre militaire. On ignorait qu’une pauvreté honorable est le seul moyen qui puisse rendre les soldats modestes dans la paix, et capables de défendre l’Etat, en temps de guerre. Caracalla, fier et superbe au milieu de sa cour, oubliait avec ses troupes la dignité de son rang; il encourageait leur insolente familiarité, et, négligeant les devoirs essentiels d’un général, il affectait l’habillement et les manières d’un simple soldat.

1. Selon Dion (LXXVIII, p. 1343) les présents extraordinaires que Caracalla faisait à ses troupes, se montaient annuellement à soixante dix millions de drachmes. Il existe, touchant la paye militaire, un autre passage de Dion, qui serait infiniment curieux s’il n’était pas obscur, imparfait, et probablement corrompu. Tout ce qu’on peut y découvrir, c’est que les soldats prétoriens recevaient par an douze cent cinquante drachmes (Dion, LXXVII, p. 1307). Sous le règne d’Auguste, ils avaient par jour deux drachmes ou deniers, sept cent vingt par an (Tacite, Ann., I, 17). Domitien, qui augmenta la paye des troupes d’un quart, a dû porter celle des prétoriens à neuf cent soixante drachmes (Gronovius, de Pecunia vetere, III, c. 2). Ces augmentations successives ruinèrent l’empire; car le nombre des soldats s’accrut avec leur paye : les prétoriens seuls, qui n’étaient d’abord que dix mille hommes, furent ensuite de cinquante mille. Valois et Reimarus ont expliqué d’une manière très simple et très probable, ce passage de Dion (LXXVII, p. 1307), que Gibbon ne me paraît pas avoir compris : Il ordonna que les soldats recevraient de plus qu’ils n’avaient encore reçu pour prix de leurs services, les prétoriens douze cent cinquante drachmes, et les autres cinq mille drachmes. Valois pense que les nombres ont été transposés, et que Caracalla ajouta à la gratification des prétoriens cinq mille drachmes, et douze cent cinquante à celle des légionnaires. Les prétoriens, en effet, ont toujours reçu plus que les autres : l’erreur de Gibbon est d’avoir cru qu’il s’agissait ici de la paye annuelle des soldats, tandis qu’il s’agit de la somme qu’ils recevaient, pour prix de leur service, au moment où ils obtenaient leur congé : a???? t?? st?ate?a? signifie récompense du service. Auguste avait établi que les prétoriens, après seize campagnes, recevraient cinq mille drachmes : les légionnaires n’en recevaient que trois mille après vingt ans. Caracalla ajouta cinq mille drachmes à la gratification des prétoriens, et douze cent cinquante à celle des légionnaires. Gibbon parait s’être mépris, et en confondant ces gratifications de congé avec la paye annuelle, et en n’ayant pas égard à l’observation de Valois sur la transposition des nombres dans le texte de Dion.

8 mars 217

Mort de Caracalla

Le caractère et la conduite de Caracalla ne pouvaient lui concilier ni l’amour ni l’estime de ses sujets; mais tant que ses vices furent utiles à l’armée, il n’eût pas à redouter les dangers d’une rébellion. Une conspiration secrète, allumée par ses propres soupçons, lui devint fatale. Deux ministres partageaient alors la préfecture du prétoire : Adventus, ancien soldat plutôt qu’habile officier, avait le département militaire; l’administration civile était entre les mains d’Opilius Macrin qui devait cette place importante à sa réputation et à son habileté pour les affaires. La faveur dont il jouissait variait selon le caprice du tyran, et sa vie dépendait du plus léger soupçon ou de la moindre circonstance. La méchanceté ou le fanatisme inspira tout à coup un Africain qui passait pour être profondément versé dans la connaissance de l’avenir : cet homme annonça que Macrin et son fils règneraient un jour sur l’empire romain. Le bruit s’en répandit aussitôt dans les provinces, et lorsque le prophète eut été envoyé chargé de chaînes dans la capitale, il soutint en présence du préfet de la ville, la vérité de sa prédiction. Ce magistrat, qui avait reçu des ordres précis de rechercher les successeurs de Caracalla, s’empressa de communiquer cette découverte à la cour de l’empereur, qui résidait alors en Syrie; mais, malgré toute la diligence des courriers publics, un ami de Macrin trouva le moyen de l’avertir du danger qu’il courait. Le prince conduisait un chariot de course lorsqu’il reçu des lettres de Rome : il les donna sans les ouvrir à son préfet du prétoire, en lui recommandant d’expédier les affaires ordinaires, et de lui faire ensuite le rapport des plus importants. Macrin apprit ainsi le sort dont il était menacé : résolu de détourner l’orage, il enflamma le mécontentement de quelques officiers subalternes, et se servit de la main de Martial, soldat déterminé, qui n’avait pu obtenir le grade de centurion. L’empereur était parti d’Edesse pour se rendre en pélerinage à Charres1, dans un fameux temple de la Lune. Il avait a sa suite un corps de cavalerie; mais ayant été obligé de s’arrêter un moment sur la route, comme les gardes se tenaient par respect à quelque distance de sa personne, Martial s’approcha de lui, sous prétexte de lui rendre quelque service, et le poignarda (8 mars 217). L’assassin fut tué à l’instant par un archer scythe de la garde impériale. Telle fût la fin d’un monstre dont la vie déshonorait la nature humaine, et dont le règne accuse la patience des Romains. Les soldats reconnaissants oublièrent ses vices, ne pensèrent qu’à sa libéralité, et forcèrent les sénateurs à prostituer la majesté de leur corps et celle de la religion, en le mettant au rang des dieux.

Tant que cet être divin avait vécu parmi les hommes, Alexandre le Grand avait été le seul héros qu’il jugeât digne de son admiration. Caracalla prenait le nom et l’habillement du vainqueur de l’Asie, avait formé pour sa garde une phalange macédonienne, recherchait les disciples d’Aristote, et déployait, avec un enthousiasme puéril, le seul sentiment qui marquât quelque estime pour la gloire et pour la vertu2.

1. Charrœ, aujourd’hui Harran, entre Edesse et Nisibis, célèbre par la défaite de Crassus. C’est de là que partit Abraham pour se rendre dans le pays de Canaan. Cette ville a toujours été remarquable par son attachement au sabéisme.

2. La passion de Caracalla pour Alexandre paraît encore sur les médailles du fils de Sévère. Voyez Spanheim, de Usu numismat., dissert. XII. Hérodien (IV, p. 154) avait vu des peintures ridicules, représentant une figure qui ressemblait d’un côté à Alexandre, et de l’autre à Caracalla.

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