Didius Julianus   

28 mars 193 - 2 juin 193

28 mars 193

Les gardes prétoriennes

Tel était à peine le nombre de ces gardes prétoriennes1, dont l'extrême licence fut une des principales causes et le premier symptôme de la décadence de l'empire. Leur institution remontait à l'empereur Auguste. Cet empereur astucieux, persuadé que les lois pouvaient colorer une autorité usurpée, mais que les armes seules la soutiendraient, avait formé par degrés ce corps redoutable de gardes prêts à défendre sa personne, à en imposer au sénat, et à prévenir les premiers mouvements d'une rébellion. Il leur accorda une double paye et des prérogatives supérieures à celles des autres troupes. Comme leur aspect formidable pouvait à la fois alarmer et irriter le peuple romain, ce prince ne laissa que trois cohortes dans la capitale; les autres étaient dispersées en Italie dans les villes voisines. Mais après cinquante ans de paix et de servitude, Tibère crut pouvoir hasarder une mesure décisive qui rivât pour jamais les fers de son pays. Sous le prétexte spécieux de délivrer l'Italie de la charge des quartiers militaires, et d'introduire parmi les gardes une discipline plus rigoureuse, il appela le corps entier auprès de lui.

Les prétoriens restèrent toujours dans le même camp, que l'on avait fortifié avec le plus grand soin2, et qui, par sa situation avantageuse, dominait sur toute la ville (près des murs de la ville, sur le sommet des monts Quirinal et Viminal).

Des serviteurs si redoutables, toujours nécessaires au despotisme, lui deviennent souvent funestes. En introduisant les gardes du prétoire dans le palais et dans le sénat, les empereurs leur apprirent à connaître leurs propres forces et la faiblesse de l'administration. Bientôt ces soldats envisagèrent avec un mépris familier les vices de leurs maîtres, et ils n'eurent plus pour la puissance souveraine cette vénération profonde que la distance et le mystère peuvent seuls inspirer dans un gouvernement arbitraire. Au milieu des plaisirs d'une ville opulente, leur orgueil se nourrissait du sentiment de leur irrésistible force : il eût été impossible de leur cacher que la personne du monarque, l'autorité du sénat, le trésor public, et le siège de l'empire, étaient entre leurs mains. Dans la vue de les détourner de ces idées dangereuses, les princes les plus fermes et les mieux établis se trouvaient forcés de mêler les caresses aux ordres et les récompenses aux châtiments. Il fallait flatter leur vanité, leur procurer des plaisirs, fermer les yeux sur l'irrégularité de leur conduite, et acheter leur fidélité chancelante, par des libéralités excessives. Depuis l'élévation de Claude, ils exigèrent ces présents comme un droit légitime à l'avènement de chaque nouvel empereur3.

On s'efforça de justifier par des arguments une puissance soutenue par les armes; et l'on prétendait que suivant les premiers principes de la constitution, le consentement des gardes était essentiellement nécessaire à la nomination d'un empereur. L'élection des consuls, des magistrats et des généraux, quoique usurpée par le sénat, avait autrefois appartenu incontestablement au peuple romain (Cicéron, de Legibus, III, 3. Le premier livre de Tite-Live et le second de Denys d'Halicarnasse, montrent l'autorité du peuple, même dans l'élection des rois). Mais qu'était devenu ce peuple si célèbre ? On ne pouvait certainement pas le retrouver dans cette foule d'esclaves et d'étrangers qui remplissaient les rues de Rome; multitude avilie et aussi méprisable par sa misère que par la bassesse de ses sentiments. Les défenseurs de l'Etat, composés de jeunes guerriers4 nés au sein de l'Italie, et élevés dans l'exercice des armes et de la vertu, étaient les véritables représentants du peuple, et les seuls qui eussent le droit d'élire le chef militaire de la république. Ces raisonnements n'étaient que spécieux; il fut impossible d'y répondre, lorsque les indociles prétoriens, semblables au général gaulois, eurent rompu tout équilibre, en jetant leurs épées dans la balance (dans le siège de Rome par les Gaulois. Voyez Tite-Live, V, 48; Plutarque, Vie de Camille, p. 143.).

1. Leur nombre était originairement de neuf ou dix mille hommes (car Dion et Tacite ne sont pas d'accord à cet égard) divisés en autant de cohortes. Vitellius le porta à seize mille; et, autant que les inscriptions peuvent nous en instruire, ce nombre, par la suite, ne fut jamais beaucoup moins considérable. Voyez Juste-Lipse, de Magnitudine romana, I, 4.

2. Dans la guerre civile entre Vespasien et Vitellius, le camp des prétoriens fut attaqué et défendu avec toutes les machines que l'on employait au siège des villes les mieux fortifiées. Tacite, Histoires, III, 84.

3. Claude, que les soldats avaient élevé à l'empire, fut le premier qui leur fit des largesses : il leur donna à chacun quina dena, H. S. (Suétone, Vie de Claude, 10). Lorsque Marc-Aurèle monta paisiblement sur le trône avec son collègue Lucius-Verus, il donna à chaque prétorien vicena, H. S., (Hist. Auguste, p. 25 ; Dion, LXXIII). Nous pouvons nous former une idée de ces extraordinaires libéralités par les plaintes d'Adrien sur ce que, lorsqu'il fit un César, la promotion lui avait coûté ter millies, H. S.

4. Les levées se faisaient originairement dans le Latium, l'Etrurie et les anciennes colonies (Tacite, Annales, IV, V). L'empereur Othon flatte la vanité des gardes en leur donnant les titres d'Italio alumni, romana vere juventus (Tacite, Histoires, I, 84).

28 mars 193

Les prétoriens mettent l'empire à l'enchère

Ils avaient violé la sainteté du trône par le meurtre atroce de Pertinax; ils en avilirent ensuite la majesté par l'indignité de leur conduite. Le camp n'avait pas de chef; ce Laetus, qui avait excité la tempête, s'était dérobé prudemment à l'indignation publique. Dans cette confusion, Sulpicianus, gouverneur de la ville, que l'empereur, son beau-père, avait envoyé au camp à la première nouvelle de la sédition, s'efforçait de calmer la fureur de la multitude, lorsqu'il fût tout à coup interrompu par les clameurs des assassins, qui portaient au bout d'une lance la tête de l'infortuné Pertinax. Il avait déjà fait valoir le seul argument propre à émouvoir les gardes, et, il commençait à traiter de la dignité impériale; mais les plus prudents d'entre les prétoriens, craignant de ne pas obtenir, dans un contrat particulier, un prix convenable pour un effet de si grande valeur, coururent sur les remparts et annoncèrent à haute voix que l'univers romain serait adjugé dans une vente publique au dernier enchérisseur1.

1. Dion, LXXIII; Hérodien, II, p. 63; Hist. Auguste, p. 60. Quoique tous ces historiens s'accordent à dire que ce fut réellement une vente publique, Hérodien seul assure qu'elle fut proclamée comme telle par les soldats.

28 mars 193

Julianus empereur

Nerva
Didius Julianus

Cette proclamation ignominieuse (28 mars 193) était le comble de la licence militaire; elle répandit par toute la ville une douleur, une honte et une indignation universelles; enfin, elle parvint jusqu'aux oreilles de Didius Julianus, sénateur opulent, qui, sans égard pour les malheurs de l'Etat, se livrait aux plaisirs de la table. Sa femme, sa fille, ses affranchis et ses parasites lui persuadèrent aisément qu'il méritait le trône, et le conjurèrent de ne pas laisser échapper une occasion si favorable. Séduit par leurs représentations, le vaniteux vieillard se rendit en diligence dans le camp des prétoriens, où Sulpicius, au milieu des gardes, était toujours en traité avec eux. Du pied du rempart, Julianus commença à enchérir sur lui. Cette indigne négociation se traitait par des émissaires, qui passant alternativement d'un côté à l'autre, instruisaient fidèlement chaque candidat des offres de son rival. Déjà Sulpicianus avait promis à chaque soldat un don de cinq mille drachmes, lorsque Julianus, ardent à l'emporter, proposa tout à coup six mille deux cent cinquante drachmes. Aussitôt les portes du camp s'ouvrirent devant lui; l'acquéreur fut revêtu de la pourpre, et reçut le serment de fidélité des troupes. Les soldats conservèrent en ce moment assez d'humanité, pour stipuler qu'il pardonnerait à Sulpicianus, et qu'il oublierait quelles avaient été ses prétentions1.

Il restait aux prétoriens à remplir les conditions de leur traité avec un souverain qu'ils se donnaient et qu'ils méprisaient : ils le placèrent au milieu de leurs rangs; l'environnèrent de tous côté de leurs boucliers, et, serrés autour de lui, le conduisirent en ordre de bataille à travers les rues désertes de la ville. Le sénat convoqué reçut ordre de s'assembler; ceux d'entre les sénateurs que Pertinax avait honorés de son amitié, ou qui se trouvaient être les ennemis personnels de Julianus, jugèrent devoir affecter plus de joie que les autres sur l'événement de cette heureuse révolution (Dion-Cassius, alors préteur, était ennemi personnel de Julianus, LXXIII.). Après avoir rempli le sénat de gens armés, Julianus prononça un discours fort étendu sur la liberté de son élection, sur ses qualités éminentes, et sur sa confiance dans l'affection de ses concitoyens. Sa harangue fut universellement applaudie; toute l'assemblée vanta son bonheur et celui de la nation, promit au prince de lui être à jamais fidèle, et le revêtit de tous les pouvoirs attachés à la dignité impériale (Hist. Auguste, p. 61. Nous apprenons par là une circonstance assez curieuse : un empereur, quelle que fût sa naissance, était reçu immédiatement après son élection au nombre des patriciens).

Du sénat, Julianus, accompagné du même cortège militaire, alla prendre possession du palais : les premiers objets qui frappèrent ses regards, furent le corps sanglant de Pertinax, et le repas frugal préparé pour son souper. Il regarda l'un avec indifférence, l'autre avec mépris. Il ordonna une fête magnifique, et il s'amusa bien avant dans la nuit à jouer aux dés et à voir les danses du célèbre Pylades. Cependant, lorsque la foule des courtisans se fut retirée, l'on observa que ce prince, laissé en proie à de terribles réflexions dans les ténèbres et dans la solitude, ne put goûter les douceurs du sommeil; il repassait probablement dans son esprit sa folle démarche, le sort de son vertueux prédécesseur, et ne se dissimulait pas combien était incertaine la possession d'un sceptre que l'argent et non le mérite lui avait mis entre les mains2.

Il avait raison de trembler : assis sur le trône du monde, il se trouvait sans amis et même sans partisans; les prétoriens rougissaient eux-mêmes d'un souverain que l'avarice seule avait créé; il n'était aucun citoyen qui n'envisageât son élévation avec horreur, et comme la dernière insulte faite au nom romain. Les nobles, à qui des possessions immenses et un état brillant imposaient la plus grande circonspection, dissimulaient leurs sentiments, et recevaient les égards affectés de l'empereur avec une satisfaction apparenté et avec des protestations de fidélité; mais parmi le peuple, les citoyens qui trouvaient un abri sûr dans leur nombre et dans leur obscurité, donnaient un libre cours à leur indignation; les rues et les places publiques de Rome retentissaient de clameurs et d'imprécations; la multitude furieuse insultait la personne de Julianus, rejetait ses libéralités, et, trop faible pour entreprendre une révolution, elle appelait à grands cris les légions des frontières, et les invitait à venir venger la majesté de l'empire.

1. Une des principales causes de la préférence accordée par les soldats à Julianus, fut l'adresse qu'il eut de leur dire que Sulpicianus ne manquerait pas de venger sur eux la mort de son gendre. Voyez Dion, p. 1234; Hérodien, II, c. 6.

2. Dion, LXXIII, p. 1235; Hist. Auguste, p. 61. J'ai cherché à concilier les contradictions apparentes de ces historiens. Ces contradictions ne sont pas conciliées et ne peuvent l'être, car elles sont réelles. Voici le passage de l'Histoire Auguste : Etiam hi primum qui Julianum odisse coperant, disseminarunt, prima statim sic Pertinacis cona despecta, luxuriosum parasse convivium ostreis et alitibus et piscibus adornatum, quod falsum fuisse constat; nam Julianus tantæ parcimonio fuisse perhibetur ut per triduum porcellum, per triduum leporem divideret, si quis ei forte misisset : sope autem, nulla existente religione, oleribus, leguminibusque contentus; sine carne conaverit. Deinde neque conavit priusquam sepultus esset Pertinax et tristissimus cibum ob ejus necem sumpsit, et primam noctem vigiliis continuavit de tanta necessitate sollicitus. Hist. Auguste, p. 61.
Voici la traduction latine des paroles de Dion-Cassius :
Hoc modo quum imperium senatus consultis stabilivisset, in palatium proficiscitur : ubi quum invenisset conam paratam Pertinaci, derisit illam vehementer, et arcessitis, unde et quoquo modo tum potuit, pretiosissimis quibusque rebus, mortuo adhuc intus jacente, semet ingurgitavit, lusit aleis et Pyladem saltatorem cum aliis quibusdam adsumpsit. Dion, LXXIII, p. 1235.
Ajouter au récit de Dion la dernière phrase de celui de Spartien, ce n'est pas concilier les deux passages; c'est ce qu'à fait Gibbon. Reimarus n'a pas essayé de faire disparaître une contradiction si évidente; il a discuté la valeur des deux autorités, et préféré celle de Dion, que confirme d'ailleurs Hérodien, II. 7, 1. Voyez son Commentaire sur le passage précité de Dion.

193

L'insurrection contre Julianus

Le mécontentement public passa bientôt du centre aux extrémités de l'Etat. Les armées de Bretagne, de Syrie et d'Illyrie déplorèrent la mort de Pertinax, avec lequel elles avaient tant de fois combattu, et qui les avait si souvent menées à la victoire. Elles apprirent avec surprise, avec indignation, peut-être même avec jalousie, cette étrange nouvelle, que l'empire avait été publiquement mis à l'enchère par les prétoriens, et elles refusèrent avec hauteur de ratifier cet indigne marché. Leur révolte prompte et unanime entraîna la perte de Julianus et troubla la tranquillité de l'Etat. Clodius Albinus, Pescennius Niger et Septime Sévère, qui commandaient ces différentes armées, furent plus empressés de succéder à Pertinax que de venger sa mort. Les forces de ces trois rivaux étaient égales, ils se trouvaient chacun à la tête de trois légions et d'un corps nombreux d'auxiliaires; et, quoique d'un caractère différent, ils joignaient tous à la valeur du soldat les talents de l'expérience du général.

193

Clodius-Albinus en Bretagne

Clodius Albinus, gouverneur de la Grande-Bretagne, l'emportait sur ses deux compétiteurs par la noblesse de son extraction : il comptait parmi ses ancêtres plusieurs des citoyens les plus illustres de l'ancienne république (les Posthumiens et les Céjoniens. Un citoyen de la famille posthumienne fut élevé au consulat dans la cinquième année après son institution); mais la branche dont il descendait, persécutée par la fortune, avait été transplantée dans une province éloignée. Il est difficile de se former une idée juste de son véritable caractère. On lui reproche d'avoir caché sous le manteau d'un philosophe austère la plupart des vices qui dégradent la nature humaine1; mais ses accusateurs étaient des écrivains mercenaires adorateurs de la fortune de Sévère, et qui foulaient aux pieds les cendres de son rival malheureux. La vertu d'Albinus ou des apparences de vertu lui avaient attiré l'estime et la confiance de Marc-Aurèle; et s'il conserva la même influence sur l'esprit du fils, on en pourrait conclure au moins qu'était doué d'un caractère très flexible. La faveur d'un tyran ne suppose pas toujours un défaut de mérite dans celui qui en est l'objet : souvent le hasard, le caprice, la nécessité des affaires publiques, ont porté des princes à récompenser des talents et des vertus qu'ils étaient bien éloignés eux-mêmes de posséder.

Il ne parait pas qu'Albinus ait jamais été le ministre des cruautés de Commode, ni même le compagnon de ses débauches. Il était revêtu d'un commandement honorable loin de la capitale, lorsqu'il reçut une lettre particulière de l'empereur, qui lui faisait part des complots de quelques officiers mécontents, et qui l'autorisait à se déclarer défenseur du trône et successeur à l'empire, en prenant le titre et la dignité de César. Le gouverneur de Bretagne refusa sagement d'accepter un honneur dangereux qui l'aurait exposé à la jalousie, et qui pouvait l'envelopper, dans la ruine prochaine de Commode. Albinus employa, pour s'élever, des moyens plus nobles, ou au moins plus imposants. Sur un bruit prématuré de la mort de l'empereur, il assembla ses troupes, et, après avoir déploré les maux inévitables du despotisme, il leur représenta, dans un discours éloquent, le bonheur et la gloire dont leurs ancêtres avaient joui sous le gouvernement consulaire, et déclara qu'il était fermement résolu de rendre au peuple et au sénat leur autorité légitime.

Cette harangue populaire fut reçue par les légions britanniques avec des acclamations redoublées; à Rome, elle excita des applaudissements secrets. Tranquille possesseur d'une province séparée du continent et à la tête d'une armée moins célèbre, il est vrai, par la discipline que par le nombre et la valeur des soldats2, le gouverneur de Bretagne brava les menaces de Commode, opposa une conduite équivoque à l'autorité de Pertinax et leva l'étendard contre Julianus, dès que ce prince eut usurpé la couronne. Les convulsions de la capitale donnaient encore plus d'autorité aux sentiments patriotiques d'Albinus, ou plutôt à ses professions de patriotisme. La décence lui défendit de prendre les titres pompeux d'Auguste et d'empereur. Il voulut peut-être imiter l'exemple de Galba, qui, dans une circonstance pareille, s'était fait appeler le lieutenant du sénat et du peuple.

1. Spartien fait un mélange de toutes les vertus et de tous les vices qui composent la nature humaine, et il en charge un seul individu. C'est dans cet esprit qu'ont été dessinés la plupart des portraits de l'Histoire Auguste.

2. Pertinax, qui gouvernait la Bretagne quelques années auparavant, avait été laissé pour mort dans un soulèvement des soldats. (Hist. Auguste, p. 54) Cependant les troupes le chérissaient, et elles le regrettèrent; admirantibus eam virtutem, cui irascebantur.

193

Pescennius Niger en Syrie

Le mérite personnel de Pescennius Niger avait fait oublier sa naissance obscure; et l'avait élevé d'un emploi médiocre au gouvernement de la Syrie, poste important et très lucratif, qui, dans des temps de guerre civile, pouvait lui frayer le chemin au trône. Cependant il paraissait plus fait pour briller au second rang que pour occuper le premier. Incapable de commander en chef, il aurait été le meilleur lieutenant de Sévère.

Niger, dans son gouvernement, gagna l'estime des troupes et l'amour de la province. Sa discipline rigide affermissait la valeur et fixait l'obéissance des soldats, tandis que les voluptueux Syriens se laissaient charmer, moins par la douce fermeté de son administration, que par l'affabilité de ses manières, et le goût qu'il paraissait prendre à leurs fêtes splendides et nombreuses1.

Dès que l'on apprit à Antioche le meurtre atroce de Pertinax, toute l'Asie se tourna vers Niger pour l'inviter à venger la mort de ce prince, et le désigna comme son successeur au trône. Les légions de l'Orient embrassèrent sa cause. Depuis les frontières d'Ethiopie2 jusqu'à la mer Adriatique, les provinces riches, mais désarmées, de cette partie de l'empire se soumirent avec joie à son obéissance. Enfin les rois dont les Etats étaient situés au-delà du Tigre et de l'Euphrate, le félicitèrent sur son élection et lui offrirent leurs services.

Niger, comblé tout à coup des biens de la fortune, n'avait pas l'âme assez forte pour soutenir une révolution si subite. Il se flatta qu'il ne se présenterait aucun rival, et que son avènement au trône ne serait pas souillé par le sang des citoyens; mais en s'occupant des vains honneurs du triomphe, il négligea de s'assurer de la victoire. Au lieu d'entrer en négociation avec les puissantes armées de l'Occident, dont les démarches devaient décider, ou au moins balancer le destin de l'empire; au lieu de marcher sans délai à Rome, où il était attendu avec impatience3, Niger perdit dans les plaisirs d'Antioche des moments précieux, dont le génie actif de Sévère profita habilement et d'une manière décisive.

1. Hérodien, II, p. 68. On voit dans la Chronique de Jean Malala, d'Antioche, combien ses compatriotes étaient attachés à leurs fêtes, qui, satisfaisant à la fois leur superstition et leur amour pour le plaisir.

2. L'Histoire Auguste parle d'un roi de Thèbes, en Egypte, allié et ami personnel de Niger. Si Spartien ne s'est pas trompé, ce que j'ai beaucoup de peine à croire, il fait paraître une dynastie de princes tributaires entièrement inconnus aux historiens.

3. Dion, LXXIII, p. 1238; Hérodien, II, p. 67. Un vers qui était alors dans la bouche de tout le monde, semble exprimer l'opinion générale que l'on avait des trois rivaux : Optimus est Niger, bonus Afer, pessimus Albus. Hist. Auguste, p. 75.

193

Pannonie et Dalmatie

Le pays des Pannoniens et des Dalmates, situé entre le Danube et l'extrémité de la mer Adriatique, était une des dernières conquêtes des Romains et celle qui avait coûté le plus de sang. Deux cent mille de ces barbares avaient pris à la fois les armes pour la défense de leur liberté, avaient alarmé la vieillesse d'Auguste, et exercé l'activité de Tibère, qui combattit contre eux à la tête de toutes les forces de l'empire. Les Pannoniens se soumirent à la fin aux armes et aux lois de Rome. Cependant le souvenir récent de leur indépendance, le voisinage et même le mélange des tribus qui n'avaient pas été conquises, peut-être aussi l'influence d'un climat où l'on prétend que la nature donne aux hommes de grands corps et peu d'intelligence, tout contribuait à entretenir leur férocité primitive; et sous le maintien uniforme et soumis de sujets romains, on démêlait encore les traits hardis des premiers habitants de ces contrées barbares. Leur jeunesse belliqueuse fournissait sans cesse des recrues aux légions campées sur les bords du Danube, et qui, perpétuellement aux prises avec les Germains et avec les Sarmates, étaient regardées, à juste titre, comme les meilleures troupes de l'empire.

3 avril 193

Septime Sévère empereur

Septime Sévère commandait alors l'armée de Pannonie. Ce général né en Afrique, avait passé par tous les grades militaires. Il avait parcouru lentement la carrière des honneurs, nourrissant en secret une ambition démesurée qui, ferme et inébranlable dans sa marche ne fut jamais détournée ni par l'attrait du plaisir, ni par la crainte des dangers, ni par aucun sentiment d'humanité1. A la première nouvelle de la mort de Pertinax, il assembla ses troupes, leur peignit avec les couleurs les plus vives le crime, l'insolence et la faiblesse des prétoriens; et il excita les légions, à voler aux armes et à la vengeance. La péroraison de son discours était surtout extrêmement éloquente. Il promettait à chaque soldat une somme importante, présent considérable et double de celui que le lâche Julianus avait offert pour acheter l'empire2. Les troupes conférèrent aussitôt au général le nom d'Auguste, de Pertinax et d'empereur (13 avril 193). Ce fut ainsi que Sévère parvint à ce poste élevé, où il était appelé par le sentiment de son propre mérite, et par une longue suite de songes et de présages qu'avait enfantés sa politique ou sa superstition3.

1. Commode, dans une lettre à Albinus, dont nous avons déjà parlé, représente Sévère comme un des généraux ambitieux qui censuraient la conduite de leur prince, et qui désiraient s'en occuper la place. Hist. Auguste, p. 80.

2. La Pannonie était trop pauvre pour fournir tant d'argent. Cette somme fut probablement promise dans le camp, et payée à Rome après la victoire : j'ai adopté, pour la fixer, la conjecture de Casaubon. Voyez Hist. Auguste, p. 66; Comm., page 115.

3. Hérodien, II, p. 78. Sévère fut déclaré empereur sur les bords du Danube, soit à Carnuntum, selon Spartien (Hist. Auguste, p. 65), soit à Sabaria, selon Victor. M. Hume, en avançant que la naissance et la dignité de Sévère étaient trop au-dessous de la pourpre impériale et qu'il marcha en Italie seulement comme général, n'a pas examiné ce fait avec son exactitude ordinaire. Essai sur le Contrat primitif.

193

Il marche sur l'Italie

Ce nouveau prétendant à l'empire sentit les avantages particuliers de sa situation, et il sut en profiter. Son gouvernement, qui s'étendait jusqu'aux Alpes juliennes, lui facilitait les moyens de pénétrer en Italie. Auguste avait dit qu'une armée pannonienne pouvait paraître dans dix jours à la vue de Rome (Velleius Paterculus, II, c. 3. En parlant des confins les plus rapprochés de la Pannonie et en établissant que Rome s'aperçoit à deux cents milles de distance). Ces paroles mémorables vinrent se présenter à l'esprit de Sévère. Par une promptitude proportionnée à l'importance de l'objet, il pouvait raisonnablement espérer de venger Pertinax, de punir Julianus, et de recevoir l'hommage du sénat et du peuple, comme empereur légitime, avant que ses compétiteurs, séparés de l'Italie par une immense étendue de terre et de mer, eussent été informés de ses exploits, ou même de son élection. Pendant sa marche, il se permit à peine le repos ou la nourriture; toujours à pied, couvert de ses armes et marchant à la tête de ses légions, il s'insinuait dans l'amitié et la confiance des soldats, redoublait leur activité, relevait leur courage, animait leurs espérances, et consentait avec joie à partager avec le moindre d'entre eux des fatigues dont il avait toujours devant les yeux l'immense récompense.

Le malheureux Julianus s'était attendu, et, se croyait préparé à disputer l'empire au gouverneur de Syrie; mais lorsqu'il apprit la marche rapide des légions invincibles de Pannonie, sa perte lui parut inévitable. L'arrivée précipitée de chaque courrier redoublait ses justes alarmes. On lui vint annoncer successivement que Sévère avait passé les Alpes; que les villes d'Italie, disposées en sa faveur, ou incapables d'arrêter ses progrès, l'avaient reçu avec des transports de joie et des protestations de fidélité; que l'importante place de Ravenne s'était rendue sans résistance; et enfin que la flotte de la mer Adriatique obéissait au vainqueur. Déjà l'ennemi n'était plus éloigné de Rome que de deux cent cinquante milles; chaque instant resserrait le cercle étroit de la vie et de l'empire du prince.

193

Détresse de Julianus

Cependant Julianus entreprit de prévenir sa perte, ou du moins de la reculer. Il implora la foi vénale des prétoriens, remplit la capitale de vains préparatifs de guerre, tira des lignes autour des faubourgs de la ville, et se fortifia dans le palais, comme s'il eût été possible, sans espoir de secours, de défendre ces derniers retranchements contre un ennemi victorieux. La honte et la crainte empêchèrent les prétoriens de l'abandonner; mais ils tremblaient au nom des légions pannoniennes, commandées par un général expérimenté, et accoutumées à vaincre les Barbares sur les glaces du Danube. Ils quittaient, en soupirant, les bains et les spectacles, pour prendre des armes dont le poids les accablait, et qu'ils avaient perdu l'habitude de manier. On se flattait que l'aspect terrible des éléphants jetterait à la terreur dans les armées du Nord; mais ces animaux indociles ne reconnaissaient plus la main de leurs conducteurs. La population insultait aux évolutions ridicules des soldats, de marine tirés de la flotte de Misène, tandis que les sénateurs jouissaient secrètement de l'embarras et de la faiblesse de l'usurpateur1.

Toutes les démarches de Julianus décelaient ses alarmes et sa perplexité. Tantôt il exigeait du sénat que Sévère fût déclaré l'ennemi de l'Etat, tantôt il désirait qu'on l'associât à l'empire. Il envoyait publiquement à son rival des sénateurs consulaires, pour négocier avec lui comme ambassadeurs, tandis qu'il chargeait en particulier des assassins de lui arracher la vie. Il ordonna aux vestales et aux prêtres de sortir en pompe solennelle, revêtus de leurs habits sacerdotaux, portant devant eux les gages sacrés de la religion, et de s'avancer ainsi à la rencontre des légions pannoniennes. Il s'efforçait en même temps d'interroger ou d'apaiser les destins par des cérémonies magiques et par d'indignes sacrifices.

1. Dion, LXXIII, p. 1233; Hérodien, II, p. 81. Une des plus fortes preuves de l'habileté des Romains dans l'art de la guerre, c'est d'avoir d'abord surmonté la vaine terreur qu'inspirent les éléphant, et d'avoir ensuite dédaigné le dangereux secours de ces animaux.

2 juin 193

Mort de Julianus

Sévère, qui ne craignait ni ses armes ni ses conjurations, n'avait à redouter que des complots secrets. Pour éviter ce danger, il se fit accompagner, pendant toute sa route, de six cents hommes choisis, qui, toujours armés de leur cuirasse, ne quittaient sa personne ni jour ni nuit. Rien ne l'arrêta dans sa marche rapide. Après avoir passé sans obstacle les défilés des Apennins, il reçut dans son parti les troupes et les ambassadeurs que l'on avait envoyés pour retarder ses progrès; et il ne resta que fort peu de temps dans la ville d'Interamnia, aujourd'hui Teramo, située à soixante-dix milles de Rome. Déjà il était sûr de la victoire; mais le désespoir des prétoriens pouvait la rendre sanglante, et Sévère avait la noble ambition de vouloir monter sur le trône sans tirer l'épée (Victor et Eutrope (VIII, 17) parlent d'un combat qui fut livré près du pont Milvius (ponte Molle), et dont les meilleurs écrivains du temps ne font pas mention). Ses émissaires, répandus dans la capitale, assurèrent les gardes que s'ils voulaient abandonner à la justice du vainqueur leur indigne souverain et les meurtrières de Pertinax, le corps entier ne serait plus jugé coupable de ce forfait. Des soldats sans foi, dont la résistance n'avait jamais eu pour base qu'une opiniâtreté farouche, acceptèrent avec joie ces conditions si faciles à remplir. Ils se saisirent de la plupart des assassins, et déclarèrent au sénat qu'ils ne défendraient pas plus longtemps la cause de Julianus. Cette assemblée, convoquée par le consul, reconnut unanimement Sévère comme le seul empereur légitime, décerna des honneurs divins à Pertinax, et prononça une sentence de déposition et de mort contre son infortuné successeur. Julianus, comme un criminel ordinaire, eut aussitôt la tête tranchée dans une salle des bains de son palais (2 juin 193). Telle fut la fin d'un homme qui avait dépensé des trésors immenses pour monter sur un trône chancelant et orageux, qu'il occupa seulement pendant soixante-six jours. La diligence presque incroyable de Sévère, qui, dans un si court espace de temps, conduisit une armée nombreuse des rives du Danube aux bords du Tibre, prouve à la fois l'abondance des provisions produites par l'agriculture et par le commerce, la bonté des chemins, la discipline des légions, et l'indolente soumission des provinces conquises1.

1. De ces soixante-six jours, il faut d'abord en ôter seize. Pertinax fut massacré le 28 mars, et Sévère ne fut probablement élu que le 13 d'avril (Voyez Hist. Auguste, p. 65, et Tillemont, Histoire des Empereurs, tome III, p. 393, note 7). Il fallut bien ensuite dix jours à ce prince pour mettre son armée en mouvement. Cette marche rapide fut donc faite en quarante jours; et comme la distance de Rome aux environs de Vienne est de huit cents milles, les troupes de Sévère durent faire par jour plus de vingt milles sans s'arrêter.

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