Septime Sévère   

2 juin 193 - 4 février 211

2 juin 193

Disgrâce des prétoriens

Les premiers soins de Sévère furent consacrés à deux mesures dictées, l'une par la politique, et l'autre par la décence, d'abord venger Pertinax, et ensuite de rendre à ce prince les honneurs dus à sa mémoire. Avant d'entrer dans Rome, le nouvel empereur commanda aux prétoriens d'attendre son arrivée dans une grande plaine près de la ville, et de s'y rendre sans armes, mais avec les habits de cérémonie dont ils étaient revêtus lorsqu'ils accompagnaient le souverain. Ces troupes hautaines, moins touchées de repentir que frappées d'une juste terreur, obéirent à ses ordres. Aussitôt un détachement choisi de l'armée d'Illyrie les environna l'épée tournée contre eux. La résistance ou la fuite devenait impossible; et les prétoriens attendaient leur sort en silence et dans la consternation. L'empereur, monté sur son tribunal, leur reprocha sévèrement leur perfidie et leur lâcheté, les cassa avec ignominie, les dépouilla de leurs magnifiques ornements, et leur défendit, sous peine de mort, de paraître à la distance de cent milles de Rome. Pendant cette exécution, d'autres troupes avaient reçu ordre de s'emparer de leurs armes, d'occuper leur camp fortifié, et de prévenir les suites funestes de leur désespoir.

193

Apothéose de Pertinax

On célébra ensuite les funérailles de Pertinax avec toute la magnificence dont était susceptible cette triste cérémonie (Dion, qui assista à cette cérémonie, comme sénateur, en donne une description très pompeuse, LXXIV, p. 1244). Le sénat rendit, avec un plaisir mêlé d'amertume, les derniers devoirs à cet excellent prince, qu'il avait chéri et qu'il regrettait encore. La sensibilité de son successeur était probablement moins sincère : il estimait les vertus de Pertinax; mais ses vertus lui auraient fermé le chemin du trône, unique objet de son ambition. Sévère prononça son oraison funèbre avec une éloquence étudiée; et, malgré la satisfaction intérieure qu'il ressentait, il parut pénétré d'une véritable douleur. Ces égards respectueux pour la mémoire de Pertinax, persuadèrent à la multitude crédule que Sévère méritait seul d'occuper sa place. Cependant ce prince, convaincu que les armes, et non de vaines cérémonies, devaient assurer ses droits, quitta Rome au bout de trente jours, et, sans se laisser éblouir par l'éclat d'une victoire facile, il se disposa à combattre des rivaux plus formidables.

193-197

Succès de Sévère contre Niger et Albinus

Sévère
Sévère
Musée du Louvre

Sa fortune et ses talents extraordinaires ont porté un historien élégant à le comparer au premier et au plus grand des Césars : le parallèle est au moins imparfait. Où trouver dans le caractère de Sévère la supériorité éclatante, la grandeur d'âme, la générosité, la clémence de César, et surtout ce vaste génie qui savait réunir et concilier l'amour du plaisir, la soif des connaissances et le feu de l'ambition1 ? Si ces deux princes ont quelques rapports entre eux, ce n'est que dans la célérité de leurs entreprises et dans les victoires remportées sur leurs concitoyens.

En moins de quatre ans (en comptant depuis son élection, 13 avril 193, jusqu'à la mort d'Albinus, 19 février 197), Sévère subjugua les provinces opulentes de l'Asie et les contrées belliqueuses de l'Occident; il vainquit deux compétiteurs habiles et renommés, et défit des troupes nombreuses, non moins aguerries et aussi bien disciplinées que ses soldats. Tous les généraux romains connaissaient alors l'art de la fortification et les principes de la tactique : la supériorité constante de Sévère fut celle d'un artiste qui fait usage des mêmes instruments avec plus d'adresse et d'industrie que ses rivaux.

1. Quoique Lucain n'ait certainement pas intention de relever le caractère de César, cependant il n'est pas de plus magnifique panégyrique que l'idée qu'il nous donne de ce héros dans le dixième livre de la Pharsale, où il le dépeint faisant sa cour à Cléopâtre, soutenant un siège contre toutes les forces de l'Egypte, et conversant en même temps avec les sages de cette contrée.

193-197

Envers Niger

Pescennius Niger
Pescennius Niger

Si ses deux compétiteurs, réconciliés par un danger commun, se fussent avancés contre lui sans délai, peut-être Sévère aurait-il succombé sous leurs efforts réunis. S'ils l'eussent attaqué en même temps, avec des vues différentes et des armées séparées, la victoire aurait pu devenir longue et douteuse; mais attirés dans le piège d'une sécurité funeste par la modération affectée d'un adroit ennemi, et déconcertés par la rapidité de ses exploits, ils tombèrent successivement victimes de ses armes et de ses artifices. Sévère marcha d'abord contre Niger, celui dont il redoutait le plus la réputation et la puissance; mais, évitant toute déclaration de guerre, il supprima le nom de son antagoniste et déclara seulement au sénat et au peuple qu'il se proposait de rétablir l'ordre dans les provinces de l'Orient. En particulier, il parlait de Niger, son ancien ami, avec le plus grand intérêt; il l'appelait même son successeur au trône1, et applaudissait hautement au dessein généreux qu'il avait formé de venger la mort de Pertinax. Il était du devoir de tout général romain de punir un vil usurpateur : ce qui pourrait le rendre criminel; serait de continuer à porter les armes, et de se révolter contre l'empereur légitime, reconnu solennellement par le sénat. On retenait à Rome les enfants de tous les commandants de provinces, comme des gages de la fidélité de leurs parents2; parmi eux s'étaient trouvés ceux de Niger. Maître de la capitale, Sévère fit élever avec le plus grand soin les fils du gouverneur de Syrie, et il leur fit donner la même éducation qu'à ses propres enfants, tant que la puissance de Niger inspira de la terreur ou même du respect; mais ces infortunés furent bientôt enveloppés dans la ruine de leur père et soustraits à la compassion publique par l'exil, ensuite par la mort.

1. Sévère, étant dangereusement malade, fit courir le bruit qu'il se proposait de laisser la couronne à Niger et à Albinus. Comme il ne pouvait être sincère à l'égard de l'un et de l'autre, peut-être ne voulait-il que les tromper tous deux. Sévère porta cependant l'hypocrisie si loin, que, dans les Mémoires de sa vie il assure avoir eu réellement l'intention de les désigner pour ses successeurs.

2. Cette pratique, imaginée par Commode, fut très utile à Sévère, qui trouva dans la capitale des enfants des principaux partisans de ses rivaux, et qui s'en servit plus d'une fois pour intimider ses ennemis ou pour les séduire.

193-197

Envers Albinus

Tandis que Sévère portait la guerre en Orient, il avait raison de craindre que le gouverneur de Bretagne, après avoir passé la mer, et franchi les Alpes, ne vînt occuper le trône vacant, et ne lui opposât l'autorité du sénat soutenue des forces redoutables de l'Occident. La conduite équivoque d'Albinus, qui n'avait pas voulu prendre le titre d'empereur, ouvrait un champ libre à la négociation. Oubliant à la fois et ses protestations de patriotisme et la jalousie d'un pouvoir suprême, qu'il avait voulu obtenir, ce général accepta le rang précaire de César, comme une récompense de la neutralité fatale qu'il promettait d'observer. Sévère, jusqu'à ce qu'il se fût défait de son premier compétiteur, traita toujours avec les plus grandes marques d'estime et d'égard un homme dont il avait juré la perte; et même dans la lettre où il lui apprend la défaite de Niger, il l'appelle son frère et son collègue; il le salue au nom de sa femme Julie, et de ses enfants, et il le conjure de maintenir les armées de la république dans la fidélité nécessaire à leurs intérêts communs. Les messagers chargés de remettre cette lettre avaient ordre d'aborder le César avec respect, de lui demander une audience particulière, et de lui plonger le poignard dans le sein. Le complot fut découvert. Enfin le trop crédule Albinus passa sur le continent, résolu de combattre un rival supérieur, qui fondait sur lui à la tête d'une armée invincible, et composée des plus braves vétérans.

193-197

Les guerres civiles

Les combats que Sévère eut à livrer ne semblent pas répondre à l'importance de ses conquêtes. Deux actions, l'une près de l'Hellespont, l'autre dans les défilés étroits de la Cilicie1, décidèrent du sort de Niger; et les troupes européennes conservèrent leur ascendant ordinaire sur les soldats de l'Asie. La bataille de Lyon, où l'on vit combattre cent cinquante mille Romains, fut également fatale à Clodius Albinus. D'un côté le courage de l'armée britannique, de l'autre la discipline des légions de la Pannonie, tinrent longtemps la victoire incertaine et firent plus d'une fois pencher la balance. Sévère même était sur le point de perdre à la fois sa réputation et sa vie, lorsque ce prince belliqueux rallia ses troupes, ranima leur valeur2, et vaincu enfin son rival (197, la bataille se donna dans la plaine de Trévoux, à trois ou quatre lieues de Lyon. Voyez Tillemont, t. III, note 18.). La guerre fut terminée par cette journée mémorable.

Les discordes civiles qui ont déchiré l'Europe moderne ont été caractérisées non seulement par une ardente animosité, mais encore par une constance opiniâtreté. Ces guerres sanglantes ont été généralement justifiées par quelque principe, ou du moins colorées par quelque prétexte de religion, de liberté ou de devoir. Les chefs étaient des nobles indépendants, à qui la naissance et les biens donnaient une grande influence. Les soldats combattaient en hommes intéressés à la décision de la querelle. Comme l'esprit militaire et le zèle de parti enflammaient au même degré tous les membres de la société, un chef vaincu se trouvait immédiatement après sa défaite entouré de nouveau partisans prêts à répandre leur sang pour la même cause; mais les Romains, après la chute de la république, ne combattaient que pour le choix de leur maître. Quand les voeux du peuple appelaient un candidat à l'empire, de tous ceux qui s'enrôlaient sous ses étendards, quelques-uns servaient par affection, d'autres par crainte, le plus grand nombre par intérêt, aucun par principe. Les légions, dénuées de tout attachement de parti, se jetaient indifféremment dans les guerres civiles, d'un côté ou de l'autre, déterminés par des présents magnifiques et des promesses encore plus libérales, un échec qui ôtait au général les moyens de remplir ses engagements, les relevait en même temps de leur serment de fidélité. Ces mercenaires empressés d'abandonner une cause malheureuse, ne trouvaient de sûreté que dans une prompte désertion. Au milieu de tous ces troubles, il importait peu aux provinces au nom de qui elles eussent gouvernées ou opprimées. Entraînées par l'impulsion d'une puissance directe, dès que ce mouvement venait se briser contre une force supérieure, elles se hâtaient de recourir à la clémence du vainqueur, qui, pour acquitter des dettes exorbitantes, sacrifiait les provinces les plus coupables à l'avarice des soldats. Dans l'immense étendue de l'empire, les villes, sans défense, pour la plupart, n'offraient pas d'asile aux débris d'une armée en déroute. Enfin, il n'existait aucun homme, aucune famille, aucun ordre de citoyens, dont le crédit particulier eût été capable de rétablir la fortune d'un parti expirant sans être soutenu de l'influence puissante du gouvernement.

1. Il y eut trois actions : l'une près de Cyzique, non loin de l'Hellespont; la seconde près de Nicée, en Bithynie; la troisième près d'Issus, en Cilicie, là même où Alexandre avait vaincu Darius. Dion, p. 1247-49; Hérodien, III, c. 2-4.

2. D'après Hérodien, ce fut le lieutenant Laetus qui ramena les troupes au combat, et gagna la bataille, presque perdue par Sévère. Dion lui attribue aussi (p. 1261) une grande part à la victoire. Sévère le fit mettre à mort dans la suite, soit par crainte soit, par jalousie. Dion, p. 1264.

193-195

Siège de Bysance

Il ne faut cependant pas oublier une ville dont les habitants méritent, par leur attachement à l'infortuné Niger, une exception honorable. Comme Byzance servit de principale communication entre l'Europe et l'Asie, on avait eu soin de pourvoir à sa défense par une forte garnison et par une flotte de cinq cents voiles, qui mouillait dans son port (la plupart de ses vaisseaux étaient, comme on peut bien le penser, de très petits bâtiments : on voyait cependant dans leur nombre, quelques galères de deux et de trois rangs de rames) : l'impétuosité de Sévère déjoua ce plan de défense si prudemment combiné. Ce prince laisse ses généraux autour des murailles de la place, force le passage moins gardé de l'Hellespont; et, impatient de voler à des conquêtes plus faciles, il marche au-devant de son rival. Byzance, attaquée par une armée nombreuse et toujours croissante, et enfin par toutes les forces navales de l'empire, soutint un siège de trois ans, et demeura fidèle au nom et à la mémoire de Niger. Les soldats et les citoyens, animés d'une ardeur dont nous ignorons la cause, se battaient en furieux : plusieurs même des principaux officiers de Niger, qui désespéraient d'obtenir leur pardon où qui dédaignaient de le demander, s'étaient jetés dans ce dernier asile. Les fortifications passaient pour imprenables : un célèbre ingénieur, renfermé dans la place, avait employé, pour la défendre, toutes les ressources de la mécanique connue aux anciens1. Enfin Byzance, pressée par la famine, ouvrit ses portes : la garnison et les magistrats furent passés au fil de l'épée, les murailles démolies, les privilèges supprimés; et cette ville, qui devait être un jour la capitale de l'Orient ne fut plus qu'une simple bourgade ouverte de tous côtés, et soumise à la juridiction insultante de Périnthe2. L'historien Dion, qui avait admiré l'état florissant de Byzance, déplora sa ruine : il reproche à Sévère d'avoir, dans son ressentiment, privé le peuple romain du plus fort boulevard que la nature eût élevé contre les Barbares du Pont et de l'Asie3. Cette observation ne fut que trop vérifiée dans le siècle suivant, lorsque les flottes des Goths couvrirent le Pont-Euxin, et pénétrèrent sans obstacle, par le canal du Bosphore, jusque dans le centre de la Méditerranée.

1. Cet ingénieur se nommait Priscus. Le vainqueur lui sauva la vie en considération de ses talents et il le prit a son service. Pour les détails particuliers de ce siège, voyez Dion (LXXV, p. 251), et Hérodien (III, p. 95). Le chevalier de Folard, d'après son imagination, nous indique la théorie des moyens qui y furent employés, et qu'on peut chercher dans ses ouvrages. Voyez Polybe, I, p. 76.

2. Perinthus, sur les bords de la Propontide, fut nommé dans la suite Heraclea, et ce nom se retrouve encore dans celui d'Erekli, située sur l'emplacement de cette ville, aujourd'hui détruite (Voyez d'Anville, Géogr. anc., t. I, p. 291). Byzance, devenue Constantinople, causa à son tour l'anéantissement d'Héraclée.

3. Malgré l'autorité de Spartien et de quelques Grecs modernes, Hérodien et Dion ne nous permettent pas de douter que Byzance, plusieurs années après la mort de Sévère, ne fût en ruines. Il n'existe pas de contradiction entre le récit de Dion et celui de Spartien et de quelques Grecs modernes. Dion ne dit pas que Sévère détruisit Byzance; il dit seulement qu'il lui ôta ses franchises et ses privilèges, dépouilla ses habitants de leurs biens, rasa les fortifications, et soumit la ville à la juridiction de Périnthe. Ainsi, quand Spartien, Suidas, Cedrenus, disent que Sévère et son fils Antonin rendirent dans la suite à Byzance ses droits, ses franchises, y firent construire des temples, etc., cela se concilie sans peine avec le récit de Dion. Peut-être même ce dernier en parlait-il dans les fragments de son histoire qui ont été perdus. Quant à Hérodien, ses expressions sont évidemment exagérées et il a commis tant d'inexactitudes dans l'histoire de Sévère, qu'on reste en droit d'en supposer une dans ce passage.

194-197

Mort de Niger et d'Albinus

Pescennius Niger
Clodius Albinus

Albinus et Niger éprouvèrent le même sort : vaincus tous les deux, ils furent pris dans leur fuite et condamnés à perdre la vie (février 197 pour le premier et 194 pour le second). Leur mort n'excita ni surprise ni compassion : ils avaient risqué leurs personnes contre le hasard d'un empire; ils subirent le sort qu'ils auraient fait subir à leur rival; et Sévère ne prétendait pas à cette supériorité arrogante qui permet à un rival de vivre dans une condition privée. Son caractère inexorable le portait à la vengeance : mais l'avarice le rendit encore plus cruel, même lorsqu'il n'eut plus rien à redouter. Les plus riches habitants des provinces, qui, sans aucune aversion pour l'heureux candidat, avaient obéi au gouverneur, que la fortune leur avait donné, furent punis par la mort, par l'exil et par la confiscation de leurs biens. Sévère, après, avoir dépouillé la plupart des villes de l'Asie de leurs anciennes dignités, en exigea quatre fois les sommes qu'elles avaient payées pour le service de son compétiteur.

193-211

Sévère et le sénat

Tant que ce prince eut des ennemis à combattre, sa cruauté fut, en quelque sorte, retenue par l'incertitude de l'évènement et par sa vénération affectée pour les sénateurs. La tête sanglante d'Albinus, la lettre menaçante dont elle était accompagnée, annoncèrent aux Romains que Sévère avait pris la résolution de n'épargner aucun des partisans de son infortuné rival. Persuadé qu'il n'avait jamais eu l'affection du sénat, il avait juré à ce corps une haine éternelle; et il faisait éclater tous les jours son ressentiment, en prétextant la découverte récente de quelque conspiration secrète. Il est vrai qu'il pardonna sincèrement à trente-cinq sénateurs accusés d'avoir favorisé le parti d'Albinus; il s'efforça même par la suite de les convaincre qu'il avait non seulement pardonné mais oublié leur offense présumée; mais dans le même temps il en fit périr quarante et un autres1, dont l'histoire nous a conservé les noms. Leurs femmes, leurs enfants, leurs clients, subirent le même supplice, et les plus nobles habitants de la Gaule et de l'Espagne furent pareillement condamnés à mort. Une justice aussi rigide, comme il plaisait à Sévère de l'appeler, était dans son opinion le seul moyen d'assurer la paix du peuple et la tranquillité du prince; et il daignait déplorer la condition d'un souverain, qui, pour être humain, devait nécessairement, selon lui, commencer par être cruel.

En général, les véritables intérêts d'un monarque absolu sont d'accord avec ceux de son peuple. Sa grandeur réelle, consiste uniquement dans le nombre, l'ordre, les richesses et la sûreté de ses sujets; et si son coeur est sourd à la voix de la vertu, la prudence peut au moins le guider, et lui dicter la même règle de conduite. Sévère regardait l'empire de Rome comme son bien propre : il n'en fut pas plus tôt possesseur paisible, qu'il n'oublia rien pour cultiver et pour améliorer une si précieuse acquisition. Des lois salutaires exécutées avec une fermeté inflexible, corrigèrent bientôt la plupart des abus qui depuis la mort de Marc-Aurèle, s'étaient introduits dans toutes les parties du gouvernement. Lorsque l'empereur rendait la justice, l'attention, le discernement et l'impartialité, caractérisaient ses décisions. S'il s'écartait quelquefois des principes d'une exacte équité, il faisait toujours pencher la balance en faveur du pauvre et des opprimés; moins guidé, il est vrai, par quelque sentiment d'humanité que par le penchant naturel qu'ont les princes, despotes à humilier l'orgueil des grands, et à rabaisser tous leurs sujets au niveau commun d'une dépendance absolue. Ses dépenses considérables en bâtiments et en spectacles magnifiques, et ses distributions constantes de blé, et de provisions de toute espèce, étaient les moyens les plus sûrs de captiver l'affection du peuple romain2. On avait oublié les malheurs des guerres civiles, et les provinces goûtaient encore une fois les avantages de la paix et de la prospérité. Plusieurs villes rétablies par la magnificence de Sévère, prirent le titre de colonies, et attestèrent, par des monuments publics, leur reconnaissance et leur félicité3. Ce prince habile, toujours suivi par la fortune, fit revivre la réputation des armes romaines (il porta ses armes victorieuses jusqu'à Séleucie et Ctésiphon, les capitales de la monarchie des Parthes), et il se glorifiait à juste titre, de ce qu'ayant trouvé l'empire accablé de guerres civiles et étrangères, il le laissait dans le calme d'une paix profonde, honorable et universelle.

1. Dion (LXXV, p. 1264) ne fait mention que de vingt neuf sénateurs; mais l'Histoire Auguste en nomme quarante et un, parmi lesquels il y en avait six appelés Pescennius. Hérodien (III, p. 115) parle en général des cruautés de Sévère.

2. Dion, LXXVI, p. 1272 ; Hist. Auguste, p. 67. Sévère, célébra des feux séculaires avec la plus grande magnificence, et il laissa dans les greniers publics une provision de blé pour sept ans, à raison de soixante mille modii, ou vingt mille boisseaux, par jour. Je ne doute pas que les greniers de Sévère ne se soient trouvés remplis pour un temps assez considérable; mais je suis persuadé que d'un côté la politique, et de l'autre l'admiration, ont beaucoup ajouté à la vérité.

3. Voyez le Traité de Spanheim sur les anciennes médailles et les inscriptions; consultez aussi nos savants voyageurs Spon et Wheeler, Shaw, Pococke, etc., qui, en Afrique, en Grèce et en Asie, ont trouvé plus de monuments de Sévère que d'aucun autre empereur romain.

193-211

La discipline militaire

Quoique les plaies faites à l'Etat par les discordes intestines parussent entièrement guéries, un poison mortel attaquait les sources de la constitution. Sévère possédait un caractère ferme et des talents supérieurs; mais le génie audacieux du premier des Césars, ou la politique profonde d'Auguste, aurait à peine été capable de courber l'insolence des légions victorieuses. La reconnaissance, une nécessité apparente et une politique mal entendue, engagèrent Sévère à relâcher les ressorts de la discipline militaire (Etiam in Britannis : telle était l'expression juste et frappante dont il se servait. Hist. Auguste, p. 73). Il flatta la vanité des soldats, et parut s'occuper de leurs plaisirs, en leur permettant de porter des anneaux d'or, et de vivre dans les camps avec leurs femmes. Leur paye n'avait jamais été aussi forte; ils recevaient de plus des largesses extraordinaires à chaque fête publique, ou toutes les fois que l'Etat était menacé de quelque danger. Insensiblement ils s'accoutumèrent à exiger ces gratifications. Enflés par la prospérité, énervés par le luxe, et élevés par des prérogatives dangereuses au-dessus des sujets de l'empire1, ils furent bientôt incapables de supporter les fatigues militaires; et, sans cesse disposés à secouer le joug d'une juste subordination, ils devinrent le fléau de leur patrie. De leur côté, les officiers ne soutenaient la supériorité de leur rang que par un extérieur plus pompeux et par une profusion plus éclatante. Il existe encore une lettre de Sévère, dans laquelle ce prince se plaint amèrement de la licence de ses armées2, et exhorte un de ses généraux à commencer par les tribuns eux-mêmes une réforme indispensable. En effet, comme il l'observe très bien, un officier qui perd l'estime de ses soldats ne peut en exiger l'obéissance. Si l'empereur eût suivi cette réflexion dans toute son étendue il aurait facilement découvert que la corruption générale prenait sa source, sinon dans l'exemple du premier chef, au moins dans sa funeste indulgence.

1. Sur l'insolence et sur les privilèges des soldats, on peut consulter la seizième satire que l'on a faussement attribuée à Juvénal : le style et la nature de cet ouvrage me font croire qu'il a été composé sous le règne de Sévère ou de Caracalla.

2. Non pas des armées en général, mais des troupes de la Gaule. Cette lettre même et son contenu semblent prouver que Sévère avait à coeur de rétablir la discipline; Hérodien est le seul historien qui l'accuse d'avoir été la première cause de son relâchement.

193-211

Les nouveaux prétoriens

Les prétoriens, qui avaient massacré leur maître et vendu publiquement l'empire, avaient reçu le châtiment que méritait leur trahison; mais l'institution nécessaire, quoique dangereuse, des gardes, fut rétablie sur un nouveau plan, et leur nombre devint quadruple de ce qu'il était auparavant. Ces troupes n'avaient d'abord été composées que des habitants de l'Italie; lorsque les moeurs amollies de la capitale s'introduisirent par degrés dans les contrées voisines, la Macédoine, la Norique et l'Espagne, furent aussi comprises dans les levées. C'était de ces différentes provinces que l'on tirait une troupe brillante, dont l'élégance convenait mieux à la pompe des cours qu'aux opérations pénibles d'une campagne. Sévère entreprit de la rendre utile; il ordonna que désormais les gardes seraient formées de l'élite des légions répandues sur les frontières. On choisissait dans leur sein les soldats les plus distingués par leur force, par leur valeur et par leur fidélité. Ce nouveau service devenait, pour eux un honneur et une récompense. La jeunesse italienne perdit ainsi l'usage des armes; et une multitude de Barbares vint étonner de sa présence et de ses moeurs la capitale tremblante; mais l'empereur voulait que les légions regardassent ces prétoriens d'élite comme les représentants de tout l'ordre militaire; il se flattait en même temps qu'un secours toujours présent de cinquante mille hommes, plus habiles à la guerre et mieux payés que les autres soldats, ferait évanouir tout espoir de rébellion, et assurerait l'empire à sa postérité.

Le commandement de ces guerriers redoutables et si chéris du souverain, devint bientôt le premier poste de l'Etat. Comme le gouvernement avait dégénéré en un despotisme militaire, le préfet du prétoire, qui, dans son origine, avait été simple capitaine des gardes, fut placé à la tête, non seulement de l'armée, mais encore de la finance et même de la législation1. Il représentait la personne de l'empereur, et exerçait son autorité dans toutes les parties de l'administration. Plautien, ministre favori de Sévère, fut revêtu le premier de cette place importante, et abusa pendant plus de dix ans de la puissance qu'elle lui donnait. Enfin, le mariage de sa fille avec le fils aîné de l'empereur, qui semblait devoir assurer sa fortune, devint la cause de sa perte2. Les intrigues au palais, qui excitaient tour à tour son ambition et ses craintes, menacèrent de produire une révolution. Sévère, qui chérissait toujours son ministre3 se vit forcer, quoiqu'à regret, de consentir à sa mort4. Après la chute de Plautien, l'emploi dangereux de préfet du prétoire fut donné au savant Papinien, jurisconsulte célèbre.

1. Le préfet du prétoire n'avait jamais été un simple capitaine des gardes : du moment de la création de cette place sous Auguste, elle avait donné un grand pouvoir; aussi cet empereur ordonna-t-il qu'il y aurait toujours deux préfets du prétoire, qui ne pourraient être tirés que de l'ordre équestre. Tibère s'écarta le premier de la première partie de cette ordonnance; Alexandre-Sévère dérogea à la seconde en nommant préfets des sénateurs. Il paraît que ce fut sous Commode que les préfets du prétoire obtinrent le domaine de la juridiction civile; il ne s'étendait que sur l'Italie, à l'exception même de Rome et de son territoire, que régissait le profectus urbi. Quant à la direction des finances et du prélèvement des impôts, elle ne leur fut confiée qu'après les grands changements que fit Constantin Ier, dans l'organisation de l'empire; du moins je ne connais aucun passage qui la leur attribue avant ce temps; et Drakenborch, qui a traité cette question dans sa dissertation de Officio profectorum protorio (c. VI), n'en cite aucun.

2. Vu des actes les plus audacieux et les plus infâmes de son despotisme, fut la castration de cent Romains libres, dont quelques-uns étaient mariés, et mêmes pères de famille. Le ministre donna cet ordre affreux, afin que sa fille, le jour de son mariage avec le jeune empereur, pût avoir à sa suite des eunuques dignes d'une reine d'Orient. Dion, LXXVI, p. 1271.

3. Plautien était compatriote, parent et ancien ami de Sévère : il s'était si bien emparé de la confiance de l'empereur, que celui-ci ignorait l'abus qu'il faisait de son pouvoir : à la fin cependant il en fut informé, et commença dès lors à mettre des bornes. Le mariage de Plautilla avec Caracalla fut malheureux, et ce prince, qui n'y avait consenti que par force, menaça le père et la fille de les faire périr dès qu'il régnerait. On craignit, après cela, que Plautien ne voulût se servir contre la famille impériale du pouvoir qui lui restait encore, et Sévère le fit massacrer en sa présence, sous le prétexte d'une conjuration que Dion croit supposée.

4. Dion, LXXVI, p. 1274; Hérodien, III, p. 122-129. Le grammairien d'Alexandrie paraît, comme c'est assez ordinaire, connaître beaucoup mieux que le sénateur romain cette intrigue secrète; et être plus assuré du crime de Plautien.

193-211

Le sénat opprimé

Depuis la mort d'Auguste, ce qui avait distingué les plus vertueux et les plus prudents de ses successeurs, c'était leur attachement, ou du moins leur respect apparent pour le sénat, et leurs égards attentifs pour le tissu toujours délicat de la nouvelle constitution. Mais Sévère, élevé dans les camps, avait été accoutumé dans sa jeunesse à une obéissance aveugle; et lorsqu'il fût plus avancé en âge ne connut d'autorité que le despotisme du commandement militaire. Son esprit hautain et inflexible ne pouvait découvrir ou ne voulait pas apercevoir l'avantage de conserver entre l'empereur et l'armée, une puissance intermédiaire, quoique fondée uniquement sur l'imagination. Il dédaignait de s'avouer le ministre d'une assemblée qui le détestait et qui tremblait à son moindre signe de mécontentement; il donnait des ordres, tandis qu'une simple requête aurait eu la même force. Sa conduite était celle d'un souverain et d'un conquérant; il affectait, même d'en prendre le langage; enfin, ce prince exerçait ouvertement toute l'autorité, législative aussi bien que le pouvoir exécutif.

Il était aisé de triompher du sénat; une pareille victoire n'avait rien de glorieux. Tous les regards étaient fixes sur le premier magistrat, qui disposait des armes et des trésors de l'Etat, tous les intérêts se rapportaient à ce chef suprême. Le sénat, dont l'élection ne dépendait pas du peuple, et qui n'avait aucune troupes pour sa défense, ne s'occupait plus du bien public. Son autorité chancelante portait sur une base faible et prête à s'écrouler : le souvenir de son ancienne sagesse, cette belle théorie du gouvernement républicain, disparaissait insensiblement et faisait place à ces passions plus naturelles, à ces mobiles plus réels et plus solides que met en jeu le pouvoir monarchique. Depuis que le droit de bourgeoisie et les honneurs attachés au nom de citoyen avaient passé aux habitants des provinces, qui n'avaient jamais connu ou qui ne se rappelaient qu'avec horreur l'administration tyrannique de leurs conquérants, le souvenir des maximes républicaines s'était insensiblement effacé. C'est avec une maligne satisfaction que les historiens grecs du siècle des Antonins observent qu'en s'abstenant, par respect pour des préjugés presque oubliés, de prendre le titre de roi, le souverain de Rome possédait, dans toute son étendue, la prérogative royale. Sous le règne de Sévère, le sénat fut rempli d'Orientaux, qui venaient étaler dans la capitale le luxe et la politesse de leur patrie. Ces esclaves éloquents et doués d'une imagination brillante; cachèrent la flatterie sous le voile d'un sophisme ingénieux, et réduisirent la servitude en principe. La cour les applaudissait avec transport, et le peuple les écoutait avec tranquillité, lorsque, pour défendre la cause du despotisme, ils démontraient la nécessité d'une obéissance passive, ou qu'ils déploraient les malheurs inévitables qu'entraîne la liberté. Les jurisconsultes et les historiées enseignaient également que la puissance impériale n'était pas une simple délégation; mais que le sénat avait irrévocablement cédé tous ses droits au souverain. Ils répétaient que l'empereur ne devait pas être subordonné aux lois; que sa volonté arbitraire s'étendait sur la vie et sur la fortune des citoyens, et qu'il pouvait disposer de l'Etat comme de son patrimoine1. Les plus habiles de ces jurisconsultes, et principalement Papinien, Paulus et Ulpien, fleurirent sous les princes de la maison de Sévère. Ce fut à cette époque que la jurisprudence romaine, liée intimement au système de la monarchie, parut avoir atteint le dernier degré de perfection et de maturité.

Les contemporains de Sévère qui jouissaient de la gloire et du bonheur de son règne, lui pardonnèrent les cruautés qui lui avaient frayé le chemin au trône. Leur postérité qui éprouva les suites funestes de ses maximes et de son exemple, le regarda à juste titre, comme le principal auteur de la décadence des Romains.

Les routes qui mènent à la grandeur sont escarpées et bordées de précipices; cependant un esprit actif, en parcourant cette carrière dangereuse, trouve sans cesse un nouvel attrait dans la difficulté de l'entreprise et dans le développement de ses propres forces; mais la possession même d'un trône ne pourra jamais satisfaire un homme ambitieux; Sévère sentit bien vivement cette triste vérité. La fortune et le mérite l'avaient tiré d'un état obscur pour l'élever à la première place du monde : "J'ai été tout", s'écriait-il, "et tout a bien peu de valeur". Agité sans cesse par le soin pénible, non d'acquérir, mais de conserver un empire; courbé sous le poids de l'âge et des infirmités, peu sensible à la renommée, rassasié de pouvoir, il n'apercevait plus rien autour de lui qui pût fixer ses regards inquiets. Le désir de perpétuer la puissance souveraine dans sa famille devint le dernier voeu de son ambition et de sollicitude paternelle.

1. Dion-Cassius semble n'avoir eu d'autre but, en écrivant, que de rassembler ces opinions dans un système historique. D'un autre côté, les Pandectes montrent avec quelle assiduité les jurisconsultes travaillaient pour la cause de la prérogative impériale.

187-211

L'impératrice Julie

Julia Domna
Julia Domna
Romano-Germanic Museum, Cologne

Ce prince, comme presque tous les Africains, s'appliquait avec la plus grande ardeur aux vaines études de la divination et de la magie; il était profondément versé dans l'interprétation des songes et des présages, et connaissait parfaitement l'astrologie judiciaire; science qui de tout temps, a conservé son empire sur l'esprit de l'homme. Sévère avait perdu sa première femme tandis qu'il commandait dans la Gaule lyonnaise1. Résolu de se marier, il ne voulut s'unir qu'avec une personne dont la destinée fût heureuse. On lui dit qu'une jeune dame d'Emèse en Syrie était née, sous une constellation qui présageait la royauté : aussitôt il la recherche en mariage, et obtient sa main (187). Julie Domna, c'est ainsi qu'on la nommait, méritait tout ce que les astres pouvaient lui promettre. Elle conserva jusque dans un âge avancé les charmes de la beauté, et elle joignit à une imagination pleine de grâces une fermeté d'âme et une force de jugement. Ses aimables qualités ne firent jamais une impression bien vive sur le caractère sombre et jaloux de son mari. Sous le règne de son fils, lorsqu'elle dirigea les principales affaires de l'empire, elle montra une prudence qui affermit l'autorité de ce jeune prince, et une modération qui en corrigea quelquefois les folles extravagances. Julie cultiva les lettres et la philosophie avec quelque succès et avec une grande réputation. Elle protégea les arts et fut l'amie de tout homme de génie. Son mérite a été célébré par des écrivains qui représentent cette princesse comme un modèle accompli. La reconnaissance les a sans doute aveuglés. En effet, si nous devons ajouter foi à la médisance de l'histoire ancienne, la chasteté n'était pas la vertu favorite de l'impératrice Julie.

1. Vers l'année 186. M. de Tillemont est ridiculement embarrassé, pour expliquer le passage de Dion, dans lequel on voit l'impératrice Faustine qui moura en 175, contribua au mariage de Sévère et de Julie (LXXIV, p. 1243). Ce savant compilateur ne s'est pas aperçu que Dion rapporte un songe de Sévère, et non un fait réel; or, les songes ne connaissent pas les limites du temps ni de l'espace. M. de Tillemont s'est-il imaginé que les mariages étaient consommés dans le temple de Vénus à Rome ? Histoire des Empereurs, tome III, p. 789 note 6.

198-208

Caracalla et Géta

Deux fils, Caracalla1 et Geta, étaient le fruit, de ce mariage, et devaient un jour gouverner l'univers. Les idées magnifiques que Sévère et ses sujets s'étaient formées, en voyant s'élever ces appuis du trône, furent bientôt détruites. Les enfants de l'empereur passèrent leur jeunesse dans l'indolence, si ordinaire aux princes destinés à porter la couronne, et qui présument que la fortune leur tiendra lieu de mérite et d'application. Sans aucune émulation de talents ou de mutuelle vertu, ils conçurent l'un pour l'autre, dès leur enfance, une haine implacable. Leur aversion éclata presque dans le berceau; elle s'accrut avec l'âge, et, fomentée par des favoris intéressés à la perpétuer, elle donna naissance à des querelles plus sérieuses; enfin elle divisa le théâtre, le cirque et la cour en deux factions sans cesse agitées par les espérances et par les craintes de leurs chefs respectifs. L'empereur mit en oeuvre tout ce que lui suggéra sa prudence, pour étouffer cette animosité dans son origine. Il employa tour à tour les conseils et l'autorité : la malheureuse antipathie de ses enfants obscurcissait l'avenir brillant qui s'était offert à ses yeux, et lui faisait craindre la chute d'un trône élevé à travers mille dangers, cimenté par des flots de sang, et soutenu par tout ce que pouvait donner de sécurité la force militaire, accompagnée d'immenses trésors. Dans la vue de tenir entré eux la balance toujours égale, il donna aux deux frères le titre d'Auguste, et le nom sacré d'Antonin. Rome fut gouvernée, pour la première fois, par trois empereurs (l'avènement de Caracalla en 198, et l'association de Geta en 208). Cette distribution égale de faveurs ne servit qu'à exciter le feu de le discorde : tandis que le superbe Caracalla se vantait d'être le fils aîné du souverain, Geta, plus modéré, cherchait à se concilier l'amour des soldats et du peuple. Sévère, dans la douleur d'un père affligé, prédit que le plus faible de ses enfants tomberait un jour sous les coups du plus fort, qui serait à son tour victime de ses propres vices.

1. Il fut d'abord nommé Bassianus, comme son grand-père Maternel. Pendant son règne, il prit le nom d'Antonin, sous lequel les jurisconsultes et les anciens historiens l'ont désigné. Après sa mort, ses sujets indignés lui donnèrent les sobriquets de Tarantus et de Caracalla : le premier était le nom d'un célèbre gladiateur; l'autre venait d'une longue robe gauloise, dont le fils de Sévère fit présent au peuple romain.

208

Guerre de Calédonie

Dans ces circonstances malheureuses, ce prince reçut avec plaisir la nouvelle d’une guerre en Bretagne (208), et d’une invasion des habitants du nord de cette province. La vigilance de ses lieutenants eût suffi pour repousser l’ennemi; mais il crut devoir saisir un prétexte si honorable pour arracher ses fils au luxe de Rome, qui énervait leur âme et qui irritait leurs passions, et pour endurcir ces jeunes princes, aux travaux de la guerre et de l’administration. Malgré son âge avancé (car il avait alors plus de soixante ans), et malgré sa goutte, qui l’obligeait de se faire porter en litière, il se rendit en personne dans cette île éloignée accompagné de ses deux fils, de toute sa cour et d’une armée formidable. Immédiatement après son arrivée, il passa les murailles d’Adrien et d’Antonin et entra dans le pays ennemi, avec le projet de terminer la conquête, si souvent entreprise de la Bretagne. Il pénétra jusqu’à l’extrémité septentrionale de l’île sans rencontrer aucune armée; mais les embuscades des Calédoniens, qui, invisibles ennemis sans cesse postés autour de l’armée romaine, tombaient tout à coup, sur les flancs et sur l’arrière-garde, le froid rigoureux du climat et les fatigues d’une marche pénible à travers les montagnes et les lacs glacés de l’Ecosse, coûtèrent, dit-on, à l’empire, plus de cinquante mille hommes. Enfin, les Calédoniens, épuisés par des attaques vives et réitérées, demandèrent la paix, remirent au vainqueur une partie de leurs armes, et lui cédèrent une étendue très considérable de leur territoire. Mais leur soumission n’était qu’apparente; elle cessa avec la terreur que leur inspirait la présence de l’ennemi. Dès que les Romains se furent retirés, les Barbares secouèrent le joug et recommencèrent les hostilités. Leur esprit indomptable enflamma le courroux de Sévère. Ce prince résolut d’envoyer une autre armée dans la Calédonie avec l’ordre barbare de marcher contre les habitants, non pour les soumettre, mais pour les exterminer. La mort vint le surprendre tandis qu’il méditait cette cruelle exécution.

208-211

Ambition de Caracalla

La santé languissante et la dernière maladie de l’empereur enflammèrent l’ambition sauvage de Caracalla. Dévoré du désir de régner, déjà le fils de Sévère souffrait impatiemment que l’empire se trouvât partagé; il médita le noir projet d’abréger les jours d’un père expirant, et même il essaya d’exciter une rebellion parmi les troupes. Ses intrigues furent inutiles. Le vieil empereur avait souvent blâmé l’indulgence aveugle de Marc-Aurèle, qui pouvait, par un seul acte de justice, sauver les Romains de la tyrannie de son indigne fils. Placé dans les mêmes circonstances, ce prince sentit avec quelle facilité la tendresse d’un père étouffe dans le coeur des souverains la sévérité d’un juge. Il délibérait, il menaçait, mais il ne pouvait punir; son âme s’ouvrit alors, pour la première fois, à la pitié, et cet unique et dernier mouvement de sensibilité fut plus fatal à l’empire que la longue série de ses cruautés.

4 février 211

Mort de Sévère

L’agitation de son âme irritait les douleurs de sa maladie : il souhaitait ardemment la mort; son impatience le fit descendre plus promptement au tombeau : il rendit les derniers soupirs à York (le 4 février 211), dans la soixante-sixième année de sa vie, et dans la dix-huitième d’un règne brillant et heureux. Avant d’expirer, il recommanda la concorde à ses fils et à l’armée.

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