Sévère Alexandre   

11 mars 222 - 18/19 mars 235

Sévère Alexandre empereur La mort d'Ulpien Conspiration de Maximin Meurtre d'Alexandre-Sévère




11 mars 222

Sévère Alexandre empereur

Les prétoriens mirent ensuite Alexandre sur le trône. Ce prince tenait au même degré que son prédécesseur à la famille de Sévère, dont il prit le nom (Lampride dit que les soldats le lui donnèrent dans la suite, à cause de sa sévérité dans la discipline militaire. Lampr., in Alex.-Sev., c. 12 et 25). Ses vertus et les dangers qu’il avait courus, l’avaient déjà rendu cher aux Romains. Le sénat, dans les premiers mouvements de son zèle, lui conféra, en un seul jour, tous les titres et tous les pouvoirs de la dignité impériale (Hist. Auguste, p. 114. En se conduisant avec une précipitation si peu ordinaire, le sénat avait intention de détruire les espérances des prétendants, et de prévenir les factions des armées). Mais comme Alexandre, âgé seulement de dix-sept ans, joignait à une grande modestie une piété vraiment filiale, les rênes du gouvernement se trouvèrent entre les mains de deux femmes, Mammée, sa mère, et Mœsa, son aïeule. Celle-ci mourut bientôt après l’avènement d’Alexandre, et Mammée resta seule chargée de l’éducation de son fils et de l’administration de l’emprise.

222-235

Pouvoir de sa mère Mammé

Comme les empereurs romains représentaient toujours les généraux ou les magistrats de la république, leurs femmes et leurs mères, quoique distinguées par le nom d’Augusta, ne furent jamais associées à leurs dignités personnelles. Ces premiers Romains, qui se mariaient sans amour, ou qui n’en connaissaient ni les tendres égards, ni la délicatesse, auraient vu dans le règne d’une femme un de ces prodiges dont aucune expiation ne pourrait détourner le sinistre présage1. La superbe Agrippine voulut, il est vrai, partager les honneurs de l’empire, qu’elle avait fait passer sur la tête de son fils; mais elle s’attira la haine de tous ceux des citoyens qui respectaient encore la dignité de Rome, et sa folle ambition échoua contre les intrigues et la fermeté de Sénèque et de Burrhus (Tite-Live, Annales, XII, 5.). Le bon sens ou l’indifférence des successeurs de Néron les empêcha de blesser les préjugés de leurs sujets. Il était réservé à l’infâme Elagabale d’avilir la majesté du premier corps de la nation. Sous le règne de cet indigne prince, Soœmias, sa mère, prenait séance, auprès des consuls, et souscrivait comme les autres sénateurs les décrets de l’assemblée législative. Mammée refusa prudemment une prérogative odieuse et en même temps inutile. On rendit une loi solennelle, pour exclure à jamais les femmes du sénat, et pour dévouer aux divinités infernales celui qui violerait par la suite la sainteté de ce décret. Mammée ne s’attachait pas à une vaine image; la réalité du pouvoir était l’objet de son ambition. Elle conserva toujours sur l’esprit d’Alexandre un empire absolu, et la mère ne put jamais souffrir de rivale dans le cœur de son fils. Ce prince avait épousé, de son consentement, la fille d’un patricien. Le respect qu’il devait à son beau-père et son attachement pour la jeune impératrice, se trouvèrent incompatibles avec la tendresse ou les intérêts de Mammée. Bientôt le patricien périt victime de l’accusation banale de trahison; et la femme d’Alexandre, après avoir été chassée ignominieusement du palais, fut reléguée en Afrique2.

1. Si la nature eût été assez bienfaisante pour nous donner l’existence sans le secours des femmes, nous serions débarrassés d’un compagnon très importun. C’est ainsi que s’exprima Metellus-Numidicus le Censeur devant le peuple romain; et il ajouta que l’on ne devait considérer le mariage que comme le sacrifice d’un plaisir particulier à un devoir public. Aulu-Gelle, I, 16.

2. Dion, LXXX, p. 1369; Hérodien, VI, 206 ; Hist. Auguste, p. 131. Selon Hérodien, le patricien était innocent. L’Histoire Auguste, sur l’autorité de Dexippus, le condamne comme coupable d’une conspiration contre la vie d’Alexandre. Il est impossible de prononcer entre eux; mais Dion est un témoin irréprochable de la jalousie et de la cruauté de Mammée envers la jeune impératrice, dont Alexandre déplora la cruelle destinée, sans avoir la force de s’y opposer.



222-235

Administration sage et modérée

Alexandre Sévère
Alexandre Sévère
Museo Nazionale Romano

Malgré cet acte cruel de jalousie, malgré l’avarice que l’on a reprochée quelquefois à Mammée, en général son administration fut également utile à son fils et à l’empire. Le sénat lui permit de choisir seize des plus sages et des plus vertueux de ses membres pour composer un conseil perpétuel. Toutes les affaires publiques de quelque importance étaient discutées et décidées devant ce nouveau tribunal, qui avait pour chef le fameux Ulpien, aussi célèbre par son respect pour les lois de Rome, que par ses profondes connaissances en jurisprudence. La fermeté et la sagesse de cette aristocratie contribuèrent à rétablir l’ordre et l’autorité du gouvernement. Les vils monuments élevés sous le dernier règne au luxe étranger et à la superstition asiatique subsistaient encore au milieu de Rome : on commença par détruire tout ce qui pouvait rappeler le caprice et la tyrannie d’Elagabale. Les nouveaux conseillers éloignèrent ensuite de l’administration publique les indignes créatures de ce prince, et leur donnèrent pour successeurs, dans chaque département, des citoyens vertueux et habiles. L’amour de la justice et la connaissance des lois servirent seuls de recommandation pour les emplois civils, et les commandements militaires devinrent le prix de la valeur et de l’attachement à la discipline1.

Mais le soin le plus important de Mammée et de ses sages conseillers fut de former le caractère du jeune empereur, dont les qualités personnelles devaient faire le malheur ou la félicité du genre humain. Un sol fertile produit de bons fruits presque sans culture. Alexandre était né avec les plus heureuses dispositions : doué d’un excellent jugement, il connut bientôt les avantages de la vertu, le plaisir de l’instruction et la nécessité du travail. Une douceur et une modération naturelles le mirent à l’abri des assauts dangereux des passions et des attraits séducteurs du vice. Son respect inviolable pour sa mère, et l’estime qu’il eut toujours pour le sage Ulpien, garantirent sa jeunesse du poison de la flatterie.

L’exposition seule de ses occupations journalières nous le représente comme un prince accompli (voyez sa vie dans l’Histoire Auguste. Le compilateur a rassemblé sans aucun goût, une foule de circonstances triviales, dans lesquelles on démêle un petit nombre d’anecdotes intéressantes); et, en ayant égard à la différence des mœurs, ce beau tableau mériterait de servir de modèle à tous les souverains. Alexandre se levait de grand matin; il consacrait les premiers moments du jour à des devoirs de piété, et sa chapelle particulière était remplie des images de ces héros qui ont mérité la reconnaissance et la vénération de la postérité, par le soin qu’ils ont pris de former ou de perfectionner la nature humaine2. Mais l’empereur, persuadé que les services rendus à ses semblables sont le culte le plus pur aux yeux de l’Etre suprême, passait la plus grand partie de la matinée dans son conseil, où il discutait les affaires publiques, et terminait les causes particulières avec une prudence au-dessus de son âge. Les charmes de la littérature faisaient bientôt disparaître la sécheresse de ces détails. Alexandre donna toujours quelques heures à l’étude de la poésie, de l’histoire et de la philosophie. Les ouvrages de Virgile et d’Horace, la République de Platon et celle de Cicéron, formaient son goût, éclairaient son esprit, et lui donnaient les idées les plus sublimes de l’homme et du gouvernement. Les exercices du corps succédaient à ceux de l’âme; et le prince, qui joignait à une taille avantageuse de la force et de l’activité, avait peu d’égaux dans la gymnastique. Après le bain et un léger dîner, il se livrait avec une nouvelle ardeur aux affaires du jour; et, jusqu’au souper, le principal repas des Romains, il travaillait avec ses secrétaires, et répondait à cette foule de lettres, de mémoires et de placets, qui devaient être nécessairement adressés au maître de la plus grande partie du monde. La frugalité et la simplicité régnaient à sa table et lorsqu’il pouvait suivre librement sa propre inclination, il n’invitait qu’un petit nombre d’amis choisis, tous d’un mérite et d’une probité reconnue, et parmi lesquels Ulpien tenait le premier rang. La douce familiarité d’une conversation toujours instructive, était quelquefois interrompue par des lectures intéressantes, qui tenaient lieu de ces danses, de ces spectacles, et même de ces combats de gladiateurs, que l’on voyait si souvent dans les maisons des riches citoyens (voyez la treizième satire de Juvénale). Alexandre était simple et modeste dans ses habillements, affable et pur dans ses manières. Tous ses sujets pouvaient entrer dans son palais, à de certaines heures de la journée; mais on entendait en même temps la voix d’un héraut qui prononçait, comme dans les mystères d’Eleusis, cet avis salutaire : Que personne ne pénètre dans l’enceinte de ces murs sacrés, à moins qu’il n’ait une conscience pure et une âme sans tache.

1. Hérodien, VI, p. 203; Hist. Auguste, p. 119. Selon ce dernier historien lorsqu’il s’agissait de faire une loi, on admettait dans le conseil des jurisconsultes habiles et des sénateurs expérimentés, qui donnaient leurs avis séparément, et dont l’opinion était mise par écrit.

2. Alexandre admit dans sa chapelle tous les cultes répandus dans l’empire : il y reçut Jésus-Christ, Abraham, Orphée, Apollonius de Tyane, etc. (Lampride, in Hist. Auguste, c. 29). Il est presque certain que sa mère Mammée l’avait instruit dans la morale du christianisme; les historiens s’accordent généralement à la dire chrétienne; il y a lieu de croire du moins qu’elle avait commencé à goûter les principes du christianisme (Voyez Tillemont, sur Alexandre-Sévère). Gibbon n’a pas rappelé cette circonstance; il paraît même avoir voulu rabaisser le caractère de cette impératrice : il a suivi presque partout la narration d’Hérodien, qui, de l’aveu même de Capitolin (in Maximino, c. 13), détestait Alexandre. Sans croire aux éloges exagérés de Lampride, il eût pu ne pas se conformer à l’injuste sévérité d’Hérodien, et surtout ne pas oublier de dire que le vertueux Alexandre-Sévère avait assuré aux juifs la conservation de leurs privilèges, et permis l’exercice du Christianisme (Hist. Auguste, p. 121). Des chrétiens ayant établi leur culte dans un lieu public, des cabaretiers en demandèrent à leur place, non la propriété, mais l’usage : Alexandre répondit qu’il valait mieux que ce lieu servît à honorer Dieu, de quelque manière que ce fût, qu’à des cabaretiers (Hist. Auguste, p. 131).

222-235

Bonheur général des romains

Depuis l’avènement de Commode, l’univers avait été en proie pendant quarante ans aux vices divers de quatre tyrans. Après la mort d’Elagabale, il goûta les douceurs d’un calme de treize années. Les provinces, délivrées des impôts excessifs inventés par Caracalla et par son prétendu fils, jouirent de tous les avantages de la paix et de la prospérité. L’expérience avait appris aux magistrats que le plus sûr et l’unique moyen d’obtenir la faveur du monarque, était de mériter l’amour de ses sujets. Les soins paternels d’Alexandre, en mettant quelques bornes peu sévères au luxe insolent du peuple romain, diminuèrent le prix des denrées et l’intérêt de l’argent, et sa prudente libéralité sut, sans écraser les classes industrieuses, fournir aux besoins et aux amusements de la population. La dignité, la liberté, l’autorité du sénat furent rétablies, et tous les vertueux sénateurs purent, sans crainte et sans honte, approcher de leur souverain.

222-235

Alexandre refuse le nom d'Antonin

Le nom d’Antonin, ennobli par les vertus de Marc-Aurèle et de son prédécesseur, avait passé, par adoption, au débauché Verus, et par droit de naissance, au cruel Commode. Après avoir été la distinction la plus honorable des fils de Sévère, il fut accordé à Diadumenianus; et enfin souillé par l’infamie du grand-prêtre d’Emèse (Elagabal). Alexandre, malgré les instances étudiées ou peut-être sincères du sénat, refusa noblement d’emprunter l’éclat de ce nom illustre, tandis que, par sa conduite, il s’efforçait de rétablir la gloire et le bonheur du siècle des véritables Antonins1.

1. La dispute qui s’éleva à ce sujet entre Alexandre et le sénat, se trouve extraite des registres de cette compagnie dans l’Histoire Auguste, p 116-117. Elle commença le 6 mars, probablement l’an 223, temps où les Romains avaient goûté pendant près d’un an les douceurs du nouveau règne. Avant d’offrir au prince la dénomination d’Antonin comme un titre d’honneur, le sénat avait voulu attendre pour savoir, s’il ne la prendrait pas comme un nom de famille.

222-235

La réforme de l'armée

Dans l’administration civile, la sagesse de ce prince était soutenue par l’autorité. Le peuple sentait sa félicité, et payait de son amour et de sa reconnaissance les bienfaits de son souverain. Il restait encore une entreprise plus grande, plus nécessaire, mais plus difficile à exécuter, la réforme de l’ordre militaire. A la faveur d’une longue impunité, les intérêts et les dispositions des soldats les avaient rendus insensibles au bonheur de l’Etat, et leur faisaient supporter impatiemment le frein de la discipline. Lorsque l’empereur voulut exécuter son projet, il eut soin de paraître rempli d’affection pour l’armée et de lui dérober les craintes, qu’elle lui inspirait. La plus rigide économie dans toutes les autres branches de l’administration lui fournissait les sommes immenses qu’exigeaient la paye ordinaire et les gratifications excessives accordées aux troupes. Il les dispensa, dans les marches, de porter sur leurs épaules des provisions pour dix-sept jours; elles trouvaient de vastes magasins établis sur toutes les routes, et dès qu’elles entraient en pays ennemi, une nombreuse suite de chameaux et de mulets soulageait leur indolence hautaine. Comme Alexandre ne pouvait espérer de corriger le luxe des soldats, il essaya du moins de le diriger vers des objets d’une pompe guerrière, et de substituer à des ornements inutiles de beaux chevaux, des armes magnifiques et des boucliers enrichis d’or et d’argent. Il partageait les fatigues qu’il était obligé de prescrire, visitait en personne les blessés et les malades, et tenait un registre exact des services de ses soldats et des récompenses qu’ils avaient reçues : enfin, il montrait en toute occasion les égards les plus affectueux pour un corps dont la conservation, comme il affectait de le déclarer, était si étroitement liée à celle de l’Etat (l’empereur avait coutume de dire : Se milites magis servare quam se ipsum, quod salus publica in his esset. Histoire Auguste, p. 130.). Ce fut ainsi qu’il employa les voies les plus douces pour inspirer à la multitude indocile des idées de devoir, et pour faire revivre au moins une faible image de cette discipline à laquelle la république avait été redevable de ses succès sur tant de nations aussi belliqueuses et plus puissantes que les Romains. Mais ce sage empereur vit échouer tous ses projets : son courage lui devint fatal, et tous ses efforts ne servirent qu’à irriter les maux qu’il se proposait de guérir.

223

La mort d'Ulpien

Les prétoriens étaient sincèrement attachés au jeune Alexandre; ils l’aimaient comme un tendre pupille qu’ils avaient arraché à la fureur d’un tyran, et placé sur le trône impérial. Cet aimable prince n’avait pas oublié leurs services; mais, comme la justice et la raison mettaient des bornes à sa reconnaissance, les prétoriens furent bientôt plus mécontents des vertus d’Alexandre qu’ils ne l’avaient été des vices d’Elagabale. Le sage Ulpien, leur préfet, respectait les lois et avait gagné l’amour des citoyens; il s’attira la haine des soldats, qui attribuèrent tous les plans de réforme à ses conseils pernicieux. Un léger accident changea leur mécontentement en fureur : ils tournèrent leurs armes contre le peuple qui, reconnaissant, voulait défendre la vie de cet excellent ministre; et Rome fût exposée pendant trois jours à toutes les horreurs d’une guerre civile. Enfin, la vue de quelques maisons embrasées et les cris du soldat, qui menaçait de réduire la ville en cendres, effrayèrent les habitants, et les forcèrent d’abandonner en soupirant le vertueux Ulpien à son malheureux sort. Le préfet, poursuivi par ses propres troupes, se réfugia dans le palais impérial, et fut massacré aux pieds de son maître, qui s’efforçait en vain de le couvrir de la pourpre, et d’obtenir son pardon de ces cœurs féroces1. La faiblesse du gouvernement était si déplorable, que l’empereur ne put venger la mort de son ami, et, l’insulte faite à sa dignité, sans avoir recours à la patience et à la dissimulation. Epagathe, le principal chef de la sédition, ne s’éloigna de Rome que pour aller exercer en Egypte l’emploi honorable de préfet. On le fit insensiblement descendre de ce haut rang au gouvernement de Crète; et lorsque enfin le temps et l’absence l’eurent effacé du souvenir des gardes, Alexandre se hasarda à lui faire subir la peine que méritaient ses crimes2.

1. Gibbon a confondu ici deux événements tout à fait différents; la querelle du peuple avec les prétoriens, qui dura trois jours, et le meurtre d’Ulpien, commis par ces derniers. Dion raconte d’abord la mort d’Ulpien : revenant ensuite en arrière, par une habitude qui lui est assez familière, il dit que du vivant d’Ulpien il y avait eu une guerre de trois jours entre les prétoriens et le peuple; mais Ulpien n’en était pas la cause; Dion dit au contraire qu’elle avait été occasionnée par un fait peu important, tandis qu’il donne la raison du meurtre d’Ulpien en l’attribuant au jugement par lequel ce préfet du prétoire avait condamné à mort ses deux prédécesseurs Chrestus et Flavien, que les soldats voulurent venger. Zozime attribue (I, II) cette condamnation à Mammée; mais les troupes peuvent, même alors, en avoir imputé la faute à Ulpien qui en avait profité, et qui d’ailleurs leur était odieux.

2. Quoique l’auteur de la Vie d’Alexandre (Hist. Auguste, p. 132) parle de la sédition des soldats contre Ulpien, il passe sous silence la catastrophe qui pouvait être une marque de faiblesse dans l’administration de son héros. D’après une pareille omission, nous pouvons juger de la fidélité de cet auteur, et de la confiance qu’il mérite.

222-235

Danger de Dion-Cassius

Sous le règne d’un prince juste et vertueux, les plus fidèles ministres se trouvaient exposés à une cruelle tyrannie; ils couraient le risque de perdre la vie, dès qu’on les soupçonnait de vouloir corriger les désordres intolérables de l’armée. L’historien Dion Cassius, qui commandait les légions de Pannonie, avait suivi les maximes de l’ancienne discipline. Les prétoriens, intéressés à soutenir la licence militaire, embrassèrent la cause de leurs frères campés sur les bords du Danube, et demandèrent la tête du réformateur. Cependant, au lieu de céder à leurs clameurs séditieuses, Alexandre montra combien il estimait les services et le mérite de Dion, en partageant avec lui le consulat, et en le défrayant sur son trésor particulier, des dépenses qu’exigeait ce vain honneur. Mais comme on avait tout lieu de craindre que, si le nouveau magistrat paraissait en public revêtu des marques de sa dignité, cette vue ne ranimât la fureur des troupes, il quitta à la persuasion de l’empereur, une ville où il n’exerçait qu’un pouvoir idéal, et il passa la plus grande partie de son consulat (on peut voir dans la fin tronquée de l’Histoire de Dion (LXXX, p. 1371) quel fut le sort d’Ulpien, et à quels dangers Dion fut exposé) dans ses terres en Campanie1.

1. Dion ne possédait pas de terres en Campanie et n’était pas riche. Il dit seulement que l’empereur lui conseilla d’aller, pendant son consulat, habiter, quelque lieu hors de Rome; qu’il revint à Rome après la fin de son consulat, et eut occasion de s’entretenir avec l’empereur en Campanie. Il demanda et obtint la permission de passer le reste de sa vie dans sa ville natale (Nicée en Bithynie); ce fut là qu’il mit la dernière main à son histoire, qui finit avec son second consulat.

222-235

Fermeté de l'empereur

La douceur du prince autorisait l’insolence des soldats. Bientôt les légions imitèrent l’exemple des gardes, et soutinrent leurs droits à la licence avec une opiniâtreté aussi violente. L’administration d’Alexandre luttait en vain contre la corruption de son siècle. L’Illyrie, la Mauritanie, l’Arménie, la Mésopotamie et la Germanie, voyaient tous les jours se former dans leur sein de nouveaux orages. Les officiers de l’empereur étaient massacrés; on méprisait son autorité; enfin il devint lui-même la victime de l’animosité des troupes.

Ces caractères intraitables se soumirent cependant une fois à l’obéissance, et rentrèrent dans leur devoir. Ce fait particulier mérite d’être rapporté; il peut nous donner une idée des dispositions de l’armée. Durant le séjour que fit Alexandre à Antioche, pendant son expédition contre les Perses, dont nous parlerons bientôt, la punition de quelques soldats, surpris dans les bains des femmes excita une révolte dans la légion à laquelle ils appartenaient. A cette nouvelle, l’empereur monté sur son tribunal, et, avec une contenance ferme et modeste, il représente à cette multitude armée sa résolution inflexible et la nécessité absolue de corriger les vices introduits par son infâme prédécesseur, et de maintenir la discipline, dont le relâchement entraînerait la ruine de l’empire. Des clameurs interrompent ces douces représentations. Retenez vos cris, dit aussitôt l’intrépide monarque; vous n’êtes pas en présence du Perse, du Germain et du Sarmate. Gardez le silence devant votre souverain, devant votre bienfaiteur, devant celui qui vous distribue le blé, l’argent et les productions des provinces. Gardez le silence, sinon je ne vous donnerai plus le nom de soldats; je ne vous appellerai désormais que bourgeois, si même ceux qui foulent aux pieds les lois de Rome méritent d’être rangés dans la dernière classe du peuple.

Ces menaces enflammèrent la fureur de la légion; déjà les soldats tournent leurs armes contre sa personne. Votre courage, reprend Alexandre d’un air encore plus fier, se déploierait bien plus noblement dans un champ de bataille. Vous pouvez m’ôter la vie : n’espérez pas m’intimider; le glaive de la justice punirait votre crime et vengerait ma mort1. Les cris redoublaient, lorsque l’empereur prononça à haute voix la sentence décisive : Bourgeois, posez les armes, et que chacun de vous se retire dans sa demeure.

La tempête fut à l’instant apaisée. Les soldats, consternés et couverts de honte, reconnurent la justice de leur arrêt et le pouvoir de la discipline, déposèrent leurs armes et leurs drapeaux, et se rendirent en confusion, non dans leur camp, mais dans différentes auberges de la ville. Alexandre eut le plaisir de contempler pendant trente jours leur repentir; et il ne les rétablit dans leur grade qu’après avoir puni du dernier supplice les tribuns, dont la connivence avait occasionné la révolte. La légion, pénétrée de reconnaissance, servit l’empereur tant qu’il vécut, et le vengea après sa mort.

1. Jules César avait apaisé une sédition par le même mot quirites, qui, opposé à celui de soldats, était un terme de mépris, et réduisait les coupables à la condition moins honorable de simples citoyens. Tacite, Annal., I, 43.

222-235

Défauts de son règne

Julia Mamæa
Julia Mamæa
Musei Capitolini - Rome

En général, un moment décide des résolutions de la multitude; et le caprice de la passion pouvait également déterminer cette légion séditieuse à déposer ses armes aux pieds de son maître, où à les plonger dans son sein. Peut-être découvririons-nous les causes secrètes de l’intrépidité du prince et de l’obéissance forcée des troupes, si le fait extraordinaire dont nous venons de parler était soumis à l’examen d’un philosophe. D’un autre côté, s’il eût été rapporté par un historien judicieux, cette action, que l’on a jugée digne de César, se trouverait peut-être accompagnée de circonstances qui la rendraient plus probable, en la rendant plus conforme au caractère général d’Alexandre Sévère. Les talents de cet aimable prince ne paraissent pas avoir été proportionnés à la difficulté de sa situation, ni la fermeté de sa conduite égale à la pureté de son âme. Ses vertus sans énergie avaient contracté, aussi bien que les vices de son prédécesseur, une teinte de faiblesse dans le climat particulier de l’Asie, où il avait pris naissance. Il est vrai qu’il rougissait d’une origine étrangère, et qu’il écoutait avec une vaine complaisance, les généalogistes, qui le faisaient descendre de l’ancienne noblesse de Rome1. Son règne est obscurci par l’orgueil et par l’avarice de sa mère. Mammée, en exigeant de lui, lorsqu’il fut d’un âge mûr, la même obéissance qu’il lui devait dans sa plus tendre jeunesse, exposa au ridicule son caractère et celui de son fils2. Les fatigues de l’expédition contre les Perses irritèrent le mécontentement des troupes. Le mauvais succès de cette guerre fit perdre à l’empereur sa réputation, comme général et même comme soldat3. Chaque cause préparait, chaque circonstance hâtait une révolution qui déchira l’empire, et le livra pendant longtemps en proie aux horreurs des guerres civiles.

1. Des Metellus (Hist. Auguste, p. 119). Le choix était heureux. Dans une période de douze ans, les Metellus obtinrent sept consulats et cinq triomphes. Voyez Velleius Paterculus, II, II, et les Fastes.

2. La Vie d’Alexandre dans l’Histoire Auguste, présente le modèle d’un prince accompli; c’est une faible copie de la Cyropédie de Xénophon. Le récit de son règne tel que nous l’a donné Hérodien, est sensé, et cadre avec l’histoire générale du siècle. Quelques-unes des particularités les plus défavorables qu’elle renferme sont également rapportée dans les fragments de Dion. Cependant la plupart de nos écrivains modernes, aveuglés par le préjugé, accablent de reproches Hérodien, et copient servilement l’Hist. Auguste (voyez MM. de Tillemont et Wotton). Par un préjugé contraire, l’empereur Julien (in Cæsaribus, p. 31) prend plaisir à peindre la faiblesse du Syrien, et l’avarice ridicule de sa mère.

3. Les historiens sont partagés sur le succès de l’expédition contre les Perses : Hérodien est le seul qui parle de défaites; Lampride, Eutrope, Victor et autres, disent qu’elle fut très glorieuse pour Alexandre; qu’il battit Artaxerce dans une grande bataille, et le repoussa des frontières de l’empire. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’Alexandre, de retour à Rome, jouit des honneurs du triomphe (Lampride, Hist. Auguste, c. 56, p. 133-134), et qu’il dit, dans son discours au peuple : Quirites, vicimus Persas, milites divites reduximus, vobis congiarium pollicemur, cras ludos circenses persicos dabimus. Alexandre, dit Eckhel, avait trop de modération, trop de sagesse, pour permettre qu’on lui rendit des honneurs qui ne devaient être le prix que de la victoire, s’il ne les avait mérités; il se serait borné à dissimuler sa perte. (Eckhel, Doct. numis, vet., tome VII; page 276) Les médailles le portent comme triomphateur; une entre autres le représente couronné par la Victoire, au milieu des deux fleuves, l’Euphrate et le Tibre. P. M. TR. P. XII. Cos. III. P. P. Imperator paludatus D. hastam, S. parazonium stat inter duos fluvios humi jacentes et ab accedente retro Victoria coronatur. Æ. max. mod. (Mus. Reg. Gall.) Quoique Gibbon traite cette question avec plus de détail en parlant de la monarchie des Perses, j’ai cru devoir placer ici ce qui contredit son opinion.

235

Naissance et fortune de Maximin

L'empereur Sévère, à son retour d'une expédition en Asie, s'arrêta dans la Thrace pour célébrer, par des jeux militaires, le jour de la naissance de Geta, le plus jeune de ses fils. Les habitants du pays s'étaient assemblés en foule pour contempler leur souverain. Un jeune Barbare, de taille gigantesque, sollicita vivement, dans son langage grossier, la permission de disputer le prix de la lutte. Comme l'orgueil des troupes aurait été humilié si un simple paysan de la Thrace eût terrassé un soldat romain, on mit d'abord le Barbare aux prises avec les plus forts valets du camp. Seize d'entre eux tombèrent successivement sous ses coups : il obtint pour récompense quelques petits présents, et la liberté de s'enrôler dans les troupes. Le jour suivant on le vit au milieu des nouvelles recrues, dansant et célébrant sa victoire selon l'usage de son pays. Dès qu'il s'aperçut qu'il s'était attiré l'attention de Sévère, il s'approcha du cheval de ce prince et le suivit à pied dans une course longue et rapide, sans paraître fatigué. "Jeune homme", dit l'empereur étonné, "es-tu maintenant disposé à lutter ? - Très volontiers", répondit le Barbare; et aussitôt il terrassa sept des plus forts soldats de l'armée. Un collier d'or fut le prix de sa vigueur et de son activité incroyables, et on le fit entrer immédiatement dans les gardes à cheval qui accompagnaient toujours la personne du souverain.

Maximin, tel était son nom, quoique né sur le territoire de l'empire, descendait des Barbares. Son père était Goth, et sa mère de la nation des Alains. Leur fils déploya toujours une valeur égale à sa force, et bientôt l'usage du monde doucit, ou plutôt déguisa sa férocité naturelle. Sous le règne de Sévère et de Caracalla, il obtint le grade de centurion, et il gagna l'estime de ces deux princes, dont le premier se connaissait si bien en mérite. La reconnaissance défendit à Maximin de servir sous l'assassin de Caracalla, et l'honneur ne lui permit pas de s'exposer aux outrages du lâche Elagabal. Il reparut à la cour à l'avènement d'Alexandre, qui lui confia un poste utile et honorable. La quatrième légion, dont il fut nommé tribun, devint bientôt, sous ses ordres, la mieux disciplinée de l'armée. Il passa successivement par tous les grades militaires1, avec l'applaudissement général des soldats, qui se plaisaient à donner à leur héros favori les noms d'Ajax et d'Hercule; et s'il n'eût pas conservé dans ses manières une teinte trop forte de son origine sauvage, peut-être l'empereur aurait-il accorder sa soeur en mariage au fils d'un paysan de la Thrace.

1. Hist. Auguste, p. 140; Hérodien, VI, p. 223; Aurelius Victor. En comparant ces auteurs, il semble que Maximin avait le commandement particulier de la cavalerie triballienne, et la commission de discipliner les recrues de toute l'armée. Son biographe aurait dû marquer avec plus de soin ses exploits, et les différents grades par lesquels il passa.

235

Conspiration de Maximin

Ces faveurs, loin d’inspirer à Maximin la fidélité, qu’il devait à un maître bienfaisant, ne servirent qu’à enflammer son ambition. Il ne croyait pas sa fortune proportionnée à son mérite, tant qu’il serait obligé de reconnaître un supérieur. Quoique la sagesse ne le guidât jamais, il n’était pas dépourvu sur ses intérêts, d’une sorte d’adresse qui lui fit découvrir le mécontentement de l’armée, et qui lui donna les moyens d’en profiter pour s’élever sur les ruines de l’empereur. Il est aisé à la faction et à la calomnie de lancer des traits empoisonnés sur la conduite des meilleurs princes, et de défigurer même leurs vertus, en les confondant avec leurs défauts, auxquels elles tiennent de si près. Les troupes écoutèrent avec plaisir les émissaires de Maximin, et elles rougirent de leur patience, qui, depuis treize ans, les retenait honteusement dans les liens d’une discipline pénible, établie par un Syrien qui rampait lâchement aux pieds de sa mère et du sénat. "Il est temps", s’écriaient-elles, "d’abattre ce vain fantôme de l’autorité civile, et de choisir pour prince et pour général un véritable soldat nourri dans les camps, accoutumé aux fatigues de la guerre, capable, en un mot, de maintenir la gloire de l’empire, et d’en distribuer les trésors aux compagnons de sa fortune". Une grande armée, commandée par l’empereur en personne, était alors assemblée sur les rives du Rhin, pour aller combattre les Barbares, contre lesquels, aussitôt après la guerre de Perse, l’empereur avait été obligé de marcher; et l’on avait confié à Maximin le soin important de discipliner et de passer en revue les nouvelles levées. Un jour (19 mars 235), comme il entrait dans le lieu des exercices, les troupes, excitées par un mouvement subit, ou par une conspiration déjà formée, le saluèrent empereur, firent cesser ses refus obstinés par des acclamations redoublées, et se hâtèrent de consommer leur rébellion, en trempant leurs mains dans le sang d’Alexandre.

18/19 mars 235

Meurtre d'Alexandre-Sévère

Les circonstances de la mort de ce prince sont rapportées différemment. Quelques écrivains ont prétendu qu’il rendit le dernier soupir sans avoir eu la moindre connaissance de l’ingratitude et de l’ambition de Maximin. Selon eux, l’empereur, après avoir pris un léger repas en présence de l’armée s’était retiré pour dormir; vers la septième heure du jour, un parti de ses propres gardes pénétra dans la tente impériale, et perça de plusieurs coups ce prince vertueux, et sans défiance1. Si nous ajoutons foi à un récit diffèrent, mais beaucoup plus probable, Maximin fut revêtu de la pourpre par un nombreux détachement, à quelques milles de distance du quartier général, et il comptait plus sur les vœux secrets que sur une déclaration publique de la grande armée. Alexandre eût le temps de ranimer parmi les soldats un faible sentiment d’honneur et de fidélité; mais ils levèrent l’étendard de la révolte à l’aspect de Maximin, qui se déclara l’ami et le défenseur de l’ordre militaire, et qui fut aussitôt proclamé par les légions empereur des Romains. Alexandre, trahi et abandonné, se retira dans sa tente, pour n’être pas exposé, dans ses derniers moments, aux insultes de la multitude. Un tribun et quelques centurions l’y suivirent bientôt l’épée à la main : au lieu de recevoir le coup fatal avec une ferme résolution, il déshonora, par des cris impuissants et par de vaines supplications, la fin de sa vie, et le mépris de sa faiblesse diminua quelque chose de la juste pitié qu’inspiraient son innocence et son malheureux sort. Sa mère Mammée, qu’il avait accusée hautement d’avoir été la cause de sa ruine par son avarice et par son orgueil, périt avec lui; et ses plus fidèles amis furent sacrifiés à la première fureur des soldats. On en réserva seulement quelques-uns pour être, par la suite, les victimes de la cruauté réfléchie de l’usurpateur. Ceux qui éprouvèrent les traitements les plus doux, furent dépouillés de leurs emplois et chassés ignominieusement de la cour et de l’armée.

1. Hist. Auguste, p. 135. J’ai adouci quelques-unes des circonstances les plus improbables rapportées dans sa vie : autant que l’on en peut juger d’après la narration de son misérable biographe, le bouffon d’Alexandre étant entré par hasard dans la tente de ce prince pendant qu’il dormait, il le réveilla. La crainte du châtiment l’engagea à persuader aux soldats mécontents de commettre le meurtre.

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