Pertinax   

1er janvier 193 - 28 mars 193

1er janvier 193

Pertinax

Nerva
Pertinax
Musée du Vatican

Les mesures des conspirateurs furent conduites avec le sang-froid et la célérité que demandait la grandeur de l'entreprise. Résolus de placer sur le trône un empereur dont la conduite les justifiât, ils firent le choix de Pertinax, sénateur consulaire, dont le mérite éclatant avait fait oublier la naissance obscure, et qui était parvenu aux premières dignités de l'Etat. Il avait commandé successivement la plupart des provinces de l'empire, et, par son intégrité, par sa prudence et sa fermeté, il avait obtenu dans tous ses emplois, civils et militaires, l'estime de ses concitoyens1. Il était alors resté, presque seul des amis et des ministres de Marc-Aurèle; et lorsqu'on vint l'éveiller au milieu de la nuit, pour lui apprendre que le chambellan et le préfet du prétoire l'attendaient à sa porte, il les reçut avec une ferme résignation, et les pria d'exécuter les ordres de leur maître. Au lieu de la mort, ils lui offrirent le trône du monde : Pertinax refusa d'ajouter foi à leurs paroles; enfin, convaincu que le tyran n'existait plus, il accepta la pourpre avec la sincère répugnance d'un homme instruit des devoirs et des dangers du rang suprême (selon Julien (dans les Césars), il fut complice de la mort de Commode).

Les moments étaient précieux. Laetus conduisit son nouvel empereur au camp des prétoriens. Il répandit en même temps dans la ville le bruit qu'une apoplexie avait enlevé subitement Commode; et que déjà le vertueux Pertinax était monté sur le trône. Les gardes apprirent avec plus d'étonnement que de joie la mort suspecte d'un prince dont ils avaient, seuls, éprouvé l'indulgence et les libéralités; mais l'urgence de la circonstance, l'autorité du préfet et les clameurs du peuple, les déterminèrent à dissimuler leur mécontentement. Ils acceptèrent les largesses promises par le nouvel empereur, consentirent à lui jurer fidélité; et, tenant à leurs mains des branches de laurier, ils le conduisirent avec acclamations dans l'assemblée du sénat, afin que l'autorité civile ratifiât le contentement des troupes.

La nuit était déjà fort avancée; le lendemain, qui se trouvait le premier jour de l'an (1er janvier 193), le sénat devait être convoqué de grand matin pour assister à une cérémonie ignominieuse. En dépit de toutes les remontrances, en dépit même des prières de ceux des courtisans qui conservaient encore quelque idée de prudence et d'honneur, Commode avait résolu de passer la nuit dans une école de gladiateurs, et de venir ensuite à la tête de cette vile troupe, revêtu des mêmes habits prendre possession du consulat. Tout à coup, avant la pointe du jour, les sénateurs reçoivent ordre de s'assembler dans le temple de la Concorde, où ils doivent trouver les gardes, et ratifier l'élection du nouvel empereur2. Ils restèrent assis pendant quelque temps en silence, ne pouvant croire un événement qu'ils auraient à peine osé espérer, et, redoutant les artifices cruels de Commode; mais lorsqu'ils furent assurés de la mort du tyran, ils se livrèrent aux transports de la joie la plus vive, et laissèrent en même temps éclater toute leur indignation. Pertinax représenta modestement la médiocrité de sa naissance, et désigna plusieurs nobles sénateurs plus dignes de monter sur le trône : mais, obligés de céder aux voeux de l'assemblée et aux protestations les plus sincères d'une fidélité inviolable, il reçut tous les titres attachés à la puissance impériale.

1. Pertinax était fils d'un charpentier : il naquit à Alba-Pompeia, dans le Piémont. L'ordre de ses emplois, que Capitolin nous a conservé, mérite d'être rapporté; il nous donnera une idée des moeurs et de la forme du gouvernement dans ce siècle. Pertinax fut : 1° centurion; 2° préfet d'une cohorte en Syrie et en Bretagne; 3° il obtint un escadron de cavalerie dans la Moesie; 4° il fut commissaire pour les provisions sur la voie Emilienne; 5° il commanda la flotte du Rhin; 6° il fut intendant de la Dacie, avec des appointements d'environ 1600 liv. st. par an; 7° il commanda les vétérans d'une légion; 8° il obtint le rang de sénateur; 9° de préteur; 10° il y joignit le commandement de la première légion dans la Rhétie et la Norique; 11° il fut consul vers l'année 175; 12° il accompagna Marc-Aurèle en Orient; 13° il commanda une armée sur le Danube; 14° il fut légat consulaire de Moesie; 15° de Dacie; 16° de Syrie; 17° de Bretagne; 18° il fut chargé des provisions publiques à Rome; 19° il fut proconsul d'Afrique; 20° préfet de la cité. Hérodien (I, p. 48) rend justice à son désintéressement; mais Capitolin, qui rassemblait tous les bruits populaires, l'accuse d'avoir amassé une grande fortune en se laissant corrompre.

2. Le sénat se rassemblait toujours au commencement de l'année, dans la nuit du 1er janvier (voyez Savaron, sur Sidoine Apollinaire, VIII, epit. 6); et cela arriva, sans aucun ordre particulier, cette année comme à l'ordinaire.



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La mémoire de Commode déclarée infâme

La mémoire de Commode fût dévouée à un opprobre éternel : les voûtes du temple retentissaient des noms de tyran, de gladiateur, d'ennemi public. On ordonna tumultuairement1 que les dignités du dernier empereur fussent annulées, ses titres effacés des monuments publics, ses statues renversées, que son corps fût traîné avec un crochet dans la salle des gladiateurs, pour y assouvir la fureur du peuple : les sénateurs voulaient même sévir contre des serviteurs zélés, qui avaient déjà prétendu dérober à la justice du sénat les restes de leur maître; mais Pertinax fit rendre au fils de Marc-Aurèle les honneurs qu'il ne pouvait refuser au souvenir des vertus du père, ni aux larmes de son premier protecteur, Claudius Pompeianus. Ce citoyen respectable, déplorant le sort cruel de son beau-frère, gémissant encore plus sur les crimes qui le lui avaient attiré2.

1. Ce que Gibbon appelle improprement, ici et dans la note, des décrets tumultuaires, n'était autre chose que les applaudissements ou acclamations qui reviennent si souvent dans l'histoire des empereurs. L'usage en passa du théâtre dans le Forum, et du Forum dans le sénat. On commença sous Trajan à introduire les applaudissements dans l'adoption des décrets impériaux (Pline le Jeune, Panégyrique, c. 75). Un sénateur lisait la formule du décret, et tous les autres répondaient par des acclamations accompagnées d'un certain chant ou rythme. Voici quelques-unes, des acclamations adressées à Pertinax, et contre la mémoire de Commode : Hosti patrice honores detrahantur. - Parriculo honores detrahantur. - Ut salvi simus, Jupiter, optime, maxime, serva nobis Pertinacem. - Cet usage existait non seulement dans les conseils d'Etat proprement dits, mais dans les assemblées quelconques du sénat. Quelque peu conforme qu'il nous paraisse à la majesté d'une réunion sainte, les premiers chrétiens l'adoptèrent, et l'introduisirent même dans leurs synodes; malgré l'opposition de quelques pères de l'Eglise, entre autres de saint Jean Chrysostome. Voyez la Collection, de Franc. Bern. Ferratrius, de veterum Acclamatione, et Plausu, in Grovii Thesaur. antiquit. roman., t. 6.

2. Capitolin nous a dépeint la manière dont furent portés ces décrets tumultuaires, proposés d'abord par un sénateur, et répétés ensuite, comme en choeur, par l'assemblée entière. Hist. Auguste, p. 52.

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Le sénat

Ces efforts d'une rage impuissante contre un empereur mort, auquel le sénat, quelques heures auparavant, avait prostitué l'encens le plus vil, décelaient un esprit de vengeance plus conforme à la justice qu'à la générosité. La légitimité de ces décrets était fondée cependant sur les principes de la constitution impériale. De tout temps les sénateurs romains avaient eu le droit incontestable de censurer, de déposer ou de punir de mort le premier magistrat de la république, lorsqu'il avait abusé de son autorité1 : mais cette faible assemblée était maintenant réduite à se contenter d'infliger au tyran, après sa mort, des peines dont l'arme redoutable du despotisme militaire l'avait mis à l'abri pendant son règne.

1. Le sénat condamna Néron à être mis à mort, more majorum. Suétone, c. 49. Aucune loi spéciale n'autorisait ce droit du sénat; on le déduisait des anciens principes de la république. Gibbon paraît entendre, par le passage de Suétone, que le sénat, d'après son ancien droit, more majorum, punit Néron de mort; tandis que ces mots (more majorum) se rapportent, non au décret du sénat, mais au genre de mort qui fut tiré d'une ancienne loi de Romulus. Voyez Victor, Epitom., édit. Arntzen, p. 484, n° 7.

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Les vertus de Pertinax

Pertinax, trouva un moyen bien plus noble de condamner la mémoire de son prédécesseur : il fit briller ses vertus auprès des vices de Commode. Le jour même de son avènement, il abandonna sa fortune particulière à son fils et à sa femme, pour leur ôter tout prétexte de solliciter des faveurs aux dépens de l'Etat. L'épouse de l'empereur n'eut jamais le titre d'Augusta, et Pertinax craignit de corrompre la jeunesse de son fils en l'élevant à la dignité de César : sachant distinguer les devoirs d'un père de ceux d'un souverain, il lui donna une éducation simple à la fois et sévère, qui, ne lui donnant pas l'espérance certaine d'arriver au trône, pouvait le rendre un jour plus digne d'y monter. En public, la conduite de Pertinax était grave et en même temps affable. Tandis qu'il n'était encore que simple particulier, il avait étudié le véritable caractère des sénateurs : les plus vertueux approchèrent seuls de sa personne lorsqu'il fut sur le trône : il vivait avec eux sans orgueil et sans jalousie; il les considérait comme des amis et des compagnons dont il avait partagé les dangers pendant la vie du tyran, et avec lesquels il désirait jouir des douceurs d'un temps plus fortuné. Souvent il les invitait à venir goûter, dans l'intérieur de son palais, les plaisirs sans faste, dont la simplicité paraissait ridicule à ceux qui se rappelaient le luxe effréné de Commode1.

1. Dion (LXXIII) parle de ces divertissements comme un sénateur qui avait soupé avec le prince, et Capitolin (Hist. Auguste, p. 58), comme un esclave qui avait reçu ses informations d'un valet de chambre.

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La réforme de l'Etat

Guérir, autant que cela était possible, les blessures faites à l'Etat par la main de la tyrannie, devint la tâche douce, mais triste, que s'imposa Pertinax. Les victimes innocentes qui respiraient encore, furent rappelées de leur exil, tirées de leur prison, et remises en possession de leurs biens et de leurs dignités. Loin d'être assouvie par la mort de ses ennemis, la cruauté de Commode s'étendait jusque dans le tombeau : plusieurs sénateurs massacrés par des ordres n'avaient pas eu les honneurs de la sépulture; leurs cendres furent rendues au tombeau de leurs ancêtres, leur mémoire fut réhabilitée, et l'on n'épargna rien pour consoler leurs familles ruinées et plongées dans l'affliction. La consolation la plus douce à leurs yeux était le supplice des délateurs, ces ennemis dangereux de la vertu du souverain et de la patrie : cependant, même dans la poursuite de ces assassins armés du glaive de la loi, Pertinax tira d'une modération ferme qui donnait tout à l'équité, et ne laissait rien à la vengeance ni aux préjugés du peuple.

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Ses règlements

Les finances de l'Etat exigeaient une attention particulière. Quoique l'on eût épuisé toutes les ressources de l'injustice et de l'exaction pour faire entrer les biens des sujets dans les coffres du prince, l'avidité insatiable de Commode n'avait pu suffire à son extravagance. A sa mort, il ne se trouva dans le trésor bien modique (Decies, H. S. Antonin le Pieux, par une sage économie, avait laissé à ses successeurs un trésor de vicies septies millies, H. S. Dion, LXXIII), pour fournir aux dépenses ordinaires du gouvernement, et pour remplir les obligations contractées par le nouvel empereur, qui avait été forcé de promettre aux prétoriens des largesses considérables. Cependant, malgré son embarras, Pertinax eut le généreux courage de remettre au peuple les impôts onéreux créés par son prédécesseur et de révoquer toutes les demandes injustes des trésoriers de l'empire. Il déclara dans un décret du sénat, qu'il aimait mieux gouverner avec équité une république pauvre, que d'acquérir des richesses par des voies tyranniques et déshonorantes. Persuadé que les véritables et les plus pures sources de l'opulence sont l'économie et l'industrie, il se trouva bientôt en état, par ces sages moyens, de satisfaire abondamment aux besoins publics. La dépense du palais fut d'abord réduite de moitié : l'empereur méprisait tous les objets de luxe; il fit vendre publiquement1 la vaisselle d'or et d'argent, des chars d'une construction singulière, des habits brodés, des étoffes de soie, et un très grand nombre de beaux esclaves de l'un et de l'autre sexe; il en excepta seulement, avec une humanité attentive, ceux qui, nés libres, avaient été arrachés d'entre les bras de leurs parents éplorés.

En même temps, qu'il obligeait les indignes favoris du tyran à restituer une partie de leurs biens acquis par des voies illégitimes, il satisfaisait les véritables créanciers de l'Etat, et payait les arrérages accumulés des sommes accordées aux citoyens qui avaient rendu des services à leur patrie; il rétablit la liberté du commerce; enfin, il céda toutes les terres incultes de l'Italie et des provinces à ceux qui voudraient les défricher; et il les exempta en même temps de toute imposition pendant dix ans.

1. Outre le dessein de convertir en argent ces ornements inutiles, Pertinax, (selon Dion, LXXIII) fut encore guidé par deux motifs secrets : il voulait exposer en public les vices de Commode, et découvrir, par les acquéreurs, ceux qui ressemblaient le plus à ce prince.

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Sa popularité

Une conduite si sage assurait à Pertinax la récompense la plus noble pour un souverain, l'amour et l'estime de son peuple. Ceux qui n'avaient pas perdu le souvenir des vertus de Marc-Aurèle, contemplaient avec plaisir dans le nouvel empereur les traits de ce brillant modèle; ils espéraient pouvoir jouir longtemps de l'heureuse influence de son administration. Trop de précipitation dans son zèle à réformer les abus d'un Etat corrompu, devint fatal à Pertinax et à l'empire : l'âge et l'expérience auraient dû lui inspirer plus de ménagement. Sa vertueuse imprudence souleva contre lui cette foule d'hommes perdus et avilis qui trouvaient leur intérêt particulier dans les désordres publics, et qui préféraient la faveur d'un tyran à l'équité inexorable de la loi.

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Les prétoriens

Au milieu de la joie universelle, la contenance sombre et farouche des prétoriens laissait apercevoir leur mécontentement secret. Ils ne s'étaient soumis à Pertinax qu'avec répugnance; et, redoutant la sévérité de l'ancienne discipline que ce prince se disposait à rétablir, ils regrettaient la licence du dernier règne. Ces dispositions étaient fomentées en secret par Laetus, préfet du prétoire, qui s'aperçut trop tard que l'empereur consentait à récompenser les services d'un sujet, mais qu'il ne voulait pas être gouverné par un favori. Le troisième jour du règne de Pertinax, les prétoriens se saisirent d'un sénateur dans l'intention de le mener à leur camp, et de le revêtir de la pourpre : loin d'être éblouie à la vue de ces honneurs dangereux, la victime tremblante s'échappe des mains des soldats et vient se réfugier aux pieds de l'empereur.

Quelque temps après, Socius Falco, l'un des consuls de l'année, se laissa entraîner par l'ambition : jeune, sorti d'une famille ancienne et opulente, et déjà connu par son audace1, il profita de l'absence de Pertinax pour tramer une conspiration que déjouèrent tout à coup le retour précipité du prince et la fermeté de sa conduite. Falco allait être condamné à mort comme un ennemi public : il fut sauvé par les instances réitérées et sincères de l'empereur, qui, malgré l'insulte faite à sa personne, conjura le sénat de ne pas permettre que le sang d'un sénateur, même coupable, souillât la pureté de son règne.

1. Si l'on peut ajouter foi au récit de Capitolin, Falco se conduisit envers Pertinax avec la dernière indécence le jour de son avènement : le sage empereur l'averti seulement de sa jeunesse et de son inexpérience. Hist. Auguste, p. 55.

28 mars 193

Mort de Pertinax

Le peu de succès de ces diverses entreprises ne servit qu'à enflammer la rage des prétoriens. Le 28 mars (193), quatre-vingt-six jours seulement après la mort de Commode, une sédition générale éclata dans le camp, malgré les représentations des officiers, qui manquaient de pouvoir ou de volonté pour apaiser le tumulte. Deux ou trois cents soldats des plus déterminés, les armes à la main et la fureur peinte dans leurs regards, marchèrent sur le midi vers le palais impérial. Les portes furent aussitôt ouvertes par ceux de leurs camarades qui montaient la garde, et par les domestiques attachés à l'ancienne cour, qui avaient déjà conspiré en secret contre la vie d'un empereur trop vertueux. A la nouvelle de leur approche, Pertinax, dédaignant de se cacher ou de fuir, s'avance au-devant des conjurés : il leur rappelle sa propre innocence et la sainteté de leurs serments. Ces paroles, l'aspect vénérable du souverain et sa noble fermeté, en imposent un moment aux séditieux; ils se représentent toute l'horreur de leur forfait, et restent pendant quelque temps en silence. Enfin le désespoir du pardon rallume leur fureur. Un Barbare, né dans le pays de Tongres1, porte le premier coup à Pertinax, qui tombe couvert de blessures mortelles : sa tête est à l'instant coupée, et portée en triomphe au bout d'une lance jusqu'au camp des prétoriens, à la vue d'un peuple affligé et rempli d'indignation. Les Romains, pénétrés de la perte de cet excellent prince, regrettaient surtout le bonheur passager d'un règne dont le souvenir devait encore augmenter le poids des malheurs qui allaient bientôt fondre sur la nation.

1. Aujourd'hui Liège. Ce soldat appartenait probablement à la compagnie des gardes à cheval bataves, qu'on levait, pour la plupart, dans le duché de Gueldre et dans les environs, et qui étaient distingués par leur valeur et par la hardiesse avec laquelle, montés sur leurs chevaux, ils traversaient les fleuves les plus larges et les plus rapides. Tacite, Hist., IV, 12; Dion, LV; Juste-Lipse, de Magnitudine romana, I, 4.

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