Macrin   

8 avril 217 - 8 juin 218

8 avril 217

Macrin empereur

Macrin
Macrin

Après la chute de Caracalla, l’on n’eut pas recours à l’autorité d’un sénat faible et éloigné; les troupes seules donnèrent un maître à l’univers. Le choix de l’armée fut d’abord suspendu; et comme il ne se présentait aucun candidat dont le mérite distingué et la naissance illustre pussent fixer les regards et réunir tous les suffrages, l’empire resta sans chef pendant trois jours. L’influence marquée des gardes prétoriennes, enfla les espérances de leurs commandants : ces ministres redoutables commencèrent à faire valoir leurs droits légitimes sur le trône vacant. Cependant Adventus, le plus ancien des deux préfets, ne fut pas ébloui par l’éclat d’une couronne : son âge, ses infirmités, une réputation peu éclatante, des talents plus médiocres encore, l’engagèrent à céder cet honneur dangereux à un collègue adroit et entreprenant. Quoique les troupes, trompées par la douleur affectée de Macrin, ignorassent la part qu’il avait à la mort de son maître, elles n’aimaient ni n’estimaient son caractère : elles jetèrent les yeux de tous côtés pour découvrir un autre concurrent, et se déterminèrent enfin avec peine en faveur de leur préfet, séduites par des promesses d’une libéralité excessive et d’une indulgence sans bornes. Peu de temps après son avènement, Macrin donna le titre impérial à son fils Diadumenianus (11 mars 217), âgé seulement de dix ans, et le fit appeler Antonin, nom si cher au peuple. On espérait que la figure agréable du jeune prince, et les gratifications extraordinaires dont la cérémonie de son couronnement avait été le prétexte, pourraient gagner la faveur de l’armée, et assurer le trône chancelant du nouvel empereur.

217

Le sénat

Le sénat et les provinces avaient applaudi au choix des troupes, et s’étaient empressés de le ratifier. Il ne s’agissait pas de peser les vertus du successeur de Caracalla : la chute imprévue d’un tyran abhorré excitait partout des transports de joie et de surprise. Lorsque ces premiers mouvements furent apaisés, on commença à examiner sévèrement les titres de chacun et à critiquer le choix précipité de l’armée. Jusqu’alors l’empereur avait été tiré de l’assemblée la plus auguste de la nation. Il semblait que la puissance souveraine, qui n’était plus exercée par le corps entier du sénat, devait toujours être déléguée à l’un de ses membres. Cette maxime, soutenue par une pratique constante, paraissait être un des principes fondamentaux de la constitution. Macrin n’était pas sénateur1. L’élévation soudaine des préfets du prétoire rappelait encore l’état obscur d’où ils étaient sortis; et les chevaliers avaient toujours eut en possession de cette place importante, qui leur donnait une autorité arbitraire sur la vie et sur la fortune des plus illustres patriciens. On ne pouvait voir sans indignation, revêtu de la pourpre un homme sans naissance2, qui ne s’était même pas rendu célèbre par aucun service signalé, tandis que l’empire renfermait dans son sein une foule de sénateurs illustres, descendus d’une longue suite d’aïeux, et dont la dignité personnelle pouvait relever l’éclat du rang impérial. Dès que le caractère de Macrin eut été exposé aux regards avides d’une multitude irritée, il fut aisé d’y découvrir quelques vices et un grand nombre de défauts. Le choix de ses ministres lui attira souvent de justes reproches; et le peuple, avec sa sincérité ordinaire, se plaignait à la fois de la douce indolence et de la sévérité excessive de son souverain3.

1. Dion, LXXXVIII, p. 1350. Elagabal reprocha à son prédécesseur d’avoir osé s’asseoir sur le trône, bien que, comme préfet du prétoire, il n’eût pas la liberté de demeurer dans le sénat lorsque le public avait ordre de se retirer. La faveur personnelle de Plautien et de Séjan, les avait mis au-dessus de toutes les lois. A la vérité, ils avaient été tirés de l’ordre équestre; mais ils conservèrent la préfecture avec le rang de sénateur, et même avec le consulat.

2. Il était né à Césarée, dans la Numidie, et il fut d’abord employé dans la maison de Plautien, dont il fut sur le point de partager le sort malheureux. Ses ennemis ont avancé que né dans l’esclavage, il avait exercé plusieurs professions infâmes, entre autres celle de gladiateur. La coutume de noircir l’origine et la condition d’un adversaire, parait avoir duré depuis le temps des orateurs grecs jusqu’aux savants grammairiens du dernier siècle.

3. Dion et Hérodien parlent des vertus et des vices de Macrin avec candeur et avec impartialité; mais l’auteur de sa Vie, dans l’Histoire Auguste, paraît avoir aveuglément copié quelques-uns de ces écrivains dont la plume vénale, vendue à l’empereur Elagabal, à noircir la mémoire de son prédécesseur.

217-218

L'armée

L’ambition avait porté Macrin à un posté élevé, où il était bien difficile de se tenir ferme, et duquel on ne pouvait tomber, sans trouver aussitôt une mort certaine. Nourri dans l’intrigue des cours, et entièrement livré aux affaires dans les premières années de sa vie, ce prince tremblait en présence de la multitude fière et indisciplinée qu’il avait entrepris de commander. Il n’avait aucun talent pour la guerre; on doutait même de son courage personnel. Son fatal secret fut découvert : on se disait dans le camp que Macrin avait conspiré contre son prédécesseur. La bassesse de l’hypocrisie ajoutait à l’atrocité du crime, et la haine vint mettre le comble au mépris. Il ne fallait, pour soulever les troupes et pour exciter leur fureur, qu’entreprendre de rétablir l’ancienne discipline. La fortune avait placé l’empereur sur le trône dans des temps si orageux, qu’il se trouva forcé d’exercer l’office odieux et pénible de réformateur. La prodigalité de Caracalla fut la source de tous les maux qui désolèrent l’Etat après sa mort. S’il eût été capable de réfléchir sur les suites naturelles de sa conduite, la triste perspective des calamités qu’il léguait à ses successeurs, aurait peut-être eu de nouveaux charmes pour cet indigne tyran.

Macrin usa d’abord de la plus grande circonspection dans une réforme devenue, indispensable : ses mesures paraissaient devoir fermer aisément les plaies de l’Etat, et rendre, d’une manière imperceptible, aux armées romaines leur première vigueur. Contraint de laisser aux anciens soldats les privilèges dangereux et la paye extravagante que leur avait donnés Caracalla, il obligea les recrues à se soumettre aux établissements plus modérés de Sévère, et il les accoutuma par degrés à la modération et à l’obéissance1. Une faute irréparable détruisit les effets salutaires de ce plan judicieux. Au lieu de disperser immédiatement dans différentes provinces la nombreuse armée que le dernier empereur avait assemblée en Orient, Macrin la laissa en Syrie pendant l’hiver qui suivit son avènement. Au milieu des plaisirs d’un camp où régnaient le luxe et l’oisiveté, les troupes s’aperçurent de leur nombre et de leur force redoutable, se communiquèrent leurs sujets de plaintes, et calculèrent dans leur esprit les avantages d’une nouvelle révolution. Les vétérans, loin d’être flattés d’une distinction avantageuse, croyaient voir dans les premières démarches de l’empereur le commencement de ses projets de réforme. Les nouveaux soldats entraient avec une sombre répugnance dans un service devenu plus pénible, et dont les récompenses avaient été diminuées par un souverain avare et sans courage pour la guerre : des clameurs séditieuses succédèrent à des murmures impunis; et les soulèvements particuliers, indices certains du mécontentement des troupes, annonçaient une rébellion générale. L’occasion s’en présenta bientôt à des esprits ainsi disposés.

1. Dion, LXXXIII, p. 1336. Le sens de l’auteur est aussi clair que l’intention du prince; mais M. Wotton n’a compris ni l’un ni l’autre en appliquant la distinction, non aux vétérans et aux recrues, mais aux anciennes et aux nouvelles légions. Histoire de Rome, p. 347.

217

Mort de l'impératrice Julie

L’impératrice Julie (Julia Domna) avait éprouvé toutes les vicissitudes de la fortune : tirée d’un état obscur, elle était parvenue à la grandeur que pour sentir toute l’amertume d’un rang élevé. Elle fut condamnée à pleurer la mort de l’un de ses fils, et à gémir sur la vie de l’autre. Le sort cruel de Caracalla, quoiqu’elle eût dû le prévoir depuis longtemps, réveilla la sensibilité d’une mère et d’une impératrice. Malgré les égards respectueux de l’usurpateur pour la veuve de Sévère, il était bien dur à une souveraine d’être réduite à l’a condition de sujette. Bientôt Julie mit fin, par une mort volontaire1, à ses chagrins et à son humiliation. Julie Maesa, sa soeur, reçût ordre de quitter Antioche et la cour : elle se retira dans la ville d’Emèse avec une fortune immense, fruit de vingt ans de faveur. Cette princesse y vécut avec ses deux filles, Soœmias et Mammée, toutes les deux veuves, et qui n’avaient chacune qu’un fils.

1. Dès que cette princesse eut appris la mort de Caracalla, elle voulût se laisser mourir de faim : les égards que Macrin lui témoigna, en ne changeant rien à sa suite et à sa cour, l’engagèrent à vivre; mais il paraît, autant du moins que le texte tronqué de Dion et l’abrégé imparfait de Xiphilin nous mettent en état d’en juger, qu’elle conçut des projets ambitieux, et tenta de s’élever à l’empire. Elle voulait marcher sur les traces de Sémiramis et de Nitocris, dont la patrie était voisine de la sienne. Macrin lui fit donner l’ordre de quitter sur le champ Antioche et de se retirer où elle voudrait; elle revint alors à son premier dessein, et se laissa mourir de faim. Dion, LXXVIII, p. 1330.

217-218

Elagabale

Bassianus1, fils de Soœmias, exerçait les fonctions augustes de grand-prêtre du Soleil. Cet état, que la prudence où la superstition avait fait embrasser au jeune Syrien, lui fraya le chemin au trône.

Un corps nombreux de troupes campait alors près des murs d’Emèse. Les soldats, forcés de passer l’hiver sous leurs tentes supportaient avec peine le poids de ces nouvelles fatigues, traitaient de cruauté la discipline sévère de Macrin, et brûlaient du désir de se venger. Ceux d’entre eux qui se rendaient en foule dans le temple du Soleil, contemplaient avec une satisfaction mêlée de respect les grâces et la figure charmante du jeune pontife : ils crurent même reconnaître, en le voyant, les traits de Caracalla, dont alors ils adoraient la mémoire. L’artificieuse Maesa s’aperçut de leur affection naissante, et sut en profiter. Ne rougissant pas de sacrifier la réputation de sa fille à la fortune de son petit-fils, elle fit courir le bruit que Bassianus avait pour père le dernier empereur. Des sommes excessives, distribuées par ses émissaires, détruisirent toute objection; et la prodigalité prouva suffisamment l’affinité, ou du moins la ressemblance de Bassianus avec Caracalla.

1. Il tenait ce nom de son bisaïeul maternel, Bassianus, père de Julia Maesa, sa grand-’mère, et de Julie Domna, femme de Sévère. Victor (dans l’Epitomé) est peut-être le seul historien qui ait donné la clef de cette généalogie, en disant de Caracalla : Hic Bassianus ex avi materni nomine dictus. Caracalla, Elagabal et Alexandre Sévère portent successivement ce nom.

16 mai 218

16 mai 218

Le jeune Antonin (car il prit ce nom respectable), déclaré empereur par les soldats d’Emèse (16 mai 218), résolut de faire valoir les droits de sa naissance, et invita hautement les troupes à suivre les étendards généreux qui avait pris les armes pour venger la mort de son père, et délivrer les troupes de l’oppression1.

Tandis que des femmes et des eunuques conduisaient avec vigueur une entreprise concertée avec tant de prudence, Macrin flottait entre la crainte et une fausse sécurité. Il pouvait, par un mouvement décisif, étouffer la conspiration dans son enfance : l’irrésolution le retint à Antioche. Un esprit de révolte s’était emparé de toutes les troupes campées en Syrie ou en garnison dans cette province. Plusieurs détachements, après avoir massacré leurs officiers (en vertu d’une dangereuse proclamation du prétendu Antonin, tout soldat qui apportait la tête de son officier pouvait hériter de son bien et être revêtu de son grade militaire), avaient grossi le nombre des rebelles. La restitution tardive de la paye et des privilèges militaires, par laquelle Macrin espérait concilier tous les esprits, ne fut imputée qu’à la faiblesse de son caractère, et de son gouvernement.

1. Selon Lampride (Hist. Auguste, p. 135 ), Alexandre-Sévère vécut vingt-neuf ans trois mois et sept jours. Comme il fut tué le 19 mars 235, il faut fixer sa naissance au 12 décembre 255. Il avait alors treize ans, et son cousin environ dix-sept. Cette supputation convient mieux à l’histoire de ces deux jeunes princes que celle d’Hérodien, qui les fait de trois ans plus jeunes (V, p. 181). D’un autre côté, cet auteur allonge de d’eux années le règne d’Elagabal. On peut voir les détails de la conspiration dans Dion, LXXVIII, p. 1339, et dans Hérodien, V, p. 184.

8 juin 218

Mort de Macrin

Enfin, l’empereur prit le parti de sortir d’Antioche pour aller au devant de son rival, dont l’armée pleine de zèle devenait tous les jours plus considérable. Les troupes de Macrin, au contraire, semblaient n’entrer en campagne qu’avec mollesse et répugnance. Mais, dans la chaleur du combat (Dion, LXXVIII, p. 1345 ; Hérodien, V, p. 186. La bataille se donna le 7 juin 218, près du village d’Immæ, environ à vingt-deux milles d’Antioche), les prétoriens, entraînés presque par une impulsion naturelle, soutinrent leur réputation de valeur et de discipline. Déjà les rangs des révoltés étaient rompus, lorsque la mère et l’aïeule du prince de Syrie, qui, selon l’usage des Orientaux, accompagnaient l’armée dans des chars couverts, en descendirent avec précipitation, et cherchèrent, en excitant la compassion du soldat, à ranimer son courage. Antonin lui-même, qui dans tout le reste de sa vie ne se conduisit jamais comme un homme, se montra un héros dans ce moment de crise. Il monte à cheval, rallie les fuyards, et se jette, l’épée à la main, dans le plus épais de l’ennemi; tandis que l’eunuque Gannys, dont jusqu’alors les soins du sérail et le luxe de l’Asie avaient fait l’unique occupation, déploie les talents d’un général habile et expérimenté (Gannys n’était pas un eunuque. Dion, p. 1355). La victoire était encore incertaine, et Macrin aurait peut-être été vainqueur, s’il n’eût pas trahi sa propre cause, en prenant honteusement la fuite. Sa lâcheté ne servit qu’à prolonger sa vie de quelques jours et à imprimer à sa mémoire une tâche qui fit oublier ses malheurs. Il est presque inutile de dire que son fils Diadumenianus fût enveloppé dans le même sort. Dès que les inébranlables prétoriens eurent appris qu’ils répandaient leur sang pour un prince qui avait eu la bassesse de les abandonner, ils se rendirent à son compétiteur; et les soldats romains versant des larmes de joie et de tendresse, se réunirent sous les étendards du prétendu fils de Caracalla. Antonin était le premier empereur qui fût né en Asie : l’Orient reconnut avec joie un maître sorti du sang asiatique.

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