Edit de Caracalla   

212

République-212

Les finances des romains

La tyrannie de Commode, les discordes dont sa mort fut l’origine, et les nouvelles maximes de politique introduites par les princes de la maison de Sévère, avaient contribué à augmenter la puissance dangereuse de l’armée, et à effacer les faibles traces que les lois et la liberté laissaient encore dans l’âme des Romains. Un édit bien important d’Antonin Caracalla, qui donna le nom et les privilèges de citoyens romains à tous les sujets libres de l’empire. Cette faveur extraordinaire ne prenait cependant pas sa source dans les sentiments d’une âme généreuse, elle fut dictée par une avarice sordide : quelques observations sur les finances des Romains, depuis les beaux siècles de la république jusqu’au règne d’Alexandre Sévère, prouveront la vérité de cette remarque.

La ville de Véies, en Toscane, n’avait été prise qu’au bout de dix ans. Ce fut bien moins la force de la place que le peu d’expérience des assiégeants, qui prolongea ce siège, la première entreprise considérable des Romains. Il fallait aux troupes les plus grands encouragements pour les engager à supporter les fatigues extraordinaires de tant de campagnes consécutives, et à passer ainsi plusieurs hivers autour d’une ville située à vingt milles environ de leurs foyers1. Le sénat prévint sagement les plaintes du peuple; en accordant aux soldats une paye régulière, à laquelle les citoyens contribuaient par une taxe générale établie sur les propriétés (Voyez les IVe et Ve livres de Tite-Live. Dans le cens des Romains, la propriété, la puissance et la taxe, étaient exactement proportionnées l’une sur l’autre). Après la prise de Véies, pendant plus de deux cents ans, les victoires de la république augmentèrent moins les richesses que la puissance de Rome. Les Etats d’Italie ne payaient leurs tributs qu’en service militaire; et dans les guerres puniques, les Romains entretinrent seuls à leurs frais, sur mer et sur terre, des forces redoutables dont ils se servirent pour subjuguer leurs rivaux. Ce peuple généreux portait avec joie les fardeaux les plus lourds, dans la juste confiance que ses travaux seraient bientôt magnifiquement récompensés. De si belles espérances ne furent pas trompées : en peu d’années les richesses de Syracuse, de Carthage, de la Macédoine et de l’Asie, furent apportées à Rome en triomphe. Les trésors de Persée; et le peuple romain, roi de tant de nations, se trouva pour jamais délivré d’impôts. Le revenu des provinces conquises paru suffisant pour les dépenses ordinaires de la guerre et du gouvernement. On déposait dans le temple de Saturne ce qui restait d’or et d’argent, et ces sommes étaient réservées pour quelque événement imprévu (voyez dans la Pharsale de Lucain une belle description de ces trésors accumulés par les siècles, III, v. 155, etc.).

1. Selon l’exact Denys d’Halicarnasse, la ville elle-même n'était éloignée de Rome que de cent stades (environ douze milles et demi), bien que quelques postes avancés pussent s’étendre plus loin du côté de l’Etrurie. Nardini a combattu, dans un traité particulier, l’opinion reçue et l’autorité de deux papes, qui plaçaient Véies à Civita-Castellana : ce savant croit que cette ancienne ville était située dans un petit endroit appelé Isola, à moitié chemin de Rome et du lac Bracciano.

République-212

Les tributs des provinces

Les conquêtes de Pompée portèrent les tributs de l’Asie de cinquante à cent trente-cinq millions de drachmes1. Sous le gouvernement du dernier et du plus indolent des Ptolémées, le revenu de l’Egypte montait à douze mille cinq cents talents; somme bien inférieure à celle que les Romains tirèrent ensuite de ce royaume par une administration ferme, et, par le commerce de l’Ethiopie et de l’Inde. L’Egypte devait ses richesses au commerce; celles que recelait l’ancienne Gaule, étaient le fruit de la guerre et du butin. Les tributs que payaient ces deux provinces paraissent avoir été à peu près les mêmes. Rome profita bien peu de sa supériorité2, en n’exigeant des Carthaginois vaincus que dix mille talents phéniciens, et en leur accordant cinquante ans pour les payer. Cette somme ne peut, en aucune manière, être comparée avec les taxes qui furent imposées sur les terres et les personnes des habitants de ces mêmes contrées, lorsque les fertiles côtes de l’Afrique eurent été réduites en provinces romaines.

Par une fatalité singulière l’Espagne était le Mexique et le Pérou de l’ancien monde. La découverte des riches contrées de l’Occident par les Phéniciens, et la violence exercée contre les naturels du pays, forcés à s’ensevelir dans leurs mines, et à travailler pour des étrangers, présente le même tableau que l’histoire de l’Amérique espagnole (Diodore de Sicile, V. Cadix fut bâti par les Phéniciens un peu plus de mille ans avant la naissance de Jésus-Christ. Voyez Velleius Paterculus, I, 2.). Les Phéniciens ne connaissaient que les côtes de l’Espagne. L’ambition et l’avarice portèrent les Carthaginois et les Romains à pénétrer dans le coeur de cette contrée, et ils découvrirent que la terre renfermait presque partout du cuivre, de l’argent et de l’or. On parle d’une mine prés de Carthagène, qui rapportait par jour vingt-cinq mille drachmes d’argent (Pline, Hist. nat., XXXIII, c. 3. Il parle aussi d’une mine d’argent en Dalmatie, qui en fournissait par jour cinquante livres à l’Etat).

Cependant, en considérant l’attention sévère avec laquelle les tributs étaient levés dans les provinces les plus stériles et les plus désertes, nous pourrons nous former quelque idée du revenu de ces provinces dans le sein desquelles d’immenses richesses avaient été déposées par la nature ou amassées par l’homme. Auguste reçut une requête des habitants de Gyare, qui le suppliaient humblement de les exempter d’un tiers de leurs excessives impositions. Toute leur taxe ne se montait qu’à cent cinquante drachmes; mais Gyare était une petite île, ou plutôt un roc baigné par les flots de la mer Egée, où l’on ne trouvait ni eau fraîche ni aucune des nécessités de la vie, et qui servait de retraite à un petit nombre de malheureux pêcheurs (Strabon, X, p. 485; Tacite, Annal., III, 69, et IV, 30. Voyez dans Tournefort (Voyage au Levant, lettre VIII) une vive peinture de la misère où se trouvait alors Gyare.).

1. Ce calcul n’est pas exact. Selon Plutarque, les revenus de l’Asie romaine, avant Pompée, étaient de 50 millions de drachmes; Pompée, les porta à 85 millions. Plutarque dit, d’autre part, qu’Antoine fit payer à l’Asie, en une seule fois, 200000 talents, somme énorme; mais, Appien l’explique en disant que c’était le revenu de dix ans, ce qui porte le revenu annuel, du temps d’Antoine, à 20000 talents.

2. Les talents cuboïques, phéniciens et alexandrins, pesaient le double des talents attiques. Voyez Hooper, sur les Poids et Mesures des anciens, p. IV, c. 5. Il est probable que le même talent fut porté de Tyr à Carthage.

27 av. J.C.-212

Taxes sur les citoyens romains établis par Auguste

Auguste, à peine eut-il pris les rênes du gouvernement, qu’il affecta souvent de parler de l’insuffisance des tributs, et de la nécessité où il se trouvait de faire supporter à Rome et à l’Italie une partie des charges publiques1. Ce fut cependant avec précaution, et pour ainsi dire à pas comptés, qu’il procéda dans l’exécution de ce projet si propre à exciter le mécontentement. L’introduction des douanes fut suivie de l’établissement d’un impôt sur les consommations2; et le plan d’une imposition générale s’étendit insensiblement sur les propriétés réelles et personnelles des citoyens romains, qui, depuis plus d’un siècle et demi, avaient été exempts de toute espèce de contribution (ils n’avaient été exempts si longtemps de l’impôt personnel; quant aux autres impôts l’exemption ne datait que des années 646-94, 95 (108, 60, 59 av. J.-C.)).

1. Il n’est pas étonnant qu’Auguste tint ce langage. Le sénat déclara aussi, sous Néron, que l’Etat ne pouvait subsister sans les impôts tant augmentés qu’établis par Auguste (Tacite, Annales, XII, 50). Depuis l’abolition des différents tributs que payait l’Italie, abolition faite en 646-694 et 695 de Rome (108, 60 et 59 av. J.-C.), l’Etat ne retirait pour revenu de ce vaste pays que le vingtième des affranchissements (vicesima manumissionum), Cicéron s’en plaint en plusieurs endroits, notamment dans ses Lettres à Atticus, II, lettre 15.

2. Les douanes (portoria) existaient déjà du temps des anciens rois de Rome; elles furent supprimées pour l’Italie en l’an de Rome 694 (60 av. J.-C.), par le préteur Cecilius Metellus Nepos : Auguste ne fit ainsi que les rétablir.

27 av. J.C.-212

Les douanes

Comme les richesses des provinces étaient attirées vers la capitale par l’action puissante de la conquête et de l’autorité souveraine, de même une partie de ces richesses refluait vers les provinces industrieuses, où elles étaient portées par la voie plus douce du commerce et des arts. Sous le règne d’Auguste et de ses successeurs, on avait mis des droits sur chaque espèce de marchandises, qui, par mille canaux différents, abordaient au centre commun de l’opulence et du luxe; et quelque interprétation que l’on put donner à la loi, la taxe tombait toujours sur l’acheteur romain et non sur le marchand provincial. Le taux de la taxe variait depuis la quarantième jusqu’à la huitième partie de la valeur des effets. Il y a lieu de croire que cette variation fut dirigée par les maximes inaltérables de la politique. Les objets de luxe payaient sans doute un droit plus fort que ceux de première nécessité; et l’on favorisait davantage les manufactures de l’empire que les productions de l’Arabie et de l’Inde1. Il était bien juste que l’on préférât l’industrie des citoyens à un commerce étranger, qui ne pouvait être avantageux à l’Etat. Il existe encore une liste étendue, mais imparfaite, des marchandises de l’Orient sujettes aux droits sous le règne d’Alexandre Sévère. Elles consistaient en cannelle, myrrhe, poivre et gingembre, en aromates de toute espèce, et dans une grande variété de pierres précieuses, parmi lesquelles le diamant tenait le premier rang pour le prix, et l’émeraude pour la beauté (les anciens ignoraient l’art de tailler le diamant). On y voyait aussi des peaux de Perse et de Babylone, des cotons, des soies écrues et apprêtées, de l’ivoire, de l’ébène et des eunuques. Remarquons ici que l’usage et le prix de ces esclaves suivirent les mêmes progrès que la décadence de l’empire.

1. Voyez Pline (Hist. nat., VI, 23 ; XII, 18) : il observe que les marchandises de l’Inde se vendaient à Rome cent fois leur valeur primitive; de là nous pouvons nous former quelque idée du produit des douanes.

27 av. J.C.-212

Impôts sur les consommations

L’impôt sur les consommations fut établi par Auguste après les guerres civiles. Ce droit était extrêmement modéré, mais il était général. Il passa rarement un pour cent; mais il comprenait tout ce que l’on achetait dans les marchés ou dans les ventes publiques, et il s’étendait depuis les acquisitions les plus considérables en terres ou en maisons jusqu’à ces petits objets dont le produit ne peut devenir important que par leur nombre et par une consommation journalière. Une pareille taxe, portait sur le corps entier de la nation, excita toujours des plaintes. Un empereur qui connaissait parfaitement les besoins et les ressources de l’Etat, fût obligé de déclarer, par un édit public, que l’entretien des armées dépendait en grande partie, du produit de cet impôt1.

1. Tacite, Annales, I, 78. Deux ans après, l’empereur Tibère, qui venait de réduire le royaume de Cappadoce, diminua de moitié l’impôt sur les consommations; mais cet adoucissement ne fut pas de longue durée.

27 av. J.C.-212

Taxes sur les legs et les héritages

Lorsque l’empereur Auguste eût pris le parti d’avoir toujours sur pied un corps de troupes destinées à défendre son gouvernement contre les attaques des ennemis étrangers et domestiques, il réserva des fonds particuliers pour la paye des soldats, pour les récompenses des vétérans, et pour les dépenses extraordinaires de la guerre. Les revenus immenses de l’impôt sur les consommations, quoique employés spécialement à ces objets, ne furent pas trouvés suffisants. Pour y suppléer, l’empereur imagina une nouvelle taxe de cinq pour cent sur les legs et sur les héritages. Mais les nobles de Rome étaient beaucoup plus attachés à leurs biens qu’à leur liberté. Auguste écouta leurs murmures avec sa modération ordinaire. Il renvoya de bonne foi l’affaire au sénat, l’exhortant à trouver quelque autre expédient utile et moins odieux. Comme l’assemblée était divisée et indécise, l’empereur déclara aux sénateurs que leur opiniâtreté le forcerait à proposer une capitation et une taxe générale, sur les terres1; aussitôt ils souscrivirent en silence à celle qui les avait d’abord indignés. Cependant l’impôt sur les legs et sur les héritages fut adouci par quelques restrictions. Il n’avait lieu que lorsque l’objet était d’une certaine valeur, probablement de cinquante ou cent pièces d’or (la somme n’est fixée que par conjecture); et l’on ne pouvait en exiger le paiement du parent le plus proche du côté du père2. Lorsque les droits de la nature et ceux de la pauvreté furent ainsi assurés, il parut juste qu’un étranger ou un parent éloigné, qui obtenait un accroissement imprévu de fortune, en consacrât la vingtième partie à l’utilité publique.

1. Dion ne parle ni de cette proposition ni de la capitation; il dit seulement que l’empereur mit un impôt sur les fonds de terre, et envoya partout des hommes chargés d’en dresser le tableau, sans fixer comment et pour combien chacun devait y contribuer. Les sénateurs aimèrent mieux alors approuver la taxe sur les legs et héritages.

2. Pendant plusieurs siècles de l’existence du droit romain, les cognati ou parents de la mère ne furent pas appelés à la succession. Cette loi cruelle fut insensiblement détruite par l’humanité, et enfin abolie par Justinien.

27 av. J.C.-212

Conforme aux lois et aux moeurs

Une pareille taxe, dont le produit est immense dans tout Etat riche, se trouvait admirablement adaptée à la situation des Romains, qui pouvaient, dans leurs testaments arbitraires, suivre la raison ou le caprice, sans être enchaînés par des substitutions et par des conventions matrimoniales. Souvent même la tendresse paternelle perdait son influence sur les rigides patriotes de la république, et sur les nobles dissolus de l’empire; et lorsqu’un père laissait à son fils la quatrième partie de son bien, on ne pouvait former aucune plainte légale contre une semblable disposition. Aussi un riche vieillard qui n’avait pas d’enfants, était-il un tyran domestique; son autorité croissait avec l’âge et les infirmités. Une foule de vils courtisans, parmi lesquels il comptait souvent des préteurs et des consuls, briguaient ses faveurs, flattaient son avarice, applaudissaient à ses folies, servaient ses passions, et attendaient sa mort avec impatience. L’art de la complaisance et de la flatterie devint une science très lucrative; ceux qui la professaient, furent connus sous une nouvelle dénomination et toute la ville, selon les vives descriptions de la satire, se trouva divisée en deux parties, le gibier et les chasseurs.

Tandis que la ruse faisait signer à la folie tant de testaments injustes et extravagants, on en voyait cependant un petit nombre dicté par une estime raisonnée et par une vertueuse reconnaissance. Cicéron, dont l’éloquence avait si souvent défendu la vie et la fortune de ses concitoyens, recueillit une somme colossale. Il parait que les amis de Pline le Jeune n’ont pas été moins généreux envers cet intéressant orateur1. Quels que fussent les motifs du testateur, le fisc réclamait sans distinction la vingtième partie des biens légués; et dans le cours de deux ou trois générations, toutes les propriétés des sujets devaient passer insensiblement dans les coffres du prince.

1. Dion ne parle ni de cette proposition ni de la capitation; il dit seulement que l’empereur mit un impôt sur les fonds de terre, et envoya partout des hommes chargés d’en dresser le tableau, sans fixer comment et pour combien chacun devait y contribuer. Les sénateurs aimèrent mieux alors approuver la taxe sur les legs et héritages.

27 av. J.C.-212

Règlements des empereurs

Néron, dans les premières années de son règne, porté par le désir de se rendre populaire, ou peut-être entraîné par un mouvement aveugle de bienfaisance, voulut abolir les douanes et l’impôt sur les consommations. Les plus sages sénateurs applaudirent à sa générosité; mais ils le détournèrent de l’exécution d’un projet qui aurait détruit la force et les ressources de la république. Des princes tels que Trajan et les Antonins se contentèrent d’alléger le fardeau public, sans entreprendre de l’écarter tout à fait. La douceur et la précision de leurs lois déterminèrent la règle et la mesure de l’impôt, et mirent tous les citoyens à l’abri des interprétations arbitraires, des réclamations injustes et des vexations insolentes des fermiers publics; et il est singulier que dans tous les siècles, les plus sages et les meilleurs princes aient toujours conservé la méthode dangereuse de réunir dans les mains d’une même régie les principales branches du revenu, ou du moins les douanes et les impôts sur les consommations (les tributs proprement dits n’étaient pas affermés, puisque les bons princes remirent souvent plusieurs millions d’arrérages).

212

Edit de Caracalla

Les sentiments de Caracalla n’étaient pas les mêmes que ceux des Antonins, et ce prince se trouvait réellement dans une position très différente. Nullement occupé, ou plutôt ennemi du bien public, il ne pouvait se dispenser d’assouvir l’avidité insatiable qu’il avait lui-même allumée dans le cœur des soldats. De tous les impôts établis par Auguste, il n’en existait pas de plus étendu, et dont le produit fût plus considérable, que le vingtième sur les legs et sur les héritages. Comme cette taxe n’était pas particulière aux habitants de Rome ni à ceux de l’Italie, elle augmentait continuellement avec l’extension graduelle du droit de bourgeoisie.

Les nouveaux citoyens, quoique soumis également aux nouveaux impôts, dont ils avaient été exempts comme sujets (la condition des nouveaux citoyens est très exactement exposée par Pline (Panégyrique, 37-39,) : Trajan publia une loi très favorable pour eux), se croyaient amplement dédommagés par le rang et par les privilèges qu’ils obtenaient, et par une perspective brillante d’honneurs et de fortune qui se présentait tout à coup à leur ambition. Mais toute distinction fut détruite par l’édit du fils de Sévère. Loin d’être une faveur, le vain titre de citoyen devint une charge réelle, imposée aux habitants des provinces. L’avide Caracalla ne se contentait pas des taxes qui avaient paru suffisantes à ses prédécesseurs, il ajouta un vingtième à celui qu’on levait déjà sur les legs et sur les héritages. Après sa mort, on rétablit l’ancienne proportion; mais, pendant son règne1, toutes les parties de l’empire gémirent sous le poids de son sceptre de fer.

Les habitants des provinces une fois soumis aux impositions particulières des citoyens romains, semblaient devoir légitimement être exempts des tributs qu’ils avaient d’abord payés en qualité de sujets. Caracalla et son prétendu fils n’adoptèrent pas de pareilles maximes, ils ordonnèrent que les taxes, tant anciennes que nouvelles, seraient levées à la fois dans tous leurs domaines. Il était réservé au vertueux Alexandre de délivrer les provinces de cette oppression criante. Ce prince réduisit les tributs à la trentième partie de la somme qu’ils produisaient à son avènement2. Nous ignorons par quels motifs il laissa subsister de si faibles restes du mal public. Ces rameaux nuisibles, qui n’avaient pas été tout à fait arrachés, jetèrent de nouvelles racines, s’élevèrent à une hauteur prodigieuse, et dans le siècle suivant répandirent une ombre mortelle sur l’univers romain. Il sera souvent question, dans le cours de cette histoire, de l’impôt foncier, de la capitation et des contributions onéreuses de blé, de vin, d’huile et d’animaux, que l’on exigeait des provinces pour l’usage de la cour, de l’armée et de la capitale.

Tant que Rome et l’Italie furent regardées comme le centre du gouvernement, les anciens citoyens conservent un esprit national que les nouveaux adoptèrent insensiblement. Les principaux commandements de l’armée étaient donnés à des hommes qui avaient reçu de l’éducation, qui connaissaient les avantages des lois et des lettres, et qui avaient marché à pas égaux dans la carrière des honneurs, en passant par tous les grades civils et militaires (voyez l’histoire d’Agricola, de Vespasien, de Trajan, de Sévère, de ses trois compétiteurs, et généralement de tous les hommes illustres de ce temps). C’est principalement à leur influence et à leur exemple que nous devons attribuer l’obéissance et la modestie des légions durant les deux premiers siècles de l’empire.

Mais lorsque Caracalla eut foulé aux pieds le dernier rempart de la constitution romaine, à la distinction des rangs succéda par degrés la séparation des Etats. Les habitants des provinces intérieures, où l’éducation était plus cultivée, furent les seuls propres à être employés comme jurisconsultes, et à remplir les fonctions de la magistrature. La profession plus dure des armes devint le partage des paysans et des Barbares nés sur les frontières, et qui, connaissant d’autre patrie que leur camp, ni d’autre science que celle de la guerre, méprisaient ouvertement les lois civiles, et se soumettaient à peine à la discipline militaire. Avec des mains ensanglantées, des mœurs sauvages et des dispositions féroces, ils défendirent quelquefois le trône des empereurs, et plus souvent encore ils le renversèrent.

1. Gibbon a adopté l’opinion de Spanheim et de Bormann, qui attribuent à Caracalla cet édit, qui donnait le droit de cité à tous les habitants des provinces : cette opinion peut-être contestée; plusieurs passages de Spartien, d’Aurelius Victor et d’Aristide, attribuent cet édit à Marc-Aurèle. (Voyez sur ce sujet une savante dissertation intitulée : Joh. P. Mahneri, Commetatio de Marco Aurelio Antonino, constitutionis de civitate universo orbi romano data auctore. Halæ, 1772, in-8°.) Il paraît que Marc-Aurèle avait mis à cet édit des modifications qui affranchissaient les provinciaux de quelques-unes des charges qu’imposait le droit de cité, en les privant de quelques-uns des avantages qu’il conférait, et que Caracalla leva ces modifications.

2. Celui qui était taxé à dix aurei, le tribut ordinaire, ne paya plus que le tiers d’un areus et Alexandre fit en conséquence frapper de nouvelles pièces d’or. Hist. Auguste, p. 127, avec les Commentaires de Saumaise.

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante