Héliogabale ou Elagabal   

juin 218 - 11 mars 222

Elagabal empereur Alexandre Sévère Mort d'Elagabale




juin 218

Elagabal empereur

Elagabal
Elagabal
Musei Capitolini - Rome

Macrin avait daigné écrire au sénat pour lui faire part de quelques légers troubles excités en Syrie par un imposteur et aussitôt le rebelle et sa famille avaient été déclarés ennemis de l’Etat par un décret solennel. On promettait cependant le pardon à ceux de ses partisans abusés qui le mériteraient en rentrant immédiatement dans le devoir. Vingt jours s’étaient écoulés depuis la révolte d’Antonin jusqu’à la victoire qui le couronna : durant ce court intervalle qui décida du sort de l’univers, Rome et les provinces, surtout celles de l’Orient, furent déchirées par les craintes et par les espérances des factions agitées par des dissensions intestines, et souillées par une effusion inutile du sang des citoyens, puisque l’empire devait appartenir à celui des deux concurrents qui reviendrait vainqueur de la Syrie. Les lettres spécieuses dans lesquelles le jeune conquérant annonçait à un sénat toujours soumis la chute de son rival, étaient remplies de protestations de vertu, et respiraient la modération. Il se proposait de prendre pour règle invariable de sa conduite les exemples brillants d’Auguste et de Marc-Aurèle. Il affectait surtout d’appuyer avec orgueil sur la ressemblance frappante de sa fortune avec celle d’Octave, qui, dans le même âge, avait, par ses succès, vengé la mort de son père. En se qualifiant des noms de Marc-Aurèle, de fils d’Antonin et de petit-fils de Sévère, il établissait tacitement ses droits à l’empire; mais il blessa la délicatesse des Romains, en prenant les titres de tribun et de proconsul, sans attendre que le sénat le lui fit solennellement conférés. Il faut attribuer cette innovation dangereuse et ce mépris pour les lois fondamentales de l’Etat, à l’ignorance de ses courtisans de Syrie, ou au fier dédain des guerriers qui l’accompagnaient.



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Portrait d'Elagabale

Le nouvel empereur, parti de Syrie, pour se rendre à Rome : comme toute son attention était dirigée vers les amusements les plus frivoles, son voyage, sans cesse interrompu par les nouveaux plaisirs, dura plusieurs mois. Il s’arrêta d’abord à Nicomédie, où il passa l’hiver qui suivit sa victoire, et il fit son entrée triomphale dans la capitale qu'en été. Cependant, avant son arrivée, il y envoya son portrait, qui, placé par ses ordres sur l’autel de la Victoire, dans le temple où s’assemblait le sénat, donna aux Romains une juste mais honteuse idée de la personne et des mœurs de leur nouveau prince. Il était revêtu de ses attributs pontificaux : sa robe d’or et de soie flottait à la mode des Phéniciens et des Mèdes. Une tiare élevée ornait sa tête, et des pierres d’un prix inestimable rehaussaient l’éclat des colliers et des nombreux bracelets dont il était couvert. On le voyait représenté avec des sourcils peints en noir, et il était facile de découvrir sur ses joues un mélange de blanc et de rouge artificiels. Quelle dut être à la vue de ce tableau, la douleur des graves patriciens. Après avoir gémi longtemps sous la sombre tyrannie de leurs concitoyens, ils avouaient en soupirant que Rome, asservie par le luxe du despotisme oriental, éprouvait le dernier degré d’avilissement.

On adorait le Soleil dans la ville d’Emèse, sous le nom d’Elagabale1, et sous la forme d’une pierre noire taillée en cône, qui, selon l’opinion vulgaire, était tombée du ciel sur ce lieu sacré. Antonin attribuait, avec quelque raison, sa grandeur à la protection de cette divinité tutélaire. Il ne s’occupa, pendant le cours de son règne, qu’à satisfaire sa reconnaissance superstitieuse. Son zèle et sa vanité l’engagèrent à établir la supériorité du culte du dieu d’Emèse sur toutes les religions de la terre. Comme son premier pontife et comme l’un de ses plus grands favoris il emprunta lui-même le nom d’Elagabale, nom sacré qu’il préférait à tous les titres de la puissance impériale.

Dans une procession solennelle qui traversa les rues de Rome, le chemin fut parsemé de poussière d’or. On avait placé la pierre noire, enchâssée dans des pierreries de la plus grande valeur, sur un char tiré par six chevaux d’une blancheur éclatante et richement caparaçonnés. Le religieux empereur tenait lui-même les rênes; et, soutenu par ses ministres, il se renversait en arrière, pour avoir le bonheur de jouir perpétuellement de l’auguste présence de la divinité. On n’avait rien épargné pour embellir le temple magnifique élevé, sur le mont Palatin, en l’honneur du dieu Elagabale. Au milieu des sacrifices les plus pompeux, les vins les plus recherchés coulaient sur un autel entouré des plus rares victimes, et où l’on brûlait les plus précieux aromates. Autour de l’autel, de jeunes Syriennes figuraient des danses lascives au son d’une musique barbare, tandis que les premiers personnages de l’Etat, revêtus de longues tuniques phéniciennes, exerçaient les fonctions inférieures du sacerdoce avec une vénération affectée et une secrète indignation.

L’empereur, emporté par son zèle, entreprit de déposer dans ce temple, comme dans le centre commun de la religion romaine, les ancilia, le palladium2 et tous les gages sacrés du culte de Numa. Une foule de divinités, inférieures remplissaient des places différentes auprès du superbe dieu d’Emèse; cependant il manquait à sa cour une compagne d’un ordre supérieur qui partageât son lit. Pallas fut d’abord choisie pour être son épouse; mais on craignit que son air guerrier n’effrayât un dieu accoutumé à la mollesse de l’Orient. La Lune, que les Africains adoraient sous le nom d’Astarté, parut convenir mieux au Soleil. L’image de cette déesse, et les riches offrandes de son temple, qu’elle donnait à son mari, furent transportées de Carthage à Rome avec la plus grande pompe; et le jour de cette alliance mystique fût célébré généralement dans la capitale et dans tout l’empire3.

L’homme sensuel qui n’est pas sourd à la voix de la raison, respecte dans ses plaisirs les bornes que la nature elle-même a prescrites : la volupté lui paraît mille fois plus séduisante, lorsque embellie par le charme de la société et par les liaisons aimables, elle vient encore se peindre à ses yeux sous les traits adoucis du goût et de l’imagination. Mais Elagabale, corrompu par les prospérités, par les passions de la jeunesse et par l’éducation de son pays, se livra, sans aucune retenue, aux excès les plus honteux. Bientôt le dégoût et la satiété empoisonnèrent ses plaisirs. L’art et les illusions les plus fortes qu’il puisse enfanter, furent appelés au secours de ce prince. Les vins les plus exquis, les mets les plus recherchés, réveillaient ses sens assoupis; tandis que les femmes s’efforçaient, par leur lubricité, de ranimer ses désirs languissants. Des raffinements sans cesse variés étaient l’objet d’une étude particulière. De nouvelles expressions et de nouvelles découvertes dans cette espèce de science, la seule qui fût cultivée et encouragée par le monarque4, signalèrent son règne, et le couvrirent d’opprobre aux yeux de la postérité. Le caprice et la prodigalité tenaient lieu de goût et d’élégance; et lorsque Elagabale répandait avec profusion les trésors de l’Etat pour satisfaire à ses folles dépenses, ses propres discours, répétés par ses flatteurs élevaient jusqu’aux cieux la grandeur d’âme et la magnificence d’un prince qui surpassait avec tant d’éclat ses timides prédécesseurs. Il se plaisait principalement à confondre l’ordre des saisons et des climats5, à se jouer des sentiments et des préjugés de son peuple, et à fouler aux pieds toutes les lois de la nature et de la décence. Il épousa une vestale, qu’il avait arrachée par force du sanctuaire. Le nombre de ses femmes, qui se succédaient rapidement, et la foule de concubines dont il était entouré, ne pouvaient satisfaire l’impuissance de ses passions. Le maître du monde et des Romains affectait par choix le costume et les habitudes des femmes. Préférant la quenouille au sceptre, il déshonorait les principales dignités de l’Etat en les distribuant à ses nombreux amants : l’un d’eux fût même revêtu publiquement du titre et de l’autorité de mari de l’empereur, ou plutôt de l’impératrice, pour nous servir des expressions d'Elagabale6.

Les vices et les folies de ce prince ont été probablement exagérés par l’imagination, et noircis par la calomnie (le crédule compilateur de sa vie est lui-même porté à croire que ses vices peuvent avoir été exagérés. Hist. Auguste, p. 111.). Cependant bornons-nous aux scènes publiques dont tout un peuple a été témoin; et qui sont attestées par des contemporains dignes de foi. Aucun autre siècle n’en a présenté de si révoltantes, et Rome est le seul théâtre où elles aient jamais paru. Les débauches d’un sultan sont ensevelies dans l’ombre de son sérail : des murs inaccessibles les dérobent à l’œil de la curiosité. Dans une ville où tant de nations apportaient sans cesse des mœurs si différentes, les citoyens riches et corrompus adoptaient tous les vices que ce mélange monstrueux devait nécessairement produire; sûrs de l’impunité, insensibles aux reproches, ils vivaient sans contrainte dans la société humble et soumise de leurs esclaves et de leurs parasites. De son côté, l’empereur regardait tous ses sujets avec le même mépris, et maintenait sans contradiction le souverain privilège que lui donnait son rang de se livrer au luxe et à la débauche.

1. Ce nom vient de deux mots syriaques, ela, dieu, et gabal, former : le dieu formant ou plastique; dénomination juste et même heureuse pour le Soleil. Wotton, Histoire de Rome, p. 378.
Le nom d’Elagabale a été défiguré de plusieurs manières : Hérodien l’appelle ??a?a?aßa???; Lampride et les écrivains plus modernes en ont fait Héliogabale. Dion le nomme ??e?aßa???; mais Elagabal est son véritable nom tel que le donnent les médailles. (Eckhel, de Doct. num. vet., t. VII, p. 250). Quant à son étymologie, celle que rapporte Gibbon est donnée par Bochart (Chan., II, c. 5); mais Saumaise, avec plus de fondement (Not. ad Lamprid., in Elagab.), tire ce nom d’Elagabale de l’idole de ce dieu, représenté par Hérodien et dans les médailles sous la figure d’une montagne (gibel en hébreu) ou grosse pierre taillée en pointe, avec des marques qui représentaient le Soleil. Comme il n’était pas permis, à Hiérapolis en Syrie, de faire des statues du Soleil et de la Lune, parce que, disait-on, ils sont eux-mêmes assez visibles, le Soleil fut représenté à Emèse sous la figure d’une grosse pierre qui, à ce qu’il parait, était tombée du ciel. Spanheim, Cœsar, Preuves, p. 46.

2. Il força le sanctuaire de Vesta, et il emporta une statue qu’il croyait être le Palladium; mais les vestales se vantèrent d’avoir, par une pieuse fraude, trompé le sacrilège en lui présentant une fausse image de la déesse. Hist. Auguste, p. 103.

3. Dion, LXXIX, p. 1360; Hérodien, V, p. 193. Les sujets de l’empire furent obligés de faire de riches présents aux nouveaux époux. Mammée, dans la suite, exigea des Romains tout ce qu’ils avaient promis pendant la vie d’Elagabale.

4. La découverte d’un nouveau mets était magnifiquement récompensé; mais s’il ne plaisait pas, l’inventeur était condamné à ne manger que de son plat, jusqu’à ce qu’il en eût imaginé un autre qui flattât davantage le goût de l’empereur. Hist. Auguste, p. 112.

5. Il ne mangeait jamais de poisson que lorsqu’il se trouvait à une grande distance de la mer : alors il en distribuait aux paysans une immense quantité des plus rares espèces, dont le transport coûtait des frais énormes.

6. Ce fut Hiéroclès qui eut cet honneur; mais il aurait été supplanté par un certain Zoticus, s’il n’eût pas trouvé le moyen d’affaiblir son rival par une potion. Celui-ci fut chassé honteusement du palais, lorsqu’on trouva que sa force ne répondait pas à sa réputation (Dion, LXXIX, p. 1363-1364). Un danseur fut nommé préfet de la cité; un cocher préfet de la garde, un barbier préfet des provisions. Ces trois ministres et plusieurs autres officiers inférieurs étaient recommandables enormitate membrorum. Voyez l’Histoire Auguste, p. 105.

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Alexandre Sévère

Ceux qui déshonorent le plus par leur conduite la nature humaine, ne craignent pas de condamner dans les autres les mêmes désordres qu’ils se permettent. Pour justifier cette partialité, ils sont toujours prêts à découvrir quelque légère différence dans l’âge, dans la situation et dans le caractère. Les soldats licencieux qui avaient élevé sur le trône le fils dissolu de Caracalla rougissaient de ce choix ignominieux, et détournaient en frémissant leurs regards à la vue de ce monstre, pour contempler le spectacle agréable des vertus naissantes de son cousin Alexandre, fils de Mammée.

L’habile Mœsa, prévoyant que les vices d’Elagabale le précipiteraient infailliblement du trône, entreprit de donner à sa famille un appui plus assuré. Elle profita d’un moment favorable, où l’âme de l’empereur, livrée à des idées religieuses, paraissait plus susceptible de tendresse : elle lui persuada qu’il devait adopter Alexandre, et le revêtir du titre de César (en 221), pour n’être plus détourné de ses occupations célestes par les soins de la terre. Placé au second rang, ce jeune prince s’attira bientôt l’affection du peuple, et il excita la jalousie du tyran, qui résolut de mettre fin à une comparaison odieuse, en corrompant les mœurs de son rival, ou en lui arrachant la vie. Les moyens dont il se servit furent inutiles. Ses vains projets, toujours découverts par sa folle indiscrétion, furent prévenus par les fidèles et vertueux serviteurs que la prudente Mammée avait placés auprès de son fils. Dans un moment de colère, Elagabale résolut d’exécuter par la force ce qu’il n’avait pu obtenir par des voies détournées. Une sentence despotique, émanée de la cour dégrada, tout à coup Alexandre du rang et des honneurs de César. Le sénat ne répondit aux ordres du souverain que par un profond silence. Dans le camp, on vit s’élever aussitôt un furieux orage. Les gardes prétoriennes jurèrent de protéger Alexandre, et de venger la majesté du trône indignement violée. Les pleurs et les promesses d’Elagabale, qui les conjurait en tremblant d’épargner sa vie, et de le laisser en possession de son cher Hiéroclès, suspendirent leur juste indignation; ils chargèrent seulement leur préfet de veiller aux actions de l’empereur et à la sûreté du fils de Mammée (Dion, LXXIX, p. 1365; Hérodien, V, p. 195-201; Hist. Auguste, p. 105. Le dernier de ces trois historiens semble avoir suivi les meilleurs auteurs dans le récit de la révolution).

10 mars 222

Mort d'Elagabale

Une pareille réconciliation ne pouvait durer longtemps : il eût été impossible même au vil Elagabale de régner à des conditions si humiliantes. Il entreprit bientôt de sonder, par une épreuve dangereuse, les dispositions des troupes. Le bruit de la mort d’Alexandre excite dans le camp une rébellion : on se persuade que ce jeune prince vient d’être massacré : sa présence seule et son autorité rétablissent le calme. L’empereur, irrité de cette nouvelle marque de mépris pour sa personne et d’affection pour son cousin, osa livrer au supplice quelques-uns des chefs de la sédition. Cette rigueur déplacée lui coûta la vie, et entraîna la perte de sa mère et de ses favoris. Elagabale fut massacré par les prétoriens indignés. Son corps, après avoir été traîné dans toutes les rues de Rome, et déchiré par une population en fureur, fût jeté dans le Tibre. Le sénat dévoua sa mémoire à une infamie éternelle. La postérité a ratifié ce juste décret1.

1. L’époque de la mort d’Elagabale et de l’avènement d’Alexandre a exercé l’érudition et la sagacité de Pagi, de Tillemont, de Valsecchi, de Vignoles et de Torre, évêque d’Adria. Ce point d’histoire est certainement très obscur; mais je m’en tiens à l’autorité de Dion, dont le calcul est évident, et dont le texte ne peut être corrompu, puisque Xiphilin, Zonare et Cedrenus, s’accordent tous avec lui. Elagabale régna trois ans neuf mois et quatre jours depuis sa victoire sur Macrin, et il fut tué le 10 mars 222. Mais que dirons-nous en lisant sur des médailles authentiques la cinquième année de sa puissance tribunitienne ? Nous répliquerons avec le savant Valsecchi que l’on n’eut aucun égard à l’usurpation de Macrin, et que le fils de Caracalla data son règne de la mort de son père. Après avoir résolu cette grande difficulté il est aisé de délier ou découper les autres nœuds de la question. Cette opinion de Valsecchi a été victorieusement combattue par Eckhel, qui a montré l’impossibilité de la faire concorder avec les médailles d’Elagabale, et qui a donné l’explication la plus satisfaisante des cinq tribunats de cet empereur. Il monta sur le trône et reçut la puissance tribunitienne le 16 mai, l’an de Rome 971; et le 1er janvier de l’année suivante 972, il recommença un nouveau tribunat, selon l’usage établi par les empereurs précédents. Pendant les années 972, 973, 974, il jouit du tribunat, et il commença le cinquième, l’année 975, pendant laquelle il fut tué, le 10 mars. Eckhel, de Doct. num. veter., t. VIII, p. 430 et suiv.

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