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   Marius   
120-98 av. J.C.

Les Cimbres Défaite de Carbon Défaite de Silanus Défaite de Longinus Défaite d'Orange La bataille d'Aix La bataille de Verceil (bataille du champ Raudique) Le Parti populaire

Sources historiques : Théodore Mommsen, Roma Latina

Vous êtes dans la catégorie : République romaine
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154-113 av. J.C.

Rapport avec le Nord

Depuis la fin du VIe siècle, la domination de la République s'étendait sur l'ensemble des trois grandes péninsules qui, se détachant du continent du Nord, s'enfoncent au milieu des eaux méditerranéen : domination en plus d'un endroit mal assise, si l'on considère que dans les régions du Nord et de l'Ouest, en Espagne, que dans les vallées ligures de l'Apennin, et dans celles des Alpes, que dans les montagnes de la Thrace et de la Macédoine enfin, nombre de peuplades libres ou à moitié libres osaient encore porter le défi à la molle insouciance du gouvernement romain. Les relations continentales de l'Italie avec l'Espagne, de l'Italie avec la Macédoine étaient demeurées très superficielles; et quant aux pays d'au-delà des Pyrénées, des Alpes et des Balkans, aux vastes contrées qu'arrosent le Rhône, le Rhin et le Danube, tous restaient en dehors de la sphère politique de Rome. L'heure est venue de nous demander ce qu'elle avait fait pour assurer de ce côté la sécurité de son empire, ou pour l'arrondir; et aussi de raconter comment un jour s'en vinrent frapper aux portes du Septentrion, les peuples innombrables dont les flots avaient de tout temps roulé derrière la barrière puissante des montagnes, faisant rudement voir au monde gréco-romain, qu'il se vantait à tort d'être l'unique tenancier de la terre.

Nos regards se porteront d'abord sur le pays d'entre les Alpes et les Pyrénées. Depuis longtemps les Romains y commandaient sur toute la côte de la Méditerranée, par l'intermédiaire de Massalie, leur cliente, l'une des plus anciennes et des plus puissantes parmi les cités fédérées et en réalité dépendantes. Ses stations maritimes, Agathè (Agde) et Rhodé (Rosas) à l'Ouest, Tauroention (La Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes) et Nicaea (Nice) à l'Est, assuraient le cabotage par mer, et la route de terre entre les deux chaînes de montagnes : par ses relations mercantiles et politiques elle pénétrait au loin à l'intérieur.

154-100 av. J.C.

Les peuples du Nord

(Guerre avec les Ligures) En l'an 600 de Rome (154 av. J.-C.), les Romains, moitié à son instigation, moitié conduits par leur propre intérêt, avaient poussé une expédition au sein des Alpes, au Nord d'Antipolis et de Nicaea, chez les Ligures Oxybiens et les Déciètes. Ils avaient livré maints combats sérieux et souvent non sans pertes, et avaient contraint les montagnards à remettre à Massalie des otages gardés en permanence, et à lui payer tribut annuel. On peut admettre comme chose vraisemblable, qu'à la même époque, et dans toute la contrée qui reconnaissait l'alliée de Rome pour suzeraine, la culture de la vigne et de l'olivier, qui y avait fleuri d'abord à l'instar de l'agriculture massaliote, avait été supprimée dans l'intérêt des grands propriétaires de domaines et des marchands italiens.

(Guerre avec les Salasses) C'est aussi dans un but de spéculation mercantile que les Romains, en 611 de Rome (143 av. J.C.), sous la conduite du consul Appius Claudius, font la guerre aux Salasses. L'enjeu de la lutte n'est autre que les mines et lavages d'or de Victumulae (dans le pays de Verceil et de Bard, et dans tout le val de la Doire Baltée). La grande extension de ces lavages, qui enlevaient aux habitants de la plaine inférieure les eaux nécessaires à l'agriculture, amena d'abord de la part de Rome une tentative d'arrangement pacifique, puis bientôt l'intervention armée. Comme toutes les guerres de ce siècle, celle-ci débute par une défaite des Romains; elle se termine par la soumission du peuple salasse; et la région de l'or devient la propriété du trésor public. A quelque quarante ans de là (654 de Rome (100 av. J.-C.)), la colonie d'Eporedia (Ivrée) est fondée sur le territoire conquis : comme Aquilée commande les passes orientales des Alpes, elle a pour mission de les commander à l'Ouest.

(Les Avernes) Mais les expéditions dans les Alpes avaient pris une plus sérieuse tournure, lorsque Marcus Fulvius Flaccus, le fidèle allié de Gaius Gracchus et consul en 629 de Rome (125 av. J.C.), était venu dans cette région avec le commandement suprême. Le premier il entra dans la voie des conquêtes au-delà de la grande chaîne. A cette époque, au milieu de la nation des Celtes partagée en nombreuses peuplades, celle des Bituriges avait perdu son ancienne et réelle hégémonie; et tandis qu'elle n'avait gardé qu'une sorte de préséance honoraire, la prédominance dans toute la région qui va des Pyrénées à la Méditerranée et au Rhin, appartenait aujourd'hui aux Arvernes (peuple de l'Auvergne. Sa capitale, Nemetum ou Nemossus, n'était pas loin du Clermont actuel). On n'exagère rien, sans doute, en disant que grâce à cela ils pouvaient mettre jusqu'à cent quatre-vingt mille hommes en campagne. Les Eduens (Haedui : du pays d'Autun) leur disputaient le premier rang, quoique inégaux en forces. Au Nord-Est des Gaules, les rois des Suessions (Soissons) réunissaient sous leur protectorat toute la fédération des Belges, s'étendant jusqu'à la Bretagne. Les voyageurs grecs racontaient merveille des magnificences de la cour du roi arverne Luern (Luerius). Ils l'avaient vu, entouré d'une suite brillante, hommes de clan, chasseurs avec les meutes accouplées, et troupes de chanteurs errants, parcourant les villes de son royaume, monté sur son char rehaussé d'argent, jetant l'or à pleines mains à la foule, et surtout réjouissant le coeur de ses poètes sur qui tombait la pluie aux jaunes reflets. Il tenait table ouverte dans une salle de mille cinq cents doubles pas carrés : tout passant était convié à des festins, véritables noces de Gamache. Ce qu'il y a de certain, c'est que de nombreuses monnaies d'or du pays nous ont été conservées, et qu'elles attestent chez les Arvernes une richesse peu commune en même temps qu'une civilisation relativement avancée.

125-122 av. J.C.

Guerres contre les Allobroges et les Avernes

La première attaque de Flaccus ne fut pas dirigée contre eux, mais contre les peuplades de la région d'entre les Alpes et le Rhône, où les aborigènes ligures s'étaient mêlés avec les bandes celtiques venues à une époque postérieure, et avaient formé une nation celto-ligurienne, comparable à la nation celtibérienne. Il combattit d'abord, et avec succès (629-630 de Rome (125-124 av. J.-C.)), les Salyens ou Salluviens, cantonnés aux environs d'Aix, et dans le val de la Durance; et leurs voisins au Nord, les Voconces (départements de Vaucluse et de la Drôme). Son successeur Gaius Sextius Calvinus (631-632 de Rome (123-122 av. J.C.)), marcha contre les Allobroges, le puissant clan celtique du val d'Isère, descendus en masse à la prière de Tutomotulus, roi des Salyens, expulsé par les Romains, et qui voulaient l'aider à reconquérir son royaume. Ils furent battus dans les environs d'Aix. Comme ils refusaient néanmoins de livrer le transfuge, ils se virent envahis par Gnoeus Domitius Ahenobarbus (632 de Rome (122 av. J.C.)), venu après Calvinus. Jusqu'ici la nation reine parmi les Celtes avait assisté immobile aux progrès des Romains. Le roi arverne Bituit, fils de Luern, semblait peu se soucier d'entrer dans les complications d'une guerre sérieuse, pour le seul intérêt de son protectorat mal assis sur les peuplades de l'Est. Mais les Romains faisant mine d'aller chercher les Allobroges jusque chez eux, il offrit sa médiation, qui fut refusée. Aussitôt il marcha, avec toutes ses forces au secours des Allobroges; et les Eduens, par contre, se rangèrent du côté des Romains. A la nouvelle de cette levée de boucliers, la République envoya sur les lieux Quintus Fabius Maximus, consul pour 633 de Rome (121 av. J.-C.), lequel opérant sa jonction avec Ahenobarbus, devait faire face à l'orage. Le 8 août 633 de Rome (121 av. J.C.), eut lieu, sur la limite Sud du canton allobroge, aux confluent de l'Isère et du Rhône, le choc qui décida du sort de la Gaule méridionale. En voyant le pont de bateaux qu'il avait fait jeter sur le Rhône, successivement couvert par les hordes innombrables des clans accourues à son appel, le roi Bituit n'eut plus qu'un regard de dédain pour l'armée romaine trois fois plus faible rangée en bataille sur l'autre rive : Il n'y en a même pas assez, s'écriait-il, pour rassasier les chiens de mes Gaulois ! Mais ses Gaulois avaient affaire à un petit-fils du vainqueur de Pydna. Maximus remporta une victoire décisive; et le pont s'étant rompu sous la masse des fuyards, la plus grande partie des bandes arvernes périt. Le roi se déclara impuissant à prêter dorénavant aide efficace aux Allobroges, et il les invita même à faire la paix avec Maximus. Ils se soumirent, et le consul, décoré du surnom d'Allobrogique, s'en retourna en Italie, laissant à Ahenobarbus le soin de mener à fin la guerre avec les Arvernes. La tâche était facile. Mais Ahenobarbus, furieux de ce que Bituit avait conseillé aux Allobroges de se soumettre au consul et non à lui-même, s'empare de l'Arverne traîtreusement, et l'expédie à Rome, où le Sénat, tout en ayant un blâme pour la violation de la foi jurée, n'en retient pas moins la victime, et va jusqu'à exiger en sus la remise du fils de Bituit, Congonnetiac. Aussitôt, et pour cette cause, paraît-il, la guerre à peu près éteinte se rallume : l'on en vient une seconde fois aux mains, non loin de Vindalium (au-dessus d'Avignon), à l'embouchure de la Sorgue. La bataille n'est pas plus heureuse pour les Arvernes : ils ne tiennent pas devant les légions et surtout devant les éléphants d'Afrique. Enfin ils demandent la paix, et le calme se rétablit dans les Gaules1.

1. L'abréviateur de Tite-Live et Orose placent la bataille de Vindalium avant celle de l'Isère; mais Florus et Strabon (4, 191) la placent après, et ils ont raison. D'une part, selon les extraits de Tite-Live lui-même, et selon Pline (Hist. nat., 7, 50), Maximus a livré celle-ci étant consul : d'autre part, dans les fastes capitolins, on lit que Maximus non seulement eut le triomphe avant Ahenobarbus, mais qu'encore, il l'eut pour sa victoire sur les Allobroges et le roi des Arvernes, tandis que son rival ne triompha que des Arvernes. Or n'est-il pas évident que la bataille contre les Allobroges et les Arvernes réunis s'est donnée avant celle livrée aux Arvernes seuls ?

118 av. J.C.

La colonie romaine de Narbonne

Toutes ces opérations militaires eurent pour conséquence l'établissement d'une nouvelle province (colonie) romaine entre les Alpes maritimes et les Pyrénées. Les peuplades à l'Est du Rhône tombent sous la suzeraineté de la République : dès ce jour, probablement, elles lui payent tribut, à moins qu'elles n'aient à le payer à Massalie. Dans la région d'entre le Rhône et les Pyrénées, les Arvernes demeurent libres; et ne servent aux Romains aucune redevance : mais ils délaissent toute la partie la plus méridionale de leur territoire médiat ou immédiat, toute la zone située au midi des Cévennes jusqu'à la mer, et tout le cours supérieur de la Garonne jusqu'à Tolosa (Toulouse). Comme, en exigeant cet abandon, les Romains avaient pour but de relier l'Espagne à l'Italie, ils occupent aussitôt la contrée, et se mettent sans délai à l'oeuvre des routes, le long de la côte. Pour cela, ils assignent à Massalie, déjà propriétaire d'une ligne de stations maritimes sur ce point, une bande riveraine de la mer, d'une largeur variable de 1/5 à 3/10 de mille (de 2,960 à 4,440 mètres environ), et allant du pied des Alpes au Rhône, avec mission d'y tenir la chaussée en bon état d'entretien. Du Rhône aux Pyrénées, ils établissent eux-mêmes une voie militaire, qui prend de son fondateur Domitius Ahenobarbus, l'appellation de voie Domitienne. Comme d'usage, avec la construction des routes va de pair l'édification de nouvelles forteresses. A l'Est, ils choisissent l'emplacement même où Gaius Sextius a battu les Gaulois. La beauté et la fertilité du lieu; ses sources froides et chaudes y invitaient les émigrants. Bientôt on vit s'élever la ville romaine des Bains de Sextius (Aquae Sextiae). A l'Ouest, les colons s'établirent à Narbo, antique cité celtique, située sur les rives d'un cours d'eau navigable, l'Atax (Aude), à peu de distance de la mer, déjà nommée par Hécatée, importante et rivalisant avec Massalie, dès avant l'arrivée des Romains, par la traité qui s'y faisait de l'étain britannique. Aix n'a pas le droit municipal, elle demeure simple station militaire1. Narbonne au contraire, poste avancé, fondé de même pour tenir les Gaulois en bride, mais dédié particulièrement à Mars (Narbo Martius), reçut le titre de colonie romaine (colonia civium Rom.) : elle fut la résidence habituelle du gouverneur de la nouvelle province transalpine, de la province Narbonnaise, pour lui donner le nom sous lequel elle est plus connue.

1. Il n'y eut pas de colonie à Aix, comme le veut à tort l'abréviateur de Tite-Live (ep. 61), mais seulement un castellum (Strabon, 4, 180 - Vell. Patere, 1, 15. - Madwig, opusc., 1, 303). Pareille était la condition d'Italica et de beaucoup d'autres localités. Vindonissa (Windisch), par exemple, qui, légalement, ne fut jamais autre chose qu'une bourgade celtique, grâce au camp fortifié construit à côté, devint une ville fort importante. (V. le mot castellum, au Dict. de Rich.)

120-100 av. J.C.

Progrès des armes romaines pendant la restauration

Toutes ces extensions de territoire avaient eu les Gracques et leur parti pour promoteurs, dans le but évident d'ouvrir un champ nouveau et inépuisable aux projets de colonisation. On y eût trouvé les mêmes avantages qu'en Sicile et en Afrique, sans compter qu'il était plus aisé d'y arracher la terre aux indigènes, que d'enlever aux capitalistes italiens les champs fertiles de la Sicile et de la Libye. La chute de Gaius Gracchus eut aussi son contrecoup dans la Transalpine; la conquête s'y limita; on cessa de fonder des villes nouvelles. Pourtant si l'on ne persévéra pas dans l'accomplissement de l'idée première, il n'en resta pas moins une création d'une certaine importance. La contrée soumise aux armes de Rome, et l'édification de Narbonne, à qui le Sénat avait, mais en vain, préparé le sort de la colonie de Carthage, demeurèrent comme des pierres d'attente; montrant aux futurs successeurs de Gracchus et la voie à suivre, et le monument à achever. On ne peut douter que la caste marchande, qui ne pouvait faire concurrence qu'à Narbonne au commerce gallo-britannique de Massalie, n'ait défendu le nouvel établissement contre le mauvais vouloir des aristocrates.

(Contrées illyriennes) La tâche imposée à Rome au Nord-Est de l'Italie était la même qu'au Nord-Ouest. Mais de ce côté, sans la négliger tout à fait, elle ne l'accomplit qu'imparfaitement : elle y fit moins même qu'ailleurs. Par la fondation d'Aquilée (571 de Rome (183 av. J.-C.)), elle s'était assuré la possession de la péninsule de l'Istrie : l'Epire et l'ancien domaine des maîtres de Scodra lui obéissaient en grande partie, et depuis plus longtemps. Mais sa domination ne s'étendait nulle part à l'intérieur; et elle n'était guère que nominale le long de cette côte inhospitalière, courant de l'Istrie à l'Epire, au milieu de ces chaînes de montagnes et de ces cuvettes profondes, enchevêtrées, sauvages, sans vallées, sans fleuves, sans plages maritimes, et protégées par le long archipel d'îles rocheuses, qui sur ce point séparent la Grèce de l'Italie bien plus qu'elles ne les rapprochent.

(Les Dalmates) Dans cette région, la ville de Delmion servait de centre à la confédération des Delmates ou Dalmates, aux moeurs rudes comme leurs monts : les peuples voisins avaient atteint déjà un haut degré de civilisation, qu'on ignorait encore en Dalmatie l'usage de la monnaie, et que, la propriété privée n'étant pas encore en usage, on y faisait tous les huit ans le partage des champs entre les membres divers de la communauté. Là, le seul métier indigène était la piraterie sur terre et sur mer. Les peuplades dalmates, dans les temps antérieurs, avaient vécu avec Scodra dans le lien d'une suzeraineté peu étroite : les expéditions romaines contre la reine Teuta et Démétrius de Pharos les avaient atteintes en passant; mais à l'avènement de Genthios elles s'étaient affranchies, et par là soustraites à la condition faite à l'Illyrie, tombée sous la suprématie romaine, après la chute du royaume de Macédoine. La République abandonna d'abord à lui-même ce pays qui n'avait rien qui put la tenter. Mais bientôt il lui fallut écouter les plaintes de ses sujets d'Illyrie, des Daorsiens notamment, vivant sur les bords de la Narenta au Sud de la Dalmatie, et des habitants de l'île d'Issa (Lissa), dont les stations continentales de Tragyrion (Trau) et d'Epetion (non loin de Spalato) avaient tous les jours à souffrir. Rome envoya donc une ambassade. Elle revint bientôt avec cette réponse : que les Dalmates n'avaient jamais pris garde aux Romains, et ne s'en voulaient pas davantage occuper dans l'avenir ! En 598 de Rome (156 av. J.-C.), une armée légionnaire descendit sur la côte avec le consul Gaius Marcius Figulus. Il s'enfonça dans le pays, mais fut bientôt ramené vers les possessions romaines. Publius Scipion Nasica, son successeur, put s'emparer enfin de la grande et forte place de Delmion, après quoi la confédération mit bas les armes et se reconnut sujette. Mais ce pays, soumis à la surface, était trop pauvre pour mériter un administrateur spécial : comme on l'avait fait déjà pour les possessions plus importantes de l'Epire; on le fit gouverner depuis l'Italie, par le fonctionnaire préposé à la Gaule cisalpine; et cette situation se perpétua, même après l'érection de la Macédoine en province (608 de Rome (146 av. J.C.)) et la délimitation de sa frontière au Nord de Scodra.

(Les romains en Macédoine et en Thessalie) Quoi qu'il en soit, la transformation de l'ancien royaume de Persée en pays immédiat et sujet, donne aussitôt une importance grande aux rapports de Rome avec les peuples du Nord-Est. Elle est désormais dans l'obligation de défendre contre les tribus barbares qui l'avoisinent, la frontière septentrionale et orientale de son nouvel empire : de même et à peu de temps de là (621 de Rome (133 av. J.-C.)), par l'acquisition de la Chersonèse de Thrace (péninsule de Gallipoli), jadis annexe du royaume des Attalides, elle hérite du devoir, accepté jadis par les rois de Pergame, de défendre Lysimachie contre les Thraces.

(Peuples d'entre le Rhin et le Danube) De cette double base, de la vallée du Pô, et de la Macédoine, les Romains pouvaient maintenant diriger leurs opérations vers les sources du Rhin et du Danube, et se rendre maîtres des montagnes du Nord, dans la limite des besoins de leur sécurité au Sud. Là encore, la nation la plus puissante était la nation celtique. A en croire la tradition locale, les hordes gauloises parties des régions occidentales et des rivages de l'Océan, se seraient à la même heure répandues dans la vallée du Pô, au midi de la grande chaîne, et au Nord dans les pays du Rhin supérieur et du Danube. L'une de ces tribus celtiques s'était établie sur les deux bords du premier des deux fleuves. Riches et puissants, vivant en paix et en alliance avec Rome, dont ils ne touchaient nulle part l'empire, les Helvètes s'étendaient des bords du Léman au Main, occupant les territoires de la Suisse, de la Souabe et de la Franconie modernes. Après eux, et sur leurs confins venaient les Boïes, occupant la Bavière et la Bohême de nos jours1. Plus au Sud-Est encore, on trouvait un autre peuple celtique, fixée en Styrie et en Carinthie sous le nom de Taurisques, et Noriques plus tard; et en Frioul, en Carniole et en Istrie sous le nom de Carnes. Noréia, leur ville (non loin de Saint-Vit, au Nord de Klagenfurt), était florissante et célèbre, à raison des mines de fer activement exploitées dans le pays. Mais ce qui y attirait plus encore les Italiens, c'étaient les riches mines d'or récemment découvertes. Les indigènes expulsèrent d'ailleurs tous les étrangers et gardèrent leur Californie pour eux seuls. Selon leur habitude, les Gaulois en envahissant ainsi les deux versants des Alpes, n'avaient guère occupé que la plaine et les premières collines : quant à la montagne, et à la région de l'Adige et du Pô inférieur, ils les avaient négligées : elles étaient restées aux indigènes plus anciens, dont l'histoire n'a pu encore établir la nationalité, les Raetiens, cantonnés dans les rochers de la Suisse orientale et du Tyrol, les Euganéens et Vénètes, dans le pays de Padoue et de Venise. Si bien qu'aux extrémités de son double courant l'invasion celtique se rejoignait presque; et qu'une étroite ligne de populations locales séparait seule les Gaulois Cénomans de Brixia (Brescia) des Gaulois Carniques du Frioul. Depuis longtemps les Romains avaient dans les Euganéens et les Vénètes des amis et sujets : mais les peuplades alpestres étaient encore libres, et descendant sans cesse de leurs montagnes, se livraient à des incursions continuelles dans la plaine au nord du Pô, pillant, brûlant, commettant mille atrocités dans les villes prises, massacrant la population mâle jusqu'aux enfants dans les langes, représailles terribles sans doute contre les razzias des Romains dans leurs vallées. On se fera l'idée des dangers auxquels était exposée la Transpadane, en se rappelant qu'en 660 de Rome (94 av. J.-C.) une horde rhétienne détruisit de fond en comble la grande ville de Comum.
Quand l'on voit ainsi se confondant et s'entremêlant au Nord et au midi des Alpes les tribus celtiques et non celtiques, on comprend de même quels immenses mélanges de peuples s'étaient aussi opérés sur les rives du bas Danube. Là, pas de haute montagne, pas de muraille naturelle qui les séparât.

(Peuples illyriques) Chez les Illyriens, dont les Albanais de nos jours semblent être le dernier débris, la population avait subi une forte infusion de sang gaulois, à l'intérieur principalement : les armes, la tactique militaire y étaient partout celles des Gaulois. Aux Taurisques touchaient les Japydes assis sur les Alpes Juliennes, dans la Croatie actuelle, et jusque vers Firme et Zeng. Illyriens d'origine, ils étaient maintenant à demi Celtes. A leur suite venaient sur le littoral les Dalmates, dont nous avons déjà parlé : les Gaulois ne semblent pas avoir jamais pénétré dans leurs âpres montagnes. Mais dans le massif intérieur habitaient les Scordisques, Celtiques eux aussi, ils avaient écrasé le peuple des Triballes, puissant jadis : ils avaient joué le principal rôle dans les expéditions des Gaulois contre Delphes. Maîtres du pays, de la basse Save à la Morawa (Bosnie et Serbie), ils se répandaient au loin à travers la Moesie, la Thrace et la Macédoine : on faisait des récits effrayants de leur bravoure et de leur cruauté. Ils avaient pour principale place d'armes la forte Segestica ou Siscia, à l'embouchure de la Kulpa dans la Save.
Pour ce qui est des populations de la Hongrie, de la Valachie et de la Bulgarie de nos jours, elles étaient encore hors de vue : les Romains, sur la limite orientale de la Macédoine, n'avaient de contact, qu'avec les Thraces, dans la chaîne du Rhodope (Despoto-Dagh, rameau de l'Homus).
En face de ces vastes régions barbares, un gouvernement plus énergique que ne l'était alors celui de la République eût eu fort à entreprendre pour organiser la défense régulière et efficace de la frontière : mais ce qui fut fait par la restauration en vue d'une telle tâche n'allait pas même au niveau des plus minces exigences. Non qu'il n'y ait eu souvent des expéditions dirigées contre les peuplades des Alpes.

(Combats dans les Alpes) En 636 de Rome (118 av. J.-C.), Rome assiste à un triomphe pour une victoire sur les Stoéniens, logés dans la montagne au-dessus de Vérone : en 659 de Rome (95 av. J.C.), le consul Lucius Crassus fouille en tous sens les vallées, passe les habitants au fil de l'épée : pourtant il n'en tue pas assez, à ce qu'il parait, pour mener son triomphe à son tour, et réunir ainsi les lauriers militaires à sa gloire d'orateur. Mais comme tout cela n'était que simples razzias, enflammant la colère des indigènes sans leur ôter le moyen de nuire; comme après chaque incursion, les troupes rentraient aussitôt, la condition de la Transpadane n'en fut pas, à dire le vrai, améliorée.

(Combats en Thrace, en Illyrie) A l'autre extrémité de l'empire, dans l'Est, la République parait ne s'être en rien préoccupée de ses voisins : à peine si nous entendons parler de quelques combats livrés aux Thraces, en 651 de Rome (103 av. J.C.), et aux Modiens, dans la chaîne qui sépare la Macédoine de la Thrace, en 657 de Rome (97 av. J.C.). Les luttes furent plus fréquentes et plus sérieuses du côté de l'Illyrie. Là, la turbulence des Dalmates suscitait tous les jours les plaintes de leurs voisins et des marins naviguant dans les eaux de l'Adriatique; et sur la frontière du Nord de la Macédoine, laquelle, selon l'expression pittoresque d'un Romain, s'arrêtait là où cessaient d'atteindre l'épée et la lance du soldat de la République, les combats ne sont pas finis qu'aussitôt ils recommencent. En 619 de Rome (135 av. J.C.), une armée marche contre les Ardiéens ou Vardoens, et les Pléraens ou Paraliens, tribu dalmate postée au Nord des bouches de la Narenta, qui ne cesse de troubler la mer et la côte voisine : Rome lui ordonne de s'éloigner dans l'intérieur. Elle s'établit alors dans l'Herzégovine actuelle, et commence à y cultiver la terre : mais ne pouvant s'habituer à une telle vie dans la rude contrée qui lui est assignée, elle dépérit bientôt. Vers le même temps, une expédition marche de Macédoine contre les Scordisques, qui sans nul doute avaient fait cause commune avec les pillards de la côte. Un peu plus tard (625 de Rome (129 av. J.-C.)), le consul Tuditanus, de concert, avec Decimus Brutus, l'énergique conquérant des Gallèques espagnols, attaque les Japydes, et quoique défait dans un premier combat, il les écrase, et porte les armes romaines dans le coeur de la Dalmatie, jusque sur les bords de la Kerka, à 25 milles d'Aquilée. Désormais les Japydes vivent paisibles et en amitié avec Rome. Mais à dix ans de là (635 de Rome (119 av. J.C.)), les Dalmates se soulèvent de nouveau, appuyés cette fois par un mouvement des Scordisques. Pendant que le consul Lucius Cotta marche contre ces derniers, et pousse jusqu'à Ségestica, Lucius Metellus, son collègue, et second frère du Numidique (il s'appellera un jour le Dalmatique (Dalmaticus)), se jette sur les autres, les bat, et passe l'hiver à Salone (Spalato), qui, de ce jour, devient vraisemblablement la principale place d'armes des Romains. A la même date l'établissement de la voie Gabinienne, allant de Salone vers les pays de l'Est, par Andetrium (non loin de Mousch) et autres lieux.

(Les romains passent les Alpes orientales) L'expédition du consul Marcus AEmilius Scaurus contre les Taurisques, en 639 de Rome (115 av. J.C.), ressemble davantage à une guerre faite en vue de la conquête : Scaurus le premier chez les Romains a franchi la chaîne des Alpes orientales au point où leur faîte s'abaisse, entre Trieste et Laybach. Il impose à l'ennemi un traité d'amitié et d'hospitalité, donnant toute sécurité au commerce assez actif qui se poursuit entre Rome et la contrée, sans entraîner la République, comme l'eût fait un assujettissement formel, dans les complications du mouvement des peuples au Nord de la chaîne. Quant aux reconnaissances parties de la Macédoine et dirigées alors vers le Danube, elles ne donnent d'abord que de fâcheux résultats : le consul Gaius Porcius Caton (640 de Rome (114 av. J.-C.)) se laisse surprendre par les Scordisques dans les monts Serbes : son armée est complètement anéantie, et il s'enfuit honteusement avec quelques hommes : le préteur Marcus Didius a grand'peine à couvrir la frontière.

(Les romains dans la région danubienne) Après Caton, les consuls qui lui succèdent sont plus heureux : citons Metellus Caprarius (641-642 de Rome (113-112 av. J.C.)); Marcus Livius Drusus (642-643 (112-111 av. J.C.)), le premier général romain qui ait atteint le Danube, et enfin Marcus Minucius (644 de Rome (110 av. J.C.)), qui porte ses armes jusqu'à la Morawa, et inflige aux Scordisques une telle défaite, qu'à partir de ce jour, ils tombent presque dans l'oubli. Alors une autre tribu prend leur place, celle des Dardaniens (en Serbie), destinés à jouer le rôle important dans toute la région qui va du Nord de la Macédoine au Danube.

1. Entre la forêt Hercynienne (c'est-à-dire la rauhe Alp (haut plateau du Wurtemberg)), le Rhin et le Main, habitaient les Helvétiens, dit Tacite (Germ., 28), et plus loin les Boïes. Posidonius (Strabon, 7, 293) affirme aussi que les Boïes, au temps où ils détournèrent le grand courant des Cimbres, habitaient la forêt Hercynienne, c'est-à-dire les montagnes allant de la rauhe Alp jusqu'au Bomerwald (montagnes de Bohême). Et César ne les contredit pas, quand il les place au-delà du Rhin (Bell. G., 1, 5) : le point de départ de ses observations étant l'Helvétie, il a pu très bien entendre par là la région située au Nord-Est du lac de Constance, donnée concordante avec celle de Strabon (7, 292), qui de même fait confiner l'ancien pays boïen avec le lac de Constance, et qui ne cesse d'être exact que quand il range parmi les riverains du lac les Vindéliciens; ceux-ci ne se sont établis en ce lieu qu'après le départ des Boïes. Les Boïes, en effet, ont été chassés bien avant Posidonius (avant 650 de Rome (104 av. J.-C)) par les Marcomans et d'autres peuples germains. Au temps de César on en rencontrait des débris errant dans la Carinthie (César, Bell. G., 1, 5), qui de là se rendirent en Helvétie et dans la Gaule occidentale : un autre essaim se fixa près du lac Balaton, où les Gètes l'anéantirent vers 700 de Rome (54 av. J.C.). Là le pays a emprunté le nom (Deserta Boïrum) de cette branche, la plus tourmentée entre toutes de la famille des peuples boïes (cf. liv. III, chap. VII, à la note 1).

120-113 av. J.C.

Les Cimbres

Marius
Marius (157 - 86 av. J.-C.)

Mais les victoires eurent des suites que les vainqueurs avaient été loin de pressentir. Depuis longtemps déjà, un peuple errant se mouvait sur la zone septentrionale des régions occupées par les Celtes aux deux côtés du Danube. Ce peuple s'appelait les Cimbres ou Chempho (les preux, ou, pour emprunter la traduction de leurs ennemis, les brigands). Il est probable que cette appellation, antérieurement à l'exode, était devenue celle de toute la nation. Ils venaient du septentrion (Nord). Les premiers Gaulois contre lesquels ils se choquèrent, autant qu'on le peut savoir, furent les Boïes de Bohême. Des causes de leur départ, de la direction de leur mouvement, les contemporains ont négligé de nous rien dire de précis. Y suppléer par voie d'induction serait chose impossible, les événements contemporains au Nord de la Bohème et du Main, et à l'Est du Rhin inférieur, se dérobant totalement à nos regards. En revanche, les faits les plus clairs démontrent que le noyau des Cimbres, et aussi celui des hordes pareilles des Teutons qui se joignirent à eux un peu plus tard, loin d'appartenir à l'arbre celtique, comme les Romains l'ont cru d'abord, se rattachait au contraire à l'élément germanique. Les deux petites tribus portant le même nom, restes probables de la grande nation, et délaissées jadis dans la patrie primitive, les Cimbres dans le Danemark actuel, les Teutons dans l'Allemagne du Nord, sur la plage de la Baltique, où déjà un contemporain d'Alexandre le Grand, Pythéas, les a signalés à propos de la traite de l'ambre : les Cimbres et les Teutons inscrits au catalogue des peuples germaniques parmi les Ingovons, à côté des Chauques : l'opinion de César, qui le premier parmi les Romains sut constater la différence entre Gaulois et Germains, et qui range formellement parmi ces derniers les Cimbres, dont il a encore dù voir bon nombre : enfin les noms mêmes de ces peuples, leurs caractères physiques et ethnologiques, leur genre de vie, tout, chez eux, les rattache à la grande famille du Nord, et surtout à la famille germaine. D'autre part, on comprend aisément, qu'après quelque vingt ou trente ans de vie voyageuse, peut-être, l'essaim ramassant dans ses courses à travers les pays celtiques des frères d'armes et des volontaires toujours bien accueillis, se soit grossi d'une foule d'aventuriers gaulois. Rien d'étonnant dès lors, si l'on voit à la tête des Cimbres des chefs portant un nom celte, ou si les Romains emploient comme éclaireurs des espions parlant la langue celtique. Prodigieuse fut leur marche : les Romains n'avaient encore rien vu de pareil. Ce n'était là ni une horde de brigands à cheval, ni la croisade d'un printemps sacré ou de toute une jeunesse envoyée à l'étranger. C'était tout un peuple en cours d'émigration, marchant avec femmes et enfants, avec tout son bien et son avoir, à la recherche d'une nouvelle patrie. Chez les peuples du Nord encore nomades, le char avait son importance, inconnue des Hellènes et des Italiques : les Celtes, eux aussi, l'emmenaient avec eux dans leurs guerres. Avec son rideau de cuir tendu par-dessus, il servait de maison à la famille; la femme, les enfants, le chien du maître même, tous y trouvaient place, pêle-mêle, à côté du mobilier. Les hommes du Sud virent avec étonnement ces grands corps sveltes, ces longues tresses d'un blond foncé, ces yeux azurés, ces femmes aux formes vigoureuses et puissantes, ne le cédant qu'à peine à leurs maris en taille et en vigueur; les enfants surtout, à la tête blanche comme la tête des vieillards (ainsi les Italiens émerveillés caractérisaient les cheveux couleur de lin de la jeune progéniture de ces peuples). Quant à leur manière de se battre, elle était à peu près celle des Celtes d'alors, qui n'en venaient plus aux mains tête nue, portant l'épée ou l'épieu, selon l'ancienne pratique des Gaulois d'Italie, mais avaient revêtu le heaume de bronze, richement orné souvent, et lançaient une arme de jet redoutable, la materis (Espèce de javeline (Strabon, 4, 4, 3. - Tite-Live, 7, 24. - César, Bell. G., 1, 26). Elle avait un fer large). Ils avaient aussi gardé la grande et large épée, et le petit pavois : enfin, ils revêtaient la cuirasse. Ils ne manquaient pas de cavalerie, quoique sous ce rapport les Romains leur fussent supérieurs. Pour tout ordre de bataille, ils se massaient comme autrefois, sans art, en une sorte de phalange profonde autant que large, et dont les premiers rangs, aux jours des combats plus périlleux, se tenaient enchaînés par des cordes passées dans les ceintures de métal. Les moeurs des Cimbres étaient rudes. Souvent ils dévoraient la viande crue. Le plus brave, et autant que possible le plus haut de taille, était roi de l'armée. Souvent aussi, de même que chez les Celtes et les autres Barbares, ils convenaient avec l'ennemi du jour et du lieu; et avant d'en venir aux mains, tel d'entre eux sorti des rangs provoquait un adversaire au combat singulier. Ils se préparaient à la lutte par des gestes grossiers de mépris et par un vacarme épouvantable; les hommes poussant leur cri de guerre, les femmes et les enfants frappant à coups redoublés les toits de cuir des chars. Ils se battaient bravement : la mort sur le champ d'honneur leur semblait la seule qui fût digne de l'homme libre : mais la lutte heureusement finie, ils s'indemnisaient dans les excès d'une bestialité révoltante, ayant parfois promis à leurs dieux guerriers l'offrande de tout ce que la victoire aurait donné au vainqueur. En pareil cas, tout le butin mobilier était brisé: les chevaux étaient tués, et les captifs pendus ou mis en réserve pour de sanglants sacrifices. Ils avaient pour prêtresses des femmes aux cheveux grisonnants, enveloppées de vêtements blancs, allant pieds nus. Comme l'Iphigénie de la fable dans le pays des Scythes, elles immolaient les victimes, et prophétisaient l'avenir qu'elles lisaient dans le sang des prisonniers de guerre ou des criminels. Faire accompagner et guider l'armée par des prêtresses, et non par des prêtres, constitue indubitablement un trait de moeurs germaniques. Ainsi s'avançaient les Cimbres au travers d'un pays inconnu, monstrueuse cohue de peuples divers, agglomérés autour de ce noyau d'aventuriers germains, originaires des bords de la Baltique; assez semblables à ces armées d'émigrants qui, surchargés de bagages, et mêlés entre eux, s'en vont au-delà des mers à la poursuite de leurs rêves de fortune; conduisant par monts et par vaux leur forteresse roulante (wagenburg) avec cette adresse qui caractérise la vie nomade; hostiles à la civilisation, et destructeurs comme l'ouragan ou la vague en furie : mais comme la vague aussi, capricieux, irréfléchis, courant aujourd'hui en avant, demain s'arrêtant tout d'un coup : puis, se précipitant de côté, ou revenant en arrière. Ils arrivaient et frappaient à l'instar de l'éclair : à l'instar de l'éclair, ils disparaissaient ! Pourquoi ne s'est-il pas rencontré un homme qui, secouant la torpeur du siècle, se soit ingénié à observer diligemment et à décrire le prodigieux météore ? Quand longtemps après, la science a cru retrouver la chaîne dont cette émigration armée forme un anneau, en même temps qu'elle était la première, parmi les expéditions venues du fond de la Germanie, qui se vînt heurter contre la civilisation antique la science arrivait, hélas trop tard : la tradition immédiate et vivante des faits s'était irrémissiblement perdue.

113 av. J.C.

Défaite de Carbon

Quoi qu'il en soit, le peuple sans patrie des Cimbres, arrêté longtemps devant les portes du Sud par les Celtes du Danube et les Boïes principalement, trouve jour enfin à briser la barrière. On était au lendemain des attaques dirigées par les Romains contre ces mêmes Gaulois danubiens. Ceux-ci les appelèrent-ils à leur secours contre les légions envahissantes ? Ou n'est-ce pas plutôt l'invasion romaine qui les aurait empêchés de se garder suffisamment du côté du Nord ? Les Cimbres traversant le pays des Scordisques, entrèrent (641 de Rome (113 av. J.-C.)) dans celui des Taurisques, et s'approchèrent des passes des Alpes de Carniole, que couvrait le consul Gnaeus Papirius Carbon, posté sur les hauteurs en avant d'Aquilée. Soixante-dix ans plus tôt, une tribu gauloise ayant voulu s'établir sur le versant méridional, avait dû, sur l'ordre de Rome, évacuer le territoire déjà occupé sans résistance : à l'heure où nous sommes encore, la crainte du nom romain eut la puissance d'arrêter les Transalpins. Les Cimbres n'attaquèrent pas. Ils reculèrent même, Carbon leur enjoignant d'avoir à quitter le pays des Taurisques, hôtes et amis de la République, injonction dont les traités avec ce peuple ne faisaient nullement un devoir au consul; et ils s'apprêtèrent à suivre les guides donnés par celui-ci pour les reconduire à la frontière. Mais ces guides avaient été vendus pour les faire tomber dans une embuscade où les attendait Carbon. On en vint aux mains, non loin de Noréia (dans la Carinthie). Les Cimbres trahis vainquirent le traître, et lui tuèrent une partie de son monde : sans un orage qui sépara les armées, c'en était fait de celle de la République. Ils auraient pu aussitôt descendre en Italie : ils aimèrent mieux tourner à l'Ouest. S'ouvrant un chemin le long de la rive gauche du Rhin et au travers du Jura, bien moins par la force des armes, qu'en s'accommodant avec les Helvètes et les Séquanes, ils reparaissent, quelques années après la défaite de Carbon, dans le voisinage du territoire romain.

109 av. J.C.

Défaite de Silanus

En 645 de Rome (109 av. J.-C.), Marcus Junius Silanus entre dans la Gaule méridionale, et s'en va défendre le pays des Allobroges que met en danger l'invasion. Les Cimbres lui demandent une assignation de terres, où ils puissent s'établir en paix, demande d'ailleurs inadmissible. Pour toute réponse, le consul attaque : mais il est complètement battu, et son camp tombe aux mains de l'ennemi. Pour réparer son désastre, il faut recourir à de nouvelles levées : or déjà les enrôlements rencontrent des difficultés telles, que le Sénat provoque le rapport des lois votées, dit-on, sur l'initiative de Gaius Gracchus, et qui ont abrégé la loi du service militaire. Cette fois encore, au lieu de poursuivre leur victoire, les Cimbres envoient une ambassade en Italie, renouvelant leur demande de terres où ils puissent s'établir : en même temps, ils s'occupent à soumettre les cantons celtiques d'alentour. La province romaine et l'armée de nouvelle formation eurent ainsi un peu de répit : mais tout à coup voici qu'un autre ennemi se lève dans la Gaule même. Les Helvètes avaient beaucoup souffert dans leurs combats incessants avec leurs voisins du Nord. Entraînés par l'exemple des Germains, ils veulent à leur tour passer dans la Gaule occidentale, où ils trouveront de plus paisibles et plus fertiles demeures : peut-être qu'aussi, quand les bandes des Cimbres ont traversé leur pays, ils ont noué alliance avec eux. Quoi qu'il en soit, tous les hommes valides des Tougènes (localité inconnue) et des Tigorins (sur le lac de Morat, au pied du Jura), conduits par Divicon, franchissent le Jura1, et poussent jusque dans le pays des Nitiobriges (non loin d'Agen, sur la Garonne).

1. On veut, le plus souvent, que les Tougènes et les Tigorins aient marché sur la Gaule avec les Cimbres : mais Strabon (7, 293) ne le dit en aucune façon; et le fait concorderait mal avec le mouvement nettement séparé attribué aux Helvètes. Les traditions relatives à ces guerres sont pleines de lacunes : et quand on en trace le tableau, il faut vraiment, comme pour la guerre avec les Samnites, ne prétendre qu'au plus modeste à-peu-près.



107 av. J.C.

Défaite de Longinus

Là ils rencontrent devant eux l'armée du consul Lucius Cassius Longinus, qui se laisse attirer dans une embuscade. Il y périt, lui, son lieutenant, le consulaire Gaius Pison, et la plupart de ses soldats. Le commandant intérimaire, Gaius Popillius, qui s'était réfugié dans le camp, à peu de temps de là capitule et, passe sous le joug, livrant aux Helvètes la moitié de ses bagages et munitions, et aussi des otages (647 de Rome (107 av. J.-C.)). Les choses en viennent à ce point, que Tolosa, l'une des plus fortes villes de la province romaine, se soulève contre la République et jette sa garnison dans les fers. Bientôt pourtant, comme les Cimbres s'attardent ailleurs, et comme les Helvètes, provisoirement, ne menacent plus la province, le nouveau général envoyé de Rome, Quintus Servilius Copion, a le temps de se porter sur Tolosa, et de la reprendre grâce à une trahison. Il y pille tout à loisir les immenses richesses amoncelées dans l'antique et célèbre le sanctuaire de l'Apollon gaulois. Quelle aubaine pour le trésor public obéré ! Malheureusement les vases d'or et d'argent, envoyés à Marseille sous trop faible escorte, sont enlevés en route par une bande de brigands, et disparaissent sans laisser de traces : le consul et ses officiers passèrent pour avoir monté le coup (648 de Rome (106 av. J.-C.)). Cependant on se remit sur la défensive, et garnissant la province de trois fortes armées, on attendit qu'il plût à l'ennemi principal, aux Cimbres, de renouveler leur attaque. Ils vinrent en 649 de Rome (105 av. J.C.), conduits par leur roi Boiorix, et songeant cette fois sérieusement à une descente en Italie.

105 av. J.C.

Défaite d'Orange

Copion, passé proconsul, commandait sur la rive droite du Rhône : sur la rive gauche était le consul Gnoeus Mallius Maximus, et sous lui, à la tête d'un corps séparé, son lieutenant, le consulaire Marcus AEmilius Scaurus. Scaurus assailli le premier est écrasé : fait prisonnier, il est amené au quartier ennemi, où le roi, en entendant son captif l'avertir fièrement de se garder d'envahir l'Italie avec ses Cimbres, entre en fureur et le tue. Sur ces entrefaites, Maximus donne ordre au proconsul de repasser le Rhône. Copion obéit à contrecoeur et se montre enfin près d'Arausio (Orange), sur le bord droit du fleuve, où toutes les forces romaines se concentrent. Leur masse imposante donne à penser aux Cimbres, qui veulent négocier. Malheureusement les deux généraux vivaient dans la plus complète mésintelligence. Le consul Maximus, homme de mince extraction et incapable, avait le pas de par la loi sur son collègue proconsulaire, plus fier et mieux né, mais non meilleur capitaine. Copion se refusa à camper en commun, à se concerter pour des opérations d'ensemble : après comme avant, il prétendait à l'indépendance absolue dans son commandement. En vain les délégués du Sénat tentèrent un accommodement. Une entrevue des deux généraux, exigée par leurs officiers, ne fit qu'élargir la rupture. A peine Copion eut-il vu Maximus en pourparlers avec les Cimbres, que le croyant sur le point d'avoir seul l'honneur de leur soumission, il se jeta soudain sur eux avec tout son corps d'armée. Il fut anéanti, son camp capturé (6 octobre 649 de Rome (105 av JC) et sa défaite ne fit que préparer la destruction complète du deuxième corps. Quatre-vingt mille soldats romains, dit-on, restèrent sur le terrain, sans compter quarante mille personnes appartenant à la cohue innombrable et sans défense du train. Dix hommes seulement auraient échappé. Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans les deux armées bien peu en revinrent, les Romains ayant combattu le fleuve à dos.

Par les pertes matérielles et par l'effet moral, la catastrophe d'Orange dépassait même la journée de Cannes. Les défaites successives de Carbon, de Silanus, de Longinus n'avaient pas fait sur les Italiens une impression profonde. On s'était habitué désormais aux guerres débutant par les insuccès; mais on avait une inébranlable foi dans la puissance invincible des armes romaines, et se préoccuper des exceptions pourtant assez nombreuses à la règle eût semblé un souci superflu. Toutefois le désastre d'Orange, les Cimbres vainqueurs et déjà aux pieds des Alpes non défendues : la révolte éclatant de nouveau et avec plus de force que jamais parmi les populations d'en deçà de la chaîne et aussi en Lusitanie : l'Italie ouverte et sans armée : quel effrayant réveil venant chasser tous les rêves ! Aussitôt on a devant les yeux les tumultes gaulois du IVe siècle, dont le retentissement dure encore, et la journée de l'Allia, et l'incendie de Rome; et la détresse présente, doublant la puissance des anciens souvenirs, la terreur de l'invasion se répand dans toute la péninsule : tout l'Occident croit sentir l'ébranlement prochain de la domination romaine. Comme au lendemain de Cannes, un sénatus-consulte abrège le temps du deuil. Les enrôlements nouveaux attestent d'ailleurs la disette d'hommes la plus navrante. Tout Italien valide est astreint à jurer qu'il ne quittera pas l'Italie : aux capitaines de navires des ports italiens, il est interdit d'embarquer aucun homme en état de porter les armes. Que serait-il arrivé (c'est à n'oser le dire), si les Cimbres, immédiatement après leur double victoire, avaient franchi les portes des Alpes ? Mais le torrent se détourna encore et alla inonder le territoire des Arvernes, qui se défendirent à grand'peine : puis, las bientôt de cette guerre de sièges, les Cimbres, tournant le dos à l'Italie, s'enfoncèrent à l'Ouest, du côté des Pyrénées.

Certes, s'il avait été possible à l'organisme décrépit de la cité romaine de se relever vivace au sortir d'une crise, l'heure avait sonné sans doute où, passant par un de ces merveilleux retours de fortune, si nombreux dans son histoire, Rome se voyait assez en péril pour réveiller toutes les énergies, tout le patriotisme de ses habitants : en même temps la menace n'éclatait pas assez subite, pour qu'il ne restât plus d'espace au libre jeu des forces préservatrices. Loin de là, nous assistons encore aux tristes phénomènes qui déjà, quatre années avant et à la suite des insuccès de la guerre d'Afrique, se sont manifestés. De fait, en Numidie comme en Gaule, le mal était de même nature. Là, peut-être, l'oligarchie prise en masse avait commis la faute, tandis qu'ici c'était aux individus et aux fonctionnaires qu'il fallait s'en prendre: mais l'opinion publique, dans tous les cas, voyait juste, quand elle flétrissait la banqueroute d'un pouvoir qui, creusant sous lui l'abîme, sacrifiait la veille l'honneur de l'Etat, et compromettrait le lendemain son existence même. Aujourd'hui comme alors, nul ne se faisait illusion sur le siège de la maladie : mais nul non plus n'osait seulement tenter le véritable et sérieux remède. Le vice gisait dans le système. Qui l'ignorait ? Et pourtant, cette fois encore, on se borne à s'attaquer à quelques hommes que l'on veut faire responsables. L'ouragan se déchaîna d'ailleurs sur les hautes têtes des aristocrates, avec d'autant plus de furie que les malheurs de 649 de Rome (105 av. J.-C.) dépassaient beaucoup ceux de 645 de Rome (109 av. J.C.) étendue et en gravité. Et de même encore, le peuple se laisse conquérir au sentiment instinctif mais sûr de la nécessité de la tyrannie, comme moyen contre l'oligarchie. Plus que jamais il se montre favorable à tout officier de renom qui voudra forcer la main au pouvoir ou tentera de remplacer le régime actuel par une dictature.

Quintus Copion fut le premier sacrifié. C'était justice. Le désastre d'Orange était dû surtout à son insubordination, sans compter l'affaire du détournement du butin de Toulouse, où les présomptions les plus fortes, sinon la preuve même, l'accusaient. L'opposition avait contre lui un autre et non moins sérieux motif de haine : pendant son consulat n'avait-il pas eu l'audace de vouloir ôter aux capitalistes leurs sièges de jurés. Pour le frapper, on se départit de l'ancien et respectable adage : le vase fût-il souillé : honorez encore la sainteté de la fonction ! Jadis, comprimant le blâme dans leur poitrine, les citoyens romains avaient silencieusement accueilli l'auteur du désastre de Cannes : aujourd'hui, contre la régie constitutionnelle, l'homme coupable de la défaite d'Orange est destitué du proconsulat par un plébiscite, chose inouïe depuis les crises où la royauté avait sombré ! Ses biens confisqués font retour au trésor (649 de Rome (105 av. J.-C.)). Un peu plus tard une autre loi l'expulse du Sénat (650 de Rome (104 av. J.C.)). Ce n'est pas encore assez : le peuple veut d'autres victimes: mais il veut surtout le sang de l'ex-proconsul. En 651 de Rome (103 av. J.C.), sur la motion d'un certain nombre de tribuns marchant avec l'opposition, Lucius Appuleius Saturninus et Gaius Norbanus en tête, il est institué un tribunal d'exception pour connaître des crimes de vol et de haute trahison commis dans la Gaule; et quoiqu'en fait, la détention préventive et la peine de mort en matière politique aient été abolies, le malheureux Copion est emprisonné : on ne s'en cache pas, il y va pour lui d'une sentence et de la peine capitales ! Le parti du gouvernement essaye d'arrêter la motion au moyen de l'intercession tribunitienne : mais quand les tribuns veulent opposer leur veto, on les chasse violemment de l'assemblée; et, dans le tumulte, les principaux du Sénat sont assaillis et, blessés à coups de pierres. Il fallut bien en passer par le procès criminel; et la querelle en 651 de Rome (103 av. J.-C.) suivit la même marche que six années auparavant. La condamnation frappa Copion, son collègue dans le commandement suprême, Gnaeus Mallius Maximus, et une foule d'autres personnages de marque: un tribun du peuple, ami de Coepion, eut toutes les peines du monde à sauver la vie du principat accusé en sacrifiant pour lui sa propre vie civile1.

1. Il est probable que la destitution du proconsul, laquelle emportait accessoirement la confiscation de ses biens (Tite-Live, ep. 67), fut prononcée par l'assemblée du peuple, immédiatement après la bataille d'Arausio (6 octobre 649 de Rome (105 av. J.-C.)). On voit d'ailleurs qu'il s'écoula un certain temps entre cette destitution et la catastrophe finale, puisque ce n'est qu'en 650 (104 av. J.C.) que fut votée la motion, expressément dirigée contre Copion, et aux termes de laquelle la destitution du haut fonctionnaire devait entraîner la perte de son siège dans le Sénat (Ascon., in Cornel., 78). On lit dans les fragments de Licinianus (aux ann. 649 et 651 ) le passage suivant : Cn. Manlius ob eamdem causam quam et Cepio L. Saturnini rogatione e civitate est cito (?) ejectus (passage qui, par parenthèse, donne la clef d'une allusion qui se rencontre dans Cicéron : de orat., 2, 28, 125). Nous savons ainsi désormais que la loi qui acheva la ruine de Coepion a été proposée par Lucius Appuleius Saturninus. Or, cette loi n'est autre que la loi Appuleia, qui punissait le crime de lèse-majesté envers la République (imminutae majestalis : Cicéron, de orat., 2, 25, 107 : 2, 49, 201), ou qui, comme nous l'avions déjà dit dans la première édition de ce livre (Il, p. 193), sur la rogation de Saturninus, avait établi une commission extraordinaire chargée d'instruire contre les cas de haute trahison pratiqués durant le tumulte cimbrique. C'est d'elle enfin que sortit la question instituée pour informer sur le vol de l'or de Toulouse (Cicéron, de nat. Deor., 3, 30, 74) : de même les autres tribunaux d'exception auxquels il est fait allusion dans le passage de Cicéron ont été créés sur rogations spéciales : la question à fin d'informer sur tel grave délit de corruption (de pecunia capta ob rem judicandam), par la loi Mucia, de 613 (141 av. J.C.) : celle relative à l'inceste des Vestales (de incestu), par la Peducoeaa, de 641 (113 av. J.C.); et celle relative à la guerre de Jugurtha, par la loi Mamilia, de 644 (110 av. J.C.). En comparant ces espèces diverses, on constate que les tribunaux d'exception, à l'encontre des juridictions ordinaires, pouvaient prononcer et ont en effet prononcé la condamnation capitale. D'un autre côté que le tribun du peuple Gaius Norbanus est également désigné comme le promoteur du procès fait à Coepion, et que même il aurait été plus tard appelé à son tour à en répondre (Cicéron, de orat., 2, 40, 167 : 2, 48, 199 : 2, 49, 200. - Orat. part., 30, 905, et alias). Mais, dans ce fait : comme d'usage, la rogation était portée par plusieurs tribuns à la fois (ad Herenn., 1, 14, 21. - De orat., 2, 17, 197); et Saturninus étant mort dans l'intervalle, quand la faction aristocratique put songer à sa vengeance, elle s'attaqua aussitôt à ceux de ses collègues qui vivaient encore. Quant à la date de la seconde et finale condamnation de Coepion, qui la place en 659 de Rome (95 av. J.C.), dix ans après la bataille d'Orange. Elle se fonde uniquement sur ce que Crassus était consul (659), lorsqu'il parla en faveur de Coepion (Cicéron, Brut., 11, 162) : mais il est par trop manifeste que Crassus n'était pas son avocat; il ne fit que prendre la parole dans le procès alors intenté à Norbanus, par Publius Sulpicius Rufus, lequel Rufus demandait vengeance de la poursuite jadis exercée contre Coepion. D'après ce que j'ai dit plus haut, on pourrait admettre la date de 650 de Rome (104 av. J.C.) : mais depuis que nous avons appris que Saturninus a été l'accusateur principal, il n'y a plus à hésiter qu'entre l'année 651 de Rome (103 av. J.C.), où Saturninus est pour la première fois nommé tribun (Plutarque, Mar., 11. - Orose, 5, 17. - Appien, 1, 28. - Diodore, p. 608-631), et l'année 654 (100 av. J.C.), où il revêt une seconde fois ces mêmes fonctions. De raisons décisives en un sens ou dans l'autre, je n'en sais guère, si ce n'est que la grande vraisemblance parle pour l'an 651 (103 av. J.C.). On était alors presque au lendemain du désastre subi dans la Gaule. Puis, parmi les détails assez complets que nous possédons sûr : le second tribunat de Saturninus, nous n'y trouvons rien qui se réfère à Quintus Copion le père et aux voies de fait judiciaires exercées contre lui. On tirera argument peut-être de ce que Saturninus, durant ce second tribunat, et à l'occasion de ses projets de colonisation, aurait voulu utiliser les sommes versées au trésor à titre de restitution de l'or de Toulouse (de vir. illust., 73, 5; et sur ce passage, Orelli, ind. legg., p. 137). Cette allusion ne me convainc pas : on a bien pu d'ailleurs faire confusion entre la première loi agraire africaine de Saturninus et sa seconde loi générale. Enfin, il y eut comme un retour ironique du sort, retour habituel aux procès politiques de Rome, à cette époque, dans l'accusation postérieurement suivie contre Norbanus, et basée précisément sur la loi dont il était l'un des auteurs (Cicéron, Brut., 89, 385 (Varius., sua lege damnatus)). Il n'en résulte pas le moins du monde que l'Appuleia, au lieu d'être une loi d'exception, ait eu le caractère de loi générale, punissant tous les crimes de haute trahison, ainsi que l'a fait plus tard la Cornelia.

104 av. J.C.

Marius, général en chef

Mais une question se posait, bien autrement importante que la pâture donnée à la vengeance. Comment allait-on mener la guerre au-delà des Alpes : et d'abord, à qui conférer le généralat ? Avec des esprits moins prévenus, un choix convenable n'eût pas été chose difficile. Rome, si l'on songe à la gloire des anciens temps, n'était pas riche alors en notabilités militaires : pourtant elle n'était pas sans avoir des généraux qui s'étaient illustrés, Quintus Maximus, dans la Gaule, Marcus AEmilius Scaurus, et Marcus Minucius dans la région danubienne, Quintus Metellus, Publius Rutilius Rufus et Gaius Marius en Afrique. Il ne s'agissait plus de combattre un Pyrrhus, un Hannibal, mais seulement de rétablir en face des Barbares du Nord le renom de la supériorité tant de fois établie des armes et de la tactique romaines. Il ne fallait pas un héros : il suffisait d'un bon et vigoureux soldat. Mais, à cette heure, tout devenait possible, tout, hormis une décision impartiale en matière d'administration. Aux yeux de l'opinion, le gouvernement avait fait banqueroute à toute confiance, et la sentence portée contre lui par le peuple au temps de la guerre de Jugurtha, ne pouvait pas ne pas être aujourd'hui tout ce qu'elle avait été hier. Aussi les meilleurs capitaines appartenant à l'aristocratie durent-ils céder la place au cours même de leur brillante carrière, aussitôt qu'il eut surgi un autre officier de renom. Rabaissant leurs services devant l'assemblée populaire, et s'intitulant le candidat de l'opposition, celui-ci se fit du coup porter jusqu'au pinacle. Qu'y a-t-il d'étonnant à voir se renouveler de plus fort, après les défaites de Gnaeus Mallius et de Quintus Coepion, l'incident qui s'était produit même après les victoires de Metellus ? Donc, malgré la loi qui ne voulait pas qu'on pût être promu deux fois de suite au consulat, Gaius Marius osa briguer une élection nouvelle à la fonction suprème. Non seulement il fut nommé pour 650 de Rome (104 av. J.-C.), alors qu'il commandait encore en Afrique : non seulement il lui fut donné pour province le généralat de la guerre des Gaules : mais le consulat lui fut en outre déféré pour cinq années consécutives (650-654 de Rome (104-100 av. J.C.)). Insulte manifeste et calculée à l'adresse de la noblesse, de ses sentiments exclusifs, et de ses dédains insensés et aveugles envers l'homme nouveau ! L'événement n'en était pas moins inouï dans les fastes de la République : il constituait une atteinte flagrante à l'esprit de ses libres lois. Quoi qu'il en soit, le commandement suprême, inconstitutionnellement conféré au premier général démocrate, laissera des traces profondes, à jamais visibles, dans tout le système de l'organisation militaire. Marius en a commencé déjà la transformation en Afrique; et durant les cinq années de son imperium, obéissant en cela aux nécessités des temps plutôt encore qu'à l'entraînement de ses pouvoirs illimités, il achèvera de faire des milices citoyennes une armée soldée et permanente.

Le nouveau chef des troupes se montra donc de l'autre côté des Alpes, suivi d'un nombreux et solide état-major : on y voyait Lucius Sylla, l'audacieux officier qui avait ramené Jugurtha captif, et qui va se distinguer de nouveau. Marius amena en outre une troupe vaillante d'Italiques et de fédérés. Mais il ne trouva plus devant lui l'ennemi contre qui il marchait. Les étonnants vainqueurs d'Orange, après avoir pillé la rive gauche du Rhône, avaient, comme nous l'avons dit, passé les Pyrénées, et bataillaient à cette heure même avec les braves indigènes de la côte du Nord et de l'intérieur de l'Espagne. Il semble en vérité que dès leur première apparition dans l'histoire, les Germains aient voulu manifester ce talent qui caractérise leur lignée, leur inhabileté d'entreprise ! Marius eut donc pleinement le temps de ramener à l'obéissance les Tectosages qui avaient fait défection, de fixer la fidélité hésitante des tribus sujettes ligures et gauloises, d'appeler à lui les secours et les contingents des peuples alliés, Massaliotes, Allobroges, Séquanes et autres, à qui les Cimbres faisaient courir les mêmes dangers qu'à Rome. D'un autre côté, usant d'une sévérité opportune, et d'une impartiale justice envers tous, petits et grands, dans l'armée à lui confiée, il y rétablit promptement la discipline : il rendit au soldat la vigueur nécessaire pour les rudes devoirs de la prochaine campagne, lui imposant tantôt de longues marches, tantôt d'immenses travaux de fortification; lui faisant creuser le canal du Rhône, concédé plus tard à Massalie et qui facilita les transports expédiés d'Italie à l'armée. Marius garda d'ailleurs la plus stricte défensive, sans franchir la frontière de la province. Enfin, en 651 de Rome (103 av. J.-C.), le torrent cimbrique, arrêté en Espagne par l'héroïque résistance des peuples indigènes, et surtout des Celtibères, reflua sur les Pyrénées, et de là vers l'océan Atlantique, où tout le pays de la chaîne pyrénéenne à la Seine se soumit aux terribles conquérants. Ceux-ci ne rencontrèrent de résistance qu'aux confins de la valeureuse confédération des Belges : mais là pendant qu'ils occupaient le territoire des Vellocasses (Rouen), un contingent puissant leur arriva.

104 av. J.C.

La nouvelle organisation de l'armée

Le forum
Purification de l'armée

L'organisation nouvelle de l'armée plaçait dans ses mains un instrument d'une effrayante puissance. Avant lui, sans doute, il avait été dérogé maintes fois à la pensée fondamentale de Servius, suivant laquelle la milice ne se levait que parmi les citoyens qui possédaient, et selon laquelle aussi, pour la formation des diverses armes, on suivait rigoureusement l'ordre des classes, étagées selon la fortune. Le cens d'entrée dans la légion avait été abaissé de 11000 as à 4000 as : les six anciennes classes réparties dans les différentes armes avaient été ramenées à trois. Conformément d'ailleurs à l'ordonnance servienne on continuait de prendre les cavaliers dans la classe la plus riche, et l'infanterie légère dans celle plus pauvre : quant à l'arme moyenne ou l'infanterie de ligne à proprement parler, ce n'était plus à raison du cens, mais à raison du temps de service, qu'elle se rangeait dans les trois sections des hastaires, des principes et des triariens. En outre, et depuis longtemps, on appelait en grand nombre les fédérés italiques à l'armée, les classes aisées chez eux y fournissant aussi le contingent de préférence, comme à Rome. Quoi qu'il en soit, jusqu'à Marius, le système militaire avait eu toujours sa base dans l'ancienne organisation de la milice civique. Mais les circonstances ayant changé, de tels cadres ne convenaient plus. Les hautes classes de la société romaine s'efforçaient à qui mieux mieux de se soustraire au service, en même temps que les classes moyennes disparaissaient et dans Rome et en Italie. D'un autre côté les alliés et sujets extra italiques offraient à la République des ressources militaires précieuses : enfin dans le prolétariat italien, si l'on savait en tirer parti, on avait toute une riche mine à exploiter. La cavalerie citoyenne (chevalerie), tirée tout entière de la classe des gens fortunés, s'était en réalité enfuie des camps, dès avant Marius. A titre de corps spécial on la trouve nommée, pour la dernière fois, dans la campagne d'Espagne de 614 de Rome (140 av. J.-C.), où elle désespère le général en chef par ses hauteurs dédaigneuses et son insubordination : entre elle et ce dernier la guerre éclate, également déloyale de part et d'autre. Durant la lutte contre Jugurtha, elle ne joue plus que le rôle d'une sorte de garde-noble du commandant de l'armée et des princes étrangers : puis elle disparaît à toujours. Au même moment, il devenait difficile, dans les circonstances ordinaires, d'amener les légions au complet de l'effectif en hommes qualifiés pour le service militaire. Mais dès avant Marius aussi, l'on avait eu recours, surtout pour remplir les cadres de la cavalerie et de l'infanterie légère, aux contingents des sujets non italiques, aux lourds cavaliers de la Thrace, aux chevau-légers africains, à l'excellente infanterie légère des agiles Ligures, aux frondeurs baléares : leur nombre allait croissant dans les armées romaines, même hors de leurs pays. Et puis, si le recrutement civique légal faisait défaut, il ne manquait pas de Romains pauvres, se présentant sans appel. Dans cette immense multitude de gens sans travail ou ayant la haine du travail, combien se faisaient soldats volontaires, pour jouir des avantages considérables que rapportait le service dans les armées de la République ? Par une conséquence nécessaire des changements survenus dans les sphères politiques et sociales, du système militaire de la levée civique on passait au système des contingents et des enrôlements : la cavalerie, les troupes légères étaient presque en entier formées des envois fournis par les peuples sujets. Dans la guerre cimbrique, Rome avait demandé jusqu'au contingent de Bithynie ! Et quant à l'infanterie de ligne, si l'ancien ordre du recrutement civique subsistait encore, rien n'empêchait tout homme libre de se faire également inscrire sur les rôles : Marius le premier avait usé de ce moyen, en 647 de Rome (107 av. J.-C.).

Marius, en outre, passa le niveau sur cette même infanterie. Les classifications aristocratiques de l'ancienne Rome avaient jadis prédominé jusque dans la légion. Les quatre lignes des vélites, des hastati, des principes et des triarii, ou si l'on aime mieux, les tirailleurs et les soldats de première, seconde et troisième ligne, avaient chacun leur organisation spéciale, à raison de la fortune, du temps de service, et aussi en grande partie, à raison de la différence de l'armement. Chacun avait sa place déterminée dans l'ordre de bataille; chacun avait son rang dans l'armée, et ses enseignes. Aujourd'hui, toutes ces distinctions vont disparaître. Quiconque est admis à titre de légionnaire, peut désormais, sans autre condition, entrer dans l'une ou l'autre section : la collocation du soldat dépend du bon plaisir de l'officier ! Toutes différences cessent entre les diverses armes : toutes les recrues passent par la même école. Nul doute qu'il ne faille aussi rattacher à ces changements des améliorations nombreuses dans l'armement lui-même, dans le port du bagage, et les autres mesures analogues qui eurent Marius pour auteur. Elles attestent glorieusement son intelligence des détails pratiques du métier, et son attentive sollicitude pour le soldat. Citons aussi comme une innovation hors ligne les exercices introduits à l'armée par l'un de ses compagnons des guerres d'Afrique; Publius Rutilius Rufus (consul en 649 de Rome (105 av. J.-C.)). Ils eurent pour effet de favoriser grandement l'éducation militaire du combattant : remarquables en cela, d'ailleurs, qu'ils étaient au fond la copie de l'escrime des écoles où se préparaient les futurs gladiateurs.

La légion subit aussi un remaniement complet dans ses sections diverses. A la place des trente manipules (manipuli) de l'infanterie pesante, qui, formaient jusqu'ici l'unité tactique (chaque manipule se subdivisant en deux centuries (centuriae) de soixante hommes pour la première et la seconde ligne (hastaires et principes) et de trente hommes pour la troisième (triarii)), on compte désormais dix cohortes (cohortes) ayant chacune son guidon, composées chacune de six, ou seulement de cinq centuries de cent hommes; en sorte que tout en perdant douze cents soldats par la suppression de l'infanterie légère, la légion voit son effectif porté de quatre mille deux cents à six milles hommes. Elle continue à se battre sur trois lignes : mais, tandis qu'autrefois chaque ligne formait une division séparée, le général est maître, désormais, de disposer et de répartir à son gré toutes ses cohortes dans les diverses lignes. Le rang est réglé par le numéro d'ordre du soldat et de la section. Les quatre enseignes des anciennes divisions de la légion, le loup, le minotaure, le cheval et le sanglier, jadis portées, ce semble, devant la cavalerie et les trois lignes de la grosse infanterie, sont supprimées : on ne garde que les guidons des cohortes récemment créées, et la légion entière n'a plus qu'une enseigne, que lui a donnée Marius, l'aigle d'argent. Par tous ces détails, on pressent qu'on ne trouvera plus trace dans la légion des divisions anciennes fondées sur l'état civique et aristocratique des légionnaires : entre ces derniers, plus de distinction, si ce n'est celle du rang purement militaire. Enfin, depuis quelques dizaines d'annéées, et par le fait de circonstances tout accidentelles, un corps privilégié a été créé en dehors de la légion : la garde du corps du général en chef. Cette création remonte à la guerre de Numance, où Scipion Emilien n'ayant pu obtenir du gouvernement de la République les troupes nouvelles qu'il sollicitait, et forcé de pourvoir à sa sûreté personnelle au milieu d'une soldatesque tout à fait indisciplinée, crut devoir former un corps spécial comptant cinq cents hommes de bonne volonté. Peu à peu les meilleurs soldats y entrèrent à titre de récompense. Cette cohorte des amis, comme elle s'appelait, ou du quartier général (praetoriani), comme on disait le plus souvent, avait en effet pour service la garde du prétoire (praetorium); elle était dispensée des travaux du camp et des retranchements : elle touchait une plus forte solde, et jouissait d'une considération plus grande.

Ces innovations dans le système de l'armée romaine semblent nées sous l'action de causes purement militaires, bien plutôt que politiques : elles ne furent pas davantage l'oeuvre d'un seul homme, encore moins la conception d'un ambitieux. L'institution ancienne étant devenue impossible, la pression des circonstances amena la refonte de la légion. En introduisant les enrôlements à l'intérieur, Marius, militairement parlant, a sauvé l'Etat, de même que bien des siècles après, en recourant aux enrôlements à l'étranger, Stilicon et Arbogaste prolongeront encore pour quelque temps son existence. Mais cette réforme n'en contenait pas moins en germe toute une révolution politique. Où était la clef de voûte de la constitution républicaine ? Dans le citoyen, à la fois soldat; et il fallait que le soldat restât avant tout citoyen. Dès que l'état militaire constitue une profession, une classe, la constitution tombe. Déjà les nouveaux réglements, les nouveaux exercices militaires conduisaient à ce résultat avec leurs pratiques empruntées à l'art du gladiateur : le service des milices se change en métier. Mais les choses marchèrent plus vite encore quand la légion s'ouvrit aux prolétaires, même en nombre restreint. Joignez-y l'effet des anciennes coutumes, conférant au général le droit de distribuer arbitrairement les récompenses parmi les soldats, droit bien dangereux même avec le contrepoids des plus solides institutions républicaines. Tout soldat heureux ou vaillant ne s'estimait-il pas fondé à réclamer auprès du chef un lot du butin mobilier, auprès de la République un lot des terres conquises? Jadis le citoyen de la ville ou de la campagne ne trouvait dans le service à l'armée qu'une lourde charge à supporter pour le commun bien de l'Etat; sa part de butin n'était pas même la compensation du dommage considérable causé par son entrée dans la légion. Mais le prolétaire qui s'enrôle aujourd'hui n'a pas seulement sa solde quotidienne : comme, son temps fini, il n'aura ni invalides, ni maison des pauvres pour asile, il lui faut bien songer à l'avenir : partant, il tient à rester indéfiniment sous les drapeaux : il ne veut du licenciement qu'autant qu'en échange il verra son existence de citoyen assurée. Il n'a plus que le camp pour patrie : il ne sait plus rien que la guerre : il n'a d'espoir qu'en son général ! Où tout cela conduit-il ? On le pressent trop clairement. Marius, après la victoire du champ Raudique, avait sur le terrain même récompensé la valeur de deux cohortes d'alliés italiques par la collation en masse du droit de cité : appelé à se justifier ensuite d'un acte contraire à la constitution, il répondit que dans le tumulte du combat, il n'avait pu entendre la voix de la loi. Et de fait, dès qu'en une circonstance grave, il y aurait conflit entre l'intérêt de l'armée ou du général et la règle des instituions, qui pouvait garantir que le bruit des épées n'étoufferait pas aussi la parole des lois ? Armée permanente, caste des soldats, garde du corps, tous les étais de la monarchie étaient debout déjà dans l'ordre civil et dans l'ordre militaire : il n'y manquait plus que le monarque. Quand les douze aigles avaient fait cercle autour de la colline palatine, ils avaient appelé la royauté. Le nouvel aigle donné par Marius aux légions annonçait l'Empire et les Césars.

103-102 av. J.C.

Union des Cimbres, des Teutons et des Helvètes

Trois tribus helvétiques, les Tigorins, les Tougènes et une autre, qui déjà s'étaient mesurées avec les Romains sur les bords de la Garonne, vinrent grossir leurs rangs. De plus, la horde des Teutons se joignit à eux. Germains comme les Cimbres, les Teutons, chassés de leur patrie et des rivages de la Baltique, par des événements que la tradition ne nous fait pas connaître, arrivaient dans la région de la Seine, conduits par leur roi Teutobod1.

Tout l'immense rassemblement ne put vaincre l'opiniâtre valeur des Belges. C'est alors que les chefs germains se résolurent à prendre définitivement le chemin de l'Italie avec leurs bandes récemment grossies. Mais pour ne pas avoir à traîner l'embarrassant butin partout ramassé, ils le laissèrent sous la garde d'une division de six mille hommes, lesquels, après de nombreuses pérégrinations, devinrent la souche du peuple des Aduatuques (sur la Sambre). Quant au gros de l'armée, soit à cause du mauvais état des routes des Alpes, soit pour des motifs à nous inconnus, il se partagea en deux. Les Cimbres avec les Tigorins, refranchissant le Rhin, rebroussèrent à l'Est et suivirent la route déjà pratiquée par eux en 641 de Rome (113 av. J.-C.), tandis que les nouveaux venus, les Teutons, unis aux Tougènes et aux Ambrons, l'élite de l'armée cimbrique, éprouvés déjà dans la journée d'Orange, se dirigeaient vers les cols de l'Ouest au travers de la Gaule romaine. Ce fut donc la seconde horde qui cette fois passa le Rhône sans obstacle, dans l'été de 652 de Rome (102 av. J.-C.) : après trois ans presque de répit laissé aux Romains, elle allait recommencer la lutte. Marius l'attendait, bien approvisionné et fortement posté au confluent de l'Isère : gardant ainsi les deux uniques routes militaires de l'Italie, celle du Petit-Saint-Bernard, et la voie longeant la mer. Les Teutons attaquent aussitôt le camp romain qui leur barre le passage : et trois jours durant, l'ouragan fait rage autour de l'enceinte; mais la sauvage ardeur des Barbares se brise contre un ennemi plus savant dans la guerre de forteresses, et contre le sang-froid du général de la République. Fatigués de leurs pertes sanglantes, les hardis jouteurs se décident à abandonner le siège, et continuent leur marche sur l'Italie, en passant devant le camp. Pendant six jours consécutifs on les voit défiler, ce qui d'ailleurs prouve moins l'énormité de leur nombre, que l'encombrement de leur train et de leurs équipages. Marius entend immobile et impassible les provocations et les insultes; et quand les Teutons demandent aux Romains s'ils n'ont rien à faire dire à leurs femmes en Italie, il ne se laisse pas entraîner à prendre l'offensive. Sage et prudente conduite ! Mais, en ne se jetant pas avec ses légions en masse sur les longues colonnes du téméraire envahisseur, ne faisait-il pas bien voir quelle mince confiance il avait dans ses soldats mal aguerris ? Il ne lève ses tentes qu'après le défilé de toute la horde : alors, il la suit pas à pas, en bon ordre, et campant soigneusement toutes les nuits.

1. Nous nous appuyons ici sur les indications relativement plus dignes de foi de l'Epitomé de Tite-Live (où on lit : reversi in Galliam in Vellocassis se Teutonis conjunxerunt) et de J. Obsequens, écartant les témoignages de moindre valeur, qui font apparaître plus tôt les Teutons, les montrant même (Appien, Celtic., 13) réunis aux Cimbres, dès la bataille de Noreia. Nous rattachons aussi à notre opinion les données fournies par César (Bell. G, 1, 33 : 2, 4, 29). En parlant de la marche des Cimbres sur la province romaine et l'Italie, il n'a pu avoir en vue que l'expédition de 652 (102 av. J.-C.).

102 av. J.C.

La bataille d'Aix

Antiochus III
Marius
et les ambassadeurs des Cimbres

Les Teutons voulaient gagner la route maritime : après avoir descendu le long du Rhône, ils arrivent dans les environs d'Aquae Sextiae, toujours suivis par l'armée romaine. Là, eut lieu un premier choc entre les troupes légères liguriennes de Marius, et les Celtes Ambrons, placés à l'arrière-garde des Barbares. Marius s'était établi dans une forte position, sur une colline; l'eau y manquait. Là a lieu un premier choc entre les troupes légères liguriennes de Marius et les Celtes Ambrons. Quand les soldats se plaignirent de la soif, il leur montra de la main une rivière qui baignait le camp des Teutons : "Allez-en chercher là," leur dit-il; "mais il faudra du sang pour la payer. Commençons donc par fortifier notre camp." Commencée en puisant de l'eau, la bataille devient générale : les Romains l'emportent après une chaude mêlée, et poursuivent les fuyards jusqu'au rempart de leurs chariots. Enhardis par ce premier succès, général et soldats se préparent à une lutte qui sera décisive. Le troisième jour, Marius range ses troupes sur la colline même où il plante son camp. Au même moment, les Teutons longtemps impatients de se mesurer avec leurs adversaires, montent à l'assaut des hauteurs et en viennent aux mains. Longue et rude fut la journée : jusqu'à l'heure de midi, les Germains tinrent solides comme un mur mais à ce moment, leurs muscles s'affaissant sous l'ardeur, nouvelle pour eux, du soleil provençal, ils prennent l'alarme et leurs rangs hésitants se débandent, quand, sur leur dos, une troupe de valets du train romains débouchent à grands cris d'un abri boisé. Toute la horde est dispersée : tous les Barbares, cela va de soi en pays étranger, sont pris ou tués : le roi Teutobod est parmi les captifs; et parmi les morts, on compte en foule les femmes. Sachant le traitement qui les attend dans l'esclavage, elles se sont fait hacher, sur les chars, après une lutte désespérée : ou bien déjà captives, après avoir en vain supplié le vainqueur de les consacrer au culte des Dieux et des vierges sacrées de Vesta, elles se sont tuées elles-mêmes (été de 652 de Rom (102 av. J.-C.))1.

Plutarque raconte que, les corps consommés dans les champs engraissèrent tellement la terre, qu'elle fut depuis d'une fécondité prodigieuse et qu'il resta tant d'ossements que les Marseillais s'en servirent pour enclore leurs vignes (102 av. J.C.). Après la bataille, Marius ayant choisi pour son triomphe les plus belles armes et les plus riches dépouilles, fit du reste, un immense amas, comme Paul-Emile, après Pydna, pour le brûler en l'honneur des dieux. Déjà l'armée entière entourait le bûcher, couronnée de lauriers; lui-même, vêtu de pourpre, les reins ceints de la toge, comme pour les sacrifices solennels, et élevant de ses deux mains vers le ciel, un flambeau allumé, il allait mettre le feu, lorsqu'on vit accourir à toute bride quelques-uns de ses amis; ils lui apportaient la nouvelle qu'on l'avait élu consul pour la cinquième fois. L'armée témoigna sa joie par des cris de triomphe, qu'elle accompagna du bruit guerrier des armes; les officiers couronnèrent de nouveau Marius de lauriers; alors il mit le feu au bûcher et acheva le sacrifice.

1. Après la campagne d'Hannibal sur le Rhône, la bataille d'Aix est l'un des premiers et des plus ineffaçables souvenirs que l'histoire romaine ait laissés dans les Gaules. Les lieux mêmes ont été marqués à son nom. Plutarque jetant les yeux sur le ruisseau de l'Arc, où s'engagea la bataille entre les goujats (calones) de l'armée venus pour puiser de l'eau et les Teutons : sur la montagne de Sainte-Victoire (Victoriae Mons), qui domine Aix : sur cette ferme du Déloubre (Delubrum), où se dressa sans doute le temple bâti en commémoration de l'heureux événement; et sur les campagnes du village de Pourrières (compi putridi), engraissées du sang des vaincus.


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101 av. J.C.

La bataille de Verceil (bataille du champ Raudique)

Les Teutons seuls avaient été exterminés; restent les Cimbres. La Gaule respirait en paix et il était grand temps : car déjà, les frères d'armes des Teutons se montraient en-deçà des Alpes italiennes. Faisant corps avec les Helvètes, les Cimbres s'étaient sans nulle difficulté transportés des bords de la Seine aux sources du Rhin, et franchissant les Alpes par le col du Brenner, ils étaient descendus dans la plaine italique par les vallées de l'Eisack et de l'Adige. Le consul Quintus Lutatius Catulus aurait dû couvrir les défilés : mais il connaissait mal le pays; il avait craint d'être tourné, et n'osant pas s'enfoncer dans la montagne, il s'était posté sur la rive gauche de l'Adige, au-dessous du lieu où est Trente : un pont jeté sur le fleuve assurait sa retraite par la rive droite. Pour insulter à la timidité des Romains et pour faire parade de leur force et de leur audace, les Cimbres s'exposent tout nus à la rigueur des frimas, grimpent sur les montagnes à travers des monceaux de neige et de glace, et glissent sur la pente rapide des rochers, au bord de précipices d'une effrayante profondeur. A la vue des Cimbres, descendant en masses éparses du haut pays, la panique s'empare de son armée : légionnaires et cavaliers prennent la fuite, ceux-ci courant tout droit jusque vers Rome; ceux-là gagnant les hauteurs voisines où ils se croient en sûreté. Catulus, à l'aide d'une ruse de guerre, a bien de la peine à ramener le gros de ses hommes sur le fleuve. Et, avant que l'ennemi, déjà maître du cours supérieur, ait pu, en jetant dans le torrent des arbres et des poutres, renverser le pont et couper ainsi les Romains de leur ligne de retraite, il passe sur l'autre bord. Mais il avait dû laisser une légion sur la rive gauche. Déjà le lâche tribun qui la commandait voulait capituler, quand un centurion, Gnaeus Petreius, d'Atina, le tua, se fit jour au travers de l'ennemi, et regagna l'armée. Celle-ci était sauvée : l'honneur militaire était sauf aussi : mais on payait cher l'inoccupation des passes, et la retraite précipitée des légions. Catulus dut reculer jusqu'à la rive droite du Pô, laissant toute la plaine transpadane au pouvoir des Cimbres : Rome ne communiquait plus que par mer avec Aquilée.

Ces événements se passaient durant l'été de 652 de Rome (102 av. J.-C.), au moment même où la bataille d'Aix décidait de la fortune des Teutons. Si les Cimbres avaient poussé leur pointe sur Rome, ils l'eussent mise en grand danger. Mais fidèles à leurs habitudes de repos durant l'hiver, ils s'attardent et se délectent d'abord dans ce riche pays, où ils trouvent des quartiers clos et couverts, des bains chauds, des boissons, et des mets nouveaux et savoureux. Les Romains eurent ainsi le temps de réunir les forces de l'Italie, et d'aller à leur rencontre. L'heure était passée de reprendre l'oeuvre qui aurait tant souri à un général démocrate, et de ressaisir le vaste plan de la conquête des Gaules, sur lequel Gaius Gracchus avait peut-être arrêté sa pensée. Du champ de bataille d'Aix, Marius ramène sur le Pô son armée triomphante : il va passer quelques jours à Rome, où il rejette le triomphe offert, jusqu'à ce qu'il ait complété la destruction des Barbares : puis, il rejoint les armées réunies. Au printemps de 653 de Rome (101 av. J.-C.), celles-ci, fortes de cinquante mille hommes, franchissent de nouveau le Pô, et marchent droit aux Cimbres, qui de leur côté remontaient sans doute le fleuve, pour l'aller passer, non loin de sa source. Les Cimbres attendent toujours l'arrivée des Teutons; ils ne veulent pas croire à leur défaite et enverront même à Marius des ambassadeurs chargés de lui demander pour eux et pour leurs frères des terres et des villes où ils puissent s'établir. "Ne vous inquiétez pas de vos frères", leur dit le consul, "ils ont la terre que nous leur avons donnée, et qu'ils conserveront à jamais." Les Barbares s'emportèrent en injures et en menaces : "Il allait", disaient-ils, "être puni de ses railleries, d'abord par les Cimbres, ensuite par les Teutons, lorsqu'ils seraient arrivés. - Ils le sont", répliqua Marius, "et il serait peu honnête de vous en aller sans avoir salué vos frères." En même temps il ordonna qu'on amenât, chargés de chaînes, les rois des Teutons, que les Séquanes avaient fait prisonniers comme ils s'enfuyaient vers la Germanie. Boïorix, le roi des Cimbres, s'approche du camp de Marius à la tête de quelques cavaliers et le provoque à fixer le jour et le lieu du combat. Marius lui répondit que les Romains ne prenaient jamais conseil de leurs ennemis, que cependant il voulait bien satisfaire les Cimbres sur ce qu'ils demandaient. Ils convinrent que la bataille se donnerait à trois jours de là dans la plaine de Verceil (Vercellae), non loin du confluent de la Sésia1? là même où Hannibal avait livré sa première bataille sur le sol italien (30 juillet 653 de Rome (101 av. J.C.)). Les Cimbres furent exacts au rendez-vous. Le jour venu, leur infanterie se rangea en bataille dans la plaine (le champ Raudique): elle formait une phalange carrée qui avait autant de front que de profondeur, et dont chaque côté couvrait trente stades de terrain (550 mètres). Les cavaliers, au nombre de 15000, étaient magnifiquement parés: leurs casques se terminaient en gueules béantes et en mufles de bêtes sauvages, surmontés de hauts panaches semblables à des ailes, ce qui ajoutait à la hauteur de leur taille; ils étaient couverts de cuirasses de fer et de boucliers resplendissants; ils avaient chacun deux javelots à lancer de loin, et dans la mêlée ils se servaient d'épées longues et pesantes. Le champ Raudique était une vaste plaine où la cavalerie romaine, bien supérieure à celle de l'ennemi, pouvait se développer tout à l'aise. On en vint aux mains avec l'ennemi, surpris et devancé tout ensemble : sa cavalerie perdue dans les brouillards épais du matin se trouva tout à coup engagée avec les escadrons romains plus forts qu'elle. Rejetée en arrière, elle alla tomber sur les fantassins, qui se rangeaient en ordre de combat. Les Romains eurent complètement le dessus, sans qu'il leur en coûtât beaucoup d'hommes: les Cimbres furent anéantis. Heureux purent être appelés tous ceux que la mort avait couchés sur le champ de bataille, et ce fut le sort du plus grand nombre, y compris le vaillant roi Boiorix : plus heureux du moins étaient-ils que leurs frères d'armes, qui se tuèrent de désespoir après la bataille, ou qui, traînés sur le marché aux esclaves de Rome et livrés à un maître cruel, payèrent l'un après l'autre pour l'injure commise par ces peuples du Nord, assez osés pour avoir trop tôt tourné leurs convoitises vers les splendides régions du Sud. A la nouvelle de la ruine des Cimbres, les Tigorins, demeurés sur les derniers contreforts des Alpes, avec l'intention de les suivre, s'en retournèrent dans leur patrie. Ainsi donc, de toute cette avalanche humaine, qui treize ans durant, avait roulé du Danube à l'Ebre, et de la Seine au Pô, jetant l'effroi parmi les nations, les uns gisaient à terre, les autres subissaient la corvée de l'esclave : les enfants perdus des émigrations germaines avaient soldé leur dette : le peuple sans patrie des Cimbres, avec tous ses compagnons de route, avait cessé d'être.

Les honneurs rendus à Marius après cette victoire témoignèrent de la crainte des Romains. Il fut surnommé le troisième Romulus. Chaque citoyen, à la nouvelle de sa victoire, répandit des libations en son nom. Lui-même s'imagina avoir égalé les exploits de Bacchus dans l'Inde, et fit ciseler sur son bouclier la tête d'un barbare tirant la langue. Rome croyait, en effet, avoir étouffé la barbarie dans ses bras puissants.

A Rome, les partis politiques vont recommencer leurs malheureuses querelles, pour ainsi dire, sur les cadavres des Germains, sans jeter les yeux plus longtemps sur ce grand chapitre du livre de l'histoire universelle, dont la première page s'était ouverte sans place donnée au sentiment plus pur du devoir accompli par tous, aristocrates et démocrates. Dès le lendemain du combat éclate la rivalité la plus haineuse entre les deux généraux; divisés dans la politique, divisés aussi comme militaires par les résultats si différents de leurs deux récentes campagnes. Catulus faisait valoir, non sans apparence de raison, que la victoire était due à l'effort des troupes rangées au centre et qu'il avait commandées; que ses soldats avaient rapporté trente et un étendards, quand ceux de Marius n'en rapportaient que deux : ses légionnaires eux-mêmes avaient promené les envoyés de la ville de Parme au milieu des corps amoncelés sur le champ de bataille, leur disant que si Marius avait tué mille ennemis, Catulus en avait tué dix mille ! Et néanmoins Marius fut tenu pour le vrai vainqueur. C'était justice ! De par la supériorité du rang, il commandait en chef dans le grand jour : il avait sur son collègue l'incontestable supériorité du talent et de l'expérience militaires : de plus et surtout la seconde victoire, celle de Verceil, n'avait été possible que grâce à la première, celle d'Aquae Sextio. Mais, en ce moment, ce furent bien moins ces raisons solides que les considérations de parti qui attachèrent au seul Marius le renom glorieux d'avoir sauvé Rome des Teutons et des Cimbres. Catulus était un personnage, élégant, et sage : de plus, orateur agréable, tellement que l'harmonie de son langage semblait l'éloquence même : auteur d'assez bons mémoires, poète dans l'occasion, connaisseur et critique excellent dans les choses d'art, il n'était rien moins que l'homme selon le coeur du peuple : sa victoire n'en était pas une pour l'aristocratie. Tout autres étaient les batailles menées par le rude fils de paysan, qui, parti des rangs du commun peuple, était monté aux sommets du pouvoir, et avait conduit le peuple au triomphe. Ses batailles, tombeau des Cimbres et des Teutons, étaient aussi la défaite du pouvoir. Il s'y rattachait de bien autres espoirs que la simple pensée de pouvoir aller en toute sûreté, désormais, commercer au-delà des Alpes, ou labourer la terre en-deçà. Vingt ans s'étaient écoulés depuis le jour où le corps sanglant de Gaius Gracchus avait flotté sur le Tibre : pendant vingt ans Rome avait subi et maudit le gouvernement restauré de l'oligarchie : Gracchus restait sans vengeur : à l'édifice qu'il avait commencé, nul architecte n'avait remis la main. Chez beaucoup de citoyens, vivaient la haine et l'espoir, chez beaucoup des plus mauvais, chez beaucoup des meilleurs. L'homme était-il enfin trouvé qui allait apporter et la vengeance et l'accomplissement des voeux ? Cet homme était-il le fils du journalier d'Arpinum ? Etait-on bien sur le seuil de la nouvelle et seconde révolution, tant redoutée par les uns, tant appelée par les autres ?

1. On a voulu à tort, s'écartant de la tradition, porter aux alentours de Vérone le lieu de la bataille. On oubliait qu'entre les combats livrés sur l'Adige et la journée décisive, il s'était écoulé tout un hiver, qu'il y avait eu de nombreux mouvements de troupes, et que Catulus, selon le dire exprès de Plutarque (Mar., 24), avait été refoulé sur la rive droite du Pô. Et même en tenant compte d'une autre indication (Hieron., Chronic.) aussi doublement inexacte, et suivant laquelle on se serait battu dans la région du Pô, là même où Stilicon plus tard écrasera les Gètes, c'est-à-dire non loin de Cherasco, sur le Tanaro; encore arriverait-on plus près de Verceil que de Vérone.

100 av. J.C.

Marius

Gaius Marius, le fils d'un pauvre journalier, était né en 599 de Rome (155 av. J.-C.), dans le village arpinate de Cereatae, qui plus tard obtint le droit municipal sous le nom de Cereatae Marianae, et porte encore aujourd'hui le nom de patrie de Marius (Casamare). Elevé à côté de la charrue, ses ressources étaient si minces qu'il ne semblait pas qu'elles pussent lui ouvrir même l'accès aux fonctions locales dans Arpinum. De bonne heure il apprit ce qu'il devait mettre en pratique, une fois général : la faim et la soif, les ardeurs du soleil et le froid de l'hiver, coucher sur la terre nue, tout cela n'était qu'un jeu pour lui. Dès qu'il fut d'âge, il alla à l'armée, à la dure école des guerres d'Espagne, et se poussa promptement au grade d'officier. Devant Numance, ayant vingt-trois ans déjà, il attira sur lui les regards de Scipion, ce général d'ordinaire si sévère, par le bon entretien de son cheval et de ses armes, par sa bravoure dans les combats, par sa bonne conduite au camp. Il portait à son retour d'honorables cicatrices et les insignes du mérite militaire; désirant ardemment se faire un nom dans cette carrière où il avait commencé de s'illustrer. Mais dans les circonstances présentes, le plus recommandable des citoyens, s'il était sans richesses et sans relations, trouvait impitoyablement fermées devant lui les charges politiques, la seule route qui pût mener aux hautes charges militaires. Le jeune officier sut conquérir la richesse et des alliances, tantôt à l'aide de spéculations commerciales qui réussirent, tantôt par son union avec une jeune fille de l'antique et noble gens des Jules. Enfin, au bout de longs efforts, après de multiples insuccès, il arriva (639 de Rome (115 av. J.-C.)) à la préture; et, chargé du gouvernement de l'Espagne ultérieure, il trouva ample champ à manifester de nouveau sa vigueur militaire. Bientôt, et en dépit de l'aristocratie, on le voit consul en 647 de Rome (107 av. J.C.), proconsul en 648 (106 av. J.C.) et 649 (105 av. J.C.). Il termine heureusement la guerre d'Afrique. Après la défaite d'Orange, il est placé à la tête des opérations militaires contre les Germains. Nous avons dit plus haut comment, durant son consulat quatre fois renouvelé, de 650 de Rome (104 av. J.C.) à 653 (101 av. J.C.), exception sans exemple dans les annales de la République, il lui fut donné de vaincre et de détruire les Teutons au-delà des Alpes et les Cimbres en deçà. A l'armée, il s'était comporté en homme brave et loyal; faisant impartialement, justice à tous; d'une probité, d'un désintéressement rares dans la distribution du butin; par-dessus tout incorruptible. Organisateur habile, il avait gémis en état de fonctionner la machine militaire à demi rouillée : bon capitaine d'ailleurs, sachant imposer la discipline au soldat et le tenir en belle humeur; gagnant son affection en se faisant son camarade; hardi, regardant l'ennemi en face et l'allant chercher au moment opportun. Non qu'il fût un général hors ligne, autant du moins qu'il nous est possible d'en juger; mais son mérite, assurément recommandable, était assez grand, dans les conjonctures actuelles, pour lui en procurer tout le renom : son mérite l'avait conduit avec un éclat inouï jusque dans les rangs des consulaires et des triomphateurs. Il faisait toutefois pauvre mine dans leur cercle brillant. Sa voix était restée haute et rude, son regard farouche, comme s'il eût eu devant lui encore les Libyens ou les Cimbres, et non ses collègues parfumés, confits en élégance. Non qu'à se montrer superstitieux à l'égal du simple soudard, il y eût là rien qui sentit absolument l'anti-aristocrate; rien d'étrange à ce qu'en posant sa première candidature au consulat, il eût obéi aux oracles d'un aruspice étrusque autant au moins qu'à l'impulsion de ses talents personnels : c'était chose toute simple que de le voir, durant la campagne contre les Teutons et en plein conseil de guerre, prêter l'oreille aux prophéties de Martha, la devineresse syrienne : sur ce terrain, alors et de tout temps, les hautes et les basses classes romaines s'étaient en quelque sorte rapprochées. Ce que l'aristocratie ne pouvait pardonner à Marius, c'était l'absence totale d'éducation politique : qu'il battît les Barbares, très bien ! Mais que penser d'un consul assez ignorant des lois de l'étiquette constitutionnelle, pour entrer au Sénat en costume triomphal ? Il n'importe : il avait toute la roture derrière lui : non content d'être un pauvre, selon le langage des aristocrates, il était bien pis, se montrant frugal et l'ennemi déclaré de la corruption et de l'intrigue ! Soldat avant tout, il n'avait pas les fines délicatesses, et buvait fort, surtout dans les années postérieures : d'ailleurs, sachant mal s'y prendre à donner des fêtes, et n'ayant qu'un mauvais cuisinier ! Et puis, ce consulaire ne parlait que latin : converser en grec était chose pour lui impossible : aussi s'ennuyait-il aux pièces grecques du théâtre : il les aurait désertées volontiers, et peut-être n'était-il pas le seul à penser ainsi : mais il y avait naïveté grande à confesser son ennui. Ainsi il resta pendant un long temps de sa vie : simple paysan égaré parmi les aristocrates; impatient des lazzis sanglants de ses collègues et de leur compassion cruelle, qu'il eût dû et, qu'il ne sut jamais mépriser, les ayant tout les premiers en mépris.

Comme il vivait en dehors de la belle société, de même ou à peu près, il vivait en dehors des factions. Les mesures par lui provoquées durant son tribunat (639 de Rome (115 av. J.-C.)), l'établissement d'un contrôle meilleur des tablettes de vote, le veto interposé sur des motions excessives en matière de distribution de l'annone, loin de porter le cachet d'un parti, tout au moins du parti démocratique, attestent qu'il n'avait de haine, que pour les choses injustes ou déraisonnables. Comment un pareil homme, né paysan et soldat par inclination, aurait-il pu, laissé à lui-même, être un révolutionnaire ? Un jour vint, il est vrai, où l'hostilité de l'aristocratie l'ayant poussé dans le camp des ennemis du pouvoir, il fut rapidement porté au pinacle. Passé chef de l'opposition de prime saut, il semblait voué encore à de plus grandes choses. Une telle élévation, néanmoins, était bien plus la conséquence forcée des circonstances que l'oeuvre même de Marius : dans le besoin, ressenti par tous, d'avoir une tête, l'opposition s'était comme emparée de lui, alors que depuis son voyage en Afrique (647-648 de Rome (107-106 av. J.C.)) il avait à peine passé quelques jours dans la capitale. Il ne revint, à vrai dire, qu'en 653 de Rome (101 av. J.C.), vainqueur des Teutons et des Cimbres, pour célébrer doublement son triomphe longtemps retardé : déjà le premier dans Rome, il n'était encore qu'un débutant politique. Nul ne pouvait contester que lui seul avait sauvé la République : son nom était dans toutes les bouches. Les citoyens notables avouaient ses services : mais auprès du peuple, sa faveur immense dépassait tout ce qui s'était jamais vu, tout ce qui se vit jamais. Il était populaire pour ses vertus et pour ses fautes, pour son désintéressement anti-aristocratique et pour sa rudesse agreste : la foule, en lui, voyait un troisième Romulus, un second Camille : on lui offrait des libations, ni plus ni moins qu'à un Dieu. Qu'on s'étonne ensuite si, porté à de telles hauteurs, la tête lui a tourné : s'il se laissa aller un jour à comparer ses expéditions d'Afrique et de Gaule aux promenades de Dionysos, vainqueur à travers tous les continents; et s'il se fit faire une autre fois, pour son usage personnel, un vase à boire, non des plus petits sans doute, à l'instar aussi de celui de Bacchus ! Il y avait de l'espoir autant que de la reconnaissance dans l'ivresse enthousiaste du peuple un homme de sang plus calme et de sens politique plus mûr et plus expérimenté s'y fût laissé prendre. Pour ses admirateurs, Marius n'avait pas achevé son oeuvre. Le triste gouvernement d'alors était pour le pays un fléau plus lourd que les Barbares : à lui, le premier dans Rome, à lui, le favori du peuple, et la tête de l'opposition, il appartenait de sauver Rome encore une fois. Sans doute, paysan et soldat, étranger à la politique intérieure de la capitale, il n'y apportait qu'une main malhabile: il parlait aussi mal qu'il savait bien commander : en face des épées et des lances de l'ennemi, il faisait meilleure contenance que devant les applaudissements et les sifflets de la foule; mais peu importaient ses préférences ! Espoir oblige. Telle était sa fortune militaire et politique, qu'à moins de rompre avec un passé plein de gloire, de tromper l'attente de son parti, et de faire défaut au devoir de sa propre conscience, il lui fallait porter remède à la mauvaise gestion des affaires publiques, et mettre fin au gouvernement de la restauration. N'eût-il eu en lui que les qualités essentielles à l'homme que le peuple porte à sa tête, encore il pouvait se passer des qualités qui lui manquaient pour devenir le vrai meneur populaire !

100 av. J.C.

Plan politique de Marius

Marius marcha droit vers les perspectives que lui ouvrait sa haute position militaire et politique. Le ciel était trouble et les nuages s'abaissaient. On avait la paix, sans pouvoir se réjouir de la paix, à la différence de ces temps où, au lendemain de la première incursion des hommes du Nord, Rome, la crise passée, s'était réveillée avec le sentiment vif de la guérison complète, reprenant et au-delà, dans un épanouissement rapide, merveilleux, tout le terrain perdu. L'univers romain sentait que les temps n'étaient plus où, en cas pareil, tous les citoyens réunis venaient en aide à la chose publique : tant que demeurait vide la place de Gaius Gracchus, il n'y avait pas à se promettre un sort meilleur. Si profond était le regret de la multitude; elle ressentait si bien l'absence des deux jeunes héros qui avaient ouvert la porte à la révolution, qu'elle se rattachait en enfant à leur ombre. Témoin ce pseudo-Gracchus, se disant fils de Tiberius, qui, dénoncé faussaire en plein Forum par la propre soeur des deux Gracques, n'en fut pas moins porté au tribunat par le peuple (655 de Rome (99 av. J.-C.)), uniquement pour le nom qu'il avait usurpé. De même, il applaudissait à Gaius Marius : et comment en eût-il été autrement ? S'il y avait homme au monde appelé à un tel rôle, c'était bien Marius. Quel général passait avant lui ? Quel nom était plus populaire que le sien ? Sa bravoure et sa probité incontestée, son éloignement des partis, le recommandaient à tous comme le régénérateur de l'Etat ? Comment le peuple n'aurait-il pas eu foi en lui ? Comment Marius n'y aurait-il pas eu foi lui-même ? L'opinion était à l'opposition la plus extrême, tellement qu'en 650 de Rome (104 av. J.C.), sur la motion de Gnoeus Domitius, plusieurs places étant vacantes dans les hauts collèges sacerdotaux, il y fut pourvu par l'élection directe des citoyens, et non plus par celle de ces mêmes collèges, ainsi que le pouvoir l'avait encore fait décider en 609 de Rome (145 av. J.C.), en mettant en avant dans les comices les égards dus à la religion. Le Sénat ne put ni n'osa s'opposer à cet excès de pouvoir. Il n'avait manqué à l'opposition qu'un chef, pour qu'elle prit son point d'appui solide, et marchât à son but : ce chef, elle le trouvait dans Marius.

Celui-ci voyait s'ouvrir deux routes devant ses pas. Il pouvait, imperator acclamé, tenter à la tête de son armée le renversement de l'oligarchie. Il pouvait aussi suivre l'ornière constitutionnelle des réformes. Son passé lui indiquait le premier moyen; l'exemple de Gracchus lui enseignait l'autre route. On s'explique aisément qu'il n'ait pas opté pour la révolution par l'armée, et qu'il n'ait pas songé, même, à la possibilité de l'essayer. A l'encontre d'un Sénat sans force et sans direction, haï et méprisé à l'excès, il semblait que Marius n'avait pas besoin d'un autre instrument que son immense popularité : et d'ailleurs son armée, quoique dissoute, lui promettait en cas de besoin l'appui de ses soldats, attendant leur récompense au lendemain de leur congé. Il est plus que probable qu'en se rappelant la victoire rapide et presque complète de Gaius Gracchus, qu'en comparant les ressources placées dans sa main avec celles infiniment moindres dont Gracchus avait pu disposer, il crut bien plus aisé qu'il ne l'était en effet, de jeter à terre cette constitution vieille de quatre cents ans, ayant ses racines dans des moeurs et des intérêts de tout ordre, au sein d'un corps politique ordonné suivant la hiérarchie la plus compliquée de ses organes. Mais pour quiconque, allant plus que Marius, peut-être, au fond des difficultés d'une telle entreprise, il était manifeste, que l'armée, en voie de transformation et passant de l'état de milice civique à celle de troupe mercenaire, n'en était pas encore à se faire l'aveugle instrument d'un coup d'Etat; et que toute tentative d'écarter l'obstacle par les moyens militaires ne ferait qu'accroître sans doute la résistance de l'élément opposé. Au premier coup d'oeil, il semblait superflu d'amener la force armée sur le terrain du combat; au second, la mesure apparaissait pleine de dangers. A peine au début de la crise, on était loin encore des éléments extrêmes et contraires de la lutte, dans leur expression dernière, dans leur forme la plus rapide et la plus simple.

100 av. J.C.

Le Parti populaire

Donc Marius, conformément à la règle, licencia l'armée au lendemain de son triomphe, et se plaçant dans la voie frayée par Gaius Gracchus, il se résolut à tenter la conquête du pouvoir suprême, en occupant constitutionnellement toutes les hautes charges dans l'Etat. Par là, il se jetait dans les bras du soi-disant parti populaire, et faisait ainsi forcément alliance avec les meneurs du moment, d'autant plus que simple général victorieux, il n'avait ni les talents, ni l'expérience d'un tribun de la rue. On vit alors la faction démocratique, se réveillant de son long néant, remonter soudain sur la scène. Durant le long intervalle qui va des Gracques à Marius elle s'était beaucoup affaiblie. Non que les mécontentements suscités par le régime sénatorial fussent moindres aujourd'hui : mais bon nombre des espérances, qui avaient amené aux Gracques leurs plus fidèles adhérents, étaient reconnues de pures illusions. Plus d'un avait le pressentiment que les grands agitateurs tendaient à un but vers lequel le gros des mécontents n'aurait jamais voulu les suivre : enfin les mouvements et l'excitation des vingt dernières années avaient usé et épuisé presque l'enthousiasme plein de sève, la foi inébranlable, et cette pureté morale des aspirations, qui caractérisent la révolution à sa première heure. D'un autre côté si le parti n'était plus ce qu'il avait été au temps de Gaius, les meneurs qui vinrent après s'étaient montrés au-dessous du parti lui-même, autant que Gaius l'avait dominé de la hauteur de son génie. La nature des choses le voulait. Jusqu'à ce qu'il vint un homme osant ressaisir le pouvoir, comme Gaius l'avait fait, les chefs populaires n'avaient pu être que de simples bouche- trous politiques. Les uns, débutants de la veille, arrivaient bien vite au bout de leur fantaisie d'opposition : ces hommes à tête de feu, ces orateurs bouillants et aimés faisaient plus ou moins habilement retraite, et s'allaient cacher dans le camp du gouvernement. Les autres n'avaient rien à perdre en fortune ou en influence, et d'ordinaire rien à gagner ni à perdre du côté de l'honneur : se jetant dans l'opposition par rancune personnelle, ou par amour du bruit, ils prenaient simplement plaisir à tracasser et gêner l'administration. Parmi les premiers on avait vu, par exemple, un Gaius Memmius, un Lucius Crassus, discoureur célèbre, devenir les amis zélés de l'aristocratie : là, ils se reposaient à l'ombre des lauriers oratoires conquis dans les rangs du parti démocratique.

(Glaucia) Mais, à l'époque où nous sommes, les chefs les plus marquants appartenaient à la seconde classe. Tels étaient, et ce Gaius Servilius Glaucia, que Cicéron a appelé l'Hyperbolus de Rome, esprit vulgaire, homme de la plus basse naissance, parlant le langage éhonté de la rue, actif d'ailleurs, et redouté pour la virulence de ses sarcasmes; et son compagnon, meilleur et plus capable lui, ce Lucius Appuleius Saturninus, orateur enflammé et pénétrant, au dire même de ses ennemis, et qui n'obéissait pas à un vil intérêt personnel.

(Saturninus) En sa qualité de questeur, l'administration de l'annone lui revenait de droit : le Sénat la lui enleva par un vote exprès, non qu'il y eût eu des malversations commises, mais on voulait conférer cette mission, alors populaire, à l'un des grands personnages du parti, à Marcus Scaurus, plutôt qu'à un jeune homme inconnu, et ne tenant à aucune des grandes familles. Ambitieux et vivement sensible à l'injure, Saturninus s'était aussitôt jeté dans l'opposition : tribun du peuple en 651 de Rome (103 av. J.-C.), il se vengea avec usure. Chaque jour apporte désormais son scandale. Les envoyés du roi Mithridate avaient agi dans Rome par les moyens de la corruption : Saturninus dénonce le crime en plein Forum; et les révélations qu'il apporte sont tellement compromettantes pour les sénateurs, qu'il s'en faut de peu que le hardi tribun ne les paye de sa vie. Une autre fois, Quintus Metellus le Numidique briguant la censure pour 652 de Rome (102 av. J.C.), Saturninus encore suscite une émeute, et tient le candidat assiégé dans le Capitole : les chevaliers le dégagent, non sans coup férir et avec du sang versé. A son tour, Metellus, promu censeur, et procédant à la révision des listes sénatoriales, veut faire subir à Saturninus et à Glaucia la honte d'une expulsion. Sa vengeance n'avorte que par la mollesse de son collègue. Ce même Saturninus avait été, l'inventeur du tribunal d'exception institué contre Caepion et ses compagnons, malgré les plus énergiques efforts du parti; et c'est encore lui qui avait fait passer de haute lutte la candidature de Marius à son second consulat, pour l'an 652 de Rome (102 av. J.C.). Nul autant que lui, depuis Gaius Gracchus, ne s'était montré l'ennemi décidé, opiniâtre du Sénat; nul meneur populaire ne s'était montré plus actif et plus éloquent. Violent en outre, et sans scrupules, plus que tout autre avant lui : toujours prêt à descendre dans la rue, et imposant à coups de bâton silence à ses adversaires !

Tels étaient les deux capitaines du parti du peuple, qui allaient faire cause commune avec le général rentré victorieux dans Rome. Alliance naturelle quand il y avait pour tous même but et même intérêt; et Saturninus, tout au moins, se faire avec ardeur et succès le champion de Marius dans ses candidatures antérieures. Il fut convenu que pour l'an 654 de Rome (100 av. J.-C.), Marius briguerait le consulat pour la sixième fois, que Saturninus demanderait le tribunat du peuple, et Glaucia la préture : en possession de ces magistratures, ils seraient en mesure d'agir et d'accomplir leurs projets de révolution. Le Sénat laissa passer l'élection de Glaucia, bien moins importante; mais il combattit de toutes ses forces celle de Marius et de Saturninus, essayant tout au moins de porter, au consulat, à côté du premier, Quintus Metellus, son adversaire déclaré. Dans les deux camps, tout fut mis en oeuvre, moyens permis et moyens illicites : mais il ne fut pas donné à l'aristocratie d'étouffer dans son germe la conspiration dangereuse de ses ennemis, Marius en personne s'abaissa jusqu'à mendier les votes, sans compter qu'il les achetait au besoin. Déjà la liste tribunicienne était presque complète : neuf candidats amis du gouvernement avaient été proclamés : déjà le dixième siège semblait assuré à Quintus Nunnius, homme honorable, de même couleur, quand une bande furieuse d'anciens soldats de Marius, dit-on, se jette sur lui et le tue. Les conjurés ne l'emportaient, on le voit, que par la violence la plus coupable. Marius est nommé consul, Glaucia préteur, et Saturninus tribun (pour 654 de Rome (100 av. J.C.)). Quintus Metellus n'est pas porté à l'autre siège consulaire. Un personnage insignifiant, Lucius Valerius Flaccus, l'occupera. A cette heure, les trois associés pouvaient passer à l'exécution de leurs projets, et reprendre enfla la grande entreprise interrompue depuis l'an 633 de Rome (121 av. J.C.).

100 av. J.C.

Les lois appuléiennes

Marius
Stèle funéraire
de Publius Aiedius et Aiedia

Rappelons ici la fin que poursuivit Gaius Gracchus, et les moyens par lui employés. Détruire l'oligarchie dans le fond et dans la forme : reconstituer par suite dans ses droits primitifs de souveraineté la magistrature suprême, tombée sous la dépendance absolue du Sénat, et ramener ainsi l'assemblée délibérante, aujourd'hui pouvoir directeur, à l'état de simple corps consultatif : mettre fin d'un autre côté à des antagonismes désormais inconciliables avec un régime qui ne serait plus l'oligarchie, en supprimant la division aristocratique des classes sociales, en fondant peu à peu les unes dans les autres les trois classes des citoyens souverains, des fédérés italiques et des sujets : telle avait été la pensée du grand novateur, telle était aussi celle que les trois associés reprirent en sous-oeuvre, et qui ressort des lois coloniales, votées sur la motion de Saturninus, soit durant son premier tribunat, en 651 de Rome (103 av. J.-C.), soit durant son tribunat actuel de Rome (654 (100 av. J.C.))1. Dès 651 de Rome, dans l'intérêt des soldats de Marius, qu'ils fussent citoyens ou même qu'ils fussent simples fédérés italiques, on remettait la main au partage jadis interrompu du territoire carthaginois : et l'on assurait à tout vétéran, dans la province d'Afrique, un lot de 100 jugères (hect. 25.488) ou d'environ cinq fois la mesure du domaine ordinaire du paysan italien. Ouvrant désormais un champ immense à l'émigration romaine et italique, on n'entendait pas seulement lui donner toutes les terres provinciales disponibles; mais partant de cette fiction de droit, qu'en vainquant les Cimbres Rome avait conquis tout le pays occupé par eux, on se disait en outre en possession de toute la région des peuples gaulois indépendants d'au-delà des Alpes. Marius est préposé aux distributions agraires, et à toutes les mesures ultérieures qui en seraient la conséquence nécessaire : les nouveaux possessionnés recevront de plus, à titre de frais d'établissement, les trésors du temple de Toulouse, trésors soustraits, on sait comment, à la mainmise de l'Etat, mais que restituent ou vont restituer les aristocrates coupables du forfait. Ainsi, non contente de reprendre les projets de conquête au-delà des Alpes, et de reprendre aussi en l'amplifiant encore l'oeuvre de colonisation transalpine et transmaritime de Gaius Gracchus et de Flaccus, la loi agraire admet à l'émigration Romains et Italiens indistinctement : elle confère, cela parait certain, le droit de cité à toutes ces colonies nouvelles, et entré ainsi dans la voie des satisfactions dues et données aux Italiques, qui veulent avoir l'égalité absolue avec les Romains, cette égalité difficile à établir, et impossible à leur refuser toujours ! La loi, une fois votée, et Marius investi de la mission d'exécuter sans contrôle les immenses conquêtes et les partages projetés, il devenait de fait le souverain, le monarque dans Rome, jusqu'à l'accomplissement de cette même mission, ou mieux, rien n'y étant délimité ni quant aux pouvoirs ni quant à la durée, il était fait roi à vie : ce n'était à rien moins qu'il tendait sans douté, voulant, comme Gracchus dans le tribunat, se perpétuer tous les ans dans sa fonction de consul. Ce n'est pas qu'à côté de ces points de ressemblance essentiels dans la situation politique du plus jeune des Gracques et de Marius, il n'y eût aussi une très importante différence entre le tribun distributeur de terres et le consul aussi distributeur, le premier n'ayant eu que des fonctions purement civiles, le second étant davantage un personnage militaire : différence qui ressort sans doute, mais non exclusivement, des circonstances personnelles, au milieu desquelles ces deux hommes étaient arrivés à la tête de l'Etat.

Le but était bien marqué : restait maintenant à trouver le moyen de vaincre la résistance opiniâtre et toute à prévoir du parti du gouvernement Gaius avait combattu en s'appuyant sur la classe des capitalistes et sur les prolétaire. Ses successeurs ne manquèrent pas d'aller aussi à eux. Aux chevaliers la juridiction criminelle est laissée : on accroît même leurs pouvoirs de jurés (Lex repetundarum) :
1° en réorganisant et fortifiant la commission permanente, si importante pour l'ordre marchand, à laquelle appartient la connaissance des concussions des fonctionnaires dans les provinces ce fut là l'oeuvre de Glaucia, sans doute, dans cette même année 654 de Rome (100 av. J.-C.)
2° en faisant fonctionner le tribunal spécial établi, dès 651 de Rome (103 av. J.C.), sur la motion de Saturninus, pour la recherche des détournements et autres crimes aussi commis par les magistrats dans la Gaule, au cours de la guerre cimbrique (Lex majesdatis). Dans l'intérêt du prolétariat de la capitale, le prix, au-dessous du cours, à payer par les bénéficiaires de l'annone, est abaissé de 6 as 1/3 par modius, à 5/6 d'as. Mais quelque souci qu'ils prissent de faire alliance et avec la chevalerie et avec les prolétaires, ce n'était pas là que résidait la vraie force des associés, celle qui devait emporter le succès. Ils devaient faire fond bien davantage sur les soldats licenciés de l'armée de Marius, pour qui la loi coloniale avait, à dessein, réservé ses faveurs excessives. Et ici encore, se manifeste le caractère éminemment militaire par où la nouvelle tentative révolutionnaire se distingue de l'ancienne.

(Violence au jour des votes) Quoi qu'il en soit, on se mit à l'oeuvre. La loi Frumentaire et la loi coloniale furent combattues à outrance par le gouvernement. On démontra devant le Sénat, par des chiffres frappants, que la première passant, la banqueroute du trésor était imminente : mais Saturninus ne s'inquiétait pas pour si peu. On suscita l'intercession tribunicienne contre l'une et l'autre : Saturninus passa outre et fit voter. On avertit les magistrats directeurs du vote, qu'un coup de tonnerre venait de se faire entendre : Saturninus répondit aux messagers du Sénat : que le Sénat, se tienne tranquille : sans quoi la grêle pourra bien suivre le tonnerre ! Enfin, Quintus Coepion, questeur urbain, le fils sans doute du général condamné trois ans auparavant2, et comme son père l'adversaire ardent du parti démocratique, se jeta sur l'assemblée avec une bande de gens à sa dévotion, et la dispersa violemment. Aussitôt les rudes soldats de Marius, accourus en foule à Rome pour le vote, se rassemblent en masse, repoussent et expulsent les citadins : les comices sont reconquis : les lois appuléiennes passent enfin à la majorité des voix. Grand était le scandale. Néanmoins quand vint le tour du Sénat de se prononcer sur la disposition finale, aux termes de laquelle tout sénateur, dans les cinq jours de la promulgation et sous peine de la perte de son siège, avait à prêter le serment d'obéissance fidèle à cette même loi, nul n'osa refuser, à l'exception du seul Quintus Metellus. Celui-ci aima mieux quitter sa patrie. Marius et Saturninus virent avec joie s'éloigner des affaires publiques et partir pour son exil volontaire le meilleur capitaine de Rome, et le plus énergique de leurs antagonistes.

1. Il n'est pas possible de dire exactement lesquelles de ces lois appartiennent au premier tribunat de Saturninus, lesquelles appartiennent au second, d'autant mieux que dans les unes comme dans les autres leur auteur se montre évidemment fidèle à la tradition des Gracques. L'écrit, connu sous le titre de de vir. ill. (73, 1), fixe à l'année 651 de Rome (103 av. J.-C.) la date de la loi agraire, date concordante avec la conclusion toute récente de la guerre contre Jugurtha. La deuxième loi agraire se place indubitablement en 654 (100 av. J.C.). Quant aux lois sur le crime de lèse-majesté et sur les distributions de blé, celle-là date selon toute probabilité de 651 : celle-ci de 654.

2. Toutes les indications établissent sa filiation. Quintus Coepion l'Ancien avait été consul en 648 de Rome (106 av. J.-C.) celui-ci fut questeur en 651 (103 av. J.C.) ou 654 (100 av. J.C.). Donc le premier était né vers 605 (149 av. J.C.), et celui-ci vers 624 (130 av. J.C.) ou 627 (127 av. J.C.). En vain l'on soutiendrait le contraire en affirmant avec Strabon (4, 188) que l'ancien Coepion serait mort sans laisser de fils. Le second Coepion en effet périt en 664 (90 av. J.C.); et l'autre, qui finit ses jours en exil, à Smyrne, lui avait probablement survécu.

100 av. J.C.

Chute du parti révolutionnaire

Il semblait qu'on fût au port. Mais pour qui voyait clair, on avait échoué dans l'entreprise. Et la cause du naufrage était dans cette malencontreuse alliance entre un général d'armée, enfant en politique, et un démagogue ardent, sans scrupules, emporté par sa passion, n'ayant pas les visées de l'homme d'Etat. Tant qu'on n'avait fait que combiner des plans, l'entente avait bien marché : mais au jour de l'exécution, il se trouva que le fameux général n'était qu'un personnage incapable; que son ambition n'était que celle d'un rustre, jaloux d'atteindre aux titres de la noblesse, de les surpasser même; si faire se pouvait, mais nullement celle du génie qui aspire au pouvoir, se sentant de force à le tenir; et qu'enfin toute tentative, ne s'appuyant que sur sa personnalité politique, devait nécessairement avorter par son fait, fût-elle même servie par les plus favorables circonstances.

(L'aristocratie en masse se met en travers) Marius en effet ne savait ni gagner ses adversaires; ni les tenir en bride. L'opposition qu'avec ses associés il rencontrait devant lui, était par elle-même considérable. Déjà le parti du gouvernement lui faisait tête en masse : il s'était accru d'un fort appoint de citoyens, qui, s'effrayant des regards de convoitise jetés sur eux par les Italiotes, montaient bonne garde autour de leurs privilèges : enfin, en voyant la marche que prenaient les choses, toute la classe des gens ayant quelque fortune venait se serrer autour du Sénat. Saturninus et Glaucia, par leur origine, n'étaient rien autre que les chefs et les serviteurs du prolétariat : ils n'avaient aucune alliance avec l'aristocratie de l'argent, qui sans doute n'eût pas demandé mieux que de faire échec au Sénat avec l'aide de la population, mais qui détestait d'ailleurs les tumultes de la rue et les voies de fait coupables. Déjà, durant le premier tribunat de Saturninus, ses bandes armées et les chevaliers s'étaient livré bataille; et la lutte violente qui s'était engagée à l'occasion de son élection de 654 de Rome (100 av. J.-C.), témoignait assez de la faiblesse de ses adhérents. Il y aurait donc eu prudence à Marius à n'user que modérément des secours dangereux apportés par ses deux acolytes, et à leur faire voir à tous deux que, loin d'avoir à commander, il ne leur restait qu'à lui obéir, à lui, leur maître. Il fit tout le contraire : à l'aspect que prit l'affaire, il parut bientôt qu'il s'agissait, non de créer un pouvoir intelligent et fort, mais de faire régner la population. Devant ce danger commun et cette débauche d'anarchie, les hommes des intérêts matériels, mortellement épouvantés, se rejetèrent aussitôt vers l'oligarchie, et firent phalange autour d'elle. Mieux avisé, et reconnaissant qu'avec le prolétariat seul il ne peut rien se fonder de stable, Gaius Gracchus avait tout tenté pour attirer à soi les classes riches ses tristes successeurs commençaient, au contraire, par opérer de leurs propres mains la réconciliation de l'aristocratie et des classes bourgeoises.

(Dissentiments entre Marius et les démagogues) Mais cette réconciliation ne fut pas la seule cause de ruine pour l'entreprise. Celle-ci devait crouler plus vite encore, sapée qu'elle était par la discorde régnant entre les chefs, et que fomentait nécessairement la conduite plus qu'équivoque de Marius. Pendant que ses deux associés s'affairaient à présenter leurs motions, que ses soldats luttaient pour en assurer le vote, Marius restait immobile et passif, comme si son devoir de chef politique aussi bien que militaire ne lui commandait pas, au jour de la bataille, de se montrer partout et en tête. Loin de là : il tourna le dos, terrifié par les fantômes qu'il avait lui-même évoqués. Ses associés ayant eu recours à des moyens, non avouables sans doute pour l'honnête homme, mais sans lesquels on ne pouvait arriver au but, il voulut, comme font ceux qui voient trouble en politique et en morale, se laver les mains du crime et en tirer parti tout ensemble. On raconte qu'un jour, il eut à la fois chez lui Saturninus et ses amis dans une chambre, et les envoyés de l'oligarchie dans une autre; qu'avec les uns et les autres il tint, de secrètes conférences, là parlant de marcher sur le Sénat, ici d'attaquer les révoltés; allant des uns aux autres sous un prétexte quelconque, selon les difficultés de la situation. L'historiette est controuvée assurément : mais elle peint l'homme au vif : Aristophane n'aurait pas inventé mieux. La duplicité du consul apparut en plein jour dans la question du serment ordonné par les lois appuléiennes. Après avoir fait mine de le refuser d'abord, à cause du vice de forme dont elles étaient infectées, il le prêta enfin, mais à la condition qu'elles fussent vraiment valides, aux termes du droit public. Or, une telle réserve supprimait le serment même. Aussi tous les sénateurs de s'empresser de jurer à leur tour et sous pareilles réserves. Loin que ces lois tirassent force d'une telle sanction, on peut dire qu'elles étaient du premier coup frappées de mort.

99 av. J.C.

Saturninus

Cette conduite par trop illogique de l'illustre général eut ses conséquences immédiates. Saturninus et Glaucia ne s'étaient pas faits révolutionnaires; ils n'avaient pas donné la suprématie politique à Marius, pour se voir renier et sacrifier. Glaucia, le bouffon populaire, avait bien jusque-là jeté sur sa tête les fleurs les plus joyeuses de sa joyeuse éloquence : à dater d'aujourd'hui les couronnes qu'il lui tresse ne sont plus ornées de violettes ni de roses. Les trois associés en viennent à une complète rupture, qui sera leur perte : Marius n'étant pas assez fort pour soutenir tout seul le poids de la loi coloniale qu'il a mise en question, et pour se maintenir sur ce piédestal qu'on lui a construit; Saturninus et Glaucia, d'autre part, n'étant pas à même de continuer pour leur propre compte l'oeuvre commencée pour Marius.

(Isolement de Saturninus) Pourtant, Saturninus et Glaucia, compromis, ne pouvaient plus reculer : il ne leur restait donc qu'à délaisser, leurs charges en la forme ordinaire, et à se livrer les mains liées à leurs adversaires furieux; ou qu'à se saisir eux-mêmes d'un sceptre qu'ils sentaient par trop lourd. C'est pourtant à ce dernier parti qu'ils se décidèrent. Il fut convenu que Saturninus se porterait de nouveau candidat au tribunat pour 655 de Rome (99 av. J.-C.), et que Glaucia, quoique simple préteur, et éligible au consulat dans deux ans seulement, n'en rechercherait pas moins les honneurs. Les élections tribuniciennes se firent à souhait; et même les efforts de Marius qui voulut contrecarrer la candidature du faux Tiberius Gracchus, donnèrent aussitôt la preuve de la déchéance du grand capitaine auprès de la foule : elle se porta à la geôle où le Gracque était enfermé, enfonça les grilles, porta par les rues son nouveau héros en triomphe; et l'élu tribun à une énorme majorité. Pour les élections consulaires, Saturninus et Glaucia recoururent encore aux moyens qui, l'année précédente, leur avaient réussi pour écarter tous compétiteurs incommodes. Le parti du gouvernement mettait en avant Gaius Memmius, l'ancien chef de l'opposition onze ans avant. Memmius assailli par une bande de vauriens, périt sous les coups de bâton. Les aristocrates n'attendaient que l'occasion d'un forfait éclatant pour user de violence à leur tour. Le Sénat ordonne à Marius, consul, de faire son office, et Marius, docile, s'en va tirer du fourreau, dans l'intérêt des conservateurs, cette même épée qu'il a reçue de la démagogie, et dont il a promis de n'user que pour elle ! La jeunesse valide est au plus vite convoquée; on lui donne des armes prises dans les édifices publics; et les sénateurs eux-mêmes se montrent armés sur le Forum, ayant leur prince, le vieux Marcus Scaurus, à leur tête. Tant qu'il ne s'était agi que de tapages de rue, la faction opposante avait eu le dessus : mais contre une telle attaque, elle n'était rien moins que préparée : il lui fallut tant bien que mal se défendre. Elle brise les portes des prisons; appelle les esclaves à la liberté et aux armes : elle proclame Saturninus, on le dit du moins, son roi ou son général; et le jour même où les nouveaux tribuns entrent en charge, le 10 décembre 654 de Rome (100 av. J.-C.), une vraie bataille s'engage sur le grand marché, la première bataille qui, depuis que Rome est debout, ait été livrée dans ses murs.

(Saturninus est vaincu) L'issue ne fut pas un seul instant douteuse. Les populaires battus, refoulés sur le Capitole, se virent couper d'eau, et durent promptement se rendre. Marius, qui commandait l'armée improvisée du Sénat, eût voulu sauver la vie à ses anciens associés, aujourd'hui ses captifs. Saturninus criait à la foule que toutes ses motions il les avait présentées d'accord avec le consul. Tout homme, fût-il cent fois pire que Marius, eût rougi du rôle honteux que joua le consul en ce jour. Mais depuis longtemps, il n'était plus le maître. Sans son ordre, la jeune noblesse grimpe sur le toit de la Curie du Forum (le Senaculum, entre le Forum et le Capitole), où sont provisoirement enfermés les prisonniers, en enlève les tuiles et les lapide avec Saturninus trouva là la mort avec les principaux de ses complices. Glaucia s'était caché : bientôt découvert, il fut tué pareillement. En ce jour périrent, sans jugement ni forme de droit, quatre magistrats du peuple romain, un préteur, un questeur, deux tribuns, sans compter un bon nombre d'hommes connus ou appartenant souvent à de bonnes familles. Malgré leurs fautes lourdes, malgré la dette sanglante qu'ils avaient amassée sur leur tête, la mort de Saturninus et de Glaucia était digne de pitié : ils tombèrent comme ces sentinelles avancées, que leur armée délaisse en vue de l'ennemi, victimes désignées d'un combat sans espoir et sans but.

(Le gouvernement a reconquis toute sa prépondérance) Jamais victoire du parti du gouvernement n'avait été plus complète : jamais l'opposition n'avait essuyé plus rude défaite que celle du 10 décembre 654 de Rome (100 av. J.-C.). Ce n'était rien que de s'être débarrassé de quelques criards incommodes, faciles à remplacer tous les jours par des gens de même étoffe : l'important, c'était le suicide public de l'homme unique qui eût pu être un danger sérieux pour le pouvoir; l'important surtout, c'était de voir les deux éléments de l'opposition, les capitalistes et les prolétaires divisés au lendemain du conflit. Que ce résultat ne fût pas l'oeuvre du gouvernement : que la force des circonstances y fût pour beaucoup : que la rustique main du successeur malhabile de Gaius Gracchus eût été la première à disjoindre les éléments réunis jadis par la dextérité du grand tribun, c'était là un mince inconvénient, en face du résultat acquis : calcul ou hasard, la victoire demeurait la victoire.

100-95 av. J.C.

Déchéance politique de Marius

Rien ne se peut imaginer de plus triste que la position du héros d'Aix et de Verceil, au lendemain de la catastrophe que nous venons de dire. Triste rôle surtout, quand on le comparait à l'auréole de gloire au milieu de laquelle vivait l'homme peu de mois avant. Dans le camp des aristocrates et dans celui de la démocratie, il n'est plus personne aujourd'hui qui songe au général victorieux pour les hautes charges publiques; le personnage six fois consulaire ne peut plus même briguer la censure (656 de Rome (98 av. J.-C.)). Marius prit le parti de s'en aller en Orient, pour y accomplir un voeu, disait-il; en réalité : pour ne pas assister au retour triomphal de son ennemi mortel, de Quintus Metellus. On le laissa partir. A son retour, il ouvrit sa maison; sa maison resta vide. En vain il avait espéré que le jour reviendrait des combats et des batailles, et que Rome aurait besoin de son bras tant de fois éprouvé : en vain il avait cru trouver l'occasion d'une guerre dans cet Orient, où les Romains rencontraient tant de sujets d'une énergique intervention. Son espoir fut déçu comme tous ses autres souhaits : partout régna la paix profonde. La soif des honneurs, une fois allumée en lui, dévorait d'autant plus cruellement son coeur, qu'il avait été plus souvent trompé par le mirage. Toujours rempli de superstitions, il ruminait sans cesse un vieil oracle qui lui avait promis sept consulats. Dans sa pensée assombrie, il allait cherchant partout l'accomplissement de la prophétie et l'assouvissement de sa propre vengeance. Pendant ce temps, pour tous, hormis pour lui-même, il était à bas, sans importance désormais, et hors d'état de nuire.

(Le parti des Chevaliers) C'était beaucoup déjà que d'avoir annulé le dangereux personnage; mais l'exaspération profonde contre les populaires, que la levée de boucliers de Saturninus avait donnés au parti des intérêts matériels, amena des conséquences autrement grandes. On vit les chevaliers dans leurs tribunaux condamner durement, impitoyablement, quiconque s'était compromis par ses opinions opposantes : ainsi ils frappèrent Sextus Titius, non pas tant à cause de sa loi agraire que pour avoir eu chez lui l'image de Saturninus; Gaius Appuleius Decianus, pour avoir déclaré, étant tribun du peuple, qu'en agissant comme on l'avait fait contre Saturninus, on s'était mis dans l'illégalité. On va plus loin : devant la chevalerie toujours, et en vue d'un succès sur lequel on compte trop, il est demandé satisfaction des anciennes injures infligées à l'aristocratie par les populaires. Huit ans avant, Gaius Norbanus, avec le concours de Saturninus, s'était fait l'artisan de la ruine du consulaire Quintus Coepion : voici qu'aujourd'hui (659 de Rome (95 av. J.-C.)), il est accusé à son tour aux termes de sa propre loi de haute trahison. Longtemps les jurés hésitèrent. Non qu'ils se demandassent si Norbanus était coupable ou innocent : mais ils n'auraient su dire lequel méritait plus leur haine, ou de Saturninus, son associé, ou de leur commun ennemi, Coepion. Ils se décidèrent enfin pour l'acquittement. Le pouvoir n'était pas plus en faveur qu'avant : mais depuis qu'on s'était vu un seul moment sous le coup de la domination de la foule, quiconque avait quelque chose à perdre regardait d'un autre oeil le gouvernement existant. Si notoirement misérable, si funeste à la République qu'il fût, il empruntait une valeur relative à la frayeur grande qu'on avait de tomber dans le régime plus misérable et plus funeste encore de la démagogie. Et telle était la force du courant, que la multitude un jour mit en pièces un tribun du peuple, lequel osait apporter obstacle au retour immédiat de Quintus Metellus; et que, poussés à bout, les démagogues commencèrent à faire alliance, tantôt avec les assassins et les empoisonneurs, se défaisant par le poison de ce Metellus tant haï, tantôt aussi avec l'ennemi de Rome, et s'allant réfugier souvent jusque chez le roi Mithridate, alors silencieusement appliqué à ses préparatifs de guerre contre la République.

D'ailleurs, les événements du dehors se déroulaient à souhait pour le gouvernement. De la guerre des Cimbres à la guerre sociale les armes romaines eurent peu à faire, il est vrai; mais encore elles se montrèrent partout avec honneur. En Espagne seulement, il y eut quelques luttes sérieuses. Là, pendant les dernières et si difficiles années qu'on venait de traverser, les Lusitaniens (649 de Rome (105 av. J.-C.) et suiv.) et les Celtibériens s'étaient soulevés violemment contre la domination de l'Italie. De 656 à 661 de Rome (98 à 93 av. J.C.) les consuls Titius Didius, dans la province du Nord, et Publius Crassus, dans la province du Sud, rétablirent avec bravoure et succès à l'ascendant militaire de Rome, rasant les villes rebelles, et transportant, en cas de besoin, les populations des montagnes dans les plaines. Pendant ce même temps, le gouvernement s'était aussi ressouvenu de l'Orient, négligé depuis près d'un âge d'homme. Nous raconterons plus loin comment Rome déploya à Cyrène, en Syrie, en Asie-Mineure, une énergie longtemps oubliée. Jamais, depuis l'ère de la révolution, le régime de la restauration n'avait paru aussi solidement assis et autant en faveur. Les lois proposées par les consuls abolissaient les plébiscites tribuniciens : les restrictions anti-libérales succédaient aux mesures de progrès. L'annulation des lois appuléiennes allait de soi; et quant aux colonies transmaritimes de Marius, elles se réduisirent à un unique et chétif établissement en Corse. Parlerai-je du tribun Sextus Titius, cette caricature d'Alcibiade, qui savait mieux danser et jeter la balle que jouer à la politique; et dont le grand talent consistait à courir la nuit par les rues et à briser les effigies des Dieux ? Un jour, en 655 de Rome (99 av. J.C.), il s'était ingénié à remettre sur le tapis la loi agraire Appuleia, et l'avait fait voter. Mais le Sénat la cassa de nouveau, cette fois sous un prétexte religieux quelconque, sans que personne se levât pour elle ou tentât de la défendre; et les chevaliers juges punirent le téméraire auteur de la motion. L'année suivante (656 de Rome (98 av. J.C)), une loi présentée par les deux consuls déclara obligatoire le délai de dix-sept jours observé dans l'usage entre la rogation et le vote des projets de loi : elle défendit les motions se référant à plusieurs objets distincts (per saturam); obviant par là aux empiétements déraisonnables de l'initiative légiférante, et empêchant certaines surprises manifestement faites au pouvoir dans le vote des lois nouvelles. Aujourd'hui que la population et l'aristocratie d'argent ne marchaient plus ensemble, celles des institutions de Gracchus qui avaient pu survivre à la chute de leur auteur étaient, pour tous les yeux, ébranlées dans leurs fondements. Comme elles s'étaient établies sur la division de l'aristocratie, elles menaçaient de tomber, par cela seul qu'il y avait division dans l'opposition. Le moment était venu ou jamais de mettre le couronnement à l'édifice inachevé de la restauration de 633 de Rome (121 av. J.-C.), de renvoyer enfin sa constitution au tyran chez les morts, et de replacer pour toujours l'oligarchie dans la possession exclusive de la puissance politique.

100-92 av. J.C.

Les provinces

L'essentiel était de reconquérir la juridiction. Aujourd'hui, l'administration provinciale, ce fondement de la suprématie des sénateurs, tombait sous le coup du jury, de la commission des concussions surtout, à ce point que tout gouverneur de province semblait agir, non plus pour le Sénat, mais pour le compte des capitalistes et des marchands. Si l'aristocratie de l'argent allait volontiers vers le pouvoir dès qu'il y avait lutte avec les démocrates, elle se montrait inexorable, et frappait quiconque faisait mine de toucher à son privilège acquis de libre mainmise sur les provinces. Et néanmoins de telles tentatives furent faites : l'aristocratie régnante commençait à se sentir; et les meilleurs d'entre les hommes de son bord se crurent tenus, ne fût-ce que pour eux-mêmes, à entrer en lutte contre les excès administratifs. L'un des plus décidés champions de la cause provinciale fut Quintus Mucius Scaevola, grand pontife comme l'avait été son père, consul en 659 de Rome (95 av. J.C.), le premier jurisconsulte et l'un des personnages les plus remarquables de son temps. Il avait été préteur en Asie (vers 656 de Rome (98 av. J.-C.)), la province la plus riche et la plus maltraitée peut-être. Là, avec le concours de son ami, plus âgé que lui, le consulaire Publius Rutilius Rufus, officier, juriste et historien distingué, il avait frappé un grand coup, un coup exemplaire et terrifiant. Sans distinguer entre les Italiotes et les provinciaux, entre les grands et les petits, il avait accueilli toutes les plaintes, forcé les marchands et publicains romains à rendre gorge, au cas d'exactions prouvées. Certains de leurs agents les plus importants ou les plus impitoyables avaient-ils été convaincus d'un crime capital, sourd à toutes les offres corruptrices, il les avait fait, très justement, mettre en croix. Le Sénat l'approuva; et, après lui, enjoignit aux gouverneurs d'Asie d'avoir à suivre pour règles les maximes d'administration de Scaevola. Mais les chevaliers, n'osant pas s'en prendre à un si haut et si puissant personnage, n'en traînèrent pas moins ses compagnons en jugement : et dès 662 de Rome (92 av. J.C.), ils accusèrent le premier d'entre eux, son légat Publius Rufus, défendu par ses seuls services et par sa probité notoire, mais qui n'avait pas derrière lui le cortège d'une noble famille. L'accusation portait qu'il s'était, lui aussi, rendu coupable d'exactions en Asie. Elle croulait sous le ridicule, surtout passant par la bouche de son abject auteur, un certain Apicius. On n'en saisit pas moins avec ardeur l'occasion d'abaisser le consulaire Rufus, dédaignant l'emploi de la fausse éloquence, des habits de deuil et des larmes, se défendit en quelques mots, brefs, simples, nets. Mais comme il se refusait fièrement à prêter l'hommage demandé envers les rois de la finance, il fut condamné, et sa mince fortune confisquée satisfit à des indemnités indûment réclamées. On le vit, après la sentence, s'en aller dans la province qu'on avait dite victime de ses déprédations. Là, reçu dans toutes les villes qui lui décernaient force honneurs et ambassades, fêté et aimé de tous, il passa le reste de ses jours au sein des loisirs littéraires.

Le jugement ignominieux de Rufus était le grand scandale du moment : il ne fut pas le seul en son genre, tant s'en faut. De tels abus de justice consommés contre des hommes absolument intègres, appartenant d'ailleurs à la noblesse nouvelle, soulevaient déjà la faction sénatoriale : mais elle s'irritait surtout, en constatant que la plus pure noblesse même ne suffisait plus à cacher les tâches faites à l'honneur. A peine Rufus a-t-il quitté Rome, que le plus considérable des aristocrates, le prince du Sénat depuis vingt années, le septuagénaire Marcus Scaurus est appelé à son tour en justice pour fait de concussion : eût-il été coupable, que dans les idées du parti, sa mise en prévention était à elle seule un sacrilège ! La fonction d'accusateur commence à devenir un métier dans les mains des pires compagnons ni la pureté de la vie, ni le rang, ni l'âge, ne protègent désormais contre les agressions les plus éhontées et les plus dangereuses. Instituée pour la sécurité et la défense des provinciaux, la commission des concussions s'est changée en fléau; le voleur le plus notoire à l'impunité, pourvu qu'il laisse faire ceux qui volent à côté de lui, ou qu'il fasse arriver aux jurés une partie des sommes par lui extorquées. Mais qu'un citoyen s'essaye à prêter l'oreille à la plainte, à faire droit et justice aux malheureux provinciaux, la sentence de condamnation est suspendue sur sa tête. Sous le coup du contrôle judiciaire, le pouvoir central asservi descendait à l'humble situation du conseil délibérant de l'ancienne Carthage, en face du collège des Juges. La parole prophétique de Gaius Gracchus allait s'accomplissant de la façon la plus terrible : avec le poignard de sa loi du jury, l'aristocratie se déchirait elle-même !

91 av. J.C.

Livius Drusus

Contre les tribunaux de la chevalerie grondait un inévitable orage. Quiconque dans le parti du pouvoir estimait encore que gouverner implique des devoirs autant que des droits; quiconque se sentait poussé par une noble et fière ambition, devait entrer en révolte contre un contrôle politique écrasant, déshonorant, et qui d'avance mettait empêchement à toute administration honnête. La condamnation, scandaleuse de Rutilius Rufus donna le signal de l'attaque : et Marcus Livius Drusus, tribun du peuple en 663 de Rome (91 av. J.-C.), se crut appelé à la diriger de sa personne. Fils d'un père du même nom, qui trente ans avant, avait été le principal auteur de la chute de Gaius Gracchus, et s'était illustré depuis dans la guerre, par la soumission des Scordisques, Drusus était, comme lui, conservateur décidé; et lors de l'émeute de Saturninus, il avait par ses actes donné des gages à ses opinions. Appartenant à la plus haute noblesse, possesseur d'une fortune colossale, aristocrate de coeur et de fait, dans toute la force du mot : énergique et fier d'ailleurs, il dédaignait de se revêtir des insignes de ses charges : et sur son lit de mort, on l'entendit s'écrier qu'on ne retrouverait pas de longtemps un citoyen qui le valut ! Jusqu'au bout, la belle maxime noblesse oblige fut la règle et la loi de sa vie. Avec tout l'emportement de sa passion il avait rejeté bien loin les moeurs frivoles et vénales du communales nobles : homme sûr et austère, il avait l'estime plutôt que l'affection des petits, pour qui sa porte demeurait ouverte : malgré sa jeunesse, la dignité de sa personne et de son caractère lui donnait du poids dans le Sénat et sur la place publique. Il n'était pas seul. En se défendant contre ceux qui l'accusaient de concussion, Marcus Scaurus l'avait courageusement et hautement invité à mettre la main à la réforme du jury. Avec l'illustre orateur Lucius Crassus, il s'était constitué le plus zélé coauteur de ses motions. Mais la masse des aristocrates ne pensait pas comme Drusus, Scaurus et Crassus. Le parti des capitalistes comptait bon nombre d'adhérents dans le Sénat : en tête marchaient le consul actuel Lucius Marcius Philippus, ancien démocrate, aujourd'hui champion ardent et habile des chevaliers; et Quintus Coepion que rien n'arrêtait dans ses témérités et son ardeur : il s'était jeté dans l'opposition principalement par haine de Drusus et de Scaurus. Toutefois l'ennemi le plus redoutable, c'était cette tourbe lâche et gangrenée de l'aristocratie, qui sans doute eût mieux aimé avoir seule les provinces à piller; mais qui ne se refusait pas, en fin de compte, à partager, le butin avec les chevaliers. Loin qu'elle voulût se jeter dans les dangers d'une querelle avec les capitalistes arrogants, elle trouvait plus simple et plus commode d'acheter l'impunité pour elle-même, par quelques bonnes paroles, ou, dans l'occasion, par une humble soumission ou même à beaux deniers comptant. L'événement seul allait enseigner si Drusus et les siens auraient la force de soulever, d'entraîner cette armée : sans elle en effet rien n'était possible, le but restait hors d'atteinte.

(Tentative de réforme par les aristocrates modérés) Donc, le premier acte de Drusus fut une motion tendant à retirer le jury aux citoyens chevaliers par le cens, et des aristocrates le rendre au Sénat, qui s'augmenterait de trois cents membres nouveaux, et se verrait ainsi en mesure de suffire à ses devoirs accrus. Il était pareillement institué une question criminelle pour connaître des faits de corruption dont les jurés s'étaient rendus ou pourraient se rendre coupables. Une telle loi enlevait tout d'abord aux capitalistes leurs privilèges politiques, et entraînait la punition des iniquités commises. Mais les plans et les propositions de Drusus allaient encore plus loin. Non content de parer aux circonstances, il apportait un projet de réforme complet et longuement médité. Il demandait que les distributions de l'annone fussent augmentées; que l'on couvrit le surcroît des dépenses par une émission prolongée et proportionnelle de deniers fourrés de cuivre, circulant à côté des deniers d'argent: que tout le domaine italique encore impartagé, que le domaine campanien, par conséquent, et la meilleure portion de la Sicile, fussent affectés à l'établissement de colonies civiques : enfin, à l'encontre des fédérés italiotes, Drusus alla jusqu'à s'engager par les promesses les plus positives à leur procurer le droit de cité. Résultat étrange et pourtant facile à comprendre ! Les pensées de réforme et les étais du pouvoir sur lesquels Gaius Gracchus avait compté pour asseoir sa constitution, l'aristocratie se les appropriait à son tour. C'était dans l'ordre. Comme la tyrannie, pour combattre l'oligarchie, avait courtisé l'appui du prolétariat soudoyé et organisé en une sorte d'armée, de même faisait celle-ci dans sa lutte contre l'aristocratie financière. Et de même que le pouvoir avait autrefois, à titre de mal nécessaire, entrepris de nourrir les prolétaires aux frais de l'Etat, de même aujourd'hui Drusus usait du moyen, temporairement du moins, contre les capitalistes. Il était naturel aussi que la portion meilleure de l'aristocratie, favorable autrefois à la loi agraire de Tiberius Gracchus, entrait volontiers dans tout projet de réforme qui, sans toucher à la souveraineté, ne tendrait qu'à porter remède aux vieilles plaies de l'Etat. Sans doute, dans les questions d'émigration et de colonisation, elle ne pouvait aller aussi loin que la démocratie; car, après tout, le pouvoir oligarchique avait pour assise fondamentale le régime du bon plaisir dans le gouvernement des provinces, et tout commandement militaire à longue échéance l'eût aussitôt mise en danger. L'égalité politique donnée aux Italiotes et aux provinciaux, les conquêtes au-delà des Alpes, voilà des idées qui ne pouvaient cadrer avec le principe conservateur. Mais rien n'empêchait le Sénat de sacrifier les domaines latins, et même ceux de Campanie, comme aussi la Sicile, dans le but de relever les classes rurales, le pouvoir restant d'ailleurs debout après comme avant. N'était-il pas vrai que l'aristocratie ne pouvait faire mieux pour parer aux agitations futures, que d'opérer elle-même la distribution de toutes les terres encore libres, et de ne laisser rien à la portée des démagogues de l'avenir, si ce n'est, selon le mot de Drusus la boue des rues ou le ciel. De même il importait peu aux yeux du pouvoir constitué, monarchie ou oligarchie exclusive de quelques familles souveraines, que la moitié seulement de l'Italie, ou que l'Italie tout entière, fût reçue dans la cité. Sur ce terrain encore les réformateurs des deux camps se rencontraient. Ils voulaient par l'extension opportune et intelligente du lien civique prévenir le retour et les dangers d'une insurrection de Frégelles sur une grande échelle sans compter que dans l'intérêt de leurs plans ils allaient chercher au milieu des Italiques des alliés nombreux et influents. Donc, pour être divisés sur la question du pouvoir suprême, les deux grands partis politiques se trouvaient en contact par les visées et les desseins : mêmes moyens d'action, mêmes tendances de réforme chez les chefs, de part et d'autre; et de même que Scipion Emilien avait compté à la fois parmi les adversaires de Tiberius Gracchus, et parmi les promoteurs de ses idées de réforme, de même Drusus se faisait le successeur et l'élève autant que l'antagoniste de Gaius. Tous deux, grandement nés; tous deux, hauts de cour, les jeunes réformateurs se ressemblaient bien plus qu'on ne l'eût cru au premier coup d'oeil : tous les deux enfin, s'élevant dans l'atmosphère plus pure du patriotisme au-dessus des nuées brumeuses d'un étroit esprit de parti, ils n'eussent pas été indignes de se donner les mains, escortés de leurs meilleures et plus vitales conceptions.

(Débats sur la loi Livia) Quel allait être le sort des lois proposées par Drusus ? Comme Gaius Gracchus l'avait fait autrefois il tenait caché et en réserve son projet le plus grave, celui relatif au droit de cité romaine à conférer aux Italiques; il n'avait mis en avant que les motions sur le jury, la loi agraire et l'annone. Le parti des capitaux lui opposa aussitôt la plus vive résistance, et profitant à la fois des irrésolutions de la majeure partie de l'aristocratie et de la mobilité inconsistante des comices, il aurait assurément fait rejeter la loi du jury, si l'on avait procédé par votes spéciaux. Mais Drusus, pour parer le coup, avait fondu les trois motions en une seule,- obligeant par là même les citoyens intéressés aux distributions de grains et au partage des terres, voter aussi pour la loi sur les tribunaux. Grâce à leur appui, grâce à celui des Italiques, qui, à l'exception des grands propriétaires menacés dans leurs possessions domaniales (en Ombrie et en Etrurie nommément), faisaient tous cause commune avec lui, il l'emporta enfin. Mais sa loi per saturam n'avait pu passer qu'après qu'il eut fait saisir par un licteur et conduire en prison le consul Philippe, lequel s'opiniâtrait jusqu'au bout dans son opposition. Quant au peuple, il fêta le tribun, le proclama son bienfaiteur, lui fit accueil au théâtre, debout et battant des mains. Toutefois le vote n'avait rien décidé. La question se trouvait portée sur un autre terrain. Les antagonistes de Drusus attaquaient sa loi comme contraire à la loi de 656 de Rome (98 av. J.-C.), et comme radicalement nulle en la forme. Philippe, son principal adversaire, revenait à la charge, et demandait au Sénat la cassation : toutefois celui-ci, trop heureux de se voir débarrassé des juridictions équestres, repoussa la rogation du consul. Philippe alors de déclarer en plein Forum qu'il n'est plus possible d'administrer avec de tels sénateurs, et qu'il faut à la République un autre corps consultatif : il semble qu'on soit à la veille d'un coup d'Etat. Le Sénat est interpellé par Drusus : le débat s'ouvre orageux : il se termine par un blâme et un vote de méfiance contre le consul. Mais déjà dans les rangs de la majorité règne en secret la crainte de la révolution, dont lui font peur et Philippe et la plupart des hommes à capitaux. D'autres circonstances encore se produisent.

91 av. J.C.

La mort de Livius Drusus

Une mort soudaine, à peu de jours de là (septembre 663 de Rome (91 av. J.C.), emporte l'orateur. Lucius Crassus, le plus actif et le plus influent peut-être des adhérents de Drusus. Ses intelligences avec les Italiotes confiées seulement à quelques intimes, transpirent peu à peu dans le public : aussitôt ses adversaires furieux se récrient à la trahison, et bon nombre des hommes importants du parti conservateur reviennent à eux. Drusus se voit compromis par sa générosité même. Il a fait avertir le consul de se garder des assassins envoyés contre lui par les Italiotes; et qui le doivent frapper durant la fête fédérale du mont Albain. Un tel avis n'est-il pas la preuve de sa complicité dans la conspiration ? Philippe reprend avec une insistance nouvelle sa motion contre la loi Livia, et la majorité déjà se montre tiède à la défendre. Puis, bientôt le retour à l'ancien état des choses apparaît la foule des trembleurs et des indécis comme la seule issue praticable : la loi est annulée pour vice de forme. Pour Drusus, il se montra triste et résigné à sa manière, se contentant de rappeler au Sénat qu'il venait de rétablir l'odieuse juridiction de la chevalerie : il ne voulut même pas user de son droit d'intercession, et paralyser ainsi l'effet du sénatus-consulte. La tentative partie du Sénat contre l'aristocratie financière avait totalement échoué : bon gré, malgré, on était retombé sous l'ancien joug. Mais ce n'était pas assez pour les chevaliers d'avoir vaincu.

Un soir que Drusus, dans le vestibule de sa maison, prenait congé de la foule qui lui avait fait cortège, on le vit tout à coup s'abattre devant la statue de son père : une main meurtrière venait de le frapper, et si grièvement, qu'a peu d'heures de là il rendait l'âme. L'assassin avait disparu, grâce au crépuscule. Nul ne l'avait reconnu. D'enquête judiciaire, il n'y en eut pas. En était-il besoin pour savoir que le poignard était toujours cette même arme avec laquelle l'aristocratie se suicidait. Le Gracchus aristocratique avait eu la même fin violente et terrible que les réformateurs démocrates. Profonde et triste leçon ! Résistance ou faiblesse, le Sénat faisait échouer la réforme, alors que cette fois elle était sortie de ses rangs. Drusus avait usé ses forces et joué sa vie à vouloir renverser la suprématie marchande, organiser l'émigration, et détourner la guerre intestine suspendue sur les têtes : il vit les marchands s'imposant plus que jamais en maîtres au gouvernement : il vit ses projets de réforme à vau-l'eau il vit en mourant que le coup soudain dont il était frappé, allait être aussi le signal d'une guerre civile; la plus épouvantable qui eut jamais ravagé la belle terre d'Italie !

Livret :

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Liens externes :

  1. Les Cimbres de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Les Cimbres et les Teutons de l'histoire des civilisations européennes, www.hist-europe.fr
  3. Le temps de Marius
  4. La guerre des Cimbres
  5. La bataille d'Orange de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. Marius de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. Les Teutons de l'encyclopédie libre Wikipédia
  8. Les Helvètes de l'encyclopédie libre Wikipédia
  9. La bataille d'Aix de l'encyclopédie libre Wikipédia
  10. La bataille de Verceil de l'encyclopédie libre Wikipédia
  11. 146 à 27 av. J.C. : la république romaine dans la tourmente de herodote.net
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