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   Sylla   
83-79 av. J.C.

La guerre sociale Les lois Sulpiciennes Législation Cornélienne La révolution Marius et la terreur La bataille de Chéronée Cinna Flaccus en Asie Pompée La victoire du Port sacré

Sources historiques : Théodore Mommsen, Roma Latina

Vous êtes dans la catégorie : République romaine
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83 av. J.C.

Les italiques

Depuis que Pyrrhus étant vaincu, la dernière guerre de l'indépendance italique avait pris fin; depuis près de deux siècles, par conséquent, le principat romain dominait dans la péninsule, sans qu'il eût jamais été ébranlé sur sa base, au milieu même des plus périlleuses conjonctures. En vain la lignée héroïque des Barcides, en vain les successeurs du grand Alexandre, et des Achéménides avaient tenté de soulever les Italiotes et de les pousser encore une fois à la lutte contre la cité plus forte qu'eux tous : les Italiotes soumis s'étaient montrés à côté des légions sur les champs de bataille du Guadalquivir et de la Medjerdah, des passes de Tempé et du Sipyle : et dévouant à leurs maîtres le sang de leurs jeunes milices, ils les avaient aidés à s'assujettir les trois continents. Pendant ce temps, leur situation avait changé peut-être; mais elle empirait plutôt qu'elle n'avait gagné. Sous le rapport matériel, ils n'avaient pas trop à se plaindre. Que si le petit et le moyen propriétaire dans toute l'Italie souffraient, de la mauvaise législation des céréales, à Rome, les possesseurs des grands domaines prospéraient au contraire, et plus qu'eux encore les classes marchandes et de la finance. Les Italiques après tout, dans l'oeuvre de l'exploitation des provinces, jouissaient des mêmes appuis, des mêmes privilèges que les citoyens romains : ils participaient aussi, et pour beaucoup, aux avantages matériels assurés par la prépondérance de la République. L'état économique et social de l'Italie ne tenait pas essentiellement aux différences de son état politique : on pourrait citer tels pays exclusivement fédérés, l'Etrurie, l'Ombrie, où le paysan libre avait totalement disparu; tels autres, comme les vallées des Abruzzes, où il s'était maintenu presque intact et sur un bon pied : absolument comme on eût pu, dans les régions habitées par les citoyens romains, rencontrer aussi des diversités analogues. Dans l'ordre politique au contraire, refoulés plus durement chaque jour, les Italiques avaient perdu considérablement de terrain; non qu'en la forme, et sur les points principaux le droit fût ouvertement violé envers eux. La République avait respecté en gros les franchises communales, la souveraineté des cités italiques, comme les appelaient les traités. Quand les réformistes, au début de l'agitation agraire, avaient voulu mettre la main sur les domaines publics concédés expressément à certaines villes plus favorisées, le parti conservateur tout entier et jusqu'au parti du juste-milieu dans Rome, s'étaient aussitôt levés contre eux : et l'opposition elle-même avait promptement renoncé à ses premiers projets. Mais il en allait tout autrement au regard de l'hégémonie à laquelle prétendait et devait prétendre Rome, de la direction suprême des choses de la guerre, et de la haute main sur l'ensemble du gouvernement. Ici, la République s'était montrée impitoyable, ni plus ni moins que si les alliés avaient été déclarés de purs sujets, destitués de tous droits. Au cours du VIIe siècle, il avait été apporté des adoucissements nombreux aux rigueurs terribles du droit de la guerre romain : mais ces adoucissements ne s'appliquaient qu'au seul milicien citoyen de Rome le fait est certain, tout au moins en ce qui touche l'abolition des exécutions sans nul délai des sentences de justice militaire; et l'on comprend de reste les déplorables effets du privilège, en voyant, au cours de la lutte contre Jugurtha, décapiter séance tenante tels officiers du nom latin condamnés par le conseil de guerre, et octroyer en même temps l'appel devant les tribunaux de Rome au dernier des soldats, citoyen romain. Quelle était la proportion des citoyens appelés au service militaire, et des alliés italiques appelés au contingent ? La lettre des traités, on le pense bien, ne l'avait pas déterminé. Dans les temps anciens, le nombre moyen était égal des deux parts. Aujourd'hui, bien que la population civique eût augmenté plutôt que diminué par rapport à l'autre population, les exigences s'étaient peu à peu démesurement accrues à l'encontre des alliés, soit qu'on mît de préférence à leur charge les services les plus lourds et les plus coûteux, soit que les levées prissent dorénavant deux fédérés, pour un seul citoyen. Semblable extension avait été donnée à la haute tutelle de Rome, au civil. La République se l'était toujours et à bon droit réservée sur les cités italiques dans sa dépendance, y compris la discipline administrative supérieure, son accessoire : presque nécessaire; et somme toute, les Italiens, à peu près autant que les provinciaux, vivaient à la merci des nombreux fonctionnaires que Rome leur envoyait. Un jour, à Teanum Sidicinum (Teano), ville alliée des plus considérables, un consul fit attacher au poteau et battre de verges en plein Forum le principal magistrat de la ville, parce que son épouse, ayant eu la fantaisie d'aller au bain des hommes, les agents municipaux n'en avaient pas assez vite expulsé les baigneurs, au gré de ses désirs, et qu'elle n'avait pas trouvé l'établissement bien tenu. Pareils excès avaient été commis à Ferentinum (Ferentino), ville aussi placée sous le régime le plus favorisé, et dans l'antique et importante colonie latine de Calès. Une autre fois, à Venusia, autre colonie latine, un rude et libre paysan, ayant rencontré un jeune diplomate romain de passage, et s'étant permis une plaisanterie à l'occasion de la litière où se tenait couché l'ex-fonctionnaire, celui-ci le fit jeter à terre et frapper, jusqu'à ce que mort s'ensuivît, avec les courroies du véhicule. Ces faits nous sont contés à l'occasion de la révolte de Frégelles et lui seraient contemporains (629 de Rome (125 av. J.-C.)); mais qui peut douter que de semblables iniquités fussent fréquentes ? Qui peut douter qu'il n'y eût pas de recours contre les plus criants abus, tandis que le droit de provocation, religieusement reconnu et observé, mettait du moins hors d'atteinte la liberté et la vie du citoyen romain? Dans la situation que leur faisait le gouvernement de la République, les sentiments jaloux, fomentés avec tant de soin par la sagesse des anciens, entre les Italiques du droit latin et les autres cités, s'ils ne disparaissaient pas absolument, ne pouvaient manquer de s'atténuer. Les forteresses romaines et les pays par elles maintenus dans l'obéissance vivaient aujourd'hui sous un même et égal joug : le Latin pouvait faire remarquer au Picentin que tous les deux ils étaient pareillement sous le coup de la hache : préfets et sujets d'autrefois, une commune haine les unissait tous contre le commun maître.

Ainsi, pendant que d'un simple lien de suzeraineté, les alliés, au jour actuel, étaient tombés dans l'assujettissement le plus écrasant, toutes perspectives leur manquaient de l'amélioration de leur condition légale. Quand elle eût achevé de soumettre l'Italie, Rome avait fermé complètement la cité : elle n'en concède plus comme autrefois les droits à des villes entières : et quant aux individus, elle ne les leur confère que très rarement. Les anciennes villes latines avaient eu le droit de libre intercourse, au moyen duquel leurs habitants, en émigrant dans Rome, y vivaient du moins à l'état de citoyens passifs. Ce privilège avait déjà subi plus d'une atteinte. On va faire un pas de plus. Les agitations causées par les projets réformistes, tendant à l'extension du droit de cité à toute l'Italie, fournissent un commode prétexte; et en 628 et 632 de Rome (126-122 av. J.-C.), on s'en prend au droit d'immigration lui-même. Aux termes exprès d'un plébiscite et d'un sénatus-consulte, tous les non citoyens résidant à Rome en sont expulsés : mesure illibérale, odieuse, s'il en est, et funeste pour les multiples intérêts qu'elle blesse. En résumé, les Italiques, autrefois, étaient pour les Romains, soit des frères tenus en tutelle, protégés plutôt que dominés, et non condamnés à une perpétuelle minorité; soit ailleurs, des sujets doucement gouvernés, et ayant encore quelque espoir d'un affranchissement futur : aujourd'hui, le même niveau de sujétion et de désespoir pèse sur leurs têtes : tous, les verges et la hache des maîtres les menacent; à peine si quelques-uns, plus favorisés dans le commun esclavage, peuvent s'aventurer sur les traces de leurs dominateurs dans l'exploitation des malheureux provinciaux.

91 av. J.C.

Guerre de Frégelles

La nature des choses veut en cas pareil, que, née du sentiment de l'unité nationale et du souvenir des grands dangers surmontés en commun, la cohésion des peuples ne se relâche qu'à la longue et sans bruit, jusqu'au jour où l'abîme s'ouvre : alors seulement se montre à tous les yeux l'appareil de contrainte et de haine : les maîtres sont là; d'un côté, avec la force pour tout droit; et de l'autre sont les sujets dont la crainte seule règle l'obéissance. Avant la révolte et le sac de Frégelles, en 629 de Rome (125 av. J.-C.), le caractère nouveau de la domination romaine ne s'était pas encore officiellement manifesté; et de même, les ferments qui s'agitaient au sein des Italiques n'avaient rien de révolutionnaire. D'un voeu silencieux pour l'obtention de l'égalité civique, ceux-ci étaient passés à la demande formulée à voix haute, mais pour se voir d'autant plus énergiquement repoussés, qu'ils s'étaient montrés plus pressants. Ayant appris bientôt qu'il ne fallait pas compter sur la concession volontaire du droit revendiqué, ils durent songer plus d'une fois à l'enlever de haute lutte : mais telle était alors la puissance de Rome, que traduire en acte la pensée d'insurrection était chose à peu près impossible. Il ne nous est pas donné d'exprimer en nombres exacts le rapport entre les citoyens et les non citoyens dans l'Italie. Nous pouvons pourtant admettre que le chiffre des premiers n'était pas de beaucoup inférieur à celui des fédérés italiques. Nous évaluerions ceux-ci à cinq cent mille tout au moins, si ce n'est plus vraisemblablement encore à six cent mille, contre quatre cent mille citoyens en état de porter les armes1. Tant que les citoyens romains restèrent unis, tant qu'au dehors nul ennemi ne se présenta qui valut la peine d'être nommé, disséminée qu'elle était dans une multitude de villes et de pagi, rattachée d'ailleurs à la capitale par mille liens publics et privés, la population fédérale italique ne pouvait arriver à une entente et une action communes. Avec un tant soit peu de prudence Rome comprimait facilement et sûrement les peuplades sujettes, si rétives et mécontentes qu'elles se montrassent, soit à l'aide de la masse compacte de ses citoyens, soit grâce aux ressources énormes qu'elle se procurait dans les provinces. Ailleurs enfin, elle tenait en bride, les unes par les autres, les cités dites alliées.

1. Ces chiffres sont tirés des cens de 639 (115 av. J.-C.) et 684 (70 av. J.C.) : dans la première de ces années, on compta trois cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent trente-six citoyens propres au service militaire : dans la seconde, neuf cent dix mille (suivant Phlégon, fragm. 12, ed. Muller : Clinton (fasti Rom.) et ses copistes reportent à tort ce dernier nombre au cens de 668 (86 av. J.C.) Tite-Live, ep. 98, selon la vraie leçon, compte neuf cent mille têtes). Les seuls chiffres connus, entre ces deux termes extrêmes, ceux du cens de 668, qui s'élèvent à quatre cent soixante-trois mille têtes, ne tombent aussi bas que parce qu'on est alors en pleine crise révolutionnaire. Il n'est pas présumable que la population de l'Italie ait augmenté de 639 à 684 : les allotissements de terres de Sylla ont tout au plus comblé les lacunes amenées par la guerre; et l'excédant constaté de plus de cinq cent mille hommes valides- peut en toute sûreté, se rattacher à l'admission des alliés dans la cité, laquelle s'était accomplie dans l'intervalle. D'une autre part, il est possible et même vraisemblable que, dans ces années néfastes, la population italique ait plutôt décru dans son chiffre total; et si l'on estime le déficit à cent mille hommes valides, ce qui n'a rien d'exagéré, on trouve qu'à l'époque de la guerre sociale il y avait en Italie, comme nous le disons dans le texte, un citoyen pour deux non citoyens.

91 av. J.C.

Les Italiques et Drusus

(Les Italiques et les partis dans Rome) Les Italiques restèrent donc calmes, jusqu'au jour où la révolution ébranla Rome elle-même. Mais à peine elle éclate qu'on les voit entrer dans le flux et le reflux des partis, demandant aux uns ou aux autres l'égalité civique qui leur tient à coeur. Ils font cause commune d'abord avec les démocrates, puis avec le parti sénatorial. Successivement repoussés de l'un et de l'autre côté, il leur a fallu reconnaître que si les hommes les meilleurs dans les deux factions s'inclinaient devant leur bon droit et la justice de leurs requêtes, ces mêmes hommes, qu'ils fussent aristocrates ou qu'ils fussent populaires, n'ont pas été assez forts pour leur ouvrir aussi l'oreille de leur armée. Ils ont vu les hommes d'Etat les mieux doués, les plus énergiques et les plus célèbres, abandonnés soudain par tous leurs adhérents et précipités à terre, du moment qu'ils se sont faits les avocats de la cause italienne. Durant les trente années de vicissitudes par où avaient passé la révolution et la restauration, combien d'administrations avaient paru et disparu, combien de fois le programme avait changé, sans que l'égoïsme à courte vue cessât de sièger au gouvernail !

(Les Italiques et l'oligarchie) Les plus récents événements n'avaient-ils pas mis au grand jour toute la vanité des illusions de l'Italie, lorsqu'elle avait compté sur Rome pour la satisfaction de ses aspirations ? Quand les voeux des Italiques avaient marché de pair avec ceux de la faction révolutionnaire; quand, avec celle-ci, ils s'étaient brisés contre l'inintelligence des masses, on avait pu croire encore que l'oligarchie, hostile aux promoteurs, ne l'était pas aux motions; et qu'il y avait quelque chance encore de voir le Sénat, plus habile et plus éclairé, faire accueil à des mesures parfaitement compatibles avec son système, salutaires après tout pour l'Etat. Mais dans les années qui venaient de s'écouler, le Sénat avait régné sans nul obstacle; et le jour le plus triste s'était fait aussi sur les tendances de l'oligarchie.

(Loi Licinia Mucia) Au lieu des adoucissements espérés, une loi consulaire, promulguée en 659 de Rome (95 av. J.-C.), avait défendu expressément à tout non citoyen de se donner pour tel, menaçant les contrevenants d'une poursuite et d'une peine sévères (lex Licinia Mucia de civibus redigundis). On rejetait par là des rangs des Romains dans la masse des Italiques un grand nombre d'hommes considérables, ayant un intérêt capital à l'égalité civique. Et pour ce qui est de la loi elle-même, inattaquable dans sa rigueur juridique autant qu'insensée politiquement parlant, on peut la mettre sur la même ligne que l'acte fameux du parlement anglais, d'où est sortie la séparation de l'Amérique du Nord d'avec la mère patrie. Comme lui, elle fut la cause immédiate de la guerre civile. Le plus fâcheux, c'est que ses auteurs ne sortaient pas du parti des optimates pétrifiés et rebelles au progrès : ils n'étaient autres que Quintus Scaevola, Scaevola, prudent et respecté entre tous, excellent jurisconsulte par vocation mais homme d'Etat de hasard : avec son attachement honorable et dommageable tout ensemble à la lettre de la loi, il avait plus que personne contribué à allumer la guerre entre le Sénat et la Chevalerie. Ils n'étaient autres que l'orateur Lucius Crassus, l'ami, l'associé de Drusus, l'un des plus modérés et des plus prévoyants parmi les oligarques.

(Les Italiques et Drusus) Au milieu de l'excitation violente, suscitée par la loi Licinia Mucia et des procès innombrables qui éclatèrent aussitôt par toute l'Italie, les fédérés crurent voir enfin se lever leur étoile dans la personne de Marcus Livius Drusus, tribun du peuple, affiche la ferme intention d'émanciper les italiens. Chose qui avait paru à peu près impossible, un pur conservateur se faisait l'héritier de la pensée réformatrice des Gracques, et le champion de l'égalité civique italienne ! Un homme de la haute aristocratie, affichait le ferme dessein d'émanciper les Italiens, du détroit de Sicile aux Alpes, et le gouvernement de la République : il employait tout son zèle, il se donnait tout entier et sans détour à la plus généreuse des réformes ! Est-il vrai, comme on l'a raconté, qu'il s'était mis à la tête d'une association secrète, dont le réseau couvrait l'Italie, et dont les membres avaient promis, sous serment, de lui rester fidèles à lui et à la commune cause ? On ne saurait l'affirmer1. L'Italie battit des mains, quand de l'assentiment de la grande majorité du Sénat, il porta ses premières motions; à peu de temps de là, les cités applaudirent avec un élan de joie plus grand encore, lorsqu'elles apprirent que le tribun, tombé subitement et grièvement malade, était sorti guéri. Mais à mesure que se dévoilaient ses projets futurs, la scène changea. Drusus n'osa pas proposer sa loi principale : il lui fallut différer, hésiter, et enfin reculer. Puis, successivement, on apprit que la majorité du Sénat devenait vacillante, et menaçait de laisser son chef tout seul sur la route : et coup sur coup la nouvelle se répandit par toutes les villes que les lois votées venaient d'être cassées; que les hommes de finance avaient plus que jamais le dessus; que la main d'un meurtrier avait frappé Drusus; que Drusus était mort (automne de 663 de Rome (91 av. J.-C.)).

Il ne reste aux Italiques que le choix entre la résignation ou l'insurrection qui cinquante-cinq ans avant, avait été étouffée sous les ruines de Frégelles. La révolte s'organise: des traités entre des cités italiques sont conclus, on s'arme activement et sans bruit.

1. Nous avons encore la formule de ce prétendu serment (Diodore, fragm. Vatic., p. 128) : la voici : Par Jupiter Capitolin, par la Vesta romaine, par Mars, dieu de nos aïeux, par le soleil qui engendre les êtres, par la terre qui les nourrit, par les divins fondateurs et amplificateurs de la ville de Rome, je jure que me sera ami ou ennemi quiconque sera l'ami ou l'ennemi de Drusus: que je n'épargnerai ni ma vie, ni celle de mes enfants ou de mes parents, en tant qu'elle sera utile à Drusus et à mes associés dans ce serment. Mais si, par la loi de Drusus, je devenais citoyen, je regarderai Rome comme ma patrie et Drusus comme mon plus grand bienfaiteur. Je ferai prêter ce serment à tous ceux que je pourrai, parmi mes concitoyens : si je le garde, puissé-je prospérer : si je le fausse, puisse-je aller à mal ! Je crois qu'il ne faut user de ce document qu'avec une prudente réserve : il a été tiré sans doute des harangues de Philippe contre Drusus (ce qui explique comment le faiseur d'extraits a fort sottement intitulé ce fragment serment de Philippe). A tout le mieux, il a été tiré des actes du dossier criminel dressés plus tard à Rome au sujet de la conjuration; et dans ce cas encore, on peut se demander s'il a été transcrit dans l'enquête d'après la déposition des prévenus, ou s'il n'est pas plutôt l'articulation même de la prévention.

91 av. J.C.

L'insurrection

Sylla
Sylla
Glyptothèque de Munich

(Prératifs d'insurrection générale) Avec Drusus était descendu au tombeau, pour les Italiques, le dernier rêve d'une concession bénévole. Le chef énergique du parti conservateur n'ayant pu, dans les plus favorables circonstances, amener les siens à l'octroyer, force était de renoncer à tout essai de pacte par la voie amiable. Il ne restait aux Italiques que le choix entre la résignation patiente, ou l'insurrection qui, cinquante-cinq ans avant, avait été étouffée sous les ruines de sous les ruines de Frégelles, au moment où elle levait la tête, l'insurrection éclatant cette fois avec ensemble, si faire se pouvait. En cas de succès, on héritait de Rome après l'avoir abattue, ou tout au moins on lui arrachait l'égalité tant souhaitée. Mais c'était là, vraiment, le parti pris du désespoir : en l'état, le soulèvement des diverses cités contre la République avait moins de chances encore, que n'en comptait au XVIIIe siècle la révolte des colonies américaines contre l'empire britannique. Rome, suivant toute apparence, n'avait à déployer ni beaucoup de diligence, ni beaucoup de vigueur pour préparer à la seconde insurrection le triste sort de la première. Pourtant, n'était-ce pas aussi le parti pris du désespoir, que de s'asseoir dans son abaissement, et de laisser aller les choses ? Déjà, sans nulle cause d'irritation, les Romains ne foulaient-ils pas aux pieds l'Italie ? A quelles horreurs ne fallait-il pas maintenant s'attendre, alors que les hommes les plus notables des cités italiques avaient été pris en flagrant délit ou en suspicion d'intelligences pratiquées avec Drusus (au point de vue des conséquences, être coupable ou soupçonné, c'était même chose) et de conspiration en règle contre le parti victorieux, partant, de haute trahison? Pour quiconque s'était affilié à la ligue secrète, ou prêtait seulement à l'imputation de complicité, quelle autre issue restait, sinon de commencer la guerre, ou de tendre le cou à la hache du bourreau? D'ailleurs, l'heure actuelle n'était pas sans offrir quelques favorables perspectives à une levée de boucliers en masse. Nous ne savons pas exactement dans quelle condition les Romains avaient laissé les faisceaux à demi brisés des grandes ligues italiques : tout nous porte à croire que les Marses, les Poligniens, peut-être même les Samnites et les Lucaniens, avaient conservé les cadres de leurs anciennes fédérations, désormais privées de toute importance politique, mais ayant encore une sorte de vie commune dans les fêtes et les sacrifices nationaux. Là, toute insurrection naissante trouvait un sûr point d'appui : mais les Romains, pour cette raison même, n'allaient-ils pas se hâter d'y mettre ordre ? Enfin, si cette association secrète, dont on disait que Drusus avait tenu en main les fils, avait perdu à sa mort son chef ou réel ou espéré, elle n'était pas moins debout encore; elle fournissait à l'organisation politique de l'insurrection une base considérable; et quant à son organisation armée, celle-ci était toute faite, chacune des cités fédérées ayant son état militaire, et son corps de soldats éprouvés. D'un autre côté, à Rome, on ne s'attendait à rien de sérieux. On eut bien connaissance de quelques mouvements se produisant sur certains points de l'Italie; de pratiques inaccoutumées se mouvant entre les cités fédérées. Mais au lieu d'appeler aussitôt les citoyens aux armes, la corporation gouvernant dans Rome se contenta d'enjoindre aux magistrats, en la forme ordinaire, d'avoir l'oeil aux événements (caveant consules, etc.), et d'envoyer sur les lieux des espions chargés de voir de plus près les choses. La capitale était si peu préparée à se défendre, qu'on rapporte qu'un officier marse, homme d'action, Quintus Pompodius Silo, l'un des anciens affidés de Drusus, aurait formé le dessein de se glisser dans ses murs à la tête de compagnons sûrs et choisis, portant leurs épées cachées sous leurs vêtements, et de s'en rendre maître par un coup de main. Quoi qu'il en soit, la révolte s'organisait : des traités étaient conclu : on s'armait activement et sans bruit, quand un jour, comme il en va d'ordinaire, le hasard devançant l'heure marquée par les chefs, l'insurrection éclata soudain.

(Asculum) Le préteur romain avec puissance proconsulaire, Gaius Servilius, avait appris par ses espions que la ville d'Asculum (Ascoli) dans les Abruzzes, envoyait des otages aux cités voisines. Il s'y rend avec son légat Fonteius, et une suite peu nombreuse; et trouvant la foule rassemblée au théâtre pour la fête des grands jeux, il menace et tonne. A ces paroles annonçant le danger, à la vue de ces haches trop connues, les haines amassées depuis des siècles prennent feu : les fonctionnaires de Rome sont mis en pièces par la foule, sur le théâtre même; puis aussitôt, comme pour couper tout accès à la paix par un forfait épouvantable, les portes de la ville sont fermées de l'ordre des magistrats : tous les Romains qui s'y trouvent sont massacrés, et leurs biens pillés. La révolte gagne dans toute la péninsule comme la flamme dans les steppes. Le vaillant et riche peuple des Marses se lève d'abord, uni aux petites mais solides ligues des Abruzzes, Poeligniens, Marrucins, Frentans, et Vestins : le brave et habile Quintus Silo, nommé plus haut, est l'âme du mouvement. Les Marses sont aussi les premiers à proclamer leur défection : c'est pour cela que plus tard les Romains appelèrent cette guerre la guerre Marsique. Bientôt leur exemple est suivi par les cités samnites et par la masse des peuples, du Liris et des Abruzzes jusqu'en Calabre et en Apulie : toute l'Italie moyenne et méridionale est en armes.

(Les Italiques restés fidèles) Seuls, les Etrusques et les Ombriens restent fidèles, de même qu'auparavant ils ont tenu pour les chevaliers contre Drusus. Dans leur contrée, en effet, l'aristocratie foncière et financière dominait de temps immémorial : de classe moyenne, il n'en existait plus. Du côté des Abruzzes et dans les Abruzzes au contraire, les classes rurales s'étaient maintenues plus pures et plus vivaces que dans le reste de l'Italie : et c'est du milieu des paysans et des classes moyennes que sortit l'insurrection, tandis que l'aristocratie des villes y donnait encore la main au gouvernement de la République. Ainsi s'explique la fidélité de certaines cités au milieu même du pays insurgé, et la constance de quelques minorités au sein des villes : ainsi l'on vit, par exemple, la cité de Pinna (Civita di Penna) soutenir un rude siège contre les ennemis de Rome: ainsi l'on vit un corps loyaliste formé chez les Hirpins par Minatius Magius d'AEclanum (Fricenti, à l'Est de Bénévent), appuyer les opérations des armées romaines en Campanie. Enfin parmi les villes fédérées dont la condition était meilleure, la plupart se rangea du côté des Romains : citons Nola et Nucérie, en Campanie; les places grecques maritimes de Naples et Rhégium : la plupart aussi des colonies latines, Albe et AEsernia (Isernia, sur le Vulturne), par exemple, agirent de même. Comme au temps des guerres d'Hannibal, les cités latines et grecques suivaient la cause de Rome: les Sabelliens prenaient parti contre elle. L'ancienne politique de la République avait assis sa puissance en Italie sur le système aristocratique; elle avait partout et savamment échelonné la suprématie, contenant les villes placées sous un joug plus dur par les cités qui jouissaient d'un droit meilleur; et, dans l'intérieur des villes, contenant la population citoyenne par l'aristocratie municipale. Aujourd'hui, sous le coup des fautes inouïes de ce détestable gouvernement oligarchique, on constatait enfin quelles solides et puissantes attaches reliaient les pierres de l'édifice construit par les hommes d'Etat des IVe et Ve siècles : éprouvé déjà par tant de tempêtes, cette fois encore il se tient debout contre le flot. Pourtant, de ce que les villes privilégiées n'avaient pas déserté au premier choc, il n'en fallait pas conclure qu'elles ne fléchiraient jamais, de même qu'au temps des guerres Puniques; et qu'au lendemain des grandes défaites, elles persisteraient dans leur fidélité envers Rome : elles n'avaient pas passé encore par l'épreuve du feu !



91-90 av. J.C.

Organisation poilitique de l'insurrection

(Effet produit par l'insurrection à Rome) Le premier sang avait coulé; et l'Italie se partageait en deux camps. Certes, il s'en fallait de beaucoup pour que la levée de boucliers fût générale dans toute l'Italie fédérée : encore l'insurrection dépassait-elle aussi de beaucoup les espérances de ses promoteurs; et les insurgés, sans trop de folle jactance, pouvaient croire qu'ils arracheraient à la République des concessions. Ils envoyèrent donc des ambassadeurs, offrant de mettre bas les armes en échange du droit de cité : démarche vaine! L'esprit public, si longtemps éteint dans Rome, se réveillait tout &agarve; coup et opposait un refus inintelligent, entêté, à la plus juste des demandes, soutenue par une armée déjà considérable. La révolte de l'Italie eut pour conséquence première dans la capitale, la réouverture de la guerre des procès, comme il était arrivé déjà au lendemain des désastres infligés jadis en Afrique et en Gaule à la politique du gouvernement. On vit encore une fois l'aristocratie judiciaire assouvir ses vengeances sur ceux des hommes du pouvoir en qui, à tort ou à raison, l'opinion voyait la cause du mal présent.

(Commission de haute trahison) Sur une motion du tribun Quintus Varius, malgré la résistance des Optimates, malgré l'intercession tribunicienne, il est créé une question spéciale dite de haute trahison : elle est prise en entier dans l'ordre équestre qui a lutté à force ouverte pour emporter le vote : elle a mission d'instruire sur la conjuration que Drusus a tramée, qui s'est étendue sur Rome et sur toute l'Italie, et qui, depuis que l'Italie a pris les armes, apparaît au peuple, irrité et épouvanté tout ensemble, comme la plus incontestable trahison envers la patrie. La commission se met à l'oeuvre, et fait de profondes saignées dans les rangs des sénateurs qui ont voulu la conciliation. Parmi les plus notables, nommons l'ami intime de Drusus, Gaius Cotta, jeune et plein de talent, lequel est banni : le vieux Marcus Scaurus n'échappe qu'avec peine à la même sentence. Les soupçons contre les sénateurs non hostiles aux plans de Drusus allaient si loin, qu'à peu de temps de là, le consul Lupus mandait de son camp au Sénat, qu'entre les Optimates servant dans l'armée et l'ennemi, il y avait des intelligences continuelles : il ne fallut rien moins que la capture des espions marses pour d&aecute;montrer l'absurdité de l'imputation. Mithridate avait bien raison de le dire : Rome chancelait sous le poids des haines intestines, plus qu'elle n'était ébranlée par la guerre sociale !
Quoi qu'il en soit, l'explosion de la révolte, et la terreur inaugurée par les actes de la commission de haute trahison avaient ramené, en apparence, l'unité et la force dans la République. Les partis se taisaient : les officiers capables de toutes couleurs, démocrates comme Gaius Marius, aristocrates comme Lucius Sylla, amis de Drusus comme Publius Sulpicius Rufus, tous à l'envi s'étaient mis à la disposition du gouvernement. Au même moment, ce semble, et pour laisser au trésor, pendant la guerre, l'emploi plus libre de ses ressources, les distributions de blé sont ramenées à une mesure restreinte, en vertu d'un plébiscite. Il y avait nécessité. Mithridate alors menaçait l'Asie, et à toute heure on pouvait apprendre qu'il avait mis la main sur la province, arrêtant du même coup l'une des sources principales de la finance publique. En vertu d'un sénatus-consulte, la justice interrompit son cours, sauf pourtant la commission de haute trahison : toutes les affaires étaient suspendues : on ne songeait qu'à lever des soldats, qu'à fabriquer des armes.

(Organisation poilitique de l'insurrection) Pendant que la République, dans la prévision d'une rude et périlleuse guerre, ramassait et mettait en jeu toutes ses forces, les insurgés avaient, tout en combattant, &agarve; pourvoir à la tâche plus difficile encore de leur organisation politique. Au milieu des pays des Marses, des Samnites, des Marrucins et des Vestins, au milieu de la région insurgée par conséquent, chez les Poeligniens, ils avaient élu pour en faire la rivale de Rome, la ville de Corfinium (San Pelino), située dans une belle plaine, au bord de l'Aternus (le Pescara). Ils l'avaient appelée Italica, y donnant droit de cité à tous les habitants des villes insurgées : un Forum et une Curie s'y élevaient sur une grande échelle. Un Sénat de cinq cents membres avait mission de dresser la constitution, et de diriger les opérations militaires. Ce Sénat institué, le peuple des citoyens choisit dans son sein deux consuls et douze préteurs, comme les deux consuls et les dix préteurs romains exerçant le pouvoir suprême dans la paix et dans la guerre. La langue latine, alors pratiquée chez les Marses et les Picentins, resta la langue officielle : mais à côté d'elle et avec les mêmes privilèges, fut admis le samnite, qui dominait dans le Sud : l'un et l'autre idiome alternent sur les monnaies d'argent que les Italiques commencent à frapper d'après le modèle et le pied de Rome, mais à la légende du nouvel Etat qu'ils fondaient. Ils mettaient fin ainsi au monopole monétaire exercé depuis deux siècles par la République. De toutes ces dispositions prises il faut conclure avec l'évidence, que les insurgés, ne se contentant plus de l'égalité des droits, ne voulaient rien moins que soumettre, ou même détruire Rome, et établir un autre empire sur ses ruines. Mais il en ressort aussi, que leur constitution n'était qu'un pauvre calque de celle de Rome, ou plutôt, ce qui est même chose, qu'ils n'avaient fait que reproduire le type traditionnel dans l'antique Italie : leur système politique, en un mot, était celui d'une cité, non d'un Etat, avec ses assemblées primaires, &agarve; l'allure embarrassée pour ne pas dire impossible, avec son conseil dirigeant, portant en elle tous les germes de l'oligarchie, absolument comme le Sénat romain, avec un exécutif mis aussi dans la main de plusieurs hauts magistrats qui se faisaient concurrence et contrepoids. L'imitation enfin descendait jusque dans les plus minces détails : témoin le consul ou le préteur, qui, revêtu du commandement suprême, chez eux comme chez les Romains, échangeait son titre contre celui d'Imperator, après la victoire. Donc aucune différence entre les deux Républiques, de même que sur leurs monnaies la même divinité est au relief de l'avers : seule la légende, au lieu de Roma, porte le nom d'Italia. Mais la vraie Rome se distingue essentiellement de la Rome des insurgés : simple ville à l'origine, elle s'est successivement développée : appartenant à la fois aux systèmes de la simple cité et du grand Etat, elle a marché dans sa voie naturelle d'agrandissement. La nouvelle Italia, au contraire, n'est rien de plus que le congrès de l'insurrection : il y avait pure fiction légale, &agarve; déclarer tous les habitants de la péninsule citoyens de la capitale improvisée. Chose remarquable ! La fusion s'opérant tout à coup entre une multitude de cités éparses, et créant ainsi l'unité politique, il semble que ce peuple eût dû toucher du même coup à l'idée du régime représentatif : or loin qu'on en trouve la moindre trace, c'est l'idée contraire qui se manifeste1; et c'est encore le système municipal qui se reproduit exclusivement; et plus inopportunément que jamais. Preuve nouvelle, et la plus décisive de ce fait que, dans le monde ancien, les institutions libres sont partout et toujours inséparables de l'ingérence directe et personnelle du peuple souverain, réuni dans son assemblée primaire, et aussi de l'idée de la cité pure : la notion fondamentale de l'Etat républicain et constitutionnel tout ensemble; l'assemblée représentative, expression et émanation de la souveraineté nationale, sans laquelle dans le monde actuel, l'Etat libre ne saurait se concevoir, toutes ces choses sont oeuvres de l'esprit moderne. Revenant aux constitutions des cités de la péninsule, bien qu'avec leurs Sénats jusqu'à un certain point représentatifs, et avec leurs comices rejetés au second plan, elles aient semblé se rapprocher des systèmes politiques de nos jours ni à Rome ni à Italia, la ligne de démarcation n'a jamais été franchie.

1. Nous trouvons dans les sources d'ailleurs si rares sur les événements qui nous occupent, la confirmation précise du fait. Citons surtout Diodore (fragm., Dindorff, ed. Didot, p. 538) et Strabon, 5, 4, 2. Celui-ci dit même expressément que le peuple élisait directement les magistrats. On a soutenu, mais sans le prouver, que le Sénat d'Italia était autrement composé que le Sénat romain, et que ses attributions différaient. Naturellement, dès leur première réunion délibérante, les insurgés ont dû songer à donner une représentation égale aux diverses cités de leur ligue : mais les sénateurs auraient été les députés de ces cités. De même, la mission donnée au Sénat de rédiger la constitution n'exclut pas le moins du monde l'attribution de la promulgation appartenant aux magistrats, et celle de la ratification à l'assemblée du peuple.



91-90 av. J.C.

Armements

Quoi qu'il en soit, peu de mois après la mort de Drusus, et pendant l'hiver de 663 à 664 de Rome (91-90 av. J.-C.), la lutte commença entre le Taureau sabellique, pour parler comme l'un des insurgés, et la Louve romaine. Des deux côtés on fait d'actifs préparatifs : d'immenses approvisionnements en armes, en munitions, en argent, sont accumulés dans Italia. A Rome, on fait venir des provinces, et surtout de Sicile, tous les vivres nécessaires : par prudence, les murs de la ville, longtemps négligés, sont mis en état de défense. Les forces semblaient égales dans les deux camps. Pour suppléer à l'absence des contingents italiques, les Romains élèvent le contingent des milices civiques : ils demandent des soldats à la Gaule cisalpine, devenue entièrement romaine : dix mille de ces derniers sont incorporés dans le seul corps de Campanie1 : ils en demandent aux Numides et aux autres peuples d'au-delà de la mer : avec l'aide des villes libres de Grèce et d'Asie-Mineure, ils rassemblent une flotte de guerre2. Bref, sans compter les garnisons, cent mille hommes au moins sont mobilisés de part et d'autres3 : et l'on peut dire, que sous le rapport de la solidité du soldat, de la tactique et de l'armement, les Italiques ne le cèdent en rien à leurs adversaires.

(Les deux armées disséminées dans l'Italie) Pour les uns et les autres, la conduite de la guerre avait ses difficultés sérieuses. Le champ de l'insurrection immensément étendu : les nombreuses places, tenant pour Rome, éparpillées sur ce même territoire : les Italiques, d'une part, obligés à de longs sièges qui disséminaient leurs forces, en même temps qu'ils avaient à défendre de vastes frontières : les Romains, d'une autre part, ayant à combattre en maints lieux à la fois une révolte. Partout allumée sans un foyer central : tel est le caractère des opérations qui vont s'ouvrir. Sous ce rapport, le pays insurgé se divisait en deux régions : au Nord, dans la contrée qui, allant du Picenum et des Abruzzes à la frontière septentrionale de la Campanie, comprenait tous les pays de langue latine, le Marse Quintus Silo commandait les Italiques, et Publius Rutilius Rufus les Romains, tous deux avec le titre de consuls : dans le Sud, comprenant la Campanie, le Samnium et les pays de langue sabellique, le consul des insurgés était le Samnite Gaius Papius Mutilus : celui des Romains, Lucius Julius Caesar. Sous chacun des deux généraux en chef, on comptait six capitaines en sous-ordre dans les armées italiennes, cinq dans celles de la République, lesquels, à leur tour, dirigeaient l'attaque et la défense, chacun dans le pays qui lui était assigné : les corps consulaires avaient au contraire leur liberté d'action en tous sens, pour pouvoir frapper les coups décisifs. Les plus fameux officiers de Rome, Gaius Marius, Quintus Catulus, et les deux consulaires éprouvés sur les champs de bataille de l'Espagne, Titus Didius et Publius Crassus, s'étaient mis à la disposition des généraux en chef pour les commandements subordonnés : si les Italiques n'avaient pas de noms aussi fameux à leur opposer, la suite pourtant fera voir que leurs chefs n'étaient pas inférieurs aux lieutenants romains.

Dans une telle guerre, c'était à ceux-ci que revenait partout l'offensive : ils ne la prirent nulle part avec assez d'énergie. Un fait nous frappe : les Romains, ne concentrant pas leurs troupes, ne purent se jeter en force sur l'ennemi et l'écraser sous le nombre : les insurgés à leur tour ne purent pas faire une pointe sur le Latium, et se précipiter sur la capitale romaine. Mais nous ne savons que peu de chose des détails; et il y aurait témérité à dire qu'ils auraient été en situation d'agir autrement. La mollesse, du gouvernement de Rome a-t-elle contribué au manque d'ensemble dans les opérations ? Chez les insurgés, le même résultat fut-il dû à la faiblesse du lien fédéral entre les cités ? La guerre, ainsi menée, avait de part et d'autre ses victoires et ses défaites : elle se perpétuait sans bataille décisive. Elle présente le tableau d'une suite de combats entre armées luttant simultanément, aujourd'hui combinant leurs mouvements, et demain isolées : tableau singulièrement confus, et que les traditions aux trois quarts détruites ne permettent pas d'esquisser avec ordre.

1. Les plombs de fronde, retrouvés à Ascoli, sont aussi la preuve que les Gaulois servaient en grand nombre dans l'armée de Strabon.

2. Il nous est resté un sénatus-consulte romain du 22 mai 676 (78 av. J.-C.), voté à l'occasion du licenciement de trois capitaines de vaisseau de Carystos, de Clazomènes et de Milet. Il leur est conféré des honneurs et des privilèges, en récompense de leurs bons et fidèles services, depuis le commencement de la guerre italique (664 (90)). De même, Memnon (*) rapporte que deux trières ont été appelées d'Héraclée-Pontique pour la guerre sociale, et qu'elles sont rentrées à Héraclée au bout de onze ans, rapportant de grands dons honorifiques.
(Memnon, l'historien d'Héraclée (IIe siècle ap. J.-C.), dont Photius, dans sa Bibliothèque, a sauvé quelques fragments. - V. au Corpus insc. lat. le S. C. de Asclepiade, Polystrato, Menisco, p. 113 et suiv.)

3. C'est le chiffre d'Appien : et il n'est pas exagéré. Parmi les plombs de fronde d'Ascoli, il en est qui portent le nom de la vingtième légion.

90 av. J.C.

La guerre sociale

(Début de la guerre) Les premiers coups furent portés, comme bien on pense, sur celles des forteresses, fidèles à Rome et situées en pays ennemi, qui avaient aussitôt fermé leurs portes, et recueilli toutes les richesses rapportées de la campagne. Silo se jeta d'abord sur la citadelle qui contenait le pays Marse, la forte ville d'Albe (Alba Fucentia ou Marsorum, aujourd'hui encore Alba, au Nord du lac Fucin. Elle avait été assignée pour résidence à Persée), pendant que Mutilus marchait contre la ville latine d'AEsernia, au coeur du Samnium. Ils se heurtèrent contre une résistance désespérée. Pareilles attaques se déchaînèrent sans doute aussi dans le Nord, contre Firmum (Fermo) Hatria, Pinna (Civita di Penna); et dans le Sud, contre Lucérie, Bénévent, Nola et Paestum : le tout, avant que les Romains ne se fussent montrés sur la frontière du pays, ou lorsque à peine ils y arrivaient. L'armée de César, s'étant rassemblée, au printemps de 664 de Rome (90 av. J.-C.), dans la région campanienne, qui tenait presque tout entière pour Rome, y jeta des garnisons et dans Capoue dont la conservation importait aux finances de la République, à cause de ses terres domaniales, et dans les autres villes principales : puis, passant à l'offensive, elle marcha au secours des divisions romaines engagées en Lucanie et dans le Samnium sous les ordres de Marcus Marcellus et de Publius Crassus. Mais les Samnites et les Marses que commandait, Publius Vettius Scato firent essuyer agrave; César un échec sanglant; sur quoi la ville considérable de Venafrum (Venafro, sur le Volturno, près S. Germano) passa aux insurgés, leur livrant les soldats qui la gardaient.

(Les insurgés prennent AEsernia) Venafrum était placée, sur la grande voie allant de Campanie dans le Samnium : sa défection coupait les communications d'AEsernia, déjà serrée de près, et qui ne pouvait plus compter désormais que sur la constance et le courage de sa garnison et de Marcellus, le commandant de la place. Un moment, ils peuvent respirer; grâce à une rapide pointe de Sylla, accouru avec cette audace qu'il a jadis déployée dans sa visite à Bocchus : mais vers la fin de l'année leur opiniâtre bravoure s'use devant l'extrême famine, et ils capitulent. En Lucanie, Publius Crassus, battu aussi par Lamponius, est contraint de s'enfermer dans Grumentum (aujourd'hui Aggrimonte (Basilicate)), qui tombe à son tour après un siège long et pénible. Rome avait laissé à elles-mêmes l'Apulie et les contrées méridionales.

(Prise de Nola, perte de la Campanie) L'insurrection gagne, et quand Mutilus arrive en Campanie à la tête du corps samnite, le peuple de Nola lui remet la ville et la garnison romaine, dont il fait passer les chefs au fil de l'épée, pendant que le simple soldat est enrôlé dans les troupes victorieuses. Nucérie seule exceptée, toute la Campanie jusqu'au Vésuve est perdue pour Rome. Salerne, Stabies, Pompéi, Herculanum se prononcent pour les insurgés. Mutilus envahit sans obstacle toute la région au Nord du Vésuve, et avec les Samnites et les Lucaniens vient assiéger Acerrae (Acerra, près de Naples). A ce moment, les Numides, très nombreux dans le corps de César, désertent par bandes, et passent à Mutilus, ou mieux à Oxyntas, fils de Jugurtha, lequel est tombé dans les mains des Samnites à la prise de Vénusie (Venosa), et se montre aujourd'hui dans leurs rangs, vêtu de la pourpre. César ne voit rien de mieux à faire que de renvoyer au plus tôt chez lui tout le contingent africain. Mutilus alors ose donner l'assaut au camp romain : mais il est repoussé; et la cavalerie romaine prenant à dos les Samnites dans leur retraite, ils laissent six mille morts sur le terrain. Pour la première fois depuis l'ouverture de la guerre, les Romains avaient remporté un succès considérable. L'armée aussitôt de proclamer son général Imperator, pendant que dans la métropole, les esprits abattus se relèvent. Il est vrai qu'à peu de temps de là le vainqueur à son tour est attaqué par Marius Egnatius au passage d'une rivière, et complétement battu : il recule jusqu'à Teanum, et s'y réorganise. Dès avant l'hiver, l'actif consul de Rome, remis sur pied, va reprendre sa première position sous les murs d'Acerrae, que Mutilus tient toujours assiégée.

Silo se jette d'abord sur la citadelle d'Albe pendant que Mutilus marche contre la ville latine d'Aesernia au coeur du Samnium. Ils se heurtent contre une résistance désespérée. Pareilles attaques ont lieu dans le Nord, contre Firmum (Fermo), dans le Sud contre Lucérie, Bénévent, Nola et Paestum. L'armée de Caesar marche au secours des divisions romaines engagées en Lucanie et dans le Samnium sous les ordres de Marcus Marcellus et de Publius Crassus. Les Samnites et les Marses que commande Publius Vettius Scato font essuyer à Caesar un échec cuisant; sur quoi la ville de Venafrum passe aux insurgés, leur livrant les soldats qui la gardaient.

90 av. J.C.

Mort de Lupus

Les opérations, à la même heure, avaient aussi commencé dans l'Italie du milieu. Là, l'insurrection, maîtresse des Abruzzes et de la contrée du lac Fucin, se montrait armée et dangereuse jusque dans le voisinage immédiat de Rome. Une division détachée, sous les ordres de Gnoeus Pompeius Strabo, avait été envoyée dans le Picenum, où, s'appuyant sur Firmum et Falerio (aujourd'hui Falerone), elle menaçait Asculum. D'un autre côté, le gros de l'armée romaine du Nord, commandé par le consul Lupus, marchait vers la frontière des pays latin et marse, faisant face à l'ennemi posté à courte distance de Rome sur les voies Salaria et Valeria (la première allant au Nord-Est par la Sabine, conduisait à Asculum : la seconde, plus au Sud, menait droit à l'Est, par Tibur et Alba, chez les Poeligniens et les Marses). Le Tolenus (Turano), petite rivière qui coupe cette dernière entre Tibur et Alba, et se jette dans le Velino, non loin de Rieti, séparait les deux armées. Le consul Lupus, impatient d'en finir, dédaigna les conseils importuns de Marius, qui voulait que d'abord on formât par une petite guerre d'escarmouches toute cette jeune armée inhabile encore aux combats. Il avait détaché un corps de dix mille hommes sous Gaius Perpenna : ce corps fut complètement battu. Destituant alors Perpenna, il réunit les restes de sa division avec celle que conduisait Marius. Puis prenant, l'offensive en dépit de tous les avis, il jette sur le Tolenus deux ponts, à peu de distance l'un de l'autre, et le franchit avec toute son armée en deux colonnes, l'une sous ses ordres, l'autre sous ceux de Marius. Publius Scato l'attendait avec ses Marses, campé au lieu même où Marius allait passer la rivière. Mais avant que l'ennemi ne fut arrivé sur la rive droite, il ne laissa dans son camp que les postes nécessaires, se déroba et prit plus haut une position couverte, d'où, s'élançant tout d'un coup, il attaqua Lupus au moment où celui-ci effectuait son passage, et détruisit ou rejeta dans l'eau tous ses hommes (11 juin 664 de Rome (90 av. J.-C.)). Le consul périt avec huit mille des siens. Par compensation, si c'en était une, Marius s'apercevant enfin du départ de Scato, avait mis aussitôt le Tolenus derrière lui, et se jetant sur le camp marse l'avait occupé, non sans perte pour ses défenseurs. Le Tolenus franchi, une autre victoire remportée sur les Poligniens par Servius Sulpicius, obligèrent les Marses à reculer leur ligne de défense; et Marius, placé par le Sénat à la tête des troupes après la mort de Lupus, sut d'ailleurs les empêcher de pousser en avant. Mais voici que bientôt on lui donne pour collègue et pour égal Quintus Copion parce qu'à cause de son opposition violente contre Drusus, la veille, il s'est mis en faveur auprès de la chevalerie, maîtresse de la situation dans Rome. Copion se laisse prendre à une ruse de Silo, qui fait mine de vouloir lui livrer son armée et l'attire dans une embuscade, où les Marses unis aux Vestins le taillent en pièces, lui et son armée. Marius, de nouveau seul à commander, après la mort de Copion, se défend opiniâtrement, empêche l'ennemi de profiter de son succès; puis, peu à peu pénètre au coeur du pays. Se refusant longtemps à tout combat décisif, il choisit enfin son heure, et triomphe de son fougueux adversaire. Le chef des Marrucins, Herius Asinius, reste sur le terrain. Peu après, Marius rejoint la division de l'armée du Sud que commande Sylla, et les Marses sont une seconde fois défaits. Cette seconde bataille était, un vrai désastre et leur coûta six mille hommes : toutefois l'honneur de la journée fut davantage attribué au jeune officier : si Marius avait engagé l'action et vaincu, Sylla, coupant la retraite à l'ennemi, lui avait tué plus de monde.

Pendant que la guerre sévit avec violence et des succès divers autour du lac Fucin, le corps du Picenum, sous les ordres de Strabon, a eu aussi ses combats heureux et malheureux. Les chefs insurgés, Gaius Judacilius d'Asculum, Publius Vettius Scato et Titus Lafrenius, avec leurs forces combinées, avaient attaqué les Romains. Ceux-ci, battus, s'étaient retirés dans Firmum, où Lafrenius assiégeait Strabon. Pendant ce temps, Judacilius, poussant en Apulie, gagnait à l'insurrection Canusium, Vénusie et les autres villes du pays tenant encore pour Rome. Mais après sa victoire sur les Poligniens, Servius Sulpicius voyant le terrain déblayé devant lui s'enfonce à son tour dans le Picenum, et marche au secours de Strabon. Celui-ci, par un retour offensif, prend Lafrenius en tête, pendant que Sulpicius l'attaque en queue : le camp ennemi est incendié : Lafrenius tombe, et le reste de ses soldats se débande et court se réfugier dans Asculum. La situation s'est du tout au tout modifiée dans le Picenum : avant, les Romains assiégés se tenaient dans Firmum; à leur tour, aujourd'hui, les Italiques sont enfermés dans Asculum: la guerre encore une fois se change en un investissement.

Enfin, et dans le cours de la même année, comme si n'eut pas été assez des luttes engagées avec des fortunes si diverses dans l'Italie du Sud et dans l'Italie du milieu, un troisième incendie s'était allumé dans la région du Nord. Excitées par la vue des dangers que courait la République après les premiers mois de la guerre, un grand nombre des villes de l'Ombrie et plusieurs cités étrusques s'étaient déclarées pour l'insurrection. Il fallut envoyer contre les Ombriens Aulus Plotius, contre les Etrusques Lucius Porcius Caton. Mais ici, les Romains n'avaient pas affaire à un ennemi aussi énergique que le peuple marse et le peuple samnite: partout, ils abattirent la révolte et demeurèrent maîtres du terrain.

90-89 av. J.C.

Les concessions romaines

Ainsi prit fin la première et dure année de la révolte, laissant derrière elle, dans la politique et dans les choses de la guerre, de sombres souvenirs et de redoutables perspectives. Les deux armées romaines, celle envoyée contre les Marses et celle de Campanie, affaiblies par de sanglants désastres, se montraient découragées, l'armée du Nord, réduite à n'opérer qu'en vue de couvrir la métropole; le corps du Sud, aux environs de Naples, sérieusement menacé dans ses communications, puisque les insurgés pouvaient sans peine s'élancer de la région marse ou samnite, et se cantonner en force entre Rome et la Campanie. Il parut nécessaire d'établir une chaîne de postes entre Cumes et la capitale. Au point de vue politique, l'insurrection, dans les douze mois qui venaient de s'écouler, avait partout conquis du terrain. Quels symptômes effrayants que la défection de Nola, que la capitulation si prompte de la forte et grande colonie latine de Vénusie, que le soulèvement des Ombriens et des Etrusques ! La symmachie romaine était ébranlée sur sa base, et semblait devoir s'écrouler avant la dernière épreuve. Déjà il avait fallu demander aux citoyens les plus extrêmes efforts; déjà, pour la ligne des postes le long des côtes latines et campaniennes, il avait fallu enrôler six mille affranchis dans les légions, condamner enfin les alliés restés fidèles aux plus durs sacrifices : à tendre davantage la corde, il y avait danger de la faire éclater. La population romaine cédait à un découragement incroyable. Après la bataille du Tolenus, quand les cadavres du consul et des nombreux et illustres citoyens tombés avec lui avaient été rapportés du champ de bataille voisin dans la ville pour la cérémonie des funérailles; quand, en signe de deuil public, les magistrats avaient quitté la pourpre et leurs insignes; quand le gouvernement avait dû ordonner à tous les habitants de s'armer au plus vite, le désespoir avait saisi la foule : elle crut que tout était perdu. Elle reprit un peu de cour en apprenant la victoire de César à Acerrae, celle de Strabon dans le Picenum : à la nouvelle du premier de ces succès, on avait échangé le vêtement de guerre contre la tunique de ville : à celle du second combat, on avait quitté l'appareil du deuil. Quoi qu'il en soit, il n'était pas douteux qu'en somme la République avait eu le dessous ni dans le Sénat, ni dans le peuple ne se produisait l'invincible élan qui, au travers des crises de la guerre d'Hannibal, avait enfin porté Rome au triomphe. Comme autrefois, on avait entamé la guerre avec toutes sortes de dédains pour l'ennemi : comment la poursuivre et la finir ainsi qu'autrefois ? A l'obstination patriotique, à la rectitude solide et puissante n'avait-on pas laissé succéder la lâcheté et la faiblesse ? Dès la première année, nous voyons la politique romaine changer au dedans et au dehors, et incliner vers une transaction. Certes en agissant ainsi, on agissait prudemment, autant que faire se pouvait : dans la réalité, l'objet même de la lutte, la perpétuité de la suprématie politique des Romains sur les Italiques, était en définitive plus dommageable qu'utile à la République. Il arrive souvent, dans la vie des nations, qu'une faute se répare par une autre faute : ici, le mal né de l'entêtement égoïste se répara, jusqu'à un certain point, par la lâcheté. Le début de l'année 664 de Rome (90 av. J.-C.) avait marqué par le rejet absolu de l'arrangement proposé par l'insurrection, et par l'ouverture d'une guerre de procès, où les capitalistes, ces plus ardents défenseurs de l'égoïsme patriote, assouvissaient leur vengeance sur tous ceux qu'on soupçonnait de modérantisme, et d'habile condescendance. Aujourd'hui le tribun Marcus Plautius Silvanus, entré en charge le 10 décembre de cette même année, vient proposer une loi qui enlève la juridiction des cas de haute trahison aux jurés de la caste financière pour la donner à d'autres juges au libre choix des tribus, en dehors de toutes conditions de classes. D'où la conséquence que la commission perpétuelle dont il s'agit, après avoir été le fléau du parti modéré allait devenir le fléau des ultras. On la vit bientôt mettre en jugement et exiler son propre fondateur, Quintus Varius, à qui l'opinion publique reprochait les plus exécrables forfaits démocratiques, l'empoisonnement de Quintus Metellus, et le meurtre de Drusus. Certes, le revirement politique était des moins déguisés. Même changement, et changement plus grave encore, dans la conduite tenue au dehors à l'égard des Italiques. Trois cents ans juste s'étaient écoulés depuis que Rome avait pour la dernière fois subi la paix dictée par le vainqueur : le jour de l'humiliation était revenu : elle souhaitait la paix; et la paix n'était possible qu'en subissant, en partie, les conditions de ses adversaires. Au regard des cités insurgées qui, les armes à la main, voulaient l'abattre et la détruire, la haine était trop forte pour qu'on se condamnât à satisfaire à leurs exigences : l'eût-on fait d'ailleurs que peut-être à cette heure elles eussent refusé les offres. Mais en accordant aux villes fidèles, et sous certaines restrictions, les demandes qu'elles avaient originairement formulées, on se donnait d'une part les apparences de la concession bénévole; de l'autre, on empêchait la consolidation de la fédération insurgée, consolidation autrement inévitable, et on lui barrait, le chemin du succès. Ainsi donc, au moment où les épées frappaient aux portes de la cité romaine si longtemps fermées devant les solliciteurs, on vit celles-ci soudain s'ouvrir, s'ouvrir à demi; et encore, les nouveaux admis ne trouvèrent-ils qu'un accueil blessant, et à contrecoeur. Une loi votée sur la rogation du consul Lucius Caesar1 conféra le titre de citoyen romain à tous les citoyens des villes fédérées italiques, non ouvertement insurgées : une seconde loi des tribuns Marcus Plautius Silvanus et Gaius Papirius Carbon impartit à tout individu italique, citoyen ou simple domicilié, un délai de deux mois, pendant lequel il lui était facultatif d'acquérir les mêmes droits, pourvu qu'il allât faire sa déclaration devant le magistrat de la République. Mais les nouveaux citoyens, comme on l'avait fait pour les affranchis, n'avaient le vote politique que sous certaines conditions plus étroites. Sur les trente-cinq tribus, il n'en était que cinq dans lesquelles ils pussent se faire inscrire : tandis que quatre seulement s'ouvraient pour les affranchis. Et la restriction d'ailleurs était-elle personnelle, ou mieux, comme il semble, était-elle héréditaire ? On ne saurait le décider, preuves en main. Enfin cette grande mesure libérale ne s'étendait pas au-delà de l'Italie propre, qui s'arrêtait alors un peu au Nord de Florence et d'Ancône.

(Le droit latin donné aux Gaulois italiques) Dans la Cisalpine, pays étranger en réalité, mais qui depuis longues années faisait partie de l'Italie sous le rapport de l'administration et de la colonisation, toutes les colonies du droit latin furent traitées comme les villes italiques. Quant aux autres villes simplement fédérées, celles, d'ailleurs peu nombreuses, situées en deçà du Pô, obtinrent le droit de cité : mais, aux termes d'une loi votée sur la motion du consul Strabon, en 665 de Rome (89 av. J.-C.), le pays d'entre le fleuve et les Alpes reçut l'organisation des cités purement italiques : c'est à savoir, que les localités non indépendantes, les bourgs des vallées des Alpes, par exemple, furent rattachées aux cités voisines par le lien d'une suzeraineté effective et d'un tribut, sans que d'ailleurs celles-ci fussent admises au droit civique de Rome. Assimilées aux colonies latines, par fiction légale, elles obtinrent les franchises qui jusque-là avaient appartenu aux villes latines du moindre droit. Ainsi, désormais, l'Italie aura sa frontière réelle sur le Pô, le territoire transpadan devenant pays antérieur. Ce fait est facilement explicable. La région d'entre l'Apennin et le Pô s'était depuis longtemps modelée sur le système italique : mais au Nord, où ne se voyaient nulles colonies latines ou romaines, sauf Ivrée et Aquilée, et où les tributs indigènes n'avaient été en aucune façon refoulées, comme les indigènes du Sud, le système celtique et les institutions cantonales gauloises survivaient en grande partie.

Si larges que semblent les concessions faites, alors qu'on se reporte au système exclusif et fermé pendant cent cinquante ans de la cité Rome, encore n'en faut-il pas conclure que la République, en les accordant, payait le prix de sa capitulation avec les insurgés. Loin de là, elle voulait seulement affermir dans le devoir les cités hésitantes, celles qui menaçaient de passer à l'ennemi : elle voulait aussi appeler à elle le plus grand nombre possible de transfuges. Maintenant, quelle a été dans l'application l'importance réelle des lois de civitate, notamment de celle de César ? Impossible de le préciser : nous ne savons qu'en gros la grandeur de l'insurrection au moment de leur promulgation. En tous cas, un résultat précieux était acquis : ces lois faisaient entrer dans la société romaine, sauf quelques villes passées à la révolte, toutes les cités du droit latin, débris de l'ancienne ligue latine, comme Tibur et Proneste, ou colonies d'un âge plus récent. De plus, l'effet de la loi de César s'étendit jusque sur les villes fédérales disséminées dans la région d'entre Pô et Apennin, sur Ravenne, par exemple, sur un bon nombre de cités étrusques, sur les villes alliées de l'Italie du Sud, Nucérie, Naples, et autres. Si parmi ces dernières il s'en trouva qui, dotées déjà de franchises privilégiées, hésitèrent à accepter le nouveau droit civique de Rome; si Naples, par exemple, ne voulut pas se désister du bénéfice de ses anciens pactes avec la République, lesquels y assuraient aux citoyens l'exemption de la milice, la pratique de leur constitution hellénique, et peut-être même le libre usage du domaine public local, rien de plus facile à comprendre qu'une telle résistance. Rome négocia : et il ressort des traités conclus alors que Naples, que Rhegium, et plusieurs autres cités gréco-italiennes, même après leur entrée dans l'association civique des Romains, gardèrent et leurs institutions communales, et l'usage officiel de leur langue. En résumé, les lois nouvelles élargissaient extraordinairement la cité romaine : celle-ci s'accroissait de toutes les villes si nombreuses, si importantes, disséminées dans la péninsule, du détroit de Sicile aux rives du Pô. En outre, en donnant à la région transpadane jusqu'aux Alpes les privilèges du droit fédéral le plus favorisé, Rome leur ouvrait aussi la perspective légale de l'admission à la cité pleine et entière, dans un avenir prochain.

1. La loi Julia (de civitate) date certainement des derniers mois de 664 (90 av. J.-C.), car César, pendant la belle saison, avait tenu la campagne : la loi Plautia (judiciaria), vraisemblablement et suivant la règle qui assignait aux motions des tribuns l'époque immédiate de leur entrée en fonctions, est du mois de décembre 664 ou du mois de janvier 665 (89 av. J.C.).

89-88 av. J.C.

La seconde année de la guerre sociale

Ainsi fortifiés par les concessions octroyées à ceux dont la foi n'était que chancelante, les Romains rentrèrent courageusement dans la lutte contre les nationalités révoltées. Portant la hache dans leurs propres institutions politiques, ils avaient fait la part du feu, pour l'empêcher de s'étendre; et à dater de ce jour, en effet, la conflagration n'envahit pas de territoires nouveaux. Un instant allumée en Etrurie et en Ombrie, elle s'éteignit presque aussitôt, et d'une façon surprenante, bien moins sous le poids des armes romaines que par l'effet de la loi Julia. Dans les anciennes colonies du droit latin, dans la région si peuplée du Pô, la République trouva tout à coup de vastes et sûres ressources, qui réunies à celles fournies par la population citoyenne, permirent de songer à vaincre l'incendie désormais isolé. Les deux commandants en chef revinrent à Rome, sur ces entrefaites : César, en qualité de censeur élu; Marius, parce que ses opérations ayant semblé entachées d'incertitude et de lenteur, il avait encouru le blâme. Le vieux général, disait-on, marchait affaibli sous le poids de ses soixante-six années. Reproche injuste, selon toute apparence ! Durant son séjour à Rome, on le vit aller tous les jours à la Palostre, y faisant parade de sa vigueur physique. Sa dernière campagne d'ailleurs, avait attesté qu'il n'était pas déchu de sa capacité militaire d'autrefois : mais il ne lui avait pas été donné de se signaler par quelques-uns de ces succès éclatants, qui seuls eussent pu racheter sa banqueroute politique aux yeux de l'opinion : à son grand désespoir, on rejeta au vieux fer sans plus de cérémonie son épée, jadis illustre. A sa place, le consul de l'année, Lucius Porcius Caton, recommandé par sa campagne d'Etrurie, prit le commandement de l'armée qui opérait chez les Marses. A l'armée de Campanie, César eut pour successeur Lucius Sylla, son lieutenant, à qui l'on était redevable des résultats les plus heureux de l'année précédente. Quant à Gnaeus Strabon, promu aussi au consulat, il resta dans le Picenum, où il n'avait qu'à continuer le cours de ses exploits.

(La guerre dans le Picenum. Siège d'Asculum) La seconde campagne (665 de Rome (89 av. J.-C.)) s'ouvrit pendant l'hiver même par un mouvement hardi des insurgés. On les vit tout à-coup, renouvelant les grandes tentatives de la guerre épique du Samnium, lancer un corps de quinze mille Marses dans l'Italie du Nord, au secours de l'insurrection fermentant alors en Etrurie. Mais Strabon, dont ils avaient à traverser la province, leur barra la route, et les battit complètement : bien peu revinrent dans leur patrie. Puis, la saison permettant aux Romains de reprendre l'offensive, Caton, à son, tour, entra chez les Marses, et s'enfonça jusqu'au coeur du pays, après une série de combats heureux. Mais il veut enlever d'assaut le camp ennemi, aux alentours du lac Fucin. Là, il trouve la mort, et Strabon demeure seul chargé de la conduite des opérations militaires dans la moyenne Italie. Il se partage dès lors entre le siège d'Asculum, qu'il continue, et l'oeuvre de la réduction des pays marses, sabelliques et apuliens. Le chef insurgé Judacilius accourt avec ses Picentins devant sa ville natale qu'il veut à tout prix dégager, et fond sur l'assiégeant, que la garnison d'Asculum vient aussi attaquer jusque dans ses lignes. En ce jour soixante-quinze mille Romains combattirent, dit-on, contre soixante mille Italiques. La victoire resta aux premiers. Judacilius, toutefois, avait pu se jeter dans la place avec une partie de l'armée de secours. Le siège recommença, aussitôt, siège long et difficile : la place était forte, et les habitants se défendirent en gens désespérés, qui se souvenaient de l'explosion sanglante du début de la guerre1. Quand, après plusieurs mois d'une vaillante lutte, Judacilius vit que l'heure de la capitulation allait sonner, il fit périr dans les tourments tous les habitants suspects de pencher pour les Romains, puis il se donna à lui-même la mort. Les portes de la ville s'ouvrirent, et aussitôt aux massacres exécutés par le fer des Italiques succédèrent les supplices ordonnés par les généraux de Rome : tous les officiers, tous les citoyens notables périrent : le reste, réduit à mendier, fut expulsé, tout le butin, tous les biens demeurant confisqués au profit de l'Etat.

(Soumission des Marses et des Sabelliens) Pendant le siège d'Asculum et après sa chute, de nombreux corps avaient sillonné les pays voisins, les forçant l'un après l'autre à se soumettre. Les Marrucins firent la paix : ils avaient été écrasés à Teate (Chieti) par Servius Sulpicius. En Apulie, le préteur Gaius Cosconius alla prendre Salapia (Salpi, l'ancien port d'Arpi) et Cannes, et assiéger Canusium. Une bande samnite, que conduisait Marius Egnatius, avait marché au secours des Apuliens trop peu belliqueux : elle refoula les Romains d'abord, mais défaite par le préteur au passage de l'Aufidus (Ofanto), elle perdit son général avec beaucoup d'hommes et dut se réfugier dans les murs de Canusium. Les Romains poussèrent de nouveau en avant : on les vit à Vénusie, à Rubi (Ruvo) : ils restaient, maîtres de toute l'Apulie. Leur domination se rétablissait en même temps dans la contrée du lac Fucin et du mont Majella, véritable centre de l'insurrection. Les Marses se soumirent à Quintus Metellus Pius et à Gaius Cinna, légats de Strabon : l'année suivante Strabon en personne reçut la soumission des Vestins et des Poligniens (666 de Rome (88 av. J.-C.)). La capitale de la révolte, Italia, redevint comme ci-devant le modeste bourg polignien de Corfinium : les restes du Sénat italique s'étaient sauvés chez les Samnites.

(Soumission de la Campanie jusqu'à Nola) De son côté, l'armée du sud, sous les ordres de Lucius Sylla, avait aussi pris l'offensive, et envahi la Campanie méridionale occupée par l'ennemi. Stabies est enlevée et détruite par Sylla (30 avril 665 de Rome (89 av. J.C.)); Herculanum, par Titus Didius, tué lui-même au moment de l'assaut, à ce qu'il paraît (11 juin suivant). Pompéi résiste davantage. Un chef samnite, Lucius Cluentius, était accouru pour dégager la place; il est repoussé par Sylla. Il revient à la charge, comptant sur les hordes gauloises qui ont renforcé son armée; mais il a eu tort de se fier au courage inconstant de ses peu sûrs alliés; sa défaite est un désastre; son camp est pris, et lui-même, s'enfuyant vers Nola, est taillé en pièces avec la plupart des siens. L'armée romaine reconnaissante donna à son général la couronne de gazon (corona graminea), insigne rustique à l'usage des camps, et dont se paraît tout soldat qui par sa bravoure avait sauvé une division.

(Sylla dans le Samnium) Sans s'arrêter au siège de Nola et des autres villes campaniennes que les Samnites tenaient encore, Sylla s'enfonça dans le pays et poussa droit au foyer principal de l'insurrection. AEclanum (Fircenti, à l'Est de Bénévent) est rapidement enlevée et cruellement punie : la peur s'empare de tout le pays hirpin : il se soumet avant que les Lucaniens, qui se mettent en mouvement, aient pu arriver à son secours, et rien n'empêche plus Sylla de monter jusque dans le massif samnite. Il tourne les défilés où les milices du pays l'attendaient avec leur chef Mutilus : celles-ci, prises à dos, sont battues, perdent leur camp, et Mutilus blessé s'enfuit à AEsernia. Sylla continue ses succès : il arrive devant Bovianum (Boiano), la capitale du pays, et la force à capituler, après une nouvelle victoire remportée sous ses murs. La saison avancée seule mit fin à ses exploits.

1. Depuis, on a trouvé souvent autour d'Ascoli et dans les contrées avoisinantes des balles ou plombs de fronde (glandes). Elles portent souvent le nom de la légion à laquelle appartenaient les frondeurs. Elles portent aussi tantôt des imprécations contre les esclaves transfuges (servi fugitivi peristis) (ces balles sont romaines) : tantôt des devises, celles-ci, par exemple : frappe les Picentins (feri Pic.) ou frappe Pompée (feri Pomp.) (les unes sont italiques : les autres sont romaines. (V. le Corpus insc. lat., p. 189, à la section glandes Asculanae, où M. Mommsen en donne la nombreuse série avec commentaires)

89-88 av. J.C.

L'insurrection a partout le dessous

La roue de la fortune avait complètement tourné. Autant au début de la campagne de 665 de Rome (85 av. J.-C.), l'insurrection était puissante, triomphante et en progrès, autant à la fin on la voit partout abaissée et défaite sans espoir de retour. L'Italie du Nord pacifiée; l'Italie moyenne rentrée dans la main de Rome le long des rivages des deux mers; les Abruzzes presque en entier soumises; l'Apulie reconquise jusqu'à Vénusie; la Campanie reconquise jusqu'à Nola; le territoire des Hirpins réoccupé, et rompant les communications entre le Samnium et le massif Lucano-Bruttien, les seuls pays s'opiniâtrant encore dans la lutte; tel est le tableau qui s'offre à nos yeux. L'Italie ressemblait à un immense foyer d'incendie non encore éteint : partout des cendres et des ruines, et des lueurs sinistres; puis çà et là des jets de flamme au milieu des décombres : mais partout la République était maîtresse du feu : le grand danger avait passé. Malheureusement, nous ne savons des faits que la surface, et nous ne pourrions dire quelles furent les causes certaines de ces prodigieux et soudains revers. Nul doute que l'habileté de Strabon et plus encore de Sylla, que l'énergique concentration des forces de Rome, et leur attaque vivement conduite n'aient puissamment contribué au résultat. Mais à côté des faits de guerre, il y eut nécessairement aussi l'influence des faits politiques : autrement on ne saurait s'expliquer l'incroyable et soudaine chute de l'édifice insurrectionnel. La loi de Silvanus et de Carbon avait dû, ainsi qu'on y avait compté, fomenter la désorganisation et la trahison dans les rangs de l'ennemi : et, comme il arrive si souvent, l'insuccès lui-même était devenu une pomme de discorde au milieu des cités mal rattachées entre elles par le lien de la commune révolte. Mais ce que nous voyons nettement (il ne nous en faut pas plus pour constater et les violentes convulsions intérieures, et la dissolution qui avait suivi dans l'Etat italique), c'est l'acte grave et remarquable accompli par les Samnites : sous l'impulsion du marse Quintus Silo qui, dès le début, avait été l'âme de la révolte, et qui, après la capitulation de son peuple, s'était réfugié chez le peuple voisin, ils se donnent à cette heure même une organisation nouvelle, particulière et provinciale, et l'Etat d'Italia étant vaincu, ils tentent de continuer la lutte pour leur compte, et sous leur nom de Safines (Samnites). De la forte citadelle d'AEsernia, élevée jadis pour être la Bastille de leurs libertés, ils en font le dernier sanctuaire : ils rassemblent une armée de quelque trente mille hommes de pied et de mille chevaux; ils la renforcent de vingt mille esclaves affranchis et rangés dans leurs lignes; ils élisent cinq généraux, dont le premier est ce même Silo, avec Mutilus à ses côtés. Après deux cents ans de silence, on vit avec étonnement se rallumer la guerre du Samnium : le rude et brave peuple, comme au Ve siècle de Rome, reprenait les armes, après la chute de la confédération italienne, et tentait d'arracher, seul et de haute lutte, la reconnaissance de son indépendance. Effort héroïque du désespoir et qui ne pouvait aboutir ! La guerre des montagnes pouvait durer quelque temps encore, et faire de nouvelles victimes en Samnium et en Lucanie : la cause de l'insurrection n'en était pas moins irrémissiblement perdue.

(Explosion de la guerre avec Mithridate) A ce moment pourtant, survint une complication grave. Les affaires s'étant embrouillées en Orient, Rome était dans la nécessité de déclarer la guerre à Mithridate, roi du Pont : il fallait, pour l'année suivante (666 de Rome (88 av. J.-C.)), envoyer en Asie-Mineure et un consul et une armée consulaire. Si la guerre eût éclaté un an plus tôt, quel immense danger n'eût pas couru la République, ayant alors sur les bras et la révolte de la moitié de l'Italie, et le soulèvement d'une de ses plus riches provinces ! Mais aujourd'hui, la merveilleuse fortune de Rome s'étant encore manifestée par la chute rapide de l'insurrection italienne, la guerre qui commençait en Asie, quoiqu'elle s'ouvrit à l'heure où prenait fin le mouvement des peuples italiques, ne pouvait plus être un danger sérieux, d'autant que Mithridate, dans son orgueil, avait refusé aux Italiens de leur prêter main-forte. Toutefois on ne peut nier qu'il n'y eût là pour Rome un grave ennui. Les temps n'étaient plus où elle menait de front, sans presque s'en ressentir, une guerre en Italie, et une expédition au-delà des mers : après les deux années de la lutte marsique, le trésor était déjà à sec, et il semblait impossible de former un nouveau corps d'armée en sus des armées en activité de service. On y pourvut comme on put. On battit monnaie en aliénant comme terrain à bâtir les emplacements demeurés libres sur le plateau et aux alentours du Capitole : la vente procura 9000 livres d'or. On ne réunît pas une armée nouvelle, mais on donna au corps de Campanie, commandé par Sylla, l'ordre de s'embarquer aussitôt que le permettrait l'état des choses dans l'Italie du Sud : les progrès du corps de Strabon dans le Nord faisaient entrevoir que ce moment ne serait pas de longtemps différé.

88-87 av. J.C.

La troisième année de la guerre sociale

(Prise de Venusia, mort de Silo) La campagne de 666 de Rome (88 av. J.C.), la troisième de la guerre, commençait sous les plus favorables auspices. Strabon écrasa du premier coup la dernière tentative de résistance des Abruzzes. En Apulie, Quintus Metellus Pius, successeur de Cosconius et fils du Numidique, comme celui-ci fortement attaché aux principes conservateurs et digne de lui par ses talents militaires, mit fin à la lutte en s'emparant de Venusia, où il fit trois mille prisonniers. Dans le Samnium, Silo avait d'abord reconquis Bovianum : mais il perdit bientôt une bataille qu'il avait voulu livrer au général romain Mamercus AEmilius; et, ce qui était pour la République un succès plus grand que la victoire, son corps fut trouvé parmi les six mille morts que les Samnites laissèrent couchés sur le terrain. En Campanie, les rebelles se virent enlever par Sylla les quelques petites localités qu'ils occupaient encore; et l'investissement de Nola commença. Enfin le Romain Aulus Gabinius, pénétrant en Lucanie, y eut aussi le dessus, d'abord : mais il fut tué à l'attaque du camp ennemi, et Lamponius, le chef des insurgés reprit possession presque sans conteste de tout le grand et sauvage massif de la Lucanie et du Bruttium. Un coup de main par lui tenté contre Rhegium est déjoué par le préteur de Sicile, Gaius Norbanus. Quoi qu'il en soit, et en dépit de quelques incidents malheureux, les Romains voyaient le but se rapprocher tous les jours. Nola sur le point de tomber, le Samnium épuisé, un corps d'armée nombreux disponible pour la guerre d'Asie : tout allait à souhait, quand soudain un changement inattendu dans Rome rendit à l'insurrection et de l'air et des forces.

(Agitation à Rome) A Rome, en effet, régnait une fermentation des plus redoutables. L'attaque de Drusus contre la juridiction des chevaliers, sa chute précipitée sous l'effort de leur parti, et enfin la série de procès ouverte par la loi Varia, cette arme à deux tranchants, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avaient semé les plus amères rancunes entre l'aristocratie et la bourgeoisie, entre les modérés et les ultras. L'événement ayant donné tout à fait raison au parti qui penchait vers un accommodement amiable, on s'était vu forcé, ou à peu près, d'accorder aux fédérés ces mêmes droits que les modérés avaient proposé de leur reconnaître de bonne grâce : mais la concession faite, comme les refus qui l'avaient précédée, avait gardé en la forme ce caractère étroit et jaloux que nous savons.

(Le droit de cité aux Italiques) Au lieu de placer toutes les cités italiques sous l'empire d'une égale loi, on n'avait fait que donner à l'inégalité même une expression différente. Sans doute on avait reçu un grand nombre de ces villes dans l'association civique de Rome, mais en attachant une note d'infériorité au titre conféré, mais en plaçant les nouveaux citoyens par rapport aux anciens dans une situation pareille à celle des affranchis vis-à-vis des ingénus. A donner le droit latin seulement aux villes d'entre le Pô et les Alpes, on excitait, loin de les apaiser, leurs convoitises. Enfin, dans une considérable partie de l'Italie, et non la pire tant s'en faut, toutes les localités reconquises au lendemain de la révolte se voyaient non seulement exclues, mais leurs anciens traités avec Rome étant tombés par le fait de leur forfaiture, Rome ne leur avait pas rendu d'autres chartes écrites : elles ne gardaient que ce qui leur était laissé par grâce et sous clause de bon plaisir1. Se voir écarter ainsi du vote politique était chose d'autant plus blessante qu'on savait de reste combien, dans l'état actuel des comices, ce vote était sans valeur aux yeux de tout homme impartial, quoi de plus ridicule que cette sollicitude affectée pour la pureté immaculée du corps électoral ? Donc, toutes ces restrictions comportaient un péril : elles offraient au premier démagogue venu un moyen tout prêt pour ses ambitions, soit qu'il voulût faire droit aux réclamations plus ou moins justes des citoyens nouveaux, soit qu'il voulût admettre à la cité les Italiques tenus en dehors. Enfin, les demi concessions faites et les droits si jalousement accordés semblaient encore un don insuffisant aux personnages clairvoyants de l'aristocratie, tout aussi bien qu'aux nouveaux venus ou aux exclus eux-mêmes. Ils déploraient surtout l'absence douloureuse de tous les hommes éminents, envoyés en exil et à la misère par la commission de haute trahison de la loi Varia, et dont il était difficile d'obtenir le rappel, condamnés qu'ils étaient, non par la justice populaire, mais par sentence du jury. Faire casser par un second plébiscite judiciaire le plébiscite antérieur n'eût embarrassé personne : mais faire casser un verdict par le peuple eût été d'un funeste exemple aux yeux de tout bon aristocrate. En somme, ni les ultras, ni les Modérés ne se montraient satisfaits de l'issue de la crise sociale. Mais nul ne sentait son coeur soulevé par la colère autant que le vieux Marius. Il s'était jeté au plus épais de la guerre avec toutes sortes d'espoirs revivifiés : il en était revenu contre son gré, avec la conscience des nouveaux services rendus et des nouvelles injures subies, avec la conviction amère que, loin d'être redoutable encore à l'ennemi il avait baissé dans son estime : l'esprit de vengeance, ce ver rongeur qui se nourrit de son propre poison, le mordait au sein. Si incapable ou inutile qu'il se fût montré naguère, il en était de lui comme des intrus et des exclus : son nom demeuré populaire en faisait un redoutable instrument dans la main d'un démagogue.

1. Dediticiis omnibus [ci]vita[s] data, dit Licinianus, à l'année 667 (87 av. J.-C.) : qui polliciti mult[a] milia militum vix XV. cohortes miserunt : On retrouve énoncé ici et d'une façon plus précise sous un certain rapport, le fait mentionné d'ailleurs par l'abréviateur de Tite-Live (epit. 80) : Italicis populis a Senatu civitas data est. Selon le droit public de Rome, les déditices sont les étrangers, hommes libres (Gaius, 1, 13-15, 25. - Ulp., 20, 14 ; 22, 2) devenus sujets romains, sans avoir le fodus ou traité d'alliance. Ils ont la jouissance de la vie, de la liberté, de la propriété : ils peuvent même se constituer en communautés avec leurs règlements propres. Quant aux ????????, nullius certo civilatis cives (Ulp., 20, 14. - cf. Dig., 48, 19, 17, 1), ils ne sont que des affranchis, assimilés aux déditices par une fiction légale (ii qui dediticiorum numero sunt; appelés aussi tout simplement déditices, par abus d'expression : mais le cas est rare chez les bons auteurs : Gaius, 1, 12. - Ulp., 1, 14. - Paul., 4, 12, 6), absolument comme les liberti Latini Juniani, qui se placent auprès d'eux. Toutefois, ni les Latins, ni les déditices ne sont privés de la faculté de sa former en cité. Mais au regard de la République romaine, ils sont, à vrai dire, hors la loi, leur dédition étant faite sans conditions, selon le droit politique (Polybe, 21, 1 : cf. 20, 9, 10, 36, 2). Et comme toutes les licences, expresses ou tacites, qui leur sont abandonnées ne sont que des précaires (precario), révocables à volonté (Appien, Hispan., 44), quelque rigoureuses que puissent être les mesures aujourd'hui ou demain infligées par la République à ses déditices, il faut tenir qu'en cela faisant elle ne peut jamais attenter à des droits quelconques en leurs personnes. Cet état hors la loi ne cesse que par la conclusion du pacte d'alliance (Tite-Live, 34, 57). Ainsi, selon les termes du droit public, la dédition et le fodus constituent deux extrêmes, exclusifs l'un de l'autre (Tite-Live, 4, 30, 28, 34. - Cod. Theodos., 7, 93, 46, et les notes de Godefroy) : et il en est de même des deux états contraires exprimés par les juristes sous les dénominations de quasi-déditices et quasi-Latins, les Latins étant les fédérés dans le sens éminent. (Cicéron, pro Balb., 24, 54). Sous le régime plus ancien, il n'y avait pas de déditices italiques, à l'exception toutefois des quelques cités qui furent punies, après la guerre d'Hannibal, par la déchéance de leurs traités (Livre II, chap. VII, en note 40). Et, dans la loi Plautia (664 et 665 (90-89 av. J.C.)), les mots : qui foderatis civibus adscripti fuerunt (Cicéron, pro Archia., 4, 7), comprennent tous les Italiques en thèse générale. Mais comme il n'est pas possible de ne compter que les Bruttiens et les Picentins parmi ces déditices, qui reçurent après coup (667 de Rome (87 av. J.C.)) le droit de cité, il faut bien admettre que tous les insurgés qui venaient de déposer les armes au n'avaient pas profité du bénéfice de la loi Plautia-Papiria, furent traités comme déditices; ou, ce qui est la même chose, que leurs pactes de fodus, annulés par le fait de la révolte (d'où dans Cicéron, loc. cit., l'expression qui foderati fuerunt), ne leur furent pas juridiquement rendus à l'époque de leur soumission.

88 av. J.C.

Corruption de la discipline militaire

A ces éléments dangereux de convulsion politique venait se joindre la décadence croissante des moeurs, de l'honneur et de la discipline militaires. Les germes mauvais, apportés dans la légion par les prolétaires incorporés, s'étaient développés avec une rapidité effrayante pendant les guerres démoralisatrices de l'insurrection, où il avait fallu lever tous les hommes valides sans distinction, où la propagande démagogique s'était faite tout à l'aise sous la tente du soldat aussi bien que dans les murs de Rome. Bientôt les conséquences se firent voir dans le relâchement du lien de la hiérarchie militaire. Pendant le siège de Pompéi, le commandant du corps d'investissement, détaché de l'armée de Sylla, Aulus Postumius Albinus, consulaire, avait été assommé à coups de pierres et de bâtons par ses propres soldats, qui se crurent un instant trahis et livrés à l'ennemi. Et Sylla, le général en chef, n'avait rien pu contre eux, si ce n'est les exhorter à cacher le souvenir de leur crime derrière leur prouesse en face de l'ennemi. Les principaux coupables étaient les soldats de la flotte, la pire espèce de soldats, comme on sait. Bientôt leur exemple fut suivi par une division de légionnaires, tirée surtout des rangs de la population de Rome. Se soulevant à la voix de Gaius Titius, triste héros du Forum, elle s'attaqua à Caton, l'un des consuls, qui, par un heureux hasard, échappa cette fois à la mort. Titius fut arrêté, mais non puni. A peu de temps de là, Caton périt dans un combat; et, à tort ou à raison, on soupçonna ses propres officiers, et parmi eux Gaius Marius le jeune, de l'avoir assassiné.

88 av. J.C.

Meurtre d'Asellio

Comme si ce n'était pas assez de la crise politique et militaire, une autre se déclare, et plus terrible encore, dans les choses de l'économie publique. La guerre sociale et les troubles de l'Asie l'ont fait naître : ses premières victimes seront les capitalistes. Incapables de suffire à l'intérêt de leurs dettes, et poursuivis impitoyablement par leurs créanciers, les débiteurs s'étaient présentés devant la juridiction compétente, réclamant du préteur urbain, Asellio, tantôt terme et délai pour pouvoir vendre leurs propriétés, tantôt même l'application des anciennes lois oubliées sur les usures, et, conformément à une règle de tradition immémoriale, la condamnation du créancier au quadruple de l'intérêt illégalement extorqué. Asellio semblait disposé à faire céder les pratiques du droit existant à la rigueur de sa lettre : il reçut les demandes, et procéda en la forme accoutumée; sur quoi, les porteurs de créances, irrités, se rassemblèrent dans le Forum, et conduits par le tribun du peuple Lucius Cassius, se jetèrent sur le préteur, en train d'accomplir un sacrifice et portant le vêtement religieux, et le tuèrent devant le temple de la Concorde ! Aucune information ne suivit l'attentat (665 de Rome (89 av. J.-C.)). Pendant ce temps, les débiteurs exaspérés se disaient qu'il n'y avait de remède aux souffrances de la foule que dans l'établissement de nouveaux livres de comptes; ce qui revenait à dire, dans l'annulation de par la loi de toutes les créances, ou dans la remise totale des dettes. Tous les incidents de la querelle des ordres se reproduisaient : les capitalistes, renouant alliance avec une aristocratie dont l'intérêt était aussi le leur, dénonçaient la guerre et les procès à la multitude opprimée, aussi bien qu'aux hommes du juste-milieu qui auraient voulu l'adoucissement des rigueurs judiciaires. On se retrouvait sur le bord de l'abîme, où, en de telles extrémités, on voit souvent le débiteur désespéré se jeter la tête la première, entraînant le créancier dans sa chute : mais ce n'était plus, comme autrefois, à l'organisme civil et moral d'une grande cité purement agricole que s'attaquait le mal. Aujourd'hui, le déchirement social se faisait au milieu d'une ville, capitale de nombreux peuples. La démoralisation était de celles où princes et mendiants se coudoient, et sur ce théâtre démesurément agrandi toutes les conditions se heurtaient par masses plus compactes, plus abruptes, plus effrayantes ! La guerre sociale avait secoué rudement tous les ferments entassés dans Rome, et préparé une révolution nouvelle. Un hasard amena l'explosion.

88 av. J.C.

Les lois Sulpiciennes

On était en 666 de Rome (88 av. J.-C.). Le tribun Publius Sulpicius Rufus proposa au peuple de déclarer déchu de son titre tout sénateur qui aurait une dette supérieure à 2000 deniers; de rouvrir les portes de la patrie aux citoyens condamnés par le verdict de jurés qui n'avaient pas été libres; et enfin de distribuer les nouveaux citoyens dans toutes les tribus, en même temps que les affranchis y auraient également partout droit de vote. Motions étranges sous certains rapports, tout au moins dans la bouche d'un tel homme ! Publius Sulpicius Rufus (né en 630 de Rome (124 av. J.C.) était redevable de son importance politique, bien moins à son extraction nobiliaire, à ses hautes relations et à sa richesse patrimoniale, qu'à son talent oratoire, par où il surpassait tous ses contemporains : sa voix éclatante, son geste animé, parfois tirant vers l'action théâtrale, le flot ample et plein de sa parole, entraînaient l'auditeur, même non convaincu. Par ses origines il tenait au parti sénatorial : son premier acte politique (659 de Rome (95 av. J.-C.)) avait été une accusation publique portée contre ce Norbanus si odieux aux amis du pouvoir. Parmi les conservateurs, il avait appartenu à la faction de Crassus et de Drusus. Pourquoi s'était-il décidé à briguer le tribunat du peuple en 666 de Rome (88 av. J.C.), abdiquant du même coup sa noblesses patricienne ? Mais de ce qu'avec tout le parti modéré, il eut contre lui les conservateurs, qui le qualifiaient de révolutionnaire, il faut se garder de conclure qu'il l'ait été en effet, ou qu'il ait rêvé le renversement de la constitution à l'instar de Gaius Gracchus. Toutefois, comme il était le seul parmi les personnages notables du parti de Crassus et de Drusus qui eût vu passer sur sa tête l'ouragan des procès sortis de la loi Varia, il se crut sans nul doute appelé à achever de ses mains l'oeuvre de Drusus, à mettre fin à l'infériorité civique des citoyens nouveaux; et pour cela faire, il eut besoin de revêtir l'office de tribun. Au cours de ses fonctions, plus d'un de ses actes manifesta des tendances essentiellement contraires à la démagogie. On le vit un jour, interposant son veto, empêcher qu'un de ses collègues n'emportât par un plébiscite la cassation des verdicts prononcés aux termes de la loi Varia. Un autre jour, quand au sortir de l'édilité, Gaius Caesar voulut sauter par-dessus la préture et obtenir le consulat pour l'année 667 de Rome (87 av. J.C.), évidemment en vue du généralat de l'armée d'Asie, il rencontra dans Sulpicius le plus décidé et le plus énergique de ses contradicteurs. Ainsi toujours fidèle à la ligne de conduite de Drusus, Sulpicius veut avant tout, chez lui, comme chez les antres, le respect de la constitution. Malheureusement, pas plus qu'il n'a été donné à Drusus, il ne lui sera donné d'unir des éléments absolument inconciliables, et de faire aboutir, en les conduisant par les strictes voies du droit, ses projets de réforme, pour si sages qu'ils soient : ils répugnent trop à l'immense majorité des anciens citoyens; et jamais ceux-ci ne les accepteraient de leur plein gré. Sulpicius se brouilla avec la puissante famille des Jules, à laquelle appartenait Lucius Ceasar, l'un des plus influents sénateurs, et le frère de Gaius : il se brouilla avec la coterie aristocratique qui se mouvait dans leurs eaux. Et les rancunes personnelles nées de cette rupture ne contribuèrent pas peu, il faut croire, à pousser l'irascible tribun au-delà de son but primitif.

Quoi qu'il en soit, les motions sulpiciennes, par leur nature, ne donnaient pas un démenti absolu à ses antécédents personnels, ou à la situation qu'il avait jusque-là occupée au milieu des partis. Etablir l'égalité entre les citoyens nouveaux et les anciens, c'était simplement reprendre en partie l'une des propositions de Drusus en faveur des Italiques, et, comme Drusus aussi, ne faire qu'obéir aux prescriptions d'une sage politique. Le rappel des personnages condamnés par les verdicts du jury de Varius portait, il est vrai, atteinte à l'inviolabilité des sentences, inviolabilité dont Sulpicius lui-même s'était fait naguère le champion, mais il profitait aux soldats de son parti, principalement, et aux conservateurs modérés : on conçoit facilement, dès lors, ce changement de conduite chez le fougueux meneur. Entré la veille sur la scène politique, il avait combattu vivement la mesure : puis bientôt exaspéré par la résistance de ses adversaires à tous ses projets, il s'en faisait lui-même le promoteur. Quant à la mesure d'exclusion contre les sénateurs endettés, elle avait sa raison d'être dans la situation profondément ébranlée des fortunes au sein des principales familles, situation percée à jour durant la crise financière, en dépit des apparences et de l'éclat extérieur. Pour douloureux que fût le sacrifice, il y allait de l'intérêt bien entendu de l'aristocratie, de voir sortir de la Curie (et tel eût été le résultat de la loi Sulpicienne) tous les sénateurs hors d'état de liquider promptement leur passif. On en comptait en effet bon nombre qui, surchargés de dettes, marchaient comme enchaînés à la suite de leurs collègues plus riches, esclaves de coteries qu'il fallait détruire en expulsant toute une foule notoirement vénale. Reconnaissons pourtant qu'à vouloir ainsi nettoyer l'étable d'Augias, Rufus exposait en pleine lumière les vices honteux du Sénat : la mesure était brutale, odieuse; et il ne l'aurait pas prise en main sans ses démêlés avec les chefs de la faction. Enfin, si par sa motion en faveur des affranchis, il visait à devenir aussitôt roi de la rue, cette motion avait bien aussi ses justes causes, et pouvait d'ailleurs se concilier avec les institutions aristocratiques. Depuis qu'on avait appelé les affranchis au service militaire, n'étaient-ils donc pas fondés à réclamer le vote politique ? Toujours le vote et le service à l'armée avaient marché de pair. Et puis, dans cet abaissement des comices, politiquement annulés désormais, quel grand inconvénient à ce qu'un égout de plus vînt se perdre dans l'immense cloaque ? En admettant tous les affranchis indistinctement à la cité, loin d'accroître les difficultés du gouvernement pour l'oligarchie, on allait en les amoindrissant. Les affranchis, pour la plupart, étaient, de leur fortune et de leurs biens, dans la dépendance des grandes familles : utilisés à propos, ils offraient au pouvoir un levier pour peser plus efficacement sur les élections. Sans doute, comme toute autre faveur politique concédée au prolétariat, la mesure allait à l'encontre même des tendances de l'aristocratie réformiste; mais pour Rufus elle n'était rien de plus que n'avait été la loi des céréales pour Drusus; elle était le moyen d'attirer à soi les prolétaires, de conquérir leur assistance, et de briser avec eux la résistance opposée aux réformes vraiment utiles. Quoi de plus facile à prévoir que cette résistance à outrance ! Il était trop certain que dans leur esprit à courte vue, l'aristocratie et la bourgeoisie manifesteraient après l'insurrection les mêmes stupides jalousies qu'avant son explosion; et que la grande majorité dans chaque parti, à voix haute ou à voix basse, taxerait de faiblesse inopportune les demi concessions faites à l'heure du danger, et s'opposerait violemment à toute proposition tendant à les étendre. L'exemple de Drusus avait fait voir ce qu'il pouvait advenir des tentatives de réforme conservatrice avec l'unique appui de la majorité du Sénat. De là l'attitude de l'ami et du partisan de Drusus; de là chez lui la tentative de donner vie à ses projets pareils, en se mettant en opposition directe avec le Sénat, et en s'aventurant dans la voie des démagogues. Rufus ne prit même pas la peine de gagner les sénateurs par l'appât de la restitution du jury. Il trouvait un plus ferme appui chez les affranchis, et dans la petite armée qu'il traînait à sa suite : au dire de ses adversaires, il disposait de trois mille mercenaires, et d'un anti-Sénat composé de six cents jeunes gens des hautes classes : avec eux, il se montrait dans les rues et sur le Forum.

88 av. J.C.

Emeutes à Rome

Ses motions n'en furent pas moins combattues à outrance par la majorité du Sénat. Pour gagner du temps, celui-ci poussa les consuls, Lucius Cornelius Sylla et Quintus Pompeius Rufus, tous deux adversaires détérminés de la démocratie, à célébrer des solennités religieuses extraordinaires, durant lesquelles les comices ne pouvaient être réunis. Sulpicius, en réponse, suscita une violente émeute où, entre autres victimes, périt le jeune Quintus Pompée, fils d'un des consuls et gendre de l'autre. Les consuls eux-mêmes y coururent de grands dangers; et l'on raconte que Sylla dut chercher asile dans la maison de Marius. Il fallut céder à la force. Sylla se résigna à contremander les fêtes; et les motions Sulpiciennes passèrent sans plus d'obstacles. Pourtant leur sort n'était pas encore assuré. Si dans la capitale, l'aristocratie avait eu le dessous, et cela pour la première fois, depuis l'ère de la révolution, il y avait en Italie une autre puissance avec laquelle on avait désormais à compter : les deux armées nombreuses et victorieuses de Strabon, le proconsul, et du consul Sylla. Les dispositions de Strabon étaient douteuses : mais pour Sylla, quoique dans le premier moment il eût cédé à la violence ouverte, il vivait en entente complète avec la majorité sénatoriale, et de plus, après les féries décommandées, il avait aussitôt quitté Rome pour rejoindre son armée en Campanie. Inaugurer la terreur avec l'épée des légions, dans une capitale sans défense, n'était pas plus difficile que d'épouvanter un consul désarmé, en le menaçant des gourdins de l'émeute; et Sulpicius supposait que son adversaire, aujourd'hui qu'il en avait le pouvoir, répondrait à la force par la force, et reviendrait à Rome à la tête de ses légionnaires pour y jeter à bas les conservateurs démagogues avec toutes leurs lois. Peut-être se trompait-il ! Sylla était plus désireux d'aller guerroyer contre Mithridate, qu'il n'avait de dégoût et de haine contre les tumultes de la rue dans Rome. Indifférent d'origine à toutes ces querelles, dans son incroyable nonchalance politique, il ne songeait pas très vraisemblablement au coup d'Etat que Sulpicius croyait avoir déjà suspendu sur sa tête. Si on eût laissé faire Sylla, Nola, qu'il assiégeait alors, une fois prise, il eût aussitôt embarqué ses troupes et cinglé vers l'Asie. Toutefois, Sulpicius, voulant prévenir le péril, conçut l'idée de lui enlever son commandement. A cette fin, il s'aboucha avec Marius toujours, dont le nom populaire semblait justifier auprès de la foule la motion tendant à lui conférer le généralat en Asie. De plus, grâce à ses talents et à son illustration militaire, il pouvait, en cas de rupture avec Sylla, devenir un solide appui. Non que le tribun se fit illusion, soit sur le danger d'une mesure qui plaçait l'armée de Campanie dans la main d'un homme altéré de vengeance et d'honneurs, soit sur l'énorme illégalité d'un commandement en chef conféré par plébiscite à un citoyen non fonctionnaire. Mais l'incapacité politique notoire de son héros lui laissait l'assurance que celui-ci ne voudrait pas se porter à quelque grave attentat contre la constitution. Et puis tel était le péril de la situation, si les prévisions de Sulpicius allaient au-devant des projets réels de Sylla, qu'il ne lui était plus permis de s'arrêter à de semblables objections. Quant au vieux capitaine en disponibilité, il se faisait de grand coeur le condottiere de quiconque employait ses services : depuis longues années, il ambitionnait au fond de son coeur le commandement en chef d'une expédition en Asie. Qui sait aussi s'il n'y trouverait pas l'occasion tant souhaitée de régler ses comptes avec la majorité du Sénat ? Donc, par un plébiscite rendu sur la motion de Sulpicius, Gaius Marius reçoit le commandement suprême et extraordinaire, ou suivant la formule, avec puissance proconsulaire, de l'armée de Campanie : il dirigera en chef l'expédition contre Mithridate. Deux tribuns du peuple partent pour le camp, sous Nola, pour reprendre à Sylla ses légions.

88 av. J.C.

Sylla marche sur Rome

Le forum de césar
Marius sur le ruines
de Carthage

Les envoyés s'adressaient mal. S'il était un homme à qui dût revenir le commandement militaire en Asie, c'était bien Sylla. Peu d'années avant, il avait guerroyé sur ce théâtre avant de grands succès: plus que nul autre, il avait contribué à abattre la dernière et dangereuse révolte des Italiques : consul en fonctions dans l'année même de la rupture avec Mithridate, le commandement d'Asie lui avait été assigné en la forme accoutumée, du plein consentement de Pompeius, son collègue, son ami et le père de son gendre. C'était chose grave après cela, que de lui retirer le généralat par un vote du peuple souverain, pour le donner à son vieux rival dans la guerre et dans la politique, à celui dont personne ne pouvait dire à quels excès, à quelles violences on ne le verrait pas se porter. Sylla n'était ni assez débonnaire pour se résigner à obéir, ni assez dépendant pour y être obligé. L'armée, telle que l'avaient faite les réformes militaires de Marius et la discipline de son chef actuel, sévère au point de vue des armes, relâchée au point de vue des moeurs, n'était plus guère qu'une bande de soldats de fortune se donnant tout entière à son général, et demeurant absolument indifférent aux choses de la politique. Et pour ce qui était de Sylla lui-même, froid et blasé autant qu'esprit lucide, il ne voyait dans le peuple de Rome qu'une vile multitude, dans le héros d'Aix qu'un roué politique en pleine déconfiture, dans la légalité qu'un mot vide, dans Rome qu'une ville dégarnie, aux murailles croulantes, plus aisée mille fois à emporter que Nola. Et comme il voyait, il s'est hâté d'agir.

Il rassemble ses soldats, soit six légions, ou trente-cinq mille hommes environ; il leur dénonce le message reçu de Rome, en ayant soin de bien leur dire que le nouveau général désigné, loin de les emmener en Asie Mineure, ne manquera pas d'y conduire d'autres troupes. Les officiers supérieurs, citoyens avant d'être hommes d'épée, se refusent à le suivre, sauf pourtant un seul : mais les soldats, à qui l'expérience passée promet en Asie et une guerre facile, et un butin immense, se soulèvent tumultueux, mettent en pièces en un instant les deux tribuns venus de la capitale, et s'écrient dans tous les rangs que Sylla peut les conduire à Rome. Aussitôt il lève son camp, et se faisant joindre en route par l'autre consul, son collègue, qui pense comme lui, en quelques marches, et sans prendre garde aux envoyés que Rome lui dépêche avec l'ordre de s'arrêter, il arrive sous les murs de la ville. On voit soudain ses colonnes s'établir au pont du Tibre, aux portes Colline et Esquiline, puis avec deux légions en bon ordre et les aigles en avant, franchir les murailles sacrées, en arrière desquelles la loi a interdit la guerre. Bien des discordes, bien des luttes funestes s'étaient débattues et vidées dans leur enceinte : jamais pourtant armée romaine n'en avait violé la paix consacrée : aujourd'hui le crime sans hésitation se consomme pour une misérable question de commandement militaire en Orient. Une fois dans Rome, les légions gagnèrent la hauteur de l'Esquilin : là, incommodées par les pierres et les traits lancés des toits, elles allaient fléchir, quand Sylla prend en main une torche enflammée, et fait mine de jeter sur les maisons l'incendie et la ruine. Les soldats arrivent enfin sur la place Esquiline (non loin de Santa Maria Maggiore), où les attendaient quelques troupes ramassées à la hâte par Marius et Sulpicius. Les premières colonnes qui débouchent sont refoulées par la masse de leurs adversaires. Mais bientôt les portes de la ville livrent passage à leurs renforts : une division de Syllaniens descendue par la Subura va prendre à dos les défenseurs de Rome : ceux-ci reculent. Marius alors se retourne et veut faire face à l'ennemi, sous le temple de la Terre (Tellus), là où l'Esquilin s'abaisse vers le grand Marché. Il conjure le Sénat, les chevaliers, le peuple, de se porter à l'encontre des légionnaires : vains efforts ! Il veut faire armer les esclaves sous promesse de la liberté : trois seulement se présentent. Bientôt il ne reste plus aux deux chefs qu'à s'enfuir par les portes non encore occupées : à peu d'heures de là Sylla est maître absolu dans Rome; et quand vient la nuit, les feux de bivouac de ses légions s'allument en plein Forum !

(Première restauration de Sylla) Pour la première fois l'armée intervenait dans les dissensions civiles. Il était démontré jusqu'à pleine évidence, qu'au point où en étaient les difficultés politiques, la force ouverte et directe les pouvait seule trancher désormais; et qu'en outre la violence armée de bâtons ne peut tenir contre la force militaire. Le premier aussi, le parti conservateur avait tiré l'épée : dès ce jour il était condamné à en porter la peine édictée plus tard par la profonde et juste sentence de l'Evangile. En attendant, il avait la victoire, et pouvait tout à son aise écrire son triomphe dans la formule des lois. Il allait de soi que les lois Sulpiciennes tombaient annulées comme de plein droit. Leur auteur et ses principaux partisans avaient fui : le Sénat les déclara, au nombre de douze, ennemis de la patrie, et appréhendables au corps pour être livrés au supplice. En vertu de ce sénatus-consulte, Publius Sulpicius fut arrêté et tué près de Laurentum : sa tête envoyée à Sylla fut, par son ordre, exposée en plein Forum, sur cette même tribune où peu de temps avant retentissait sa jeune et forte éloquence. On suivit la piste des autres; et le vieux Marius se sauvait, ayant les meurtriers sur ses talons. Le grand général avait terni par une longue série de fautes, sans nul doute, le souvenir de maintes journées glorieuses : mais quand on sut en danger la vie du sauveur de la République; on ne voulut plus voir en lui que le héros victorieux de Verceil; et toute l'Italie apprit, attentive et haletante, l'étonnante aventure de sa fuite. A Ostie, il s'était jeté dans une embarcation pour gagner l'Afrique; il veut éviter Terracine, dont un des principaux habitants, Géminius, était son ennemi personnel; mais le vent change, et soufflant de la haute mer soulève une si furieuse tempête, que les matelots auront peur pour le vaisseau. D'ailleurs, Marius se trouve fort incommodé de la mer. On débarque donc près de Circéi. Après avoir erré quelque temps sur le rivage, ils trouvent des bouviers qui n'auront rien à leur donner, mais qui, ayant reconnu Marius, l'avertissent de s'éloigner promptement, parce qu'ils viennent de voir passer plusieurs cavaliers qui le cherchent. Privé de toutes ressources, affecté surtout de voir ceux qui l'accompagnent près de mourir de faim, Marius quitte le grand chemin, et se jette dans un bois épais, où il passe la nuit. Ses compagnons étaient peu nombreux : il ne se fiait pas à coucher sous un toit. Le vieux consulaire marchait à pied, souvent épuisé par la faim. Le lendemain, il se remet en marche le long de la mer, encourageant les gens de sa suite, et leur racontant des présages qui lui avaient promis un septième consulat. Il arriva dans les environs de Minturnes, colonie romaine située aux bouches du Liris (Garigliano). Les cavaliers de Sylla se montrant dans le lointain, il n'atteignit qu'avec peine le bord du fleuve, où un navire de commerce trouvé là put le prendre et le soustraire à l'ennemi : mais bientôt les matelots effrayés revinrent atterrir, puis gagnèrent au large pendant que Marius dormait sur la rive. Ceux qui le poursuivaient le découvrirent enfin blotti dans les marais voisins, enfoncé dans la vase jusqu'à la ceinture, la tête cachée sous une touffe de roseaux. Ils le déposèrent entre les mains des magistrats de Minturnes. Jeté au fond d'un cachot, on dépêcha pour le mettre à mort un esclave cimbre, appariteur de la ville, entre l'épée à la main dans la chambre où Marius reposait. Comme elle reçoit peu de jour et qu'elle est fort obscure, le cavalier, à ce qu'on assure, croit voir des traits de flamme s'élancer des yeux de Marius, et de ce lieu ténébreux il entend, une voix terrible lui dire : "Oses-tu, misérable, tuer Caïus Marius!" Le barbare effrayé prend la fuite, et, jetant son épée, sort dans la rue en criant ces seuls mots: "Je ne puis tuer Caïus Marius." La honte montait au front des magistrats locaux : le sauveur de Rome avait trouvé grâce et respect devant l'homme qu'il avait fait esclave; n'en devait-il pas autant attendre des concitoyens qui avaient reçu leurs franchises de ses mains ? On brisa ses fers, on lui donna un navire et de l'argent; on le conduisit à AEnaria (Ischia). Ce fut dans les eaux de cette île que tous les bannis, à l'exception de Sulpicius, purent enfin se rejoindre. Ils allèrent à Eryx, et de là à Carthage : A peine était-il à terre, qu'un licteur du gouverneur romain vient lui ordonner de se rembarquer aussitôt. Marius garda longtemps le silence, en jetant sur l'officier de sombres regards. Le licteur lui ayant enfin demandé ce qu'il le chargeait de dire au gouverneur: "Dis-lui", répondit-il, "que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage." Ils gagnèrent la Numidie, où pendant l'hiver ils trouvèrent asile dans les dunes. Là, le roi Hiempsal II, qu'ils avaient espéré gagner, et qui n'avait feint de les recevoir dans son alliance que pour mieux s'assurer de leurs personnes, voulut mettre la main sur eux. Il fallut fuir encore devant ses cavaliers, et chercher un refuge dans la petite île de Cercina (Kerkéna, sur la côte tunisienne). Sylla fit-il honneur à sa bonne étoile de n'avoir pu être le meurtrier du vainqueur des Cimbres ? Du moins paraît-il certain qu'il ne punit pas les magistrats de Minturnes.

88 av. J.C.

Législation Cornélienne

Pendant ce temps il se mettait à l'oeuvre, et pour parer aux maux présents, comme pour empêcher les révolutions à venir, il concevait toute une série de lois nouvelles. Au regard des débiteurs obérés, il ne fit rien d'ailleurs que de confirmer et remettre en vigueur les règlements sur le maximum de l'intérêt. En outre, il institua un certain nombre de colonies. Les combats et les procès criminels, durant la guerre sociale, avaient éclairci les rangs du Sénat. Sylla le renforça par l'adjonction de trois cents membres, choisis naturellement sous l'inspiration de l'intérêt aristocratique. Il introduisit aussi des changements essentiels dans le système du vote et dans l'initiative légiférante. La réforme de 513 de Rome (241 av. J.-C.) et le régime des comices centuriates, qui conféraient le même nombre de voix à chacune des cinq classes censitaires, ne lui parurent pas devoir être maintenus, et il revint à la vieille ordonnance de Servius qui, assignant à la première classe tous les citoyens riches à 100000 sesterces et au-dessus, accaparaient à eux seuls presque la moitié des voix. De plus, Sylla exigea pour les grandes charges du consulat, de la préture et de la censure, un cens électoral qui de fait excluait du vote actif tous ceux qui n'avaient pas une certaine richesse. Enfin il restreignit l'initiative des tribuns en matière législative toute motion désormais dut être immédiatement portée devant le Sénat, lequel avait à l'approuver, avant que le peuple n'en pût connaître.

Ces mesures, réaction manifeste contre la tentative révolutionnaire de Sulpicius, avaient pour auteur le même homme qui s'était donné pour l'épée et le bouclier du parti constitutionnel : elles portaient d'ailleurs leur cachet tout particulier. Sylla avait osé, sans décret du peuple, sans verdict des jurés, prononcer la peine capitale contre douze personnages éminents, comptant parmi eux des magistrats en exercice et le plus fameux général de son temps : affichant publiquement son acte de proscription, il osait enfreindre la vieille et sainte loi de l'appel au peuple, et se riait du blâme sévère des personnages les plus décidés du parti conservateur, comme Quintus Scaevola, par exemple. Il osait bouleverser l'ordre du vote pratiqué depuis un siècle et demi, et rétablir un cens électoral tombé en désuétude et condamné depuis un temps immémorial. Il osait enlever le pouvoir légiférant à ses deux antiques organes, la magistrature et les comices, pour en investir ceux qui n'avaient jamais eu légalement d'autre droit que le droit consultatif et sur requête. Jamais peut-être, autant qu'on le vit faire à ce réformateur sorti des rangs du parti conservatif, jamais démocrate n'avait ainsi changé la justice en oeuvre de tyrannie, ébranlant, remaniant la constitution avec une audace inconcevable, et jusque dans les racines. Que si pourtant au lieu de s'attacher à la forme, on va au fond des choses, on arrive à porter un tout autre jugement. Les révolutions ne prennent pas fin, à Rome encore moins qu'ailleurs, sans exiger un certain nombre de victimes expiatoires, appelées, selon des formes plus ou moins empruntées aux formes judiciaires, à payer la peine du crime de leur défaite. Qu'on se rappelle les excès de la faction victorieuse, et les procès, et les persécutions qui s'ouvrirent au lendemain de la chute de Gaius Gracchus, ou de celle de Saturninus ! Ne semble-t-il pas qu'on devrait presque louer chez le vainqueur du Forum de l'Esquilin la franchise et la modération relative de ses actes ? Il prit sans tant de façon les choses pour ce qu'elles étaient, et dans la guerre ne vit que la guerre : il mit hors la loi les ennemis qu'il avait vaincus, et réduisant le plus possible le nombre des victimes, il ne laissa pas la rage de son parti se déchaîner contre les humbles. Dans l'organisation politique intérieure, il agit de même. En ce qui touche le pouvoir légiférant, objet et matière de ses innovations les plus graves et en apparence les plus profondes, il ne fit pas autre chose que de réconcilier la lettre de la constitution avec son esprit. Quoi de plus irrationnel dès l'origine que ce système législatif où tout magistrat, consul, préteur ou tribun avait droit de porter sa motion, quelle qu'elle fit, devant le peuple, et de la faire voter ? Avec l'abaissement croissant des comices, le vice organique n'avait fait que s'accroître : il n'était tolérable que parce qu'en fait le Sénat avait revendiqué le droit de consultation préalable, et qu'il avait su, par son intercession politique ou religieuse, arrêter toute proposition directement déférée à l'assemblée populaire. Mais la révolution ayant passé par dessus les digues, les conséquences d'un régime absurde s'étaient développées bientôt, et renverser l'Etat était devenu chose possible à tout mauvais sujet de la rue. Quoi de plus naturel, de plus nécessaire, en de telles circonstances, quoi de plus conservateur dans le vrai sens du mot, que de formuler en termes exprès, et de consacrer dans la loi les attributions sénatoriales déjà autorisées par les faits ? Tout autant du renouvellement du cens électoral ? Le cens avait été la base de l'ancienne constitution; or, si la réforme de 513 de Rome (241 av. J.-C.) avait amoindri la prérogative des plus riches, elle s'était gardée de laisser en matière d'élections aucune influence aux censitaires au-dessous de 4000 sesterces. Mais depuis lors, une immense révolution financière s'était faite, et qui eût par elle-même justifié une élévation nominale du cens minimum. Aujourd'hui, c'est encore pour rester fidèle à son esprit que la timocratie nouvelle change la lettre de la constitution, et qu'en même temps elle fait appel aux moyens les moins rigoureux qu'il soit possible, pour prévenir le marchandage des votes et toutes les hontes venant à la suite. Parlerons-nous des mesures de Sylla au regard des endettés de la colonisation qu'il reprend en sous-oeuvre ? Là encore on trouve la preuve que s'il ne descendait pas la pente des idées ardentes de Sulpicius, il voulait cependant les réformes matérielles, comme les avaient voulues Drusus et les autres aristocrates plus clairvoyants. N'oublions pas d'ailleurs que ces réformes, il les entreprenait de son plein gré, et après la victoire. Enfin si l'on veut constater aussi qu'il laisse debout les assises principales de l'édifice constitutionnel des Gracques; qu'il ne touche ni à la juridiction équestre, ni aux distributions de blé, on arrivera à porter sur l'ensemble de la législation de 666 de Rome (88 av. J.-C.) ce jugement équitable et vrai : qu'elle maintint dans toutes ses parties essentielles les institutions en vigueur depuis le jour où étaient tombés les Gracques; que se contentant de modifier selon le voeu des temps certaines traditions légales qui portaient danger à l'ordre établi, elle s'efforça au même instant de remédier aux maux sociaux dans la mesure du possible, et sans plonger le couteau jusqu'au plus profond de la plaie. Elle dénote un énergique mépris pour le formalisme constitutionnel, s'alliant au vif sentiment du maintien des lois actuelles dans leur plus intime essence elle dénote des vues claires et pénétrantes, et des desseins louables après tout.

88-87 av. J.C.

Nouvelles complications

Bientôt en effet de nouveaux nuages se montrèrent à l'horizon du ciel pur des conservateurs. Les affaires d'Asie revêtaient un aspect chaque jour plus menaçant. Déjà, par le seul fait du retard de l'embarquement de l'armée, retard dû à la révolution Sulpicienne, l'Etat avait subi un énorme préjudice. Il fallait à tout prix, et sur l'heure, faire partir les légions. Sylla avait cru qu'il laisserait derrière lui des garanties solides en cas de tempête nouvelle se déchaînant contre l'oligarchie. Il comptait sur les consuls que l'institution électorale remaniée allait donner à Rome; il comptait sur l'armée restant en Italie, et occupée alors à détruire les derniers débris de l'insurrection sociale. Mais voici que les comices consulaires se montrent défavorables aux candidats qu'il a présentés : et qu'à côté de Gnoeus Octavius, personnage appartenant décidément aux optimates, ils nomment Lucius Cornelius Cinna, l'un des plus ardents meneurs de l'opposition. Le parti capitaliste avait probablement mis la main au vote, et se vengeait du nouveau législateur de l'intérêt. Sylla subit ce choix incommode : il se dit enchanté d'avoir vu le peuple user des libertés électorales que la constitution lui assure : il ne demande qu'une chose aux deux consuls, c'est de jurer qu'ils la garderont fidèlement. Quant aux armées, celle de Campanie partant presque tout entière pour l'Asie, celle du Nord allait être maîtresse de la situation. Sylla en fit donner, par un plébiscite exprès, le généralat à son fidèle collègue Quintus Rufus. Le commandant actuel, Gnaeus Strabon, fut rappelé avec toutes sortes d'égards. Il appartenait au parti des chevaliers, et son attitude purement passive durant les troubles suscités par Sulpicius l'avait rendu grandement suspect à l'aristocratie. Rufus se rendit à son poste et prit le commandement à la place de Strabon; mais à peu de temps de là il périt dans une émeute militaire, et Strabon se remit à la tête de l'armée, qu'il venait de quitter à peine. On l'accusait hautement d'avoir été l'instigateur du crime : rien d'étonnant en tout cas à ce qu'on le crût homme à le commettre, lui qui en recueillait le profit, et ne punissait les assassins que par quelques paroles de blâme. Pour Sylla, la perte de Rufus et la réinstallation de Strabon ne laissaient pas que de créer un nouveau et sérieux péril. Néanmoins il ne voulut pas rappeler ce dernier. Bientôt son consulat à lui-même prit fin. Cinna, son successeur, le pressait de partir pour l'Asie, et au même moment un des tribuns du peuple nommés de la veille osait le citer en justice. Il devenait manifeste, même pour les moins clairvoyants, qu'un nouvel orage se formait contre lui, contre les siens; et que ses ennemis ne souhaitaient rien tant que son éloignement. Que faire ? Fallait-il en venir à la rupture avec Cinna, aussi peut-être avec Strabon, et marcher droit sur Rome ? Fallait-il au contraire laisser là les affaires d'Italie, quoi qu'il en pût pour advenir, et se diriger vers le continent asiatique ?

(Sylla s'embarque pour l'Asie) Patriotisme ou indifférence, il choisit ce dernier parti; et confiant le corps laissé dans le Samnium à Quintus Metellus Pius, militaire solide et expérimenté, qui prit à sa place l'imperium proconsulaire dans la basse Italie, laissant d'autre part la continuation du siège de Nola au propréteur Appius Claudius, il s'embarqua avec ses légions pour la Grèce, au commencement de l'année 667 de Rome (87 av. J.-C.).

87 av. J.C.

Affaires d'Orient

Inquiet et ne respirant qu'à peine, au milieu des orages révolutionnaires, des cris d'alarme et du bruit des citoyens qui se portaient à l'incendie, le gouvernement romain avait perdu de vue les affaires des provinces : il avait négligé surtout celles de l'Orient asiatique, où les nations lointaines et peu guerrières ne s'imposaient pas à l'attention immédiate de la République, autant que l'Espagne, l'Afrique et les peuplades voisines de l'autre versant des Alpes. Après l'incorporation du royaume d'Attale, contemporaine des commencements de la révolution, Rome, durant toute une génération d'hommes, avait donc cessé d'intervenir d'une façon sérieuse dans les événements de l'Orient; si ce n'est pourtant quand les excès intolérables des pirates de l'Archipel avaient forcé la République à l'érection de la province Cilicienne, en 652 de Rome (102 av. J.-C.). Encore l'établissement nouveau n'était-il rien de plus qu'une station permanente pour une petite escadre et les quelques troupes préposées à la garde des mers de l'Est. La restauration, consolidée par la chute de Marius en 654 de Rome (100 av. J.C.), songea enfin à tourner de ce côté les yeux.

(L'Egypte) Sur beaucoup de points la situation restait telle que nous l'avons laissée, il y a trente ans. A la mort d'Evergète II (637 de Rome (117 av. J.C.)), le royaume d'Egypte, avec ses deux annexes de la Cyrénaïque et de Chypre, s'était dissous, moitié légalement, moitié de fait. Cyrène devint le lot du fils naturel du roi défunt, Ptolémée Apion, et se sépara à toujours. Dans l'Egypte propre, Cléopâtre (? 665 de Rome (89 av. J.C.)), la veuve d'Evergète, et ses deux fils Sôter II Lathyre (? 673 de Rome (81 av. J.C.)), et Alexandre Ier (? 666 de Rome (88 av. J.C.)), se firent une guerre acharnée; et à son tour Chypre s'émancipa pour un long temps. Les Romains ne voulurent pas se mêler de toutes ces querelles; mais quand en 658 de Rome (96 av. J.C.), la Cyrénaïque leur échut en vertu du testament d'Apion, mort sans enfant, ils se gardèrent de refuser le legs : toutefois ils laissèrent le pays à peu près à lui-même, y déclarant villes libres toutes les cités grecques, Cyrène, Ptolémaïs, Bérénice (Gernah, Tolométa, Benghazi), et leur assignant même la jouissance de l'ancien domaine royal. Quant à la surveillance du préteur d'Afrique sur ce territoire, elle était, vu son éloignement, plus nominale encore que celle du préteur de Macédoine sur les villes libres de la Grèce. Ces arrangements avaient pour cause, non le philhellénisme, mais simplement la faiblesse ou la négligence du gouvernement romain. Ils eurent les résultais qu'on avait vus déjà se dérouler en Grèce sous l'empire des mêmes circonstances : le pays fut déchiré par les guerres civiles et les usurpations, tellement qu'un général romain y ayant été amené par le hasard en 668 de Rome (86 av. J.C.), les habitants le supplièrent de mettre ordre au mal et de leur donner une organisation solide et durable.

(La Syrie) En Syrie les choses, en marchant à peu près de même, avaient marché plus mal encore. Pendant une guerre de succession de vingt ans qui se débattit entre les deux frères utérins Antiochus Grypus (? 658 de Rome (96 av. J.-C.)) et Antiochus de Cyzique (659 de Rome (95 av. J.C.)), et se continua entre leurs deux fils, après eux, le trône, objet de tant de disputes, était devenu une vaine ombre : les Rois de la mer de Cilicie, les Scheiks arabes du désert de Syrie, les princes de Judée, et les magistrats des grandes cités y étaient plus forts que les têtes couronnées. A cette époque, les Romains fondèrent des postes dans la Cilicie occidentale : à cette époque aussi les Parthes achevèrent l'occupation définitive de l'importante région de la Mésopotamie.

(Etat Parthe, Arménie) Vers le temps des Gracques la monarchie des Arsacides avait eu à traverser une crise dangereuse, dangereuse surtout à la suite des agressions répétées, des tribus touraniennes. Le neuvième Arsacide, Mithridate II, ou le Grand (630-667 ? (124-87 ? av. J.C.)) avait toutefois reconquis pour son trône la prédominance dans l'Asie intérieure, refoulant les Scythes au Nord, et étendant ses frontières du côté de la Syrie et de l'Arménie. Mais vers la fin de son règne, paralysé par des discordes incessantes, il vit se révolter contre lui, et les grands du royaume et son propre frère Orodès : puis bientôt ce frère le renversa et le tua. Alors l'Arménie, pays insignifiant jusque-là, s'élève et grandit. Quand elle s'était déclarée indépendante, l'Arménie s'était divisée en deux parts, la moitié septentrionale ou Arménie propre, appartenant aux Artaxiades; la moitié méridionale ou Sophène, appartenant aux Zariadrides. Bientôt l''Ariaxiade Tigranes (régnant depuis 666 de Rome (88 av. J.C.)) l'avait réunie tout entière dans sa main, et avec ses forces doublées, profitant de la faiblesse des Parthes, le nouveau roi avait brisé les liens de sa dépendance envers ceux-ci, reconquis les territoires jadis enlevés par eux; et comme la suprématie, en Asie, avait jadis passé des Achoeménides aux Séleucides, et des Séleucides aux Arsacides, l'Arménie à son tour la possédait aujourd'hui.

(L'Asie Mineure) Dans l'Asie-Mineure, le partage des territoires était demeuré à peu de chose près tel qu'il s'était opéré par la main de Rome, à la dissolution du royaume des Attales : seulement, la Grande Phrygie avait été enlevée au roi de Pont, lorsque Gaius Gracchus avait eu vent des intelligences pratiquées entre Mithridate Evergète et le consul Aquillius : érigée en pays libre, on l'avait rattachée à la province d'Asie, comme il en était de la Grèce au regard de la Macédoine (vers 634 de Rome (120 av. J.C.)). Quant aux états clients, Bithynie, Cappadoce, Pont, principautés de Galatie et de Paphlagonie, quant aux nombreuses ligues de cités, et aux villes libres, leur situation extérieure ne s'était pas sensiblement modifiée. Au dedans, au contraire, la domination romaine avait pris un tout autre caractère; et ce changement tenait à une double cause. D'abord, ainsi qu'il arrive toujours sous un régime tyrannique, l'oppression avait été croissant : puis les révolutions de Rome avaient étendu jusqu'en ces pays leurs désastreux effets. Les mainmises exercées sur la propriété foncière dans la province d'Asie, par Gaius Gracchus, les dîmes et les douanes instituées profitaient à Rome, et ces chasses aux esclaves, que les publicains menaient de front avec les perceptions douanières. Aussi, bien lourde déjà à l'origine, la domination de Rome était devenue insupportable : ni le diadème des rois, ni la hutte du paysan n'étaient à l'abri de la confiscation : tout épi qui poussait, poussait au profit du collecteur romain de la dîme : tout enfant né de parents libres, grandissait pour le pourvoyeur romain d'esclaves. L'Asiatique, passif indéfiniment, supportait tous ces maux : non que la patience ou la réflexion le fissent demeurer calme; mais il obéissait à ce manque d'initiative qui fait le principal trait du caractère oriental : dans ces paisibles contrées, au milieu de ces nations, des crimes étonnants, effroyables, se fussent longtemps, impunément consommés peut-être, si un homme ne s'était pas levé, qui donna enfin le signal.

88 av. J.C.

Mithridate Eupator

Mithridate Eupator
Mithridate Eupator
Musée du Louvre

Le roi de Pont, à cette heure, était Mithridate VI, surnommé Eupator (né vers 624, ? 691 (130-63 av. J.-C.)), descendant direct au seizième degré, en ligne paternelle, du fils du roi Darius, fils d'Hystaspé; descendant au huitième degré du fondateur du royaume pontique, Mithridate Ier, et se rattachant par sa mère aux Alexandrides et aux Séleucides. Son père, Mithridate Evergète, étant mort prématurément à Sinope sous les coups d'un meurtrier, il était monté sur le trône, ayant à peine onze ans (631 de Rome (123 av. J.C.)). Mais le diadème ne lui apporta d'abord que misère et que dangers. Ses tuteurs, et, dit-on, sa mère elle-même, que le testament paternel avait appelée à la régence, en voulaient à sa vie: toutefois le royal pupille sut échapper aux poignards de ses protecteurs légaux: il erra misérable pendant sept années, changeant toutes les nuits d'asile, fugitif dans son propre royaume, et menant la vie du chasseur nomade et sans patrie. Ainsi l'enfant devint homme et homme fort. Ce que nous savons de lui se fonde principalement sur le témoignage écrit des contemporains : prenons garde pourtant que les légendes qui courent comme l'éclair, en Orient, ont fait aussitôt une auréole au puissant roi, et l'ont paré des attributs d'un Samson et d'un Roustam ! Une telle auréole, après tout, convient à la figure de Mithridate, comme la couronne de nuages au pic sourcilleux. Si les lignes principales ressortent plus en couleur et plus fantastiques, elles ne sont ni brouillées ni beaucoup altérées. Les pièces de l'armure dont se revêtait le corps gigantesque du roi de Pont, excitaient l'étonnement des Asiatiques et plus encore celui des Italiens. A la course, il forçait la bête la plus rapide; à cheval, il domptait la monture la plus rétive; il parcourut une fois 25 milles en un jour; en se jetant d'un animal sur un autre : monté sur son char, il conduisait à seize chevaux. Il gagna nombre de prix dans les joutes de vitesse (c'eût été jouer gros jeu, il est vrai, que de vaincre le roi). En chasse et en plein galop, il frappait le gibier à coup sûr; à table enfin, il défiait ses convives, faisant des banquets une gageure, et y remportant le prix donné au buveur le plus solide, au plus intrépide mangeur. Dans le harem et ses plaisirs enfin, il n'avait pas d'égal, à en croire les attestations licencieuses de ses maîtresses grecques dont les billets doux se retrouvèrent un jour dans ses papiers. Du côté des besoins de l'esprit, il se donnait carrière dans le champ sans limite des superstitions, consacrant bon nombre de ses heures à l'interprétation des songes, à la fantasmagorie des mystères, et grossièrement adonné d'ailleurs à tous les raffinements de la civilisation des Grecs. Il aimait leur art et leur musique : il faisait collection de choses précieuses, de riches ustensiles, de vieilles et splendides curiosités de la Grèce et de la Perse : son baguier notamment était célèbre. Historiens, philosophes, poètes grecs foisonnaient autour de lui; et dans les festivités de sa cour, à côté du prix pour les mangeurs et les buveurs, il en avait un aussi pour le bouffon le plus joyeux et pour le meilleur chanteur. Tel était l'homme : le sultan était pareil à l'homme. En Orient, où les rapports de maître à sujet sont réglés par la nature et non par la loi, faux ou fidèle, il y a du chien chez ce dernier; le maître, lui, est méfiant et cruel. Quel roi jamais a dépassé la méfiance et la cruauté de Mithridate ? Par son ordre périrent violemment, ou moururent au fond d'une prison perpétuelle, pour des crimes ou des trahisons réelles ou imaginaires, sa mère, son frère, ses soeurs qui furent aussi ses épouses, trois de ses fils, trois de ses filles. On trouva dans ses papiers secrets, atrocité encore plus révoltante, des sentences de mort toutes préparées à l'avance contre quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs. Un jour on le verra, vrai sultan jusqu'au bout, faire tuer tout son harem, pour que l'ennemi ne s'en fasse pas un trophée de victoire : sa concubine la plus aimée, une belle Ephésienne, n'aura de lui que la faveur, dernière du choix de son supplice. Il étudia, il expérimenta les poisons et les antidotes : à ses yeux c'était là une branche importante des travaux du gouvernement; il voulut habituer son corps à l'empoisonnement à fortes doses. De même que tout jeune il n'avait eu autour de lui que trahisons et que meurtres, et qu'il avait appris de tous, même de ses plus proches, à pratiquer le meurtre et la trahison pour son compte; de même il subit forcément, son histoire en témoigne, les conséquences de cette éducation funeste : toutes ses entreprises échouèrent par l'infidélité de ses plus intimes serviteurs. Ajoutez à ce tableau quelques exemples d'une généreuse justice : punissant impitoyablement les traîtres, il épargnait d'ordinaire le complice lorsqu'il était dans la dépendance personnelle du principal coupable. Mais de tels accès d'équité se rencontrent chez tout tyran, si brutal qu'il soit. Ce qui distingue Mithridate entre tous, c'est son activité inouïe. Un beau matin il s'enferme dans son château fort, et demeure des mois entiers invisible : on le croit perdu, quand tout à coup il revient, ayant parcouru incognito toute l'Asie-Mineure, et ayant fait le relevé militaire et du pays et des habitants. Il a l'éloquence facile, et de plus, il sait parler et donner le droit sans truchement et dans leurs langues aux vingt-deux nations sur lesquelles il règne : remarquable trait chez l'actif dominateur de l'Orient aux cent idiomes ! De son gouvernement à l'intérieur la tradition écrite ne nous apprend malheureusement que peu de chose : nous savons du moins qu'il ressemble à celui de tous les sultans d'Asie, avec des amas de trésors, des armées innombrables, que le roi dans ses plus jeunes années confie à quelque condottiere grec, au lieu de les commander et de les conduire lui-même à l'ennemi, et enfin des satrapies nouvelles ajoutées tous les jours aux satrapies ! Des autres éléments plus nobles de l'administration, tendances civilisatrices, maniement utile des oppositions nationales, vues originales et profondes. En dépit de sa culture hellénique, qui ne lui sied guère mieux qu'à ses Cappadociens leur armure à la romaine, il n'est toujours pour nous qu'un pur Oriental : rude, plein de convoitises sensuelles, superstitieux, cruel, sans foi, sans scrupule : organisation puissante d'ailleurs, et merveilleusement douée au physique, tellement qu'à le voir se débattre et se frayer fièrement sa route, puis lutter, infatigable jusqu'au bout, on lui croirait un grand talent, un vrai génie ! Il n'en reste pas moins vrai qu'avant les guerres contre les Parthes, il a été le seul qui, dans l'Orient, se soit montré, pour les Romains, un ennemi avec qui ils aient eu à compter, et qui se soit défendu contre eux comme le lion du désert contre le chasseur.

Quel que soit d'ailleurs le jugement qu'on porte sur l'homme, la figure de Mithridate restera grande dans l'histoire. Ses guerres ont donné lieu au dernier tressaillement de l'opposition politique dans la Hellade contre Rome; elles sont aussi l'avant-coureur d'un vaste soulèvement contre la suprématie de la République, soulèvement suscité par des antagonismes d'un tout autre ordre et bien autrement profonds; elles manifestent enfin la réaction nationale de l'Asie contre les Occidentaux. Comme Mithridate était homme de l'Orient, son royaume était de même oriental : à la cour et chez les grands, on trouvait la polygamie et le harem. La religion des habitants des campagnes, la religion officielle autour du trône était l'ancien culte asiatique; et l'hellénisme superficiel local n'y différait guère de celui des Tigranes d'Arménie ou des Arsacides de l'empire parthe. Que les Grecs de l'Asie-Mineure eussent d'abord cru trouver dans le roi de Pont un point d'appui pour leurs rêves politiques : mais la partie engagée dans ses batailles n'eut rien de commun avec l'enjeu des journées de Magnésie et de Pydna. Après un long temps de repos, une période nouvelle s'ouvrait dans ce duel gigantesque de l'Occident avec l'Orient, qui commence aux champs de Marathon, que le monde ancien a légué à la génération présente, et qui peut-être demandera encore des milliers d'années à l'avenir, comme il les a pris au passé.

88 av. J.C.

Le Pont

Si tranchée qu'apparaisse dans tout son être et ses actes la personnalité vraiment étrangère et anti-hellénique du roi cappadocien, nous n'en ressentons pas moins une difficulté grande à en fixer le caractère et l'élément national une appréciation générale, une vue de l'ensemble, voilà tout ce que l'histoire nous livre. Dans l'immense domaine de la civilisation antique, nulle contrée autant que l'Asie-Mineure ne présente un échiquier recouvert d'une multitude de peuples, diverses entre elles, superposées ou entremêlées de temps immémorial : par suite, nulle part aussi la nationalité ne flotte plus indistincte. Les peuples sémitiques se succèdent sur une chaise non interrompue depuis la Syrie jusqu'en Chypre et en Cilicie; et sur les côtes cariennes et lydiennes, c'est encore leur sang qui semble prédominer : au contraire, la pointe Nord-Ouest est occupée par les Bithyniens, d'une souche apparentée avec les Thraces. Quant à l'intérieur et à la côte septentrionale, on y trouve en foule des peuples indo-germaniques, tout à fait rapprochés de la famille iranienne. Des idiomes d'Arménie et de Phrygie, et de celui de Cappadoce nous pouvons dire en toute vraisemblance, qu'ils confinent au zend; et comme il paraît constant que chez les Mysiens les langues lydienne et phrygienne se mêlaient, il en faut conclure l'existence sur ce point d'une tribu mêlée sémitique-iranienne, comparable au peuple assyrien. En ce qui touche les pays qui s'étendent entre la Cilicie et la Carie, malgré les débris nombreux de l'écriture et de la langue indigènes parvenus jusqu'à nous : on peut croire que les habitants y appartenaient partie aux Sémites, partie aux Iraniens. Enfin, dans une précédente étude, nous avons dit comment sur cet amas confus de peuples la Grèce avait jeté le réseau de ses villes marchandes, comment l'Asie-Mineure avait été conquise à l'hellénisme par le génie guerrier et la puissance intellectuelle de ses voisins.

(Le Pont) Telles étaient les régions où régnait Mithridate. Son empire propre occupait la Cappadoce de la mer Noire, ou la contrée Pontique. Posté à l'extrémité Nord-Est de la Péninsule, touchant à l'Arménie, en contacts quotidiens avec elle, la nationalité iranienne du Pont s'y était sans doute maintenue plus pure que dans le reste de l'Asie-Mineure. La Hellade n'avait pas su jeter là de profondes racines. Si ce n'est le long des côtes, où l'on rencontrait bon nombre de comptoirs grecs, les étapes commerciales importantes de Trapezus (Trébizonde), d'Amisos (Samsoun), et surtout la ville natale et la résidence de Mithridate, la florissante Sinope, le pays avait gardé d'ailleurs son aspect primitif. Non qu'il fût un désert. Loin de là, de même que de nos jours encore la région Pontique est l'une des plus riantes de la terre, et qu'on y voit se succédant les champs de blé, les forêts et les arbres fruitiers de même au temps de Mithridate elle était bien cultivée, et relativement bien peuplée. De villes, à proprement parler, elle n'en avait qu'en petit nombre, mais seulement des châteaux, servant de réduits aux laboureurs, et au roi de trésors fortifiés où s'entassaient les produits de l'impôt : dans la Petite Arménie seule, on a compté soixante-cinq de ces petites citadelles royales. Il n'apparaît pas que Mithridate ait rien fait activement pour pousser à la construction des villes, phénomène tout simple pour qui sait quelle était sa situation et se rend compte de cette réaction réelle, progressive, contre l'hellénisme, dont il subissait l'influence sans peut-être en avoir bien conscience lui-même. Mais il ne s'en montre que plus actif, à la manière orientale : sans cesse affairé, sans cesse reculant de tous côtés les limites d'un royaume déjà vaste, à supposer même qu'on exagère en donnant à celui-ci 500000 milles de circonférence. Nous rencontrons ses armées, ses flottes, ses envoyés le long de la mer Noire, en Arménie, en Asie-Mineure. Mais nulle part il n'avait le champ plus libre et plus grand que sur les rivages orientaux et septentrionaux de l'Euxin. Essayons de jeter de ce côté un coup d'oeil, quelque difficile, ou plutôt quelque impossible qu'il soit de retracer clairement le tableau des conquêtes royales. Sur la côte orientale, presque inconnue avant Mithridate, et que le premier il a ouverte à l'histoire, nous le voyons arracher à ses princes locaux le pays de Colchide, sur le Phase (Mingrélie et Imérétie), avec l'échelle déjà considérable de Dioscuriade (plus tard Sebastopolis, aujourd'hui Iskuriah). Il en fait une satrapie pontique. Au Nord ses entreprises sont encore plus fructueuses1. Par la nature de leur sol, leur température variable, oscillant du climat de Stockholm à celui de Madère, par les sécheresses absolues et l'absence de neige qui durent souvent vingt-deux mois et plus, les steppes immenses, plats et déboisés, qui s'étendent au-delà de l'Euxin et du Caucase et de la mer Caspienne, se montrent aujourd'hui rebelles à l'agriculture, et plus encore à la colonisation fixe : il en était de même dans les temps anciens, bien qu'en remontant à deux mille ans avant notre ère, les conditions climatiques y étaient peut-être un peu moins mauvaises. Là, les peuplades, apportées par l'émigration, s'accommodant au régime des lieux, s'adonnèrent et s'adonnent encore en partie, à la vie nomade et pastorale; changeant sans cesse leurs demeures et leurs pâtures, menant leurs innombrables troupeaux de boeufs, plus souvent de chevaux, et voiturant leur mobilier et leurs demeures sur des chars. Leurs armes, leur manière de guerroyer, étaient conformes à leur vie : les habitants des steppes se battaient presque toujours à cheval et sans ordre : ils portaient le heaume et la cuirasse de peau, le bouclier recouvert de cuir : ils avaient l'épée, la lance et l'arc : véritables ancêtres des modernes Cosaques, marchant de l'Est à l'Ouest, ils avaient poussé devant eux les Scythes indigènes, de lignée mongolique sans doute, lesquels se rattachaient par les moeurs et les caractères physiques aux peuples actuels de la Sibérie. Ils appartenaient eux-mêmes, Sauromates, Roxolans ou Jazyges, à la famille Sarmate, d'origine slave, dit-on communément, bien que les dénominations qui leur sont données, rappellent davantage les idiomes médique et persique, et que peut-être il conviendrait de les rattacher tous au grand tronc du Zend. Ailleurs, les essaims thraces, les Gètes notamment, qui poussèrent jusques sur le Dniestr, avaient suivi la route opposée; et entre les uns et les autres, enfants perdus de la grande migration germanique, dont la masse principale n'a jamais atteint la mer Noire, se mouvaient sur le Dniepr des tribus qu'on disait Celtes, et le peuple des Bastarnes, et plus loin aux bouches du Danube, celui des Peucétiens. Nulle part d'Etat constitué : chaque peuple obéit à ses princes, à ses anciens.

(L'hellénisme dans ces contrées) En face de ces barbares, et bien différents se montraient aussi les Grecs, dont les établissements nombreux sur ces plages, avaient été fondés au temps de leur puissante prospérité commerciale, par la cité de Milet, notamment. Ces établissements constituaient, tantôt de simples comptoirs, tantôt des stations pour la pêche, si productive dans ces mers, tantôt enfin des colonies agricoles : car ainsi que nous l'avons dit, la côte Nord de la mer Noire offrait dans les anciens temps quelques localités fertiles qu'on n'y retrouverait peut-être plus aujourd'hui. Comme les Phéniciens en Libye, les Hellènes, en échange du sol dont ils avaient obtenu la jouissance, payaient aux maîtres du pays, la taille et l'impôt foncier. Parmi les plus importantes échelles, on citait la ville libre de Chersonèse (non loin de Sébastopol), chez les Scythes, la péninsule Taurique (Crimée) : là, malgré les difficultés locales, une constitution bien ordonnée et le sage esprit des citoyens avaient engendré le bien-être. Plus loin, sur le flanc opposé de la presqu'île, était Panticapée (Kertsch), à cheval sur la route de la mer Noire à la mer d'Azov, gouvernée depuis l'an 457 de Rome (297 av. J.-C.) de Rome, par des magistrats citoyens à titre héréditaire, qui plus tard prirent le titre de rois du Bosphore, et formèrent les dynasties des Archoanaktides, des Spartocides et des Porisades. La culture des céréales et la pêche dans la mer d'Azov, avaient fait à cette ville une fortune rapide. Au temps de Mithridate son territoire s'étendait encore sur toute la moitié de la Crimée, y compris Théodosie (Kaffa), la ville de Phanagorie, sur la pointe opposée du continent asiatique, et toute la région Sindique (sur la côte, au Sud du Kouban). En des temps meilleurs, les maîtres de Panticapée avaient régné, en terre ferme, sur tous les peuples de la côte orientale de la mer d'Azov et de la vallée du Kouban : sur mer, leur flotte avait été la reine de l'Euxin. Mais rien ne saurait exprimer combien, dans ces postes, frontière de la civilisation grecque, on ressentait à cette heure le triste abaissement de la nationalité hellénique ! Athènes seule parmi les états de la Hellade avait, à ses beaux jours, tenté de remplir son devoir de puissance dirigeante : à quoi il faut ajouter que le blé des côtes pontiques lui faisait grand besoin, et qu'elle obéissait forcément à un intérêt vital. Après la chute de la puissance maritime d'Athènes, tous ces pays furent laissés à eux-mêmes. Les états grecs continentaux ne réussirent jamais à s'y implanter profondément, en dépit des efforts et de Philippe, le père d'Alexandre, et plus tard de Lysimaque. Rome à son tour, quand ayant conquis la Macédoine et l'Asie-Mineure, elle avait contracté le devoir de servir de bouclier à la civilisation hellénique, partout où besoin serait, Rome négligea et la voix impérieuse de son intérêt, et la voix de l'honneur. Bientôt Sinope tomba : puis Rhodes s'affaissa sur elle-même; et l'isolement des Grecs, perdus sur les rivages septentrionaux de la mer Noire, devint complet. Veut-on avoir l'image vivante de leur condition déplorable au milieu des bandes des Barbares ? Qu'on lise l'inscription d'Olbia (non loin des bouches du Dniepr, près d'Oczakow), contemporaine sans doute de Mithridate. Cette inscription atteste que les citoyens sont tenus d'envoyer leur tribut annuel au roi barbare, en son camp : de plus, s'il vient s'établir devant la ville, ou s'il ne fait même que passer, on lui doit offrir le cadeau; il faut aussi parfois gorger d'offrandes les moindres chefs, et toute la horde : il en coûterait cher à se montrer parcimonieux. Mais les caisses de la ville sont vides : on mettra les ex-voto pieux en gage ! Pendant ce temps les peuples du désert frappent aux portes : la campagne est ravagée, les laboureurs sont enlevés en masse; et ce qui pis est, les Scythes, voisins d'Olbia, trop faibles à leur tour, et cherchant un abri contre la furie des Celtes plus sauvages encore, tentent de s'emparer de la cité murée, en sorte que ses habitants désertent par foules: le peu qui reste songe à se rendre à l'assiégeant.

1. Nous énumérons à la fois toutes les conquêtes de Mithridate, bien que les unes se placent entre la première et la seconde guerre avec Rome, et que d'autres leur soient antérieures (Memnon, 30; Justin, 38, 7 in fine; Appien, Mithridate, 13; Eutrope, 5, 5) : les raconter dans leur ordre de date serait chose impossible.

88 av. J.C.

Le royaume du Bosphore

Tel était l'état des choses quand Mithridate, franchissant l'arête du Caucase à la tête de sa phalange du royaume macédonienne, descendit dans les vallées du Kouban et du Térek : à la même heure sa flotte se montrait dans les eaux de Crimée. Naturellement et comme à Dioscuriade, les Grecs accoururent à bras ouverts au-devant de lui : ils voyaient un libérateur dans ce roi à demi hellénisé, et dans ses Cappadociens armés à la grecque. L'événement faisait voir quelle occasion Rome avait perdue. Les maîtres de Panticapée ne pouvaient plus suffire aux tributs énormes exigés d'eux par leurs voisins. La ville de Chersonèse, à ce moment même, était serrée de prés par le roi des Scythes Taurisques et ses cinquante fils : tous ils firent sans hésiter le sacrifice, ceux-là de leur petite royauté héréditaire, ceux-ci de leur liberté qu'ils avaient su longtemps défendre, pour sauver du moins un dernier bien, leur nationalité grecque. Ils n'eurent pas à se repentir. Mithridate, avec ses troupes disciplinées, avec ses braves généraux Diophantos et Néoptolème vint facilement à bout des hordes des steppes. Néoptolème les battit dans le détroit de Panticapée, moitié sur l'eau, moitié sur la glace, durant l'hiver : Chersonèse fut débloquée, les forts des Tauriens tombèrent, et le roi, construisant à propos une ligne de citadelles; s'assura la possession incontestée de la Péninsule. Pendant ce temps Diophantos marchait sur les Roxolans (d'entre Don et Dniepr), qui venaient au secours des Tauriens : ses 6000 phalangites mirent en fuite 80000 barbares, et les armes du roi de Pont furent portées jusqu'au Dniepr. C'est ainsi qui Mithridate conquit un second empire, contigu au royaume de ses pères, et comme celui-ci, ayant pour assises principales toute unie ligne de villes de commerce grecques. Cet empire du Bosphore, comme on l'appelait, comprenait toute la Crimée actuelle, avec les langues de terre situées en face sur la côte asiatique : il versait annuellement dans la cassette et les magasins royaux 200 talents et 180000 boisseaux de blé. Quant aux peuples des steppes, depuis les pentes septentrionales du Caucase jusqu'aux bouches du Danube, ils entrèrent ou dans la clientèle du roi de Pont, ou dans son alliance, et lui procurèrent une foule de ressources, ou à tout le moins l'avantage d'un inépuisable champ d'enrôlement pour ses armées.

(La Petite-Arménie) Non content de ces magnifiques succès dans le Nord, Mithridate se tourne en même temps du côté de l'Est et de l'Ouest. Il fond complètement dans ses états la Petite Arménie, jusque-là dépendante, mais non partie intégrante du royaume de Pont; et chose plus avantageuse encore, il entre en union étroite avec le roi de la Grande Arménie. Il donne à Tigrane sa fille Cléopâtre en mariage; grâce surtout à son appui, l'Arménien se dégage de la domination des Arsacides, et conquiert à son tour en Asie la situation qu'ils y avaient jadis. On croit qu'aux termes d'une convention conclue entre les deux rois, Tigrane devait s'emparer de la Syrie et de l'Asie centrale, pendant que Mithridate occuperait l'Asie-Mineure et les côtes de la mer Noire : ils s'étaient promis mutuellement secours. Nul doute que la pensée de ce traité ne fût venue de Mithridate, bien autrement actif et capable que l'autre : il lui fallait couvrir ses derrières, et se procurer un allié puissant, et sûr.

(La Paphlagonie et la Cappadoce) Enfin le roi jeta ses vues sur la Paphlagonie et la Cappadoce1. La Paphlagonie, disait-il, lui appartenait aux termes d'un testament du dernier des Pylaeménides en faveur de son père Mithridate V Evergète. Mais il se heurta aux prétentions opposées de la lignée royale légitime et illégitime; et le pays lui-même protesta. En ce qui touche la Cappadoce, les rois de Pont ne pouvaient oublier que ce royaume et la Cappadoce de mer n'avaient fait qu'un autrefois, et que les idées de réunion s'y étaient maintenues vivaces. Mithridate commence par occuper la Paphlagonie de concert avec Nicomède, roi de Bithynie : partageant avec lui leur commune conquête, il l'a mis entièrement dans ses intérêts. Et pour couvrir en quelque sorte la violence faite à la foi publique, les deux rois installent comme régent nominal un fils de Nicomède, qui prend le nom de Pylaemène. En Cappadoce la politique des deux alliés est plus perfide encore. Le roi Ariarathe VI est massacré par Gordios, sinon d'ordre exprès, en tous cas dans l'intérêt exclusif de Mithridate Eupator, son beau-frère : il laisse un fils du même nom que lui, qui ne peut résister aux envahissements du Bithynien qu'avec l'aide équivoque de son oncle. Mithridate, en échange, exige qu'il laisse rentrer en Cappadoce le meurtrier fugitif d'Ariarathe VI. Là-dessus, rupture et guerre : déjà les deux armées sont en présence quand l'oncle appelle son neveu à une entrevue, et tue de sa main le jeune prince désarmé. Gordios, l'assassin du père, prend aussitôt le gouvernement pour le compte du roi de Pont, et malgré l'insurrection du peuple, qui réclame, pour maître le dernier fils du roi défunt : mais celui-ci ne peut tenir contre les forces démesurément supérieures de Mithridate. Ce roi populaire ne tarde pas d'ailleurs à mourir; et le roi de Pont a le champ libre devant lui, d'autant mieux que de la race royale de Cappadoce, il ne reste plus personne. Comme on avait fait en Bithynie, un faux Ariarathe est proclamé : il règne de nom : c'est toujours Gordios, le lieutenant de Mithridate , qui gouverne.

1. On ne peut établir que par à peu près la chronologie des événements qui vont suivre. C'est vers 640 de Rome (114 av. J.-C.) que Mithridate avait réellement commencé à régner. L'intervention de Sylla se place en 662 (92 av. J.C.) (Tite-Live, epitom. 70); et cette date concorde bien avec les trente années de durée qu'on assigne aux guerres du roi (662-691 (92-63 av. J.C.) : Pline, Hist. nat., 7, 26, 97). Durant cet intervalle aussi se débattirent les guerres de succession de Paphlagonie et de Cappadoce; et à celles-ci déjà se rapporte, il me semble, la tentative de corruption pratiquée à Rome, au temps du premier tribunat de Saturninus (651 (103 av. J.C.)) (Diodore, fragm, de Legat, p. 634). Marius, qui quitta Rome en 655 (99 av. J.C.), et ne resta que peu de temps en Orient, trouva déjà Mithridate en Cappadoce, et négocia avec lui au sujet de ses entreprises sur l'Asie-Mineure (Cicéron, ad Brutus, 1, 5.; Plutarque, Marius, 31). Donc Ariarathe VI avait déjà été tué.

88 av. J.C.

Le royaume de Mithridate

Le roi de Pont était alors plus puissant qu'aucun prince indigène n'avait pu l'être depuis longues années. Au Nord, comme au Sud de la mer Noire, et jusqu'au centre de l'Asie-Mineure, tout lui obéissait. Ses ressources pour la guerre de mer et de terre semblaient inépuisables. Il récoltait des soldats à volonté depuis les bouches du Danube jusqu'au Caucase et à la mer Caspienne : Thraces, Scythes, Sauromates, Bastarnes, Colchidiens, Ibériens (peuple de la Géorgie), se pressaient à l'envi sous ses enseignes : mais c'était surtout chez les Bastarnes, plus belliqueux, qu'il allait chercher des armées. Pour sa flotte, la satrapie de Colchide lui donnait le lin, le chanvre, la résine et la cire, et surtout les bois excellents apportés par les torrents du Caucase; il louait en Phénicie ses capitaines de navire et ses pilotes. On dit qu'il était venu en Cappadoce, à la tête de 600 chars armés de faux, de 10000 chevaux, et de 80000 hommes de pied : encore n'avait-il pas, pour cette guerre, mis en réquisition toutes ses troupes disponibles. En l'absence de la flotte romaine, ou d'une autre force maritime, les escadres du Pont, s'appuyant sur Sinope et les havres de Crimée, demeuraient, à l'exclusion de tous, maîtresses de la mer Noire.

La République avait assisté patiemment aux usurpations consommées de tous côtés par Mithridate, et à cet imposant agrandissement, oeuvre de vingt années, peut-être. Elle avait laissé un simple Etat client se transformer en une grande puissance militaire, qui mettait jusqu'à cent mille hommes sous les armes : elle vivait en étroite alliance avec ce nouveau Grand-roi d'Orient, parvenu, un peu grâce à son aide, à la tête des Etats de l'Asie centrale; confisquant tous les royaumes, toutes les principautés à l'entour de soi, sous mille prétextes faux, qui semblaient une moquerie et un outrage pour l'Etat protecteur toujours mal renseigné, et placé trop loin; se fortifiant jusque sur le continent d'Europe; assis, dans la personne de son chef, sur un trône royal, dans la presqu'île Taurique; étendant enfin ses frontières, à titre de suzerain, jusqu'aux régions voisines de la Thrace et de la Macédoine. Non que le Sénat n'eût délibéré sur ce grave événement. Mais en acceptant les faits accomplis dans l'affaire de la succession paphlagonienne, en tolérant les usurpations de Mithridate, fondées sur le titre d'un faux testament, celles de Nicomède, avec son faux. Pylaemène, ce grand corps ne montrait que trop combien, sans s'y tromper d'ailleurs; il s'attachait avidement à tout prétexte plausible de non intervention. Néanmoins les injures allaient croissant et s'aggravant. Les princes des Scythes Tauriques, chassés de la Crimée, se tournaient vers Rome et demandaient secours; et s'il était encore, quelque sénateur qui prit souci des maximes traditionnelles de la politique romaine, il devait se souvenir qu'autrefois et dans de semblables occurrences le passage du syrien Antiochus en Europe, et l'occupation militaire de la Chersonèse de Thrace, avaient été le signal de la guerre d'Asie. L'occupation de la Chersonèse Taurique par le roi du Pont devait être encore moins tolérée ! Enfin la République se décida à agir quand on apprit que la réunion de la Cappadoce au Pont venait de se consommer. Nicomède de Bithynie, qui de son côté avait voulu en prendre possession sous le nom d'un autre pseudo Ariarathe, et qui voyait son prétendant évincé par la créature de Mithridate, Nicomède n'avait pas manqué de solliciter d'urgence l'intervention des Romains. Le Sénat exigea que Mithridate rétablit les princes scythes. La faiblesse du gouvernement avait fait tellement dévoyer la politique, qu'en ce jour, au lieu de défendre les Hellènes contre les Barbares, on se voyait conduit à soutenir les Scythes contre leurs demi compatriotes. La Paphlagonie fut déclarée indépendante. Le faux Pylaemène de Nicomède et Mithridate reçurent injonction d'avoir à vider la contrée. De même, le faux Ariarathe eut ordre de quitter la Cappadoce; et comme les représentants du pays refusaient la liberté que Rome leur offrait, il fut déclaré qu'un roi serait nommé à l'élection. Il y avait de l'énergie dans toutes ces décisions. Malheureusement, au lieu de les appuyer d'une armée, on envoya en Cappadoce Lucius Sylla, propréteur de Cilicie, avec la petite poignée d'hommes mise à sa disposition pour combattre les brigands et les pirates. Mais le souvenir de l'antique vigueur des Romains faisait plus pour eux dans l'Orient que leur triste gouvernement actuel; et Sylla, à force d'habileté et d'énergie personnelles, suppléa à ce qui faisait défaut du côté du Sénat. Mithridate se retira, se contentant de pousser en avant le Grand-roi Tigrane d'Arménie, plus libre que lui d'agir contre les Romains. Les soldats de Tigrane entrèrent donc en Cappadoce. Aussitôt Sylla ramasse son monde, s'adjoint les contingents alliés, franchit le Taurus, et bat le régent Gordios avec ses bandes arméniennes. Il n'en faut pas davantage. Mithridate cède sur tous les points: c'est Gordios qui endosse la faute de tous les troubles de Cappadoce : quant au faux Ariarathe, il s'évanouit : enfin le choix du peuple, que les partisans du Pont s'efforcent en vain de porter sur la personne de Gordios, tombe sur un notable du pays, Ariobarzane (il s'agit ici d'Ariobarzane le Philoromain (Philoromoeus) qui, détrôné plusieurs fois, revint toujours, appuyé par les armes romaines).

Sylla, poussant plus loin, arriva dans la région de l'Euphrate dont les eaux reflétèrent pour la première fois les enseignes romaines. Pour la première fois aussi les Romains se trouvèrent en contact avec les Parthes qui, à la suite de leurs démêlés avec Tigrane, avaient jugé à propos de se rapprocher des Occidentaux. Dans cette rencontre des deux grandes puissances de l'Est et de l'Ouest, on parut des deux côtés tenir à ne rien céder des prétentions réciproques à l'empire universel. Mais Sylla, plus audacieux que l'envoyé parthe, prit et garda la place d'honneur durant les conférences entre celui-ci et le roi cappadocien. Cette fière attitude lui valut plus de gloire que ses victoires en Orient : le Parthe au contraire paya son humiliation de sa tête. D'ailleurs l'entrevue n'eut pour le moment aucune suite. Les décisions prises par le Sénat à l'encontre de Mithridate furent exécutées. Il évacua la Paphlagonie : il consentit, verbalement du moins, à la restauration des chefs scythes. Le statu quo d'avant la guerre sembla rétabli dans tout l'Orient (662 de Rome (92 av. J.-C.)).

Ainsi en était-il pour le dehors. Au fond des choses, on ne retrouvait guère trace de l'état ancien. A peine Sylla a-t-il quitté l'Asie, que Tigrane d'Arménie tombe de nouveau sur le roi de Cappadoce Ariobarzane, le chasse, et réinstalle à sa place le prétendant du Pont, Ariarathe. En Bithynie, où après la mort du vieux roi Nicomède II (vers 663 de Rome (91 av. J.C.)), Nicomède III Philopator, son fils, avait été reconnu et par son peuple et par le Sénat, il surgit aussi un prétendant, Socrate, son frère, qui s'empara du trône. Manifestement, ces discordes nouvelles, en Cappadoce comme en Bithynie, avaient Mithridate pour auteur médiat et intéressé, bien qu'il parut officiellement s'abstenir. Chacun le savait, Tigrane se mouvait sous sa main : de plus, derrière Socrate, chez les Bithyniens, marchaient des soldats du Pont, et c'étaient les assassins gagés de Mithridate qui menaçaient la vie du roi légitime. En Paphlagonie, les princes indigènes avaient pu se maintenir : mais Mithridate n'en était pas moins maître de toute la côte jusqu'à la frontière bithynienne, soit qu'à l'occasion de l'appui prêté à Socrate il l'eût réoccupée, soit même qu'il ne l'eût pas évacuée. Quant à la Crimée et aux pays voisins, il n'avait jamais pensé sérieusement à retirer ses soldats : bien plus, il marcha en avant dans la voie des conquêtes.

90-89 av. J.C.

La situation

(Aquillius en Asie) La République, dont le secours était imploré par Nicomède et Ariobarzane, envoya en Asie, pour y appuyer le préteur Lucius Cassius, le consulaire Manius Aquillius : cet officier avait fait ses preuves dans les guerres cimbrique et de Sicile. Aquillius d'ailleurs n'avait pas de commandement militaire, pas de troupes : il venait en diplomate : mais en même temps les clients d'Asie et Mithridate recevaient l'ordre de l'assister à main armée. Il arriva alors ce qui s'était passé il y a deux ans. L'officier romain prit avec lui, pour mener à fin sa mission, le petit corps du préteur de la province d'Asie, et les contingents des Phrygiens et des Galates : Nicomède et Ariobarzane purent remonter sur leur trône chancelant. Quant à Mithridate, il s'était, sous divers prétextes, soustrait aux réquisitions de soldats à fournir : mais il s'était en même temps gardé de résister ouvertement, et même il avait fait mettre à mort Socrate, le prétendant bithynien (664 de Rome (90 av. J.-C.)).

(Ni la paix ni la guerre) De tout cela ressortait une confusion étrange. Mithridate se savait parfaitement incapable de lutter contre Rome sur les champs de bataille; aussi eut-il beaucoup mieux aimé n'en pas venir à la rupture et à la guerre déclarée. Sans ce parti pris, il faut avouer que jamais l'occasion n'eut paru meilleure d'en venir aux mains. Au moment où Aquillius entrait en Bithynie et en Cappadoce, l'insurrection italienne était à son point culminant; il y avait là de quoi donner du coeur au plus pusillanime ennemi. Mithridate n'en laissa pas moins l'année 664 de Rome (90 av. J.-C.) s'écouler tout entière sans tirer parti de l'heure favorable. Il ne laissait pas pourtant que de pousser activement et avec persistance ses projets sur l'Asie-Mineure. Cette étrange politique de paix et de conquête tout ensemble ne pouvait durer. Elle fait voir que le roi de Pont n'appartenait pas aux hommes d'Etat de la grande école, et qu'il ne savait ni préparer la bataille comme Philippe de Macédoine, ni se résigner comme Attale; mais qu'en véritable sultan qu'il était, il oscillait perpétuellement entre les convoitises ambitieuses, et le sentiment de son infériorité relative. Une expérience de vingt années lui avait appris la politique actuelle de la République. Il n'ignorait pas que le Sénat romain n'avait en aucune façon la manie des armes, et que même il la redoutait plus que lui, Mithridate, ayant fait l'expérience des dangers que tout généralat faisait courir au gouvernement dans la capitale, et les souvenirs de la guerre cimbrique et de Marius étant encore tout récents. Le roi sut agir en conséquence. Il ne craignit pas de s'engager dans une voie où il se fait cent fois heurté contre une déclaration de guerre s'il avait eu devant lui un gouvernement énergique, non asservi à l'égoïsme. En même temps il évitait soigneusement toute cause d'hostilité ouverte, et qui aurait obligé le Sénat à prendre malgré lui les armes. Dès que les choses tournaient au sérieux, il reculait, devant Aquillius comme devant Sylla : évidemment, il espérait n'avoir pas toujours en face de lui des capitaines vigoureux et fiers; il espérait comme Jugurtha rencontrer aussi des Scaurus et des Albinus. Espoir qui n'avait rien d'insensé ! Et pourtant l'exemple de Jugurtha ne pouvait-il pas aussi lui faire voir combien il était peu sûr de ne compter qu'avec la corruption du général et de l'armée de Rome. De là à vaincre le peuple romain, il y avait loin encore !

(Nicomède) Ainsi restait-on, entre la paix et la guerre; et il y avait apparence que la situation se prolongerait. Mais Aquillius voulut en finir, et la République persistant à ne pas pousser Mithridate à une déclaration ouverte d'hostilités, il eut recours au roi Nicomède. Celui-ci, placé dans la main du général de Rome, et son débiteur tant pour les frais de la guerre précédente que pour les sommes qu'il lui avait garanties, ne put résister à ses incitations, et commença l'attaque contre le Pont. Ses vaisseaux barrèrent le Bosphore aux vaisseaux du roi : ses troupes s'avancèrent au-delà de la frontière, et mirent à sac la région d'Amastris (Amastris, ou Sesamus : aujourd'hui Amasserah, sur la côte Nord de l'Anatolie, à l'Est du Bartin). Mithridate se tint coi, inébranlable dans son calme : au lieu de rejeter les Bithyniens chez eux, il porta plainte devant les ambassadeurs de Rome, leur demandant ou leur médiation, ou la permission de se défendre lui-même. Aquillius décida que, quoi qu'il arrivât, il fallait garder la paix avec Nicomède. La réponse était trop claire. Rome avait déjà tenu la même politique envers Carthage. Elle livrait la victime à sa meute obéissante, et elle lui interdisait de se défendre. Mithridate, comme Carthage, comprit qu'il était perdu : mais au lieu de se rendre à merci, comme les Phéniciens dans leur désespoir, le roi de Sinope fit tout le contraire : il rassembla ses troupes et sa flotte. Dût-on périr, s'écria-t-il, il faut lutter contre les brigands ! Aussitôt il ordonne à Ariobarzane, son fils, d'entrer en Cappadoce; en même temps qu'il envoie au Romain ses fondés de pouvoirs pour lui remontrer dans quelle extrémité il se trouve, et solliciter une dernière explication. Elle fut telle qu'il y devait attendre. Ni le Sénat, ni le roi de Pont, ni celui de Bithynie n'avaient voulu la rupture : mais Aquillius la voulait, et la guerre éclata (fin de 665 de Rome (89 av. J.-C.)).

88 av. J.C.

Mithridate arme

Mithridate, contraint à la lutte, retrouva toute son énergie et fit ses préparatifs politiques et militaires. Il renforça d'abord son alliance avec le roi d'Arménie : en obtint la promesse d'une armée de secours qui, s'avançant en Asie-Mineure, y occuperait le pays pour le compte du Pont. Tigrane devait avoir le butin pour sa part. Le roi partit, que Sylla avait froissé par ses manières hautaines, resta à l'écart, ni hostile aux Romains, ni leur allié. Mithridate s'efforçait de jouer au regard des Grecs le rôle d'un Philippe ou d'un Persée : il se fit le bouclier de l'hellénisme contre l'étranger. Ses ambassades abordaient en Egypte, s'adressaient aux derniers débris vivants de la libre Hellade, s'abouchaient avec la ligue des cités crétoises, implorant tous ceux pour qui Rome avait forgé des fers, leur demandant de se soulever à la dernière heure pour le salut de la nationalité grecque. Il réussit auprès des Crétois, qui prirent en grand nombre du service dans ses armées. Il comptait sur la révolte successive des plus petits Etats clients, des Numides de la Syrie, des républiques grecques; sur celle des provinces, et surtout sur le soulèvement de l'Asie-Mineure tant opprimée. En même temps on travaillait la Thrace, et l'on agitait jusqu'à la Macédoine. La piraterie, active et florissante déjà, se voit traitée en alliée; elle est partout la bienvenue : partout on lui ouvre la voie, et les escadres des corsaires, se disant à la solde du Pont, se montrent rapidement et portent la terreur au loin dans les eaux de la Méditerranée. A cette même heure, l'Asie s'émouvait et se réjouissait à la nouvelle des troubles intérieurs de la République : elle s'enquérait frémissante des combats de l'insurrection italienne, vaincue déjà il est vrai, mais debout et luttant pour longtemps encore. Que si elle ne tenta pas d'entrer en rapports directs avec les mécontents et les révoltés, elle n'en reçut pas moins le secours d'une légion étrangère, armée organisée à la romaine, ayant pour noyau des transfuges de Rome et d'Italie. Depuis les guerres persiques, on n'avait pas vu en Orient un tel déploiement de forces ! Mithridate, dit-on, sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, entrait en campagne à la tête de deux cent cinquante mille hommes de pied, et de quarante mille chevaux. Il mettait en mer trois cents vaisseaux pontés et cent embarcations ouvertes : tous chiffres qui n'ont rien d'exagéré, si l'on songe à sa puissance et aux tribus innombrables des steppes qui lui obéissaient ! Les chefs de ses armées, les deux frères Néoptolème et Archélaos, entre autres, étaient des Grecs, hommes de guerre prudents et éprouvés; et parmi ses soldats il ne manquait pas de combattants braves, ne craignant pas la mort. Dans ses bandes, les armures rehaussées d'or et d'argent, les riches vêtements des Scythes et des Mèdes, se mêlaient et contrastaient joyeusement avec l'airain et le fer des cavaliers hellènes. Sans doute il n'y avait ni unité savante ni organisation militaire qui rattachassent ensemble ces masses mouvantes aux mille couleurs : sans doute ce n'était là encore qu'une monstrueuse machine de guerre asiatique, incapable de résister jamais au choc d'une troupe mieux disciplinée ! Bien des fois déjà, et il y avait à peine un siècle, on en avait fait l'épreuve dans les champs de Magnésie ! Les Romains n'envoyaient pas moins tout l'Orient se lever en armes devant eux, alors qu'au même moment il s'en fallait qu'ils eussent dans l'Ouest, des perspectives plus rassurantes. De quelque nécessité qu'il fut pour Rome de déclarer la guerre à Mithridate, le moment, certes, ne pouvait tomber plus mal. Aussi paraît-il vraisemblable que Manius Aquillius, en provoquant la rupture entre la République et le roi, n'obéissait qu'aux calculs égoïstes de son intérêt personnel. Rome n'avait alors en Asie que le petit corps d'armée de Lucius Cassius, avec les milices locales. Empêchée qu'elle était par la crise militaire et financière qui s'était déclarée au lendemain de l'insurrection italienne, elle ne pouvait, à tout le mieux, faire débarquer une armée de légionnaires en Asie avant l'été de 666 de Rome (88 av. J.-C.). Jusque-là, quels dangers ne couraient pas ses agents ! On espéra pourtant que la Province serait suffisamment couverte, et saurait se défendre. L'armée bithynienne, avec Nicomède, gardait ses positions de l'année précédente en Paphlagonie, entre Amastris et Sinope : elle avait sur ses derrières, en Bithynie, en Galatie, en Cappadoce, les divisions de Lucius Cassius, de Manius Aquillius et de Quintus Oppius, la flotte romano-bithynienne fermant pendant ce temps le Bosphore.

88 av. J.C.

Mithridate occupe l'Asie Mineure

Mithridate prit l'offensive dès les premiers jours du printemps (666 de Rome (88 av. J.C.)). Son avant-garde, cavalerie et troupes légères, rencontra tout d'abord les Bithyniens sur l'Amnias (Gok-Irmak), affluent de l'Halys (Kisil-Irmak), non loin de Tesch-Kopri, et malgré la supériorité du nombre culbuta l'ennemi au premier choc. L'armée se débanda, abandonnant son camp et la caisse militaire au vainqueur. Ce début si brillant était dû principalement à Néoptolème et Archélaos. Les milices asiatiques, moins solides encore, postées par Nicomède en arrière, se tinrent pour battues avant même d'en venir aux mains; à l'approche des généraux de Mithridate, elles se dispersaient. Puis vint le tour d'une division romaine, qui essuya une défaite en Cappadoce. Cassius essaya de se maintenir en Phrygie avec les soldats du pays; il lui fallut quitter la place sans oser combattre, et jeter seulement quelques hommes sûrs dans les villes du Haut Méandre, comme Apamée (Apamea Cibotos : ruines à Déneïr). Pendant ce temps, Oppius évacuait de même la Pamphylie, et s'enfermait dans Laodicée de Phrygie (Eski-Hissar). Enfin Aquillius, reculant à son tour, était atteint sur le Sangare (Skagarija), en Bithynie, et si complètement battu qu'il perdait son camp et allait se réfugier dans la Province, à Pergame. La Province, envahie elle-même, est bientôt conquise; Pergame tombe. Le Bosphore est occupé, et le roi s'empare des navires qu'il y trouve. Mithridate, après chaque victoire, avait mis en liberté tous les prisonniers faits sur les milices d'Asie, et ne négligeait rien pour accroître les sympathies nationales déjà inclinées vers lui. Maître du pays jusqu'au Méandre, à l'exception d'un très petit nombre de places, il apprenait à cette même heure qu'une nouvelle révolution avait éclaté dans Rome; que le consul Sylla, désigné pour marcher contre lui, au lieu de s'embarquer, se retournait contre la capitale; et que les généraux de la République, occupés à de sanglants combats, se disputaient le commandement de l'expédition d'Asie. Rome semblait se précipiter d'elle-même dans l'abîme : quoi d'étonnant si les partisans en faible nombre qu'elle comptait encore dans l'Asie-Mineure y étaient comme noyés sous les masses populaires qui se jetaient dans les bras de Mithridate ? Hellènes et indigènes, tous l'acclamaient comme leur libérateur; et retrouvant en lui le divin vainqueur des Indes, ils le saluaient du nom de nouveau Dyonisos ! Les villes, les îles, envoyaient sur son passage des ambassades au Dieu sauveur, l'invitant à les visiter; et les populations en habits de fête couraient le recevoir hors des portes. Dans quelques cités, on alla jusqu'à lui livrer garrottés les officiers romains qui s'y étaient attardés. Laodicée lui remit Quintus Oppius, et Mytilène de Lesbos le consulaire Aquillius (Vingt-cinq ans après, les auteurs du crime commis sur la personne d'Aquillius expièrent leur trahison: ils furent remis aux Romains, après la mort de Mithridate, par son fils Pharnace).. Qui ne sait la fureur du Barbare, quand le sort des armes le rend maître de celui qui l'a fait trembler? Elle se déchargea cruellement sur le malheureux promoteur des hostilités. Tantôt enchaîné debout aux flancs d'un Bastarne à la monture rapide, tantôt attaché sur un âne, et contraint de proclamer tout haut son propre nom, le vieux Romain est traîné dans toute l'Asie-Mineure; et quand enfin, après ce triste spectacle, il arrive à Pergame où trône alors Mithridate, le roi, pour punir son avarice, seule cause de la guerre, ordonne qu'on lui verse de l'or fondu dans la gorge. Il meurt dans les tourments. Mais ce n'était pas assez de l'ironie sauvage d'un tel supplice, qui seul déjà devrait faire rayer le nom de Mithridate de la liste des grands et nobles caractères. Il envoie d'Ephèse à tous ses satrapes et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure, sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, libres ou non libres, qui résident dans le pays : toute assistance donnée à ces malheureux sera impitoyablement punie : leurs cadavres seront jetés en pâture aux vautours; et de leurs biens confisqués, moitié appartiendra aux meurtriers, moitié reviendra au roi. Partout, hormis dans quelques rares districts, dans l'île de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable s'exécuta ponctuellement : le même jour, quatre-vingt mille, d'autres disent cent cinquante mille malheureux, hommes, femmes et enfants, tous désarmés, sinon tous innocents, furent massacrés de sang-froid en Asie-Mineure : oeuvre d'horrible carnage, où se donnaient carrière non pas seulement la soif, relativement pardonnable, de la vengeance, mais aussi et surtout la mauvaise foi des débiteurs, qui saisissaient cette occasion de supprimer leurs créanciers. Cruauté politiquement insensée d'ailleurs, et sans but : Mithridate avait-il donc besoin du sang pour enrichir ses finances ? Et la conscience de l'immense crime pouvait-elle transformer l'habitant de l'Asie-Mineure en guerrier ? Cruauté allant droit contre le but, à mieux dire : car elle poussait le Sénat à faire énergiquement la guerre, s'il était encore capable d'énergie : car elle frappait à la fois et les Romains, et les Italiques non romains, alliés naturels de Mithridate ! Non, la sentence de mort lancée d'Ephèse n'était rien autre qu'un acte d'aveugle et bestiale vengeance ! Et s'il s'y est attaché quelle fausse apparence de sauvage grandeur, il n'y faut voir que l'illusion créée par les colossales perspectives de cette manifestation de l'absolue puissance d'un sultan d'Orient.

Quoiqu'il en soit, Mithridate était gonflé d'une joie superbe : il avait commencé la guerre par désespoir : mais ses victoires faciles et inattendues, mais le départ tant retardé du redoutable Sylla, laissaient sa pensée s'ouvrir aux plus vastes ambitions. Etabli comme à demeure dans l'Asie citérieure, il avait fait de Pergame, résidence habituelle du magistrat romain, sa capitale nouvelle; et laissant à son fils du même nom le gouvernement de son ancien royaume de Sinope, il organisait en autant de satrapies pontiques la Cappadoce, la Phrygie, la Bithynie. Les grands du royaume et ses favoris se voyaient enrichis, ou pourvus de grands fiefs; et à toutes les villes il était fait remise et de l'arriéré de l'impôt, et de l'impôt à venir pendant cinq années : mesure financière aussi maladroite que le meurtre des résidents romains, si par là le roi croyait s'assurer de la fidélité des Asiatiques. Il est vrai de dire que son trésor regorgeait des sommes énormes provenant des dépouilles des Italiens et des confiscations : dans la seule île de Cos, il avait enlevé 800 talents, laissés en dépôt par les Juifs. Tout le Nord de la péninsule asiatique, et la plupart des îles voisines étaient en sa puissance : sauf les petits dynastes de Paphlagonie, il n'était presque plus de chef qui tint encore pour Rome : ses flottes commandaient dans tous les parages de la mer Egée. Au Sud-Ouest seulement, les ligues des cités cariennes et lyciennes, et la ville de Rhodes lui refusaient hommage. En Carie, il réduit Stratonicée par les armes : mais Magnésie sur le Méandre soutient vaillamment un long et rude siège, où le meilleur des généraux royaux, Archélaos, se fait battre et reçoit une blessure. Rhodes, où les Romains fugitifs se sont retirés avec Lucius Cassius, leur préteur, Rhodes, à son tour, est attaquée par mer et par terre. Il semble qu'elle va succomber devant les énormes forces envoyées contre elles. Mais les marins de Mithridate, si bravement qu'ils fassent leur devoir sous les yeux de leur roi, ne sont que de maladroits novices. Les escadres rhodiennes battent les flottes pontiques quatre fois plus nombreuses, et rentrent au port avec les navires qu'elles ont capturés. Du côté de terre, le siège ne marche pas mieux; et après avoir vu détruire une partie de ses travaux, Mithridate abandonne l'entreprise. Cette île si importante, et la portion du continent qui lui fait face, restent aux Romains.

88-87 av. J.C.

Invasion en Europe

Mais, profitant des conséquences funestes de la révolution sulpicienne et des désordres intérieurs survenus si mal à propos dans la République, Mithridate, non content de la conquête de presque toute la province d'Asie, devait en même temps diriger ses attaques contre l'Europe. Depuis l'an 662 de Rome (92 av. J.-C.), les Barbares voisins de la frontière macédonienne avaient renouvelé leurs incursions, au Nord et à l'Est, avec une persistance et une violence incroyables. En 664 et 665 de Rome (90-89 av. J.C.), les Thraces dévastèrent la Macédoine et tout l'Epire, et pillèrent le temple de Dodone. Chose plus étrange, à ces incursions se joignait une tentative de restauration macédonienne, au profit d'un prétendant du nom d'Euphènes. Assurément le roi de Pont, en communication avec les Thraces par la Crimée, n'était pas étranger à leurs mouvements. Le préteur Gaius Sentius résista comme il put, avec le secours d'autres Thraces, les Denthélètes : mais bientôt accoururent d'autres ennemis, auxquels il ne pouvait tenir tête. Emporté par ses succès, Mithridate, comme jadis Antiochus, avait conçu l'audacieux projet de faire de l'empire de l'Asie et de la Grèce l'enjeu de toute cette guerre : il dirigeait en conséquence sur le continent d'Europe ses meilleures troupes de terre et de mer. Son fils Ariarathe, traversant la Thrace, pénétra en Macédoine, bouleversa tout le pays sur sa route, et le divisa en satrapies asiatiques. Abdère, Philippes deviennent les principales citadelles de l'empire pontique d'Europe. La flotte, conduite par le plus habile des capitaines du roi, par Archélaos toujours, se montra dans la mer Egée, où les Romains comptaient à peine une voile. Délos, leur grande étape dans ces parages, Délos succombe : près de vingt mille hommes, Italiens pour la plupart, y sont massacrés. L'Eubée succombe à son tour : bientôt toutes les îles à l'Est du cap Malée sont dans la main de l'ennemi : rien n'empêche désormais l'envahissement de la Grèce continentale. A ce moment les flottes royales, parties de l'Eubée, allèrent donner contre l'importante place de Démétriade : mais leur attaque fut repoussée par le brave Bruttius Sura, lieutenant du préteur de Macédoine, qui avec une poignée d'hommes et quelques navires ramassés à la hâte, les battit et reprit même l'île de Scyathos. Il ne put toutefois empêcher l'ennemi de s'établir en terre ferme. Là, Mithridate, par la propagande des idées de nationalité, venait en aide à l'oeuvre de ses armes. A Athènes, il avait pour principal instrument un certain Aristion, esclave athénien par sa naissance, sophiste de son métier, ayant tenu jadis école d'épicuréisme. Aujourd'hui, se targuant de la faveur du roi, il tranche du Pistéthère (l'un des deux, fondateurs de Néphélococcygie, dans les Oiseaux, d'Aristophane). Il a appris, en faisant brillamment son chemin à la cour, à jeter au peuple de la poudre aux yeux : il annonce avec aplomb que Carthage va venir au secours de Mithridate, Carthage, depuis tantôt soixante années couchée dans ses ruines! Les discours du nouveau Périclès, la promesse que leur faisait Mithridate de leur rendre leur antique possession de Délos, enflammèrent les Athéniens. Quelques-uns, plus sages, s'enfuirent : mais la population et une couple ou deux de littérateurs en démence répudièrent solennellement la suzeraineté de Rome. Puis, l'ex-philosophe, transformé en satrape, assisté d'une horde de soldats du Pont, inaugure un régime d'impudeur et de sang. Le Pirée devint un port de débarquement pour la flotte pontique. A mesure que ses troupes envahissaient le continent, presque tous les petits Etats, dits libres, se donnaient à Mithridate, Achéens, Laconiens, Beotiens, jusqu'aux frontières thessaliennes. Sura, ayant reçu quelques renforts de Macédoine, s'avança en Beotie : il voulait secourir Thespies. Pendant trois jours il se battit à Chéronée contre Archélaos et Aristion, sans résultat décisif : il lui fallut enfin se retirer à l'approche des troupes pontiques accourues du fond du Péloponnèse (fin de 666 de Rome, commencement de 667 (88-87 av. J.-C.)). Telle était la supériorité de Mithridate et sur terre, et surtout sur mer, qu'il lui vint une ambassade des révoltés italiens, lui demandant de descendre dans la péninsule : mais déjà l'insurrection était à demi terrassée; sa requête fut repoussée.

87-86 av. J.C.

Sylla débarque

(Situation des romains) L'empire territorial de Rome courait plus d'un danger. L'Asie-Mineure et la Grèce totalement perdues la Macédoine en partie occupée par l'ennemi : le pavillon de Mithridate dominant sans rival dans les mers d'Orient : en Italie, la révolte quoique frappée au coeur, maîtresse encore de vastes pays : au dedans une révolution apaisée de la veille, mais dont l'incendie menaçait de se rallumer à toute heure; enfin, une crise terrible, commerciale et financière, conséquence des troubles de l'Italie et des pertes énormes subies en Asie par les capitalistes : par-dessus tout, une disette totale de bonnes troupes : telle était la situation. La République avait besoin de trois armées : il en fallait une à Rome, pour y comprimer la révolution; une autre en Italie, pour achever d'y abattre la révolte; une troisième, pour la guerre d'Asie. Or, on n'avait en tout que la seule armée de Sylla : les divisions du Nord, dans la main peu sûre de Gnaeus Strabon, étaient un embarras, non une force. Entre les trois partis Sylla avait à choisir : nous avons vu qu'il se décida pour la guerre d'Asie. Résolution importante assurément, grand acte de patriotisme peut-être ! Dans ce conflit des intérêts généraux de la République et de ses intérêts privés, Sylla donnait aux premiers la préférence !

En dépit des dangers auxquels son éloignement allait laisser en butte et ses institutions nouvelles, et son parti, il prit la mer et aborda sur la côte d'Epire, dans les premiers jours de 667 de Rome (87 av. J.-C.). Mais il ne venait pas avec l'appareil accompagnant autrefois les généraux en chef de Rome. Son armée, qui comptait cinq légions, ou trente mille hommes au plus (on se souviendra que depuis la guerre sociale, la légion, n'étant plus, comme avant, renforcée par les contingents italiques, se trouve par le fait diminuée d'au moins moitié), n'était guère plus considérable qu'une armée consulaire ordinaire. Ce n'était rien encore que cela. Aux époques des anciennes guerres d'Orient, jamais Rome n'avait laissé l'armée sans flotte : toujours même elle avait dominé les mers. Aujourd'hui Sylla s'en venant reconquérir deux continents et les îles de la mer Egée, arrivait sans un seul vaisseau de ligne. Autrefois le général de Rome débarquait avec sa caisse pleine : il tirait de Rome et par mer tous les approvisionnements lui faisant besoin. Sylla arrivait les mains vides : les sommes levées à grande peine pour la campagne de 666 de Rome (88 av. J.C.) ayant été dépensées en Italie, il lui fallait vivre de réquisitions. Autrefois c'était dans le camp opposé que le général allait chercher celui qu'il avait à combattre; et depuis la fin de la lutte des ordres dans Rome, toutes les factions dans la cité se réunissaient contre l'ennemi du pays : aujourd'hui on trouvait des Romains de marque sous les étendards de Mithridate; et plusieurs grands peuples de l'Italie voulaient entrer dans son alliance. Etait-on sûr que le parti démocratique allait suivre le noble exemple de Sylla, et ferait trêve à son hostilité, pendant que celui-ci tirait l'épée contre le roi d'Asie ? Mais l'intrépide capitaine, sur qui pesaient toutes ces difficultés, n'était pas d'humeur à se préoccuper des dangers éloignés pendant qu'il avait affaire sur l'heure. Il offre au roi la paix, moyennant le retour complet au statu quo ante bellum; et comme il essuie un refus, il marche, aussitôt débarqué, des ports d'Epire en Béotie, bat les généraux de Mithridate, Archélaos et Aristion, près du mont Tilphousios (au Nord du lac Copaïs), et se remet immédiatement et presque sans résistance en possession de tout le continent grec, à l'exception d'Athènes et du Pirée, où s'est jeté l'ennemi. Un coup de main tenté sur ces deux places échoue. Une division, commandée par Lucius Hortensius, réoccupe la Thessalie et pousse jusqu'en Macédoine : une autre, sous Munatius, se poste devant Chalcis d'Eubée, et barre la route au corps ennemi de Néoptolème. Sylla enfin plante son camp non loin d'Eleusis et de Mégare, d'où il commande la Grèce et le Péloponnèse, tout en continuant le siège d'Athènes et de son port. Les villes grecques, comme toujours, esclaves de la crainte prochaine, se soumirent à merci, et s'estimèrent heureuses d'en être quittes moyennant fourniture en hommes et munitions, et moyennant une amende en argent.

(Les sièges d'Athènes et du Pirée traînent en longueur) Mais les sièges, en Attique, marchèrent moins vite. Sylla se vit contraint à construire tout le lourd matériel des engins du temps : les bois des jardins de l'Académie et du Lycée y passèrent. Archélaos menait la défense avec autant d'activité que d'intelligence. Armant tous ses matelots mis à terre, il reconquit la supériorité du nombre; grâce à leur renfort, repoussa aisément l'attaque romaine, et fit même des sorties fréquentes et heureuses. A peu de temps de là pourtant, une seconde armée, conduite par Dromichaète, vint se faire battre sous les murs d'Athènes. La mêlée fut rude, et Lucius Licinius Murena, lieutenant de Sylla, y gagna un renom de bravoure. Malgré tout, le siège n'avançait pas. De la Macédoine, où les Cappadociens s'étaient définitivement établis, il arrivait par mer des secours en grand nombre et réguliers, auxquels Sylla ne pouvait fermer le Pirée. Quant à Athènes, si les munitions commençaient à y décroître, la proximité des deux places permettait à Archélaos de tenter souvent le ravitaillement de l'une par l'autre; et il y réussit plus d'une fois. L'hiver de 667-668 de Rome (87-86 av. J.-C.) se passa tout entier dans cette situation fatigante, sans résultats. Dès que la saison le permit, Sylla se jeta de nouveau sur le Pirée : l'impétuosité de son attaque, ses machines de jet, ses mines réussirent enfin à ouvrir la brêche dans la puissante muraille de Périclès, et les Romains montèrent à l'assaut. Repoussés une première fois, quand ils revinrent à la charge, ils trouvèrent derrière le pan de mur abattu un second rempart en demi-lune; là, les assaillants criblés de traits de trois côtés, ne purent tenir : ils battirent en retraite. Le siège actif cessa et fut converti en blocus. Pendant ce temps, Athènes avait épuisé tous ses vivres, et la garnison offrait de capituler. Mais Sylla renvoie les messagers diserts qui lui apportent ces propositions : Il n'est pas venu en étudiant, mais en général; il n'acceptera qu'une reddition pure et simple. "Je ne suis pas venu ici prendre des leçons d'éloquence", répondit le général, "mais châtier des rebelles," et il les congédia. Aristion hésite encore : il sait quel sort l'attend. Sylla fait placer les échelles, et la ville est emportée presque sans qu'elle se défende (1er mars 668 de Rome (86 av. J.C.)). Aristion se jette dans l'Acropole; puis bientôt se rend à son tour. Le Romain livre la ville au soldat, qui se gorge de sang et de pillage : les principaux meneurs sont exécutés. Puis il restitue à la cité sa liberté : il lui restitue jusqu'à Délos, déjà donnée par Mithridate. Athènes cette fois encore était sauvée par ses morts illustres!


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86 av. J.C.

Les armées pontiques en Grèce

(Fausse position de Sylla) Le maître épicurien vaincu, Sylla ne se sentait pas moins sur un terrain mauvais et chancelant. Il guerroyait depuis plus d'un an, sans action d'éclat, sans avoir pu faire de sérieux progrès. Tous ses efforts venaient se briser contre une place maritime; et pendant ce temps l'Asie était laissée à elle-même. Pendant ce temps les lieutenants de Mithridate venaient d'achever par la prise d'Amphipolis la conquête de la Macédoine. Sans une flotte, tous les jours le fait ressortait plus manifeste, il ne pouvait ni assurer ses communications et ses approvisionnements au milieu de l'essaim des navires ennemis et des pirates, ni reprendre le Pirée, sans compter les îles et l'Asie. Comment donc se procurer ces vaisseaux si nécessaires ? Il était à bout de moyens. Durant l'hiver (667-688 de Rome (87-86 av. J.-C.)), il avait expédié Lucius Licinius Lucullus, le plus habile et le plus capable de ses officiers, avec mission de parcourir tous les parages de l'Est, et d'y ramasser une marine à tout prix. Lucullus s'en revenait avec des embarcations non pontées, empruntées aux Rhodiens et à d'autres moindres cités : mais il donne dans une nuée de pirates, et ne leur échappe que par le plus heureux hasard, en perdant presque toute sa flottille. Il change de navire, et trompant l'ennemi, passe par la Crète et Cyrène, et va à Alexandrie. La cour d'Egypte refuse poliment, mais nettement sa demande de secours. Combien était tombée la puissance de Rome ! Autrefois quand les rois d'Egypte mettaient toutes leurs flottes à son service, elle les remerciait. Aujourd'hui les hommes d'Etat d'Alexandrie ne lui feraient pas crédit d'une seule voile! Joignez à cela les difficultés d'argent. Sylla déjà avait vidé les trésors de Jupiter Olympien, de l'Apollon de Delphes, de l'Asklepios d'Epidaure, et pour indemniser les dieux, il leur avait donné la moitié du territoire de Thèbes confisqué. Mais quelque graves que fussent ces embarras militaires et financiers, ils n'approchaient pas du mal créé par le contrecoup des troubles mêmes de Rome. Là, la ruine se faisait, précipitée, immense, entraînant toutes choses, et dépassant la portée même des plus tristes appréhensions. La révolution s'y était emparée du pouvoir, avait destitué Sylla et nommé à sa place au commandement de l'armée d'Asie le consul démocrate Marcus Valerius Flaccus. Chaque jour on attendait son arrivée en Grèce. Le soldat inclinait pour Sylla, qui avait tout fait pour le maintenir en bonnes dispositions : mais, les vivres et l'argent venant à manquer, avec un général révoqué, mis au ban, avec son successeur déjà en marche, à quelle issue ne fallait-il pas s'attendre ? Sans compter que la guerre tirait en longueur contre un ennemi opiniâtre, et maître de la mer !

(Le Pirée évacué) Ce fut Mithridate qui entreprit de dégager Sylla. Selon toute apparence, du moins, ce fut lui qui, blâmant le système de sage défensive de ses généraux, leur donna l'ordre d'en venir aux mains et de vaincre au plus tôt l'ennemi. Déjà, en 667 de Rome (87 av. J.-C.), son fils Ariarathe, lancé de la Macédoine sur la Grèce, avait marché à Sylla : une mort subite, atteignant le prince non loin du cap Tisée, en Thessalie, avait fait retourner l'expédition en arrière. Mais voici qu'apparaît son successeur, Taxiles (668 de Rome (86 av. J.C.)), poussant devant lui la division romaine laissée dans ce pays. Il arrive aux Thermopyles avec cent mille fantassins environ et dix mille cavaliers. Dromichaète se joint à lui. Archélaos de son côté, bien plus pour obéir au roi que contraint par les armes romaines, Archélaos évacue le Pirée, en partie d'abord, puis en totalité, et va aussi se réunir à l'armée pontique dans les plaines de la Beotie. Sylla, après avoir détruit le Pirée et ses merveilleuses murailles, se met en route à son tour, voulant atteindre les Pontiques, et leur livrer la bataille décisive avant l'arrivée de Flaccus. En vain Archélaos conseille aux siens de ne pas se laisser aller à un tel jeu : il vaut mieux, suivant lui, occuper les côtes, tenir la mer, et laisser Sylla se morfondre. Comme ils ont fait autrefois avec Darius, avec Antiochus, les Orientaux se précipitent au combat, en masse, en aveugles, tels que des animaux furieux qui se jettent dans l'incendie. Folie plus que jamais impardonnable ! Attendant quelques mois encore, ils auraient pu assister en spectateurs à la bataille entre Flaccus et Sylla.

86 av. J.C.

La bataille de Chéronée

Quoiqu'il en soit, la rencontre des armées eut lieu dans la plaine du Céphise, non loin de Chéronée (mars 668 de Rome (86 av. J.C.)). L'armée romaine, même grossie de la division ramenée de Thessalie devant l'ennemi, laquelle avait pu heureusement effectuer sa jonction avec le corps principal, même grossie des contingents des Grecs, avait en face d'elle des forces trois fois plus nombreuses. La cavalerie de Mithridate, surtout, était de beaucoup supérieure à celle de Sylla. La configuration du terrain la rendait très dangereuse. Aussi fallut-il que Sylla couvrit ses flancs par des fossés palissadés : sur son front une chaîne de palissades, pareillement placée entre ses deus lignes, le protégeait contre les chars à faux. Quand ceux-ci approchèrent, ouvrant le combat, la première ligne des Romains se retira aussitôt derrière sa muraille de pieux, et les chars s'y vinrent choquer. Leur désordre s'augmente sous la grêle des frondes et les traits des archers romains. Ils se rejettent sur leur armée, et mettent la confusion jusque dans la phalange des Macédoniens et dans le corps des transfuges italiques. Archélaos, ramenant rapidement sa cavalerie des flancs au centre, la précipite sur les Romains, pour donner à l'infanterie le temps de se rétablir: elle attaque avec furie, et pénètre jusque dans les rangs des légionnaires; mais Sylla les forme aussitôt en masses serrées, et tient tête de tous côtés aux cavaliers qui le chargent. Puis il prend aussi sa cavalerie, et va de sa personne, se jeter avec elle sur le flanc découvert de l'ennemi : les Asiatiques, cèdent sans combattre, et en reculant ils refoulent leurs cavaliers. C'est alors qu'au moment même où l'hésitation paralyse ces derniers, un mouvement général des fantassins romains, dégagés à propos, décide de la victoire. En vain, pour empêcher la fuite, Archélaos fait fermer les portes du camp. Le massacre n'en est que plus grand; et quand enfin les barrières s'ouvrent, les Romains entrent pêle-mêle avec les Asiatiques. On dit qu'Archélaos rentra dans Chalcis avec moins de douze hommes. Sylla avait couru après lui jusqu'à l'Euripe : il ne put franchir l'étroit bras de mer.

85 av. J.C.

Une deuxième armée Pontique en Europe

(Suites médiocres de la victoire. Sylla et Flaccus) La victoire était grande : les suites en furent médiocres. Que faire sans une flotte ? Et puis le vainqueur, au lieu de poursuivre l'Asiatique, avait à se défendre contre ses compatriotes. En mer, on ne voyait qu'escadres du Pont naviguant même au-delà du cap Malée: au lendemain de la bataille de Chéronée, Archélaos débarquait dans Zacynthe avec des troupes, et tentait de s'y loger. D'un autre côté, Lucius Flaccus avait abordé en Epire avec deux légions, non sans avoir perdu du monde en route par la tempête et par les croiseurs de l'ennemi dans la mer Adriatique. Déjà ses troupes occupaient la Thessalie: il fallut que Sylla marchât tout d'abord à lui. Les deux armées romaines campaient l'une en face de l'autre, à Melitaea, sur le revers septentrional de l'Othrys : le choc semblait inévitable. Mais ayant pu se convaincre que les soldats de son adversaire n'étaient en aucune façon disposés à trahir leur général victorieux pour un démocrate inconnu; que même ses avant-postes commençaient à déserter pour le camp de Sylla, Flaccus refusa un combat par trop inégal, et s'enfonçant dans le Nord, gagna l'Asie par la Macédoine et la Thrace. Mithridate battu, il espérait voir s'ouvrir la carrière à des succès décisifs. Ici, que la conduite de Sylla ait de quoi surprendre un juge exclusivement militaire : il laissa, en effet, s'échapper un ennemi plus faible; et au lieu de le poursuivre, il revint à Athènes, où il passa, à ce qu'il semble, tout l'hiver (668-669 de Rome (86-85 av. J.-C.)). Il faut pourtant reconnaître qu'il obéissait à de graves motifs politiques. Il voyait les choses avec assez de modération et de patriotisme pour vouloir n'avoir pas à vaincre un général romain, tant qu'il avait encore affaire aux Asiatiques; et dans ces temps de déplorable confusion, c'était à ses yeux peut-être la solution la meilleure que de faire combattre l'ennemi commun, en Asie par l'armée des révolutionnaires, en Europe par l'armée de l'oligarchie.

Avec le printemps de 669 de Rome (85 av. J.C.), il reprend donc en Europe son travail d'Hercule. Mithridate, toujours infatigable, a continué ses préparatifs en Asie-Mineure : bientôt il envoie en Eubée une armée presque égale à celle qui a été dispersée à Chéronée. Dorilaos la commande. Elle franchit l'Euripe, et va se joindre aux débris des soldats d'Archélaos. Le roi de Pont, mesurant la force de ses armées sur ses victoires faciles contre les milices de Bithynie et de Cappadoce, n'a pas compris que les choses ont pris pour lui en Occident une toute autre et défavorable tournure : déjà ses courtisans chuchotent à son oreille le mot de trahison contre Archélaos qu'ils accusent. Il donne à sa nouvelle armée l'ordre péremptoire d'attaquer une seconde fois, et d'en finir assurément avec les Romains. Il fut fait selon la volonté du maître : on se battit du moins, si l'on n'enleva pas la victoire. Le choc eut encore lieu dans la plaine du Céphise, non loin d'Orchomène. Les Asiatiques jetèrent hardiment leur nombreuse et excellente cavalerie sur l'infanterie de Sylla, qui fléchit et commença à céder. Le danger était pressant. Sylla saisit une enseigne, et poussant à l'ennemi, avec ses officiers et son état-major : Si l'on vous demande, cria-t-il à ses soldats, où vous avez abandonné votre général, vous répondrez : à Orchomène ! En l'entendant, les légions font volte-face; elles repoussent les cavaliers ennemis, et les rejetant sur les fantassins, mettent ceux-ci facilement en fuite. Le lendemain elles enveloppent et enlèvent le camp asiatique : la plupart des soldats de Mithridate sont tués, ou se noient dans les marais du lac Copaïs : un petit nombre, avec Archélaos, rentre en Eubée. Les cités beotiennes payèrent chèrement leur seconde défection : quelques-unes furent rasées. Rien n'empêchait plus d'entrer en Macédoine et en Thrace. Philippes occupée, Abdère évacuée spontanément par sa garnison pontique, tout le continent européen nettoyé, tels furent les fruits de la victoire. La troisième année de la guerre tirant sur sa fin (669 de Rome (85 av. J.-C.)) Sylla alla prendre ses quartiers d'hiver en Thessalie. Au printemps de 6701 (84 av. J.C.), il pensait pouvoir enfin débarquer en Asie. A cet effet, il donna l'ordre de lui construire des vaisseaux dans tous les arsenaux thessaliens.

(Réaction en Asie Mineure contre Mithridate) Pendant ce temps il s'était fait de grands changements en Asie-Mineure. Mithridate, reçu comme le libérateur des Grecs, y avait inauguré son empire en proclamant l'indépendance des cités et l'immunité des impôts : mais à l'enthousiasme de la première heure l'amère désillusion avait presque aussitôt fait suite. Le roi était immédiatement rentré dans son caractère, et substituant à celle du magistrat romain sa tyrannie bien autrement pesante, il avait poussé à bout la patience habituelle de ses nouveaux sujets, qui partout se soulevaient. Le sultan du Pont eut alors recours aux grands moyens. Il donna la liberté aux villes alliées, dépendantes des cités principales, et le droit de bourgeoisie aux simples résidents; il remit leurs dettes à tous les débiteurs; il donna des champs à qui n'en avait pas; et il affranchit les esclaves, dont quinze mille allèrent combattre dans l'armée d'Archélaos. Les grandes villes marchandes, Smyrne, Colophon, Ephèse, Tralles, Sardes, fermèrent leurs portes aux officiers du roi, ou les tuèrent, et se déclarèrent pour Rome. A Adramytte, le gouverneur de Mithridate, Diodore, philosophe de réputation, comme Aristion, mais d'une autre école, et comme lui d'ailleurs, âme damnée de la politique royale, mit à mort tout le conseil de la cité : sur l'ordre du maître, Chios, suspecte de pencher pour Rome, fut taxée à une amende de 2000 talents; et comme le versement n'en fut pas reconnu exact, ses habitants saisis, garrottés et conduits en masse sur des navires, se virent, sous la surveillance de leurs propres esclaves, transportés vers les côtes de Colchide : leur île pendant ce temps était repeuplée par une colonie de Pontiques. De même en Galatie, le roi donna l'ordre de massacrer dans un même jour tous les chefs des Celtes asiatiques, avec leurs femmes et leurs enfants : il installa une satrapie à leur place. Les exécutions se consommèrent presque toutes, ou dans le camp même du roi, ou dans le pays galate : mais, quelques-uns des chefs ayant pu fuir, se mirent à la tête de leurs tribus encore puissantes, et chassèrent le gouverneur royal, Eumachos. Mithridate tous les jours en butte aux poignards des assassins : il fit faire le procès et condamner à mort mille six cents individus impliqués successivement dans des complots contre sa personne.

1. De même que le détail de tous ces événements, leur chronologie est obscure; et le flambeau de la critique n'y peut guère apporter qu'une lueur de crépuscule. La date de la bataille de Chéronée semble sûrement se placer en mars 668 de Rome (86 av. J.-C.), sinon au même jour que la prise d'Athènes, du moins à peu de jours de là. Très vraisemblablement aussi, la campagne de Thessalie qui suivit, et la seconde campagne de Beotie employèrent non seulement le reste de l'année 668, mais encore toute l'année 669 (85-86 av. J.-C.) : d'autant que les entreprises de Sylla sur l'Asie ne sauraient suffire pour remplir une campagne. D'autre part, Licinianus (année 669) semble indiquer que Sylla serait revenu passer à Athènes l'hiver de 668-669, et y aurait procédé à des enquêtes, et à des condamnations contre les défectionnaires : ce n'est qu'ensuite qu'il raconte la bataille d'Orchomène. Par cette raison, la date de 670 (84 av. J.C.) (et non à celle de 669) le passage du général romain en Asie.

85-83 av. J.C.

Flaccus en Asie

(Lucullus et sa flotte sur la côte d'Asie) Pendant que ses fureurs meurtrières, suicide véritable de sa puissance, poussent au désespoir et aux armes ses sujets nouveaux, les Romains le serrent enfin de près et par mer et par terre. Lucullus, après avoir vainement tenté de faire sortir contre lui les flottes égyptiennes, s'était tourné du côté des villes syriennes, pour leur demander des vaisseaux de guerre. Il avait réussi, et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il avait pu ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se trouvait désormais en état d'agir. Mais il évita de se mesurer avec des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha pas de remporter d'importants succès. L'île et la péninsule Cnidiennes sont occupées : il attaque Samos, et enlève à l'ennemi Chios et Colophon.

Flaccus, de son côté, gagnant Byzance par la Macédoine et la Thrace, avait passé le détroit et pris terre à Chalcédoine (668 de Rome (86 av. J.-C.)). Là, éclate une insurrection parmi ses soldats, prétendant que leur chef a détourné leur part de butin : elle a pour instigateur et pour âme Gaius Flavius Fimbria, l'un des principaux officiers de l'armée dont le nom, comme orateur de la foule, est proverbial dans Rome, et qui, se séparant de son général, a continué dans le camp les allures de la démagogie du Forum. Flaccus est déposé d'abord, puis bientôt mis à mort, non loin de là, à Nicomédie : la voix du soldat appelle Fimbria au commandement en chef. Il va de soi que le nouveau chef ferme les yeux sur tous les excès : à Cyzique, ville amie, les habitants sont contraints sous peine de mort à livrer tous leurs biens à la soldatesque, et pour l'exemple, deux des plus notables sont exécutés d'abord. Et pourtant cette révolution militaire eut des suites heureuses. Fimbria n'est pas un général incapable comme Flaccus. Il a de l'énergie et du savoir faire. Il bat à Miletopolis (sur le Rhyndakos, non loin de Brousse), le jeune Mithridate qui marchait contre lui en sa qualité de satrape royal. Surpris au milieu de la nuit, écrasé, il laisse ouverte la route qui mène à l'ancien chef-lieu de la province romaine, à Pergame, la capitale actuelle du Pont. Fimbria en chasse le roi, qui se sauve au port voisin de Pitané, et s'y embarque. A ce moment Lucullus se montre avec sa flotte. Fimbria le conjure de lui prêter secours : on pourrait ainsi s'assurer la capture de Mithridate. Mais chez Lucullus, l'aristocrate l'emporte sur le patriote : il s'éloigne, et le roi gagne Mytilène. Sa situation était critique (fin de 669 de Rome (85 av. J.-C.)). Il avait perdu l'Europe : toute l'Asie-Mineure se soulevait contre lui, ou était occupée par une armée romaine, qui le menaçait lui-même, campée à deux pas de lui. La flotte de Lucullus avait livré deux combats heureux en vue de la côte troyenne, l'un au cap Lecton (pointe de Baba-Kalessi), l'autre sous Ténédos : elle tenait dans son poste, y ralliant tous les navires construits par l'ordre de Sylla en Thessalie; et, commandant désormais l'Hellespont, elle garantissait au général et à l'armée du Sénat, pour l'ouverture du printemps, un passage en Asie, sûr et facile.

85-84 av. J.C.

Les pourparlers de paix

Mithridate jugea qu'il fallait négocier. En d'autres circonstances, l'auteur de l'édit de sang d'Ephèse n'aurait jamais pu raisonnablement espérer la paix : mais au milieu des convulsions intérieures de Rome, en face d'un général mis au ban du pouvoir, avec tous ses partisans victimes d'une persécution épouvantable, en face des chefs des armées républicaines luttant l'un contre l'autre, et pourtant en guerre contre un seul et commun ennemi, le roi devait espérer la paix, la paix même avantageuse. Il avait à choisir entre Fimbria et Sylla. Il entama des pourparlers avec tous les deux. Mais dès le début, il avait, ce semble, l'intention de conclure avec Sylla, à son sens, décidément plus fort que l'autre. Donc, et par son ordre, Archélaos invita Sylla à se rendre en Asie auprès du monarque, lui promettant l'assistance de celui-ci contre la faction démagogique de Rome. Mais tout désireux qu'il était d'en finir promptement avec l'Asie, pour pouvoir se tourner du côté de l'Italie, où l'appelaient tant d'intérêts pressants, Sylla, froid et sagace jusqu'au bout, repoussa dédaigneusement les bienfaits de l'alliance proposée, à la veille de la guerre civile qui l'attendait en Occident. Vrai Romain jusqu'au bout, il ne voulut pas entendre parler de concessions déshonorantes et désavantageuses. Les conférences s'étaient ouvertes durant l'hiver de 669 à 670 de Rome (85-84 av. J.-C.), à Délion, sur la côte beotienne, en face de l'Eubée. Il refusa nettement d'abandonner un pouce de terre, et fidèle à la vieille maxime des hommes d'Etat de Rome, persistant dans les termes stricts des conditions exigées avant la bataille, il eut la sagesse de la modération, et n'éleva pas ses prétentions. Il réclama la restitution de toutes les conquêtes royales, de celles même non encore reprises par les armes, Cappadoce, Paphlagonie, Galatie, Bithynie, Asie-Mineure, îles de l'Archipel : il réclama la remise des captifs et des transfuges, celle des quatre-vingts vaisseaux d'Archélaos, qui devenaient un appoint important pour la mince flotte de Rome : il voulut enfin la solde et l'approvisionnement de son armée, et une indemnité de guerre relativement modique de 3000 talents. Les gens de Chios transportés au-delà de la mer Noire devaient être ramenés chez eux : on rendait leurs familles aux Macédoniens amis qui avaient fui, et un certain nombre de vaisseaux aux villes alliées de Rome. De Tigrane, qui à la rigueur eût pu être compris dans le traité, il ne fut rien dit par personne : nul ne se souciait, en faisant mention de lui, de se jeter dans des complications et des lenteurs sans fin. On rentrait donc dans l'état de possession avant la guerre; et certes, pour le roi il n'y avait rien d'humiliant à de telles conditions. Archélaos, se disant qu'il avait obtenu relativement au-delà de ce qu'on pouvait attendre, et que de toutes façons il n'obtiendrait pas plus, se bâta d'arrêter les préliminaires, suspendit les hostilités, et retira ses troupes de toutes les places que les Asiatiques occupaient encore en Europe.

(Nouvelles difficultés) Mais voici que Mithridate repousse une telle paix : il veut du moins que la République n'insiste pas pour la remise des vaisseaux, et lui abandonne la Paphlagonie : il fait en même temps valoir les conditions bien meilleures que Fimbria se dit prêt à lui octroyer. Sylla s'offense de ce qu'on met ses offres en balance avec celles d'un aventurier sans pouvoirs légitimes : il a été d'ailleurs jusqu'à l'extrême limite des concessions : il rompt brusquement les pourparlers. "Eh quoi", s'écria Sylla, "je lui laisse la main qui a signé la mort de tant de nos citoyens, et il ose réclamer! Dans quelques jours je serai en Asie, il tiendra alors un autre langage." Dans l'entre-temps, il a réorganisé la Macédoine, châtié les Dardaniens, les Cintiens et les Moediens (de Thrace), donnant ainsi du butin à ses soldats, et se rapprochant de l'Asie, où de toutes manières il entend aller régler ses comptes avec Fimbria. L'heure arrivée, il met en mouvement ses légions, réunies dans la Thrace, et sa flotte cingle vers l'Hellespont. Mais Archélaos avait fini par arracher à son maître le consentement qui coûtait tant à l'orgueil de celui-ci. Ses efforts pour la paix n'en étaient pas moins vus de mauvais oeil à la cour de Mithridate : on alla jusqu'à l'accuser de trahison; et bientôt il dut quitter le Pont, et se réfugier chez les Romains, qui lui firent un accueil empressé et le comblèrent d'honneurs. De leur côté les soldats romains murmuraient : le riche butin sur lequel ils avaient compté leur allait échapper. C'était là la vraie cause de leur mécontentement, bien plutôt que l'impunité scandaleusement octroyée à ce roi barbare, à ce meurtrier de quatre-vingt mille de leurs frères, à l'auteur de tous les maux indicibles dont avaient souffert l'Italie et l'Asie, et qui s'en retournait chez lui gorgé de tous les trésors volés à l'Orient. Sylla lui-même n'ait subi avec douleur les nécessités du moment. Mais les complications de la politique intérieure venaient malheureusement à la traverse de la mission bien simple de son généralat en Asie, et lui faisaient une loi, après ses grandes victoires, de se contenter, d'une paix telle quelle. Tout au moins faut-il admirer son désintéressement et sa prudence, et dans la conduite de la guerre, et dans l'acte de conclusion de la paix. La guerre, contre un prince à qui obéissaient tous les rivages de la mer Noire, et dont les dernières négociations mettaient au jour l'opiniâtreté superbe, aurait demandé à elle seule des années; et l'Italie, d'autre part étant à deux doigts de sa perte, peut-être était-il déjà trop tard pour y conduire les quelques légions que Sylla avait dans les mains, et pour engager la lutte avec la faction maîtresse du pouvoir !1 Mais avant de songer à partir, il fallait se défaire du hardi meneur, qui s'était emparé de l'Asie, à la tête de l'armée des démocrates : sans quoi, pendant que Sylla s'en irait d'Asie en Italie pour y étouffer la Révolution, on le verrait, lui aussi, accourir d'Orient au secours des révolutionnaires: Sylla reçut à Cypséla sur l'Hébrus (Ipsala, sur la Maritza, en Roumélie) la nouvelle de la ratification du traité : il continua de marcher en avant. Le roi Mithridate, disait-il, désirait une conférence où s'achèverait le pacte de la paix : prétexte habile, et qui n'était mis en avant, sans doute, que pour colorer le passage de l'Hellespont et le duel avec Fimbria.

Il franchit donc la mer, menant avec lui ses légions et Archélaos : puis, s'étant rencontré sur la rive asiatique à Dardanos avec Mithridate, et ayant conclu verbalement la paix, il continua sa marche, poussa jusqu'à Thyatira, non loin de Pergame, où Fimbria avait son camp, et dressa le sien tout à côté. Ses soldats, bien supérieurs aux Fimbriens par le nombre, la discipline, l'esprit de conduite et l'énergie, tenaient en mépris les bandes découragées, abattues du général démocrate, et ce général sans mission lui-même. Parmi celles-ci, les désertions allaient croissant. Quand Fimbria donna le signal, elles se refusèrent à combattre contre des concitoyens, et ne voulurent même pas déposer entre ses mains le serment requis de fidélité durant le combat. Un assassin dirigé contre Sylla manqua son coup : une entrevue sollicitée par Fimbria fut rejetée avec hauteur : Sylla se contenta de l'envol d'un de ses officiers offrant des sûretés personnelles à son adversaire. Quelque audacieux et criminel qu'il fût, Fimbria n'était pas un lâche : il refusa le vaisseau qu'on lui donnait, et un asile chez les Barbares : il rentra à Pergame et se perça de son épée dans le temple d'Esculape. Les plus compromis, parmi les siens, se réfugièrent chez Mithridate ou chez les pirates, qui les reçurent à bras ouverts : tout le reste de son armée passa sous les enseignes de Sylla. Elle se composait de deux légions, en qui d'ailleurs le vainqueur n'avait pas confiance.

Quand Sylla quitte l'Italie pour l'Asie en 87 av. J.C., la situation politique à Rome est instable : l'insurrection à demi étouffée et la principale armée sous le commandement usurpé d'un général douteux. La victoire de l'oligarchie avait fait de nombreux mécontents. Les chevaliers, souffrant de la plus terrible crise financière que Rome n'avait jamais connu, murmure contre le pouvoir à cause de la loi sur l'intérêt qu'il avait promulguée, à cause des guerres d'Italie et d'Asie. Les insurgés déplorent la ruine de leurs espérances d'égalité civile avec les citoyens romains. Les cités entre les Alpes et le Pô ne sont pas satisfaites des demi concessions obtenues et quant aux nouveaux citoyens et aux affranchis, l'annulation des lois sulpiciennes les rend furieux.

1. La tradition arménienne fait aussi mention de la première guerre contre Mithridate. Le roi Ardachès d'Arménie, dit Moïse de Khorène, ne voulant pas se contenter d'occuper le second rang dans le royaume de Perse (ou des Parthes), força le roi Arschagan, à lui laisser la suprématie royale : il se fit bâtir un palais en Perse, et battit monnaie à son effigie; réduisit Arschagan à n'être que roi suzerain des Perses, installa son propre fils Dicran (Tigranes) comme roi suzerain en Arménie, et maria sa fille Ardaschama au grand prince des Ibères Mihrdates (Mithridate), descendant du Mihrdate, satrape de Darius, lequel gouverna au nom d'Alexandre les Ibères subjugués, et commanda aux montagnes du Nord et à la mer du Pont. Ardachès fit ensuite prisonnier le roi Cresus, de Lydie, soumit toute la terre ferme entre les deux grandes mers (Asie-Mineure), puis prit la mer avec d'innombrables vaisseaux, pour aller subjuguer l'Occident. L'anarchie étant à Rome, nul ne lui opposa une vive résistance; mais ses soldats s'étant exterminés mutuellement, Ardachès périt par leurs mains. Après la mort d'Ardachès, Dicran, son successeur, s'avança contre l'armée des Grecs (c'est-à-dire, des Romains), qui de leur côté marchaient en Arménie. Il mit un terme à leurs envahissements, et confia à son beau-frère Mihrdate le gouvernement de Madjag (Mazaka en Cappadoce) et des provinces intérieures, avec une armée considérable; puis s'en revint en Arménie. Bien des années après on montrait encore dans les villes arméniennes des statues des divinités grecques, oeuvres de maîtres connus, et trophées de victoire de cette expédition.
On reconnaîtra ici sans peine les principaux événements de la première guerre de Mithridate. Mais tout le récit est visiblement bouleversé et surfait d'additions étrangères : l'orgueil arménien l'a rempli de mensonges patriotiques. De même, plus tard, la victoire sur Crassus est attribuée aux Arméniens. Il faut user d'extrême précaution, en feuilletant ces documents orientaux : ils ne font rien moins que raconter la tradition populaire : mais ils fondent pêle-mêle la légende arménienne, les récits de Josèphe, d'Eusèbe et des autres sources à l'usage des chrétiens du Ve siècle, et mettent en outre à contribution les romans historiques des Grecs et les imaginations patriotiques de l'auteur lui-même. Quelque pauvres que soient nos sources, à nous autres Occidentaux, convenons que tenter de les compléter, ici et partout ailleurs, avec les données de la légende orientale, comme l'a voulu faire par exemple Saint-Martin, à l'encontre des lois de la critique, c'est vouloir ajouter les ténèbres à la nuit. (Sur l'objet de cette note, V. Moïse de Khorène, Venise, 1841 : traduction française de Le Vaillant de Florival, liv. II, chap. XI, XII, XIV, XXII, t. I, pp. 171 et s.).

84 av. J.C.

Sylla met ordre aux affaires d'Asie

Au lieu de les prendre avec lui pour aller guerroyer en Italie, il aima mieux les laisser en Orient, où les villes et les campagnes n'étaient rien moins que remises des convulsions de la veille. Il plaça à leur tête, ainsi qu'à la tête du gouvernement de l'Asie romaine, son meilleur capitaine, Lucius Licinius Murena. Naturellement, les mesures révolutionnaires prises par Mithridate, l'affranchissement des esclaves, l'annulation des dettes, furent révoquées: toutefois cette restauration, en maints endroits, ne put se faire sans tirer l'épée. La justice eut son jour de triomphe, la justice comme l'entendaient les vainqueurs. Tous les partisans notables de Mithridate, les fauteurs des meurtres consommés sur les Italiens payèrent de leur vie leurs crimes. Il fallut verser comptant, aussitôt la répartition faite entre les contribuables, toutes les dîmes, tous les tributs arriérés des cinq dernières années : ils eurent de plus à payer une indemnité de guerre de 20000 talents. Lucius Lucullus resta dans le pays pour activer les rentrées. Moyens de rigueur terribles, et non moins exécrables dans leurs conséquences ! Mais à qui les met en regard du décret et des massacres d'Ephèse, elles semblent presque se réduire à de minces représailles. Quant aux autres spoliations consommées, elles ne dépassèrent pas la limite habituelle, si l'on en juge par le butin porté plus tard en triomphe dans Rome. Mais les cités fidèles, comme Rhodes, comme le pays de Lycie et Magnésie du Moandre, obtinrent toutes de riches présents. Rhodes recouvra une partie des possessions qu'elle avait perdues après la guerre contre Persée. Des lettres de liberté et d'autres privilèges dédommagèrent, en tant que faire se pouvait, les habitants de Chios, à raison des maux qu'ils avaient soufferts, et les habitants d'Ilion, victimes des folles fureurs de Fimbria, pour avoir noué des intelligences avec son adversaire. Quant aux rois de Bithynie et de Cappadoce, Sylla les avait emmenés avec lui aux conférences de Dardanos, et leur avait fait jurer, à Mithridate et à eux, de vivre désormais en paix et en bon voisinage. Mithridate, toutefois, s'était fièrement refusé à laisser paraître en sa présence Ariobarzane, qui n'était pas de sang royal, Ariobarzane l'esclave, comme il l'appelait. Gaius Scribonius Curio eut la mission de veiller au rétablissement de l'ordre de choses légal dans les deux royaumes évacués par lui.

(Sylla se rembarque pour l'Italie) Sylla touchait enfin le but. Après quatre ans de guerre, le roi de Pont rentrait dans la clientèle de Rome. L'unité du gouvernement était reconstituée comme devant dans la Grèce, dans la Macédoine et dans l'Asie-Mineure. L'honneur et la victoire étaient satisfaits, sinon dans la mesure de l'ambition romaine, du moins dans celle rigoureusement nécessaire. Sylla s'était illustré comme capitaine et comme soldat. Il avait su conduire son char par les sentiers les plus difficiles, avancer au travers de mille obstacles, guidé tantôt par l'opiniâtreté intelligente et tantôt par le sage esprit des concessions. Il avait combattu et vaincu à la façon d'Hannibal, conquérant dans une première victoire les moyens et les ressources nécessaires pour une seconde et plus pénible lutte. Il laissa ses soldats se refaire de leurs longues fatigues dans l'abondance de leurs quartiers d'hiver en Asie; puis s'embarquant au printemps de l'an 671 de Rome (83 av. J.-C.), sur seize cents navires, il alla d'Ephèse au Pirée, gagna Patro par terre, y retrouva sa flotte qui l'attendait et s'en revint, avec toutes ses troupes, prendre pied à Brundisium. Il s'était fait précéder d'une missive au Sénat, où ne relatant que ses campagnes de Grèce et d'Asie, il semblait ignorer qu'il avait été destitué : son silence annonçait la restauration prochaine.

88-87 av. J.C.

La situation politique à Rome

Nous avons exposé plus haut dans quelle situation tendue et équivoque Sylla avait laissé l'Italie, quand au commencement de 667 de Rome (87 av. J.-C.), il partit pour la Grèce : l'insurrection, seulement à demi étouffée; la principale armée, sous le commandement plus qu'à demi usurpé d'un général politiquement douteux; la capitale livrée à la confusion d'intrigues actives et multiples; ce n'était partout que dangers. La victoire remportée, l'épée à la main, par l'oligarchie, malgré sa modération ou à cause de sa modération même, avait fait de nombreux mécontents. Les capitalistes, saignant encore des blessures de la plus terrible crise financière que Rome eut jamais vue, murmuraient contre le pouvoir, à cause de la loi sur l'intérêt qu'il avait promulguée, à cause des guerres d'Italie et d'Asie qu'il n'avait pas empêchées. Les insurgés ne déploraient pas seulement la ruine de leurs espérances d'égalité civile avec les citoyens de la ville souveraine, ils regrettaient encore leurs anciens traités particuliers et subissaient en frémissant l'arbitraire hors la loi de leur condition de sujets. Les cités d'entre les Alpes et le Pô n'étaient pas davantage satisfaites des demi concessions obtenues; et quant aux nouveaux citoyens et aux affranchis, l'annulation des lois sulpiciennes les rendait furieux. La population de Rome souffrait de la gêne commune et se révoltait contre un régime du sabre qui n'avait pas admis le régime des assommeurs au nombre des institutions. Dans la ville, les partisans des citoyens bannis après la révolution sulpicienne, très nombreux encore grâce à la modération peu commune de Sylla, se donnaient mille peines pour leur obtenir la faculté du retour; et quelques femmes, riches et de marque, n'épargnaient dans ce but ni leurs soins ni leur or. Sans doute, dans tous ces distords, il n'y avait rien qui rendît imminente une nouvelle et violente commotion : l'agitation était en grande partie sans but immédiat, et transitoire. Mais le malaise général y trouvait son aliment; il en était sorti, plus ou moins, l'assassinat de Rufus, plusieurs tentatives également criminelles contre Sylla, et surtout les élections, partiellement d'opposition, des consuls et des tribuns de l'an 667 de Rome (87 av. J.-C.).

(Cinna, Carbon et Sertorius) Le nom de l'homme que les mécontents avaient porté à la tête de l'Etat, Lucius Cornelius Cinna, n'avait été que peu ou pas prononcé jusqu'alors, si ce n'est qu'il s'était comporté en bon officier durant la guerre sociale. Sur sa personne, sur ses projets au début, nous en savons moins que sur tout autre chef de parti dans la révolution romaine. Et la cause en est que Cinna, homme tout ordinaire et guidé par le plus vil égoïsme, n'avait pas eu d'abord de desseins politiques à lui et sur une large échelle. On disait, le jour où il se mit en avant, qu'il s'était vendu pour une forte somme d'or aux nouveaux citoyens et à la coterie de Marius. L'accusation a toute apparence de vérité; mais serait-elle fausse qu'elle n'en est pas moins caractéristique : un tel soupçon n'eût jamais été attaché aux noms de Saturninus et de Sulpicius. Le mouvement en tête duquel il se mit, dans ses motifs et dans son but, n'a que la plus vide et la plus triste apparence. Il ne vient pas d'un grand parti. Il sort d'une bande de mécontents, sans visées politiques, sans une arrière-pensée qui vaille qu'on la nomme, et dont l'entreprise principale était le rappel des bannis par les voies légales ou autrement. Cinna ne serait entré dans la conspiration qu'après ses complices et seulement parce que les pouvoirs des tribuns étant aujourd'hui diminués, il fallait à l'intrigue un consul qui servit de porte-voix aux motions du parti. Or, parmi les candidats consulaires de 667 de Rome (87 av. J.-C.), nul n'était un instrument plus docile que Cinna : il fut donc promu. Mais, dans la seconde ligne des meneurs, on rencontrait des hommes plus solides : le tribun du peuple Gnaeus Papirius Carbon, qui s'était fait un nom par son éloquence triviale et fougueuse, et avant tout Quintus Sertorius, l'un des plus habiles officiers de l'armée, personnage remarquable sous tous les rapports, depuis qu'il avait brigué le tribunat, devenu l'ennemi personnel du général de l'armée d'Asie, et que la haine avait poussé dans les rangs des mécontents, évidemment contre tous les instincts de sa nature. Le proconsul Strabon, quoique en mauvaise intelligence avec le pouvoir, était d'ailleurs bien loin de se commettre avec la faction.

87 av. J.C.

La révolution

Tant que Sylla resta en Italie, les conjurés se tinrent cois, et par de bonnes raisons. Mais dès que, cédant, non aux exhortations du consul Cinna, mais à la nécessité des choses qui l'appelait en Orient, le proconsul tant redouté eut mis le pied sur son navire, celui-ci, appuyé par la majorité du collège des tribuns, s'empressa de proposer les lois qui n'étaient que la réaction convenue contre la restauration syllanienne de 666 de Rome (88 av. J.C.) : on y créait l'égalité civile au profit des nouveaux citoyens et des affranchis, comme Sulpicius en avait fait la motion : on provoquait la restitution entière des bannis appartenant à la révolution sulpicienne. Les nouveaux citoyens affluèrent dans Rome pour s'y réunir aux affranchis, en imposer à leurs adversaires, et au besoin leur faire violence. Mais le parti du gouvernement était décidé à ne pas faiblir : il opposa consul à consul, Gnaeus Octavius à Lucius Cinna, et tribun à tribun. Des deux côtés, au jour du vote, on se montra en armes, pour la plupart, sur la place des comices.

(Victoire du gouvernement) Les tribuns fidèles au Sénat prononcèrent l'intercession, et quand on voulut les assaillir, l'épée à la main, jusque sur la tribune aux harangues, Octavius répondit aux voies de fait par les voies de fait. Ses bandes serrées d'hommes armés balayèrent la voie sacrée et le Forum; puis furieuses et sans écouter les ordres plus doux de leur chef, elles taillèrent en pièces les masses rassemblées devant elles. Le Forum, en ce jour d'Octavius, fut abreuvé de plus de sang qu'il n'en avait jamais vu ou qu'il n'en vit jamais verser : on y compta jusqu'à dix mille cadavres laissés sur la place ! Cinna appela à lui les esclaves, leur promettant la liberté après le combat; mais sa voix demeura sans puissance, comme l'avait été un an avant la voix de Marius : il ne resta plus aux meneurs qu'à fuir. La constitution ne donnait aucun moyen d'action contre les chefs de la conspiration, tant que courait leur année de charge. Mais un oracle, plus loyaliste que pieux, avait prédit le retour de la paix, si le consul Cinna et les six tribuns du peuple, ses partisans, étaient envoyés en exil. Aussi, sans rien demander à la loi, et simplement en conformité de l'heureuse parole saisie au passage par les gardes des oracles, le Sénat s'empressa-t-il de destituer le consul, de faire élire Lucius Cornelius Merula à sa place, et de le mettre au ban des révolutionnaires fugitifs. La crise semblait devoir s'arrêter là et ne faire que grossir de quelques recrues le groupe des dissidents réunis en Numidie.

(Les Cinnaniens en Italie) Assurément, le mouvement n'aurait pas eu d'autres suites, si le Sénat, toujours mol et paresseux, n'avait pas négligé de contraindre les fugitifs à sortir immédiatement d'Italie, et s'il ne leur avait pas laissé la possibilité de renouveler en quelque sorte l'insurrection italique, en se portant les champions et les émancipateurs des nouveaux citoyens. Sans rencontrer qui les empêchât, ils se montrèrent à Tibur, à Préneste, dans toutes les villes du Latium et de la Campanie récemment admises à la cité, demandant, obtenant partout et de l'argent et des hommes au profit de la cause commune. C'est ainsi qu'ils arrivèrent dans le camp de l'armée de siège devant Nola. Les armées, dans ces temps, appartenaient par leurs instincts à la démocratie et à la révolution, quand leur général n'avait pas assez d'autorité sur elles pour les enchaîner à sa personne. Les harangues des magistrats fugitifs, dont plusieurs, tels que Cinna et Sertorius, se recommandaient au soldat par les bons souvenirs des dernières campagnes, produisirent sur lui une impression profonde : la destitution inconstitutionnelle du consul ami de la foule, l'usurpation du Sénat sur les droits du peuple souverain, mécontentaient le simple milicien, et quant aux officiers, l'or du consul, ou mieux des nouveaux citoyens, leur montra clairement la brèche faite à la loi. Là-dessus, l'armée de Campanie reconnaît Cinna comme consul et lui jure, homme par homme, fidélité; elle devient le noyau régulier des bandes envoyées par les nouveaux citoyens et les cités alliées. Bientôt ces bandes, considérables par le nombre, quoique pour la plupart formées de novices, marchent de la Campanie sur la capitale. D'autres essaims arrivent par le Nord. Conviés par Cinna, les bannis de l'année précédente étaient débarqués sur la côté d'Etrurie à Télamon. Ils ne comptaient guère que cinq cents hommes armés, presque tous esclaves des réfugiés, ou cavaliers numides enrôlés en Afrique; mais Marius qui, dans cette même année, avait voulu déjà faire cause commune avec la vile population de Rome, Marius cette fois encore, fait briser les portes des ergastula, où les grands propriétaires tenaient la nuit enfermés leurs esclaves de labour : il offre à ceux-ci la liberté et des armes, et ses offres ne sont pas dédaignées. Ce contingent servile, celui des nouveaux citoyens, les fugitifs accourant à lui de toutes parts, grossissent rapidement sa troupe: déjà il a réuni six cents hommes sous ses aigles, et il arme quarante navires qui se placent aux bouches du Tibre, et donnent la chasse à tous les transports chargés de blé pour la capitale. Il se met, lui et les siens, à la disposition du consul Cinna. Les chefs de l'armée de Campanie hésitaient; les plus prudents, Sertorius entre autres, donnaient l'avis de ne pas se lier trop étroitement avec un homme que son nom seul porterait infailliblement à la tête du mouvement, avec un homme d'une incapacité politique notoire, et que la soif de la vengeance rendait fou. Cinna ne voulut rien écouter; il nomma Marius commandant en chef en Etrurie et sur mer, avec puissance proconsulaire.

87 av. J.C.

Strabon

(Attitude équivoque de Strabon. Les Cinnaniens devant Rome) Ainsi la tempête s'amoncelait sur Rome : il devenait urgent d'y rappeler de suite, pour la couvrir, les troupes du gouvernement. Mais les forces de Metellus étaient arrêtées par les Italiques dans le Samnium et devant Nola Strabon seul eût pu accourir au secours de Rome. Il parut et planta son camp près de la porte Colline. A la tête de son armée nombreuse et aguerrie, il lui eût été facile d'anéantir aussitôt et d'un seul coup les bandes faibles encore des insurgés : mais tel n'était pas son plan, à ce qu'il parut. Il laissa la situation s'aggraver jusqu'au jour où Rome se trouva comme investie. Cinna avec son corps et celui de Carbon campa sur la rive droite du Tibre devant Rome, en face du Janicule, et Sertorius alla sur la rive gauche se poster en face de Pompée, tout proche de la muraille de Servius. Marius avec sa troupe successivement grossie et, portée à trois légions, et ses nombreux vaisseaux de guerre, occupa l'une après l'autre les places maritimes, prit ensuite Ostie par trahison, et, triste présage de la terreur prochaine, la livra à ses bandes féroces qui y tuèrent et pillèrent à volonté. L'interruption du commerce était déjà un grand danger pour Rome : par l'ordre du Sénat, les murs et les portes sont mis en état de défense, et la levée citoyenne est appelée sur le Janicule. Strabon par son inaction éveillait chez tous, grands et petits, l'étonnement et l'effroi. Pourtant, si on le soupçonna de s'entendre avec Cinna, le soupçon ne sembla pas fondé : il livra un sérieux combat à la division de Sertorius : un autre jour, grâce à des intelligences nouées avec un officier de la garnison, Marius ayant pu pénétrer sur le Janicule, il vint au secours d'Octavius et réussit à en chasser les insurgés en leur tuant beaucoup de monde. Il ne voulait donc pas se joindre aux chefs insurrectionnels, encore moins se mettre à leur suite. Il semble que son intention ait été plutôt, profitant de la détresse du moment, de vendre son appui au gouvernement et au peuple romain, de se faire désigner consul pour l'année suivante, et de se, rendre ainsi maître du pouvoir. Mais le Sénat n'entendait pas, pour échapper à la tentative d'un usurpateur, se jeter dans les bras d'un autre : il tourna ses yeux ailleurs.

(Les partis négocient avec les Italiques) Un sénatus-consulte exprès conféra la cité à toutes les cités italiques, compromises autrefois dans la révolte et la guerre sociale, et que leur forfaiture avait fait exclure de l'ancienne alliance1. Désormais il était officiellement constaté que Rome, dans sa longue lutte avec l'Italie, avait joué son existence, non sur un grand et sérieux enjeu, mais par pure vanité : on la voyait au premier embarras survenant, et pour se procurer quelques milliers de soldats de plus, jeter à l'eau tout le gain acheté si cher durant la guerre sociale. Les cités à qui le don était fait envoyèrent d'ailleurs leurs troupes; mais au lieu des nombreuses légions promises, le contingent fourni atteignit à peine dix mille hommes. Il importait bien davantage d'entrer en arrangement avec les Samnites et les Nolans, ce qui eût permis d'appliquer à la défense de Rome le corps de Metellus, général sur qui le Sénat pouvait absolument compter. Mais les Samnites mirent en avant des exigences rappelant le souvenir des fourches caudines : ils voulaient la restitution du butin fait sur eux, des captifs et des transfuges, l'abandon du butin par eux fait sur les Romains, et la collation du droit de cité tant à eux-mêmes qu'aux Romains passés dans leurs rangs. Malgré la misère des temps, le Sénat repoussa ces conditions d'une paix déshonorante : il ordonna à Metellus de laisser sur les lieux une petite division, et de marcher au plus vite sur Rome avec tout ce qu'il pourrait prendre de soldats dans l'Italie du Sud. Il obéit : mais voici ce qui arriva. Les Samnites n'ayant plus devant eux que le légat de Metellus, Plautius, avec une mince armée, l'attaquèrent et le battirent : les Nolans firent une sortie et brûlèrent la ville voisine d'Abella, alliée de Rome; puis bientôt Cinna et Marius ayant accordé aux Samnites tout ce qu'ils demandaient (l'honneur du nom romain en était tombé là !), ceux-ci envoyèrent leur contingent grossir les rangs des révoltés. Autre échec sensible : après un combat malheureux pour les troupes du gouvernement, Ariminum est occupé par leurs adversaires, et toute communication fermée entre Rome et la vallée du Pô, d'où lui arrivaient des hommes et des munitions. La disette, la faim entrèrent dans la grande et populeuse cité remplie d'armes et de soldats, mais vide d'approvisionnements. Marius surtout s'attachait à lui couper les vivres. Déjà il avait jeté un pont de bateaux sur le Tibre et barrait la navigation : il s'empare d'Antium, de Lanuvium, d'Aricie et d'autres lieux circonvoisins, ferme toutes les voies de terre, et se gorge à l'avance de sa vengeance, passant au fil de l'épée tous ceux qui lui résistent. Il ne laisse la vie sauve qu'à ceux qui trahissent et lui livrent leur cité. Bientôt les maladies contagieuses engendrées par la misère dévorent les masses armées entassées sous les murs de Rome : onze mille vétérans de Strabon, six mille soldats d'Octavius périssent.

1. Le sénatus-consulte ne fut pas confirmé par les comices; Cicéron nous l'apprend (Philipp., 12, 11, 27). Le Sénat paraît n'avoir fait que proroger le délai de la loi Plautia-Papiria, ce à quoi l'usage traditionnel l'autorisait. En somme, c'était conférer d'un coup la cité à tous les Italiques.

87 av. J.C.

Rome capitule

(Mort de Strabon) Et pourtant le Sénat ne désespère pas : la mort subite de Strabon lui-même est tenue à événement heureux. Il ne fut pas emporté par la peste, du moins on le croit; un éclair l'aurait foudroyé dans sa tente : la foule, exaspérée contre lui pour tant de motifs, arracha son cadavre de dessus la bière et le traîna par les rues. Ce qui lui restait de troupes se réunit à celles d'Octavius. L'arrivée de Metellus et la mort de Strabon ayant rétabli l'égalité des forces, l'armée gouvernementale se prépara à combattre les insurgés au pied du mont Albain. Mais les esprits, des soldats de Rome étaient ébranlés; et quand ils virent Cinna marcher à eux, ils l'acclamèrent comme s'il eût encore été leur consul et leur général : Metellus crut prudent de ne pas engager la mêlée; les légions rentrèrent au camp. Les Optimates eux-mêmes hésitaient et se divisaient. Tandis que les uns, avec le consul Octavius, toujours inflexible dans son entêtement à courte vue, s'opposaient à toute concession, Metellus, plus habile soldat et politique plus sage, tentait un accommodement. Mais son entrevue avec Cinna ne fit qu'enflammer la colère des ultras des deux partis : Marius taxa Cinna de lâcheté, Octavius appela Metellus un traître. Quant aux soldats, inquiets, égarés, se méfiant, non sans raison, de l'incapacité d'Octavius, ils invitèrent Metellus à prendre le commandement; et comme il s'y refusait, on les vit, jeter leurs armes ou déserter en masse à l'ennemi. Dans Rome, le peuple, sous l'aiguillon de la souffrance, se montrait chaque jour plus indocile. Le héraut de Cinna ayant promis la liberté aux esclaves transfuges, les esclaves passèrent en foule de la ville dans le camp ennemi. Et pendant ce temps, Octavius s'opposait à un projet de sénatus-consulte affranchissant tous ceux qui s'enrôleraient. Il n'était que trop manifeste que le gouvernement régulier avait le dessous, et qu'il ne lui restait plus, si encore la chose était possible, qu'à entrer en composition avec les chefs des bandes assiégeantes, comme fait le voyageur trop faible avec les chefs de brigands.

(Rome capitule) On renvoya à Cinna des parlementaires, mais qui élevèrent des difficultés, et pendant les pourparlers Cinna fit camper son armée devant les portes. A ce moment sortit un tel flot de déserteurs qu'il n'y eut plus de place pour discuter les conditions, et que le Sénat, se soumettant à merci au consul exilé par lui, le supplia seulement d'épargner le sang de ses concitoyens. Cinna le promit, sans vouloir s'y engager, sous serment. Marius à ses côtés avait assisté, sombre et muet, aux conférences.

87-86 av. J.C.

Marius et la terreur

Sylla
Marius
Museo Chiaramonti

Les portes de Rome s'ouvrirent. Le consul entra avec ses légions : mais Marius, affectant ironiquement le souvenir de la loi qui l'avait frappé, se refusa à mettre le pied dans la ville, avant qu'une autre loi le lui permit. Les comices se rassemblèrent en hâte pour voter sa réintégration. Il passa outre alors, et aussitôt commença le régime de la terreur. Il avait été décidé qu'on ne choisirait pas les victimes : qu'on tuerait en masse tous les notables du parti aristocratique; que leurs biens seraient confisqués. Les portes de la ville se referment; et, durant cinq jours et cinq nuits, le massacre se prolonge sans paix ni trêve. Quelques-uns s'étaient enfuis ou avaient été oubliés : on les recherche et on les tue chaque jour : la chasse de sang s'étend ensuite pendant des mois sur toute l'Italie. Le consul Gnaeus Octavius périt le premier. Fidèle à la maxime qu'il avait souvent à la bouche, aimant mieux perdre la vie que de fléchir devant des criminels hors la loi, il refuse encore de s'échapper, et vêtu des insignes de sa charge, il attend sur le Janicule l'assassin, qui accourt sans délai. En ces jours périrent Lucius Caesar (consul en 664 de Rome (90 av. J.-C.)), l'illustre vainqueur d'Acerrae : Gaius, son frère, dont l'ambition malvenue avait évoqué les tumultes sulpiciens, orateur et poète distingué d'ailleurs, par-dessus tout homme sociable et aimable : Marcus Antonius (consul en 655 de Rome (89 av. J.C.)), sans conteste le premier avocat de son temps, depuis que Lucius Crassus était mort : Publius Crassus (consul en 657 de Rome (87 av. J.C.)), qui avait honorablement commandé dans les guerres d'Espagne et sociale, et même pendant le siège de Rome : enfin, une multitude d'hommes considérables du parti du gouvernement, et parmi eux les riches surtout, particulièrement recherchés par les séides cupides de Marius et de Cinna. Enumérons d'autres morts plus lamentables encore, celle de Lucius Merula, qui avait, contre son propre gré, succédé à Cinna : accusé pour ce crime, et cité devant les comices, il devança l'inévitable condamnation, s'ouvrit les veines, et rendit l'âme devant l'autel de Jupiter, dont il était le prêtre, après avoir déposé les bandelettes sacrées, comme le voulait la règle pieuse imposée à tout flamine à l'heure de la mort : celle de Quintus Catulus (consul en 652 de Rome (102 av. J.C.)), jadis, à l'heure glorieuse de la victoire et du triomphe, le compagnon de ce même Marius, qui aux supplications des proches de son ancien collègue n'a répondu que par des monosyllabes cruels : Il faut qu'il meure !

(Derniers jours de Marius) C'est Marius, en effet, qui a voulu l'horrible hécatombe ! C'est lui qui a désigné les victimes et les bourreaux. Il n'y eut de forme de procès qu'en des cas très rares, pour Merula, pour Catulus. D'ordinaire, un regard, le silence même envers ceux qui le saluaient, était un arrêt, un arrêt exécuté sur l'heure : ses victimes à terre, la vengeance de Marius n'était pas encore assouvie : il défendit de leur faire des funérailles. Par son ordre, - Sylla l'avait précédé dans cette voie funeste, - on cloua sur la tribune, au Forum, les têtes des sénateurs suppliciés : de nombreux cadavres restèrent gisants sur la place publique; et celui de Gaïus Caesar, traîné devant le tombeau de Quintus Varius, dont il avait été l'accusateur, sans doute, y fut de nouveau percé de coups. Enfin, on vit l'odieux vieillard embrasser publiquement l'assassin qui lui apportait, pendant qu'il était à table, la tête d'Antonius. Il avait fait chercher celui-ci dans la retraite où il se tenait caché. On avait eu quelque peine à l'empêcher de l'aller tuer lui-même. Ses légions d'esclaves, et surtout une bande d'Ardyoens lui servaient de suppôts, et dans ces sanglantes saturnales ne se faisaient pas faute de fêter leur liberté nouvelle par le pillage des maisons de leurs anciens maîtres, tuant et souillant tous ceux qu'ils y trouvaient. Les fureurs de Marius désespéraient ses compagnons. Sertorius conjura le consul d'y mettre à tout prix un terme : Cinna lui-même était épouvanté. Mais la démence, en de tels temps est, elle aussi, une puissance : on se précipite dans l'abîme pour se sauver du vertige. Ce n'était d'ailleurs pas chose facile que de lier les bras à Marius et à ses bandes; et Cinna, loin d'en avoir le courage, se donna le vieux général pour collègue dans le consulat de l'année suivante. A ce régime de sang, les plus modérés parmi les vainqueurs se sentaient paralysés tout autant que les hommes du parti vaincu. Seuls, les capitalistes voyaient sans trop de peine les fiers oligarques humiliés enfin sous le poids de cette main étrangère ! Et puis, de toutes les confiscations, de toutes les ventes à l'encan, la meilleure part ne leur arrivait-elle pas ? De là le surnom de coupeurs de bourse, qui leur fut donné par le peuple.

A l'auteur de tous ces maux, au vieux Marius, les destins avaient accordé les deux voeux qu'il avait formés. Ils lui donnaient de se venger de toute la cohorte noble qui avait terni ses victoires et empoisonné ses défaites : aux coups d'épingle il avait répondu par des corps de poignard. Au commencement de l'année qui suivit, il revêtit une fois encore la magistrature suprême, accomplissant son rêve d'un septième consulat, rêve promis par l'oracle, et qu'il poursuivait depuis tantôt treize ans. Tout ce qu'il avait voulu, les Dieux le lui laissaient prendre : mais en ce jour aussi, selon la loi d'une ironie fatale, et comme aux temps de la légende antique, la mort allait l'enlever au milieu même de ses souhaits comblés. L'honneur de son pays, durant son premier consulat, il en avait été le jouet durant sa sixième magistrature : consul pour la septième fois, il était là, maudit de tous les partis, chargé de la haine de tout un peuple, lui, l'homme loyal, l'homme habile et intègre des débuts désormais, le chef ignominieux et en démence d'une hideuse bande d'assassins ! Il ne fut pas sans le sentir. Ses jours se passaient dans l'ivresse de ses fureurs, les nuits dans les insomnies : il se mit à boire pour oublier. La nuit il croit entendre une voix menaçante lui crier: "Le gîte du lion, même absent, est terrible!" Et, pour échapper à ses craintes, il se plonge dans des débauches qui hâteront sa fin. Puis survint une fièvre violente qui, sept jours durant, le tint alité : dans son délire de malade, il livrait en Asie-Mineure les batailles et récoltait les lauriers promis à Sylla; puis, le 13 janvier 668 de Rome (86 av. J.-C.), il n'était plus. Il mourait à soixante-dix ans, dans son lit, en pleine possession de ce qu'il avait appelé la puissance et les honneurs! Mais la Némésis est multiple; elle ne venge pas toujours le sang par le sang. N'était-ce pas une juste rétribution déjà, qu'à la nouvelle de la mort du sauveur fameux du peuple, Rome et l'Italie se prissent à respirer, plus soulagées qu'elle ne l'avaient été jadis à la nouvelle de la victoire des Champs Raudiques ?

Quoi qu'il en soit, plus d'un événement survint après lui, qui rappelait ces temps néfastes : on vit Gaius Fimbria, lequel plus que nul autre avait trempé ses mains dans les tueries de Marius, au milieu même des funérailles du consul, tenter un assassinat sur un personnage illustre, respecté de tous, épargné par Marius lui-même, sur le suprême pontife Quintus Scaevola (consul en 659 de Rome (95 av. J.-C.)). Fimbria traîna à son bûcher le grand pontife Mucius Scaevola, coupable d'avoir voulu s'interposer en médiateur entre les deux partis, et regorgea comme ces victimes humaines qu'anciennement on immolait sur le tombeau des grands. Mucius tomba, mais non blessé à mort. Il guérissait même, quand Fimbria, l'apprenant, le cite en jugement. "Eh! de quoi donc l'accuses-tu, lui demanda-t-on. - Je l'accuse, dit-il, de n'avoir pas reçu le poignard assez avant." Marius avait donné l'exemple de ces sacrifices humains. Sur la tombe de Varius, il avait fait couper en morceaux l'ancien censeur L. César. Mais Sertorius rassembla un jour les bandits marianiens, sous prétexte d'acquitter leur solde : puis les ayant entourés avec des soldats celtes dont il était sûr, il les tailla tous en pièces, au nombre de quatre mille au moins.

87-84 av. J.C.

Cinna

Avec la terreur était venue la tyrannie. Cinna resta quatre années consécutives à la tête de l'Etat, en qualité de consul (667-670 de Rome (87-84 av. J.C.)), se nommant régulièrement lui-même, lui et ses collègues, sans le vote du peuple : il semblait vraiment que les démocrates tinssent en mépris et repoussassent à toujours les comices souverains. Jamais homme du parti populaire, avant ou depuis Cinna, n'a exercé le pouvoir absolu aussi complètement et aussi longtemps que lui en Italie et dans la plupart des provinces : il n'en est pas non plus dont l'administration soit restée aussi nulle et sans but. Naturellement on reprit la loi proposée jadis par Sulpicius, et plus tard par Cinna lui-même, et qui assurait l'égalité du vote entre les nouveaux citoyens, les affranchis et les citoyens anciens : elle fut, par un sénatus-consulte exprès, confirmée et mise en vigueur (670 de Rome (84 av. J.C.)). On nomma des censeurs (668 de Rome (86 av. J.C.)) chargés de répartir tous les Italiques dans les trente-cinq tribus : et par un retour étrange, en l'absence de candidats idoines, Philippus fut nommé censeur, lui le consul de 663 de Rome (91 av. J.C.) et l'auteur principal de l'échec de Drusus, alors que celui-ci avait voulu donner le vote aux Italiques. Il lui appartenait aujourd'hui de les inscrire sur les rôles du cens ! Quant aux institutions réactionnaires fondées par Sylla en 666 de Rome (88 av. J.C.) on pense bien qu'elles furent supprimées. On fit tout pour plaire au prolétariat : c'est ainsi qu'alors disparurent les restrictions apportées, peu d'années avant, aux distributions de céréales; que, sur la motion du tribun du peuple Marcus Junius Brutus, on commença au printemps de 671 de Rome (83 av. J.-C.) la fondation d'une colonie à Capoue, selon les plans de Gaius Gracchus; et qu'une loi sur le crédit, dont l'auteur était Lucius Valerius Flaccus le Jeune, ramena toutes les créances à la quatrième partie de leur valeur nominale, annulant les trois autres quarts à la décharge du débiteur. Mais ces lois, les seules touchant à la constitution qui aient été promulguées durant le règne de Cinna, elles étaient toutes dictées sous la pression du moment; et ce qu'il y a de plus déplorable dans cette catastrophe de la politique romaine, c'est qu'au lieu d'appartenir à un système quelconque, si pauvre qu'il fût, elles étaient promulguées au hasard et sans plan suivi. On caressait le peuple et, à la même heure, on le blessait inutilement, en affichant un dédain insensé, pour la régularité constitutionnelle des élections. On aurait pu trouver un point d'appui chez les financiers, et on leur infligeait la plus sensible blessure par la loi du crédit. Les étais les plus solides du régime, même sans rien faire, on les avait dans les nouveaux citoyens : on accepta volontiers leur assistance; mais en même temps on ne songea pas à régler définitivement la condition étrange des Samnites qui, citoyens romains de nom désormais, n'en revendiquaient pas moins tout haut leur indépendance particulière comme le seul but et le prix de tant de combats, et entendaient la défendre contre tous et un chacun. Après avoir traqué et tué les plus notables sénateurs comme des animaux atteints de la rage, on n'avait rien fait pour ramener le Sénat à l'intérêt du gouvernement ou, tout ou moins, pour lui inspirer un effroi durable, en sorte que le gouvernement lui-même n'était rien moins que sûr de vivre. Ce n'était pas ainsi que Gaius Gracchus avait compris la ruine de l'oligarchie : jamais il n'eût toléré que le maître nouveau du pouvoir, sur son trône édifié de ses mains, se comportât à l'instar d'un roi fainéant. Après tout, Cinna avait été poussé à ces hauteurs, non par la force de sa volonté, mais par le pur hasard : comment s'étonner de le voir demeurer là, à la place où l'avait jeté le flot de la tempête révolutionnaire, jusqu'au jour où un autre flot le viendrait reprendre ?

Cette même alliance de la force à qui rien ne résiste, avec la complète impuissance et l'incapacité, chez les meneurs, se manifeste dans la guerre que fait à l'oligarchie le pouvoir révolutionnaire; et pourtant c'est de là que dépend son existence. En Italie, il est maître absolu de la situation. Parmi les anciens citoyens, beaucoup penchaient pour la démocratie : le plus grand nombre, l'armée des gens d'ordre, tout en détestant les horreurs de la tyrannie de Marius, ne voyaient dans une restauration oligarchique que l'avènement d'un second règne de la terreur au profit de l'autre parti. L'impression des forfaits de 667 de Rome (87 av. J.-C.) n'avait pas laissé de traces relativement profondes dans la nation prise en masse, parce qu'ils n'avaient guère atteint que l'aristocratie de Rome, et parce que, durant les trois années qui suivirent, un gouvernement calme et tolérable avait en quelque sorte effacé de cuisants souvenirs. Et quant aux citoyens nouveaux, formant au moins le cinquième des Italiques, s'ils n'étaient pas partisans décidés du régime actuel, ils n'en détestaient pas moins l'oligarchie. Comme l'Italie, la plupart des provinces, la Sicile, la Sardaigne, les deux Gaules, les deux Espagnes, acceptaient volontiers l'état de choses. En Afrique, Quintus Metellus, heureusement échappé au poignard, tenta de conserver la province aux Optimates; il vit venir à lui Marcus Crassus, le plus jeune fils de Publius Crassus, cette victime de la proscription de Marius, et qui lui amena d'Espagne une troupe de renfort. Mais bientôt, la division s'étant mise entre eux, ils durent céder la place au préteur des révolutionnaires, Gaius Fabius Hadrianus. L'Asie était dans les mains de Mithridate : l'oligarchie, partout condamnée et abattue, n'avait plus pour dernier asile que la province de Macédoine, et encore Sylla saurait-il s'y maintenir ? Là s'étaient rendus sa femme et ses enfants, qui avaient eu mille peines à fuir, et un certain nombre de sénateurs : une espèce de Sénat se tenait à son quartier général.

(Mesures contre Sylla) D'ailleurs, le gouvernement révolutionnaire faisait pleuvoir décrets sur décrets contre le proconsul des oligarques. Les comices le destituèrent et le mirent au ban de la loi, lui, Metellus, Appius Claudius et nombre d'autres réfugiés illustres. Sa maison de Rome fut rasée, ses propriétés rurales dévastées. Tous ces excès pourtant ne terminaient rien. Si Gaius Marius eût vécu, nul doute qu'il n'eût marché contre Sylla, vers ces contrées d'Orient où l'emportaient les rêves fiévreux de son lit de mort. Nous avons raconté ailleurs quelles mesures avait prises le gouvernement de Cinna, quand Marius ne fut plus. Lucius Valerius Flaccus le jeune1 qui, Marius mort, fut promu au consulat et au commandement d'Orient (668 de Rome (86 av. J.-C.)), n'était ni bon soldat ni bon officier : Gaius Fimbria, son compagnon, avec quelque talent, ne voulait pas obéir : l'armée donnée au consul était trois fois plus faible que celle de Sylla. On apprit, coup sur coup, que Flaccus, pour éviter une défaite, avait passé outre et gagné l'Asie (668 de Rome (86 av. J.C.)), puis que Fimbria l'avait renversé et s'était mis à sa place (premiers jours de 669 de Rome (85 av. J.C.)); puis que Sylla avait conclu la paix avec Mithridate (669-670 de Rome (85-84 av. J.C.)). Jusque-là, celui-ci avait gardé le silence au regard des autorités révolutionnaires de Rome. Mais voici qu'arrive une lettre à l'adresse du Sénat, lettre dans laquelle il annonce la fin de la guerre et son prochain retour en Italie. Il respectera les droits conférés aux citoyens nouveaux : les châtiments, les exécutions, d'ailleurs inévitables, n'auront pas lieu en masse et n'atteindront que les chefs ! A cette nouvelle, Cinna se réveille de sa léthargie : il n'a rien fait jusqu'ici contre l'adversaire qui le menace que d'armer quelques hommes et de réunir quelques vaisseaux dans la mer Adriatique : aujourd'hui il se décide à passer en Grèce au plus vite.

1. Lucius Valerius Flaccus, consul en 668 de Rome (86 av. J.-C.), d'après les fastes, n'est pas le même que le Flaccus, consul en 654 de Rome (100 av. J.C.) : il porte le même nom, mais il est plus jeune; il est son fils peut-être. D'abord, la loi prohibitive de la réélection au consulat fut consécutivement appliquée, nous l'avons vu, à dater de l'an 603 environ, jusqu'en 673 (151-81 av. J.C.); et il n'est pas probable que l'exception admise pour Scipion Emilien et pour Marius se soit aussi produite pour Flaccus. Secondement, quand les auteurs nomment l'un ou l'autre des Flaccus, ils ne font jamais mention d'un double consulat, alors qu'une telle mention eût été pourtant nécessaire (Cicéron, pro Flac., 32, 17). En troisième lieu, le Lucius Valerius Flaccus qu'on voit agir à Rome, en 669 (85 av. J.C.), comme prince du Sénat, et partant comme consulaire (Tite-Live, 83), ne saurait être le Flaccus, consul en 668 (84 av. J.C.), puisque celui-ci alors était déjà parti pour l'Asie, et peut-être même déjà mort. Le consul de 654 (100 av. J.C.), censeur en 657 (97 av. J.C.), est bien celui que Cicéron (ad Attic., 8, 3, 6) désigne parmi les consulaires présents à Rome en 667 (87 av. J.C.) : en 669 (85 av. J.C.), il devait être indubitablement le doyen des anciens censeurs vivants, et par suite il avait la condition requise pour la principauté du Sénat : on le trouve encore interroi et maître de la cavalerie, en 672 (82 av. J.C.). Au contraire, le consul de 668 (86 av. J.C.), qui mourut à Nicomédie, n'est autre que le père du Lucius Flaccus que Cicéron défendit plus tard (pro Flacc., 25, 61, cf. 23, 55. 32, 77).

83 av. J.C.

Mort de Cinna

D'une autre part la lettre de Sylla, qu'eu égard aux circonstances, on pouvait dire modérée, éveillait dans le parti du juste milieu un espoir d'arrangement amiable. La majorité dans le sénat, sur la proposition du vieux Flaccus, voulut tenter une réconciliation : le proconsul serait invité à revenir en Italie, avec promesse d'un sauf-conduit : on sommerait les consuls Cinna et Carbon de suspendre leurs armements jusqu'à l'arrivée de la réponse attendue d'Asie. A ces propositions, Sylla n'opposa pas un refus absolu : mais ne voulant pas encore venir en personne, il fit déclarer par ses affidés qu'il ne demandait rien que la réintégration complète des bannis et le châtiment, par voie de procès, des crimes commis; que du reste, loin de solliciter des sûretés pour lui-même, il les apporterait au contraire à ceux qui étaient à Rome. Ses envoyés trouvèrent d'ailleurs la situation complètement modifiée en Italie. Sans prêter attention à la décision sénatoriale, Cinna, au sortir de la séance, s'était rendu à l'armée et la voulut faire embarquer. Mais en recevant l'ordre de prendre la mer durant la saison mauvaise, les troupes du quartier général d'Ancône, indociles d'ordinaire, se mirent en révolte et Cinna fut massacré (premiers jours de 674 de Rome (84 av. J.-C.)) : son collègue Carbon se vit forcé à rappeler même les divisions qui déjà avaient passé l'eau. On ne pouvait plus songer à porter la guerre en Grèce, et l'on alla prendre ses quartiers d'hiver à Ariminum. Néanmoins les offres faites au nom de Sylla n'en reçurent pas meilleur accueil. Le Sénat les rejeta toutes et, sans permettre à ses envoyés de mettre le pied dans Rome, il lui intima l'ordre de poser bas les armes. Et cette attitude décisive n'était pas l'oeuvre de la coterie des Marianiens. Il lui avait fallu, à l'heure critique, abandonner le siège consulaire qu'elle avait si longtemps usurpé et ouvrir les comices électoraux pour l'année 671 de Rome (83 av. J.C.), où tout allait se dénouer. Les votes ne se réunirent ni sur Carbon, le précédent consul, ni sur l'un des bons officiers de la faction prédominante, comme Quintus Sertorius ou Gaius Marius le fils : ils allèrent tomber sur Lucius Scipion et Gaius Norbanus, deux personnages sans valeur, tous les deux incapables de se battre, Scipion incapable de parler : le premier avait trouvé faveur devant la foule, parce qu'il était l'arrière-petit-fils du vainqueur d'Antiochus : le second, parce qu'il avait été l'ennemi politique des oligarques. On haïssait les Marianiens, moins à cause de leurs crimes qu'à cause de leur nullité : mais à ne plus vouloir d'eux, la grande majorité de la nation voulait encore moins de Sylla et d'une restauration aristocratique. On songea sérieusement à la défense. Pendant que Sylla effectuait son passage en Asie, gagnait l'armée de Fimbria et que Fimbria se donnait la mort de sa propre main, le gouvernement romain mettait à profit l'année de répit qui lui était laissée et armait avec énergie : cent mille soldats étaient debout, dit-on, contre Sylla au jour de son débarquement, et plus tard il en eut le double à combattre.

83 av. J.C.

Sylla en Italie

(Situation critique de Sylla) Contre de telles forces, Sylla n'avait à mettre dans l'autre plateau de la balance que ses cinq légions, quarante mille hommes à peine, en y joignant quelques renforts levés en Macédoine et dans le Péloponnèse. Mais cette armée, pendant sept années de rude guerre en Italie, en Grèce, en Asie, s'était déshabituée de la politique : elle était toute à son général, qui fermait les yeux sur les excès du soldat, luxure, bestialité, meurtre de ses officiers; qui ne lui demandait que d'être brave et fidèle, et lui offrait l'appât de récompenses fabuleuses. Elle avait pour Sylla cet attachement enthousiaste d'autant plus puissant chez le militaire que d'ordinaire il riait des plus nobles et des plus vulgaires passions réunies dans la même poitrine. Les Syllaniens se jurèrent spontanément, selon l'usage du soldat romain, de se soutenir les uns et les autres : et chacun, spontanément aussi, apporta son denier d'épargne au général pour contribuer aux frais de la guerre. Mais quelque imposante que fût cette troupe compacte en face des masses ennemies, Sylla n'en savait pas moins qu'il ne pourrait pas vaincre l'Italie avec cinq légions, pour peu qu'il y eût d'unité dans la résistance. Rien de plus facile, sans doute, que d'abattre le parti populaire et ses misérables autocrates : mais à côté de ce parti, il voyait debout, et faisant avec lui cause commune, l'immense armée des hommes qui ne voulaient pas de la terreur d'une restauration oligarchique, et tous les nouveaux citoyens, aussi bien ceux que la loi Julia avait détournés d'entrer dans l'insurrection italienne que ceux dont la levée de boucliers avait naguère mis Rome à deux doigts de sa ruine. Il voyait et appréciait clairement la situation, sachant se garder de la colère aveugle et de l'opiniâtreté égoïste qui étaient la plaie de la majorité de son parti. L'édifice de l'Etat en flammes, ses amis massacrés, ses maisons détruites, sa famille chassée et errante, rien ne lui avait fait quitter son poste avant l'heure, avant qu'il eût vaincu l'ennemi de la patrie et préservé la frontière de l'empire. Aujourd'hui qu'il mettait la main aux affaires d'Italie, il y apportait le même sens patriotique et la même modération prudente : il fit ce qu'il put pour calmer les modérés et les nouveaux citoyens, et pour prévenir le retour, sous le nom de guerre civile, de la guerre bien autrement dangereuse des anciens citoyens et des alliés italiques. Sa première dépêche au Sénat n'avait rien demandé que le droit et la justice, repoussant expressément la pensée d'une terreur nouvelle. Conséquent avec lui-même, il offrait le pardon à quiconque se détacherait des révolutionnaires; et il faisait promettre à ses soldats sous la foi du serment, homme par homme, qu'ils traiteraient les Italiens en compatriotes, en amis. Les assurances les plus positives ayant garanti aux nouveaux citoyens le maintien de leurs droits politiques, Carbon, par contre, avait voulu réclamer des otages à toutes les cités : mais celles-ci s'indignèrent, et le Sénat lui-même avait dû désavouer son consul. Pour Sylla, en vérité la grande difficulté tenait à ce que dans ces temps sans foi, sans loi, les nouveaux citoyens, tout en ne mettant pas en doute la loyauté de ses intentions, étaient fondés à douter qu'il lui fût possible d'obtenir de la majorité du Sénat qu'on leur tint parole après la victoire.

Au printemps de 671 de Rome (83 av. J.-C.), Sylla prenait terre à Brindes avec ses légions. A cette nouvelle, le Sénat déclare que la patrie est en danger et confère aux consuls des pouvoirs illimités : mais les chefs du parti, incapables et ineptes, n'ont rien su prévoir, et l'arrivée de Sylla, après des années d'attente, vient encore les surprendre. L'armée était toujours à Ariminum : les ports n'avaient pas de garnison sur tout le littoral du Sud-Est pas un seul soldat. Aussi qu'arriva-t-il ? Brindes la première, l'importante place de Brindes, peuplée de citoyens nouveaux, et de nombreux transfuges ouvrit sans résistance ses portes au général de l'oligarchie; toute la Messapie, toute l'Apulie suivirent son exemple. L'armée syllanienne traversa ces contrées comme pays amis, observant, selon le serment prêté, la plus sévère discipline. De tous côtés, les restes du parti des Optimates se précipitent vers son camp. Quintus Metellus abandonne les défilés montueux de la Ligurie, où d'Afrique, il était venu se réfugier : il reprend, en qualité de collègue de Sylla, les fonctions de proconsul qui lui avaient été conférées en 667 de Rome (87 av. J.-C.), et dont la révolution l'avait dépossédé : de l'Afrique aussi, Marcus Crassus amène une petite troupe d'hommes armés. Mais les Optimates, pour la plupart, se présentaient dans la condition d'émigrés illustres ayant de hautes prétentions et fort peu d'envie de combattre : ils eurent à entendre le langage amer de Sylla contre tous ces nobles fainéants qui voulaient bien qu'on les sauvât dans l'intérêt de la République, mais n'auraient pas même laissé armer un de leurs esclaves. D'autres et plus importants transfuges se présentèrent au camp, venant du camp des démocrates : nous citerons le souple et illustre Lucius Philippus, le seul consulaire, avec une ou deux incapacités notoires, qui eût pactisé avec le gouvernement révolutionnaire et occupé sous lui des fonctions publiques. Sylla lui fit le plus prévenant accueil, et lui donna l'honorable et facile mission de reprendre la Sardaigne. Il reçut de même Quintus Lucretius Ofella et d'autres bons officiers auxquels il confia aussitôt des emplois. Il n'est pas jusqu'à Publius Cethegus, l'un des sénateurs par lui bannis après les émeutes sulpiciennes, qui n'obtint maintenant son pardon avec un poste dans l'armée. Mais un avantage plus grand encore que ces adhésions individuelles (la soumission du Picenum) fut procuré à Sylla par le fils de Strabon, le jeune Gnaeus Pompée.

83 av. J.C.

Pompée

Comme son père, sans liens originaires avec l'oligarchie, il avait reconnu la révolution et pris du service dans l'armée de Cinna : mais on n'oublia pas la conduite de Strabon, et la guerre qu'il avait faite aux révolutionnaires; on fit subir maint passe-droits à son fils qui se vit menacé même de la perte de sa grande fortune, par suite d'une demande en restitution du butin, d'Asculum, butin qu'à tort ou à raison, Strabon, était accusé d'avoir détourné. Une condamnation eût été la ruine : elle fut empêchée par l'intervention protectrice et dévouée du consul Carbon, bien plus encore que par l'éloquence du consulaire Lucius Philippus et du jeune Lucius Hortensius : la rancune demeura au fond du coeur de Pompée. A la nouvelle du débarquement de Sylla, il courut dans le Picenum, où il était grand propriétaire, où du chef de son père et depuis la guerre sociale il avait dans les cités des relations considérables, et leva à Auximum (Osimo) l'étendard de la faction des Optimates. Tout le pays, peuplé en grande partie d'anciens citoyens, accourut à lui : les jeunes milices, qui pour la plupart aussi avaient servi avec lui sous son père, vinrent se ranger sous ses ordres. Il n'avait pas vingt-trois ans, mais il était brave, il était soldat autant que capitaine : on l'avait vu dans les combats de cavalerie galoper en tête des siens et s'élancer l'épée haute sur l'ennemi. Le corps des volontaires picentins s'accrut et forma bientôt trois légions. On envoya de Rome pour le combattre quelques divisions sous les ordres de Cloelius, de Gaius Albius Garrinas, de Lucius Junius Brutus Damasippus. Le général improvisé, sachant tirer parti des divisions existant entre eux, leur échappa ou les battit isolés, et put enfin effectuer sa jonction avec l'armée de Sylla, très probablement en Apulie. Sylla le salua du titre d'Imperator, titre n'appartenant qu'au général, qu'au collègue placé, non en sous-ordre, mais à côté de lui : il le combla de plus de marques d'honneur que pas un de ses illustres clients, non sans l'intention affectée d'infliger ainsi une leçon indirecte à la pusillanimité de son propre parti.

83-82 av. J.C.

Sylla en Campanie

L'adhésion de Pompée leur ayant apporté un grand appui moral et un renfort matériel, Sylla et Metellus, quittant l'Apulie, se rendirent en Campanie par le pays des Samnites toujours en état d'insurrection. L'ennemi avec son corps principal s'y trouvait déjà : il semblait que le jour décisif fût proche. L'armée du consul Norbanus stationnait devant Capoue, où se fondait la colonie nouvelle avec tout l'appareil démocratique : la seconde armée s'avançait aussi par la voie Appienne. Mais Sylla avait atteint Norbanus avant qu'elle n'eût pu joindre celui-ci. Un dernier essai d'accommodement n'avait eu d'autres suites qu'un attentat sur la personne de son envoyé. Exaspérés, ses soldats se jettent aussitôt sur Norbanus : se précipitant du haut du mont Tifata, ils dispersent du premier choc l'ennemi posté dans la plaine : Norbanus, avec le reste de ses hommes, se réfugie dans la place de Capoue colonisée révolutionnairement, et dans Néapolis, ville à nouveaux citoyens. Il y est aussitôt bloqué. Les troupes de Sylla jusqu'alors inquiètes de leur petit nombre en face des masses ennemies, avaient conquis dans la victoire le sentiment de leur supériorité militaire : sans s'amuser à faire le siège des débris de l'armée battue, Sylla se contente de cerner les villes où ils se cachent, puis s'avance sur la voie Appienne jusqu'à Teanum, où est Scipion. A lui aussi, avant d'en venir aux mains, il offre la paix. Scipion, se voyant le plus faible, accepte : une trêve est conclue. Entre Calès et Teanum a lieu l'entrevue des deux généraux, tous les deux appartenant à des familles d'égale noblesse, tous les deux hommes d'éducation, et de moeurs élégantes, anciens collègues dans le Sénat. On s'entendit vite sur les points de détail; et déjà Scipion avait expédié un message à Capoue, sollicitant l'avis de son collègue. Mais voici que les soldats des deux camps se mêlent. Les Syllaniens, enrichis des dons et de l'or distribués par leur général, font comprendre, la coupe en main, aux recrues peu belliqueuses de Scipion qu'il vaut mieux les avoir pour camarades que pour ennemis : Sertorius donne en vain l'avis au consul de couper court à ces dangereux tête-à-tête. Sur ces entrefaites l'accord qui semblait conclu n'eut pas lieu, et Scipion dénonça l'armistice. Mais Sylla soutint que cette dénonciation était tardive, que les conventions étaient parfaites; et à la même heure, sous le prétexte que leur général rompait l'armistice à tort, les soldats passèrent en masse dans les rangs ennemis. La scène finit par un embrassement universel auquel assistèrent, bon gré malgré les officiers de l'armée de la révolution. Sylla somme le consul de se démettre de sa charge, lui offrant à lui et à tout son état-major une escorte de cavalerie pour se retirer où ils voudraient : mais à peine libre, Scipion reprit les insignes de sa charge et se mit à recruter de nouvelles troupes, sans d'ailleurs rien faire d'important. Sylla et Metellus prirent leurs quartiers d'hiver en Campanie, et, une seconde tentative d'arrangement avec Norbanus ayant échoué, continuèrent tout ce temps à tenir Capoue bloquée.

(Armements des deux côtés) La première campagne avait donné à Sylla l'Apulie, le Picenum et la Campanie : une des armées, consulaires avait disparu : l'autre, battue, était rejetée dans les murs d'une place. Déjà, forcées de choisir entre deux maîtres, les villes italiennes entraient partout en pourparlers avec lui et demandaient au général de l'oligarchie, par traités séparés et en bonne forme, la garantie des droits politiques qu'elles tenaient de la faction contraire. Sylla les entretenait dans leur espoir, et leur montrait en perspective le renversement du gouvernement révolutionnaire pour la prochaine campagne et sa rentrée dans Rome.

Mais la révolution semblait puiser des forces nouvelles dans son désespoir. Le consulat est donné à deux de ses plus opiniâtres chefs, à Carbon, pour la troisième fois, et à Gaius Marius le fils. Celui-ci n'avait que vingt ans et sa nomination était inconstitutionnelle : mais qu'importe ? Est-ce qu'on avait souci de la constitution ? Quintus Sertorius, dans cette occasion et ailleurs, se permit bien d'importunes critiques : il fut envoyé en recrutement en Etrurie, et de là dans sa province, en Espagne. Pour remplir le trésor, on fit fondre tous les vases d'or et d'argent des temples de Rome : on en tira d'énormes valeurs, car au bout de plusieurs mois de guerre, il restait encore en caisse plus de 14000 livres d'or et plus de 6000 livres d'argent. On poussa les armements dans la partie de l'Italie, encore, considérable, qui, de gré ou de force, continuait d'appartenir à la révolution. De l'Etrurie, où les villes à nouveaux citoyens étaient nombreuses, des rives du Pô arrivaient des renforts considérables en troupes de récente levée. A l'appel du fils, les vétérans de Marius vinrent se ranger en foule sous ses enseignes. Mais ce fut dans le Samnium insurgé et dans quelques régions de Lucanie qu'on se prépara avec le plus d'ardeur à la lutte contre Sylla : non que les peuples de ces contrées ressentissent le moindre attachement pour le gouvernement révolutionnaire : si les contingents osques venaient grossir leur armée, c'est qu'ils savaient trop bien ce que leur réservaient Sylla et la restauration. Leur indépendance actuelle, tolérée par la faiblesse des Cinnaniens, n'allait-elle pas courir de nouveaux dangers ? Il valait mieux combattre Sylla : et dans cette lutte le vieil antagonisme des Sabelliens contre les Latins se réveilla une fois encore. Entre le Samnium et le Latium la guerre redevenait nationale, comme au Ve siècle : l'enjeu n'était plus une somme plus ou moins grande de droits politiques : c'était de longues haines de peuple à peuple qu'il s'agissait de rassasier dans le sang et la ruine de l'adversaire. Aussi les combats revêtent-ils aussitôt un tout autre caractère que par le passé : plus d'accommodements tentés, plus de quartier donné ou reçu : la poursuite est poussée jusqu'au bout. Ainsi commence des deux côtés la campagne de 672 de Rome (82 av J.-C.), avec des bataillons renforcés, avec une ardeur décuplée. La révolution avait brûlé ses vaisseaux et, sur la motion de Carbon, les comices avaient condamné tous les sénateurs résidant au camp de Sylla. Celui-ci se tut : ses adversaires avaient prononcé leur propre sentence.

82 av. J.C.

La victoire du Port sacré

L'armée des Optimates se partagea. Le proconsul Metellus, appuyé sur l'insurrection du Picenum, tenta de pénétrer dans la haute Italie, pendant que Sylla, parti de Campanie, marchait droit sur Rome. Carbon alla à la rencontre de Metellus : Marius se réserva d'attaquer le corps principal dans le Latium. Sylla, arrivant par la voie Latine, rencontra l'ennemi à Signia, et celui-ci, reculant jusqu'au lieu appelé le Port Sacré (Sacriportus), entre cette ville et la principale place d'armes des Marianiens, Praeneste, y prit position pour le combat. L'armée de Marius comptait 40000 hommes : l'humeur farouche et la bravoure de son chef en faisaient le digne fils de son père. Mais il n'avait pas sous ses ordres les bandes éprouvées que l'autre Marius avait menées dans ses batailles : jeune, inexpérimenté qu'il était, il pouvait encore moins se comparer au vieux capitaine. Ses hommes ne tardèrent pas à plier : et pendant la mêlée une de ses divisions, passant à l'ennemi, accéléra la défaite. Plus de la moitié des Marianiens furent tués ou pris : le reste, ne pouvant ni tenir ni aller gagner l'autre rive du Tibre, se jeta tant bien que mal dans la forteresse voisine. Quant à Rome, abandonnée, sans provisions, elle était irrévocablement perdue. Marius donna ordre de l'évacuer au prêteur Lucius Brutus Damasippus qui y commandait, mis avant, d'y mettre à mort tous les hommes notables du parti contraire, épargnés jusqu'à ce jour. L'atroce proscription, par laquelle le fils renchérissait sur le père, fut consommée : Damasippus convoqua le Sénat sous un prétexte quelconque, et les proscrits tombèrent, les uns dans la Curie même, les autres dans leur fuite et au dehors. Malgré tout le sang versé dans les dernières années, les assassins purent s'attaquer à plus d'un nom illustre. Ainsi moururent l'ex-édile Publius Antistius, beau-père de Gnaeus Pompée; l'ex-préteur Gaius Carbon, fils de l'ami bien connu, l'adversaire ensuite de Gaius Gracchus : ils étaient, après la fin malheureuse d'autres personnages plus éloquents, les deux avocats les plus écoutés du Forum, alors presque désert. Citons aussi le consulaire Lucius Domitius, et surtout le vénérable Quintus Scaevola, le grand pontife, échappé naguère au poignard de Fimbria, et qui, dans cette convulsion finale de la révolution marianienne, rougit de son sang les dalles du temple de Vesta, confié à sa garde. La foule, muette et épouvantée, vit traîner dans les rues et jeter au fleuve les cadavres de ces dernières victimes du terrorisme.

82-79 av. J.C.

La prise de Rome

Les troupes de Marius s'étaient repliées en désordre dans les forteresses voisines de Norba et de Praeneste, et lui-même avec sa caisse militaire et la plus grande partie des fugitifs avait pris refuge dans cette dernière place. Sylla, répétant sa manoeuvre de l'année précédente devant Capoue, laissa devant Praeneste un de ses plus solides officiers, Quintus Ofella, avec l'ordre de l'enfermer et de l'affamer derrière une forte ligne de circonvallation, sans user ses forces à l'assaut des murailles. Pour lui, il fit avancer ses troupes de divers côtés et occupa Rome sans résistance. L'ennemi l'avait abandonnée, ainsi que la contrée d'alentour. A peine s'il prit le temps de calmer par un discours les alarmes du peuple et de prescrire les arrangements les plus indispensables : puis, de suite, il partit pour l'Étrurie, pour s'y réunir à Metellus et chasser ses adversaires de l'Italie du Nord.

(Lutte de Metellus contre Carbon dans la haute Italie. Carbon en Etrurie attaqué de trois côtés) Pendant ce temps, Metellus avait rencontré sur l'AEsis (Esino, entre Ancône et Sinigaglia), qui séparait le Picenum du pays gaulois, le lieutenant de Carbon, Carrinas, et l'avait battu : mais Carbon étant survenu en personne avec son armée supérieure en nombre, il avait dû renoncer à pousser plus loin. Carbon, de son côté, à la nouvelle du combat de Sacriportus, inquiet pour ses communications, avait reculé jusqu'à la chaussée Flaminienne, voulant prendre poste à Ariminum, son point de jonction. Là il garderait à la fois les passes de l'Apennin et la vallée du Pô. Dans le mouvement de retraite, son ennemi lui enleva plusieurs divisions : Sena Gallica tomba aux mains de Pompée, et l'arrière-garde fut dispersée par une charge brillante de cavalerie. Carbon n'en atteignit pas moins son but. Le consulaire Norbanus prit alors le commandement dans la région padane, et Carbon passa en Etrurie. Mais Sylla y arrivait avec ses légions victorieuses; et ce qui en changeait la face des choses, des Gaules, de l'Ombrie, de Rome, trois armées convergeaient pour se donner la main. D'un autre côté Metellus passe devant Ariminum avec la flotte, s'avance sur Ravenne et va se placer à Faventia sur la ligne, d'Ariminum au Pô, détachant en avant, vers Placentia, un corps commandé par Marcus Lucullus, questeur de Sylla et frère de son amiral durant la guerre contre Mithridate. Le jeune Pompée et son émule Crassus pénètrent, eux aussi, du Picenum dans l'Ombrie par les passages des montagnes, rejoignent la voie Flaminienne à Spoletium, où ils battent à leur tour Carrinas et l'enferment dans la place. Mais pendant une nuit pluvieuse, Carrinas s'échappe et va, non sans avoir perdu du monde, se réunir à son général en chef. Enfin Sylla marche de Rome sur l'Etrurie: son armée est divisée en deux corps. L'un, longeant la côte, bat les troupes qu'il rencontre à Saturnia (entre l'Ombrone et Albegna) : l'autre, que Sylla conduit, se heurte contre Carbon, dans le val du Clanis, et livre un combat heureux à ses cavaliers espagnols. Une autre et plus importante bataille s'engage entre Carbon et Sylla en personne dans le pays de Clusium (Chiusi) : elle reste, à vrai dire, indécise, ou plutôt Carbon y a l'avantage, car il arrête la marche jusque-là victorieuse de son adversaire.

(Combats autour de Praeneste) Aux alentours de Rome, la chance semble aussi tourner en faveur des révolutionnaires. C'est là que tout le poids de la guerre va peut-être se concentrer. Pendant que le parti oligarchique a accumulé ses forces en Etrurie, la démocratie fait partout effort pour briser le blocus de Praeneste. Il n'est pas jusqu'au préteur de Sicile, Marcus Perpenna qui ne vienne au secours de la place : il ne semble, pas, du reste, qu'il ait pu arriver jusque sous ses murs. Un corps considérable détaché de l'armée de Carbon, sous les ordres de Marcius n'est pas plus heureux : surpris par la division syllanienne postée à Spoletium, battu, démoralisé, le désordre, le manque de vivres, la révolte en ont raison : une partie retourne à Carbon, une autre gagne Ariminum, le reste se disperse. Mais voici que de l'Italie du Sud arrivent de grands renforts. Les Samnites, conduits par Pontius, de Telesia (Telese, sur le Volturne), les Lucaniens, par leur vieux et habile général Marcus Lamponius, se sont fait jour au travers de tous les obstacles; et passant par la Campanie, où Capoue tient toujours, ils empruntent à la garnison de la ville un détachement que Gutta commande, et se montrent, au nombre de 70000 hommes environ, devant Praeneste. Aussitôt Sylla revient dans le Latium, laissant une division qui tiendra Carbon en échec-: puis choisissant sa position dans les défilés en avant de Praeneste1, il ferme le passage à l'armée de secours. En vain les défenseurs de la ville essaient de rompre les lignes d'Ofella : en vain les alliés tentent de déloger Sylla : ils restent tous deux inébranlables dans leurs positions, même après que Damasippus, envoyé par Carbon, est venu renforcer les Sud-Italiens.

(Succès des Syllaniens dans la haute Italie) Mais pendant que la guerre sévit incertaine dans l'Etrurie et dans le Latium, un combat décisif a été livré sur le Pô. Là, le général démocrate, Gaius Norbanus, avait jusqu'alors eu le dessus, attaquant avec des forces supérieures le lieutenant de Metellus, Marcus Lucullus, le forçant à s'enfermer dans Plaisance, et enfin se portant à l'encontre de Metellus lui-même. Il le joint à Faventia, et commet la faute de l'attaquer sur le soir, malgré la fatigue de ses soldats épuisés par une longue marche. Aussi est-il complètement défait, et son armée se dissout tout entière : à peine mille hommes s'en retournent en Etrurie. A cette nouvelle, Lucullus sort de Plaisance, et se jette sur les troupes encore postées à Fidentia (entre Plaisance et Parme). Les soldats lucaniens d'Albinovanus désertent en masse; et leur chef, voulant faire oublier qu'il a hésité à trahir, fait tuer les principaux officiers révolutionnaires dans un banquet où il les a invités : le reste, quand il le peut, s'empresse de faire sa paix. A la suite de ces heureux événements, Ariminum, la caisse militaire et les provisions de l'ennemi tombent dans les mains de Metellus. Norbanus s'embarque et fuit à Rhodes : tout le pays d'entre les Alpes et l'Apennin se soumet aux Optimates.

1. Les auteurs enseignent que Sylla se posta dans le défilé qui commandait l'unique accès de Praeneste (Appien, 1, 90), et les événements ultérieurs font voir que la route de Rome lui restait ouverte, à lui et à l'armée de secours. Evidemment il occupait le chemin transversal, qui partant de la voie Latine, par laquelle arrivaient les Samnites, se détourne vers Palestrina par Valmontone : dans cette situation, il avait ses communications libres sur Praeneste, et l'ennemi pouvait se porter sur la capitale par la voie Latine ou par la voie Labicane.

82-79 av. J.C.

L'Etrurie occupée par les Syllaniens

Les troupes jusque-là employées dans l'Italie du Nord étaient enfin libres de se tourner contre l'Etrurie, la dernière contrée où les démocrates tinssent encore la campagne. Carbon était dans son camp de Clusium : en apprenant la fatale nouvelle, il perdit courage; et quoique encore à la tête d'une grosse armée, il s'enfuit secrètement de son prétoire, et alla s'embarquer pour l'Afrique. Ses soldats abandonnés, ou suivirent en partie son exemple en rentrant chacun chez eux, ou furent détruits par Pompée : Carrinas ramassa quelques débris avec lesquels il alla rejoindre l'armée alliée à Praeneste. Là, les choses étaient au même état : mais la catastrophe finale approchait. Le renfort amené par Carrinas n'était pas assez nombreux pour que Sylla eût rien à craindre dans ses positions : déjà s'approchait l'avant-garde des troupes de l'oligarchie, quittant, avec Pompée, l'Etrurie où elle n'avait plus rien à faire en peu de jours démocrates et Samnites, tous allaient être pris dans un réseau de fer. C'est alors que les chefs se décidèrent à quitter Praeneste, et à se jeter en force sur Rome, éloignée seulement d'une forte journée de marche. Militairement, leur perte était certaine : en prenant cette direction, ils laissaient aux mains de Sylla la voie Latine, leur unique ligne de retraite; et auraient-ils pris Rome, qu'enfermés dans la grande ville, mal appropriée pour la défense, resserrés entre les armées deux fois plus nombreuses de Metellus et de Sylla, ils allaient être écrasés bientôt. Mais, loin qu'ils pensassent à leur salut, ils n'avaient plus en vue que leur vengeance : marcher sur Rome était une dernière joie pour la fureur des révolutionnaires, avec cette devise comme étendard : "pour se débarrasser des loups destructeurs de la liberté italienne, il faut anéantir la forêt où ils ont leur repaire" pour le désespoir du peuple sabellique. Jamais Rome n'avait couru dangers plus grands. Le 1er novembre 672 de Rome (82 av. J.-C.), Pontius, Lamponius, Carrinas, Damasippus, débouchant par la voie Latine, vinrent camper à un quart de mille de la Porte Colline. La journée allait-elle répéter celle des Gaulois, du 20 juillet 365 de Rome (389 av. J.C.), ou devancer celle des Vandales, du 15 juin 455 de l'ère chrétienne? Les temps n'étaient déjà plus où à tenter, un coup de main contre Rome, il y avait folle entreprise : d'ailleurs, il ne manquait pas aux agresseurs d'intelligences et d'amis dans la ville. Une troupe de volontaires sortie des murs, jeunes gens de haute famille pour la plupart, se dispersa comme menue paille devant les gros bataillons de l'ennemi. La seule espérance de salut était dans Sylla. Sylla, en effet, apprenant la marche des alliés dans la direction de Rome, s'était aussitôt mis en mouvement pour aller protéger la ville. Le moral du peuple se releva quand, le matin, arrivèrent Balbus et les premiers cavaliers : à midi, Sylla lui-même parut avec le gros de ses troupes, et de suite il les rangea en bataille devant la Porte Colline (non loin de la Porta Pia), près du temple de Venus Erycine. Ses officiers le conjuraient de ne pas en venir aux mains avec des soldats épuisés par une marche forcée : mais lui, redoutant pour Rome les événements possibles de la nuit, donna le signal, sur le tard, dans l'après-midi. La mêlée fut opiniâtre et sanglante. Son aile gauche, conduite par lui, céda et recula jusqu'au mur de la ville; il fallut en fermer les portes : déjà les fuyards annonçaient à Ofella que la bataille était perdue. Mais plus heureux à l'aile droite, Marcus Crassus avait enfoncé l'ennemi, et, le poursuivant jusqu'à Antemnae, donné par là du répit à la gauche qui marcha de nouveau en avant, une heure avant le coucher du soleil. On lutta toute la nuit et le lendemain durant toute la matinée : mais soudain, trois mille hommes de l'armée des démocrates ayant tourné leurs armes contre les leurs, cette trahison acheva le combat; Rome était sauvée. L'armée insurgée, sans retraite possible, fut anéantie. Les prisonniers, trois à quatre mille en nombre, Damasippus, Carrinas et Pontius tombé blessé aux mains des légionnaires, furent, le troisième jour, conduits à la Villa publica du champ de Mars (la Villa publica, ou maison des champs publique, servant d'ordinaire d'hospitium aux ambassadeurs, et à la revue du peuple par les censeurs. Sa construction fort ancienne remontait à l'an 320 de Rome (434 av. J.-C.)), et, par ordre de Sylla, taillés en pièces jusqu'au dernier : du temple voisin de Bellone, où le Sénat, que le général avait convoqué, tenait en ce moment séance, on entendait le cliquetis du fer et les gémissements des suppliciés. Les sénateurs se troublent: "Ce n'est rien", dit-il, "seulement quelques factieux que je fais châtier," et il continua son discours: en ce moment 8000 prisonniers samnites et lucaniens périssaient égorgés. Exécution horrible et que rien ne justifie ! Disons-le pourtant : les hommes qui mouraient là s'étaient jetés en brigands sur la ville et sur le peuple de Rome, et, si le temps leur en avait été laissé, ils auraient tout tué et détruit par le fer et le feu.

(Les sièges : Praeneste, Norba, Nola, Volaterrae) La guerre tirait à sa fin. La garnison de Praeneste se rendit, quand, reconnaissant les têtes de Carrinas et des autres officiers révolutionnaires, lancées par-dessus les murs de la place, elle apprit l'issue de la bataille de Rome. Le consul Gaius Marius et le fils de Pontius, qui la commandaient, tentèrent de s'enfuir : n'ayant pas réussi, ils se tuèrent l'un l'autre. La foule se laissa aller, et Cethegus l'y encourageait, à l'espoir d'obtenir grâce devant le vainqueur. Mais les temps étaient passés de faire grâce. Jusqu'au dernier moment, Sylla avait pardonné à quiconque revenait à lui : après sa victoire, il se montra inflexible vis-à-vis des chefs ou des villes qui n'avaient pas voulu céder. Sylla monte à la tribune, parle longtemps de lui-même en termes magnifiques, et termine par ces paroles sinistres: "Qu'aucun de mes ennemis n'espère de pardon". Il y avait douze mille prisonniers dans Praeneste : les femmes, les enfants, la majeure partie, des Romains et quelques Praenestins eurent leur liberté : quant aux anciens sénateurs de Rome, à presque tout le peuple de la ville et à tous les Samnites, ils furent désarmés et passés par les armes : la ville fut mise à sac avec ses richesses. Après de telles rigueurs, les cités à nouveaux citoyens qui luttaient encore ne pouvaient que s'opiniâtrer dans leur résistance. A Norba, où AEmilius Lepidus pénétra par trahison, les habitants se frappèrent mutuellement et mirent le feu à leur ville, voulant enlever à leurs bourreaux leur vengeance et leur butin. Dans la Basse-Italie, Naples était déjà tombée, et Capoue, parait-il, avait ouvert ses portes : mais les Samnites n'évacuèrent Nola qu'en 674 de Rome (80 av. J.-C.). Dans leur retraite ils perdirent le dernier survivant des grands et fameux chefs de l'insurrection italique, Gaius Papius Mutilus, le consul de cette année 664 de Rome (90 av. J.C.), si pleine d'espérances. Repoussé par sa femme, chez laquelle il se glissait déguisé, pour y trouver un dernier abri, il se jeta sur son épée, à Teanum, devant la porte de sa propre maison.

En ce qui touche le Samnium, le dictateur avait déclaré que Rome n'aurait pas de repos tant que subsisterait le peuple samnite et qu'il fallait que son nom fût désormais effacé de la terre. Et de même qu'à Rome et qu'à Praeneste les cadavres des captifs massacrés avaient témoigné que sa parole était une réalité, de même nous le voyons encore entreprendre en personne une campagne de dévastation, s'emparer d'AEsernia (674 ? (80 av. J.C.)), et changer en désert un pays florissant et peuplé qui ne s'en relèvera jamais. A la même heure, Tuder (Todi, près du Tibre) était prise d'assaut par Marcus Crassus. En Etrurie, Populonium se défendit plus longtemps : il en fut de même de l'imprenable Volaterrae, où des débris de l'ancienne faction, trois légions, s'étaient reformées. Là, le siège dura deux ans, conduit d'abord par Sylla lui-même, puis par l'ex-préteur Gaius Carbon, frère du consul de la démocratie. Ce ne fut qu'au cours de la troisième année, à dater de la bataille de la Porte Colline (675 de Rome (79 av. J.-C.)), que la garnison capitula. Elle devait sortir la vie sauve. Mais dans ce siècle épouvantable il n'y avait plus ni droit de la guerre, ni droit disciplinaire : les soldats crièrent à la trahison, lapidèrent leurs généraux trop débonnaires, et bientôt une troupe de cavalerie, envoyée par le gouvernement romain, atteignit sur leur route les malheureux défenseurs de la ville et les massacra. L'armée victorieuse fut cantonnée dans toute l'Italie : elle occupa en force toutes les places peu sûres, et la main de fer des officiers syllaniens étouffa peu à peu les derniers frémissements de l'opposition nationale ou révolutionnaire.

82-79 av. J.C.

Les provinces

Il restait encore à faire dans les provinces. La Sardaigne, il est vrai, avait été rapidement enlevée par Lucius Philippus (672 de Rome (82 av. J.C.)) au préteur de la révolution, Quintus Antonius; et la Gaule transalpine n'opposait qu'une résistance faible ou même nulle. Mais en Sicile, en Espagne, en Afrique, la cause de la faction terrassée en Italie ne paraissait en aucune façon perdue. En Sicile, un révolutionnaire, Marcus Perpenna, était maître. Quintus Sertorius avait su s'attacher les provinciaux de la Citérieure, et, réunissant en une armée les Romains résidant en Espagne, il avait fermé tout d'abord les passages, des Pyrénées et fait voir que, quelque mission qui lui fût confiée, il était homme à savoir la remplir, comme il s'était montré le seul homme pratique et habile parmi les chefs incapables de l'armée démocratique. En Afrique, le préteur Hadrianus, poussant à l'excès les tendances révolutionnaires, avait commencé par affranchir les esclaves. Les marchands romains d'Utique se soulevèrent, le surprirent dans sa demeure officielle et l'y brûlèrent avec ses gens (672 de Rome (82 av. J.-C.)). Mais la province n'en resta pas moins fidèle à la faction, et le gendre de Cinna, le jeune Gnaeus Domitius Ahenobarbus, officier énergique, y prit le commandement. La propagande révolutionnaire gagna dans les royaumes clients de Numidie et de Mauritanie. Là, les rois légitimes, Hiempsal II, fils de Gauda, et Bogud, fils de Bocchus, tenaient pour Sylla : mais le premier fut jeté à bas du trône par un prétendant démocratique, Hiarbas, avec l'assistance des Cinnaniens : des dissensions pareilles agitaient le royaume mauritanien. Carbon, le consul fugitif, s'était arrêté dans l'île de Kossyra (Pantellaria), entre l'Afrique et la Sicile, ne sachant s'il irait chercher un asile en Egypte, ou s'il ne tenterait pas de recommencer la lutte dans quelqu'une des provinces restées fidèles.

(L'Espagne) Sylla envoya en Espagne Gaius Annius et Valerius Flaccus comme préteurs, l'un de la province Ultérieure, l'autre de la province de l'Ebre. Le difficile labeur de forcer les Pyrénées leur fut épargné. Le général préposé par Sertorius à leur garde ayant été assassiné par l'un de ses officiers, les troupes s'étaient débandées. Trop faible pour se défendre, Sertorius rassembla rapidement le peu de troupes sur lesquelles il pouvait de suite mettre la main et s'embarqua à Carthagène. Où allait-il ? Il n'en savait rien. A la côte d'Afrique peut-être, aux îles Canaries même; partout, pourvu qu'il se mît hors d'atteinte du bras de Sylla. L'Espagne se soumit sans difficulté aux délégués du dictateur (vers 673 de Rome (81 av. J.C.)), et Flaccus livra quelques combats heureux aux Celtes dont il avait dû traverser le pays, puis aux Celtibères de la péninsule (674 de Rome (80 av. J.C.)).

(La Sicile) Gnaeus Pompée avait été envoyé en Sicile en qualité de propréteur : Perpenna, le voyant accoster avec cent vingt voiles et six légions, évacua l'île aussitôt. Le propréteur expédia une escadre à Kossyra, pour y enlever les officiers marianiens qui y avaient trouvé asile. Marcus Brutus et ses compagnons furent exécutés sur place : quant à Carbon, l'ancien consul, Pompée avait ordonné de le lui ramener à Lilybée. Oublieux de l'assistance qu'il en avait reçue en d'autres et dangereux temps, il voulut le livrer lui-même au bourreau (672 de Rome (82 av. J.-C.)).

(L'Afrique) De Sicile passant en Afrique avec des forces écrasantes, il eut bientôt refoulé l'armée déjà nombreuse qu'avaient ramassée Ahenobarbus et Hiarbas, et, sans vouloir prendre encore le titre d'Imperator qui lui était décerné, il donna le signal de l'assaut de leur camp. Il en finit avec eux en ce même jour. Ahenobarbus restait mort sur la place, et quant à Hiarbas, Bogud aidant Pompée, il se vit une seconde fois assailli dans Bulla ((Auj. Béjié, dans l'Etat de Tunis, au Sud-Est de Bône), où il périt, et Hiempsal remonta sur le trône de ses ancêtres. Une grande razzia, exécutée contre les habitants du désert, un certain nombre de tribus gétules, jadis reconnues libres par Marius, aujourd'hui ramenées sous l'autorité de Hiempsal, rendirent au nom romain son lustre et sa puissance. Quarante jours après son arrivée à la côte d'Afrique, Pompée avait accompli sa mission (674 ? (80 av. J.C.)). Le Sénat lui manda d'avoir à licencier son armée, ce qui impliquait le refus du triomphe : d'après la tradition, il n'y avait pas droit, n'ayant commandé qu'extraordinairement. Le général murmura tout bas, ses soldats murmurèrent à voix haute : un moment on put craindre que l'armée d'Afrique ne se révoltât contre le Sénat et que Sylla n'eût à marcher contre son gendre. Il céda : le jeune capitaine put se vanter d'être le premier Romain à qui fut échu l'honneur du triomphe (12 mars 673 de Rome (79 av. J.C.)) avant l'entrée dans le Sénat; et au retour de cette expédition fertile en exploits faciles, il s'entendit saluer par l'heureux Dictateur (Felix), non sans quelque ironie peut-être, du surnom de Grand !

(L'Orient. Nouvelles complications avec Mithridate) Dans l'Est, après le départ de Sylla, au printemps de 671 de Rome (83 av. J.-C.), les armes ne s'étaient pas non plus reposées, pas plus qu'en Italie. La restauration de l'état ancien des choses, l'assujettissement nécessaire de plus d'une ville asiatique, coûtèrent encore de nombreux et sanglants combats. Lucius Lucullus se vit obligé, par exemple, après avoir épuisé tous les moyens de la douceur, de mener des troupes devant la cité libre de Mitylène, et une première victoire en rase campagne ne mit pas fin à la résistance obstinée des habitants. Vers le même temps, de nouvelles complications naissaient entre Mithridate et le préteur d'Asie, Lucius Murena. Mithridate, après la paix, s'était aussitôt occupé à rétablir son autorité ébranlée dans les provinces septentrionales : il avait pacifié d'abord les Colchidiens, en leur donnant pour gouverneur son énergique fils Mithridate; puis, bientôt, s'étant défait de lui, il préparait une expédition dans son royaume du Bosphore. Archélaos, toujours réfugié auprès de Murena, soutenait que ces armements étaient dirigés contre Rome : aussitôt Murena, sous le prétexte que le roi détenait indûment quelques districts de Cappadoce, pénétra avec ses soldats dans Comana (sur le Sarus (le Seihan), au Nord du Taurus : auj. el Bostan) (de Cappadoce) et viola la frontière du Pont (671 de Rome (83 av. J.C.)). Mithridate se plaignit au Romain d'abord, puis, sa plainte n'étant pas écoutée, au Sénat. Les envoyés de Sylla se montrèrent : ils désavouèrent le préteur : mais celui-ci ne tint pas compte de leurs avis, et franchissant l'Halys, il entra sur le territoire incontestablement pontique. Alors Mithridate résolut de repousser la force par la force : Gordios, son général, devait tenir tête aux Romains, jusqu'à ce que le roi pût arriver avec une plus nombreuse armée et écraser l'agresseur. Ce plan réussit. Murena, vaincu, repassa non sans pertes sensibles la frontière et revint en Phrygie : les garnisons romaines furent expulsées de toute la Cappadoce. Malgré son échec, il osa se dire victorieux et usurper le titre d'Imperator (672 (82 av. J.C.)) : mais la rude leçon qu'il venait de subir et les ordres de Sylla le firent se tenir désormais tranquille. On renouvela le traité de paix entre Rome et Mithridate (673 (81 av. J.-C.)). Pendant cette folle querelle, l'investissement de Mitylène avait nécessairement traîné en longueur; il ne fut donné qu'au successeur de Murena, après un long blocus par terre et par mer, où la flotte bithynienne rendit de bons services, d'emporter enfin la place (675 de Rome (79 av. J.C.)).

Après dix ans de révolution et d'insurrection dans l'Ouest et dans l'Orient, le calme est enfin revenu : l'Etat romain a reconquis l'unité dans le gouvernement au dedans et au dehors. Au lendemain des terribles convulsions de la crise dernière, dans le calme seul il y avait un grand bienfait. Le monde romain pourra-t-il obtenir davantage ? La main puissante qui naguère a mené à bien l'oeuvre difficile de la victoire sur l'ennemi, saura-t-elle aussi enchaîner la révolution, oeuvre plus difficile encore ? Saura-t-elle, par le plus étonnant des miracles, rétablir sur de solides assises l'ordre social et politique qui chancelle ? A l'avenir à en décider.

Livret :

  1. Marius et Sylla dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. La guerre sociale de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Sylla de l'encyclopédie libre Wikipédia
  3. Publius Sulpicius Rufus Wikipédia, the free encyclopedia
  4. Mithridate VI de l'encyclopédie libre Wikipédia
  5. Mithridate de l'histoire des civilisations européennes, www.hist-europe.fr
  6. La bataille de Chéronée de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. Lucius Cornelius Cinna Wikipédia, the free encyclopedia
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