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  Les affaires grecques  
201-183 av. J.C.

La seconde guerre macédonienne La bataille des Cynoscéphales La guerre contre Nabis La bataille des Thermopyles La bataille des Thermopyles Mort d'Hannibal Mort de Scipion

Sources historiques : Théodore Mommsen, Roma Latina

Vous êtes dans la catégorie : République romaine
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201-196 av J.C.

Guerres avec les Gaulois

Les guerres d'Hannibal avaient mis une interruption forcée à l'oeuvre de l'extension de l'empire Romain jusqu'à la frontière des Alpes, ou, comme l'on disait déjà, jusqu'à la frontière de l'Italie, ainsi qu'à l'oeuvre de l'organisation et de la colonisation de la Gaule cisalpine. Il allait de soi que la République reprenait les choses au point où elle s'était vue obligée de les laisser. Les Gaulois, tout les premiers, le savaient. Dès l'année de la paix avec Carthage (553 de Rome (201 av. J.-C.)), la lutte avait recommencé sur le territoire le plus voisin celui des Boïes. Les Boïes remportèrent un premier succès sur les milices romaines de nouvelle et trop rapide formation. Obéissant aux conseils d'Hamilcar, officier carthaginois de l'armée de Magon, resté dans l'Italie du Nord après le départ de celui-ci, les Gaulois firent l'année suivante une levée de boucliers en masse (554 de Rome (200 av. J.C.)). Les Romains eurent à combattre non pas seulement les Boïes et les Insubres, immédiatement exposés à leurs armes, mais aussi les Ligures, surexcités par l'approche du danger commun : enfin la jeunesse cénomane, en révolte cette fois contre l'avis de ses chefs plus prudents, répondit aux cris de détresse des peuples frères. Des deux barrières fermant le passage aux invasions gauloise, de Plaisance et de Crémone, la première fut renversée, et, tous les habitants y périrent à l'exception de deux mille environ : la seconde fut cernée. Les légions coururent du côté où quelque chose restait à sauver. Une grande bataille se donna sous Crémone. L'habileté militaire du général carthaginois ne put suppléer à l'infériorité des soldats : les Gaulois ne tinrent pas devant les légionnaires, et Hamilcar tomba parmi les morts qui couvraient le champ de bataille. La guerre se prolongea néanmoins, et l'armée victorieuse à Crémone essuya l'année d'après (555 de Rome (199 av. J.C.)), de la part des Insubres, une sanglante défaite, principalement due à l'incurie de son chef. En 556 de Rome (198 av. J.C.)) seulement, on put à grand'peine rétablir la colonie de Plaisance. Mais pour cette lutte désespérée il eût fallu être unis, or la désunion affaiblissait la ligue gauloise. Boïes et Insubres se querellèrent, et non contents de se retirer de l'alliance nationale, les Cénomans achetèrent un honteux pardon en trahissant leurs frères. Dans une bataille livrée sur les bords du Mincio par les Insubres, ils firent tout à coup défection, les attaquèrent à dos, et aidèrent au massacre (557 de Rome (197 av. J.-C.)). Humiliés, laissés seuls en face de l'ennemi, et Côme ayant été prise, les Insubres conclurent séparément la paix (558 de Rome (196 av. J.C.)). Cénomans et Insubres subirent des conditions plus dures que celles d'ordinaire imposées aux alliés italiens. Rome n'oublia pas de fixer et de renforcer la séparation légale entre Italiens et Gaulois. Il fut dit que nul chez l'un ou l'autre des deux peuples Celtes ne pourrait acquérir le droit de cité; on laissa d'ailleurs aux Transpadans leur existence et leurs institutions nationales : ils continuèrent de vivre organisés, non en cités, mais en tribus éparses : aucune taxe périodique ne paraît avoir été exigée d'eux; et ils eurent pour mission de servir de boulevard aux établissements romains de la rive cispadane; et de repousser de la frontière italienne les hordes venues du Nord ou les bandes pillardes cantonnées dans les Alpes, qui se jetaient à toute heure sur ces fertiles contrées. Leur latinisation, au surplus, alla très vite : il n'était pas dans le génie de la race gauloise de résister longuement, comme avaient fait les Sabelliens et les Etrusques. Le fameux poète comique Statius Cocilius, mort en 586 de Rome (168 av. J.-C.)), n'était autre qu'un Insubre affranchi; et Polybe qui visita la Gaule cisalpine, vers la fin du VIe siècle, affirme, non sans exagération, sans doute, qu'il n'y restait plus qu'un très petit nombre de villages celtiques, encore cachés sous les contreforts des Alpes. Quant aux Vénètes, ils paraissent avoir défendu leur nationalité plus longtemps.

Mais la principale attention des Romains se porta, comme on peut le croire, sur les moyens d'empêcher les incursions des Gaulois transalpins, et de faire aussi une barrière politique de la barrière naturelle qui s'élève entre le massif du continent et la péninsule. Déjà la crainte du nom romain s'était faite jour parmi les cantons voisins d'au-delà des Alpes. Autrement, comment expliquer l'immobilité de ces Gaulois assistant impassibles à la destruction ou à l'asservissement de leurs frères cisalpins ? Bien plus, les peuples établis au Nord de la chaîne, depuis les Helvétiens (entre le lac Léman et le Mein), jusqu'aux Carnes ou Taurisques (Carinthie et Styrie), désapprouvent et désavouent officiellement, dans leurs réponses aux envoyés de Rome qui leur ont apporté les griefs de la République, la tentative de quelques tribus celtes osant franchir la montagne pour s'établir paisibles dans l'Italie du Nord; et ces émigrants eux-mêmes, après avoir humblement sollicité du Sénat une assignation de terres, obéissent dociles à la dure injonction qui leur est faite d'avoir à repasser les monts (568 et 575 de Rome (186-179 av. J.-C.)) : ils laissent raser la ville que déjà ils avaient fondée aux environs d'Aquilée. Le Sénat ne souffre pas d'exception à sa règle de prudence ! Désormais les portes des Alpes resteront fermées aux Celtes. Il punira de peines rigoureuses quiconque, parmi les sujets cisalpins de Rome, essayerait d'attirer en Italie les essaims des émigrants. Une tentative de ce genre, dont le théâtre se place à l'angle le plus enfoncé de la mer Adriatique, dans une contrée jusque-là peu connue : peut-être aussi, et plus encore, le dessein formé par Philippe de Macédoine de pénétrer en Italie par la route du Nord-Est, comme Hannibal l'avait fait naguère par celle du Nord-Ouest, amènent la fondation dans ces parages de la colonie italienne la plus septentrionale (571-573 de Rome (183-181 av. J.-C.)). Aquilée ne fermera pas seulement la route à l'ennemi : elle garantira aussi la sûreté de la navigation dans ce golfe ouvert et commode, et en même temps elle aidera à purger ses eaux des incursions des pirates, qui parfois s'y montrent encore. L'établissement d'Aquilée fit éclater la guerre avec l'Istrie (576-577 de Rome (178-177 av. J.C.)), guerre promptement terminée par la prise de quelques châteaux et la chute du roi Aepulo, et qui n'offre aucun incident à noter, si ce n'est peut-être la terreur panique dont fut saisie la flotte, à la nouvelle de la surprise d'un camp romain par une poignée de barbares. Il y eut comme un frisson qui parcourut toute la Péninsule.

194-171 av J.C.

La colonisation de la Cispadane

En deçà du Pô, les Romains procédèrent autrement. Le Sénat avait pris la ferme résolution d'incorporer le pays à l'Italie romaine. Les Boïes, atteints dans leur existence, se défendirent avec l'opiniâtreté du désespoir. Ils passèrent le fleuve, et essayèrent de soulever les Insubres (560 de Rome (194 av. J.-C.)) : ils bloquèrent un consul dans son camp, et peu s'en fallut qu'ils ne le détruisissent. Plaisance se défendait péniblement contre leurs attaques furieuses. Enfin le dernier combat se donna sous Mutine : il fut long et sanglant, mais les Romains l'emportèrent (561 de Rome (193 av. J.C.)). A partir de là, la lutte n'est plus la guerre, mais une chasse aux esclaves. Bientôt, sur le territoire boïen, il n'y eut plus pour l'homme libre d'asile que dans le camp des légionnaires : les restes des notables s'y vinrent réfugier, et le vainqueur put, sans trop se vanter, annoncer à Rome, que de la nation des Boïes il ne subsistait plus que quelques vieillards et quelques enfants. Elle se résigna aux rigueurs de son sort. Les Romains exigèrent la moitié du territoire (563 de Rome (191 av. J.C.)). Ils ne pouvaient éprouver de refus, mais même dans les limites réduites qui leur furent assignées, les Boïes disparurent vite et se noyèrent dans le peuple vainqueur1.

Ayant ainsi fait table rase dans la Cisalpine, les Romains réinstallèrent les forteresses de Plaisance et de Crémone, dont les dernières années de la guerre avaient emporté ou dispersé les habitants. De nouveaux colons y furent conduits sur l'ancien territoire des Sénons, ou à côté. Rome fonda encore Potentia (près de Recanati, non loin d'Ancône (570 de Rome (184 av. J.C.)); Pisaurum (Pesaro 570); et plus loin, dans le pays boïen nouvellement acquis, les places fortes de Bononia (565 de Rome 189 av. J.C.)) de Mutine (571 (183 av. J.C.)) et de Parme (571). Déjà Mutine, avant la guerre d'Hannibal, avait reçu une colonie, dont cette guerre avait interrompu l'organisation définitive. Comme toujours, des voies militaires furent construites pour relier toutes les citadelles. La voie Flaminienne fut continuée d'Ariminum, son point extrême au Nord, jusqu'à Plaisance : son prolongement, prit le nom de voie Emilienne (567 de Rome (187 av. J.C.)). La chaussée Cassienne allant de Rome à Arretium, et qui depuis longtemps existait à titre de voie de communication municipale, fut reprise et reconstruite par la métropole (probablement en 583 de Rome (171 av. J.-C.)). Mais dès l'an 567 (187 av. J.C.), elle avait franchi l'Apennin, d'Arretium à Bononia, où elle aboutissait à la voie Emilienne, raccourcissant par son trajet direct la distance entre Rome et les villes de la région du Pô. Tous ces travaux eurent pour effet la suppression de la frontière de l'Apennin entre les territoires italien et gaulois. Le Pô devint alors la vraie frontière. En deçà, domine désormais le système des municipes italiques; au-delà, commencent les cantons celtiques, et le nom de territoire gaulois (Alter Gallicus) laissé d'ailleurs à la région d'entre l'Apennin et le Pô n'a plus désormais de signification politique.

1. Selon le dire de Strabon, les Boïes d'Italie refoulés par Rome au-delà des Alpes, auraient fondé un établissement nouveau dans les plaines de la Hongrie actuelle, entre les lacs de Neusiedel et Balaton (Volcaeae paludes) : puis attaqués, au temps d'Auguste, par les Gètes venus d'au-delà du Danube, ils auraient été entièrement détruits. Leur dernière patrie aurait gardé après eux le nom de Désert Boïen (deserta Boïorum). Ce récit concorde mal avec celui plus authentique des Annales romaines. Selon celles-ci, Rome se serait contentée de confisquer la moitié du territoire des Boïes au Sud du Pô. Pour expliquer la prompte disparition de ce peuple, il n'est nullement besoin d'une expulsion violemment consommée. Les autres tribus celtiques, bien moins que les Boïes, attaquées par la guerre et la colonisation, disparaissent tout aussi vite et aussi complètement de la liste des nations italiennes. D'autres documents rattachent d'ailleurs l'origine des Boïes du lac Balaton à la souche mère de ce peuple, implantée jadis en Bavière et en Bohême, et poussée plus tard vers le Sud par l'invasion des tribus germaniques. Ajoutons qu'il est douteux que tous les Boïes, que l'on retrouve aux environs de Bordeaux, sur le Pô et en Bohême, aient appartenu jamais à une seule et même race, un jour dispersée. Il n'y a là peut-être rien de plus qu'une ressemblance de nom. Dans cette hypothèse, le récit de Strabon se baserait uniquement sur cette concordance fortuite. Il en aurait déduit le fait des origines, sans autrement l'approfondir. Les anciens en agissaient ainsi souvent : témoins leurs traditions sur les Cimbres, les Vénètes, et tant d'autres.

194-176 av J.C.

Les Ligures

Rome se comporta de même à l'égard de l'âpre contrée du Nord-ouest, où les vallées et les montagnes étaient habitées par les peuplades éparses et désunies des Ligures. Tout ce qui touchait à la rive Nord de l'Arno fut anéanti. Tel fut notamment le triste sort des Apouans. Logés sur l'Apennin entre l'Arno et la Magra, ils pillaient et ravageaient sans cesse tantôt le territoire de Pise, et tantôt celui de Mutine et de Bononia. Ceux que l'épée épargna furent emmenés dans la basse Italie, aux environs de Bénévent (574 de Rome (180 av. J.-C.)). A l'aide de ces énergiques mesures, la nation tout entière des Ligures, sur qui, en 578 de Rome (176 av. J.C.), Rome eût encore à reprendre la colonie de Mutine par elle conquise, se vit écrasée ou enfermée dans les monts d'entre l'Arno et le Pô. La forteresse de Luna construite sur l'ancien territoire des Apouans (non loin de la Spezzia), couvrit de ce côté la frontière, comme Aquilée la défendait ailleurs contre les Transalpins. Rome y gagna un port magnifique qui devint la station ordinaire des navires à destination de Massalie ou de l'Espagne. Il convient de reporter aussi à ce temps la construction de la route côtière, ou voie Aurélienne, allant de Rome à Luna, et de celle transversale, qui, mettant en communication les voies Aurélienne et Cassienne, conduisait de Luca à Arretium par Florentia. Avec les tribus plus occidentales, cantonnées dans l'Apennin génois et dans les Alpes maritimes, les combats continuèrent sans trêve. C'était là d'incommodes voisins, adonnés à la piraterie sur mer et au brigandage sur terre. Tous les jours les Pisans et les Massaliotes avaient à souffrir des incursions de leurs hordes pillardes ou des attaques de leurs corsaires. Pourchassés sans répit, ils ne se tinrent jamais pour battus, et peut-être que Rome n'avait pas dessein de les détruire. A côté de la voie de mer régulière, il y allait de son intérêt, sans doute, de s'ouvrir une communication terrestre avec la Gaule transalpine et l'Espagne; aussi s'efforça-t-elle de tenir libre, au moins jusqu'aux Alpes, la grande route côtière allant de Luna à Empuries, par Massalie : mais ce fut tout. Au-delà des Alpes, les Massaliotes se chargeaient de surveiller la côte pour les voyageurs de terre, et les parages maritimes du golfe pour les navires romains. Quant au massif de l'intérieur, avec ses infranchissables vallées et ses rochers, vrais nids des brigands, avec ses habitants pauvres, alertes et rusés, il fut un excellent champ d'école, où s'endurcissaient et se formaient les soldats et les officiers des armées de la République.

201-172 av J.C.

La Corse, la Sardaigne et Carthage

Des guerres toutes semblables ensanglantèrent la Corse, et plus encore la Sardaigne, où les insulaires se jetant sur les établissements de la côte, tiraient fréquemment vengeance des razzias effectuées par les Romains à l'intérieur.

L'histoire a conservé le souvenir de l'expédition de Tiberius Gracchus contre les Sardes (577 de Rome (177 av. J.-C.)), non pas tant parce qu'il les avait pacifiés, que, parce qu'il se vantait de leur avoir tué 80000 hommes et d'avoir envoyé à Rome une immense multitude d'esclaves. A vil prix comme un Sarde ! était alors une phrase proverbiale.

Mais en Afrique, la politique de Rome se montre à la fois étroite dans ses vues, et sans aucune générosité. Toute à la pensée de mettre obstacle à la résurrection de la puissance de Carthage, elle tient la malheureuse ville sous une pression perpétuelle : comme une épée de Damoclès, la déclaration de guerre est constamment suspendue sur sa tête. Voyez tout d'abord le traité de paix de 553 de Rome (201 av. J.C.). S'il laisse aux Carthaginois leur ancien territoire, il n'en garantit pas moins à Massinissa, leur redoutable voisin, toutes les possessions qui lui appartenaient, à lui ou à ses ancêtres, au dedans des limites carthaginoises. Une telle clause ne semble-t-elle pas écrite exprès pour créer les difficultés, bien plutôt que pour les aplanir ? Il en faut dire autant de cette autre condition imposée aux Phéniciens, de ne jamais faire la guerre aux alliés de Rome; en, telle sorte, que selon la lettre du traité, ils n'avaient pas même le droit de repousser le Numide lorsqu'il envahissait le territoire qui leur appartenait sans conteste. Enlacés qu'ils étaient dans ces clauses perfides, avec leurs frontières, en Afrique, incertaines et tous les jours débattues; placés entre un voisin puissant que rien n'arrêtait, et un vainqueur à la fois juge et partie dans tout litige, la condition des Carthaginois était, dès le début, mauvaise, et à la pratique, elle fut reconnue pire encore qu'ils ne s'y attendaient.. Dès l'an 561 de Rome (193 av. J.-C.), Massinissa les attaque sous de frivoles prétextes : la contrée la plus riche de leur empire, le pays d'Empories sur la petite Syrte (Byzacène), est pillée en partie, en partie occupée par les Numides. Puis les empiétements se continuant tous les jours, toute la campagne est enlevée : les Carthaginois ne se maintiennent plus qu'avec peine dans les localités les plus importantes. Dans ces deux dernières années seulement, viennent-ils dire à Rome en 582 de Rome (172 av. J.C.), il nous a été arraché soixante-dix villages ! Ils envoient en Italie message sur message: ils conjurent le Sénat ou de leur permettre de se défendre les armes à la main, ou d'envoyer sur les lieux un plénipotentiaire, ou enfin de délimiter leur frontière, en telle sorte qu'ils sachent une bonne fois ce que la paix leur coûte. Qu'ils soient purement et simplement déclarés sujets de Rome, plutôt que d'être ainsi livrés en détail aux Libyens ! - Mais le gouvernement romain, qui, dès 554 de Rome (200 av. J.C.), avait fait luire aux yeux de son client numide, la perspective d'un accroissement de territoire, naturellement aux dépens de Carthage, ne vit pas grand mal à ce que celui-ci fit main basse sur la proie promise. Il refréna cependant une ou deux fois l'ardeur avide et excessive des Libyens, acharnés à tirer pleine vengeance de leurs souffrances passées. Au fond, c'était dans ce seul et unique but que Rome avait fait de Massinissa le voisin immédiat de Carthage. Les plaintes, ni les supplications n'amenèrent rien d'efficace. Tantôt les commissaires romains, venus en Afrique, s'en retournaient sans rendre leur sentence, après longue enquête faite tantôt quand le procès se suivait à Rome, les envoyés de Massinissa prétextaient l'absence d'instructions, et l'ajournement était prononcé. Il fallait une patience vraiment phénicienne aux Carthaginois, pour savoir se résigner à une situation intenable, et pour se montrer, en outre, prêts à tous les services, obéissants jusqu'à la prévenance; infatigablement dociles enfin envers ces maîtres si durs, dont ils briguaient la dédaigneuse faveur, par de riches envois de blés.

Toutefois, dans cette attitude des vaincus, il n'y avait pas seulement patience et résignation. Le parti patriote n'était pas mort. Il avait encore à sa tête le héros, qui, en quelque lieu que le mit le sort, restait redoutable aux Romains. Ce parti n'avait pas renoncé pour toujours à profiter des complications prochaines et faciles à prévoir entre Rome et les empires de l'Est. Alors, peut-être, il redeviendrait possible de recommencer la lutte. Les grands desseins d'Hamilcar et de ses fils avaient péri principalement par la faute de l'oligarchie de Carthage. Il fallait, en vue des futurs combats, refaire d'abord ses institutions. La réforme politique et financière s'opéra donc, sous la pression de la nécessité, qui montrait la voie meilleure; sous l'influence des idées sages et grandes d'Hannibal, et de son empire merveilleux sur les hommes. Les oligarques avaient comblé la mesure de leurs criminelles folies en commençant contre le grand capitaine une instruction en forme, pour avoir à dessein omis de prendre Rome d'assaut, et pour s'être frauduleusement emparé du butin ramassé en Italie. Leur faction corrompue fut abattue et dispersée sur la motion d'Hannibal lui-même. A sa place il installa un régime démocratique mieux approprié aux besoins du peuple (avant 559 de Rome (195 av. J.-C.)). On fit rentrer l'arriéré et les sommes détournées : on organisa un contrôle régulier, et bientôt les finances remises sur un pied excellent, permirent de payer la contribution de guerre due à Rome, sans surcharger, les citoyens d'impôts additionnels. Rome, alors sur le point d'entamer la lutte avec le Grand-Roi, en Asie, suivait ces progrès, comme on pense, d'un oeil inquiet et jaloux : ce n'était pas imagination pure, que de redouter et de prévoir le débarquement d'une flotte carthaginoise en Italie, et une seconde guerre conduite par Hannibal, pendant que les légions seraient occupées en Asie mineure.

195 av J.C.

Fuite d'Hannibal

Il y aurait injustice à faire aux Romains un gros crime d'avoir envoyé à Carthage des ambassadeurs, probablement chargés de demander qu'Hannibal leur fût remis (559 de Rome (195 av. J.C.)). Certes, on se sent un profond mépris pour ces oligarques rancuneux, écrivant lettre sur lettre aux ennemis de leur patrie, et dénonçant les intelligences secrètes du grand homme qui les avait renversés avec les puissances hostiles à Rome. Mais leurs accusations étaient fondées, tout porte à le croire. La mission des envoyés romains contenait le honteux aveu des terreurs de la puissante République. Elle tremblait devant un simple suffète de Carthage ! Conséquent avec lui-même, et généreux jusqu'au bout, le fier vainqueur de Zama avait en plein Sénat combattu la mesure. Une telle confession, dans la bouche des Romains, était après tout celle de la vérité nue. Rome ne pouvait tolérer à la tête du gouvernement de Carthage Hannibal et son extraordinaire génie. La politique de sentiment n'était pas ici de mise. Quant à Hannibal, le poids que Rome attachait à son nom n'était pas fait pour l'étonner. Comme il avait combattu les Romains, lui seul et non Carthage, il eut à son tour aussi à subir la condition du vaincu. Les Carthaginois s'humilièrent. Ils durent remercier le ciel, quand le héros, toujours prudent et rapide dans ses décisions, s'enfuit en Orient, leur épargnant l'ignominie plus grande, et ne leur laissant que l'ignominie moindre à commettre. Ils bannirent à toujours leur plus grand citoyen, confisquèrent ses biens, et rasèrent sa maison. - Ainsi s'accomplit, en la personne d'Hannibal, cette profonde maxime que ceux-là comptent parmi les favoris des dieux, à qui les dieux versent comble la mesure des joies et des douleurs !

Son départ, et ce fut là le tort nouveau de Rome, ne changea rien à la conduite de celle-ci. Plus que jamais, elle se montra dure, soupçonneuse et vexatoire envers la ville infortunée. Les factions s'y agitaient toujours : mais une fois éloigné l'homme étonnant qui avait presque changé la marche du monde politique, la faction des patriotes dans Carthage n'avait guère plus d'importance que celle des patriotes en Etolie ou en Achaïe. Parmi les agitateurs, il en était quelques-uns qui, non sans une certaine sagesse, auraient voulu se réconcilier avec Massinissa, et faire de leur oppresseur du moment le sauveur des Phéniciens. Mais ni le parti national, ni le parti libyen dans la faction patriote, ne put s'emparer du gouvernail : il resta dans les mains des oligarques, philo-romains. Or ceux-ci, sans renoncer à tout jamais à l'avenir, s'entêtaient dans le présent à ne chercher le salut et la liberté intérieure de Carthage, que dans le protectorat de la République. Certes il y avait là de quoi tranquilliser Rome. Néanmoins ni la multitude, ni les gouvernants, ceux du moins qui avaient le coeur moins haut placé, n'y pouvaient maîtriser leurs craintes. D'un autre côté, les marchands romains portaient toujours envie à cette ville, restée en possession de sa vaste clientèle commerciale en dépit de sa déchéance politique, et toujours puissante par ses richesses et ses inépuisables ressources. Déjà, en 567 de Rome (187 av. J.-C.), le gouvernement carthaginois avait offert le paiement intégral et anticipé des annuités de la taxe de guerre stipulée par le traité de 553 de Rome (201 av. J.C.). Mais Rome, qui tenait bien plus à avoir Carthage comme tributaire qu'à toucher sa créance, répondit par un refus, tout en constatant une fois de plus que, malgré ses efforts et tous les moyens employés, Carthage n'était en aucune façon ruinée, et que la ruiner était impossible. Les rumeurs reprirent cours : on disait que les perfides Phéniciens se livraient à de sourdes menées. Tantôt on avait vu dans Carthage un émissaire d'Hannibal, Ariston de Tyr, dépêché tout exprès pour y annoncer au peuple l'arrivée prochaine d'une flotte asiatique (561 de Rome (193 av. J.-C.)) : tantôt le Sénat réuni de nuit dans le temple de l'Esculape carthaginois y avait secrètement donné audience aux ambassadeurs de Persée (581 de Rome (173 av. J.C.)) : une autre fois il n'était question dans Rome que de la flotte formidable armée à Carthage dans l'intérêt du roi macédonien (583 de Rome (171 av. J.C.)). Très probablement il n'y avait rien au fond de tous ces bruits si ce n'est les sottes imaginations de quelques rêveurs; mais qu'importe, s'ils étaient le signal de nouvelles exigences de la part de la diplomatie romaine, de nouvelles incursions de la part de Massinissa ? Moins il y avait de bon sens et d'intelligence à la subir, plus allait, s'enracinant dans les esprits, la conviction qu'une troisième guerre punique était absolument nécessaire pour se débarrasser de la rivale de Rome.

201-195 av J.C.

Les Numides

Mais pendant que la puissance des Phéniciens décroît dans leur patrie d'élection, comme déjà elle est tombée dans leur patrie d'origine, un nouvel état grandit à côté d'eux. Depuis les temps antéhistoriques jusqu'à nos jours, la côte septentrionale de l'Afrique a été habitée par un peuple, qui dans sa langue s'appelle les Schilah ou Tamazigt, et que les Grecs et les Romains ont désigné sous le nom de Nomades ou Numides peuple pasteur. Les Arabes le désignent sous le nom de Berbères, qu'ils appellent aussi Schawie (pasteurs), pour nous, nous les nommons Berbères ou Kabyles. A en juger par son idiome, ce peuple ne se rattache à aucune autre lignée connue. A l'époque des prospérités de Carthage, si l'on excepte toutefois ceux qui vivaient dans les alentours immédiats de la ville ou qui se tenaient le long de la côte, les Numides avaient su se maintenir indépendants. Mais tout en s'obstinant dans leur genre de vie pastorale ou équestre, comme font les habitants actuels de l'Atlas, ils avaient reçu l'alphabet phénicien et les rudiments de la civilisation phénicienne, et souvent leurs scheiks faisaient élever leurs fils à Carthage et s'alliaient par mariage avec les Carthaginois. Comme il n'entrait pas dans la politique de Rome d'avoir des possessions et des établissements en propre en Afrique, elle préféra y favoriser l'essor d'une puissance trop peu considérable encore pour n'avoir pas besoin de protection, assez forte déjà pour comprimer Carthage abattue, réduite à son territoire africain, et pour lui rendre tout libre mouvement au dehors impossible. Les princes indigènes donnaient le moyen cherché. A l'heure des guerres d'Hannibal les peuples du Nord de l'Afrique obéissaient à trois grands chefs ou rois, traînant à leur suite une multitude d'autres princes feudataires, selon la coutume locale. Le roi maure Bocchar venait le premier. Ses Etats allaient de l'océan Atlantique au fleuve Molochath (auj. l'Oued M'louia, sur la frontière marocaine de l'Algérie). Après lui, on rencontrait Syphax, roi des Massaesyliens, maître de la contrée située entre la M'louia et le cap Percé (Tretum ou Tritum promontorium : auj. cap Boujaroun entre Djidjelli et Bone), s'étendant, comme on voit, sur les deux provinces actuelles d'Oran et d'Alger. Le troisième enfin n'était autre que Massinissa, le roi des Massyles, dont le territoire allait du cap Percé à la frontière de Carthage (province de Constantine). Le plus puissant d'entre eux, Syphax, roi de Siga (près de l'embouchure de la Tafna), avait été vaincu durant la dernière guerre punique. Emmené captif en Italie, il y était mort dans sa prison, et la plus grande partie de son vaste royaume avait passé dans les mains de Massinissa. En vain Vermina, son fils, qui à force d'humbles supplications avait obtenu des Romains la restitution d'une parcelle des Etats paternels (554 de Rome (200 av. J.-C.)), avait tenté de ravir à l'allié plus ancien et préféréé de la République le titre fructueux d'exécuteur des hautes oeuvres contre Carthage; il n'avait rien pu gagner de plus. Massinissa fut donc le vrai fondateur du royaume numide. Choix ou hasard, jamais l'homme qu'il fallait à la situation n'a été mieux trouvé. Sain et souple de corps jusque dans sa vieillesse, sobre et calme comme un Arabe, supportant sans peine les plus dures fatigues; comme lui épiant, immobile à la même place, du matin jusqu'au soir, ou chevauchant sans interruption vingt-quatre heures de suite: éprouvé comme soldat ou général dans les vicissitudes aventureuses de sa jeunesse, et sur les champs de bataille de l'Espagne; possédant à fond l'art plus difficile d'imposer la règle dans sa nombreuse maison, et de maintenir l'ordre dans ses états; également prêt à se jeter, sans nulle honte, aux pieds d'un protecteur plus puissant, ou à marcher sans pitié sur le corps de son ennemi plus faible : de plus, connaissant à fond la situation de Carthage, où il avait été élevé et avait fréquenté les plus notables maisons; rempli enfin d'une haine amère et toute africaine contre ses anciens oppresseurs, cet homme remarquable fut l'âme du mouvement de son peuple dans sa voie de transformation. En lui s'étaient incarnés les vertus et les vices de sa dynastie. La fortune le seconda en tout et lui laissa le temps d'accomplir son oeuvre. Il mourût dans la quatre-vingt-dixième année de sa vie (516-605 de Rome (238-149 av. J.-C.)), dans la soixantième de son règne, conservant jusqu'au bout ses forces physiques et intellectuelles, laissant un fils âgé d'une année, et le renom de l'homme le plus vigoureux, du meilleur et du plus heureux roi de son siècle. Nous avons fait voir déjà la partialité calculée des Romains dans la conduite de leur politique africaine, et comment Massinissa, mettant ardemment à profit leur bonne volonté tacite, agrandissait tous les jours son royaume aux dépens de Carthage. Toute la région de l'intérieur jusqu'à la limite du désert se rangea comme d'elle-même sous son sceptre : la vallée supérieure du Bagradas (Medjerdah) avec la ville de Vaga se soumit à lui : il étendit ses conquêtes jusque sur la côte à l'Est de Carthage et s'empara de la Grande Leptis, l'antique colonie de Sidon (Lebedah), et d'autres pays circonvoisins. Son royaume allait de la frontière mauritanienne à celle de la Cyrénaïque, et enveloppait de tous les côtés le domaine réduit de Carthage; les Phéniciens étaient comme étouffés par lui. Nul doute qu'il ne vît dans Carthage sa future capitale: témoin le parti libyen que nous y avons déjà vu à l'oeuvre, mais ce n'était pas seulement par la perte de son territoire que la métropole phénicienne avait souffert. A l'instigation de Massinissa les pasteurs de la Libye étaient devenus un autre peuple : imitant l'exemple de leur prince qui élargissait, partout les travaux de l'agriculture, et laissa d'immenses domaines en plein rapport à chacun de ses fils, les Numides se fixèrent sur le sol, et entamèrent aussi le travail de leurs champs. En même temps que de ses nomades il faisait des citoyens, il changeait ses hordes de pillards en bataillons de soldats, dignes désormais de combattre à côté des légions romaines, et à sa mort, il légua à son successeur un trésor richement rempli, une armée bien disciplinée et même une flotte. Cirta (Constantine), sa résidence royale était devenue la florissante capitale d'un puissant état, l'un des grands centres de la civilisation phénicienne que le roi Berbère s'appliquait à propager, en vue de l'empire carthaginois-numide auquel tendait son ambition. Les Libyens, avant lui opprimés, se relevaient à leurs propres yeux : la langue, les moeurs nationales, reconquirent leur terrain dans les vieilles villes phéniciennes et jusque dans Leptis la Grande. Le simple Berbère se sentit l'égal du Phénicien et bientôt son supérieur, sous l'égide de la République : un jour les envoyés de Carthage à Rome s'entendirent répondre qu'ils n'étaient que des étrangers, et que le pays appartenait aux Libyens. Enfin l'on trouve la civilisation nationale et phénicienne vivace encore et puissante dans le Nord de l'Afrique jusque sous le niveau des empereurs de Rome : elle devait moins assurément à Carthage qu'aux efforts de Massinissa.

220-200 av J.C.

La Macédoine

L'oeuvre commencée par Alexandre le Grand, un siècle avant que les Romains ne vinssent mettre le pied sur le territoire qu'il appelait son royaume, cette oeuvre, avec le cours des années, s'était transformée et agrandie, ses successeurs ayant poursuivi la réalisation de sa grande pensée, la conversion de l'Orient à l'hellénisme. Un vaste système d'Etats gréco-asiatiques était sorti de là. L'invincible génie des Grecs, avec cet amour des voyages et de l'émigration qui jadis avait poussé leurs trafiquants jusqu'à Massalie et Cyrène, jusque sur le Nil et dans la mer Noire, avait su garder les conquêtes du héros. La civilisation hellénique s'était partout paisiblement assise, sous la protection des sarisses macédoniennes, dans l'ancien royaume des Achéménides. Les généraux qui héritèrent de l'empire d'Alexandre s'arrangèrent entre eux, et se firent peu à peu équilibre, équilibre souvent dérangé, mais dont la régularité même se manifeste dans ses vicissitudes. Trois puissances de premier ordre s'étaient formées, la Macédoine, l'Asie et l'Egypte. La Macédoine, sous Philippe V, monté en 534 de Rome (220 av. J.-C.) sur le trône, ne différait guère de ce qu'elle avait été sous le second Philippe, père d'Alexandre. Elle constituait le même état militaire compact, arrondi, avec des finances solides et régulières. Sa frontière du Nord s'était refaite après le flot passé de l'inondation gauloise : et en temps ordinaire, il suffisait de quelques postes pour contenir de ce côté les barbares d'Illyrie. Au Sud, toute la Grèce n'était pas seulement dans sa dépendance : une grande partie même était complètement sujette, et avait reçu garnison macédonienne. Ainsi en était-il de la Thessalie tout entière, de l'Olympe jusqu'au Sperchius et à la presqu'île de Magnésie; de la grande et importante île d'Eubée, de la Locride, de la Doride et de la Phocide; enfin dans l'Attique et le Péloponnèse, d'un grand nombre de localités, comme Sunium et son promontoire, Corinthe, Orchomène, Héraea, et la Triphylie (Orchomène, en Bootie; Hérée, en Acadie, sur l'Alphée; la Triphylie, dans l'Elide, au Sud). Les places fortifiées de Démétriade dans la Magnésie, de Chalcis d'Eubée, et de Corinthe surtout, étaient appelées les trois chaînes de la Grèce ! Mais la force de la Macédoine résidait dans la Macédoine même et dans le peuple macédonien. Si la population y était très peu dense eu égard à la superficie du sol; si l'on n'y pouvait guère lever de soldats qu'en nombre égal à peine au contingent des deux légions de l'armée consulaire normale; s'il convient enfin de reconnaître que le pays ne s'était pas pleinement remis encore des rides causés par les expéditions d'Alexandre et par l'invasion gauloise, ces désavantages trouvaient ailleurs leur ample compensation. Dans la Grèce propre, les nationalités avaient perdu leur force morale et leur nerf politique. Là plus de peuple, à vrai dire plus de vie méritant la peine de vivre. Parmi les meilleurs, l'un s'adonnait à l'ivrognerie, l'autre aux jeux de l'escrime; un troisième usait les heures et l'huile de sa lampe à de frivoles études. Pendant ce temps, en Orient, à Alexandrie, perdus en petit nombre au milieu des masses indigènes, quelques grecs semaient pêle-mêle autour d'eux, avec d'autres éléments meilleurs, leur idiome, leur agile faconde, et leur fausse science avec leur science vraie. Mais à peine pouvaient-ils fournir en nombre suffisant les officiers d'armée, les hommes politiques et les maîtres d'école qui leur étaient demandés. Ils étaient trop peu nombreux pour constituer, dans ces pays nouveaux une classe moyenne de pur sang hellénique. Dans la Grèce septentrionale, au contraire, la Macédoine offrait encore un solide noyau national, issu du peuple qui jadis avait combattu à Marathon. Aussi voyez avec quelle superbe confiance les Etoliens, les Acarnaniens, les Macédoniens s'avancent partout dans les pays d'Orient. Ils se donnent comme gens de meilleure souche et passent pour tels ! Ils jouent le principal rôle dans les cours d'Antioche et d'Alexandrie. Est-il besoin de citer cet habitant d'Alexandrie qui, revenant dans sa ville natale, après avoir fait un long séjour en Macédoine où il avait pris les moeurs et le costume du lieu, se croyait devenu un autre homme, et ne voyait plus dans les Alexandrins que des esclaves ? La vigueur et l'habileté, le sens national toujours vif avaient fait du royaume macédonien le plus puissant et le mieux ordonné des Etats du Nord de la Grèce. L'absolutisme s'y était établi, il est vrai, sur les ruines des anciennes institutions de représentation aristocratique. Toutefois, jamais ni le maître, ni les sujets ne s'y virent dans la condition respective qui leur était alors faite en Asie et en Egypte. Les Macédoniens se sentaient, par comparaison, indépendants et libres. Brave, ardent contre l'ennemi national quel qu'il soit : inébranlable dans sa fidélité à la patrie et à la dynastie de ses rois; luttant jusqu'au bout contre les malheurs publics, d'où qu'ils viennent, ce peuple, de tous ceux de l'ancienne histoire, est celui qui se rapproche le plus des Romains. Au lendemain de l'invasion gauloise sa régénération tient du prodige et lui fait honneur, à lui comme à ceux qui le gouvernaient.

220-200 av J.C.

L'Egypte

La seconde des grandes puissances, le royaume d'Asie, n'était autre que la Perse ancienne, transformée à la surface et hellénisée. Le nouveau Roi des rois, - car il prenait ce titre pompeux si mal justifié par sa faiblesse, - se prétendait le souverain des contrées qui vont de Hellespont au Pendjab. Comme du temps de l'ancien monarque de Perse, ses Etats n'avaient pas d'organisation solide, et n'offraient aux yeux qu'un faisceau sans lien de provinces plus ou moins dépendantes, de satrapies insoumises, et de villes grecques à demi libres. L'Asie-Mineure, par exemple, appartenait nominalement au royaume des Séleucides; et néanmoins toute la côte du Nord et la majeure partie de l'intérieur étaient occupées par des dynastes locaux, ou par des bandes de Celtes envahisseurs. A l'Ouest, une autre région appartenait aux rois de Pergame : les îles et les places maritimes étaient ou libres ou possédées par l'Egyptien : il n'y restait plus guère, en réalité, appartenant au Grand-Roi d'Asie, que la Cilicie intérieure, la Phrygie et la Lydie, avec le titre d'un droit nominal et inefficace sur les autres villes ou princes : sa suprématie ressemblant de tous points à celle de l'ancien empereur d'Allemagne au-delà des domaines immédiats de sa maison. Le royaume d'Asie usait ses forces dans de vaines tentatives pour chasser les Egyptiens de leurs possessions sur les côtes; dans ses débats de frontière avec les peuples orientaux, avec les Parthes et les Bactriens; dans ses luttes continuelles avec les Gaulois établis dans l'Asie-Mineure au grand dommage du pays, et avec les satrapes de l'Est, ou encore avec les Grecs de l'Asie-Mineure, tous les jours à l'état d'insurrection; et enfin dans des querelles de famille et dans des guerres continuelles contre les prétendants au trône. Aucun des royaumes fondés par les Diadoques n'échappait d'ailleurs à ce dernier fléau, ni aux autres maux qu'entraîne avec elle la monarchie absolue et dégénérée. Mais nulle part ces maux n'étaient funestes autant qu'en Asie : là, tôt ou tard, les provinces, sans lien entre elles, étaient entraînées à une séparation inévitable.

Toute autre était l'Egypte, dans son unité puissante. La politique intelligente des premiers Lagides avait su mettre à profit les antiques traditions nationales et religieuses, et instituer un gouvernement absolu, concentré : là, même en face des abus administratifs les plus criants, les idées d'émancipation ou de séparation n'auraient ni pu naître, ni pu se produire. Bien étrangère à ce royalisme national, fondement et expression politique du sentiment populaire en Macédoine, la nation égyptienne restait purement passive. La capitale y était tout : or la capitale dépendait de la cour et du roi. D'où la conséquence que si la mollesse et la lâcheté du prince y faisaient plus de mal qu'en Macédoine et même en Asie, la machine de l'Etat y réalisait aussi des prodiges sous la main active d'un Ptolémée Ier, et d'un Ptolémée Evergète. L'Egypte avait encore un avantage sur les deux grands royaumes rivaux : c'est qu'au lieu de courir après l'ombre, la politique de ses rois s'était proposé un but clair et prochain. La Macédoine, patrie du grand Alexandre; l'Asie, continent qu'il avait donné pour assiette à son trône, ne cessaient pas de se croire les héritières immédiates de la monarchie alexandrine; tout haut ou tout bas, elles prétendaient, sinon à la reconstituer, du moins, à la représenter. Les Lagides, au contraire, n'aspiraient en aucune façon à la monarchie universelle : jamais ils n'avaient songé à la conquête de l'Inde; mais ils n'en attirèrent pas moins des ports de Phénicie dans celui d'Alexandrie tout le commerce d'entre l'Inde et la Méditerranée; et faisant de l'Egypte la première puissance marchande et maritime de l'époque, ils dominaient dans toute la Méditerranée orientale, sur les côtes et dans les îles. Un jour Ptolémée III Evergète rendit spontanément à Séleucus Callinicus toutes ses conquêtes, jusqu'au port d'Antioche. Grâce à cette habileté pratique, et aux avantages de sa situation naturelle, l'Egypte était redoutable aux deux autres Etats continentaux, aussi bien dans l'attaque que dans la défense. Tandis que, son adversaire, même victorieux, ne pouvait pas la menacer sérieusement dans son existence, inaccessible qu'elle était aux armées ennemies, elle avait pris la mer, s'était établie dans Cyrène, à Chypre, dans les Cyclades, sur les côtes phénico syriennes, sur toute la côte méridionale et occidentale de l'Asie-Mineure, et en Europe, jusque dans la Chersonèse de Thrace. Le cabinet d'Alexandrie avait aussi sur ses adversaires la supériorité de l'argent. Il exploitait la vallée du Nil avec un succès inouï : les caisses publiques regorgeaient. La science des financiers d'Etat, qui ne voient que leur but, et marchent sans jamais dévier, y avait donné d'ailleurs un habile et grand essor aux intérêts matériels. Enfin les Lagides, avec leur munificence sagement calculée, entraient spontanément dans les tendances du siècle; ils poussaient leur royaume dans toutes les voies où peuvent s'agrandir le pouvoir et le savoir de l'homme, enfermant d'ailleurs toutes les études dans les limites de leur absolutisme monarchique, et entremêlant habilement les intérêts de la science avec ceux de leur empire. L'Etat tout le premier y gagna. Les constructions navales et mécaniques profitèrent grandement des découvertes des mathématiciens d'Alexandrie. La puissance intellectuelle des lettres et des sciences, le seul et le plus fort levier qui restât encore dans les mains de la Grèce, après le démembrement de son empire politique, cette puissance, pour autant qu'elle sait se faire à la servitude, se courbait docile devant le souverain d'Alexandrie. Si l'empire du grand conquérant macédonien lui avait survécu, certes l'art et le savoir des Grecs auraient trouvé en Egypte un champ immense et digne d'eux ! Malheureusement la grande nation n'était plus qu'une ruine. Toutefois, une sorte de cosmopolitisme érudit prospérait encore au milieu d'elle; et bientôt il trouva son pôle magnétique dans Alexandrie. Là étaient mises à sa disposition des ressources, des collections inépuisables; là les rois écrivaient des tragédies dont leurs ministres écrivaient les commentaires; là florissaient les académies et les pensions données aux académiciens.

De tout ce qui précède ressort la situation respective des trois grands Etats orientaux. La puissance maritime, maîtresse des côtes et de la Méditerranée, après le premier grand résultat obtenu, à savoir, la séparation politique du continent européen et du continent d'Asie, était conduite à poursuivre son oeuvre dans l'affaiblissement des deux autres puissances rivales, et à donner sa protection intéressée à tous les petits Etats. Pendant ce temps la Macédoine et l'Asie, sans cesser de se jalouser entre elles, voyaient dans le royaume d'Egypte un commun adversaire contre lequel elles s'alliaient, ou contre lequel, du moins, elles avaient à se tenir constamment unies.

220-200 av J.C.

L'Asie mineure

Quant aux Etats de second ordre, certains d'entre eux eurent aussi leur influence médiate dans les événements sortis des contacts de l'Orient avec l'Occident. Tels étaient les petits royaumes s'étageant de l'extrémité méridionale de la mer Caspienne à l'Hellespont, et qui, s'avançant vers l'intérieur, occupaient toute la partie septentrionale de l'Asie-Mineure : l'Atropatène (aujourd'hui l'Azerbaïdjan, au Sud-Ouest de la Caspienne); l'Arménie, la Cappadoce (dans l'intérieur), le Pont sur la rive Sud-Est, la Bithynie sur la rive Sud-Ouest de la mer Noire; tous débris détachés du grand empire de Darius, tous gouvernés par des dynastes orientaux, la plupart d'origine persane; ainsi qu'il en était dans l'Atropatène, par exemple, dans cet asile de l'antique nationalité des Perses, où le flot tumultueux de l'expédition d'Alexandre avait passé sans laisser de traces; tous enfin, subissant à la surface, et pour un moment, la suprématie de la dynastie grecque qui avait pris, ou croyait occuper en Asie la place des Grands-Rois.

La Galatie, au centre de l'Asie-Mineure, pesait davantage dans les destinées communes de l'Orient. Au centre du massif qui touchait à la Bithynie, à la Paphlagonie, à la Cappadoce et à la Phrygie, cet Etat avait eu pour fondateurs trois peuples celtiques, les Tolistoboïes, les Tectosages et les Trocmes (Débris des bandes qui avaient naguère, envahi la Grèce : les Tolistoboïes et les Tectosages étaient des Belges, frères des Volces Tectosages de Tolosa (Toulouse). - V. Amédée Thierry, hist. des Gaulois, part. 1, ch. V.), qui s'étant établis dans la contrée, y avaient apporté leur langue et leurs coutumes, et y continuaient leur vie d'aventuriers pillards. Leurs douze tétrarques, préposés à chacun des quatre cantons des trois tribus, assistés du conseil des Trois cents, y constituaient le pouvoir suprême, et tenaient l'assemblée sur le lieu sacré (Drunemetum), rendant la justice, et prononçant les sentences capitales. L'institution cantonale des Gaulois était chose insolite aux yeux des Asiatiques; mais ils ne s'étonnaient pas moins de la fougue téméraire de ces intrus venus du Nord; de leurs habitudes de soldats de fortune, mettant leur épée au service de leurs voisins moins belliqueux, quelle que fût d'ailleurs la guerre à entreprendre, ou se précipitant, pour les piller ou les ravager, sur tous les pays d'alentour. Ces irrésistibles barbares étaient la terreur des peuples dégénérés de l'Asie; et le Grand-Roi lui-même, après avoir eu ses armées maintes fois battues, après qu'Antiochus Ier Sôter eut perdu la vie dans un combat livré contre eux (493 de Rome (261 av. J.-C.)), avait fini par s'engager à leur payer tribut.

Seul, un riche citoyen de Pergame, Attale, leur avait tenu tête, et les avait refoulés : sa patrie reconnaissante lui décerna le titre de roi, pour lui et les siens après lui. La nouvelle cour de Pergame était, en petit, l'image de la cour d'Alexandrie : mêmes soins donnés aux intérêts matériels, aux arts, à la littérature; même gouvernement de cabinet sagace et prévoyant; mêmes tendances à aider à l'affaiblissement des deux autres puissances continentales. Les Attalides tentèrent de fonder une Grèce indépendante dans l'Asie-Mineure occidentale. Possesseurs d'un trésor toujours plein, ils s'en servirent à leur avantage, tantôt prêtant aux rois syriens de grosses sommes, dont le remboursement figurera plus tard dans les stipulations du traité de paix avec Rome, tantôt achetant des accroissements de territoire. C'est ainsi que les Romains et les Etoliens, ligués naguère contre Philippe et ses alliés, ayant enlevé Egine aux Achéens, les Etoliens, à qui elle appartenait comme part réglée du butin commun, la vendirent à Attale, au prix de 30 talents. Quoi qu'il en soit, et en dépit du luxe de la cour et du titre donné à son chef, le royaume de Pergame ne cesse pas d'être une sorte de république, se gérant au-dedans et au dehors à la façon des cités libres. Attale, le Laurent de Médicis de l'antiquité, ne fut jamais qu'un citadin opulent, menant la vie intime de la famille, lui et les siens. La concorde et la paix demeurèrent jusqu'au bout dans la maison royale : contraste louable à côté des souillures des dynasties plus nobles assises sur les trônes voisins.

220-200 av J.C.

La Grèce

Dans la Grèce européenne, si l'on retranche les possessions romaines de la côte occidentale, où résidaient des gouverneurs spéciaux, du moins dans les localités les plus importantes, comme à Corcyre; si, l'on retranche les provinces sous l'autorité immédiate de la Macédoine, on ne trouve plus de peuples ayant encore leur existence propre et leur politique, sauf les Epirotes, les Acarnaniens et les Etoliens au Nord; les Beotiens et les Athéniens au centre; les Achéens, les Lacédémoniens, les Messéniens et les Eléens dans le Péloponnèse. Les républiques des Epirotes, des Acarnaniens et des Boetiens se rattachaient par toutes sortes de liens à la Macédoine; les Acarnaniens surtout, que sa protection seule pouvait couvrir contre la menace et les armes des Etoliens leurs oppresseurs. Nul de ces trois peuples n'avait d'ailleurs d'importance. Au dedans, les conditions variaient. Chez les Boetiens par exemple, ceux-ci, il est vrai, les plus mal en point, il était passé en usage à défaut d'héritiers en ligne directe, de léguer sa fortune à des associations de taverne, et depuis plusieurs dizaines d'années les candidats aux charges publiques n'obtenaient les votes qu'à la condition sine qua non de s'engager à refuser au créancier, au créancier étranger surtout, l'action en justice contre le débiteur.

Les Athéniens avaient d'ordinaire l'appui du cabinet d'Alexandrie contre la Macédoine : ils étaient en intime alliance avec les Etoliens. Mais, en même temps, leur puissance avait disparu; et n'eut été le nimbe glorieux des arts et de la poésie des anciens jours, leur ville, triste héritière d'un illustre passé, serait descendue au rang des petites cités, ses égales.

Plus viriles étaient les forces de la ligue étolienne. Là subsistait encore intacte l'antique vigueur de la Grèce; mais là aussi l'indiscipline sauvage, l'impraticabilité d'un gouvernement régulier trahissaient la dégénérescence. C'était une maxime de droit public, que l'Etolien pouvait vendre ses services contre toute autre puissance, fut-elle alliée à l'Etolie. Un jour les Grecs ayant instamment demandé qu'il fut mis un terme à l'abus, la diète répondit qu'on arracherait l'Etolie de l'Etolie, plutôt que de supprimer une telle loi. Ce peuple eut pu être grandement utile au reste de la Grèce, s'il ne lui avait fait plus de mal encore, avec son brigandage organisé, ses hostilités irréconciliables contre la confédération achéenne, et sa malheureuse opposition contre le grand Etat macédonien.

Dans le Péloponnèse, l'Achaïe, combinant ensemble les éléments meilleurs de la Grèce propre, avait fondé une fédération, imposante par l'honnêteté, le sens national, et les institutions d'une paix armée pour la guerre. Malheureusement, en dépit des accroissements qu'elle avait pris au dehors, elle se flétrissait au moment le plus florissant : ses ressources défensives avaient péri. Conduite à mal par l'égoïsme et la triste diplomatie d'Aratus, elle s'était jetée dans les démêlés les plus funestes avec les Spartiates. Faute plus grande ! Aratus avait appelé l'intervention de la Macédoine dans le Péloponnèse, et par là, complètement abaissé sa patrie devant la suprématie étrangère. Aujourd'hui les principales places du pays recevaient garnison macédonienne, et chaque année le serment de fidélité, était prêté à Philippe. Quant aux petits Etats du Péloponnèse, Elis, Messène, Sparte, leur vieille haine contre l'Achaïe, accrue tous les jours par des querelles de frontières, faisait toute leur politique. Ils tenaient pour les Etoliens; et les Achéens marchant avec Philippe, ils prenaient parti contre la Macédoine. Seul, le royaume militaire des Spartiates avait conservé quelque prestige. Machanidas (Mercenaire Tarentin devenu Tyran de Sparte vers 210 de Rome (544 av. J.-C.) : vaincu et tué à Mantinée par Philopémen) mort, un certain Nabis avait pris sa place. Celui-ci, s'appuyant effrontément sur les mercenaires qui cherchaient partout aventure, leur donna les champs, les maisons, et jusqu'aux femmes et aux enfants des citoyens. Il entretint aussi d'étroites relations avec l'île de Crète, alors le grand repaire des corsaires et des soudards. Il y possédait quelques villes, et y organisa même une association en compte à demi pour l'exercice de la piraterie. Ses brigandages à terre, ses corsaires guettant à l'ancre au promontoire Malée, avaient répandu au loin la terreur de son nom : il était haï en même temps que tenu pour cruel et vil. Néanmoins il avait su étendre son territoire, et dans l'année de la bataille de Zama, il s'était emparé de Messène.

Mais parmi tous les Etats intermédiaires, la situation la plus indépendante était encore celle des villes grecques marchandes, échelonnées sur les rivages de la Propontide, le long de la côte d'Asie-Mineure, ou éparses dans les îles de la mer Egée. Ces libres cités sont le point lumineux dans les ténèbres confuses du système hellénique, dans ces temps. Il en était trois surtout qui, depuis la mort d'Alexandre, avaient conquis les franchises les plus complètes, et que leur activité commerciale faisait politiquement et territorialement considérables : Byzance, la reine du Bosphore, riche et puissante, par les produits du péage du détroit, et le commerce des blés dans la mer Noire; Cyzique, sur la Propontide asiatique, fille et héritière de Milet, vivant en rapports étroits avec la cour de Pergame; enfin et avant elles, Rhodes. Les Rhodiens, Alexandre mort, avaient aussitôt chassé leur garnison macédonienne. Mettant à profit les avantages maritimes et commerciaux de leur position géographique, ils s'étaient faits les intermédiaires de tout le mouvement de la Méditerranée orientale. Leur flotte excellente, leur courage mis glorieusement à l'épreuve lors du siège fameux de 450 de Rome (soutenu avec succès contre Démétrius Poliorcète, qui ne put réduire la place) (304 av. J.-C.), dans ce siècle de luttes continuelles et universelles, leur fournissaient les moyens d'une politique, de neutralité commerciale, prévoyante et énergique. Ils l'assuraient, quand il le fallait, par les armes. Témoin leur guerre avec les Byzantins qu'ils avaient forcés à laisser le Bosphore ouvert à leurs vaisseaux. Ils n'avaient pas davantage permis aux dynastes de Pergame de leur fermer la mer Noire. D'ailleurs, ennemis de toute expédition tentée sur terre, ils avaient acquis pourtant des possessions importantes sur la côte de Carie, en face de leur île : en cas de besoin; ils prenaient à loyer des soldats pour leurs guerres. Partout ils avaient noué des relations amicales, à Syracuse, en Macédoine, en Syrie, et surtout en Egypte. Ils étaient en haute estime auprès des grandes cours, tellement qu'ils furent choisis souvent comme arbitres. Ils avaient continuellement l'oeil sur les villes grecques maritimes, si nombreuses le long des rivages des royaumes de Pont, de Bithynie et de Pergame, le long des côtes et dans les îles enlevées par l'Egypte aux Séleucides, comme Sinope, Héraclée, Pontique, Cius (Cius ou Cionte, ville de Bithynie, sur la Propontide, aujourd'hui Chio), Lampsaque, Abydos, Mytilène, Chios (aujourd'hui Scio), Smyrne, Samos, Halicarnasse et tant d'autres encore. Toutes ces cités étaient libres en réalité; elles n'avaient affaire à leurs suzerains que pour en recevoir la confirmation de leurs privilèges ou leur payer parfois un modique tribut : contre les tentatives des dynastes voisins, elles savaient ou résister en pliant, ou lutter de vive force. Elles pouvaient compter toujours sur l'aide de Rhodes, qui défendit énergiquement Sinope contre l'agression d'un Mithridate, du Pont. Au milieu des haines et des guerres des rois, elles avaient si fortement assis leurs libertés locales, que quand, un peu plus tard, Antiochus et les Romains en vinrent aux mains, leurs franchises, à vrai dire, n'étaient plus en jeu, mais bien seulement la question de savoir si elles auraient à les tenir ou non de la munificence du roi. - Pour nous résumer, la ligue des villes grecques, dans ses conditions générales comme aussi dans ses rapports spéciaux avec les souverains du pays, constituait une véritable hanse avec Rhodes à sa tête. Rhodes traitait et stipulait pour elle-même, et pour ses associées. Dans leurs murs, la liberté républicaine avait élu domicile et tenait tête à l'intérêt monarchique; et pendant qu'aux alentours sévissait la guerre, se reposant dans leur calme relatif, elles avaient des citoyens patriotes savourant le bien-être de la vie des cités maîtresses d'elles-mêmes : les arts et la science y florissaient enfin, sans avoir à craindre les entreprises du régime militaire ou la corruption de l'air des cours.

220-200 av J.C.

Philippe de Macédoine

Tel était le tableau qu'offrait l'Orient à l'heure où tomba la barrière qui le séparait de l'Occident; à l'heure où les puissances orientales, Philippe de Macédoine en tête, se virent enveloppées dans les vicissitudes et les affaires de l'autre partie du monde ancien. Nous avons raconté les premiers incidents de cette période nouvelle : nous avons dit comment la première guerre de Macédoine (540-549 de Rome (214-205 av. J.-C.)) avait débuté et fini; comment Philippe pouvant influer sur l'issue de la guerre d'Hannibal, n'avait rien ou presque rien fait pour répondre à l'attente et aux combinaisons du grand Carthaginois. Une fois de plus on avait eu la preuve que, de tous les jeux de hasard, le plus funeste est le jeu de l'absolutisme héréditaire. Philippe n'était pas l'homme qu'il eût fallu à la Macédoine. Non pourtant qu'il fût sans valeur. Il était roi dans le meilleur et dans le pire sens du mot. Le trait caractéristique, chez lui, était le sentiment profond de son autorité royale : il voulait régner seul et par lui-même. Il était fier de sa pourpre, mais non pas de sa pourpre seule, et cela avec quelque droit. Joignant la bravoure du soldat au coup d'oeil du capitaine, il avait aussi ses hautes vues sur la conduite des affaires publiques, dès qu'il y allait de l'honneur de la Macédoine. Intelligent et spirituel à l'excès, il gagnait ceux qu'il voulait gagner, les plus instruits et les plus capables tout les premiers, comme Flamininus et Scipion; d'ailleurs, bon compagnon à table, et séduisant auprès des femmes, autrement que par le prestige de son rang. Mais il était aussi l'un des hommes les plus orgueilleux et les plus criminels de ce siècle éhonté. A l'entendre, et c'était là un de ses mots favoris, il ne craignait personne que les dieux; mais ses divinités, à lui, n'étaient autres que celles-là même à qui son amiral Dicéarque offrait tous les jours un sacrifice, l'Impiété, et l'Iniquité. Rien ne lui était sacré, pas même la vie de ceux qui l'avaient conseillé ou aidé dans l'exécution de ses desseins. Dans sa colère contre les Athéniens ou Attale, il assouvissait sa fureur jusque sur les monuments consacrés à des souvenirs respectables ou sur les plus illustres oeuvres de l'art. Il se targuait de cette maxime d'Etat que, qui fait tuer le père, doit aussi faire tuer le fils. Il se peut qu'il ne trouvât pas de volupté à être cruel; tout au moins la vie et la souffrance d'autrui lui étaient-elles choses absolument indifférentes, et l'inconséquence dans les mouvements du coeur, seul défaut par où le méchant se rende supportable, ne pénétrait pas même dans sa rigide et dure nature. Il professait encore que le roi absolu ne se doit ni à sa parole, ni à la loi morale; et il fit si impudemment si crûment parade de ses opinions malsaines, qu'on les tourna un jour contre lui, et qu'elles devinrent souvent l'obstacle principal à ses plans. On ne lui refusera ni la prévoyance, ni la décision, mais qui s'unissaient chez lui avec les hésitations et le laisser-aller : contradictions explicables, sans doute, quand l'on songe qu'il avait dix-huit ans à peine à son avènement au trône d'un roi absolu. S'emportant sans frein contre quiconque osait le contredire ou se mettre par le conseil en travers de sa voie, il avait, par sa violence, écarté de bonne heure tous les donneurs d'avis utiles et indépendants. Comment avait-il pu se montrer si faible et si lâche dans la conduite de sa première guerre contre Rome ? Peut-être avait-il alors seulement l'insouciance superbe qui ne se réveille, et ne fait place à l'activité et à l'énergie qu'à l'approche du danger; peut-être encore n'avait-il pas pris à coeur un plan qu'il n'avait pas conçu lui-même, ou, enfin, avait-il jalousé la grandeur d'Hannibal, qui le rejetait dans l'ombre ! Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à le voir agir désormais, il semblera qu'il n'est plus ce même homme dont la négligence a fait échouer jadis les vastes combinaisons du général de Carthage.

205-200 av J.C.

Rhodes et Attale

Philippe, en concluait le traité de 548-549 de Rome (206-205 av. J. C.) avec les Etoliens et les Romains, avait la ferme pensée que la paix serait durable. Il voulait se consacrer librement et tout entier aux affaires de l'Orient. Nul doute, pourtant qu'il n'ait vu avec chagrin Carthage sitôt abaissée. Hannibal avait de sérieux motifs de croire à l'explosion prochaine d'une seconde guerre en Macédoine; qu'ils étaient sous main envoyés par Philippe, ces renforts qui vinrent se joindre à la dernière heure à l'armée carthaginoise. Mais une fois lancé dans les complications immenses de l'Orient, le secret même de cet appui donné aux ennemis de Rome, et surtout le silence de celle-ci à l'égard d'une pareille infraction à la paix, quand pourtant elle est à la recherche d'un cas de guerre, tout démontre en effet qu'alors (551 de Rome (203 av. J.C.)) Philippe ne songeait plus aux projets qu'il aurait dû mettre à exécution, dix ans avant. Il avait effectivement tourné ses yeux d'un autre côté. Ptolémée Philopator, roi d'Egypte, était mort en 549 de Rome (205 av. J.C.). Les rois de Macédoine et d'Asie, Philippe et Antiochus, s'étaient unis contre son successeur, Ptolémée Epiphanes, un enfant de cinq ans; saisissant l'occasion d'assouvir la vieille haine des deux monarchies continentales contre la puissance maritime, leur rivale. Ils voulaient abattre et dissoudre le royaume d'Alexandrie : Antiochus devait prendre l'Egypte et Chypre : Cyrène, l'Ionie et, les Cyclades étaient le lot réservé à Philippe. La guerre commence à la façon de ce dernier, qui se rit des procédés du droit des gens; sans cause apparente, sans motif donné, comme font les gros poissons quand ils dévorent les petits. Les deux alliés avaient bien calculé, Philippe surtout. L'Egypte ayant sur les bras son voisin immédiat de Syrie, laissait forcément sans défense ses possessions d'Asie-Mineure et les Cyclades. Philippe se jette sur elles : c'est sa part du butin. Dans l'année même où Rome fait sa paix avec Carthage (553 de Rome (201 av. J.C.)), il embarque ses troupes sur une flotte que lui ont fournie les cités maritimes ses sujettes, et qui fait voile vers la côte de Thrace. Lysimachie est enlevée, malgré sa garnison étolienne; et Périnthe, cliente de Byzance, est occupée. Du premier coup, Philippe a violé la paix avec cette dernière; et quant aux Etoliens signataires aussi d'une paix toute récente, il a rompu avec eux la bonne entente. Passer en Asie ne lui fut pas difficile, vu son alliance avec Prusias, roi de Bithynie : pour le récompenser, il l'aida à annexer à son territoire les villes grecques marchandes qui le confinaient. Chalcédoine se soumit. Cius résiste, est prise d'assaut et rasée, ses habitants sont vendus comme esclaves: barbarie inutile qui mécontente Prusias, désireux de la posséder intacte, et qui irrite profondément le monde grec. Mais les plus indisposés furent les Etoliens encore, dont le stratège avait commandé dans la place, et les Rhodiens dont les tentatives de conciliation avaient été insolemment et perfidement écartées. Même sans le crime de Cius, l'intérêt de toutes les villes marchandes était en jeu. Il ne se pouvait faire qu'on laissât la Macédoine conquérante abolir ou resserrer le commode et nominal empire de l'Egypte. Les républiques grecques, le libre commerce de l'Orient, étaient incompatibles avec la domination macédonienne, et le sort fait aux malheureux citoyens de Cius montrait assez qu'il s'agissait pour les unes et les autres, non pas d'une question de libertés locales à confirmer par un suzerain, mais d'une question de vie ou de mort. Déjà Lampsaque venait de tomber : Thasos avait été traitée comme Cius : il n'y avait plus de temps à perdre. Le brave Théophiliscus, stratège de Rhodes, exhorta ses concitoyens à une résistance commune dans le péril commun; il convenait de ne pas laisser les villes devenir la proie de l'ennemi les unes après les autres. Rhodes prit son parti et déclara la guerre à Philippe. Byzance se joignit à elle : le vieux roi de Pergame, Attale, l'ennemi politique et personnel du Macédonien en fit autant. Pendant que les alliés rassemblaient leur flotte sur la côte d'Etolie, Philippe avec une partie de la sienne fit enlever Chios et Samos. Avec l'autre division il parut en personne devant Pergame, qu'il investit sans la prendre : mais il ne put rien faire que parcourir la rase campagne, et que laisser sur les temples partout dévastés les traces de la valeur macédonienne. Tout à coup, il revient sur ses pas; regagne ses vaisseaux, et veut aller rejoindre l'autre escadre encore devant Samos. A ce moment les flottes coalisées de Rhodes et de Pergame l'atteignent, et le forcent au combat dans le détroit de Chios. Ses vaisseaux pontés étaient en moindre nombre; toutefois leur infériorité se compensait par la multitude de ses embarcations découvertes. Ses soldats firent bravement leur devoir; mais ils furent défaits. 24 vaisseaux, la moitié environ de ses grands navires, coulés ou pris, 6000 matelots et 3000 soldat tués, y compris Démocrate, l'amiral; 2000 prisonniers laissés aux mains des Grecs, voilà ce que lui coûta la journée. Les alliés n'avaient perdu que 800 hommes et 6 navires. D'un autre côté, des deux chefs qui les commandaient, l'un, Attale, coupé de sa flotte, fut forcé d'aller échouer son vaisseau amiral sur la plage d'Erythrées : l'autre; Théophiliscus le Rhodien, dont le courage civique avait provoqué la déclaration de guerre, et dont la bravoure avait décidé du sort de la journée, mourut le lendemain de ses blessures. Aussi, pendant qu'Attale allait refaire sa flotte à Pergame, et que les Rhodiens demeuraient devant Chios; Philippe s'attribuant faussement la victoire, poussa en avant vers Samos, pour de là, se jeter sur les villes de Carie. Mais sur la côte même de Carie, les Rhodiens, seuls et sans le secours d'Attale vinrent livrer un second combat à sa flotte commandée par Héraclide, dans les parages de l'île de Ladé et devant le port de Milet. Des deux côtés on se proclama vainqueur. Les Macédoniens pourtant semblent avoir eu le dessus; car, pendant que les Rhodiens se retirent à Mindos, et de là à Cos, ils occupent Milet, et une autre de leurs escadres, sous les ordres de l'Etolien Dicéarque prend possession des Cyclades. A la même heure Philippe poursuit sur la terre ferme de Carie la conquête des établissements Rhodiens et des villes grecques. S'il était entré dans ses plans de combattre Ptolémée, au lieu de ne faire que saisir sa part de butin, il eût alors songé (l'heure était opportune) à pousser directement une expédition vers l'Egypte. En Carie, d'ailleurs, les Macédoniens n'avaient pas d'armée devant eux, et Philippe put s'avancer dans tout le pays de Magnésie jusqu'à Mylasa. Mais chaque ville y était une forteresse : les sièges traînèrent en longueur, sans donner ni promettre de grands résultats. Zeuxis, satrape de Lydie, ne prêtait pas à l'allié du roi de Syrie, son maître, un secours plus actif que Philippe lui-même n'avait pris à coeur les intérêts de ce dernier; et les républiques grecques ne lui fournissaient d'aide que contraintes par la force ou la peur. Tous les jours les approvisionnements devenaient plus difficiles : Philippe était obligé de piller le lendemain ceux qui lui avaient la veille volontairement fourni des vivres : d'autres fois, quoiqu'en eût son orgueil, il lui fallait descendre à les demander. La belle saison se passa. Les Rhodiens, pendant ce temps, avaient renforcé leur flotte, réuni à leurs vaisseaux ceux d'Attale : ils étaient les plus forts sur mer. Déjà le roi pouvait craindre d'avoir sa retraite coupée, et d'avoir alors à passer l'hiver en Carie, quand les événements en Macédoine, quand l'intervention prochaine des Etoliens et des Romains nécessitaient son prompt retour. Il vit le danger, et laissant garnison, 3000 hommes en tout, à Myrina, pour tenir Pergame en échec, et dans les petites villes voisines de Mylasa, à Iassos, Bargylie, Euromos et Pedasa, s'assurant ainsi un port excellent et un lieu de débarquement en Carie, il mit à profit la négligence des confédérés à garder les passages, réussit à gagner la côte de Thrace avec sa flotte, et rentra dans ses foyers avant l'hiver (553-554 de Rome (201-200 av. J.-C.)).



206-200 av J.C.

Intervention diplomatique de Rome

Pendant ce temps, un orage s'était formé dans l'Occident. Le roi de Macédoine l'avait attiré sur sa tête, et déjà il ne lui était plus permis de continuer son oeuvre de pillage contre l'Egypte, hier encore, sans défense. Dans l'année même où ils mettaient si heureusement la fin la guerre contre Carthage, les Romains se tournèrent inquiets du côté de l'Orient, où ces complications graves avaient surgi. Combien n'a-t-on pas dit et répété souvent, qu'après la conquête de l'Ouest, ils avaient aussitôt prémédité et entamé celle de l'Est ? Opinion injuste, et dont un examen attentif démontre la fausseté ! A moins de s'entêter aveuglément devant l'évidence, on reconnaîtra qu'à l'heure où nous sommes, Rome ne prétendait pas encore à la suprématie universelle sur les Etats méditerranéens. Tout ce qu'elle voulait, c'était de n'avoir pas en Afrique et en Grèce de voisins qu'elle dut redouter. Or la Macédoine, par elle-même, n'était pas un danger pour l'Italie. Sa puissance était considérable sans doute, et ce n'était pas sans mauvaise humeur que le Sénat avait conclu jadis (en 548-549 de Rome (206-205 av. J.C.) la paix qui la laissait intacte : mais de là à des craintes sérieuses il y avait loin. Pendant la première guerre macédonienne, la République n'avait envoyé des troupes qu'en petit nombre, et celles-ci pourtant n'avaient jamais eu en face un ennemi qu'il leur fallût combattre à trop grande inégalité de forces. L'humiliation de la Macédoine eût été chose agréable au Sénat; mais elle lui aurait coûté trop cher, l'achetant au prix d'une guerre continentale, et ayant à mettre les armées romaines en ligne : aussi, dès que les Etoliens s'étaient retirés, il avait aussi consenti à la paix, sur la base du statu quo ante bellum. - C'est aussi émettre une opinion sans preuve que de soutenir qu'au moment même du traité, les Romains auraient eu la ferme intention de reprendre les armes à la première heure favorable. N'est-il pas certain, au contraire, que dans l'épuisement des ressources de l'Italie, au lendemain de la seconde guerre punique, avec le peuple décidément hostile à toute expédition nouvelle au-delà des mers, recommencer la lutte contre Philippe eût été chose au suprême degré fâcheuse et incommode? Et pourtant, la lutte ne put être évitée. Rome acceptait bien, à titre de voisine, la Macédoine telle qu'elle était en 549 de Rome (205 av. J.-C.) : elle ne pouvait permettre que Philippe s'annexât la meilleure partie de l'Asie-Mineure grecque, et l'important état de Cyrène; qu'il opprimât les villes marchandes neutres, et doublât ainsi ses forces. En outre, la chute de l'Egypte, l'abaissement et bientôt, peut-être, la conquête de Rhodes ne pouvaient qu'infliger une blessure profonde au commerce de l'Italie et de la Sicile. Rome allait-elle tolérer que le commerce de l'Italie, surtout, tombât dans la dépendance des deux grandes puissances orientales? L'honneur ne lui faisait-il pas un devoir de défendre Attale, son fidèle allié durant la première guerre macédonienne? Ne fallait-il pas à tout prix empêcher Philippe, qui déjà l'avait assiégé dans sa capitale, de le chasser de son royaume, de lui enlever ses sujets ? Ce n'était pas par jactance ambitieuse et vaine, que l'on parlait du bras protecteur de Rome s'étendant au-dessus de tous les Hellènes ! Les habitants de Naples, de Rhegium, de Massalie et d'Empories l'auraient attesté au besoin : sa protection était sérieuse. Quelle autre nation était alors plus rapprochée qu'elle de la Grèce ? La Macédoine hellénisée, Rome alors en serait-elle beaucoup plus voisine ? Il serait étrange que l'on contestât aux Romains sous l'empire de la pitié et des sympathies qu'ils ressentaient pour la Grèce, le droit de s'irriter à la nouvelle des crimes de Cius et de Thasos. Non, tout se réunissait, les intérêts de leur politique et de leur commerce, et la loi morale, pour les pousser à une guerre nouvelle, l'une des plus justes, peut-être, qu'ils aient jamais faites. Ajoutons, à l'honneur du Sénat, qu'il prit sur-le-champ son parti; qu'il passa aux préparatifs nécessaires sans plus songer à l'épuisement de la République; et à l'impopularité d'une déclaration de guerre. Donc, dès 553 de Rome (201 av. J.-C.), le propréteur Marcus Valerius Lovinus se montrait dans la mer d'Orient, avec les 38 navires de la flotte de Sicile. Ce n'était pas que le Sénat ne fût embarrassé de trouver un casus belli à mettre en avant. Il le lui fallait pour le peuple, alors même que dans sa profonde politique, et qu'à l'instar de Philippe, il attachait assez peu d'importance à l'exposé régulier des motifs de la guerre. L'appui que le roi de Macédoine avait donné aux Carthaginois constituait certes une violation du traité mais la preuve n'en était pas faite. Les sujets de Rome en Illyrie, se plaignaient depuis longtemps d'abus commis par les Macédoniens. En 551 de Rome (203 av. J.C.), l'envoyé de Rome s'était mis à là tête des milices locales, en avait chassé les bandes de Philippe. Le Sénat avait expédié au roi une ambassade (552 de Rome (202 av. J.C.)), chargée de lui dire que s'il cherchait la guerre, il la trouverait plus tôt qu'il ne le voudrait peut-être ! Mais ces quelques empiétements n'étaient rien autre chose que des infractions dont Philippe était coutumier envers tous ses voisins : procéder à leur encontre aurait de suite amené la reconnaissance et la réparation du tort, et non la guerre. - La République était en termes d'amitié avec tous les autres belligérants en Orient, et à ce titre elle aurait pu leur prêter appui. Mais si Rhodes et Pergame implorèrent sans tarder son secours, il faut convenir que dans la forme, l'agression première venait d'elles et quant à l'Egypte, si ses envoyés vinrent demander au Sénat de prendre la tutelle de son roi enfant, elle ne se montra pas empressée d'appeler chez elle l'intervention des armes de Rome. Pour conjurer les dangers du moment, elle eût aussi ouvert les mers de l'Est à la plus grande puissance Occidentale ! Et puis, c'était en Syrie qu'il aurait fallu tout d'abord conduire une armée auxiliaire. Du même coup, Rome aurait eu sur les bras la guerre, et avec l'Asie, et avec la Macédoine. Il importait de ne pas se jeter dans de tels embarras; d'autant plus qu'on était, alors bien décidé à ne pas se mêler des affaires d'Asie. Le Sénat se contenta donc d'envoyer d'abord des ambassadeurs en Orient. Ils avaient d'une part, et en ce point leur mission était facile, à obtenir l'assentiment de l'Egypte à l'intervention de Rome dans les affaires de la Grèce; de l'autre, à donner satisfaction à Antiochus par l'abandon de la Syrie tout entière; enfin, à hâter autant que possible l'occasion de la rupture avec Philippe, et en même temps à nouer contre lui la coalition de tous les petits Etats gréco-asiatiques (fin de 553 de Rome (201 av. J.-C.à). A Alexandrie, l'ambassade réussit de suite. La cour d'Egypte n'avait pas le choix : elle reçut avec reconnaissance Marcus Æmilius Lepidus, le tuteur du jeune roi, envoyé pour prendre en main ses intérêts, en tant qu'il serait possible, sans intervention directe de la République. Antiochus ne brisa pas son alliance avec Philippe, et ne donna pas les explications demandées par les Romains : mais, soit fatigue et mollesse, soit qu'il lui suffit au fond de la promesse de non intervention apportée aussi de Rome, il se renferma dans l'exécution de ses desseins sur la Syrie, et ne prit plus aucune part aux événements de l'Asie-Mineure et de la Grèce.

Sur ces entrefaites, le printemps était venu (554 de Rome (200 av. J.C.)), et la guerre avait recommencé. Philippe se jeta tout d'abord sur la Thrace, y prit toutes les places maritimes : Maronée, Ænos, Elaeos, Sestos et d'autres encore, voulant garantir ses possessions d'Europe contre une tentative de débarquement des Romains. Il attaqua ensuite Abydos sur la côte d'Asie. Cette position était pour lui d'un grand prix. Par Sestos et Abydos, il avait ses communications assurées avec Antiochus : il ne craignait plus de se voir barrer le passage par les flottes des alliés, soit qu'il allât en Asie-Mineure, soit qu'il en revînt. Ceux-ci restaient maîtres de la mer Egée depuis la retraite de la flotte du roi, qui se contenta de maintenir de fortes garnisons dans trois des Cyclades, à Andros, à Cythnos et à Paros, et n'envoya plus en mer que des corsaires. Les Rhodiens allèrent à Chios, et de là à Ténédos, où vint les rejoindre Attale, qui avait passé l'hiver devant Egine, s'amusant à écouter les déclamations des Athéniens. A ce moment, ils auraient pu dégager encore Abydos, qui se défendait héroïquement. Ils ne bougèrent pas, et la place se rendit : presque tous les hommes valides s'étaient fait tuer sur les murailles; la plupart des autres habitants périrent de leur propre main après la capitulation. Comme ils s'étaient livrés à merci, le vainqueur leur avait laissé trois jours pour se donner volontairement la mort. Ce fut dans son camp, sous Abydos, que Philippe reçut l'ambassade romaine. Sa mission terminée en Egypte et en Syrie, elle avait visité et travaillé les cités grecques. Elle venait enfin notifier au roi les demandes du Sénat, et l'inviter à s'abstenir de toute agression contre les Etats helléniques; à restituer à Ptolémée les possessions qu'il lui avait arrachées, et à soumettre à un arbitre la question des indemnités dues aux Rhodiens et à Pergame. Les Romains, en tenant ce langage, croyaient le pousser à une déclaration de guerre immédiate. Il n'en fit rien; et l'envoyé de Rome, Marcus Æmilius ne reçut qu'une fine et malicieuse réponse : à un ambassadeur si bien doué, beau, jeune et Romain, le roi n'en pouvait vouloir de ses audaces de langage ! - Quoiqu'il en soit, le casus belli tant souhaité vint d'un autre côté s'offrir. Dans leur folle et cruelle vanité, les Athéniens avaient envoyé à la mort deux malheureux Acarnaniens qui, par hasard, s'étaient fourvoyés au milieu de leurs mystères. Leurs compatriotes, furieux, comme on le conçoit, requirent Philippe de leur faire rendre satisfaction. Celui-ci, qui ne pouvait refuser leur juste demande à de fidèles alliés, leur permit de lever des hommes en Macédoine et de se jeter avec eux et avec leurs propres milices sur l'Attique, sans autre forme de procès. A vrai dire, ce n'était pas encore la guerre. Aux premières observations menaçantes des envoyés de Rome, qui justement alors se trouvaient dans Athènes, le chef des Macédoniens auxiliaires, Nicanor, se mit en retraite avec sa bande (fin de 553 de Rome (201 av. J.-C.)). Mais il était trop tard. Les Athéniens avaient expédié aussi une ambassade à Rome, se plaignant de l'attentat de Philippe contre un ancien allié de la République. Le Sénat la reçut de manière à faire comprendre au roi qu'il n'y avait plus à parlementer. Dès le printemps (554 de Rome (200 av. J.C.)), le commandant des troupes royales en Grèce, Philoclès, a l'ordre de ravager l'Attique et de serrer de près Athènes.

200-197 av J.C.

La seconde guerre macédonienne

Philippe V de Macédoine
Philippe V de Macédoine

Le Sénat de Rome tenait enfin l'occasion officielle qu'il voulait avoir : au cours de l'été, la motion de la déclaration de guerre fondée sur l'attaque injuste de Philippe contre une ville alliée de Rome, est portée devant l'assemblée du peuple. Une première fois, elle est repoussée presque à l'unanimité des votes. Certains tribuns, insensés ou traîtres, se plaignaient tout haut des sénateurs qui ne laissaient aux citoyens ni trêve ni repos. Mais comme la guerre était nécessaire et, pour ainsi dire, déjà commencée, le Sénat ne dut ni ne voulut céder. À force de représentations et de concessions, il arracha au peuple son consentement, concessions d'ailleurs, dont l'effet retomba sur les alliés italiens. On tira de leurs contingents encore en activité de service, et cela, contre toutes les règles anciennement pratiquées, vingt mille hommes environ, répartis alors dans les garnisons de la Gaule cisalpine, de la basse Italie, de la Sicile et de la Sardaigne, donnant en même temps leur congé à tous les citoyens encore dans les rangs des légions qui avaient combattu Hannibal. Pour la guerre de Macédoine, il ne fut fait appel qu'aux hommes de bonne volonté, lesquels se trouvèrent plus tard n'être que des volontaires contraints et forcés et qui, pendant l'arrière-saison de 555 de Rome (199 av. J.-C.), s'ameutèrent pour cela même dans le camp, sous Apollonie. On forma six légions des recrues nouvelles : deux restèrent à Rome, deux en Etrurie : deux autres s'embarquèrent à Brindes pour la Macédoine. Le consul Publius Sulpicius Galba les commandait. - Cette fois encore l'évènement faisait voir qu'au milieu des immenses et difficiles complications des rapports politiques, résultat immédiat des victoires de Rome, le peuple souverain, réuni dans ses assemblées, avec ses décisions à courte vue ou dominées par le hasard, était désormais hors d'état de suffire à sa tâche. Il ne mettait plus la main à la machine gouvernementale que pour changer, d'une façon dangereuse, la conduite des opérations militaires les plus nécessaires; ou pour infliger, non moins dangereusement, d'injustes passe-droits aux autres membres de la fédération latine.

La situation de Philippe devenait fort critique. Les Etats d'Orient, qui auraient dû se coaliser avec lui contre Rome, et qui dans d'autres circonstances n'auraient peut-être pas manqué de le faire, excités et poussés les uns contre les autres, principalement par sa faute, ne pouvaient empêcher une invasion romaine, si encore ils ne se laissaient pas aller jusqu'à la provoquer. Philippe avait négligé le roi d'Asie, son allié naturel et le plus puissant, et qui, d'ailleurs, empêché par sa querelle avec l'Egypte et par la guerre sévissant en Syrie, ne lui eût pas apporté un actif concours. L'Egypte avait le plus grand intérêt à ne pas voir les flottes de Rome dans les mers de l'Orient, et une ambassade récemment expédiée à Rome, montrait sans détours que le cabinet d'Alexandrie aurait eu fort à coeur d'épargner aux Romains la peine d'intervenir en Attique. Mais d'un autre côté, le traité de partage de l'Egypte, conclu entre l'Asie et la Macédoine, la jetait, quoiqu'elle en eût, dans les bras de la République, et forçait les Alexandrins à déclarer qu'en se mêlant des affaires de la Grèce, ils n'entendaient agir que de l'assentiment formel des Romains. Il en était de même des cités marchandes, Rhodes, Pergame et Byzance à leur tête : là, le danger était plus pressant encore. En d'autres temps, ces villes auraient tout fait pour fermer aux Romains la Méditerranée orientale : mais, Philippe, par sa politique d'agrandissement cruelle et dévastatrice, les avait forcées à une lutte inégale; et les nécessités de leur salut voulait qu'elles appelassent dans la querelle le grand et formidable Etat italien. Dans la Grèce propre, où les envoyés de Rome travaillaient à l'édification d'une seconde ligue contre Philippe, ils trouvèrent les matériaux tout préparés par les fautes de l'ennemi. Dans le parti anti macédonien, Spartiates, Eléens, Athéniens, Etoliens, peut-être le roi eût-il pu gagner ces derniers; la paix qu'ils avaient conclue en 548 de Rome (206 av. J.-C.), en dehors de leurs alliés romains, avant creusé entre eux et Rome comme un fossé profond non encore comblé : mais sans compter leurs anciens différends avec Philippe, et les rancunes suscitées par l'enlèvement de leurs villes thessaliennes Echinus, Larisse, Cémaste et Thèbes de Phtiotide, des attentats nouveaux, l'expulsion de leurs garnisons de Lysimachie et de Cius, les avaient exaspérés. Si ce n'avait été leur désaccord avec Rome, ils n'auraient pas un seul instant hésité à se joindre à la ligue. Autre chose grave pour Philippe : de tous les peuples grecs, jusque-là demeurés fidèles à l'intérêt macédonien, Epirotes, Acarnaniens, Bootiens et Achéens, les Acarnaniens et les Bootiens furent les seuls qui se rangèrent inébranlablement de son côté. Les députés de Rome s'abouchèrent, non sans succès, avec les Epirotes; et le roi des Athamaniens, Amynandre, fit cause commune avec la République. Chez les Achéens, Philippe s'était fait de nombreux ennemis par le meurtre d'Aratus; l'odieux de ce crime avait fourni à la ligue matière à s'étendre sans opposition. Sous le commandement de Philopomen (502-571 de Rome (252-183 av. J.-C.), stratège pour la première fois en 546 de Rome (208 av. J.C.)), elle avait régénéré son état militaire, l'amené chez elle-même la confiance après d'heureux combats contre Sparte : elle ne marchait plus aveuglément, comme au temps d'Aratus, dans le sillon de la politique macédonienne.

Seule dans la Grèce, la confédération achéenne n'avait à attendre, ni profit, ni pertes, de l'ambition conquérante du roi; et seule envisageant l'orage qui menaçait, d'un coup d'oeil impartial et avec les lumières du sens national, elle comprit que les Grecs, en allant au-devant de la guerre, s'allaient livrer, à Rome pieds et poings liés. Elle avait donc voulu s'entremettre entre Philippe et les Rhodiens : malheureusement l'heure était passée. Le patriotisme national avait mis fin à la dernière guerre sociale, et principalement contribué à la première lutte entre les Macédoniens et Rome : mais ce patriotisme s'était éteint déjà, et les tentatives des Achéens échouèrent. En vain, Philippe parcourut les villes et les îles, cherchant à soulever la Grèce. La Némésis le suivait, les noms de Cius et d'Abydos à la bouche. Voyant qu'ils ne pouvaient ni rien changer à la situation, ni se rendre utiles, les Achéens restèrent neutres.

200-199 av J.C.

Les Romains abordent en Macédoine

A l'automne de l'an 554 de Rome (200 av. J.-C.)) le consul Publius Sulpicius Galba débarqua près d'Apollonie, avec ses deux légions, mille chevaux numides et plusieurs éléphants pris aux Carthaginois. A cette nouvelle le roi quitta aussitôt l'Hellespont et revint en Thessalie. Mais la saison déjà avancée et la maladie du général romain, empêchèrent de rien faire d'important à terre. Les troupes de la République ne poussèrent qu'une forte reconnaissance dans le pays voisin, et occupèrent la colonie macédonienne d'Antipatrie. Cependant, pour l'année d'après, une attaque combinée fut convenue contre la Macédoine. Les barbares du Nord, Pleuratos, le maître de Scodra, et Bato, prince des Dardaniens, enchantés de mettre l'occasion à profit, avaient promis d'y prendre part. Quant à la flotte romaine, qui comptait cent navires pontés et quatre-vingts navires légers, elle entreprit de plus vastes opérations. Pendant que le gros des vaisseaux passait l'hiver à Corcyre, une escadre conduite par Gaius Claudius Cento se rendit au Pirée, pour dégager les Athéniens. Après avoir mis le pays à l'abri des incursions des corsaires macédoniens et des coups de main de la garnison de Corinthe, elle reprit la mer, et se montra tout à coup devant Chalcis d'Eubée, principale place d'armes de Philippe en Grèce. Là étaient ses magasins, un arsenal, et ses captifs. Sopater qui commandait la ville ne s'attendait en aucune façon à l'attaque des Romains. Les murailles furent escaladées sans résistance, la garnison passée au fil de l'épée, les captifs délivrés, les approvisionnements livrés aux flammes : malheureusement les Romains n'avaient pas de troupes auxquelles ils pussent laisser la garde de cette position importance. Philippe, furieux de cet échec, part de Démétriade (en Thessalie), accourt à Chalcis, et n'y trouvant plus que les traces de l'incendie laissées par l'ennemi, repart pour Athènes, qu'il menace de représailles terribles. Il échoue : son assaut est repoussé, quoiqu'il y paye de sa personne; et il lui faut battre en retraite devant Claudius et devant Attale qui s'avancent, l'un du Pirée, l'autre d'Egine. Il demeure quelque temps encore en Grèce, mais sans avantage ni politique ni militaire. En vain il tente de pousser les Achéens à prendre les armes : en vain il essaye de surprendre Eleusis et le Pirée lui-même; partout il est repoussé. Dans son irritation facile à concevoir, il s'attaque à la contrée, qu'il ravage indignement; et avant de reprendre le chemin du Nord il détruit les arbres des jardins d'Académus. L'hiver se passe. - Au printemps de 555 (199 av. J.-C.), Galba, actuellement proconsul, quitte ses quartiers, bien décidé à marcher tout droit avec ses légions, d'Apollonie au coeur de la Macédoine. Pendant qu'il attaque à l'Ouest, des trois autres côtés on se prépare à le seconder. Au Nord, les Dardaniens et les Illyriens se jettent sur la frontière : à l'Est, les flottes combinées des Romains et des Grecs coalisés se rassemblent devant Egine; et les Athamaniens s'avancent au Sud, espérant voir aussi se joindre à eux les Etoliens, décidés enfin à entrer dans la lutte. Après avoir franchi les montagnes au milieu desquelles l'Apsos (auj. Beratino) se fraye son cours, et traverse les plaines fertiles des Dassarètes, Galba arrive au pied de la chaîne qui sépare l'Illyrie et la Macédoine : il la passe encore et entre dans la Macédoine propre. Philippe accourait au devant de lui : mais les deux adversaires s'égarant dans un pays vaste et dépeuplé perdirent du temps à se chercher, et ne se rencontrèrent que dans la Lyncestide, fertile mais marécageuse région, non loin de la frontière du Nord-Ouest. Ils plantèrent leurs camps à mille pas l'un de l'autre. Philippe, avait rappelé à lui les corps détachés d'abord vers les passes du Nord : il avait vingt mille fantassins et deux mille cavaliers sous ses ordres. L'armée romaine était à peu près égale en nombre. Mais les Macédoniens avaient l'avantage, combattant chez eux, de connaître les routes et les chemins : ils s'approvisionnaient plus facilement de vivres. Postés qu'ils étaient en vue des Romains, ceux-ci n'osaient s'aventurer au loin et battre le pays en fourrageurs. A plusieurs reprises Galba offrit le combat, que le roi s'obstina à refuser. En vain dans plusieurs escarmouches entre les troupes légères, le proconsul eut le dessus : les choses en restaient au même point. Enfin Galba forcé de lever son camp, s'en alla camper de nouveau à Octolophos, à un mille et demi de là, espérant y trouver des facilités meilleures pour ses vivres. Là encore ses fourrageurs sont enlevés dans la plaine ou détruits par les troupes légères et les cavaliers de Philippe.

Un jour cependant, les légions, allant au secours des détachements romains, se heurtèrent contre l'avant-garde macédonienne qui s'était imprudemment avancée. Elles la repoussent, lui tuent du monde : le roi lui-même perd son cheval, et ne s'échappe que grâce au dévouement héroïque d'un de ses cavaliers. La situation des légions n'en était pas moins critique. Les Romains toutefois s'en tirèrent à leur honneur grâce aux diversions des alliés sur les autres points, grâce surtout à la faiblesse des armées macédoniennes. Quoique Philippe eût levé dans son royaume tous les soldats disponibles; quoiqu'il eut pris à sa solde les transfuges du camp romain et recruté des mercenaires en foule, il m'avait pas pu, laissant des garnisons dans les places d'Asie-Mineure, et de Thrace, mettre sur pied une armée plus forte que celle en ce moment campée en face des légions. Encore avait-il dû, pour la former, dégarnir les défilés du Nord dans la Pélagonie (dans la Roumélie, N.-O.). Pour se couvrir à l'Est, il avait ordonné la mise à sac des îles de Scyathos et de Péparéthos (Skiatho et Chilidromi, au N.-E. de l'Eubée), où l'ennemi aurait pu trouver un lieu de stationnement facile : Thasos était occupée, ainsi que la côte adjacente; et Héraclide avec la flotte se tenait non loin de Démétriade. Pour la défense du Sud, il était obligé de compter sur la neutralité douteuse des Etoliens. Mais voici qu'entrant tout à coup dans la ligue, ceux-ci, unis aux Athamaniens, se jettent sur la Thessalie. Au même moment les Dardaniens et les Illyriens envahissent les provinces du Nord; et la flotte romaine, sous les ordres de Lucius Apustius, quitte les parages de Corcyre, et se montre dans les eaux d'Orient, où les vaisseaux d'Attale, des Rhodiens et des Istriens viennent la rejoindre.

Philippe, quittant aussitôt ses positions, se retira dans l'Est. Voulait-il repousser l'invasion probablement inattendue des Etoliens ? Voulait-il attirer les Romains dans l'intérieur du pays, afin de les y détruire ? Avait-il l'un et l'autre objet en vue tout à la fois ? C'est ce qu'on ne peut dire. Quoi qu'il en soit, sa retraite s'effectua si habilement, que Galba, lancé témérairement à sa poursuite, perdit sa trace. Le roi, pendant ce temps, revenait par des sentiers de traverse, et occupait en force les défilés de la chaîne qui sépare la Lyncestide et l'Eordée (les défilés de Kara Kaia, à l'Est d'Orsevo et de Bitolia). Là il attend les Romains et leur prépare une chaude réception. La bataille s'engagea sur le lieu par lui choisi : mais sur ce terrain boisé et inégal, les longues lances macédoniennes étaient d'un usage incommode. Les troupes de Philippe, dépassées, enveloppées, rompues, perdirent beaucoup d'hommes. Après ce combat malheureux, le roi était hors d'état de s'opposer, aux progrès de l'armée romaine : mais celle-ci n'osa pas s'exposer à des dangers inconnus en pénétrant dans une contrée hostile et sans routes. Elle revint à Apollonie, après avoir ravagé les champs fertiles de la haute Macédoine, l'Eordée, l'Elymée, l'Orestide. Seule, l'importante place d'Orestis Keletron (aujourd'hui Castoria, sur la presqu'île qui se projette dans le lac du même nom) leur avait ouvert ses portes. En Illyrie, Pelion, la ville des Dassarètes, sur les affluents du haut Apsos, fut prise d'assaut, et reçut une forte garnison, qui assurait la route pour l'avenir. - Philippe n'avait pas attaqué les Romains dans leur retraite : aussitôt leur départ, il agit dirigé à marches forcées du côté des Etoliens et des Athamaniens, qui le croyant encore occupé avec l'armée romaine, ravageaient sans crainte et en sauvages toute la riche vallée du Pénée. Battus, passés au fil de l'épée, le peu qui ne resta pas sur le champ de bataille, s'enfuit par les sentiers bien connus des montagnes. Cette défaite et les recrues nombreuses ramassées en Etolie pour le compte de l'Egypte avaient sensiblement diminué les forces des alliés. Les Dardaniens facilement repoussés par les troupes légères d'Athenagorus, l'un des généraux du roi, qui leur tua beaucoup de monde, repassèrent aussi leurs montagnes en toute hâte. Pendant ce temps, la flotte des Romains n'était guère plus heureuse. Après avoir chassé les Macédoniens d'Andros, visité l'Eubée et Sciathos, elle fit une démonstration contre la péninsule Chalcidique. La garnison macédonienne de Mendé la repoussa vaillamment. Le reste de l'été se passa à prendre Oréos, en Eubée, non moins bien défendue, et dont le siège traîna en longueur. La flotte de Philippe, trop faible, resta inactive dans le port d'Héraclée : son amiral, Héraclide, n'osait pas disputer la mer à l'ennemi, qui s'en alla prendre ensuite ses quartiers d'hiver, les Romains au Pirée et à Corcyre, les Rhodiens et les Pergaméniens chez eux.

Somme toute, Philippe n'avait pas trop à se plaindre des résultats de la campagne. Après de rudes et fatigantes marches, les Romains se trouvaient à l'arrière saison ramenés à leur point de départ. Sans l'invasion opportune des Etoliens et le combat heureux, contre toute espérance, de la passe de l'Eordée, pas un de leurs soldats peut-être ne serait rentré sur le territoire de la République. Sur tous les points la quadruple attaque des alliés avait échoué : Philippe, à la fin de l'automne, voyait la Macédoine entière purgée de la présence de l'ennemi, et se sentait encore assez fort pour essayer, sans succès il est vrai, d'enlever aux Etoliens la forte place de Thaumaco, qui, placée entre leur pays et la Thessalie, commandait toute la vallée du Pénée. L'avenir lui promettait donc de grands résultats, pourvu qu'Antiochus, dont il implorait au nom des dieux le secours, se mit enfin en mouvement et vint le rejoindre. Un moment celui-ci parut prêt à partir : son armée, se montrant en Asie-Mineure, enleva même quelques villes à Attale, qui, de son côté, appelait les Romains à son aide. Mais les Romains n'avaient nulle hâte d'arriver, et, se gardant bien de pousser le Grand-Roi à une rupture, ils se contentèrent de lui envoyer des ambassadeurs : leur intervention suffit après tout. Il évacua les terres d'Attale. A dater de ce moment, Philippe n'avait plus rien à espérer de ce côté.

198 av J.C.

Flamininus

Mais l'issue heureuse de la dernière campagne avait enflammé son courage, ou plutôt sa présomption. Il croit s'être assuré de nouveau de la neutralité des Achéens, et de la fidélité de ses peuples de Macédoine, en sacrifiant quelques places fortes aux premiers et son amiral Héraclide à la haine des seconds. A peine le printemps de 556 de Rome (198 av. J.-C.) s'est-il ouvert qu'il prend l'offensive, pénètre chez les Atintans, et y établit un camp retranché dans l'étroit défilé où coule l'Aoüs (la Vyossa, au N.E de Janina), entre les monts Æropos et Asmaos. En face de lui vint s'établir aussi l'armée romaine, commandée par Publius Villius, consul de l'année précédente; puis, à partir de l'été, par le consul d'alors, Titus Quinctius Flamininus. Celui-ci, à peine âgé de trente ans, appartenait à cette jeune génération, qui, délaissant les antiques traditions des aïeux, commençait aussi à se défaire du vieux patriotisme romain, et qui, sans songer le moins du monde à renier Rome, n'avait plus guère d'yeux que pour l'hellénisme et pour soi même. Habile officier d'ailleurs, et diplomate encore plus habile sous beaucoup de rapports, il avait été admirablement choisi pour mettre la main aux affaires de la Grèce.

Le nouveau général eut une entrevue avec le roi, alors que les deux armées restaient immobiles l'une devant l'autre. Philippe fit des propositions de paix offrit de rendre toutes ses conquêtes récentes, et de réparer au moyen d'une équitable indemnité le préjudice souffert par les villes Grecques. Mais les négociations échouèrent quand on voulut en outre exiger de lui l'abandon des anciennes conquêtes macédoniennes, et notamment de la Thessalie. Les armées restèrent encore quarante jours dans les défilés de l'Aoüs, sans que Philippe reculât, sans que Flamininus pût se décider lui-même à l'attaque ou à un mouvement, qui laissant le roi dans son camp, portât, comme l'année d'avant les Romains dans l'intérieur du pays. Mais un jour, ceux-ci se virent tirés d'embarras par la trahison de quelques notables parmi les Epirotes, pour la plupart, cependant, favorables à Philippe. L'un d'eux, nommé Charops, et d'autres encore conduisirent sur les hauteurs et par des sentiers perdus, un corps romain de quatre mille fantassins et de trois cents chevaux. Ils avaient sous eux le camp macédonien, et pendant que le consul attaquait le roi de front, ils tombèrent tout à coup sûr lui du haut de leur embuscade. Philippe, forcé dans son camp et ses retranchements, s'enfuit, avec perte d'environ deux mille hommes, jusqu'aux passes de Tempé, porte de la Macédoine propre. Il abandonna toutes ses villes sans les défendre, à l'exception des places fortes, abattant de ses mains les cités thessaliennes où il ne pouvait plus tenir garnison. Seule la ville de Phères lui ferma ses portes et échappa à la destruction. Ce brillant succès, et l'habile douceur de Flamininus détachèrent aussitôt les Epirotes de l'alliance macédonienne. A la première nouvelle de la victoire des Romains, les Athamaniens et les Etoliens s'étaient aussi rués sur la Thessalie : les Romains les suivirent, enlevant tout le plat pays : mais les places dévouées à la Macédoine, et renforcées par des envois de troupes, ne se rendirent qu'après avoir vaillamment résisté, ou tinrent bon même devant un ennemi démesurément supérieur. A Atrax, sur la rive gauche du Pénée, la phalange s'établit comme un nouveau mur dans la brèche et repoussa l'assaut. À l'exception de ces places thessaliennes, et du territoire des fidèles Acarnaniens, toute la Grèce septentrionale était dans les mains de la coalition. Le Sud, au contraire, grâce aux forteresses de Corinthe et de Chalcis, communiquant entre elles par la Beotie, dont les habitants tenaient pour Philippe, grâce aussi à la neutralité de la ligue Achéenne, appartenait presque tout entier à Philippe. Comme l'année trop avancée ne permettait plus guère de pousser à l'intérieur de la Macédoine, Flamininus se décida à agir par terre et par mer contre Corinthe. La flotte, de nouveau, renforcée par les escadres de Rhodes et de Pergame, s'était jusqu'alors attardée à l'investissement de deux petites cités de l'Eubée, Erétrie et Carystos. Après y avoir pris tout le butin, elle les avait abandonnées ainsi qu'Oréos; et Philoclès, le commandant macédonien de Chalcis, y était entré après le départ des alliés. Ceux-ci firent alors voile sur Cenchrée, le port oriental de Corinthe. De son côté Flamininus se portant en Phocide, occupa tout le pays, où seule Elatée nécessita un plus long siège. Il avait choisi cette contrée et surtout Anticyre, sur le golfe de Corinthe, pour y installer ses quartiers d'hiver. Les Achéens qui voyaient les légions tout proche, et d'un autre côté la flotte romaine manoeuvrant déjà dans leurs eaux, abandonnèrent enfin leur neutralité, honnête, si l'on veut, mais politiquement intenable. Les députés des villes les plus étroitement attachées à la Macédoine, Dymé, Mégalopolis, Argos, ayant d'abord quitté la diète, l'entrée dans la coalition fut votée sans difficulté. Cycliade et les autres chefs de la faction macédonienne s'en allèrent, et les troupes de la confédération se joignant aussitôt à la flotte romaine, enfermèrent par terre Corinthe, la citadelle de Philippe contre l'Achaïe. Les Romains l'avaient promise aux Achéens pour prix de leur adhésion. Mais la ville était, comme on sait, à peu près imprenable. Elle avait treize cents hommes de garnison, presque tous transfuges italiens, qui se défendirent avec un courage opiniâtre; et Philoclès accourant de Chalcis avec un autre détachement de quinze cents hommes, dégagea la place, pénétra dans l'Achaïe, et s'aidant du concours du peuple d'Argos, enleva cette dernière ville à la confédération. Philippe ne sût récompenser les fidèles Argiens qu'en les livrant au gouvernement terroriste de Nabis de Sparte. Ce tyran jusqu'alors était resté dans l'alliance romaine : or, en voyant les Achéens s'unir aussi aux Romains, Philippe conçut l'espoir de le voir revenir à lui. Nabis n'était entré dans la coalition que par haine de la confédération achéenne; avec laquelle il guerroyait depuis 550 de Rome (204 av. J.-C.). Mais Philippe se trompait. Sa cause était trop mauvaise, pour que personne songeât à passer de son côté. Nabis reçut Argos qu'on lui donnait : mais trahissant aussitôt le traître, il persista à se déclarer pour Flamininus, fort embarrassé d'abord de son alliance avec deux peuples en guerre l'un contre l'autre. Il s'entremit, et une trêve de quatre mois fut conclue.

L'hiver arriva. Philippe voulut en profiter et négocier la paix a de bonnes conditions. Une conférence se tint à Nicée, sur le golfe Maliaque. Le roi en personne s'y efforça d'amener une entente avec Flamininus. Plein de hauteur et de malicieux dédain envers les prétentions et la pétulance des petites puissances, il montra une déférence marquée pour les Romains, comme ses seuls et vrais adversaires. Nul doute que Flamininus, avec sa culture et sa délicatesse d'esprit, ne se soit senti flatté de cette urbanité du vaincu, si fier encore envers ces Grecs unis que Rome avait appris à mépriser autant que Philippe les méprisait lui-même; mais ses pouvoirs n'allaient pas aussi loin que les désirs du Macédonien. Il ne lui accorda qu'une trêve de deux mois, en échange de l'évacuation de la Locride et de la Phocide, et pour le surplus le renvoya au Sénat. Dans le Sénat, chacun, depuis longtemps, voulait que Philippe renonçât à toutes ses conquêtes, à toutes ses possessions extérieures. Aussi, quand ses envoyés arrivèrent à Rome, on se contenta de leur demander s'ils avaient mission de promettre l'abandon de la Grèce, et surtout de Corinthe, de Chalcis et de Démétriade;et leur réponse ayant été négative, on rompit aussitôt les négociations, et on se résolut à pousser vigoureusement la guerre. Aidé cette fois par les tribuns du peuple, le Sénat avait pris ses mesures pour empêcher les mutations si fâcheuses dans le commandement de l'armée. Flamininus y fut indéfiniment prorogé. On lui envoya des renforts, et les deux généraux ses prédécesseurs, Publius Galba et Publius Villius, vinrent le joindre et se placer sous ses ordres. De son côté Philippe essaya encore d'en appeler aux armes. Pour rester maître de la Grèce, où à l'exception des Acarnaniens et des Béotiens, il avait désormais contre lui tout le monde, il porta à six mille hommes la garnison de Corinthe; et ramassant jusqu'au dernières ressources de la Macédoine épuisée, faisant entrer dans la phalange jusqu'aux enfants et aux vieillards, il se remit en marche avec une armée d'environ vingt-six mille hommes, dont seize mille phalangistes macédoniens. La campagne de 557 de Rome (197 av. J.-C.) commença. Flamininus expédia une partie de la flotte contre les Acarnaniens, qui furent assiégés dans Leucate : dans la Grèce propre, une ruse de guerre le rendit maître de Thèbes; et leur capitale tombée, les Béotiens entrèrent de force, et de nom, tout au moins, dans la ligue contre la Macédoine. C'était un succès que d'avoir ainsi coupé les communications entre Corinthe et Chalcis. Flamininus pouvait maintenant marcher vers le Nord et y porter des coups décisifs. Jadis, obligée de se nourrir en un pays ennemi et désert, l'armée romaine avait rencontré d'insurmontables obstacles. Aujourd'hui elle marchait appuyée sur la flotte qui longeait la côte, et lui apportait les vivres envoyés d'Afrique, de Sicile et de Sardaigne. L'heure du combat sonna plus tôt que le général romain ne le croyait. Impatient et toujours confiant en lui-même, Philippe ne voulut pas attendre que son adversaire eût mis le pied sur la frontière : il réunit à Dium toute son armée, s'avance en Thessalie par les défilés de Tempé, et rencontre Flamininus déjà arrivé dans la contrée de Scotussa.

197 av J.C.

La bataille des Cynoscéphales

L'armée romaine, renforcée des contingents des Apolloniens, des Athamaniens, des Crétois de Nabis et surtout d'une forte bande d'Etoliens, égalait à peu près en nombre l'armée de Philippe (vingt-six mille hommes); mais la cavalerie de Flamininus était supérieure à la sienne. Il pleuvait. Tout à coup, et sans l'avoir prévu, l'avant-garde romaine se heurte contre celle des Macédoniens, en avant de Scotussa (sur le plateau du Karadagh). Les Macédoniens occupaient en force une hauteur escarpée se dressant entre les deux camps, et connue sous le nom des Cynocéphales (les têtes de chien). Rejetés dans la plaine, les Romains reviennent à la charge avec des troupes légères et les escadrons excellents de la cavalerie étolienne. A leur tour, ils ramènent l'avant-garde de Philippe, et la pressent sur la hauteur. Mais de nouveaux renforts lui arrivant, toute la cavalerie macédonienne, une partie de l'infanterie légère se mettent en mouvement, et les Romains, qui s'étaient imprudemment avancés, sont encore une fois chassés, et perdent du monde. Déjà, ils reculent en désordre vers leur camp : toutefois la cavalerie étolienne soutient bravement le combat dans la plaine, et donne à Flamininus le temps d'accourir avec les légions rapidement mises en ordre de bataille. Le roi, de son côté, cédant aux cris et à l'ardeur de ses troupes victorieuses, ordonne la continuation du combat. Il range en hâte ses hommes pesamment armés, et se porte sur ce champ de bataille improvisé, auquel ne songeaient une heure avant ni les soldats ni les généraux. Il s'agissait de réoccuper, les Cynocéphales, à ce moment dégarnies. L'aile droite de la phalange, où se tenait le roi en personne, y arriva la première et y rangea ses lignes en bon ordre : la gauche était encore loin, quand déjà, les troupes légères, refoulées par les Romains, remontaient précipitamment la colline. Philippe les rassemble aussitôt dans le rang et les pousse en avant à côté de la phalange; puis, sans attendre l'autre moitié de celle-ci, que Nicanor amenait plus lentement vers sa gauche, il lui- donne ordre de se précipiter; la lance baissée, sur les légions, pendant que l'infanterie légère, remise en état et se déployant, ira envelopper les Romains et les assaillir de flanc. L'attaque de la phalange, descendant de la colline, fut irrésistible : elle culbuta l'infanterie des Romains, dont, toute la gauche se mit en déroute. A la vue du mouvement du roi, Nicanor accéléra le sien de l'autre côté : mais les rangs étaient mal observés dans la vitesse de la marche. Pendant que les premiers arrivés quittaient déjà la colline pour rejoindre la droite victorieuse, et accouraient tumultueusement sur le terrain, dont l'inégalité accroissait encore le désordre des bataillons de Philippe, l'arrière-garde n'avait pas encore achevé de gravir les Cynocéphales. Tirant aussitôt parti de la faute de l'ennemi, l'aile droite des Romains attaqua et défit sans peine les troupes dispersées qu'elle avait devant elle. Les éléphants seuls, qu'elle poussait en avant, auraient suffi pour refouler les Macédoniens de Nicanor. Il s'ensuivit un épouvantable massacre; et pendant ce temps, un officier romain, réunissant vingt manipules, se jeta à son tour sur la droite de Philippe, qui, lancée trop loin à la poursuite de l'aile gauche de Flamininus, avait maintenant à dos toute la droite de l'armée romaine. Ainsi pris par derrière, les phalangistes ne pouvaient se défendre : ce mouvement des Romains mit bientôt fin au combat. Les deux phalanges ainsi rompues et complètement détruites, treize mille hommes restèrent sur le carreau ou tombèrent dans les mains du vainqueur. Il y eut d'ailleurs plus de morts que de prisonniers, les Romains ne comprenant pas d'abord qu'en relevant leurs sarisses, les Macédoniens faisaient voir qu'ils se rendaient. Du côté des Romains les pertes n'étaient pas très grandes. Philippe s'enfuit à Larisse, où il brûla toutes ses archives, afin de ne compromettre personne; puis, évacuant la Thessalie, il rentra en Macédoine. Au même moment, et comme si ce n'était pas assez de ce désastre, les Macédoniens avaient encore le dessous dans d'autres contrées occupées par eux. En Carie, les Rhodiens battirent les troupes de l'ennemi, et les forcèrent à s'enfermer dans Stratonicée. A Corinthe, la garnison fut refoulée avec perte par Nicostrate et ses Achéens; et en Acarnanie, Leucate, après une héroïque résistance, fut emportée d'assaut. Philippe était partout et complètement vaincu. Ses derniers alliés, les Acarnaniens, se rendirent à la Ligue en recevant, la nouvelle de la journée malheureuse des Cynocéphales.

197 av J.C.

La paix avec la Macédoine

Les Romains pouvaient dicter la paix. Ils usèrent de leur force sans en abuser. Ils pouvaient anéantir l'ancien royaume d'Alexandre; les Etoliens le demandaient dans les conférences. Mais à faire cela, n'eût-on pas détruit la muraille qui protégeait la civilisation grecque contre les Thraces et les Gaulois? Déjà, pendant la guerre qui venait de finir, la florissante Lysimachie, de la Chersonèse de Thrace, avait été dévastée et rasée par les premiers; il y avait là un sévère avertissement. Flamininus, dont les regards pénétraient jusqu'au fond des tristes discordes des Etats grecs, ne pouvait donner les mains à ce que les Romains se fissent les exécuteurs des hautes ouvres des rancunes étoliennes. En même temps que ses sympathies d'Helléniste le portaient vers l'intelligent et quelquefois chevaleresque roi de Macédoine, il se sentait blessé dans son orgueil de Romain par la forfanterie de ces Etoliens qui se proclamaient les vainqueurs des Cynocéphales. Il leur répondit que les Romains n'avaient pas coutume d'anéantir l'ennemi vaincu et qu'après tout il les laissait maîtres d'agir pour leur compte et d'en finir avec la Macédoine, s'ils en avaient la force. Il usa d'ailleurs d'égards envers le roi. Philippe ayant témoigné qu'il était prêt à souscrire aux conditions naguère repoussées, il lui accorda une trêve contre payement d'une somme d'argent et la remise d'otages, de Démétrius son fils, entre autres. Cette trêve vint à point; et Philippe en profita aussitôt poux chasser les Dardaniens du royaume.

La conclusion définitive de la paix et la réglementation des affaires de Grèce furent renvoyées par le Sénat à dix commissaires, dont Flamininus était l'âme et la tête. Philippe obtint des conditions pareilles à celles que subissait Carthage. Il se vit enlever toutes ses possessions du dehors, en Asie-Mineure, en Thrace, en Grèce et dans les îles de la mer Egée. II conservait la Macédoine tout entière, sauf quelques cantons sans importance, et la région de l'Orestide déclarée indépendante, dernière concession qui lui fut par-dessus tout pénible. Mais était-il permis aux Romains, le sachant ardent et irascible, de lui restituer, avec le pouvoir absolu, des sujets qui, dès le début, avaient fait défection ? La Macédoine s'interdisait en outre de conclure, à l'insu de Rome, une alliance extérieure, ou de mettre garnison au-delà de la frontière; de faire la guerre hors de chez elle contre un autre Etat civilisé, et nommément contre un allié de la République; enfin d'avoir plus de cinq mille hommes sous les armés. Point d'éléphants; pour toute flotte, cinq vaisseaux pontés, le reste devant être remis aux Romains : ainsi le voulaient encore les clauses du traité. Philippe entrait dans la Symmachie romaine, obligé qu'il était d'envoyer son contingent à la première demande à peu de temps de là, en effet, l'on vit les soldats de la Macédoine combattre à côté des légions. En outre, il fut payé à la République une contribution de 1000 talents. - La Macédoine abaissée, réduite à l'impuissance politique, et n'ayant plus que tout, juste assez de force pour servir de barrière contre les barbares, restait à régler le sort des possessions abandonnées par Philippe. A ce moment même, les Romains apprenaient, à leurs dépens, dans les guerres d'Espagne, que rien n'est moins sûr que le profit des conquêtes transmaritimes. Ils n'avaient pas fait la guerre à Philippe pour conquérir un nouvel accroissement de territoire. Ne se réservant pas de part dans le butin, ils imposèrent la modération à leurs alliés, et se résolurent à proclamer l'indépendance de tous les peuples grecs sur lesquels Philippe avait régné. Flamininus reçut la mission de faire lire le décret d'affranchissement en présence des Hellènes assemblés. On y célébrait les jeux isthmiques. Tout à coup un héraut réclame le silence et lit un décret qui se terminait ainsi: "Tous les Grecs d'Europe et d'Asie sont libres". Une joie immense éclata à ces paroles. Deux fois l'assemblée se fit répéter le décret, et Flamininus faillit périr étouffé sous les fleurs et les couronnes (194 av. J.C.). Des hommes sérieux se seraient demandé peut-être si la liberté est un bien qui se donne; si la liberté signifie quelque chose, sans l'unité et l'union de la nation. Il n'importe. L'allégresse fut grande et sincère, comme était sincère aussi l'intention qui avait dicté le sénatus-consulte.

Il y eut pourtant une exception à ces mesures générales. Les contrées illyriennes, à l'Est d'Epidamne, furent abandonnées à Pleuratos, dynaste de Scodra, dont le royaume, humilié un siècle avant par ces mêmes Romains, qui y pourchassaient alors les pirates de l'Adriatique, redevint l'un des plus considérables parmi les petits Etats de la contrée. Dans la Thessalie occidentale, on laissa à Amynandre quelques minces localités : enfin Athènes en réparation de ses nombreuses infortunes, en récompense de ses adresses courtoisies et de ses actions de grâces innombrables, reçut les îles de Paros, de Scyros et d'Imbros. Il va de soi que les Rhodiens gardèrent leurs possessions de Carie; et qu'Egine, resta, aux Pergaméniens. Les autres alliés n'eurent d'autre récompense que l'accroissement indirect résultant de l'accession des villes déclarées libres à leurs diverses confédérations. Les Achéens furent les mieux pourvus, quoiqu'ils n'eussent pris que les derniers les armes contre Philippe. Ils méritaient cet honneur, car entre tous les Grecs, ils constituaient l'Etat le mieux ordonné et le plus digne d'estime. Leur ligue s'agrandit de toutes les possessions de Philippe dans le Péloponnèse et dans l'isthme, et surtout de l'adjonction de Corinthe. Quant aux Etoliens, on agit avec eux sans beaucoup de façons : ils eurent la permission d'annexer à leur Symmachie les villes de la Phocide et de la Locride : ils demandaient encore l'Acarnanie et la Thessalie; mais leurs efforts aboutirent ou à un refus positif, ou à un renvoi à d'autres temps. Les villes thessaliennes se répartirent dans quatre petites fédérations indépendantes. La ligue des villes rhodiennes bénéficia de l'affranchissement de Thasos et de Lemnos, et des cités de la Thrace et de l'Asie-Mineure.

195-194 av J.C.

La guerre contre Nabis

L'organisation intérieure de la Grèce compliquait les difficultés inhérentes à chaque peuple, et aussi de celles surgissant d'Etat à Etat. L'affaire la plus pressante à régler était la querelle des Achéens et des Spartiates. Entre eux la guerre sévissait depuis 550 de Rome (204 av. J.-C.), et il était nécessaire que Rome s'entremît. En vain Flamininus essaya d'amener Nabis à des concessions, à restituer, par exemple, aux Achéens la ville fédérale d'Argos, que Philippe lui avait livrée. Le petit chef de brigands résista à toutes les instances. Il comptait sur la colère non déguisée des Etoliens contre Rome, sur une descente d'Antiochus en Europe : bref, il refusa net. Il fallut que Flamininus, dans une grande assemblée de tous les Grecs convoqués à Corinthe, déclarât la guerre à l'entêté, et entrât, appuyé par sa flotte, dans le Péloponnèse, à la tête des Romains et des alliés auxquels s'étaient joints et le contingent envoyé par Philippe, et une division d'émigrés laconiens sous la conduite d'Agésipolis, le roi légitime de Sparte (559 de Rome (195 av. J.C.)).

Afin de l'écraser du premier coup sous les masses armées contre lui, cinquante mille hommes furent mis en campagne. Négligeant les places moins importantes, Flamininus alla droit investir sa capitale, mais sans le succès décisif qu'il cherchait tout d'abord. Nabis avait aussi une armée assez considérable (quinze mille hommes au moins, dont cinq mille mercenaires). Il avait inauguré chez lui le régime de la terreur, mettant à mort tous les officiers, tous les habitants suspects. Obligé de céder devant la flotte et l'armée romaines, il avait accepté déjà les conditions, d'ailleurs favorables, que lui offrait Flamininus : mais le peuple, ou mieux les bandits appelés par lui dans Sparte ne voulurent pas de la paix. Ils craignaient, non sans raison, d'avoir à rendre gorge après la victoire des Romains. Trompés par les mensonges obligés du traité de paix, par le faux bruit de l'arrivée des Etoliens et des Asiatiques, ils en appelèrent encore aux armes; et la bataille s'engagea sous les murs mêmes de Sparte. Bientôt l'assaut fut donné; et les Romains enlevèrent la place. Mais tout à coup, voilà que l'incendie se déclarant dans toutes les rues, les força à reculer !... Enfin, la résistance cessa.

On laissa à Sparte son indépendance. Elle ne fut contrainte ni à recevoir les émigrés, ni à entrer dans la ligue d'Achaïe. La constitution monarchique de l'Etat fut respectée, et Nabis lui-même maintenu. Mais il lui fallut remettre toutes ses possessions du dehors, Argos, Messine, les villes crétoises et toute la côte; s'engager à ne plus contracter d'alliances hors de la Grèce; à ne plus faire la guerre; à n'avoir plus de flotte (on lui laissa deux canots non pontés); à restituer enfin toutes ses prises, puis à donner aux Romains des otages et à leur payer contribution. Les émigrés reçurent les villes de la côte de Laconie, et prenant le nom Laconiens libres par opposition aux Spartiates régis en monarchie, ils allèrent prendre place dans la confédération d'Achaïe. Leurs biens ne leur furent pas rendus : les terres à eux assignées leur tinrent lieu d'indemnité. Seulement, on stipula que leurs femmes et leurs enfants, jusque-là retenus dans Sparte, auraient la faculté de les aller rejoindre. A tous ces arrangements, les Achéens gagnaient Argos et les Laconiens libres. Ils trouvèrent cependant que ce n'était pas assez, et auraient voulu encore l'expulsion de l'odieux et redoutable Nabis, la réintégration pure et simple des émigrés, et l'incorporation de tout le Péloponnèse à la ligue. Mais tout homme impartial reconnaîtra qu'au milieu de tant de difficultés, que dans ce conflit des prétentions les plus exagérées et les plus injustes, Flamininus avait agi en homme juste et modéré, autant qu'il était possible de le faire. Alors qu'il y avait entre Spartiates et Achéens une haine ancienne et profonde, forcer Sparte à entrer dans la confédération, c'était l'assujettir à ses ennemis : l'équité et la prudence s'y opposaient également. Le rappel des émigrés, la restauration d'un régime depuis vingt ans aboli, n'eussent fait que remplacer une terreur par une autre : le moyen terme adopté, par Flamininus, par cela même qu'il ne donnait satisfaction à aucun des deux partis extrêmes, était aussi le meilleur. Enfin, on pourvoyait à l'essentiel en mettant fin aux brigandages des Spartiates sur terre et sur mer. Que si le gouvernement actuel tournait mal, il n'était plus incommode qu'aux siens, après tout. Et puis, n'est-il pas possible que Flamininus, qui connaissait bien Nabis, et savait mieux que personne combien son renversement eût été chose désirable, se soit néanmoins abstenu de le détruire, pressé qu'il était d'en finir au plus vite avec les affaires de Grèce, et craignant d'aller compromettre la gloire et l'influence des succès acquis dans les complications à perte de vue d'une révolution nouvelle? N'était-il pas de l'intérêt de Rome de maintenir dans l'Etat spartiate un contrepoids considérable à la prépondérance de l'Achaïe dans le Péloponnèse? Quoique, à dire le vrai, de ces considérations, la première n'aurait en trait qu'à un détail tout accessoire; et pour ce qui est de Rome, je ne suppose pas qu'elle descendît alors jusqu'à craindre les Achéens.

194 av J.C.

Organisation définitive de la Grèce

Extérieurement, à tout le moins, la paix était constituée entre les petits Etats de la Grèce. Mais l'arbitrage de Rome s'étendit aussi aux affaires intérieures des cités. Même après l'expulsion de Philippe, les Beotiens continuèrent de faire parade de leurs sentiments macédoniens. Flamininus, à leur demande, avait autorisé ceux de leurs compatriotes jadis attachés au service du roi à rentrer dans leur patrie. Mais eux aussitôt, d'élire pour président de leur confédération Brachyllas, le plus entêté des fauteurs de la Macédoine, et d'indisposer le général romain de cent façons. Il se montra d'abord patient outre mesure : les Beotiens de la faction romaine, effrayés du sort qui les attendait, une fois Flamininus parti, complotèrent la mort de Brachyllas. Flamininus, dont ils crurent devoir prendre d'abord l'attache, ne leur répondit ni oui ni non. Brachyllas fut assassiné. Alors le peuple, non content de poursuivre les assassins, guetta au passage les soldats romains qui traversaient la campagne : plus de 500 périrent. Pour le coup, il fallait agir : Flamininus les condamna à payer un talent par chaque tête de victime. Comme ils ne s'exécutaient pas, il ramassa en hâte les troupes qu'il avait sous la main, et mit le siège devant Coronée (558 de Rome (196 av. J.-C.)). Les Beotiens se font de nouveau suppliants; et les Achéens et les Athéniens intercédant pour les coupables, le Romain leur pardonne moyennant une amende des plus modérées. Le parti macédonien n'en resta pas moins dans cette petite contrée à la tête des affaires, et les Romains, avec la longanimité des forts, les laissèrent impunément s'agiter dans leur opposition puérile. - Dans le reste de la Grèce, Flamininus apporte la même modération et la même douceur dans le règlement des affaires intérieures. Il lui suffit notamment, au sein des cités qu'il a proclamées libres, de faire arriver au pouvoir les notables et les riches qui appartiennent à la faction anti-macédonienne. Il intéresse les communautés au succès de la prépondérance romaine, en attribuant au domaine public dans chaque cité tout ce que la guerre y avait donné à Rome.

Enfin, au printemps de 560 de Rome (194 av. J.C.), sa tâche était achevée. Il réunit à Corinthe, pour la dernière fois, les députés de toutes les villes de la Grèce, les exhorte à user modérément et sagement de la liberté qui leur a été rendue, et réclame, pour unique récompense des bienfaits de Rome, la remise, dans les trente jours, des captifs italiens vendus en Grèce durant les guerres d'Hannibal. Puis il évacue les dernières places qui ont encore garnison romaine, Démétriade, Chalcis avec les moindres forts qui en dépendaient dans l'île d'Eubée, et l'Acrocorinthe; et donnant par les faits un démenti aux Etoliens, selon lesquels les Romains s'étaient substitués à Philippe comme geôliers de la Grèce, il se rembarque avec toutes les troupes italiennes et les prisonniers restitués, et rentre enfin dans sa patrie.

223-193 av J.C.

Antiochus

Antiochus III
Pièce d'argent d'Antiochos III
Au revers, Apollon assis sur un omphalos
From the 1889 edition of Principal Coins of the Ancients

Depuis l'an 531 de Rome (223 av. J.-C.), le roi Antiochus III, petit-fils du fondateur de sa dynastie, portait en Asie le diadème des Séleucides. Comme Philippe, il était monté à neuf ans sur le trône. Dans ses premières expéditions en Orient, il avait montré assez d'activité et d'entreprise pour se voir, sans trop de ridicule, décerner le titre de Grand par ses courtisans. La mollesse ou la lâcheté de ses adversaires, de l'Egyptien Philopator notamment, le serrent bien mieux encore que ses propres talents, il avait en quelque sorte reconstitué la monarchie asiatique dans son intégrité; et réuni pour la première fois sous son sceptre les satrapies de la Médie, de la Parthyène, et aussi l'Etat indépendant jadis fondé par Achæos, dans l'Asie-Mineure, en-deçà du Taurus. Une première fois aussi, il avait tenté d'arracher à l'Egypte la province de la côte de Syrie, dont la possession lui tenait à coeur. Mais dans l'année même de la bataille du lac de Trasimène (537 de Rome (217 av. J.-C.)), Philopator lui ayant infligé une sanglante défaite à Raphia (sur les confins de la Syrie et de l'Egypte, non loin de Gaza), le Syrien se promet de ne plus recommencer la lutte tant qu'il y aura un homme assis sur le trône d'Alexandrie, cet homme fût-il mol et insouciant lui-même. Mais Philopator meurt (549 de Rome (205 av. J.C.)) : et le moment semble venu d'en finir avec l'Egypte. Dans ce but, le roi d'Asie s'associe avec Philippe; et pendant que ce dernier attaque les villes d'Asie-Mineure, il se jette sur la Caolésyrie. Les Romains interviennent; ils doivent croire un instant que le Syrien fera contre eux cause commune avec le Macédonien. Les circonstances, son traité d'alliance, tout le lui commande. Ils prêtaient à Antiochus des vues trop grandes et trop sages. Loin de repousser de toutes ses forces l'immixtion des Romains dans les affaires de l'Orient, le roi se figura qu'il y aurait pour lui grand avantage à profiter de la défaite de son allié par les Romains, défaite d'ailleurs trop facile à prévoir. Il voulut saisir seul la proie qu'il était convenu de partager avec le Macédonien. Malgré les liens étroits qui rattachaient à Rome Alexandrie et son roi mineur, le sénat n'avait en aucune façon la velléité de se faire autrement que de nom le Protecteur de l'héritier des Ptolémées. Fermement décidé à n'entrer qu'à la dernière extrémité dans le réseau des complications asiatiques, assignant pour limites à l'empire de Rome les colonnes d'Hercule d'une part, et l'Hellespont de l'autre, il laissa faire le Grand-Roi. Conquérir l'Egypte était d'ailleurs chose plus facile à annoncer qu'à accomplir; et puis Antiochus n'y songeait pas sérieusement, peut-être. En revanche, celui-ci s'en prend à toutes les possessions extérieures de l'Egypte, il assaillit et soumet les unes après les autres les villes de Cilicie, de Syrie et de Palestine. En 556 de Rome (198 av. J.C.), il remporte une grande victoire, au pied du Panion, non loin des sources du Jourdain, sur le général égyptien Scopas. Ce succès lui donne la possession désormais incontestée de tout le territoire qui s'étend jusqu'à la frontière de l'Egypte propre. Epouvantés, les tuteurs du petit roi, afin d'empêcher Antiochus de la franchir, sollicitent la paix, qu'ils scellent par les fiançailles de leur souverain avec une fille du roi d'Asie. Antiochus a atteint son premier but. Dans l'année suivante, au moment même où Philippe va être vaincu aux Cynocéphales (557 de Rome (197 av. J.-C.)), il s'avance contre l'Asie-Mineure avec une flotte de deux cents vaisseaux, dont cent pontés et cent découverts, et commence l'occupation de tous les établissements appartenant naguère à l'Egypte, sur la côte du Sud et de l'Ouest. L'Egypte les lui avait sans doute concédés à la paix, bien qu'ils fussent alors dans les mains de Philippe, de même qu'elle avait aussi renoncé à toutes ses autres possessions du dehors. Antiochus ne prétend à rien moins qu'à ramener tous les Grecs de l'Asie-Mineure sous son empire. En même temps il réunit une puissante armée à Sardes. Par là il atteignait, indirectement les Romains, qui tout d'abord, avaient imposé à Philippe la condition de retirer ses garnisons des places d'Asie-Mineure, de laisser aux Rhodiens, aux Pergaméniens, leurs territoires intacts, aux villes libres leurs constitutions particulières. Aujourd'hui, Antiochus, au lieu de Philippe, était devenu l'ennemi commun : Attale et les Rhodiens se voyaient de son chef exposés aux graves dangers dont l'imminence, peu d'années avant, les avait contraints à faire la guerre au Macédonien. Naturellement ils s'efforcèrent d'entraîner les Romains dans la guerre nouvelle comme ils avaient fait pour celle qui venait à peine de finir. Dès 555-556 de Rome (199-198 av. J.C.), Attale avait demandé du secours à ses alliés d'Italie contre le roi d'Asie, qui se jetait sur ses domaines, pendant que les troupes de Pergame combattaient ailleurs à côté des Romains. Plus énergiques que lui, les Rhodiens, envoyant, au printemps de 557 de Rome (197 av. J.C.), la flotte d'Antiochus faire voile vers la côte d'Asie-Mineure, lui firent savoir qu'ils tiendraient pour déclaré l'état de guerre, si ses vaisseaux dépassaient les îles Chélidoniennes (sur la côte de Lycie, auj. cap et îles Chélidonia, au S.-O. du golf d'Adalia). Et Antiochus allant de l'avant, enhardis qu'ils étaient d'ailleurs par la nouvelle arrivée sur l'heure même de la bataille des Cynocéphales, ils commencèrent aussitôt les hostilités, et couvrirent les villes importantes de Carie, Caunos, Halicarnasse, Myndos, ainsi que l'île de Samos contre toute agression.

196-193 av J.C.

Rome

Parmi les villes à demi libres, le plus grand nombre s'était soumis, mais quelques autres, comme la grande cité de Smyrne, comme Alexandrie de Troade et Lampsaque, en apprenant la défaite de Philippe, avaient repris courage; faisaient mine de résister au Syrien, et joignaient leurs instances à celles des Rhodiens auprès de Rome. On ne peut mettre en doute les desseins d'Antiochus, si tant est qu'il fût capable de prendre une résolution, et de la garder. II ne se contentait plus des possessions asiatiques de l'Egypte, il voulait encore faire des conquêtes sur le continent d'Europe, dût-il en venir aux mains avec Rome, sans d'ailleurs chercher directement la guerre. Rome était donc parfaitement en droit d'exaucer les voeux de ses alliés, et d'intervenir immédiatement en Asie. Pourtant elle montra peu d'empressement. Tant qu'elle eut sur les bras la guerre de Macédoine, elle traîna les choses en longueur; elle ne donna à Attale que le secours d'une intervention purement diplomatique, et tout d'abord efficace, il faut le dire. Après la victoire, elle s'occupa aussi des villes ayant appartenu à Ptolémée et ensuite à Philippe; et déclara qu'Antiochus devait ne pas songer à les prendre. On vit même dans les messages d'Etat envoyés au Grand-Roi réserver expressément la liberté des villes asiatiques d'Abydos, de Cius, de Myrina. Mais elle ne passa pas des paroles à l'action; et Antiochus, profitant du départ des garnisons macédoniennes, s'empressa de mettre les siennes à leur place. Rome ne bouge pas. Elle le laisse même opérer une descente en Europe en 558 de Rome (196 av. J.-C.), s'avancer dans la Chersonèse de Thrace, y occuper Sestos et Madytos, consacrer plusieurs mois au châtiment des barbares du pays, et à la reconstruction de Lysimachie, dont il fait sa principale place d'armes et la capitale de la nouvelle satrapie dite de Thrace. Flamininus, encore préposé aux affaires de la Grèce, lui envoya à Lysimachie des députés, revendiquant l'intégrité du territoire égyptien, et la liberté de tous les Grecs : ambassade inutile ! Le roi, comme toujours, invoqua ses droits incontestables sur l'ancien royaume de Lysimaque, jadis conquis par son aïeul Séleucus : ce n'est pas un pays nouveau qu'il veut prendre, ajoute-t-il; il ne fait que restaurer dans soit intégrité l'empire de ses pères; et il ne peut accepter l'intervention de Rome dans ses démêlés avec les villes sujettes d'Asie. Il eût pu dire encore, non sans apparence de raison, qu'il avait conclu la paix avec l'Egypte, et qu'il manquait même un prétexte aux Romains1. Mais tout à coup le roi s'en retourne en Asie. Il y est rappelé par la fausse nouvelle de la mort du jeune roi d'Egypte; par le projet aussitôt conçu d'une descente dans l'île de Chypre ou même d'Alexandrie. Les conférences avec Rome sont rompues, sans que rien ait été conclu, et à plus forte raison, sans aucun résultat matériel. Cependant l'année suivante (559 de Rome (195 av. J.C.)), Antiochus revient à Lysimachie à la tête d'une flotte et d'une armée plus nombreuses, et reprend l'organisation de la satrapie qu'il destine à son fils Séleucus. A Ephèse, il a été rejoint par Hannibal, venu de Carthage en fugitif : l'accueil et les honneurs exceptionnels qu'il rend au grand homme équivalent à une déclaration de guerre avec Rome.

Quoi qu'il en soit, dès le printemps de 560 de Rome (194 av. J.C.), Flamininus, comme on l'a dit plus haut, retire de Grèce toutes les garnisons romaines. Maladresse insigne dans les circonstances actuelles, sinon même mesure coupable et, condamnable alors qu'il agissait en pleine connaissance de cause. On voit trop clairement en effet, que, pour pouvoir rapporter à Rome les palmes d'une complète victoire, et l'honneur apparent de la liberté rendue à la Grèce, Flamininus s'est contenté de recouvrir à la surface la flamme non éteinte de la révolte et de la guerre. En tant qu'homme d'Etat, il avait raison peut-être de considérer comme une faute tout essai d'assujettissement direct de la Grèce, toute immixtion de Rome dans les affaires d'Asie : mais était-il possible de s'abuser sur les symptômes de l'heure actuelle ? L'agitation des partis opposants en Grèce, la folle et infirme jactance des Asiatiques, l'arrivée dans le camp syrien de l'irréconciliable ennemi, qui jadis avait tourné contre Rome les armes de l'Occident : tout cela ne présageait-il pas clairement l'imminence d'une nouvelle levée de boucliers de l'Orient hellénique, dans le but d'arracher, la Grèce à la clientèle de Rome, de la placer exclusivement dans celle des Etats hostiles aux Romains : et ce but atteint, de pousser plus loin encore ? Rome évidemment ne pouvait tolérer que les choses en vinssent là. Pendant ce temps, Flamininus, les yeux fermés devant les signes, avant-coureurs de la guerre, retirait de Grèce les garnisons romaines, et faisait à la même heure notifier au Grand-Roi les exigences de la République, sans avoir la volonté de les appuyer par l'envoi de soldats. Enfin, parlant trop et n'agissant pas assez, il oubliait son devoir de général et de citoyen pour ne sacrifier qu'à sa vanité personnelle.

Tout cela était bien, pourvu qu'il pût se vanter d'avoir donné la paix à Rome; et à la Grèce, sur les deux continents, la liberté.

Antiochus met à profit le répit inespéré qui lui était laissé au-dedans et au dehors avec ses voisins; il fortifie sa position avant d'entamer la guerre qu'il a résolue, et qu'il prépare d'autant plus activement que son ennemi semble hésiter. Il conclut le mariage du jeune roi d'Egypte avec sa fille Cléopâtre (561 de Rome (193 av. J.-C.)) qu'il lui a naguère fiancée. Les Egyptiens soutinrent plus tard qu'à cette occasion il aurait promis à son gendre la restitution des provinces enlevées au royaume d'Alexandrie;. De fait, les pays conquis demeurèrent annexés à l'empire syrien. Il offrit à Eumène, qui était monté, sur le trône de Pergame en 557 de Rome (197 av. J.C.), à la mort d'Attale, son père, de lui rendre les villes prises : il lui offrit aussi une autre de ses filles en mariage, à la condition qu'il abandonnerait l'alliance romaine. Il maria enfin une troisième fille à Ariarathe, roi de Cappadoce, gagna les Galates avec des présents, et dompta par la force des armes les Pisidiens et d'autres petits peuples, en état de continuelle révolte. Aux Byzantins, il accorde des privilèges étendus. Pour ce qui est des cités grecques d'Asie-Mineure, il proclame qu'il laissera leur indépendance aux anciennes villes libres, comme Rhodes et Cyzique, et qu'il se contentera dans les autres de la reconnaissance purement nominale de sa souveraineté; ajoutant même qu'il est prêt, à cet égard, à s'en remettre à la décision des Rhodiens, comme arbitres. Dans la Grèce d'Europe il était sûr du concours des Etoliens, et il espérait bien faire reprendre les armes à Philippe. Il donne son approbation royale aux plans qu'Hannibal lui a soumis. Il lui fournira une flotte de cent voiles, et une armée de dix mille hommes de pied avec mille cavaliers, pour aller à Carthage rallumer une troisième guerre punique, et même pour faire une seconde descente en Italie. Des émissaires tyriens sont expédiés à Carthage afin d'y préparer la nouvelle levée de boucliers. On comptait de plus sur le succès de l'insurrection qui mettait toute l'Espagne en feu au moment où Hannibal avait quitté sa patrie.

1. Si l'on rapproche le témoignage formel de Hiéronyme qui place en 556 de Rome (198 av. J.-C.) les fiançailles de la syrienne Cléopâtre avec Ptolémée Epiphanes, des indications fournies par Tite-Live (33, 40) et par Appien (Syr., 3), et du mariage effectivement consommé en 561 de Rome (193 av. J.C.), il ressort, sans l'ombre d'un doute, que l'immixtion des Romains dans les affaires de l'Egypte en Asie-Mineure n'était en aucune façon motivée de ce chef.

193-192 av J.C.

Rupture entre Rome et Antiochus

Ainsi se préparait de longue main un immense orage contre Rome : mais comme toujours, ce furent encore les Hellènes, les plus impuissants parmi ceux de ses ennemis appelés à prendre part à l'entreprise, qui témoignèrent de la plus fiévreuse impatience. Les Etoliens, dans leur irascibilité et leur forfanterie, se prirent à croire qu'eux seuls, et non Rome, avaient su vaincre Philippe. Ils n'attendirent pas l'arrivée d'Antiochus en Grèce. Rien ne caractérise mieux leur politique que la réponse de leur stratège à Flamininus, quand celui-ci les sommait d'avoir à déclarer franchement la guerre à Rome : Cette déclaration de guerre, je la porterai moi-même, en allant camper sur les bords du Tibre à la tête de l'armée étolienne ! Les Etoliens se firent les fondés de pouvoirs du roi syrien en Grèce mais ils trompèrent tout le monde : Antiochus, en lui faisant croire que tous les Grecs voyaient en lui leur libérateur et lui tendaient les bras; les Grecs, ou ceux d'entre les Grecs qui leur prêtaient l'oreille, en leur disant que l'arrivée du roi était prochaine, alors que la nouvelle était de tout point un mensonge. C'est ainsi qu'ils agirent sur l'amour-propre aveugle de Nabis, qui, se déclarant tout à coup, ralluma le feu de la guerre, deux ans à peine après le départ de Flamininus, et au printemps de l'an 562 de Rome (192 av. J.-C.). Mais leur succès conduisit d'abord à une catastrophe. Nabis s'était jeté sur Gythion, l'une des cités libres de Laconie que le dernier traité avait concédées aux Achéens, et l'avait prise. Aussitôt l'habile stratège d'Achaïe, Philopoemen, marcha contre lui, et le battit près du mont Barbosthénès (à l'E. de Sparte). Le tyran ne rentra qu'avec le quart à peine de ses hommes dans les murs de Sparte, où il se vit aussitôt investi. Un tel début promettant trop peu pour appeler Antiochus en Europe, les Etoliens songèrent à se rendre eux-mêmes maîtres de Sparte, de Chalcis et de Démétriade. Après ces conquêtes importantes, le roi n'hésiterait plus. Tout d'abord ils comptaient prendre Sparte. L'Etolien Alexamène, sous couleur d'amener à Nabis les contingents fédéraux, devait pénétrer dans la ville avec mille hommes, se défaire du tyran et occuper la place. Le coup réussit d'abord, et Nabis périt pendant une revue des troupes : mais les Etoliens s'étant répandus dans Sparte pour piller, les Lacédémoniens se rassemblèrent et les tuèrent tous jusqu'au dernier. Là-dessus Sparte accepte les conseils de Philopoemen, et entre dans la Ligue achéenne. Les Etoliens ont eu le sort qu'ils méritaient : leur belle entreprise a échoué, et ils n'ont fait que promouvoir la réunion du Péloponnèse presque tout entier dans la faction philo-romaine. A Chalcis, ils ne sont pas plus heureux. Le parti romain a le temps d'y appeler à son secours, contre l'armée étolienne et les exilés chalcidiens servant dans leurs rangs, les citoyens d'Erétrie et de Carystos d'Eubée appartenant à son opinion. Il n'en fut pourtant pas de même à Démétriade : là les Magnètes, à qui la ville était échue, craignaient, non sans raison, que les Romains ne l'eussent promise à Philippe pour prix de sa coopération contre Antiochus. Sous le prétexte de donner la conduite à Eurylochos, chef du parti anti-romain, et rappelé dans la ville, quelques escadrons de cavalerie étolienne s'y glissèrent avec lui et l'occupèrent. Moitié de gré, moitié de force, les Magnètes se rangèrent de leur côté, et l'on fit sonner bien haut ce succès auprès du Séleucide.

Antiochus prit son parti. La rupture avec Rome était désormais inévitable, de quelques palliatifs qu'on eût usé jusque-là, ambassades ou autres voies dilatoires. Dès le printemps de 561 de Rome (193 av. J.-C.), Flamininus, qui dans le Sénat gardait la haute main sur les affaires d'Orient, avait dénoncé l'ultimatum de la République aux ambassadeurs royaux Ménippe et Hégésianax : Qu'Antiochus vide l'Europe et fasse selon son bon plaisir en Asie, ou qu'il retienne la Thrace, mais en reconnaissant le protectorat de Rome sur Smyrne, Lampsaque et Alexandrie de Troade ! Une autre fois, à l'ouverture de la campagne de 562 de Rome (192 av. J.C.), il avait été négocié sur les mêmes bases, à Ephèse, où le roi avait sa principale place d'armes, et sa résidence d'Asie-Mineure. Les envoyés du Sénat, Publius Sulpicius et Publius Villius, s'en étaient allés sans rien terminer. Des deux parts on savait désormais que les difficultés ne pouvaient plus se régler à l'amiable. Rome avait pris son parti de faire la guerre. Pendant l'été (562 de Rome), une flotte italienne de trente voiles, ayant trois mille soldats à bord et Aulus Atilius Serranus pour chef, se montre devant Gythion où il suffit de sa présence pour activer la conclusion du traité entre les Achéens et les Spartiates. Les côtes orientales de la Sicile et de l'Italie sont fortement garnies et peuvent repousser toute tentative, de débarquement : une armée de terre descendra en Grèce à l'automne. De l'ordre exprès du Sénat, Flamininus, depuis le printemps, parcourait toute la Grèce, refoulant dans l'ombre les intrigues du parti hostile, et réparant de son mieux les conséquences de son évacuation prématurée. Chez les Etoliens, les choses en étaient venues au point qu'en pleine diète la guerre contre Rome avait été formellement votée. Mais Flamininus put encore sauver Chalcis, en y jetant une garnison de cinq cents Achéens et de cinq cents Pergaméniens. Il tenta de regagner Démétriade, où les Magnètes se montrèrent hésitants. Quant au roi, occupé qu'il était encore à vaincre la résistance de plusieurs villes de l'Asie-Mineure, qu'il aurait voulu avoir avant d'entreprendre une plus grande guerre, il ne pouvait différer davantage sa descente en Grèce, à moins de laisser les Romains reprendre tous les avantages que deux ans avant ils avaient compromis et perdus, en retirant trop tôt leurs garnisons de l'intérieur du pays. Le roi réunit donc les troupes et la flotte qu'il avait sous la main : il part avec quarante navires pontés, dix mille hommes de pied, cinq cents chevaux et six éléphants : il se dirige vers la Grèce par la Chersonèse de Thrace, aborde dans l'automne de 562 de Rome (192 av. J.-C.) à Ptéléon, sur le golfe de Pagasée, et occupe aussitôt la place voisine, Démétriade. Presque au même moment une armée romaine d'environ vingt-cinq mille hommes, commandée par le préteur Marcus Bobius, débarquait à Apollonie. La guerre était commencée des deux parts.

Qu'allait-il advenir de cette vaste coalition contre Rome à la tête de laquelle Antiochus voulait se mettre?

Quant à Carthage et aux ennemis suscités à Rome en Italie, disons tout d'abord qu'Hannibal, à la cour d'Ephèse comme partout ailleurs, vit échouer ses vastes et courageux desseins devant les petits calculs de gens vils et égoïstes. C'était là le sort du grand homme. Rien ne se fit pour exécuter ses plans, qui ne servirent qu'à compromettre plusieurs patriotes de Carthage mais Carthage elle-même n'avait pas le choix, et se mit sans condition dans la main de Rome. La camarilla du roi ne voulait pas d'Hannibal. Sa grandeur était incommode aux courtisans. Ils eurent recours aux plus ignobles moyens : ils accusèrent un jour de conspiration secrète avec les envoyés de la République celui dont le nom servait à Rome d'épouvantail pour les enfants. Ils firent tant et si bien que le grand Antiochus, qui, comme tous les rois faibles, se complaisait dans la soi-disant indépendance de son génie, et se laissait dominer d'autant plus qu'il redoutait davantage d'être dominé, prit la résolution, très sage à ses yeux, de ne pas aller se perdre dans l'ombre glorieuse de l'hôte carthaginois. II fut décidé en grand conseil qu'Hannibal ne recevrait que d'insignifiantes missions, et qu'on se contenterait de lui demander des avis; sauf, comme de juste, à ne jamais les suivre. Hannibal se vengea noblement de tous ces misérables : à quoi qu'on l'employât, il réussit avec éclat.

192 av J.C.

Etats de l'Asie mineure

En Asie, la Cappadoce tint pour le Grand-Roi; mais Prusias, roi de Bithynie, se mit, comme toujours, du côté du plus fort. Eumène resta fidèle à la politique de sa maison. Il allait enfin toucher sa récompense. Non content de rejeter obstinément les propositions d'Antiochus, il avait poussé les Romains à une guerre dont il attendait l'agrandissement de son royaume. Les Rhodiens et les Byzantins n'abandonnèrent pas non plus Rome, leur ancienne alliée. L'Egypte enfin se rangea de son côté, offrant des munitions et des hommes que les Romains ne voulurent pas accepter.

Mais c'était surtout en Europe que l'attitude du roi de Macédoine pouvait devenir décisive. Peut-être que la saine politique eût conseillé à Philippe d'oublier le passé, tout ce qu'Antiochus avait fait ou omis de faire, et de réunir ses armes aux siennes : mais ce n'était pas par de telles raisons que Philippe avait coutume de se conduire. N'obéissant qu'à ses affections, à ses antipathies, il haïssait bien davantage l'infidèle allié qui l'avait laissé seul exposé aux coups de l'ennemi commun, pour enlever à son détriment, à lui Philippe, une part du butin, et qui s'était fait en Thrace son voisin incommode. Les Romains, ses vainqueurs, ne s'étaient-ils pas, au contraire, montrés pour lui pleins d'égards ? Antiochus commit encore la double faute d'accorder faveur à d'indignes prétendants au trône de Macédoine, et de faire enterrer avec une pompe affectée les ossements blanchis des soldats macédoniens trouvés sur le champ de bataille des Cynocéphales : c'étaient là autant d'injures mortelles à l'adresse de Philippe. Le fougueux roi mit aussitôt toutes ses forces, et sans arrière pensée, à la disposition des Romains.

Le second Etat grec, la ligue achéenne, s'était prononcé en leur faveur avec la même énergie. Parmi les moindres républiques, deux seulement restaient en dehors, celle des Thessaliens et celle des Athéniens : chez les derniers, une garnison achéenne, placée par Flamininus dans l'Acropole, tenait en respect les patriotes, assez nombreux d'ailleurs. Les Epirotes se donnèrent beaucoup de peine pour ne déplaire ni aux uns ni aux autres. En somme, Antiochus ne vit venir à lui, en sus des Etoliens et des Magnètes auxquels s'était jointe sine partie des Perrhèbes, leurs voisins, que le faible roi des Athamaniens, Amynandre, ébloui par ses folles visées à la couronne de Macédoine; que les Beotiens, toujours dominés par la faction hostile à Rome; et que les Eléates et les Messéniens dans le Péloponnèse, toujours du côté des Etoliens contre l'Achaïe. C'était là certes un pauvre début; et les Etoliens, comme pour ajouter le ridicule à la faiblesse, décernèrent au Grand-Roi le titre de général en chef avec le pouvoir absolu dans le commandement. Comme d'ordinaire, on s'était dupé des deux parts : au lieu des armées innombrables de l'Asie, Antiochus n'amenait qu'une troupe à peine égale à une armée consulaire; et au lieu d'être reçu à bras ouverts par tous les Grecs, acclamant leur libérateur, il ne voyait venir à lui qu'une ou deux hordes de Klephtes, et que les citoyens affolés d'une ou deux cités.

191 av J.C.

La bataille des Thermopyles

Pourtant, dès cette heure, il avait pris en Grèce les devants sur Rome. Chalcis, où les alliés des Romains avaient une garnison, refusa de se rendre à la première sommation : mais le roi, approchant avec toutes ses troupes, elle ouvrit ses portes; et une division romaine, accourue trop tard, fut anéantie par Antiochus à Delium. L'Eubée était perdue. Durant l'hiver, le roi, de concert avec les Etoliens et les Athamaniens, poussa une pointe vers la Thessalie, et occupa les Thermopyles; il prit ensuite Phères et d'autres villes. Mais Appius Claudius arrivant d'Apollonie avec deux mille hommes, dégage Larisse et s'y logea. Pour Antiochus, las déjà de sa campagne d'hiver, il choisi Chalcis pour ses quartiers, y menant joyeuse vie, oublieux de ses cinquante ans et de la guerre qu'il avait sur les bras, et célébrant ses noces nouvelles avec une belle Chalcidienne. L'hiver de 562 à 563 de Rome (192 à 191 av. J.-C.) se passa donc à ne rien faire en Grèce, si ce n'est à écrire et recevoir force missives; le roi menait la guerre avec d'encre et la plume, selon le mot d'un officier romain. Aux premiers jours du printemps (563), l'état-major de l'armée romaine prit terre enfin à Apollonie. Son chef était Manius Acilius Glabrio, homme d'extraction obscure, mais vigoureux capitaine et par cela même redouté de ses ennemis comme de ses soldats. L'amiral de la flotte était Gaius Livius. Parmi les tribuns militaires, on comptait Caton, qui naguère avait dompté l'Espagne, et Lucius Valerius Flaccus; ces anciens consulaires, fidèles à la tradition des Romains d'autrefois, s'estimaient honorés de rentrer dans l'armée comme simples chefs de légion. Avec eux arrivèrent des renforts en vaisseaux et en soldats, des cavaliers numides, et des éléphants envoyés de Libye par Massinissa. Le Sénat les autorisait à demander aux alliés non italiens jusqu'à cinq mille auxiliaires : par là bientôt l'armée romaine put mettre quarante mille hommes en ligne. Le roi avait débuté par une course chez les Etoliens; puis il avait fait une pointe inutile en Acarnanie. A la nouvelle du débarquement de Glabrion, il revint à son quartier général pour entamer enfin sérieusement les opérations; mais il subit la peine de sa négligence et de celle de ses hauts fonctionnaires d'Asie. Chose incroyable, nul renfort ne lui vint, et il demeura impuissant à la tête de la petite armée qu'il avait amenée l'automne d'avant à Ptéléon, celle-ci encore décimée durant l'hiver par la maladie et les désertions, résultat des débauches de Chalcis. Les Etoliens, qui devaient aussi fournir d'innombrables soldats, quand l'heure eut sonné, ne lui donnèrent que quatre mille hommes. Déjà les Romains agissaient en Thessalie. Leur avant-garde y faisait sa jonction avec l'armée macédonienne, chassait des villes les garnisons du roi, et occupait le territoire des Athamaniens. Le consul suivit bientôt avec le gros de l'armée, qu'il réunit tout entière sous Larisse. Antiochus n'avait qu'un parti à prendre, celui de s'en retourner au plus vite en Asie et de céder partout à un ennemi démesurément plus fort. Loin de là, il imagina de se retrancher dans les Thermopyles, dont il occupait les positions, et d'y attendre l'arrivée de ses renforts. Se plaçant sur la route principale, il ordonna aux Etoliens de garder le sentier du haut, par où Xerxès avait autrefois tourné les Spartiates. Mais les Etoliens n'obéirent qu'incomplètement; et la moitié de leur petit corps, deux mille hommes environ, se jeta dans la place voisine d'Héraclée, où ils ne prirent part au combat qu'en essayant, à l'heure où les deux armées en venaient aux mains, de surprendre et de piller le camp des Italiens. Quant à ceux apostés au haut de la montagne, ils tenaient pour au-dessous d'eux de se garder et d'observer la discipline. Caton enleva leurs postes sur le Callidromos; et la phalange des Asiatiques, attaquée déjà de front par le consul, fut rompue en peu d'instants par les Romains tombés sur ses flancs du haut de la montagne. Antiochus n'avait songé à rien, pas même à la retraite : son armée périt tout entière sur le champ de bataille et dans la déroute.

Quelques hommes seulement purent entrer dans Démétriade : le roi revint à Chalcis avec cinq cents soldats. Il fit voile aussitôt pour Ephèse. Toutes ses possessions d'Europe étaient perdues, sauf les villes de Thrace. Il n'y avait pas à songer à se défendre. Chalcis se rendit aux Romains, Démétriade à Philippe. De plus, et pour l'indemniser de la restitution de Lamia, dans la Phthiotide achéenne, que le Macédonien avait assiégée, puis aussitôt relâchée à la demande de Rome, on abandonna à ses armes toutes les villes de la Thessalie propre, toutes celles de la frontière étolienne, du pays des Dolopes et des Apérans qui avaient tenu pour Antiochus. Quiconque dans la Grèce s'était prononcé en sa faveur s'empresse de faire la paix. Les Epirotes sollicitent le pardon de leur duplicité. Les Beotiens se rendent à merci : pour les Eléates et les Messéniens, - ceux-ci du moins après quelque résistance, - ils entrent en accord avec la Ligue achéenne. La prédiction d'Hannibal au roi s'accomplissait à la lettre. Nul fond à faire sur ces Grecs, toujours à plat ventre devant le vainqueur ! Il n'y eut pas jusqu'aux Etoliens qui ne demandassent la paix : leur petit corps enfermé dans Héraclée m'avait capitulé qu'après une défense opiniâtre. Mais les Romains étaient irrités : le consul leur fit de dures conditions; et Antiochus leur ayant envoyé à propos un secours d'argent, ils reprirent courage, et tinrent tête à l'ennemi durant deux mois, dans les murs de Naupacte. La place, réduite aux abois, allait enfin capituler ou subir l'assaut, quand Flamininus s'entremit. Toujours désireux de préserver les villes grecques des suites désastreuses de leurs folies, et de les tirer des mains de ses rudes collègues, il procure aux Etoliens une trêve telle quelle. Pour quelque temps, dans toute la Grèce, les armes du moins reposent.

190 av J.C.

Rome entre en Asie pour la première fois

Et maintenant Rome avait à porter la guerre en Asie : entreprise qui semblait difficile, non pas tant à cause de l'ennemi qu'à cause de l'éloignement, et des communications peu sures entre l'armée et l'Italie. Avant tout, il fallait se rendre maître de la mer. Pendant la campagne de Grèce, la flotte romaine avait eu la mission de couper les communications entre l'Europe et l'Asie-Mineure : à l'époque même de la bataille dés Thermopyles, elle avait eu la bonne chance d'enlever près d'Andros un fort convoi venant de l'Orient. A l'heure actuelle, elle est occupée à préparer pour l'année qui va suivre le passage des Romains de l'autre côté de la mer Egée, et d'en expulser les navires de l'ennemi. Ceux-ci se tenaient dans le port de Cyssos, sur la rive Sud du promontoire ionien qui s'avance vers Chios : les Romains allèrent les y chercher. Gaius Livius avait sous ses ordres soixante-quinze vaisseaux pontés italiens, vingt-cinq pergaméniens et six carthaginois. L'amiral syrien Polyxénidas, émigré de Rhodes, n'avait que soixante-dix navires à mettre en ligne; mais comme l'ennemi allait s'augmenter encore du renfort des Rhodiens, Polyxénidas comptant d'ailleurs sur l'excellence de ses marins de Tyr et de Sidon, accepta le combat sans hésiter. Tout d'abord, les Asiatiques coulèrent bas un des vaisseaux carthaginois; mais dès qu'on en vint à l'abordage, et que les corbeaux jouèrent, l'avantage fut du côté de la bravoure romaine. Les Asiatiques durent à leurs rames et à leur voilure plus rapides de ne perdre que vingt-trois de leurs embarcations. Au moment même où ils poursuivaient les vaincus, les Romains virent encore venir à eux vingt-cinq voiles rhodiennes; ils avaient dès lors une supériorité décidée dans les eaux de l'Orient. L'ennemi se tint clos dans le port d'Ephèse. Ne pouvant l'amener à tenter une seconde bataille, les coalisés se séparèrent durant l'hiver, et la flotte romaine s'en alla dans le port de Cané, non loin de Pergame. Des deux côtés, les préparatifs sont activement menés pour la prochaine campagne. Les Romains s'efforcent d'entraîner à eux les Grecs d'Asie-Mineure, et Smyrne, qui avait opiniâtrement résisté au roi, lorsqu'il avait voulu la prendre, les reçoit à bras ouverts. Il en arrive de même à Samos, à Chios, à Erythrées, à Clazomène, à Phocée, à Cymé : partout le parti romain triomphe. Mais Antiochus voulait à tout prix empêcher le passage de l'armée italienne en Asie. Il pousse partout ses armements maritimes. La flotte stationnant à Ephèse sous les ordres de Polyxénidas se refait et s'augmente, pendant qu'en Lycie, en Syrie et en Phénicie, Hannibal en forme une seconde. De plus il rassemble en Asie-Mineure une puissante armée de terre appelée de tous les coins de son vaste empire.

Dès les premiers mois de l'an 564 de Rome (190 av. J. C.) la flotte romaine se met en mouvement. Gaius Livius donne l'ordre de surveiller l'escadre asiatique d'Ephèse aux Rhodiens, qui cette fois sont arrivés à l'heure dite avec trente-six voiles : puis prenant avec lui les vaisseaux de Rome et de Pergame, il met le Cap sur l'Hellespont. Il a reçu mission d'y enlever les forteresses dont la possession devra faciliter le passage. Déjà il a occupé Sestos : déjà Abydos est aux abois, quand tout à coup il apprend que la flotte rhodienne a été battue. L'amiral de Rhodes, Pausistratès, s'endormant sur les paroles de son compatriote, qui faisait mine de déserter le service d'Antiochus, s'était laissé surprendre dans le port de Samos. Il avait trouvé la mort dans le combat : tous ses vaisseaux, sauf cinq rhodiens et deux navires de Cos, avaient péri : Samos, Phocée, Cyme s'étaient aussitôt soumises à Séleucus, chargé par son père du commandement des troupes de terre dans ces parages. Mais bientôt les Romains arrivant les uns de Cané, les autres de l'Hellespont, les Rhodiens viennent les renforcer avec vingt nouvelles voiles; et toute la flotte réunie devant Samos oblige encore Polyxénidas à se renfermer dans le port d'Ephèse. Là, il refuse obstinément le combat, et comme les Romains ne sont pas assez forts en hommes pour attaquer par terre, ils se voient réduits à leur tour à l'immobilité dans leur poste. Ils envoient seulement une division à Patara, sur la côte de Lycie, pour tranquilliser les Rhodiens menacés de ce côté, et surtout pour barrer la route de la mer Egée à Hannibal, chargé de la conduite de la seconde escadre ennemie. L'expédition contre Patara ne produit rien. Irrité de ces insuccès, l'amiral romain, Lucius Æmilius Regulus, à peine arrivé de Rome avec vingt vaisseaux pour relever Gaius Livius de charge, lève l'ancre et veut emmener toute sa flotte dans les eaux de Lycie. Ses officiers ont peine, durant la route, à lui faire entendre raison.

Il ne s'agit pas tant de prendre Patara, que d'être maîtres de la mer. Regulus se laisse donc ramener sous Samos. Sur le continent d'Asie, Séleucus a mis le siège devant Pergame, pendant qu'Antiochus, avec le gros de son armée, ravage le pays pergaménien et les terres des Mytiléniens. Le roi espère qu'il pourra en finir avec ces odieux Attalides avant l'arrivée des secours que Rome leur envoie. La flotte romaine se porte sur Elée, sur Hadramytte, pour tenter de dégager l'allié de Rome : vaine démarche ! Que faire sans troupes de terre? Pergame semble perdue sans ressources. Mais le siège est mollement, négligemment conduit : Eumène en profite pour jeter dans la ville un corps auxiliaire achéen que commande Diophanès : et des sorties hardies et heureuses obligent à se retirer les Gaulois qu'Antiochus avait envoyés pour investir la place. Dans les eaux du Sud, le roi n'a pas meilleure chance. Longtemps arrêtée par des vents d'Ouest constants, la flotte qu'Hannibal avait armée et commandait, remonta enfin vers la mer Egée; mais arrivée devant Aspendos en Pamphylie, aux bouches de l'Eurymédon, elle se heurta contre une escadre rhodienne sous les ordres d'Eudamos. Le combat s'engagea. L'excellence des vaisseaux rhodiens, mieux construits et pourvus de meilleurs officiers, leur donna l'avantage sur la tactique du grand Carthaginois et sur le nombre des Asiatiques. Hannibal fut défait dans cette bataille maritime, la première qu'il eût jamais livrée. Ce fut aussi là son dernier combat contre Rome. Les Rhodiens victorieux allèrent ensuite se poster devant Patara, empêchant ainsi la réunion des deux flottes ennemies. Dans la mer Egée, les coalisés s'étaient affaiblis en détachant une escadre pergaménienne avec mission d'appuyer l'armée de terre au moment où elle atteindrait l'Hellespont. Polyxénidas vint les chercher devant leur station de Samos. Il avait neuf vaisseaux de plus qu'eux. Le 23 décembre 564 de Rome (190 av. J. C.), selon le calendrier ancien, vers la fin d'août de la même année, selon le calendrier réformé, la bataille eut lieu sous le promontoire de Myonnèsos, entre Téos et Colophon. Les Romains rompant la ligne ennemie, enveloppèrent l'aile gauche, de Polyxénidas, et lui prirent ou coulèrent quarante-deux navires. Pendant de longs siècles, une inscription en vers saturniens, placée sur les murs du temple des dieux de la mer, construit au Champ de Mars en commémoration de cette victoire, a raconté à la postérité comment les flottes d'Asie avaient été défaites sous les yeux d'Antiochus et de son armée de terre; et comment les Romains avaient par là tranché un grand débat, et triomphé des rois. A dater de ce jour nulle voile ennemie n'osa plus se montrer en pleine mer, et nul ne tenta désormais de s'opposer au passage des soldats de la République.


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190-189 av J.C.

Expédition d'Asie

Pour diriger l'expédition d'Asie, Rome avait fait choix du vainqueur de Zama. A l'Africain appartenait en réalité le commandement suprême, nominalement conféré à Lucius Scipion, son frère, homme médiocre par l'esprit et par le talent militaire. Les réserves jusque-là maintenues en Italie étaient expédiées en Grèce : l'armée de Glabrio devait passer en Asie. Aussitôt qu'on sut qui allait la conduire, cinq mille vétérans des guerres puniques se firent inscrire, voulant servir encore une fois sous leur général favori. Au mois de juillet romain, au mois de mars, dans la réalité, les Scipions arrivèrent à l'armée, pour y commencer les opérations de la guerre : mais quelle ne fut pas la déception chez tous, quand, au lieu d'aller en Orient, il fallut s'engager d'abord dans des combats sans fin avec les Etoliens soulevés par le désespoir ? Le Sénat, fatigué des ménagements infinis de Flamininus pour la Grèce, leur avait donné à choisir entre le payement d'une contribution de guerre énorme et la reddition à merci. Ils avaient aussitôt couru aux armes. Impossible de prévoir le terme de cette guerre de montagnes et de forteresses. Scipion tourna l'obstacle en leur accordant une trêve de six mois, et prit immédiatement le chemin de l'Asie. L'ennemi ayant encore dans la mer Egée une flotte, il est vrai bloquée, et son escadre du Sud, malgré la surveillance des vaisseaux apostés sur sa route, pouvant au premier jour déboucher dans l'Archipel, il parut plus sage de prendre par la Macédoine et la Thrace. De ce côté, on pouvait atteindre l'Hellespont sans encombre. Philippe de Macédoine inspirait toute confiance; et, sur l'autre rive, on trouvait un allié fidèle, Prusias, roi de Bithynie; enfin, la flotte romaine pouvait se poster dans le détroit en toute facilité. L'armée longea donc la côte, non sans fatigues, mais sans pertes sensibles; et Philippe qui veillait sur ses approvisionnements, lui ménagea aussi un amical accueil chez les peuples sauvages de la Thrace. Mais le temps avait marché : on avait perdu bien des jours en Etolie, et dans ces longues étapes : l'armée ne toucha la Chersonèse de Thrace qu'à l'heure même de la bataille navale de Myonnèsos. Qu'importe ! La fortune sert Scipion en Asie comme elle l'a jadis servi en Espagne et en Afrique; et elle balaye devant lui les obstacles.

190-189 av J.C.

La bataille de Magnésie

A la nouvelle du désastre de Myonnèsos, Antiochus a perdu la tête. En Europe, tandis qu'il fait évacuer la forte place de Lysimachie, toute remplie de soldats et de munitions, et dont la population nombreuse se montrait dévouée au reconstructeur de la cité : tandis qu'il oublie et abandonne les garnisons d'Ænos et de Maronée, négligeant d'anéantir les riches magasins dont l'ennemi fera sa proie, sur la rive d'Asie il ne fait rien pour opposer aux Romains même l'ombre de la résistance. Alors qu'ils débarquent tout à l'aise, il se tient dans Sardes, immobile, et consumant les heures en de vaines lamentations contre le sort. Nul doute pourtant que si Lysimachie eût résisté jusqu'à la fin de l'été, alors prochaine, ou que si la grande armée du roi se fût avancée jusqu'à la rive d'Asie, Scipion se serait vu contraint de prendre ses quartiers d'hiver sur la côte d'Europe, en lieu peu sûr, militairement et politiquement parlant. Quoi qu'il en soit, les Romains s'établissant sur la côte d'Asie prirent quelques jours de repos, et attendirent leur général retenu en arrière par l'accomplissement de ses devoirs religieux. A ce moment arrivèrent au camp des envoyés du Grand-Roi, sollicitant la paix. Antiochus offrait la moitié des frais de la guerre, et l'abandon de toutes ses possessions en Europe, comme de toutes les villes grecques d'Asie-Mineure qui s'étaient tournées du côté de Rome. Scipion exigea le payement entier des dépenses de guerre et l'abandon de toute l'Asie-Mineure. Les propositions d'Antiochus, ajouta-t-il, eussent été acceptables si l'armée se fût encore trouvée devant Lysimachie ou en deçà de l'Hellespont; elles ne suffisent plus aujourd'hui que les chevaux tout bridés portent déjà leurs cavaliers! Le Grand-Roi voulut alors acheter la paix, selon la mode orientale; il offrit des monceaux d'or au général ennemi, la moitié, dit-on, de ses revenus d'une année! Il échoua, cela, va sans dire : pour tout remerciement de la remise sans rançon de son fils capturé par les Asiatiques, le fier citoyen de Rome lui fit dire, à titre de conseil d'ami, qu'il n'avait rien de mieux à faire que de subir la paix sans conditions; et pourtant la situation n'était pas désespérée. Si le roi avait su se décider à traîner la guerre en longueur, s'enfonçant dans les profondeurs de l'Asie, et attirant les Romains derrière lui, peut-être eût-il changé la face des affaires. Au lieu de cela, il s'exaspère follement contre l'orgueil sans doute calculé du Romain; et trop peu, ferme d'ailleurs pour conduire avec suite et méthode une lutte qui pourrait durer, il aime mieux précipiter sur les légions les masses bien plus nombreuses et indisciplinées de ses troupes. Les légions n'avaient rien à craindre de la rencontre.

Elle eut lieu non loin de Smyrne, à Magnésie, dans la vallée de l'Hermos, au pied du mont Sipyle, dans les derniers jours de l'automne de 564 de Rome (190 av. J.-C.). Antiochus avait quatre-vingt mille hommes, dont douze mille cavaliers, en ligne; les Romains, en comptant leurs cinq mille auxiliaires, Achéens, Pergaméniens, Macédoniens volontaires, n'atteignaient pas à la moitié de ce chiffre; mais sûrs qu'ils étaient de vaincre, ils n'attendirent pas la guérison du général, demeuré malade à Elée. Gnoeus Domitius prit le commandement à sa place. Pour pouvoir utiliser toutes ses forces, Antiochus les partagea en deux divisions. Dans l'une étaient toutes les troupes légères, les Peltastes, archers et frondeurs, les Sagittaires à cheval des Mysiens, des Dahes et des Elyméens; les Arabes montés sur leurs dromadaires, et les chars armés de faux : dans l'autre, rangée sur les deux ailes, était la grosse cavalerie des Cataphractes (espèce de cuirassiers) : près d'eux, en allant vers le centre, l'infanterie gauloise et cappadocienne, et enfin, au milieu, la phalange armée à la Macédonienne; celle-ci comptant seize mille soldats, vrai noyau de l'armée, mais qui ne put se développer faute d'espace, et qui se rangea en deux corps, sur trente-deux rangs de profondeur. Dans les deux grandes divisions, cinquante-quatre éléphants étaient répartis entre les masses des phalangites et celles de la grosse cavalerie. Les Romains ne placèrent que quelques escadrons à leur aile gauche : là, le fleuve les couvrait. Toute leur cavalerie, toute leur infanterie légère se mit à la droite, où commandait Eumène, les légions se tenant au centre. Eumène commença le combat. Il lança ses archers et ses frondeurs contre les chars, avec ordre de tirer sur les attelages. Les chars, rapidement dispersés, se rejettent sur les chameaux qu'ils entraînent avec eux; et dès ce moment le désordre se met dans la grosse cavalerie massée derrière, à l'aile gauche de la seconde division des Asiatiques. Aussitôt Eumène, avec les trois mille chevaux qui composent toute la cavalerie romaine, se jette sur les mercenaires à pied de la même division qui se tiennent entre la phalange et la gauche des cataphractes : les mercenaires fléchissent, et avec eux les cavaliers tournent le dos et s'enfuient pêle-mêle. C'est alors que la phalange, après les avoir tous laissés passer, se prépare à marcher contre les légions : mais Eumène l'attaque de flanc avec sa cavalerie, et l'arrête, obligée qu'elle est de faire face sur deux fronts. La profondeur de son ordonnance lui fut ici utile. Si la grosse cavalerie eût pu lui prêter aide, le combat se serait rétabli; mais toute l'aile gauche était dispersée; mais Antiochus, avec sa droite qu'il conduisait, après avoir repoussé les quelques escadrons postés devant lui, avait marché sur le camp romain, qui ne se défendit qu'à grande peine. Aux Romains eux-mêmes la cavalerie faisait défaut à l'heure décisive. Se gardant de pousser les légions sur la phalange, ils envoient contre elle aussi leurs archers et les frondeurs dont tous les coups portent dans ses rangs épais. Les phalangites reculent en bon ordre; mais tout à coup les éléphants placés dans les intervalles prennent peur, et les rompent. C'était la fin du combat. Toute l'armée se débande et fuit. Antiochus veut défendre le camp, mais sans succès; cet effort ne sert qu'à accroître les pertes en morts et en prisonniers. En les évaluant à cinquante mille hommes, il se peut que la tradition n'exagère pas, tant fut grande la confusion, tant fut grand le désastre. Quant aux Romains, qui n'avaient pas même eu à engager les légions, cette victoire, qui leur livrait le troisième continent du monde, leur coûtait vingt-quatre cavaliers et trois cents fantassins. L'Asie-Mineure se soumit, Ephèse, toute la première, d'où l'amiral d'Antiochus dut aussitôt s'enfuir, et y compris Sardes, la résidence royale.

Le roi demanda la paix à tout prix : les conditions furent celles exigées avant le combat; elles comprenaient l'évacuation totale de l'Asie-Mineure. Jusqu'à la ratification des préliminaires, l'armée romaine resta dans le pays aux frais du vaincu; il ne lui en coûta pas moins de 3000 talents. Antiochus se consola vite de la perte de la moitié de ses Etats, et au milieu des jouissances de sa vie sensuelle on l'entendit même un jour se targuer de la reconnaissance due à ces Romains, qui l'avaient débarrassé des fatigues d'un trop grand empire ! Quoi qu'il en soit, au lendemain de la journée de Magnésie, le royaume des Séleucides demeura rayé de la liste des grandes puissances; chute honteuse et rapide s'il en fût jamais, et qui marque le règne du Grand Antiochus ! Pour lui, à peu de temps de là (567 de Rome (187 av. J.-C.)), il s'en alla piller le temple de Bel, à Elymaïs, sur le golfe Persique. Il comptait sur les trésors sacrés pour remplir ses coffres vides. Le peuple furieux le tua.

189 av J.C.

L'expédition contre les Celtes d'Asie Mineure

Vaincre n'était pas assez. Rome avait encore à régler les affaires de l'Asie et de la Grèce. Antiochus abattu, ses alliés et ses satrapes dans l'intérieur du pays, les Dynastes de Phrygie, de Cappadoce et de Paphlagonie hésitaient à se soumettre, se fiant à leur éloignement. Pour les Gaulois d'Asie-Mineure, qui sans être les alliés officiels d'Antiochus l'avaient laissé, suivant leur usage, acheter chez eux des mercenaires, ils croyaient de même n'avoir rien à craindre des Romains. Mais le général qui était venu remplacer Lucius Scipion en Asie au commencement de 565 de Rome (189 av. J.C.)(il se nommait Gnoeus Manlius Vulso) trouva dans le fait de cette tolérance le prétexte dont il avait besoin. Il voulait à la fois se faire valoir auprès du gouvernement de la République, et établir sur les Grecs d'Asie le protectorat puissant que Rome infligeait déjà aux Espagnes et à la Gaule. Sans donc autrement se soucier des objections des plus notables sénateurs, lesquels ne voyaient ni cause ni but suffisants à la guerre, il partit tout à coup d'Ephèse, saccageant sans raison ni mesure les villes et les principautés du Haut Méandre et de la Pamphylie, et tourna au Nord vers la région des Celtes. Leur tribu occidentale, celle des Tolistoboïes, s'était cantonnée sur le mont Olympe; une autre peuplade plus centrale s'était réfugiée, corps et biens, sur les hauteurs de Magaba. Là elles espéraient pouvoir tenir jusqu'à ce que l'hiver obligeât l'étranger à battre en retraite. Vain espoir ! Les frondeurs et les archers romains allèrent les atteindre jusque dans leurs repaires : les armes de jet inconnues aux barbares, produisaient en toute occasion l'irrésistible effet de ces armes à feu que les Européens employèrent plus tard contre les sauvages du nouveau monde. Les Romains furent bientôt maîtres de la montagne; et les Gaulois succombèrent dans une sanglante affaire, pareille à tant d'autres batailles qui s'étaient jadis livrées sur les bords du Pô, ou qui devaient se livrer un jour sur les bords de la Seine. Etrange rencontre, sans doute, moins étrange pourtant que l'immigration même des Celtes du Nord au milieu des populations grecques et phrygiennes de l'Asie ! Dans l'une et l'autre région galates, les morts, les prisonniers furent innombrables : ce qui resta des deux tribus s'enfuit vers l'Halys, dans la contrée du troisième peuple frère, les Trocmes. Le consul ne les suivit pas : il n'osa franchir une frontière délimitée déjà dans les préliminaires convenus entre Antiochus et Scipion.

189-188 av J.C.

Les affaires d'Asie Mineure

Le traité de paix : il comprenait en partie le règlement des affaires de l'Asie-Mineure (565 de Rome (189 av. J.-C.)), règlement qu'acheva une commission romaine présidée par Vulso. Outre les otages donnés par le roi (parmi eux l'on comptait son plus jeune fils, portant aussi le nom d'Antiochus); outre une contribution de guerre en rapport avec la richesse de l'Asie et qui ne s'élevait pas à moins de 15000 talents eubéens, le premier cinquième payable comptant, le reste remboursable en onze termes annuels, Antiochus se vit enlever, comme on l'a vu, toutes ses possessions européennes; et en Asie-Mineure le pays à l'Ouest de l'Halys dans tout son cours, et à l'Ouest du rameau du Taurus, qui sépare la Cilicie de la Lycaonie : bref, il ne lui resta rien que la Cilicie dans toute cette vaste contrée. C'en était fait, naturellement, de son droit de patronage sur les royaumes, et les principautés de l'Asie occidentale. Même au-delà de la frontière romaine, la Cappadoce se déclara indépendante du roi d'Asie, ou mieux du roi de Syrie, comme dorénavant on appellera plus justement le Séleucide. S'aidant de l'influence de Rome, en dehors d'ailleurs des termes mêmes du traité, les satrapes des deux Arménies, Artaxias (Arschaq, selon Moyse de Choréne) et Zariadris, s'érigent aussi en rois indépendants et fondent des dynasties nouvelles. Le roi de Syrie n'a plus le droit de guerre offensive contre les Etats de l'Ouest; en cas de guerre défensive, il lui est interdit de se faire céder à la paix une portion quelconque de territoire. Ses vaisseaux de guerre n'iront plus à l'Ouest au-delà des bouches du Calycadnos de Cilicie, sauf au cas d'ambassades, d'otages ou de tributs à convoyer. Il n'aura pas plus de dix vaisseaux pontés à la mer, à moins de guerre défensive à soutenir; il n'aura plus d'éléphants de combat; il ne pourra plus enrôler de soldats chez les nations de l'Ouest ne recevra ni transfuges politiques ni déserteurs. - Antiochus en conséquence livra tous les vaisseaux qu'il avait en sus du nombre préfixé, tous les éléphants, tous les réfugiés qui se trouvaient dans ses Etats. Comme dédommagement, Rome lui octroya le titre d'ami de la République ! Ainsi la Syrie fut à toujours repoussée dans l'Orient sur terre comme sur mer : chose remarquable, et qui témoigne de la faiblesse et du peu de cohésion de l'empire des Séleucides, parmi les grands Etats que Rome a dû vaincre et abattre, seule, elle a subi sa première défaite sans jamais tenter une seconde fois le sort des armes ! - Le roi de Cappadoce, Ariarathe, dont le royaume était au-delà de la frontière du protectorat romain, se vit taxé à une amende de 600 talents, dont il fut rabattu moitié à la prière de son gendre, Eumène. - Prusias, roi de Bithynie, garda son territoire intact : il en fut de même des Galates, ceux-ci s'engageant à ne plus envoyer de bandes armées au dehors. Par là, il mit fin aux tributs honteux que leur payaient les villes d'Asie-Mineure. Rome rendait un service considérable aux Grecs asiatiques; ils ne faillirent pas à le reconnaître avec force couronnes d'or et force éloges d'apparat.

Dans la péninsule asiatique l'arrangement des territoires n'était pas sans difficultés. Les intérêts politiques et dynastiques d'Eumène y entraient en conflit avec ceux de la hanse grecque. A la fin pourtant on s'entendit. La franchise fut confirmée à toutes les villes encore libres au jour de la bataille de Magnésie et qui avaient tenu pour les Romains. A l'exception de celles payant tribut à Eumène, elles furent déclarées exemptes à toujours de toute taxe envers les autres dynastes. Ainsi furent proclamées libres Dardanos et Ilion, vieilles cités apparentées à Rome du chef des Enéades, puis Cymé, Smyrne, Clazomène, Erythrée, Chios, Colophon, Milet, et d'autres encore aux noms pareillement illustres. Phocée, en violation de sa capitulation, avait été pillée par les soldats de la flotte. Pour l'indemniser quoiqu'elle ne se trouvât pas comprise dans les catégories énumérées au traité, elle recouvra, à titre exceptionnel, son territoire et sa liberté. La plupart des cités appartenant à la hanse grecque asiatique, reçurent de même des augmentations de territoire et d'autres avantages. Rhodes, on le pense bien, fut la mieux pourvue : elle eut la Lycie, moins la ville de Telmissos, et la plus grande partie de la Carie au Sud du Méandre : de plus, Antiochus garantit aux Rhodiens, dans l'intérieur de ses Etats, leurs propriétés, leurs créances et les immunités douanières dont ils avaient joui jusque-là.

Quant aux surplus des territoires, ou mieux quant à la plus grande partie du butin, les Romains l'abandonnèrent aux Attalides, dont la fidélité constante envers la République méritait récompense, non moins, que les souffrances et les services d'Eumène pendant la guerre et à l'heure décisive du combat. Rome le combla comme jamais roi n'a comblé son allié. Il eut, en Europe, la Chersonèse avec Lysimachie; et en Asie, outre la Mysie qui lui appartenait déjà, les provinces de Phrygie sur l'Hellespont, la Lydie avec Ephèse et Sardes, la Carie septentrionale avec Tralles et Magnésie, la Grande Phrygie et la Lycaonie avec une portion de la Cilicie, le pays de Mylos entre la Phrygie et la Lycie; et enfin la place maritime lycienne de Telmissos sur la côte du Sud. La Pamphylie fut, plus tard, l'objet des prétentions rivales d'Eumène et d'Antiochus. Selon qu'elle était tenue pour située en-deçà ou au-delà de la chaîne frontière du Taurus, elle devait appartenir à l'un ou à l'autre. Eumène eut aussi le protectorat et le droit de tribut sur les villes grecques non dotées de la liberté plénière : il fut seulement entendu qu'elles conservaient d'ailleurs leurs lettres de franchise intérieure, et que les taxes à leur charge ne pourraient être augmentées. Antiochus s'engagea en outre à payer au Pergaménien les 350 talents qu'il devait à Attale, père de ce dernier, et 127 talents encore, à titre d'indemnité, pour arriéré de fournitures de grains. Toutes les forêts royales, tous les éléphants furent de plus remis au roi de Pergame; mais les Romains bridèrent les vaisseaux de guerre; ils ne voulaient plus de puissance maritime à côté d'eux. Le royaume des Attalides, s'étendant désormais dans l'Europe orientale et dans l'Asie, formait, comme l'empire numide en Afrique, une monarchie absolue et puissante, dans la dépendance de Rome; ayant pour mission, avec la force suffisante pour le faire, de tenir en bride la Macédoine et la Syrie, sans avoir besoin jamais, si ce n'est dans des cas rares, de réclamer l'appui de ses patrons. En même temps qu'elle créait cet édifice de sa politique, Rome avait aussi voulu donner satisfaction aux sympathies républicaines et nationales, et se faire, dans la mesure du possible, la libératrice des Grecs d'Asie. - Quant aux peuples et aux choses d'au-delà du Taurus et de l'Halys, elle était décidée à ne pas s'en occuper nous en avons, la preuve dans le traité même conclu avec Antiochus, et plus encore dans le refus opposé par le Sénat aux Rhodiens, qui demandaient la liberté de la ville de Soloï, en Cilicie. De même elle resta fidèle à la règle qu'elle s'était faite de ne pas avoir de possessions directes au-delà des mers d'Orient. - Après une dernière, expédition navale en Crête, où l'on alla briser les fers des Romains jadis vendus en esclavage, la flotte et l'armée quittèrent les parages d'Asie (vers la fin de l'été de 566 de Rome (188 av. J.-C.)); mais cette dernière, en repassant par la Thrace, eut beaucoup à souffrir des attaques des barbares, par la faute et la négligence de son chef. De toute cette mémorable campagne, les Romains ne rapportèrent en Italie que de l'honneur et de l'or. Dans ces temps déjà, en y joignant de riches et précieuses couronnes, les villes donnaient à leurs adresses d'actions de grâce une forme plus pratique et plus solide.

189-179 av J.C.

Les affaires grecques

Ici encore Rome voulut suivre la loi qu'elle s'imposait de ne pas s'établir en dehors de l'Italie et des îles italiennes. De tout le pays conquis elle ne garda que Céphallénie et Zacynthe, qui complétèrent à souhait la possession de Corcyre et des autres stations maritimes de la mer Adriatique. Elle abandonna le reste à ses alliés : toutefois les deux puissances les plus considérables, Philippe et les Achéens, ne se montrèrent en aucune façon satisfaites du lot qui leur échut. Pour Philippe, il avait grande raison de se plaindre. Il pouvait dire que dans la dernière grande guerre, son loyal appui avait principalement contribué à lever tous les obstacles, alors que les Romains luttaient bien moins contre l'ennemi que contre l'éloignement et les difficultés des communications. Le Sénat, reconnaissant la justesse de ses réclamations, lui donna quittance du tribut qu'il restait devoir, et lui renvoya ses otages; mais il espérait de grands accroissements de territoire, et son attente fut de ce côté trompée. Il eut pourtant le pays des Magnètes et Démétriade, enlevés par lui aux Etoliens, et il garda la possession de la Dolopie, de l'Athamanie, et d'une partie de la Thessalie, d'où il les avait aussi chassés. En Thrace, le pays du centre demeura assujetti à sa clientèle. Mais on ne décida rien à l'égard des villes des côtes et des îles de Thasos et de Lemnos, qui, de fait, étaient dans ses mains : la Chersonèse fut expressément donnée à Eumène; et il n'était que trop manifeste qu'en établissant ce dernier en Europe, les Romains avaient voulu qu'au besoin, il contînt non seulement l'Asie, mais aussi la Macédoine. De là, chez Philippe, roi d'humeur fière, et sous certains côtés, chevaleresque, une irritation toute naturelle. Les Romains pourtant n'agissaient pas ainsi par esprit de chicane : ils obéissaient aux nécessités fatales de la politique. La Macédoine expiait le tort d'avoir été un Etat de premier ordre, d'avoir lutté avec Rome à égalité de forces : aujourd'hui, bien plus que contre Carthage elle-même, il fallait prendre des gages contre Philippe, et l'empêcher de reconquérir son ancienne puissance.

Avec les Achéens, les conditions étaient autres. Pendant la guerre contre Antiochus ils avaient vu se réaliser le plus ardent de leurs voeux : le Péloponnèse tout entier appartenait désormais à leur ligue : Sparte d'abord, puis, après l'expulsion des Asiatiques de la Grèce, Elis et Messène y étant bon gré mal gré entrées. Les Romains avaient laissé faire, bien qu'en tout cela on agît sans compter avec eux. Messène avait déclaré d'abord qu'elle se donnait aux Romains, et se refusait à entrer dans la confédération; et Flamininus, la confédération usant de violence, avait fait remarquer aux Achéens, combien se tailler ainsi sa part était en soi chose inique, ajoutant qu'au regard de Rome et dans l'état des relations existantes, les Achéens commettaient un acte coupable : mais dans son impolitique faiblesse de Philhellène, il s'en était tenu au blâme, et avait laissé les faits s'accomplir. Ce n'était pas assez pour arrêter les fédérés. Les Achéens gardèrent la ville de Pleuron en Etolie, où ils étaient entrés pendant la guerre, l'annexèrent en dépit d'elle à la ligue : ils achetèrent Zacynthe à l'agent d'Amynandre, son dernier possesseur, et essayèrent de s'établir aussi à Egine. Mais il fallût, si mécontents qu'ils fussent, rendre les îles à Rome et subir le conseil de Flamininus, leur faisant entendre qu'ils eussent à se contenter du Péloponnèse. Moins ils étaient leurs maîtres, et plus ils affectaient les grands airs de l'indépendance politique; ils se réclamèrent du droit de la guerre, de la fidèle assistance donnée aux Romains dans tous les combats. Pourquoi vous occupez-vous de Messène ? Est-ce que l'Achaïe s'occupe de Capoue ? L'impertinente question est adressée aux envoyés de Rome en pleine diète ! Le courageux patriote qui la faisait se voit applaudi à outrance, et pourra compter sur l'unanimité des voix à l'élection prochaine ! Rien de plus beau et de plus noble que le courage, quand l'homme et la cause ne sont pas ridicules ! Mais quelques sincères efforts que fît Rome pour restaurer la liberté chez les Grecs et mériter leur reconnaissance, elle n'arriva jamais qu'à leur laisser l'anarchie, et qu'à recueillir leur ingratitude. C'était justice autant que malchance. Certes, dans la haine des Grecs contre tout protectorat, il y avait bien au fond quelques nobles sentiments; et la bravoure personnelle ne faisait pas défaut à certains hommes donnant le ton à l'opinion. Il n'importe ! Tous ces grands airs patriotiques des Achéens ne sont que sottise ou grimace devant l'histoire. Au milieu des élans de leur ambition et de leur susceptibilité nationale, partout, chez le premier comme chez le dernier d'entre eux, se fait jour le sentiment complet de leur impuissance politique. Voyez-les, libéraux ou serviles, l'oreille tendue du côté de Rome ! Ils rendent grâces au ciel quand le décret qu'ils redoutent n'arrive pas : ils boudent quand le Sénat leur fait savoir qu'il vaut mieux céder à l'amiable, pour n'avoir pas à céder à la force; ils obéissent, mais de la façon qui blessera le plus les Romains et en sauvant les apparences : ils accumulent les rapports, les explications, les délais et les ruses; et quand ils n'en peuvent mais, ils se résignent avec force soupirs patriotiques. Une telle attitude peut mériter quelque indulgence, sinon gagner complète satisfaction; encore faudrait-il que les meneurs fussent résolus à se battre, et que la nation aimât mieux la mort que l'esclavage ! Mais ni Philopomen ni Lycortas ne songeaient à ce qui eût été un véritable suicide. On eût voulut être libres si la chose avait pu être; mais avant tout on voulait vivre. Jamais à cette époque les Romains ne sont intervenus de mouvement spontané dans les affaires intérieures de la Grèce; les Grecs, les Grecs seuls, appelèrent sur eux cette intervention tant redoutée, comme les écoliers qui provoquent, tour à tour, la férule qu'ils craignent. Quant au reproche répété jusqu'à satiété par la cohue érudite de l'ère contemporaine et des temps postérieurs à la Grèce; quant à soutenir que Rome a perfidement attisé les dissensions intestines de la Grèce, c'est bien là l'une des plus absurdes inventions des philologues, s'érigeant en politiques. Non, les Romains n'apportèrent pas la discorde chez les Grecs; autant eût valu envoyer des hiboux à Athènes ! Ce sont les Grecs, au contraire, qui ont apporté leurs querelles à Rome. Ici, encore, citons les Achéens comme exemple. Dans leur ardeur d'agrandissement, ils ne virent pas quel signalé service leur rendait Flamininus en leur refusant l'incorporation des villes au parti étolien; Lacédémone et Messène n'ont été pour la Ligue qu'une hydre de séditions et de guerres intestines. Jusqu'à la fin les habitants de ces deux villes sollicitèrent et supplièrent pour que Rome les dégageât des liens d'une communauté odieuse : et, témoignage frappant dans la cause, les plus zélés solliciteurs étaient ceux-là même qui devaient aux Achéens leur rentrée dans leur patrie. Tous les jours, sans fin ni trêve, la Ligue fait oeuvre de restauration et de régénération dans les deux villes récalcitrantes; et les plus furieux parmi leurs anciens émigrés dirigent toutes les décisions de la diète centrale. Quoi d'étonnant, qu'après quatre années d'incorporation, la guerre ouverte ait éclaté dans Sparte : une restauration nouvelle et plus radicale encore s'y accomplit : tous les esclaves admis par Nabis au droit de cité sont de nouveau vendus; et le produit de la vente sert à batir un portique à Mégalopolis, principale ville des Achéens. Enfin, la propriété est rétablie sur l'ancien pied dans la cité lacédémonienne, les lois achéennes d'ailleurs y remplaçant le code de Lycurgue; et les murailles qui entouraient la ville sont rasées (566 de Rome (188 av. J.-C.)). Mais au lendemain de ces excès administratifs, le Sénat de Rome est par tous invoqué comme arbitre; difficile et maussade mission : juste peine aussi de la politique de sentiment suivie.

Ne voulant plus à aucun titre se mêler du règlement de toutes ces affaires, le sénat supporte avec une indifférence exemplaire les coups d'épingle que lui inflige la malice ingénieuse des Achéens : quelques scandales qui se commettent, il ferme obstinèment les yeux. Pour l'Achaïe, elle entre en joie, quand, après que tout est consommé, la nouvelle arrive que la République a blâmé, mais qu'elle n'a pas cassé les actes de la diète. On ne fit rien pour les Lacédémoniens, si ce n'est qu'un jour, soixante ou quatre-vingts d'entre eux ayant été victimes d'un meurtre judiciaire, Rome, irritée enleva à la diète le droit de haute justice sur Sparte: entreprise blessante au premier chef dans les affaires intérieures d'un Etat soi-disant indépendant ! Les hommes d'Etat de l'Italie se souciaient fort peu, à vrai dire, de ces tempêtes dans une coquille de noix; on en a tous les jours la preuve dans les plaintes soulevées incessamment par les décisions superficielles, contradictoires ou obscures du Sénat. Mais comment trancher net de tels litiges ? Nous voyons un jour quatre partis se combattant les uns les autres dans Sparte, et tous les quatre apportant leurs doléances à Rome. Ajoutez à cela l'opinion que donnaient d'eux les hommes politiques du Péloponnèse ! Flamininus lui même secouait de dégoût la tête, quand il voyait l'un de ces hommes danser devant lui, puis le lendemain lui venir parler d'affaires ! Les choses en arrivèrent au point que le Sénat perdit tout à fait patience, et renvoya les parties dos à dos, les prévenant qu'il ne les jugerait pas, et qu'elles eussent à s'arranger comme elles le voudraient (572 de Rome (182 av. J.-C.)). On comprend sa conduite pourtant : elle n'eut rien de juste. La République, bon gré mal gré, moralement et politiquement, avait assumé le devoir d'agir avec fermeté et suite, et de rétablir en Grèce les choses sur un pied tolérable. L'Achéen Callicrate, qui vint à Rome en 575 (179 av. J.C.), pour faire connaître au Sénat les misères de la situation, et lui demander son intervention active et suivie, ce Callicrate ne valait pas assurément l'autre Achéen Philopomen, le grand et principal champion de la politique des patriotes : mais il avait raison, après tout.

183 av J.C.

Mort de Philopoemen

Le roi de Macédoine, Philippe, ne pouvait se résigner à sa défaite et il se préparait en secret à une guerre nouvelle. Le sénat romain devine ses projets, et, pour en diminuer le danger, songea à se défaire de deux hommes dont il redoutait le génie : Philopoemen en Grèce, Annibal en Asie. Le vainqueur de Cynoscéphales accepte la honteuse mission de délivrer le peuple-roi de ces deux vieillards.

Flamininus passa d'abord par Messène, ville de la ligue Achéenne qu'il poussa à se séparer de la confédération, dont Philopoemen était alors le général. A peine, en effet, Flamininus eut-il quitté Messène qu'une sédition y éclata contre les Achéens. Malgré ses soixante-dix ans et une maladie récente, Philopoemen fit dix-sept lieues en un jour, pour étouffer l'insurrection; mais dans une rencontre avec les Messéniens, il tomba de cheval, fut pris et condamné par eux à boire de la ciguë (183 av. J.C.). Lycortas, son ami, le vengea sur ceux qui l'avaient fait périr, et la Grèce entière lui fit de magnifiques funérailles. Le grand historien Polybe porta dans cette pompe lugubre l'urne qui renfermait les cendres du héros.

183 av J.C.

Mort d'Hannibal

Quoi qu'il en soit, la clientèle de Rome embrassait désormais tous les Etats, allant de l'extrémité orientale à l'extrémité occidentale de la mer Méditerranée. Nulle part ne se rencontrait plus de puissance qui méritât d'être crainte. Mais un homme vivait encore, à qui Rome faisait l'honneur de l'estimer redoutable; Hannibal sans patrie, qui après avoir armé l'Occident contre Rome, avait ensuite soulevé tout l'Orient, n'échouant peut-être dans l'une et dans l'autre entreprise, que par la faute d'une aristocratie déloyale, à Carthage, et en Asie, que par la sottise de la politique des cours.

Antiochus, faisant la paix, avait dû promettre de livrer le grand homme; et celui-ci s'était réfugié en Crète d'abord, puis en Bithynie (on veut qu'il ait été aussi en Arménie, où il aurait bâti sur l'Araxe la ville d'Artaxata à la demande du roi Artaxias (Strabon, II, p. 598; Plutarque, Lucull., 31). Mais c'est là un conte pur, et qui, seulement, atteste qu'Hannibal, comme Alexandre, a pris aussi sa grande place dans les légendes de l'Orient.. Il vivait actuellement à la cour de Prusias, lui prêtant son concours dans ses démêlés avec Eumène de Pergame, et, comme d'ordinaire, victorieux sur terre et sur mer. On a soutenu qu'il voulait lancer le roi bithynien dans une guerre contre Rome : absurdité dont l'invraisemblance saute aux yeux de qui la lit reproduite dans les livres. Pour sûr, le Sénat aurait cru au-dessous de sa dignité d'aller jusque dans son dernier asile pourchasser l'illustre vieillard : ce qui semble vrai, c'est que toujours en quête, dans son infatigable vanité, de projets et d'exploits nouveaux, Flamininus, après s'être fait le libérateur de la Grèce, aurait aussi voulu débarrasser Rome de ses terreurs. Si le droit des gens d'alors défendait de pousser le poignard contre la poitrine d'Hannibal, il n'empêchait ni d'aiguiser l'arme ni de montrer la victime. Prusias, le plus misérable des misérables princes de l'Asie, se fit un plaisir d'accorder à l'envoie romain la satisfaction que celui-ci n'avait demandée qu'à mots couverts.

Prusias, le trahit. Hannibal un jour vit sa maison tout à coup investie par les assassins. Il avait fait préparer à sa maison sept issues secrètes; quand il voulut fuir, elles étaient toutes gardées. "Délivrons", dit-il, "les Romains de leurs terreurs," et il prit un poison violent qu'il portait toujours sur lui et meurt en 183 av. J.C. à l'âge de soixante-dix ans. L'année de sa mort est incertaine; ce fut sans doute dans la seconde moitié de l'an 571 de Rome (183 av. J.-C.), qu'il se suicida. A l'époque de sa naissance Rome luttait, à chances douteuses, pour la conquête de la Sicile : il vécut assez pour voir l'Occident tout entier sous le joug; pour rencontrer devant lui, dans son dernier combat contre Rome, les vaisseaux de sa ville natale devenue la vassale des Romains; pour voir Rome encore enlever l'Orient, comme l'ouragan emporte le vaisseau sans pilote, et pour constater que lui seul, il eût été de force à le conduire ! Au jour de sa mort, il avait épuisé toutes ses espérances : du moins, dans sa lutte de cinquante années, il avait accompli à la lettre le serment d'Hannibal enfant.

183 av J.C.

Mort de Scipion

Publius Scipion
Publius Scipion

Vers le même temps, dans la même année, à ce qu'il semble, mourait aussi Publius Scipion, celui que les Romains avaient coutume d'appeler le vainqueur d'Hannibal! Qu'ils fussent ou ne fussent pas siens, la fortune l'accabla de tous les succès qu'elle refusait à son adversaire; il donna à la République l'empire sur l'Espagne, l'Afrique et l'Asie. Il trouva Rome la première cité de l'Italie : il la laissa, en mourant, la souveraine du monde civilisé. Il eut des surnoms de victoire à n'en savoir que faire: il en donna à son frère, à son cousin (Africanus, Asiagenus, Hispallus). Et pourtant, lui aussi, il consuma ses dernières années dans l'amertume et la tristesse: et il finit ses jours dans l'exil volontaire. Il avait passé la cinquantaine.

Caton voulant régénérer l'Etat par un retour à l'ancienne rusticité, était naturellement l'ennemi de Scipion l'Africain qui introduisait à Rome toute l'élégance des Grecs. En l'année 187 av. J.C., le tribun Pétilius, à son instigation, somma Scipion de rendre compte de l'emploi des trésors que le roi de Syrie lui avait livrés après la bataille de Magnésie, par Antiochus. L'Africain fit apporter ses registres dans le sénat et les déchira en s'écriant : "Il ne sera pas dit que j'aurai subi l'affront de répondre à une pareille accusation; qu'il m'aura fallu rendre raison de 4 millions de sesterces quand j'en ai fait entrer 200 millions dans le trésor." Ce n'était que calomnie pure, sans nul doute, que ces accusations de corruption, de détournement de deniers, bien moins dirigées contre lui que contre son frère; elles ne suffisent pas à expliquer sa rancune.

Caton, décidé à ramener sous le niveau de l'égalité républicaine cet orgueilleux citoyen, dont l'exemple encourageait le mépris des lois et des magistrats, le dédain des moeurs et des institutions de son pays, le fit accuser par un autre tribun d'avoir vendu la paix au roi de Syrie.

Au jour marqué, Scipion monta à la tribune : "Tribuns et vous, Romains", dit-il avec une magnifique insolence, "c'est à pareil jour que j'ai vaincu Annibal et les Carthaginois. Comme il convient, dans une telle journée, de surseoir aux procès, je vais de ce pas au Capitole rendre hommage aux dieux. Venez avec moi les prier de vous donner toujours des chefs qui me ressemblent; car si vos honneurs ont devancé mes années, c'est que mes services avaient prévenu vos récompenses." Et il monta au Capitole entraînant le peuple tout entier sur ses pas.

D'humeur altière, se croyant pétri d'un autre et meilleur limon que le commun des hommes, tout adonné au système des influences de famille, traînant derrière lui dans la voie de ses grandeurs son frère Lucius, triste homme de paille d'un héros, il s'était fait beaucoup d'ennemis, et non sans motifs. Une noble hauteur est le bouclier du coeur: l'excès de l'orgueil le découvre, et le met en butte à toutes les blessures, grandes et petites: un jour même cette passion étouffée le sentiment natif de la vraie fierté. Et puis, n'est-ce pas toujours le propre de ces natures étrangement mêlées d'or pur et de poussière brillante, comme était Scipion, d'avoir besoin, pour charmer les hommes, de l'éclat du bonheur et de la jeunesse ? Quand l'un et l'autre s'en vont, l'heure du réveil arrive, heure triste, et douloureuse par-dessus tout pour l'enchanteur dédaigné !

Toutefois, ne prévoyant désormais qu'attaques de la jalousie et débats avec les tribuns, il se retira à Liternum pour ne pas comparaître. On allait le condamner absent. Un tribun, Sempronius Gracchus, s'écria : "Tant que Publius Scipion ne sera pas de retour à Rome, je ne souffrirai pas qu'il soit mis en cause. Eh quoi! Ni les services, ni les honneurs mérités, n'assureront donc jamais aux grands hommes un asile inviolable et sacré, où, sinon entourés d'hommages, du moins respectés, ils puissent reposer leur vieillesse?" L'affaire fut abandonnée, et le sénat en corps remercia Gracchus d'avoir sacrifié ses inimitiés personnelles à l'intérêt général. Retiré dans sa villa, dont n'aurait pas voulu le plus obscur des contemporains de Sénèque, Scipion y acheva sa vie dans le culte des Muses. Polybe place sa mort en la même année que celle de Philopoemen et d'Annibal (Hannibal) (183 av. J.C.). On croit voir encore aujourd'hui à Patrica, l'antique Liternum, son tombeau et le second mot de cette inscription qu'il y avait fait graver : "Ingrate patrie, tu n'auras pas mes cendres."

L'exil de Scipion enhardit ses ennemis; Caton fit reprendre l'accusation contre Scipion l'Asiatique, qui laissa saisir et vendre ses biens. Leur produit ne put couvrir l'amende. Sa pauvreté prouvait son innocence.

Livret :

  1. Les affaires grecques dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. L'Hellade de l'histoire des civilisations européennes, www.hist-europe.fr
  2. Titus Quinctius Flamininus de l'encyclopédie libre Wikipédia
  3. Bataille de Cynoscéphales de l'encyclopédie libre Wikipédia
  4. Guerre contre Nabis de l'encyclopédie libre Wikipédia
  5. Antiochos III (ou Antiochus III) de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. Bataille de Magnésie de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. Guerres antiques Miltiade
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