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   Pompée   
78-60 av. J.C.

Première coalition entre les démocrates, Pompée et Crassus Rétablissement du tribunat et de la censure Rétablissement des fermes en Asie La loi Gabinia La bataille de Nicopolis La loi Manilia La motion agraire de Servilius Rullus Cicéron, élu consul Annexion de la Syrie Catilina Expédition contre Mithridate

Sources historiques : Théodore Mommsen

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78-70 av. J.C.

Tentative de rétablissement du tribunat

Pompee
Pompée
Glyptothèque Ny Carlsberg

La constitution donnée par Sylla se tient encore debout. L'orage suscité par Lepidus et Sertorius avait été écarté sans trop de grandes pertes. Mais l'édifice conçu est maintenue par l'énergique pensée du dictateur restait à demi construit, et le Sénat avait négligé de l'achever. C'est ainsi que sans abandonner formellement sa mainmise sur les terres destinées par Sylla aux allotissements, mais non encore divisées en parcelles, le gouvernement n'avait en aucune façon procédé à leur partage : bien plus il les laissait provisoirement, et sans régulariser les titres, dans la main des anciens propriétaires : ailleurs et sur des fonds domaniaux, de même impartagés, il tolérait que certains individus vinssent arbitrairement s'établir, en vertu de cette ancienne pratique de l'occupation, abolie pourtant de fait et de droit par la réforme des Gracques. Quant aux mesures diverses prises par le dictateur, on les ignore ou on les annule suivant qu'elles sont indifférentes ou incommodes aux optimates : ainsi en arrive-t-il de la privation des droits civiques, expressément prononcée contre des cités entières; ainsi, de la loi qui prohibe la réunion dans la même main de plusieurs des nouveaux lots ruraux; ainsi encore de beaucoup de lettres de franchise données à certaines villes, naturellement sans que jamais on leur restitue les sommes payées en échange de leurs immunités. Néanmoins quelque atteinte qu'eussent reçue les ordonnances du dictateur, quelque dommage qu'il s'en suivit pour les fondements de son édifice, on peut dire que les lois semproniennes étaient et demeuraient abrogées dans toutes leurs plus essentielles parties.

Ce n'est pas qu'il manquât d'hommes songeant au rétablissement des institutions des Gracques et voulant obtenir par la voie des réformes partielles et successives les résultats que Lepidus et Sertorius avaient demandés à la révolution. Déjà, au lendemain même de la mort de Sylla (676 de Rome (78 av. J.-C.)), sous le coup de l'agitation fomentée par Lepidus, l'annone avait été rendue; et le gouvernement employa tous ses efforts à donner satisfaction au peuple sur cette question vitale. Mais en dépit des distributions de blé, la cherté se maintenait à cause de la piraterie : elle devint intolérable dans Rome à ce point qu'en 679 de Rome (75 av. J.C.), il y a une violente émeute de rue. On para aux plus urgents besoins par des achats extraordinaires de blé de Sicile au compte de l'Etat; et pour l'avenir, une loi d'annone votée sur la motion des consuls de 681 de Rome (73 av. J.C.) réglementa les achats annuels de ce même blé, et donna ainsi au gouvernement, à la vérité aux dépens des provinciaux, le moyen de prévenir le mal. Mais il était d'autres sujets graves de discorde.

(Tentatives de rétablissement du tribunat) La réintégration de la puissance tribunicienne dans tous ses anciens attributs, la suppression des tribunaux sénatoriaux restaient à l'ordre du jour de l'agitation populaire, or ici, le Sénat gouvernant faisait une plus vigoureuse résistance. Dès l'an 678 de Rome (76 av. J.C.), immédiatement après la défaite de Lepidus, la lutte se rouvrit sur la question du tribunat. Un des tribuns, Lucius Sicinius, descendant peut-être du Sicinius qui, plus de quatre cents ans avant, avait le premier revêtu la magistrature populaire, vit sa motion repoussée, grâce surtout à l'opposition passionnée du consul Gaius Curio. En 660 de Rome (74 av. J.-C.), Lucius Quinctius fait une nouvelle tentative; mais le consul Lucius Lucullus, dont l'autorité lui impose, le décide à se désister. L'année suivante Gaius Licinius Macer entre dans la lice. Celui-ci, plus ardent encore que ses prédécesseurs, mêlait, chose caractéristique des temps, les études littéraires aux travaux de la vie publique : les chroniques rapportent qu'il alla jusqu'à donner au peuple le conseil de se refuser à la conscription.

(Attaques contre les tribunaux sénatoriaux) La mauvaise justice rendue par les jurés-sénateurs excitait aussi des plaintes et des clameurs fondées. Impossible, ou peu s'en fallait, d'obtenir la condamnation d'un homme influent. Le collègue n'avait que sympathie pour son collègue; l'ancien accusé ou l'accusé futur se sentait ému en faveur du pauvre pécheur mis en cause : l'achat du vote était de règle dans le jury. Plus d'un sénateur avait été judiciairement convaincu du crime de corruption. Les principaux optimales, Quintus Catulus, par exemple, avouaient tout haut, en pleine Curie, le bien fondé des doléances publiques, et plusieurs scandales odieux, notamment en 660 de Rome (74 av. J.C.), avaient contraint le Sénat à délibérer sur les mesures à prendre contre la vénalité des juges : seulement, comme on pense, la délibération avait duré tant qu'avaient duré les rumeurs, puis bientôt on avait laissé l'affaire tomber dans l'eau. La justice mal administrée enfantait les plus déplorables conséquences, le pillage et les plus intolérables persécutions contre les provinciaux, au point que les crimes anciens, comparés à ceux du jour, semblaient doux et modérés. L'habitude avait légitimé, pour ainsi dire, le vol et la rapine; et la commission des concussions (quaestio repetundarum) n'était plus qu'une machine à prélever impôt sur les sénateurs revenant des grands gouvernements, au profit de leurs collègues demeurés dans la capitale. Mais lorsqu'on eut vu condamner à mort tel notable siciliote, quoique absent et non entendu, pour avoir refusé assistance au préteur dans la perpétration d'un crime; quand on eut vu menacer tel citoyen romain des verges et de la hache, par cela seul qu'il n'était ni chevalier ni sénateur; quand l'on eut vu enfin l'oligarchie régnante fouler décidément aux pieds les droits les plus saints et les vieilles conquêtes de la démocratie romaine, la liberté individuelle et la sécurité de l'existence, le peuple, sur le Forum, prêta l'oreille aux plaintes qui s'élevaient contre les gouverneurs des provinces et contre les juges iniques, complices moraux de leurs méfaits. L'opposition, elle aussi, ne se fit pas faute d'attaquer ses adversaires sur l'unique terrain qui lui restât, dans les prétoires des juges. Le jeune Gaius César, qui déjà, comme le comportait son âge, s'était ardemment mêlé à la grande agitation pour le rétablissement des pouvoirs tribuniciens, César, se porta accusateur en 677 de Rome (77 av. J.-C.), contre Gnaeus Dolabella, consulaire et l'un des principaux sectateurs de Sylla : puis l'année d'après contre Gaius Antonius, autre officier du dictateur. En 684 de Rome (70 av. J.C.), Marcus Cicéron, à son tour, accusa Gaius Verrès, l'une des plus hideuses créatures de Sylla et l'un des exécrables fléaux des provinces. Tous les jours, le peuple au Forum entendait raconter les sombres temps des proscriptions, les souffrances inouïes des provinciaux, les honteux abus de la justice criminelle, tout cela dans le pompeux langage de la rhétorique italienne et avec l'assaisonnement amer de la moquerie nationale. Le puissant dictateur qui n'était plus et ses séides vivants étaient en butte à toutes les colères et à tous les mépris. Chaque jour les orateurs du parti populaire réclamaient à grands cris et la restauration des pleins pouvoirs du tribunat, cette panacée sainte et magique d'autrefois qui seule pouvait ramener encore les jours de liberté, de grandeur et de puissance, et la réinstitution des sévères tribunaux équestres, et enfin la résurrection de la censure, naguère abolie par Sylla, laquelle seule saurait purger les hautes magistratures de toutes les corruptions funestes à la cité.

72-71 av. J.C.

Tiraillement entre Pompée et le Sénat

(Insuccès de l'opposition démocratique) Ces efforts n'aboutirent pas. Beaucoup de bruit, beaucoup de scandale : mais à vilipender le pouvoir selon ses mérites ou au-delà, on ne touchait pas au but, tant s'en faut. La force matérielle restait dans les mains du peuple de Rome, tant que l'élément militaire ne s'immisçait pas dans les affaires; et ce peuple lui-même, qui se pressait dans les rues et sur le Forum, ne valait assurément pas mieux que le Sénat dirigeant. Une question d'intérêt urgent était-elle soulevée, le pouvoir, il le fallait bien, entrait en composition avec la multitude : ainsi fut renouvelée la loi sempronienne de l'annone. Mais de là à ce que la multitude prit au sérieux une idée politique quelconque, ou une pensée utile de réforme, il y avait loin. On eût pu justement dire des Romains de ce siècle ce que Démosthène avait dit des Athéniens, citoyens zélés et actifs, quand ils se tiennent aux pieds de la tribune, et écoutent les plans de réforme : une fois rentrés chez eux, ils ne songent plus le moins du monde à ce qu'ils ont entendu sur la place publique ! Les meneurs de la démocratie avaient beau attiser les flammes, le feu ne prenait pas faute d'aliment. Le gouvernement le savait : aussi ne se laissait-il pas entamer dans les questions importantes et de principe : tout au plus s'il se prêta (vers 682 de Rome (72 av. J.-C.)) à amnistier une partie des complices de Lepidus qui avaient dû fuir. Et quant aux rares concessions du Sénat, on en fut redevable bien moins à la pression exercée par les démocrates qu'à l'esprit de conciliation des hommes modérés de l'aristocratie. Deux lois avaient été rendues, en 679 de Rome (75 av. J.C.), sur la motion de Gaius Cotta, l'unique chef qui restât à cette fraction du parti des optimales : l'une avait trait aux tribunaux, elle fut rapportée dans les années qui suivirent : la seconde abrogeait le décret de Sylla, aux termes duquel l'entrée dans le tribunat créait à toujours l'inaptitude aux autres magistratures, laissant d'ailleurs subsister toutes les autres limitations récemment introduites. Cette seconde loi n'était qu'une demi-mesure, et fut mal accueillie dans les deux camps. La fraction des conservateurs réformistes, qui bientôt perdit son chef de file (Cotta mourut en 681 de Rome (73 av. J.-C.)), allait s'effaçant de plus en plus, étouffée qu'elle était entre les deux partis extrêmes plus nettement dessinés de jour en jour. Mais, la fraction des gouvernementaux, si mauvaise et si énervée qu'elle se montrât, ne laissait pas d'avoir l'avantage sur une opposition également mauvaise, également énervée.

Toutefois, cet état de choses si favorable au pouvoir devait changer promptement : il suffisait pour cela du premier différend s'envenimant entre lui et ceux de ses partisans dont l'ambition visait plus haut qu'à un siège dans la Curie ou à la possession d'une aristocratique villa. Et tout d'abord, on avait à compter avec Gnaeus Pompée : il était Syllanien; mais nous avons montré déjà combien peu il se trouvait à l'aise au sein de son propre parti, combien son origine, son passé, ses espérances le tenaient à distance de cette même noblesse, dont il était officiellement considéré comme l'épée et le bouclier. Pendant les guerres d'Espagne (677-683 de Rome (77-71 av. J.C.)), la scission déjà entrouverte s'était incurablement élargie. Malgré ses répugnances, on lui avait imposé pour collègue Quintus Métellus, l'homme selon le coeur des gouvernants; et il accusait à son tour, non sans fondement, le sénat d'avoir, soit coupable négligence, soit mauvais vouloir, laissé dans l'abandon les armées de la République en Espagne: seul le Sénat avait à s'imputer leurs nombreux revers, seul il avait compromis le sort de l'expédition. Aujourd'hui ce même Pompée, âgé de 33 ans, rentrait dans Rome, vainqueur de tous ses ennemis publics ou cachés, à la tête d'une armée aguerrie, entièrement dévouée, demandant pour ses soldats des terres, pour lui-même le triomphe et le consulat. Ici, ses exigences allaient à l'encontre de la loi. Investi plusieurs fois déjà des pouvoirs les plus étendus, mais à titre extraordinaire, Pompée n'avait jamais occupé les magistratures, pas même la questure, et il n'était pas encore entré dans le sénat: or, pour pouvoir briguer le consulat, il fallait avoir passé par les charges inférieures; pour obtenir le triomphe, il fallait avoir revêtu la haute et suprême charge publique. Le Sénat était en droit de renvoyer le candidat au consulat à solliciter d'abord la questure; et quand l'ex-général demandait le triomphe, on lui remettait en mémoire le fait de Scipion, comme lui conquérant de l'Espagne et renonçant à ces mêmes honneurs qu'il ne pouvait non plus réclamer.

Dans l'intérêt bien entendu de sa propre cause, l'oligarchie ne pouvait lui permettre d'ajouter à ses trophées d'Afrique et d'Europe des lauriers récoltés dans un troisième continent : ces lauriers faciles et commodes à cueillir, les aristocrates les gardaient pour eux-mêmes. Donc, ne trouvant pas son compte à ne frayer qu'avec les partis dominants, comme les temps n'étaient pas mûrs pour une politique personnelle, ouvertement dynastique, comme lui-même il n'était pas fait pour ce rôle, il ne lui resta bientôt plus qu'à s'associer avec la démocratie. Aucun intérêt propre ne le liait -à la constitution de Sylla : il lui était loisible tout aussi bien, sinon mieux même, de poursuivre sa fortune dans les rangs populaires. Là, il trouvait tout ce dont il avait besoin. Les chefs actifs et habiles du parti étaient prêts. Ils étaient hommes à le décharger, lui, le héros gauche et gourmé, de tous les ennuis du gouvernail politique : ils étaient trop peu forts pour pouvoir ou vouloir disputer à un général illustre le premier rôle, et surtout le commandement des forces militaires. Le plus important d'entre eux, Gaius César, n'était encore qu'un adolescent, pour ainsi dire, fameux par l'audace déployée dans ses voyages et par ses dettes élégantes, plus encore que par l'ardeur de son éloquence de démagogue. Il s'estimerait très honoré, si le glorieux Pompée faisait de lui son adjudant politique. La popularité, chose plus convoitée d'ordinaire qu'ils ne se l'avouent par les hommes chez qui, comme chez Pompée, l'ambition dépasse le génie, la popularité ne viendrait-elle pas au devant du jeune général le jour même où, donnant les mains à la démocratie, il lui apporterait la victoire jusque là inespérée ? Ne recevrait-il pas du même coup la récompense qu'il réclamait pour lui et pour ses soldats ? L'oligarchie à bas, nul autre dans l'opposition ne pouvant lui faire concurrence, n'allait-il pas dépendre de lui seul de se faire la situation qu'il lui plairait? D'autre part, il était manifeste que passer dans le camp ennemi, avec cette armée revenue victorieuse d'Espagne, et tout entière rassemblée en Italie sous la main de son chef, c'était renverser l'ordre de choses existant. Pouvoir régnant, opposition, étaient également sans force : mais si l'opposition ne combattait plus seulement avec la parole, si elle mettait au service de sa cause l'épée d'un général, d'un favori de la victoire, le pouvoir succombait, peut-être même sans coup férir.



71 av. J.C.

Première coalition entre les démocrates, Pompée et Crassus

Par toutes les routes on arrivait donc forcément à la coalition. Mais partout aussi se manifestaient les répugnances individuelles. Comment l'homme d'épée eût-il pu aimer l'orateur de la rue ? Comment demander à celui-ci de faire joyeux accueil à ce nouveau chef, naguère le bourreau de Carbon et de Brutus ? Les nécessités politiques, sur le moment du moins, l'emportèrent : on fit taire ses pensées et ses ressentiments. Mais au pacte d'alliance Pompée ne concourut pas seul avec les démocrates. Marcus Crassus était là, dans la même situation que lui. Ancien partisan de Sylla, Crassus n'avait comme Pompée qu'une politique toute personnelle, absolument étrangère aux intérêts de l'oligarchie régnante : comme Pompée, il avait en Italie, derrière soi, une armée nombreuse et victorieuse, l'armée qui, sous ses ordres, venait d'abattre la révolte des esclaves. Il avait le choix entre la coalition, ou l'union avec les oligarques contre la coalition. Il choisit la première et sans contredit la plus sûre voie. Sa fortune colossale, son influence sur les clubs de la capitale, en faisaient, dans tous les cas, une précieuse recrue; mais dans les circonstances présentes, il y avait bénéfice incalculable pour le parti agresseur à conquérir avec Crassus l'unique armée qui, dans la main du Sénat, pouvait aider à tenir tête à Pompée. Et les démocrates, que leur pacte avec le présomptueux général ne laissait pas que d'inquiéter, se complaisaient à voir à celui-ci, dans le nouveau venu, un contrepoids, un rival futur peut-être. Ainsi fut conclue, durant l'été de 683 de Rome (71 av. J.-C.), la première coalition entre la démocratie d'une part, et les deux généraux et anciens Syllaniens, de l'autre. Tous deux, ils adoptent le programme du parti : on leur promet le consulat pour l'année suivante : en outre Pompée aura le triomphe, les lots de terre tant désirés pour ses désirés; et Crassus, le vainqueur de Spartacus, aura tout au moins les honneurs d'une entrée solennelle dans la capitale.

Aux deux armées campées en Italie, à la haute finance et à la démocratie complotant ensemble le renverseraient de la constitution syllanienne, le sénat n'avait au plus à opposer que la seconde armée d'Espagne, commandée par Quintus Metellus Pius. Mais Sylla l'avait bien prédit, ce qu'il avait fait ne devait pas se revoir; et Metellus, peu enclin à se jeter dans une guerre civile, avait, aussitôt les Alpes franchies, congédié ses soldats. L'oligarchie dut se résigner à son sort inévitable. Le sénat accorde les dispenses nécessaires pour le consulat et le triomphe; Pompée et Crassus, sans rencontrer d'obstacles, sont élus consuls pour 684 de Rome (70 av. J.-C.); et leurs troupes, soi-disant dans l'attente du jour triomphal, campent devant la ville. Avant même d'entrer en charge, dans une assemblée du peuple convoquée par le tribun Marcus Lollius Palicanus, Pompée se prononce publiquement et formellement pour la démocratie et son programme. C'était décider en principe les changements constitutionnels.

70 av. J.C.

Rétablissement du tribunat et de la censure

En effet, à dater de ce jour on fait le siège en règle de toutes les institutions de Sylla. Tout d'abord le tribunat reconquiert son importance des temps passés. C'est Pompée qui, en sa qualité de consul, propose la loi nouvelle rendant aux tribuns leurs attributions traditionnelles, et aussi l'initiative légiférante, étrange cadeau, venant de l'homme qui, plus qu'aucun autre alors vivant, avait contribué à ses antiques privilèges à la cité. En ce qui touche les jurés, l'ordonnance de Sylla prescrivait de les prendre en suivant l'ordre des listes sénatoriales; cette ordonnance est abolie : seulement, on ne la remplace pas purement et simplement par la restauration des tribunaux équestres des Gracques. A l'avenir, ainsi le veut la loi Aurelia, les jurys seront composés de sénateurs pour un tiers, et de juges du cens des chevaliers pour les deux autres tiers de plus, parmi ces derniers, moitié sera prise parmi les anciens présidents des tribus, ou, comme on les appelait, parmi les tribuns du trésor (tribun aerarii), innovation qui renfermait en germe une concession plus ample faite à la démocratie, puisque par là le tiers au moins des jurés criminels de l'album; à l'instar des jurés civils du tribunal des centumvirs, était indirectement laissé au choix des tribus. Le Sénat dut vraisemblablement à Crassus et à ses amis de n'être pas complètement expulsé de l'album. Il le dut aussi en partie à l'entrée des sénatoriens du juste milieu dans la coalition. La loi elle-même, il le faut dire enfin, avait été proposée par le préteur Lucius Cotta, frère du chef du parti sénatorial, mort tout récemment.

(Restauration de la censure) Enfin la censure est non seulement réinstituée; mais, suivant toute apparence, elle ressuscite sans l'ancienne limitation de la charge à dix-huit mois de durée. Les censeurs, quand ils le jugeront nécessaire, pourront se continuer désormais durant les cinq années du lustre (lustrum), ce qui s'était fait, disait-on, au temps jadis, et ce qui s'était fait au début pour les deux premiers censeurs, à en croire les annales, falsifiées dans un intérêt démocratique. A l'élection, que les consuls fixèrent à une époque rapprochée de leur entrée en charge, on vit, comme pour bafouer le Sénat, sortir les noms des deux consuls de l'an 682 de Rome (72 av. J.-C.), Gnaeus Lentulus Clodianus, et Lucius Gellius. Ils avaient, on se le rappelle, misérablement conduit la guerre contre Spartacus, si bien qu'alors il avait fallu les éloigner de l'armée. Evidemment, dans la main de tels hommes, tous les moyens, tous les leviers de l'austère magistrature allaient, être mis au service des puissants du jour, ou dirigés contre le régime sénatorial. Ils rayèrent des listes de la Curie la huitième partie de ses membres, pour le moins, au nombre de soixante-dix : on comptait parmi les exclus ce Gaius Antonius, jadis inutilement accusé par César, le consul de l'an 683 de Rome (71 av. J.C.), Publius Lentulus Sura, et probablement aussi quantité des créatures exécrées de Sylla.

70 av. J.C.

Rétablissement des fermes en Asie

Autre réforme considérable. Le système de l'impôt asiatique, tel que Sylla l'avait organisé, est à son tour abandonné, dans cette même année : le gouverneur provincial Lucius Lucullus est invité à rétablir les fermes, cette création de Gaius Gracchus. Ainsi se trouve rouverte pour la haute finance une source abondante de puissance et de richesse.

70 av. J.C.

La constitution nouvelle

Ainsi, pour les institutions les plus essentielles, l'année 684 de Rome (70 av. J.-C.) ramenait au système qui avait précédé les ordonnances de Sylla. Comme autrefois, la multitude romaine était nourrie aux frais du trésor public, c'est-à-dire, aux frais des provinces : comme autrefois, le tribunat donnait lettre de marque à tout démagogue pour courir sus au régime politique : comme autrefois, l'aristocratie de l'argent, maîtresse de la ferme des impôts, pesant par le contrôle judiciaire sur les gouverneurs des provinces, et plus forte que jamais, portait haut la tête à côté du pouvoir : comme autrefois enfin, le Sénat tremblait devant le verdict des jurés de l'ordre équestre, et devant le blâme censorat. Les démolisseurs avaient renversé à terre le système fondé par Sylla sur l'annulation politique de l'aristocratie marchande et de la démocratie, et sur la toute-puissance de la noblesse. A l'exception de quelques détails secondaires, auxquels il ne fut touché que plus tard (citons le droit de cooptation que Sylla avait rendu aux collèges sacerdotaux), il ne restait plus rien de l'organisation politique du dictateur, si ce n'est les concessions qu'il avait spontanément faites à l'opposition, comme l'appel de tous les Italiques en masse au droit de cité romaine; si ce n'est encore certains arrangements sans couleur de parti, auxquels, pour cette raison, les démocrates intelligents ne pouvaient rien trouver à redire, tels que les restrictions apportées aux affranchissements, la répartition des provinces de magistrature, et les innovations matérielles dans le droit criminel.

Les coalisés étaient d'accord sur les questions de principe que soulevait la révolution à l'ordre du jour : dès qu'on en vint aux questions de personnes, il n'en fut plus de même. Naturellement les démocrates ne se contentaient pas d'avoir leur programme admis en théorie : ils voulaient aussi leur restauration à eux, les honneurs rendus à leurs morts, la punition des meurtriers, le rappel des exilés, l'abolition des incapacités politiques pesant sur les enfants des proscrits, la restitution des biens confisqués par Sylla; ils voulaient enfin une indemnité à la charge des héritiers et complices du dictateur, toutes choses qui n'eussent été que la conséquence logique d'une réelle victoire de la démocratie. Mais telle n'était pas, à beaucoup près, la victoire de la coalition de 683 de Rome (71 av. J.-C.). Si la démocratie apportait son nom et son programme, la force qui peut et qui exécute appartenait à Pompée et aux officiers venus à elle de la veille. Ni maintenant, ni jamais, ceux-ci ne donneraient les mains à une réaction qui, n'amenant que de nouvelles et de profondes convulsions, se tournerait contre eux-mêmes en fin de compte. Tout le monde ne savait-il pas, de récente mémoire, de quels hommes Pompée avait versé le sang, et sur quels fondements Crassus avait bâti son immense fortune ? On s'explique ainsi, et c'est là la preuve de la faiblesse des démocrates, comment la coalition de 683 de Rome (71 av. J.C.) ne fit rien ni pour la vengeance ni pour la réhabilitation du parti. Citerons-nous, à titre d'exception, la loi qui porte le nom du censeur Lentulus ? Elle exigeait la rentrée du prix des biens confisqués par Sylla et vendus à l'enchère, soit qu'un arriéré restât dû, soit que le dictateur eût fait remise de ce prix ? Mais qu'on y songe, s'il y avait là un dommage personnel pour bon nombre de Syllaniens, la mesure leur assurait un titre définitif sur la chose confisquée.

70 av. J.C.

Pompée devient une menace

Ainsi périt l'oeuvre de Sylla. Qu'allait-on mettre à la place ? La question se posait, bien plus qu'elle n'était vidée. La coalition devait se maintenir tant qu'on aurait un but commun, le renversement de la restauration : ce but atteint, elle allait se dissoudre d'elle-même, sinon quant au nom, du moins dans le vrai des choses. De quel côté passeraient alors la force et la puissance ? Ici, tout marchait à une solution à la fois rapide et violente. Les armées de Pompée et de Crassus campaient toujours devant les murs. Le premier avait bien promis de licencier ses soldats aussitôt après son triomphe (dernier jour de décembre 683 de Rome (71 av. J.-C.)); mais cette promesse était à vau-l'eau. Pour accomplir la révolution sans obstacle, ne fallait-il pas peser sur le sénat par la crainte qu'il avait de l'armée d'Espagne réunie en vue de Rome ? Ou bien avec l'armée de Crassus, aussi gardée sous les armes, n'en arriverait-on pas au même résultat ? Mais la révolution une fois faite, les deux armées ne furent pas davantage congédiées. Tout semblait présager que l'un des deux généraux, alliés à la démocratie, allait prendre bientôt la dictature militaire, et enchaîner ensemble oligarques et démocrates. Or, ce dictateur ne pouvait être que Pompée. Dès le départ, Crassus n'avait joué dans la coalition qu'un second rôle : il n'était arrivé qu'en solliciteur, et il devait son élection au consulat principalement à la fière attitude de Pompée. Celui-ci, de beaucoup le plus fort, dominait visiblement la situation : s'il allait de l'avant, il ne pouvait manquer de se faire le régent absolu du plus puissant Etat du monde civilisé. Déjà, l'instinct des masses lui prêtait ce rôle. Déjà, la foule des serviles se ruait au devant du futur monarque. Déjà ses faibles adversaires cherchaient un moyen extrême de résistance dans une coalition nouvelle. On voyait Crassus, poussé par sa jalousie d'ancienne et récente date contre un rival plus jeune et de beaucoup supérieur à lui, se rapprocher du Sénat, s'essayer à capter la multitude romaine par ses prodigalités inouïes : comme si l'oligarchie qu'il avait aidé à abattre, comme si la multitude éternellement ingrate, eussent pu lui donner l'ombre d'un appui contre les vétérans de l'armée d'Espagne ! Un moment, il sembla que les soldats de Crassus et de Pompée en viendraient aux mains devant les portes de Rome.

Les démocrates empêchèrent la catastrophe à force de prudence et de souplesse. A eux aussi, tout autant qu'au Sénat et à Crassus, il importait que Pompée ne pût saisir la dictature : leurs meneurs, sagement avisés, cherchèrent leur salut dans leur propre faiblesse et dans le caractère bien connu de leur puissant adversaire. Il ne manquait à Pompée, pour mettre la main sur la couronne, qu'une seule condition, la première de toutes, l'audace qui fait les rois. Nous avons dépeint l'homme ailleurs, avec ses aspirations qui le portaient à la fois vers un républicanisme loyal et vers la tyrannie, avec l'incertitude et les vacillations de sa volonté, avec sa docilité grande qui se cachait derrière ses bravades d'indépendance dans les décisions. Il était au jour de la première grande épreuve que lui eût apportée la fortune : il n'en sut pas sortir en vainqueur. En ne licenciant pas son armée, il donnait pour prétexte à son refus sa méfiance à l'endroit de Crassus : il ne voulait pas désarmer le premier.

(Pompé bat en retraite) Aussitôt les démocrates de pousser et décider Crassus à prendre lui-même les mesures dont il s'agit, et d'offrir devant tous la main à son collègue: en public comme en secret ils l'assiègent de leurs instances: au double service, de vaincre un ennemi de la patrie et de réconcilier les partis, il en joindra un troisième et le plus grand, celui d'avoir assuré la paix au dedans, et fait reculer le menaçant fantôme de la guerre civile ! Tout ce qui pouvait avoir action sur le héros vaniteux, malhabile, hésitant: flatteries diplomatiques, appareil théâtral de l'enthousiasme patriotique, tout fut mis en mouvement pour atteindre au but: mais déjà, ce qui, au surplus, était le principal, les concessions opportunes de Crassus avaient produit ce résultat, qu'il fallait ou que Pompée se fit hardiment le tyran de Rome, ou qu'il recula. Il battit en retraite, et accorda le licenciement de ses troupes. Il n'avait plus à ambitionner le commandement de l'expédition contre Mithridate, sur lequel il avait certainement compté, quand il s'était fait élire consul pour 684 de Rome (70 av. J. C.): la campagne de Lucullus en 683 (71 av. J.C.) équivalait à la fin de la guerre; et quant à prendre le gouvernement de la province consulaire à lui, attribuée par le Sénat, aux termes de la loi Sempronienne, il jugeait la chose au-dessous de lui. Crassus, en cela, suivait son exemple. Donc, quand vint le dernier jour de l'année (684 de Rome(70 av. J.C.)), Pompée sortit de charge, se retira des affaires publiques, et déclara sa ferme intention de vivre à l'avenir dans le repos, en simple citoyen. Il s'était mis dans la situation d'avoir à s'emparer de la couronne; puis, ne l'ayant pas fait, de rester sans autre rôle à jouer que celui d'un candidat au trône qui s'est laissé évincer.

(Le sénat, les chevaliers, les populaires) L'homme à qui les événements avaient fait la première place se retirant de la scène les partis se retrouvaient comme ils étaient, à peu près, au temps des Gracques ou de Marius. Sylla n'avait pas donné le gouvernement au Sénat : il ne l'avait que fortifié dans ses mains; et le pouvoir restait encore à ce grand collège, même après la chute des boulevards élevés par le dictateur. D'autre part, la constitution avec laquelle on gouvernait n'était autre, pour le fond, que la constitution des Gracques, toute pénétrée d'un esprit hostile à l'oligarchie. La démocratie avait ramené les institutions de Gaius Gracchus; mais celles-ci, sans un Gracque, n'étaient qu'un corps sans tête: cette tête, ni Pompée ni Crassus ne pouvaient longtemps l'être, le fait était clair, et les derniers événements ne le montraient que trop. Un chef lui faisant défaut qui prît en main le gouvernail, il ne restait plus à l'opposition démocratique qu'à gêner et à contrarier à chaque pas le gouvernement du jour. Mais entre l'oligarchie et la démocratie, le parti financier reprenait son ancienne importance : durant la dernière crise, il avait fait cause commune avec les démocrates : aujourd'hui il semblait vouloir se retirer sous sa tente, et les oligarques s'efforçaient de le gagner à tout prix, ne fût-ce que comme contrepoids. Ainsi recherchés des deux côtés, les financiers tirèrent profit en toute hâte des avantages de leur position : ils se firent rendre par un plébiscite exprès (687 de Rome (67 av. J.C.)) leurs quatorze bancs réservés au théâtre, le seul de leurs anciens privilèges qu'ils n'eussent pas jusqu'ici reconquis. D'ailleurs et à tout prendre, sans rompre carrément avec la démocratie, ils se rapprochaient davantage des hommes du gouvernement. A ce mouvement déjà se rattachait l'entente accomplie entre le Sénat et Crassus avec toute sa clientèle. Mais bientôt un grave incident vint consommer l'alliance entre les optimates et l'aristocratie de l'argent : un sénatus-consulte qui, sur les instances des capitalistes qu'il avait grièvement lésés, retira en 686 de Rome (68 av. J.C.) à Lucius Lucullus, l'un des plus éminents parmi les généraux sénatoriens, la province d'Asie, qui tenait tant à coeur aux chevaliers.

67 av. J.C.

Evénements d'Orient

Pendant que les factions, dans Rome, poursuivaient leurs querelles habituelles, sans jamais pouvoir aboutir à une solution vraie, les événements se succédaient dans l'Est, descendant une pente fatale, comme nous l'avons montré plus haut; et réagissant sur la marche hésitante de la politique intérieure, ils poussaient à l'inévitable crise. Sur terre et sur mer, la guerre avait pris la plus défavorable tournure. L'armée romaine du Pont battue, l'armée d'Arménie en voie de dissolution et en pleine retraite, les pirates absolument maîtres de la mer, les blés montant à un prix si haut en Italie qu'on redoutait une complète famine : tel est le tableau qui s'offrait aux yeux, au commencement de l'an 687 de Rome (67 av. J.-C.)( cf la conquête de l'Orient). Certes le mal tenait beaucoup, nous l'avons dit, aux fautes des généraux, à l'incapacité totale de l'amiral Marcus Antonius, à la témérité de Lucius Lucullus, homme de valeur pourtant : la démocratie et ses excès avaient principalement causé la désagrégation de l'armée d'Arménie : mais le pouvoir à Rome payait pour tout le monde, pour ses propres fautes, et pour les désastres imputables à d'autres. La foule affamée et rugissante n'attendait que l'occasion d'en finir avec le Sénat.

(Pompée entre en scène) La crise éclata décisive. Si abaissée et désarmée qu'elle fût, l'oligarchie se tenait debout encore, la direction des affaires publiques continuant d'appartenir au Sénat : mais elle devait nécessairement tomber le jour où ses adversaires s'empareraient du gouvernement, et notamment de la haute gestion des affaires militaires. Or, aujourd'hui c'était chose devenue possible. Si devant les comices, des motions étaient portées tendant à donner une impulsion meilleure à la guerre continentale et maritime, ce qu'on pouvait facilement prévoir dans l'état des esprits, les sénateurs restaient impuissants à empêcher le vote et l'immixtion du peuple dans les matières de la haute politique, et c'était du même coup la destitution du sénat et la translation du pouvoir aux mains des chefs de l'opposition. Dans cet enchevêtrement des questions pendantes, Pompée redevenait maître de la solution. Depuis plus de deux ans, l'illustre capitaine vivait dans Rome, loin des affaires. Rarement il se faisait entendre au Forum ou dans la Curie : ici, on ne le voyait que d'assez mauvais oeil et sans lui laisser d'influence : là, il se trouvait mal à l'aise au milieu des orages des partis. Quand il se montrait, pourtant, c'était avec tout l'appareil de ses grands et petits clients lui faisant cortège; et sa retraite affectée en imposait à la foule. L'éclat de ses grandes victoires ne s'était pas effacé: qu'il s'offrît à aller en Orient, et le peuple aussitôt, lui donnant ce qu'il demandait, l'investirait de la toute-puissance politique et militaire ! Pour l'oligarchie, qui voyait dans la dictature militaire populaire sa ruine certaine, et dans Pompée après la coalition de 683 de Rome (71 av. J.-C.), son plus redoutable ennemi, c'eût été là le coup de la mort; et quant aux démocrates, ils n'auraient pas eu lieu, non plus, d'en être satisfaits. Quelque désirable qu'il fût à leurs yeux de mettre fin au gouvernement sénatorial, une telle révolution apportait bien moins la victoire à leur parti que le triomphe à leur trop puissant allié. Ne pouvait-il pas facilement se changer en un ennemi mille fois plus dangereux que les sénateurs ? En poussant, deux ans avant, au licenciement de l'armée d'Espagne et à la retraite du général, on n'aurait donc conjuré les périls du moment que pour les voir ressusciter plus grands, plus imminents, avec ce même Pompée devenu le commandant en chef des armées d'Orient.

67 av. J.C.

Pompée redevient le maître

Quoi qu'il en soit, Pompée, cette fois, mit la main sur le pouvoir, ou laissa ses amis agir pour lui. L'année 687 de Rome (67 av. J.-C.) vit proposer deux lois : l'une, outre le licenciement, depuis longtemps réclamé par les démocrates, de tous les soldats de l'armée d'Asie qui avaient fait leur temps, exigeait le rappel du général Lucius Lucullus, et son remplacement par l'un des consuls du moment, Gaius Pison, ou Manius Glabrio; l'autre reprenait, en leur donnant plus d'extension, les projets agités sept ans avant dans le Sénat, pour balayer là piraterie. Elle ordonnait que le Sénat désignât un général unique choisi parmi les consulaires, ayant seul le commandement suprême des mers méditerranéennes, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux rivages de Syrie et de Pont, et sur toutes les côtes jusqu'à 50 milles dans les terres, en y exerçant ses pouvoirs de concurrence avec les gouverneurs locaux. Il serait nommé pour trois ans. Il aurait un état-major tel qu'on n'en avait jamais vu, vingt-cinq lieutenants, tous sénatoriens, tous ayant les insignes et les attributions des prêteurs, et deux caissiers d'armée ayant les droits des questeurs. Les choix appartenaient exclusivement au général en chef. On l'autorisait à lever jusqu'à 120000 fantassins, 7000 cavaliers, 500 vaisseaux de guerre; à user sans contrôle à telles fins, de toutes les ressources des provinces et des pays clients : de plus on lui confiait sur l'heure toute la flotte actuellement prête, et des troupes déjà nombreuses. On mettait à son service toutes les caisses publiques dans Rome et dans les provinces, toutes les caisses des cités sujettes; et, malgré la détresse financière du moment, on lui versait comptant 144000000 de sesterces.

De tels projets de loi, celui surtout qui avait trait à la guerre contre les pirates, entraînaient la ruine du gouvernement sénatorial. Dans le cours ordinaire des choses, les hauts magistrats, régulièrement élus par le peuple, étaient en même temps les généraux de ses armés; et quant aux magistrats extraordinaires, il leur fallait aussi, dans la règle stricte, l'assentiment populaire pour exercer le commandement : mais, dès qu'il s'agissait de l'imperium unique, les comices n'avaient plus l'autorité directe constitutionnellement parlant; et il avait fallu jusqu'ici pour qu'ils intervinssent de façon ou d'autre, ou une motion du Sénat, ou une motion de l'un des magistrats que leur fonction appelait aussi au commandement militaire : alors seulement, ils avaient voté sur la collation des pouvoirs exceptionnels. Depuis la fondation de la république, le Sénat en cas pareil avait toujours eu le premier et le dernier mot; et avec le cours des siècles sa prérogative s'était confirmée et fait accepter. La démocratie avait eu beau résister : dans les circonstances mêmes les plus graves, lorsqu'il s'était agi, par exemple, de conférer le commandement de la province d'Afrique à Gaius Marius (647 de Rome (107 av. J.-C.)), la loi constitutionnelle avait été suivie, et l'on avait vu le magistrat régulier appelé au généralat par une loi régulière, et chargé par elle de la conduite spéciale de l'expédition alors projetée: Aujourd'hui c'était un simple particulier que le peuple allait, à titre extraordinaire, investir de la puissance suprême, en lui assignant une compétence que seul il réglait. En la forme, et par mode d'atténuation, il était bien dit que la nomination serait faite par le sénat et dans les rangs des consulaires : mais si on lui laissait le choix, c'est qu'il n'y avait pas de choix à faire! En face de cette multitude ameutée, à qui donc le sénat pouvait-il conférer le commandement des mers et des côtes maritimes sinon à Pompée? Dans cette seule nomination, il y avait en principe la négation du gouvernement sénatorial : ce pouvoir s'évanouissait vraiment devant la création d'une magistrature ayant dans les finances et dans la guerre une compétence sans limites. Jadis l'imperium prenait fin avec l'année de charge; il était circonscrit dans sa province; les moyens militaires et financiers lui étaient exactement mesurés : aujourd'hui la mission nouvelle et extraordinaire conférée à Pompée lui demeure assurée pour trois ans, sans exclure une plus longue prorogation, comme bien on pense : Pompée aura sous ses ordres presque toutes les provinces, et même l'Italie, toujours en dehors, auparavant, du proconsulat militaire : il prendra arbitrairement et sans compter soldats, vaisseaux et argent du trésor ! Nous rappelions plus haut l'antique et fondamentale règle du droit public de la république romaine, laquelle prohibait la collation de la fonction suprême militaire et civile sans le vote préalable du peuple : cette règle on va la violer en faveur du général en chef; et la loi nouvelle, en donnant les attributions et le rang des préteurs aux vingt-cinq lieutenants qu'il sera libre de se choisir1, subordonne du même coup la magistrature souveraine de la Rome républicaine à la fonction de création nouvelle. Mais de quel nom appeler cette fonction ? A l'avenir il appartiendra de le deviner et de le dire : au fond, elle renferme assurément la monarchie. Donc derrière la motion proposée, il y avait le renversement complet de l'ordre de choses préexistant.

1. Aux termes du droit public de Rome, l'imperium extraordinaire (pro consule, pro praetore) se conférait de trois manières:

1-ou bien il avait pour point de départ la règle appliquée à l'office de magistrature extra-urbaine, règle selon laquelle la charge prenant fin à son échéance légale, l'imperium se prorogeait jusqu'à l'arrivée de son successeur : c'est là le cas le plus simple, le plus ancien et le plus fréquent;

2- Ou encore l'imperium sortait d'un vote des organes constituants, des comices notamment et du sénat plus tard, qui nommaient tel haut magistrat en dehors des prévisions constitutionnelles : celui-ci ayant les mêmes pouvoirs que le magistrat ordinaire mais portant dans son titre le signe distinctif de sa mission extraordinaire : "pro-préteur, pro-consul." A la même classe appartiennent aussi les questeurs, nommés en la forme accoutumée mais en outre pourvus d'attributions prétoriennes ou même consulaires : ce fut en cette qualité que Publius Lentulus Marcellinus fut envoyé à Cyrène, que Gnoeus Pison alla en Espagne citérieure;

3-Enfin, l'imperium extraordinaire peut être aussi délégué par le magistrat suprême. Tel est le cas lorsque ce dernier s'absente de sa province ou est empêché : alors, il peut se nommer un lieutenant qui prend le titre de legatus pro proetore ou si son choix tombe sur un questeur, celui de quoetor pro proetore. De même, lorsqu'il n'a point de questeur avec lui, il en peut confier les attributions à un officier de sa suite qui s'appelle alors le legatus pro quoestore.

67 av. J.C.

La loi Gabinia

Toutes ces mesures, de la part d'un homme qui, la veille, avait donné la preuve frappante de sa faiblesse, étonnent par leur énergie et leur ampleur même. Mais on s'explique aisément que Pompée cette fois ait marché d'une allure plus décidée que durant son consulat. Il s'agissait moins pour lui de se proclamer autocrate, que de préparer l'autocratie par un régime militaire et d'exception. Si révolutionnaire qu'il fit dans le fond, il revêtait et respectait les formes constitutionnelles, et allait toucher enfin au but où avaient tendu tous ses voeux, au commandement de l'expédition projetée contre Mithridate et Tigrane. D'autres et non moins sérieuses convenances préparaient aussi l'émancipation du pouvoir militaire. Pompée pouvait-il oublier que peu d'années avant une expédition combinée dans de semblables conditions, et en vue de détruire la piraterie, avait avorté par le fait de la déplorable administration du Sénat; que la guerre d'Espagne avait failli mal finir, parce que le Sénat avait négligé les armées et détestablement conduit les finances ? Il ne pouvait pas ne pas voir quelle était l'attitude des aristocrates envers lui-même, le transfuge d'un camp des Syllaniens, et quel sort lui serait réservé s'il se laissait envoyer en Orient; simple commandant d'armée au service du régime actuel, et ses autres pouvoirs que ceux des proconsuls ordinaires. On comprend donc pourquoi, comme condition de son acceptation, il voulait avoir son indépendance absolue au regard du Sénat : on comprend aussi comment le peuple acquiesça à son désir. Et puis, il est plus que probable qu'impatienté par sa reculade d'il y a deux ans, son entourage cette fois le poussa à agir plus vigoureusement et plus vite. La motion sur le rappel de Lucullus et sur l'expédition nouvelle contre les pirates fut portée devant le peuple par le tribun Aulus Gabinius, homme perdu de moeurs et de la bourse, au demeurant habile entremetteur, orateur hardi et brave soldat. Si peu sérieuses que fussent les assurances de Pompée, affectant de ne pas désirer le commandement des mers et de l'expédition contre les pirates, ou de n'aspirer qu'au repos de la vie privée, on ne peut mettre en doute que l'audacieux et remuant client, familier de la maison du chef et de ses intimes, n'ait fini par entraîner son patron, toujours indécis, toujours à court de vues, ou n'ait pris même la décision dernière en quelque sorte par dessus sa tête.

(Les partis en face de la loi Gabinia) Quant à la démocratie, ses chefs, tout en couvant leur mécontentement en silence, demeuraient hors d'état de combattre publiquement la motion. Suivant les apparences, ils n'eussent pas pu en empêcher le vote, et n'auraient fait que se brouiller avec Pompée, l'obligeant peut-être à se rapprocher de l'oligarchie, ou à poursuivre sans nul scrupule, entre les deux partis extrêmes, la seule voie de sa politique personnelle. Ils n'avaient pas le choix : il leur fallait encore rester ses alliés, si creuse que fut l'alliance : du moins l'occasion s'offrait de renverser enfin le Sénat, et cette fois pour toujours. Cessant d'être l'opposition pour devenir le pouvoir, ils comptaient sur l'avenir pour le reste, et aussi sur la faiblesse de caractère de Pompée. On vit donc se remuer en faveur du projet de -loi tous les principaux du parti, et le préteur Lucius Quinctius, le même qui, sept ans avant, avait travaillé au rétablissement de la puissance tribunicienne, et Gaius César, depuis peu sorti de la questure.

(Vote de la loi) Les classes privilégiées étaient furieuses, non pas seulement la noblesse, mais encore l'aristocratie marchande, car celle-ci voyait de même ses privilèges menacés par une révolution aussi fondamentale, et elle eût voulu rentrer sous la clientèle protectrice du Sénat. Quand Gabinius, sa motion faite, revint dans la Curie, il s'en fallut de peu que les pères conscrits ne l'étranglassent de leurs propres mains, oubliant dans leur colère quel mal pouvait sortir de ce mode sommaire de discussion. Le tribun s'enfuit au Forum, et déjà il excitait la foule à prendre la Curie d'assaut : heureusement la séance avait été levée. Le consul Pison, le champion de l'aristocratie, tomba sous la main des émeutiers. Ils l'auraient sacrifié à leur rage si Gabinius, qui survint, craignant de compromettre son succès certain par un attentat hors de saison, ne l'eût pas aussitôt délivré. L'irritation du peuple n'en continua pas moins, trouvant même un aliment nouveau dans la cherté des blés, dans les nombreuses et folles rumeurs qui couraient. On se racontait que Lucius Lucullus, détournant l'argent destiné à la guerre d'Asie, en avait placé à Rome, partie à gros intérêt, et tenté d'en employer partie à corrompre le préteur Quinctius, et à le détacher de la cause du peuple. On racontait que le Sénat préparait à Pompée, au second Romulus, le sort du premier (on sait que selon la tradition le roi Romulus aurait été mis en pièces par les sénateurs). Sur ces entrefaites, arriva le jour du vote. Les têtes se pressaient sur le Forum : sur les toits des édifices on voyait les groupes entassés, les yeux tournés vers la tribune aux harangues : tous les collègues de Gabinius avaient promis leur intercession au sénat; mais intimidés par cette foule soulevée et bruyante, ils se turent, sauf un seul, Lucius Trebellius, qui s'était juré à lui-même et aux sénateurs de mourir plutôt que de céder. Il intervint; aussitôt Gabinius, arrêtant le scrutin, demanda au peuple assemblé qu'il fût fait envers son collègue récalcitrant comme jadis Tiberius Gracchus l'avait fait pour Octavius, c'est-à-dire qu'il fût destitué sur place. Le peuple vota sur cette motion, et la lecture des tablettes de vote commença. Déjà on avait proclamé les votes des seize premières tribus : vint le tour de la dix-septième, qui se prononça, elle aussi, affirmativement. Une seule voix encore, et la majorité était atteinte. A ce moment, Trebellius prit peur, et faussant son serment, retira son intercession. En vain Othon, un autre tribun, lutta avec énergie, demandant au moins qu'il pût être nommé deux généraux au lieu d'un seul, deux duumvirs de la flotte, comme autrefois. En vain le vieux Quintus Catulus, l'homme le plus respecté du sénat, épuisa les forces qui lui restaient, demandant que le choix des lieutenants ne fût pas laissé au général, mais revint au peuple. Au milieu des cris furieux de la foule, Othon, ne fut pas entendu. Grâce à Gabinius, le peuple eut des égards calculés pour le vieux sénatorien, et l'écouta respectueusement et en silence; mais ses paroles étaient peine perdue. Le projet fut converti en loi sans un seul amendement : de plus, ce que Pompée désirait instamment, la sanction, lui fut sur l'heure et pleinement donnée.

67 av. J.C.

Succès de Pompée en Orient

Les deux généraux nouveaux, Pompée et Glabrion, partirent pour leurs commandements, laissant derrière eux l'espérance et l'impatience : aussitôt le vote de la loi Gabinia, le cours des blés était retombé au taux ordinaire, preuve manifeste de la confiance qui s'attachait à la grande expédition et à son illustre chef. Nous raconterons ailleurs comment cette confiance fut justifiée, et même dépassée : en trois mois la mer était nettoyée. Depuis les guerres contre Hannibal, jamais la République n'avait déployé une telle énergie au dehors : succédant à l'administration molle et incapable des oligarques, l'opposition démocratique et militaire avait brillamment saisi et conduit les rênes de l'Etat. Le consul Pison, dans la Narbonnaise, essaya bien de jeter quelques obstacles sous les pas de Pompée, et de gêner ses préparatifs, il ne fit qu'irriter davantage la multitude contre son parti, et l'enthousiasme alla croissant pour l'heureux général : sans son intervention personnelle l'assemblée du peuple eût sur le champ déposé le consul.

Pendant ce temps le désordre était plus grand que jamais sur le continent d'Orient. Glabrion, qui devait prendre, à la place de Lucullus, le commandement des troupes envoyées contre Mithridate et Tigrane, n'avait pas bougé de l'Asie occidentale : ses proclamations avaient soulevé les soldats contre Lucullus. Mais comme il n'avait pas rejoint l'armée, celui-ci était forcément resté à leur tête. Contre Mithridate on n'avait plus rien fait; et les cavaliers pontiques pillaient impunément et sans crainte la Bithynie et la Cappadoce. La guerre contre les pirates ayant conduit Pompée avec son armée jusqu'en Asie-Mineure, rien ne semblait plus simple que de le préposer aussi à la guerre du Pont et de l'Arménie, dont il avait si longtemps convoité le commandement. Mais on le sent, les démocrates à Rome n'entraient pas dans les voeux du général et n'auraient à aucun prix saisi l'initiative. Très probablement, Gabinius avait eu sa leçon faite, et c'était à dessein que dans sa rogation il n'avait pas compris à la fois et la guerre contre Mithridate, et la guerre contre les pirates, Glabrion demeurant chargé de la première. Pompée n'était-il pas trop puissant déjà pour qu'on voulût encore le grandir et l'éterniser ?

67 av. J.C.

Pompée détruit les pirates

Au commencement de 67 av. J.C., Pompée investi de pouvoirs illimités vint reprendre la guerre contre les corsaires. Il commença par diviser son immense province en treize circonscriptions, chacune placée sous le commandement d'un de ses lieutenants, qui y levait hommes et vaisseaux, parcourait la côte, faisait main basse sur les brigantins des corsaires, ou les poussait dans les filets du voisin. Quant à lui, se mettant à la tête de la plus grande partie des navires disponibles, au milieu desquels se distinguait encore la marine de Rhodes, il prit la mer de bonne heure, et tout d'abord balaya les eaux de Sicile, d'Afrique et de Sardaigne, afin de rétablir immédiatement les importations de blé de ces provenances à destination de l'Italie. A la même heure, ses lieutenants accomplissaient pareille besogne sur les côtes de la Gaule et des Espagnes. C'était dans cette occasion que le consul Gaius Pison avait, depuis Rome, tenté d'empêcher les levées que le légat Marcus Pomponius faisait dans la Narbonnaise pour le compte de son général, tentative mal venue contre l'exécution de la loi Gabinia. Pompée reparut un instant dans Rome pour y mettre ordre, et aussi pour contenir dans les limites légales la juste irritation du peuple contre Pison. Au bout de quarante jours la navigation était libre dans tout le bassin occidental de la Méditerranée. Le général partit alors gour la mer d'Orient avec ses soixante meilleurs navires, et fit voile, droit sur l'antique et principal repaire d'es flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. A la nouvelle de l'approche de la flotte romaine, ceux-ci disparurent complètement de la haute mer, et les forteresses lyciennes de Kragos et d'Antikragos se rendirent sans faire résistance. La douceur calculée de Pompée, plus encore que la crainte, lui avait ouvert les portes de ces deux places maritimes presque inabordables. Ses prédécesseurs mettaient en croix tous les pirates captifs : il leur fait quartier à tous, il montre surtout une indulgence inaccoutumée envers les simples rameurs trouvés à bord de l'ennemi. Seuls, les hardis rois ciliciens de la mer essayent, dans leurs propres eaux, de lutter contre les armes de Rome : femmes, enfants, trésors, ils ont tout caché dans leurs châteaux du Taurus, et ils attendent la flotte italienne à la hauteur de Koracesium, sur la côte Ouest de Cilicie. Mais les navires de Pompée sont chargés de soldats, et pourvus de tout l'arsenal des engins de guerre : ils remportent une victoire signalée. Puis, le général débarque sans obstacles et va assaillir et détruire les châteaux, offrant en même temps la vie et la liberté à ceux qui se soumettront. Le plus grand nombre demanda grâce, désespérant de tenir plus longtemps dans ses forts et ses montagnes. Quarante-neuf jours après s'être montré sur la mer orientale, Pompée avait dompté la Cilicie et fini la guerre. Grand succès d'allégement sans nul doute, mais non grand exploit ! Il avait été fait appel sans compter aux ressources immenses de l'état romain, et les corsaires ne pouvaient pas plus se mesurer avec lui que la bande de voleurs dans une grande ville ne peut entrer en lutte contre une bonne police. Mais si l'on songe au mal qui durait depuis si longtemps, à l'accroissement illimité qu'il prenait tous les jours, on comprend que la destruction incroyablement rapide des bandits tant redoutés ait fait sur le public une impression puissante. C'était là d'ailleurs la première épreuve par laquelle passait le pouvoir concentré dans une seule main : tous les partis se demandaient anxieusement s'il en sortirait mieux à son honneur que le gouvernement collectif. Environ 400 vaisseaux ou bateaux, dont 90 véritables navires de guerre pris ou livrés, 1300 autres coulés à fond, les arsenaux pleins et les magasins d'armes livrés aux flammes, 10000 pirates tués, plus de 20000 tombés captifs aux mains du vainqueur, Publius Clodius, l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et avec lui une foule d'autres prisonniers que l'on croyait depuis longtemps morts, rendus tout à coup à la liberté : tels étaient les résultats. Dès l'été de 687 de Rome (67 av. J.C.), trois mois après les opérations commencées,, le commerce avait repris dans toutes les mers ses anciennes allures, et l'abondance remplaçait en Italie la famine.

66 av. J.C.

La loi Manilia

Pompée
Pompée
H.F. Helmot, History of the world

Mais voici que surgit un certain Gaius Manilius, homme de rien, insignifiant s'il en fût, tribun du peuple pourtant, et que ses rogations maladroites avaient à la fois brouillé avec l'aristocratie et la démocratie. Espérant se hisser jusque sous l'auréole du général, s'il lui faisait obtenir ce que chacun savait être l'objet de son ardent désir, bien qu'il n'osôt le demander, Manilius propose au peuple de rappeler Glabrion de Bithynie et du Pont, ainsi que Marcius Rex de Cilicie. A leur place, le proconsul des mers et des côtes sera, par surcroît, chargé de toute la guerre en Orient, sans limite de temps, avec droit absolu de conclure la paix et les traités d'alliance (commencement de 688 de Rome (66 av. J.-C.)). Mieux que jamais on put voir quel coup terrible avait été porté au mécanisme de la constitution romaine, le jour où l'initiative appartenant désormais au premier démagogue venu, et le vote à la foule encore mineure, le pouvoir légiférant avait aussi mis la main sur l'administration des affaires publiques. La motion manilienne ne plaisait à aucun des partis : et pourtant elle ne rencontra pour ainsi dire pas de résistance. Les meneurs de la démocratie n'osèrent pas y faire opposition, la subissant comme déjà ils avaient dû subir la loi Gabinia : ils renfermèrent en eux-mêmes leur mécontentement et leurs inquiétudes, et allèrent jusqu'à parler en faveur de Pompée. Quant aux aristocrates modérés ils tinrent un semblable langage : après le vote de la rogation de Gabinius, la lutte n'était plus possible, et quiconque voyait plus loin, reconnaissait déjà que la vraie conduite à tenir pour les sénatoriens, était au contraire le rapprochement avec Pompée, et même dans la prévision de sa rupture prochaine avec les démocrates, une complète alliance avec lui. Enfin les partisans de la politique de bascule bénissaient l'heure où ils pouvaient se donner les apparences d'une opinion qui leur fût propre, et se dessiner hardiment, sans se compromettre avec aucune des factions. Notons le fait : c'est pour défendre le projet de Manilius que Cicéron monta pour la première fois à la tribune politique. Seuls, quelques optimates plus austères, A. Catulus, à leur tête, gardèrent leurs couleurs, et parlèrent contre la loi. Naturellement le peuple la vota à une majorité proche de l'unanimité. Ainsi Pompée à son commandement déjà immense, allait ajouter le gouvernement des provinces d'Asie-Mineure, si bien que, dans le vaste empire de la République, il n'était plus à peine un pouce de terrain qui ne lui obéit. Il avait à diriger une guerre dont-on pouvait dire, comme des expéditions d'Alexandre, qu'on savait bien où elle commençait, sans savoir ni où ni comment elle finirait. Jamais, depuis la fondation de Rome, une telle puissance n'avait été concentrée dans une même main.

(Révolution démocratique et militaire) Le vote des lois Gabinia et Manilia termine la lutte entre le sénat et le parti populaire, lutte qui débuta soixante-sept ans avant, par le vote des lois semproniennes. Celles-ci avaient constitué le parti révolutionnaire à l'état d'opposition politique : par les lois Gabinia et Manilia, il passe de l'opposition au pouvoir; et de même qu'à un moment solennel, l'inutile intercession d'Octavius avait amené la première brèche faite à la constitution, de même l'heure était grave où la retraite de Trebellius donnait le signal de la chute du dernier rempart du gouvernement sénatorial. Des deux côtés on avait la claire vue des choses : aussi, dans ce duel à mort, les plus indolents mêmes d'entre les sénateurs étaient entrés en tressaillement. La guerre constitutionnelle finit d'ailleurs autrement et bien plus mal qu'elle n'avait commencé. C'était après tout un jeune homme, noble en toutes choses que celui qui avait ouvert la révolution : elle était close, au contraire, par des intrigants et des démagogues de la pire espèce. Au commencement, les optimates avaient mis de la mesure dans leur résistance, alors même qu'ils luttaient opiniâtrement encore pour la défense de positions perdues : à la fin de la crise, ce sont eux qui prennent l'initiative de la force brutale : leur faiblesse se venge en gros mots, et ils violent misérablement leurs serments. Le but que jadis on ne pouvait entrevoir que dans le plus téméraire des rêves, on y touche aujourd'hui. Le Sénat a cessé de régner. De rares vieillards vivaient encore, qui avaient assisté aux premiers orages de la révolution, et avaient entendu la voix des Gracques : que s'ils comparaient ces temps avec le temps actuel, ils devaient voir que tout était changé, le pays et le peuple, le droit public et la discipline militaire, la vie et les moeurs; et, quand ils rapprochaient les réalités du jour de l'idéal jadis entrevu par les fils de Cornélie, ils se prenaient d'un triste et ironique sourire ! Mais leurs réflexions appartenaient au passé. Dans le temps présent et dans l'avenir, la chute de l'aristocratie était un fait accompli. Les oligarques ressemblaient à une armée en débandade, et dont les corps s'en vont renforcer d'autres troupes, sans pouvoir par eux-mêmes tenir la campagne ou tenter pour leur compte le sort des combats. Cependant, l'ancienne guerre ayant pris fin, déjà il s'en préparait une nouvelle : la guerre entre les deux forces un moment alliées pour renverser la constitution aristocratique, entre l'opposition démocratique et la puissance militaire, ambitieuse et prédominante. La situation exceptionnelle faite à Pompée par la loi Gabinia, et plus encore par la loi Manilia, ne pouvait se concilier avec l'ordre de choses républicain. La première, disaient non sans raison ses adversaires, l'avait nommé régent, et non simple amiral. Un Grec, bien renseigné sur l'état des affaires d'Orient, l'appelle le roi des rois ! Qu'il revienne, une fois encore, victorieux et rehaussé par la gloire, ses caisses remplies d'or, escorté de ses soldats aguerris et dévoués, qu'il ait la tentation de poser la main sur la couronne, se trouvera-t-il un homme qui l'arrête? Contre le premier général du siècle et ses légions éprouvées; le consulaire Quintus Catulus se lèvera-t-il avec les sénateurs? Ou bien sera-ce Gaius César, cet édile désigné, qui mène derrière lui la plèbe romaine, à laquelle il donnait hier en pâture trois cent vingt couples de gladiateurs aux armures d'argent ? Bientôt encore, s'écrie Catulus, il faudra s'aller réfugier sur le rocher du Capitole, pour sauver la liberté ! Prophète qu'il est, là où il se trompe, il n'est point en faute ! Peut-il deviner que ce n'est pas de l'Orient que viendra la tempête ? Les destins accompliront sa prédiction à la lettre, et plus complètement même qu'il ne l'a pressenti : mais c'est de la terre des Gaules qu'ils apporteront la ruine !

67 av. J.C.

Querelle entre Métellus et Pompée

Cependant un fâcheux intermède se jouait en Crète, et faisait ombre un peu aux succès des armes de la République. Depuis deux ans Quintus Métellus était en Crète (cf. rubrique Métellus soumet la Crète), occupé à achever sa conquête déjà aux trois quarts accomplie, quand Pompée arriva dans les eaux d'Orient. Une collision devenait imminente : car la loi Gabinia, concurremment avec le commandement de Metellus, avait aussi étendu le pouvoir de Pompée sur cette longue terre, qui nulle part ne compte 50 milles de largeur. Pompée par prudence n'y avait envoyé aucun de ses lieutenants. Mais les cités crétoises insoumises, avaient vu Metellus traiter leurs compatriotes vaincus avec la plus cruelle rigueur, et apprenant au contraire les conditions indulgentes octroyés par Pompée aux villes du Sud de l'Asie-Mineure qui s'étaient rendues à merci, elles préférèrent se donner à lui en masse. Leurs envoyés le trouvèrent en Pamphylie. Il accepta la soumission offerte, et expédia avec ceux-ci son lieutenant Lucius Octavius, chargé de montrer à Métellus les traités conclus, et de prendre possession de l'île. Ce n'était pas là sans doute agir en bon collègue; mais à la rigueur le droit était du côté de Pompée, et Metellus se mettait évidemment dans son tort si, voulant ignorer les arrangements souscrits par le général, il continuait à traiter les villes crétoises en ennemies. En vain Octavius proteste; en vain, débarqué lui-même sans soldats, il appelle à son aide le lieutenant de Pompée en Archaï, Lucius Cisenna. Metellus, sans prendre souci ni d'Octavius ni de Cisenna, assiège Eleutherna, prend d'assaut Lappa, où Octavius tombe dans ses mains : il le laisse partir sous le coup de cet affront, et livre au bourreau tous les Crétois captifs. Alors commence une véritable guerre entre ses soldats et ceux de Cisenna, qui meurt bientôt, mais à la tête desquels Octavius s'est mis lui-même, et quand ils s'en retournent par ordre en Archaï, Octavius encore continue la guerre, de société avec le crétois Aristion : enfin Hierapytna, où ils se sont tous les deux retranchés, est emportée par Metellus après une vive résistance. En réalité Metellus, optimate ardent, en luttant contre la démocratie et son général en chef, avait de sa main ouvert la porte à la guerre civile; et chose qui prouve l'indescriptible désordre des temps, ces graves événements n'eurent d'autres conséquences qu'un amer échange de correspondance entre les deux capitaines, l'on verra, deux ans après, paisiblement et amicalement assis l'un près de l'autre dans la Curie !

67 av. J.C.

Expédition contre Mithridate

Pendant que ces faits se passaient, Pompée était en Cilicie, préparant en apparence pour l'année suivante une expédition contre les crétois ou plutôt contre Métellus; n'attendant en réalité qu'un signe pour se jeter au milieu des affaires embrouillées du continent Asiatique. Le peu qui restait de l'armée de Lucullus, après tant de pertes subies, et après le licenciement des légions de Fimbria, restait inactif sur le haut Halys, dans le pays des Trocmes, à deux pas de la frontière du Pont. Lucullus était resté quelque temps encore à leur tête, son successeur nommé, Glabrion, s'attardant en Asie occidentale. Les trois légions placées en Cilicie sous les ordres de Marcius Rex, ne bougeaient pas non plus. Le Pont était tout entier retombé au pouvoir de son roi Mithridate : et celui-ci avait tiré une expiation sanglante de quiconque, hommes ou cités, comme Eupatoria, par exemple, avait fait défection. Du reste les monarques d'Orient ne prirent pas hardiment l'offensive contre les Romains, soit que tel ne fût pas leur plan, soit que le débarquement de Pompée en Cilicie leur ôtât l'envie de pousser plus avant les hostilités. Tout à coup survient la loi Manilia, laquelle exauçait, plus tôt qu'il n'y avait compté, les espérances secrètes du général. Glabrion et Marcius Rex sont rappelés : les gouvernements du Pont, de la Bithynie, de la Cilicie, le commandement des troupes qui s'y trouvent, la guerre pontique et arménienne, le droit de faire à son gré paix, guerre ou alliance avec les dynastes d'Orient, tout est donné à Pompée. En face de telles perspectives d'honneurs et de richesses, quoi d'étonnant s'il négligea de châtier l'optimate maussade et jaloux qui gardait pour lui seul les minces lauriers cueillis en Crète ? Il laisse là les préparatifs de descente dans l'île et la chasse à donner aux pirates qui restent encore : il détourne jusqu'à sa flotte, et veut qu'elle appuie, elle aussi, son attaque contre les rois du Pont et de l'Arménie. La guerre continentale, pourtant, ne lui fait pas absolument oublier les flibustiers, toujours prêts à relever la tête. Avant de quitter la province d'Asie (691 de Rome (63 av. J.-C.)), il y fait armer un nombre suffisant de vaisseaux pour les tenir en bride : dès l'année précédente pareille mesure avait été prise en Italie, sur sa demande, et le Sénat avait voté les fonds nécessaires. Des garnisons volantes de cavalerie et de petites escadres couvraient les côtes : en un mot, si, comme nous le verrons plus tard, en nous occupant des expéditions de Chypre (696 de Rome (58 av. J.C.)) et d'Egypte (699 de Rome (55 av. J.C.)), la piraterie n'a pas été totalement détruite, du moins, à dater de la campagne de Pompée, au milieu même des vicissitudes et des temps de crises que Rome aura à traverser, jamais elle ne ressuscitera en force, jamais la mer ne redeviendra inhospitalière, comme elle le fut un jour sous le règne d'une oligarchie corrompue.

67 av. J.C.

Alliance avec les Parthes

Le nouveau général en chef, dans son activité infatigable, consacra à ses préparatifs militaires et diplomatiques le peu de mois qui lui restaient avant l'ouverture des opérations en Asie-Mineure. Ses envoyés se montrèrent chez Mithridate, moins pour tenter un accommodement sérieux, que pour reconnaître la situation. A la cour de Pont, on espérait qu'alléché par les derniers et importants succès des alliés, le roi des Parthes, Phraate, se laisserait gagner à la coalition du Pont et de l'Arménie. Pour combattre ce plan, d'autres envoyés romains furent dépêchés à la cour de Ctésiphon. Les discordes intérieures qui déchiraient la famille royale d'Arménie leur vinrent d'ailleurs en aide. Tigrane avait un fils, du même nom, qui se mit contre lui en pleine révolte, soit qu'il ne peut pas attendre la mort du vieux roi, soit qu'en butte à des soupçons que plusieurs de ses frères avaient déjà payés de leur tête, il vit dans l'insurrection ouverte l'unique voie de salut. Vaincu par son père, il se réfugia à la cour de l'Arsacide avec un certain nombre d'Arméniens notables, et là, recommença ses intrigues. Les arrangements conclus par Phraate furent en partie son oeuvre : des deux côtés on offrait à ce roi la Mésopotamie pour prix de son alliance il aima mieux les sûretés promises par les Romains, renouvela avec Pompée le traité signé par Lucullus au sujet de la frontière de l'Euphrate, et s'engagea même à coopérer avec les occidentaux contre l'Arménie.

(Désaccord entre Tigrane et Mithridate) C'était un grand dommage, déjà pour les deux rois, que les Parthes, à l'instigation du jeune Tigrane, se jetassent ainsi dans l'alliance de la République : Tigrane le jeune fit plus encore, et sa révolte amena la division entre son père lui-même et Mithridate. Le roi d'Arménie soupçonnait en secret son beau-père d'avoir fomenté en sous main le crime de Tigrane le jeune, lequel était petit-fils de Mithridate par sa mère Cléopâtre; et s'il n'alla pas jusqu'à la complète rupture, la bonne entente entre les deux rois ne s'en refroidit pas moins, à l'heure même où elle leur devenait le plus nécessaire.

Pendant ce temps- Pompée armait sans relâche. Les cités alliées ou clientes eurent ordre d'envoyer leurs contingents fixés par les traités. Des affiches placardées en public invitèrent les vétérans licenciés de Fimbria à reprendre du service comme volontaires : les promesses faites, le nom de Pompée, en décidèrent bon nombre qui répondirent à l'appel. En y comprenant les corps des peuples auxiliaires, les forces réunies par le général s'élevèrent bientôt à 40000 ou 50000 hommes1.

1. Pompée distribua à ses soldats et officiers, à titre d'honoraire, 384000000 de sesterces (= 16,000 talents : App. Mithr., 116) : les officiers en reçurent 100000000 (Pline, Hist. nat., 2, 16), chaque soldat 6000 (Pline, App., loc. cit.) : d'où l'on peut conclure qu'au jour où Pompée mena son triomphe, l'armée comptait environ quarante mille hommes.

66 av. J.C.

Pompée et Lucullus

Au printemps de 688 de Rome (66 av. J.C.), Pompée se rendit en Galatie, pour s'y mettre à la tête des troupes de Lucullus, et entrer avec elles sur le territoire pontique, où les légions de Cilicie avaient ordre de venir le joindre. Les deux généraux se rencontrèrent à Danala, chez les Trocmes : leurs amis communs avaient espéré une réconciliation qui n'eut pas lieu. On débuta par la courtoisie réciproque à laquelle bientôt firent place les explications amères et les dures paroles : on se sépara plus en froid que jamais. Lucullus, comme s'il était encore en charge, continuait de donner le cadeau aux soldats, de leur partager des terres : Pompée déclara nuls tous les actes de son prédécesseur à dater de son arrivée en Galatie. A la rigueur il était dans son droit : or, il ne fallait pas lui demander le tact et les ménagements envers un rival illustré par ses services et grièvement froissé lui-même.

66 av. J.C.

Marche sur le Pont

Dès que la saison le permit, les troupes romaines passèrent la frontière, ayant en face d'elles Mithridate avec 30000 hommes de pied et 3000 chevaux. Abandonné par son allié (Tigrane), attaqué par Rome avec des forces et une énergie doublées, Mithridate fit une tentative en vue de la paix : mais, quand Pompée demanda une soumission sans conditions, il ne voulut plus rien entendre. Une guerre malheureuse ne pouvait lui apporter pis. Pour ne pas livrer son armée, archers et cavaliers pour la plupart, aux coups irrésistibles de l'infanterie romaine, il rétrograda lentement, forçant l'ennemi à le suivre dans ses mouvements à droite, à gauche, en tous sens, faisant tête dans l'occasion avec sa cavalerie, supérieure à celle de Pompée, gênant ses approvisionnements, et préparant ainsi de cruelles souffrances à ses légions. Pompée impatienté se fatigua de faire ainsi la conduite à l'armée pontique, et laissant là le roi, ne s'occupa plus qu'à soumettre le pays : il poussa jusqu'au haut Euphrate, le franchit et mit le pied dans les provinces orientales du Pont. Mais Mithridate à son tour le suivit par la rive gauche du fleuve. Arrivé dans la région Anaïtique, ou de l'Acilicène, il put tout à coup lui fermer le passage en se jetant dans Dastira, citadelle puissante, bien pourvue d'eau. De là, avec ses troupes légères, il commandait la plaine environnante. Pompée n'avait pas encore ses légions de Cilicie, il n'était pas en état de se défendre. Il repasse l'Euphrate et va dans les forêts d'Arménie pontique, coupée d'abîmes, de vallées profondes et de rochers, se mettre à l'abri des archers et des cavaliers du roi. Enfin le corps de Cilicie arrive : redevenu le plus fort, Pompée peut reprendre l'offensive. Il marche de nouveau en avant, enferme le camp royal dans une chaîne de postes de près de 4 milles de longueur, le bloque, et pendant ce temps il lance partout des détachements qui ravagent le pays. La détresse était grande chez les Pontiques : déjà ils ont tué toutes leurs bêtes d'attelage : après quarante-six jours de souffrances, ne pouvant ni sauver ses blessés et malades, ni les laisser aux mains de l'ennemi, Mithridate les fait tous massacrer, et pendant la nuit noire prend en silence la route de l'Est. Pompée le poursuit au travers d'un pays inconnu où il ne marche qu'avec prudence : il est proche des régions où se place la frontière entre le roi de Pont et Tigrane. Ayant reconnu que Mithridate ne veut pas livrer la bataille décisive sur son territoire, mais qu'il à dessein de l'entraîner dans les profondeurs sans fin de l'Est, il se décide à l'en empêcher à tout prix.

66 av. J.C.

La bataille de Nicopolis

Les deux armées campaient tout près l'une de l'autre. Pendant la sieste du midi, les Romains se lèvent tout à coup à l'insu de l'ennemi, l'enveloppent et occupent les hauteurs de la rive droite du Lycus (Jéschil-Irmak), qui commandent un défilé par où il lui faut passer, non loin de l'emplacement actuel d'Endérès, là où plus tard Nicopolis sera bâtie. Le matin venu, les Pontiques se mettent en route comme de coutume, et croyant encore l'ennemi derrière eux, ils plantent leurs tentes, leur étape finie, dans la vallée même dont les Romains tiennent tous les sommets. Tout à coup, dans le silence de la nuit, le cri de guerre redouté des légions retentit autour d'eux : de tous côtés les traits pleuvent : soldats et hommes du train, chars, chevaux, chameaux s'agitent pêle-mêle, et dans les ténèbres la mort frappe à coup sûr au milieu de leurs masses épaisses, effarées. Les Romains, leurs armes de jet épuisées, et alors que la lune se levant leur fait voir leurs victimes, tombent des hauteurs sur les bandes sans défense. Tout ce qui ne périt pas par le fer de l'ennemi meurt écrasé sous les pieds des chevaux ou les roues des chars. Ainsi finit le dernier combat où le vieux roi lutta en personne contre les Romains. Il s'enfuit, lui quatrième, suivi par deux cavaliers et une concubine, habituée à l'accompagner partout en costume d'homme et à combattre à ses côtés. Il se réfugie à Sinoria, où quelques affidés le rejoignent. Il partage entre eux les trésors qu'il y a déposés, 6000 talents en or, leur remet et prend sur lui du poison; puis remontant l'Euphrate avec les quelques troupes qui lui restent, il va rejoindre son allié le Grand-Roi d'Arménie.

66 av. J.C.

Tigrane se tourne contre Mithridate

Là encore son espoir est déçu : en prenant la route d'Arménie, le roi du Pont a compté sur une alliance dont il ne reste déjà plus rien. Pendant qu'il luttait contre Pompée avec l'insuccès que nous savons, le roi parthe, poussé par les Romains, et cédant surtout aux conseils du prince d'Arménie fugitif, avait envahi le royaume de Tigrane à main armée, et Tigrane était contraint de battre en retraite vers les montagnes inaccessibles du pays. L'armée envahissante mit aussitôt le siège devant la capitale Artaxata : puis ce siège traînant en longueur, Phraate s'éloigna avec la plus grande partie de ses troupes. Là dessus, Tigrane reparut, culbuta le corps d'armée parthe laissé devant la place ainsi que les émigrés arméniens que commandait son fils : il est de nouveau le maître dans toute l'étendue de son royaume. On comprend que dans les circonstances actuelles, le roi se sentait peu enclin à faire la guerre aux Romains une seconde fois victorieux, encore moins à se sacrifier pour Mithridate en qui il avait foi moins que jamais, depuis qu'il savait que son fils rebelle voulait aller rejoindre son grand-père. Tigrane entama donc des négociations avec les Romains, demandant une paix séparée; et sans attendre la conclusion du traité, il rompit son alliance avec Mithridate. Celui-ci arrivait à la frontière d'Arménie. Il apprend tout à coup que le Grand-Roi a mis sa tête au prix de 400 talents, qu'il a arrêté ses envoyés et les a livrés aux Romains. Le vieux monarque voyait son royaume occupé par les légions, son allié en train de s'entendre avec l'ennemi : ne pouvant plus continuer la guerre, il s'estimera heureux s'il trouvé un dernier asile sur les côtes de l'Est et du Nord de la mer Noire. Là, il aura sans doute à combattre son fils Macharès, rebelle aussi, et pactisant avec les Romains : il le chassera du royaume du Bosphore, et sur les bords du Palus Maeolides il recommencera ses infatigables projets. Il prend donc la route du Nord. Quand il a franchi le Phase, dernière frontière de l'Asie-Mineure, il est hors d'atteinte, et Pompée même cesse aussi de le poursuivre : mais au lieu de revenir vers les sources de l'Euphrate, le Romain se jette sur la contrée de l'Araxes, et veut en finir avec Tigrane.

(Pompée à Artaxata) Il arrive, sans presque rencontrer de résistance; jusque dans les environs d'Artaxata (non loin d'Erivan) et plante son camp à 3 milles de la ville. Tigrane le jeune s'y présente à lui, espérant que son père tombé, les Romains lui remettraient le diadème, et essaye de tous les moyens pour empêcher la conclusion de la paix entre eux et le Grand-Roi. Mais celui-ci n'en était que plus empressé à l'acheter, à quelque prix que ce fût. Un jour il se présenta à la porte du camp, à cheval, mais sans manteau de pourpre, portant le bandeau et le turban royal, et demandant, à être conduit devant Pompée. Après qu'il eut remis aux licteurs, comme le voulait la consigne du camp, son cheval et son épée, il alla, selon l'usage des Barbares, se jeter aux pieds du proconsul, et déposa dans ses mains, en signe d'absolue soumission, son diadème et sa tiare. Pompée, joyeux de sa victoire plus que facile, relève ce roi qui s'humilie, lui rend les insignes de sa dignité et dicte les termes de la paix. Tigrane versera 600 talents pour la caisse de l'armée, chaque soldat recevant un don de 50 deniers : il rendra toutes ses conquêtes de Phénicie, de Syrie, de Cilicie, de Cappadoce : il restituera même ses possessions sur la rive droite de l'Euphrate, la Sophère et la Gordyème; bref, il rentrera dans les limites de l'Arménie propre : c'en est fait du Grand-Royaume. Au commencement de 688 de Rome (66 av. J.-C.), nul soldat romain n'avait encore franchi la limite des anciennes possessions de la République : à la fin de cette même année le roi Mithridate erre fugitif et sans armée dans les gorges du Caucase, et Tigrane d'Arménie n'est plus le roi des rois; il est abaissé à la condition de vassal. Toute la région de l'Asie Mineure à l'Ouest de l'Euphrate obéit à la domination romaine; et l'armée victorieuse prend ses quartiers d'hiver à l'Est du fleuve, en territoire arménien, et dans la partie du cours supérieur, jusqu'aux rives du Kour, où pour la première fois les italiens ont abreuvé leurs chevaux.

66-65 av. J.C.

Victoire sur les Alains

(Les peuples du Caucase) Toutefois, en mettant le pied dans ces pays nouveaux, les Romains éveillaient de nouveaux ennemis. Les peuples belliqueux du Caucase moyen et oriental s'irritèrent à la vue des occidentaux campés au milieu d'eux. Les plateaux fertiles et arrosés de la Géorgie actuelle étaient habités par les Ibères, nation brave, régulièrement organisée, adonnée à l'agriculture, et dont les tribus ayant leurs anciens pour chefs, cultivaient leurs terres en commun, sans pratiquer la propriété privée. Là, armée et peuple ne faisaient qu'un : à leur tête étaient les chefs des clans, et parmi ceux-ci, le plus ancien, vrai roi de toute la nation, ayant au-dessous de lui son second par l'âge, lequel disait la justice et commandait l'armée : les Ibères avaient aussi leurs familles sacerdotales, auxquelles appartenait la connaissance des traités internationaux, et leur observation fidèle. Les hommes non libres étaient hommes de corps du roi. Au-delà des Ibères, vers l'Est, on rencontrait les Albaniens ou Alains, bien plus sauvages qu'eux : ils résidaient sur le Kour inférieur, jusqu'à la mer Caspienne. Ils menaient une vie quasi-pastorale, conduisant à pied et à cheval leurs immenses troupeaux au milieu des grasses plaines du Schirwan moderne, et cultivant leurs champs avec le rude araire en bois, sans le soc de fer des occidentaux. Ils ignoraient la monnaie, et ne savaient pas nombrer au-delà de cent. Chacune de leurs peuplades (on n'en comptait pas moins de vingt-sept) avait son chef et son dialecte. Bien plus nombreux que les Ibères, les Albaniens (Alains) n'eussent pu, néanmoins, se mesurer avec leurs courageux voisins. D'ailleurs, même manière de se battre chez les deux nations : ils se servaient des flèches et autres armes légères de jet, qu'ils lançaient comme les Indiens sur l'ennemi, en se dérobant derrière les arbres, ou perchés au sommet des branches. Les Albaniens avaient aussi des cavaliers nombreux, recouverts, comme les Mèdes et les Arméniens, de lourdes cuirasses, de brassards et de jambières. Les deux peuples vivaient au milieu de leurs champs, de leurs pâturages, dans la plus complète indépendance, et cela depuis un temps immémorial. La nature a placé le Caucase, ce semble, entre l'Europe et l'Asie, comme une digue contre les déluges des peuples: là, s'étaient arrêtées jadis les armes de Cyrus et celles d'Alexandre: là, les Romains avaient devant eux la grande muraille que ses habitants se disposaient à bravement défendre.

Les Albaniens (Alains) apprennent avec effroi qu'au prochain printemps le général de la république veut franchir leurs montagnes, et poursuivre au-delà le roi du Pont, car Mithridate, dit-on, passe l'hiver à Dioscuriade (Iskouriah entre Soukoum-Kaléh et Anakli) sur la mer Noire. Aussitôt, sous la conduite de leur prince Oroïzès, ils s'ébranlent en plein hiver (688-689 de Rome (66-65 av. J.-C.)), franchissent le Kour, et se jettent sur les Romains, alors partagés en trois divisions pour vivre plus facilement, et commandés par Quintus Metellus Celer, par Lucius Flaccus et par Pompée en personne. Celer, sur qui tombe la principale attaque, tient vigoureusement; et Pompée, après s'être débarrassé des hordes qui se sont attaquées à lui, poursuit jusque sur le fleuve les Barbares partout battus. Le roi des Ibères, Artocès, se tient coi, et promet aux Romains paix et amitié; mais Pompée sait qu'il arme en secret, et qu'il se propose de l'attaquer dans les défilés du Caucase.

65 av. J.C.

Victoire sur les Ibères

Dès les premiers jours du printemps de 689 de Rome (65 av. J.C.), avant de se remettre à la poursuite de Mithridate, il marche sur les deux citadelles d'Harmozica (Horoumzich ou Armazi) et de Seusamora (Tsoumar), situées à une lieue l'une de l'autre, et qui commandent, un peu au-dessus de l'emplacement actuel de Tiflis, les deux vallées du Kour et de l'Aragua, son affluent, en même temps qu'elles ferment l'unique passage allant d'Arménie en Ibérie. Artocès, surpris par l'ennemi à l'improviste, brûle les ponts au plus vite, et tout en négociant se retire dans l'intérieur. Pompée s'empare des deux forteresses, et donne la chasse aux Ibères jusque sur l'autre rive, espérant les contraindre à mettre aussitôt bas les armes. Mais Artocès recule toujours : il ne fait halte que sur les bords du Péloros : là, il lui faut ou se rendre ou se battre. Contre le choc des légions, les archers ibères ne tiennent pas pied un moment : le Péloros est franchi; alors Artocès subit les conditions dictées par le Romain, et envoie ses enfants comme otages.

65 av. J.C.

Pompée en Colchide

Ces choses faites, Pompée, conformément à son plan, se rend du pays du Kour dans la vallée du Phase, par le col de Sarapana (Charapani, en Iméritie), et de là longeant le fleuve, arrive à la mer Noire, où la flotte de Servilius l'attend sur la côte de Colchide. C'était une témérité presque sans but, que de conduire et l'armée et les vaisseaux vers ces rivages légendaires. Les marches que l'on venait de faire dans des pays inconnus, au milieu de peuplades presque toutes hostiles, n'étaient rien, comparées à celles que l'on avait devant soi. Admettant que l'on réussît à franchir les longues étapes qui séparent l'embouchure du Phase de la Crimée, au travers de nations barbares, aussi pauvres que guerrières, soit sur des eaux inhospitalières et non fréquentées, soit le long d'une côte, où parfois les montagnes tombent à pic dans la mer, et où il eût fallu, bon gré mal gré, remonter sur les vaisseaux, admettant que l'expédition réussît, plus difficile peut-être que les grands voyages militaires d'Alexandre et d'Hannibal, à quel résultat menait-elle, au bout de tant de fatigues et de dangers ? Des voix nombreuses s'élevaient dans l'armée, des voix plus nombreuses encore dans Rome poussaient le général à aller de l'avant : mais elles venaient ou de têtes chaudes et folles, ou d'amis faux, désireux de tenir à tout prix éloigné le puissant proconsul, et de le savoir engagé au fond de l'Orient dans des entreprises à perte de vue. Pompée avait trop d'expérience et de prudence pour compromettre son armée et sa gloire dans une expédition absurde; et à ce moment, une révolte des Albaniens (Alains) sur ses derrières lui fournissant un plausible prétexte, il abandonna la poursuite de Mithridate, et ordonna la retraite. La flotte eut ordre de croiser dans la mer Noire, de couvrir la côte Nord d'Asie-Mineure contre toute attaque ennemie, et de fermer le Bosphore cimmérien, sous menace de mort contre tout navigateur essayant de forcer le blocus. Puis s'en revenant par la route de terre, et repassant par les régions colchiques et arméniennes, Pompée s'en retourna vers le Kour inférieur, le traversa, et campa dans les plaines d'Albanie.

65 av. J.C.

Nouveaux combats contre les Alains

L'armée eut bien des jours de souffrances, marchant par une suffocante chaleur dans ces campagnes rases et souvent sans eau; elle ne rencontra pas un ennemi: mais arrivée à la rive gauche de l'Abas (l'Alazonios autrefois, aujourd'hui sans doute l'Alasan), elle vit en face d'elle les hordes albaniennes que commandait Cosès, frère du roi Oroïzès. Elles ne comptaient pas moins de 60000 hommes de pied, et de 12000 cavaliers, y compris les contingents venus des steppes d'au-delà du Caucase. Les Albaniens (Alains), du reste, croyaient n'avoir à faire qu'à la cavalerie romaine, sans quoi ils n'eussent pas osé combattre: mais Pompée avait masqué son infanterie par sa cavalerie, et celle-ci s'effaçant, on vit tout à coup derrière elle les masses profondes des légions. La mêlée fut courte; l'armée des Barbares se dispersa dans les bois, que Pompée fit envelopper et incendier. Les Albaniens alors de demander la paix : puis, à l'exemple des autres peuples plus puissants, toutes les tribus d'entre le Kour et la mer Caspienne concluent aussi leur traité avec Pompée. Pour un moment, l'on vit les Albaniens, les Ibères et les autres nations vivant au pied ou à l'intérieur du Caucase méridional, entrer dans la dépendance de Rome. Mais quant à celles d'entre le Phase et le Moetis, Colchidiens, Soanes, Hénioques, Jazyges, Achéens; quant aux Bastarnes, placés plus loin, bien que leurs noms figurent dans la liste des peuples soumis par Pompée, il est manifeste qu'on ne put prendre leur soumission au sérieux. Le Caucase avait retrouvé sa place dans l'histoire universelle; il marquait la limite de l'empire romain, comme jadis il avait été celle de l'empire perse et hellénique.

65-63 av. J.C.

La mort de Mithridate

(Mithridate à Panticapée) Mithridate était laissé à lui-même et à sa destinée. De même qu'autrefois son aïeul, le fondateur du royaume du Pont, échappé aux séides d'Antigone, avait mis le pied en fugitif sur les terres de son empire futur, de même le petit-fils avait franchi sa frontière, tournant le dos à ses conquêtes et à celles de ses pères. Mais les destinées sont rapides et variables en Orient au-delà de toute mesure; et nul plus souvent que le vieux sultan de Sinope n'avait gagné et perdu au jeu de dés capricieux de la fortune. Sur le soir de sa vie, pourquoi ne se serait-il pas flatté d'un nouveau retour rendant l'essor à sa grandeur? La seule chose stable n'est-ce pas le perpétuel changement ? Les orientaux avaient jusqu'au fond du coeur l'antipathie de la domination romaine : bon ou cruel, Mithridate, à leurs yeux, ne cessait pas d'être le vrai roi : ne pouvait-il pas tirer parti de la mollesse des sénatoriaux dans l'administration des provinces, et des discordes des partis politiques dans Rome, toujours en fermentation, toujours à la veille d'une guerre civile ? Ne pourrait-il pas attendre et saisir l'occasion, et remonter pour la troisième fois sur son trône ? Avec ses espérances et ses projets, durables autant que sa vie, tant qu'il n'était pas mort il restait aussi dangereux, vieux roi déchu et exilé, qu'au jour où à la tête de 100000 hommes il était entré en guerre pour arracher aux Romains la Hellade et la Macédoine. En 689 de Rome (65 av. J.-C.), infatigable malgré le poids de l'âge, il quitte Dioscuriade, et gagne au travers de mille obstacles, tantôt par mer et tantôt par terre, le royaume de Panticapée. Par son seul ascendant, et grâce à sa suite imposante, il jette à bas Macharès, son fils rebelle, et le force à se donner la mort. Puis il tente encore d'entrer en rapport avec les Romains. Il demande qu'on lui rende son royaume héréditaire; se disant prêt à reconnaître la suzeraineté de la République, et à payer le tribut de vassalité. Pompée refuse net. A peine remonté sur son trône, Mithridate jouerait son ancien jeu : il faut qu'il fasse purement et simplement sa soumission.

(Ses derniers armements) Mais celui-ci, loin de consentir à se livrer aux mains de l'ennemi, entasse des plans nouveaux et plus que jamais gigantesques. Il ramasse toutes ses ressources, les derniers débris de ses trésors, les derniers contingents de ses états : il arme une armée de 36000 hommes, esclaves pour la plupart, qu'il équipe et exerce à la romaine : il prépare une flotte de guerre : il ne médite rien moins, dit-on, que de se jeter dans l'Ouest, par la Thrace, la Macédoine et la Pannonie; puis, entraînant comme alliés les Scythes des steppes sarmates, les Celtes du Danube, il ira déchaîner sur l'Italie toute une avalanche de peuples. Le projet a paru colossal, et quelques-uns ont comparé les plans de guerre du roi du Pont à la grande expédition d'Hannibal. Comme si une telle pensée, héroïque chez l'homme de génie, n'était pas folie chez tout autre homme ! Les orientaux envahissant l'Italie, ce n'était là qu'une ridicule menace, qu'une infime et chimérique imagination du désespoir ! Le sang-froid et la prudence du général de Rome ne s'y trompèrent pas; et les Romains se gardèrent de courir en aventuriers après leur aventureux adversaire. Pourquoi s'en aller dans les régions lointaines de Crimée, au devant d'une attaque qui ne pouvait manquer de s'épuiser sur place, et que d'ailleurs on serait toujours à temps de repousser au pied des Alpes ? En effet, tandis que Pompée, sans se préoccuper davantage des menaces du géant impuissant, préside à l'organisation des territoires conquis, les destinées du vieux roi s'achevaient toutes seules au fond des contrées du Nord.

(Révolte contre Mithridate) Ses armements écrasaient les peuples et révoltaient les riverains du Bosphore, dont il démolissait les maisons, ou faisait enlever et tuer les boeufs à la charrue, pour s'approvisionner de tendons et de bois destinés aux machines de guerre. Les soldats ne voulaient pas davantage d'une marche désespérée sur l'Italie. Toujours, le roi avait vécu entouré de soupçons et de trahisons : il n'avait pas le don d'éveiller chez les siens l'amour ou la fidélité. Jadis il avait contraint Archélaos, son meilleur général, à chercher un asile jusque dans le camp des Romains : pendant les campagnes de Lucullus, ses officiers les plus dignes de confiance, Dioclès, Phonix, et les plus fameux parmi les émigrés romains, avaient dû l'abandonner pareillement : aujourd'hui que son étoile a pâli, et que malade, toujours irrité, il ne se laisse plus voir qu'à ses eunuques, les défections se succèdent plus vite encore autour de lui. Castor, commandant de la place de Phanagoria (sur la côte d'Asie, en face de Kertsch), donne le premier le signal de la révolte : il proclame que la cité est libre, et remet aux Romains les fils du vieux sultan, qui y sont enfermés avec lui. L'insurrection se propage dans toutes les villes du Bosphore : Chersonèse (non loin de Sébastopol), Théodosia (Kaffa), et d'autres encore se joignent aux Phanagorites : Mithridate, pendant ce temps, lâchait la bride à son humeur soupçonneuse et cruelle. Sur la dénonciation de quelques vils eunuques, il fit mettre en croix ses affidés les plus intimes : ses fils, moins que les autres, étaient sûrs de vivre. L'un d'eux, Pharnace, le favori de son père, et probablement celui qu'il destinait à lui succéder, prit une résolution extrême et se mit à la tête des insurgés. Les sbires lancés pour s'assurer de sa personne, les troupes envoyées contre lui, passèrent à ses gages; et tout le corps des transfuges italiens se donna à lui. Ce corps était peut-être le noyau le plus solide de l'armée; mais rien aussi ne lui souriait moins que la perspective d'une expédition en Italie. Enfin les autres troupes et la flotte le suivirent dans sa défection.

Abandonné de tous, et par le pays et par les soldats, Mithridate apprend que Panticapée, sa capitale, a ouvert ses portes aux rebelles, et qu'enfermé dans son palais, il va leur être livré. Du haut des murs il implore son fils, lui demandant de le laisser vivre, de ne pas tremper ses mains dans le sang d'un père : cette prière sonnait mal dans sa bouche ! N'avait-il pas lui-même les mains souillées du sang de sa mère ? Tout récemment encore n'avait-il pas versé le sang de Xipharès, son fils innocent ? Pharnace, d'ailleurs, dépassait Mithridate en dureté de coeur et en cruauté. La dernière heure ayant sonné pour le vieux roi, il voulut du moins finir comme il avait vécu : femmes, concubines, filles, et parmi celles-ci les jeunes fiancées des rois d'Egypte et de Chypre, il les condamna toutes à subir les horreurs de la mort. Elles vidèrent la coupe empoisonnée, avant qu'il ne la prit, lui-même; et comme le breuvage n'agissait pas assez vite, il tendit la gorge à un soldat celte, Bituit, qui l'acheva. Ainsi mourut (691 de Rome (63 av. J.C.)) Mithridate Eupator dans la soixante-huitième année de son âge, dans la cinquante-septième de son règne, vingt-six ans après son premier combat contre les Romains. Pharnace envoya le cadavre à Pompée, en preuve du service rendu et de sa loyauté d'allié : Pompée le fit placer dans les caveaux royaux à Sinope.

La mort de Mithridate était pour la République l'équivalent d'une grande victoire : et comme s'il y eût eu victoire en effet, les courriers porteurs de la nouvelle, couronnant leur tête de lauriers, se montrèrent au camp, devant Jéricho, où se trouvait alors le général en chef. Dans la personne du roi du Pont, un des grands ennemis de Rome était descendu au tombeau, le plus grand de tous ceux qu'elle avait jamais rencontrés dans les molles contrées de l'Orient. L'instinct de la foule ne s'y trompait pas : comme autrefois Scipion, au jour du triomphe, était aux yeux de tous le vainqueur d'Hannibal; et non pas seulement le vainqueur de Carthage, de même devant la mort de Mithridate s'effaçaient les conquêtes faites sur les peuples nombreux de l'Orient et sur le Grand-Roi d'Arménie lui-même; et quand Pompée célébra dans Rome son entrée solennelle, ce qui attira le plus les regards, c'étaient les tableaux peints qui montraient le vieux roi fugitif, menant son cheval par la bride, et ceux encore où il gisait étendu et rendant l'âme au milieu des cadavres de ses filles. Quelque jugement qu'on porte sur sa personne, Mithridate est une grande et historique figure, dans tout le sens du mot. Il eut la vertu très imposante de la haine, et cette haine l'a soutenu non sans honneur, quoique sans succès, pendant tout un demi-siècle d'une lutte inégale, contre un ennemi démesurément supérieur. La place que lui a faite l'histoire a d'ailleurs grandi l'importance de l'homme. Sentinelle avancée de la réaction nationale en Orient contre les occidentaux, il a rouvert le duel entre les deux mondes; et vainqueurs aussi bien que vaincus, tous avaient à sa chute le pressentiment qu'on assistait au début, et non à la fin du drame.


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64-63 av. J.C.

Annexion de la Syrie

(Pompée en Syrie) Cependant, après avoir mené à fin la guerre du Caucase (689 de Rome (65 av. J.-C.)), Pompée, revenu dans le Pont, y avait forcé les derniers châteaux qui tenaient encore; puis, pour enlever aux brigands leurs repaires, en avait rasé les donjons, et bouché les puits en y roulant des blocs de rochers. L'été de 690 de Rome (64 av. J.C.) commençait : il se rendit en Syrie, où l'appelaient bien des affaires à régler. Il serait difficile d'esquisser le tableau de l'état des choses en ce pays; tout y marchait vers la dissolution. A la vérité, en suite de l'attaque de Lucullus contre l'Arménie, le satrape de Tigrane, Magadatés, avait évacué les provinces syriennes (685 de Rome (69 av. J.C.)); et les Ptolémées, bien que, comme leurs prédécesseurs, ils rêvassent encore l'annexion des côtes phéniciennes à leur royaume, avaient, par peur de Rome, reculé devant toute tentative nouvelle d'occupation : Rome, d'ailleurs, n'avait pas encore régularisé leurs titres de possession, plus que douteux en Egypte même : enfin les princes syriens, de leur côté, s'étaient plus d'une fois adressés à elle, demandant d'être reconnus comme les légitimes héritiers des Lagides. Mais quoique à ce moment les grandes puissances se tinssent en dehors des événements locaux, le pays aurait moins souffert du fléau d'une grosse guerre qu'il ne souffrait en réalité des éternelles et inutiles querelles des princes, des seigneurs et des villes. Les vrais maîtres du royaume des Séleucides étaient alors les Bédouins, les Juifs et les Nabatéens.

(Les princes arabes) On sait quel immense désert de sable, inhospitalier, sans arbres et sans eau, s'étend de la péninsule arabique jusqu'à l'Euphrate et au-delà, touche à l'Ouest à la chaîne des montagnes de Syrie et à son étroite plage, et va se perdre à l'orient dans les riches plaines basses du Tigre et de l'Euphrate inférieur. Le Sahara d'Asie est l'antique et primitive patrie des enfants d'Ismaël : du jour où la tradition parle à l'histoire nous y rencontrons le bédawin ou fils du désert. Là, il dresse sa tente, et paît ses chameaux : là, monté sur son coursier rapide, il donne la chasse à l'ennemi de son peuple, et au marchand voyageur. Favorisés par Tigrane, qui les utilisait, pour sa politique commerciale, puis bientôt enhardis par l'état de la Syrie abandonnée à elle-même, les enfants du désert s'étaient avancés jusque dans la région septentrionale: déjà, au contact de la civilisation syrienne, ils avaient acquis les rudiments d'une vie sociale régulière, et politiquement parlant ils jouaient le premier rôle. On citait comme le plus important de leurs Emirs, Abgar, chef de la tribu arabe des Mardans; Tigrane l'avait installé dans la haute Mésopotamie, autour d'Edesse et de Carrhes; puis, à l'Ouest de l'Euphrate se tenaient : Sampsikérame, émir des Arabes de Hémésa (Homs) entre Damas et Antioche, et maître de la forte citadelle d'Arethusa : Aziz, chef d'une autre horde errante dans ces mêmes contrées : Alchaudonios, prince des Rhambaens, avec qui Lucullus avait eu des rapports, et une foule d'autres.

(Chevaliers pillards) A côté des chefs bédouins on rencontrait partout de hardis compagnons, égalant ou dépassant même les fils du désert dans le noble métier de détrousseurs de route : tel était Ptolémée, fils de Mennaeos, le plus puissant, peut-être, de tous ces chevaliers bandits, et l'un des plus riches hommes de son temps. La contrée des Ityréens (aujourd'hui des Druses) lui obéissait : il commandait dans la plaine de Massyas au Nord, avec les villes d'Héliopolis (Baalbek) et de Chalcis, et menait 8000 cavaliers à sa solde. Tels encore Dyonisios et Cyniras, possesseurs des villes maritimes de Tripoli (Tarablouz) et Byblos (entre Tarablouz et Beyrouth), et enfin le juif Silas, maître de la forteresse de Lysias, non loin d'Apamée sur l'Oronte.

(Les Juifs) En revanche et dans le Sud le peuple des Juifs semblait en voie de consolidation politique. Hardis et pieux défenseurs du vieux culte national, que les rois de Syrie menaçaient d'écraser sous un hellénisme niveleur, les Hasmonéens ou Macchabées (les Marteaux) étaient arrivés au principat héréditaire; puis insensiblement aux honneurs royaux, puis, devenant conquérants, les grands-prêtres rois avaient arrondi leur empire au Nord, au Sud et à l'Est. Quand mourut le belliqueux Alexandre Jannaï (ou Jochanan) (675 de Rome (79 av. J.-C.)), le royaume juif avait absorbé tout le pays des Philistins, jusqu'à la frontière égyptienne au midi au Sud-Est, il confinait au royaume des Nabatéens de Pétra, diminué de tous les pays que Jannaï avait conquis sur la rive droite du Jourdain et de la mer Morte : au Nord, il embrassait Samarie et la Décapole jusqu'à la mer de Génésareth; et si la mort ne l'avait prévenu, le prince hasmonéen se disposait à investir aussi Ptolémaïs (Saint-Jean d'Acre) et à refouler les Ityréens en arrière de la ligne par eux envahie. La côte appartenait aussi aux Juifs depuis le mont Carmel jusqu'à Rhinocorura (Koulat el Arisch), y compris l'importante place de Gaza, Ascalon seule restant encore libre, si bien que la Judée, jadis séparée de la mer, comptait aujourd'hui parmi les lieux d'asile de la piraterie. Au moment où l'intervention de Lucullus détourna soudain et à point la tempête venant d'Arménie, et qui déjà menaçait les Juifs, les princes hasmonéens n'auraient pas manqué de porter leurs armes plus loin encore, si des dissensions intestines n'avaient pas détruit dans son germe la puissance promise à l'ambition du nouvel et remarquable état. Le sentiment de l'indépendance religieuse et celui de la nationalité, à l'heure de leur énergique alliance, avaient suscité l'empire des Macchabées : mais bientôt ils se désunissent, et arment l'un contre l'autre.

(Les Pharisiens) La nouvelle secte juive, fondée au temps des Macchabées, le pharisaïsme (c'était son nom) laissant en dehors le gouvernement temporel, ne tendait à rien moins qu'à constituer une communauté judaïque, formée de tous les orthodoxes, dans toutes les régions obéissant à des maîtres divers. Son système ostensible se concentrait dans l'impôt du temple de Jérusalem versé par la piété de chaque Juif, dans les écoles religieuses et les tribunaux sacerdotaux. Il avait enfin pour tête de doctrine le grand consistoire hiérosolomytain, reconstitué dès les premiers temps des Macchabées, et comparable, quant à sa compétence, au collège des pontifes de Rome.

(Les Sadducéens) A l'encontre de l'orthodoxie, qui tous les jours allait se pétrifiant dans la nullité de sa pensée théologique et de son pénible cérémonial, l'opposition des Sadducéens levait la tête. Ces novateurs combattaient le pharisaïsme au point de vue du dogme : ils ne voulaient obéir qu'aux livres sacrés, n'accordant que l'autorité, et non la canonicité, aux pouvoirs des scribes-docteurs (Sopherim), ces maîtres de la tradition canonique, selon les Pharisiens1. Ils se combattaient sur le terrain politique, quand au lieu de l'attente fataliste dans le bras fort et secourable du dieu Sabaoth, ils invitaient le peuple à s'aider des armes de ce monde, à fortifier au dedans et au dehors le royaume de David, glorieusement restauré par les Macchabées. Mais les orthodoxes avaient leur point d'appui dans le sacerdoce et dans la multitude, et luttaient contre les hérétiques méchants avec cette haine irréconciliable absolue, qui est le propre des dévots marchant à la conquête des biens de la terre. Les hommes de la nouvelle science donnaient gain de cause, au contraire, à l'intelligence s'émouvant au contact de l'hellénisme : ils s'appuyaient sur l'armée, où servaient en grand nombre des Pisidiens et des Ciliciens, et sur les rois de Judée, hommes habiles, qui tenaient tête à la puissance spirituelle, comme mille ans plus tard les Hohenstauffen tiendront tête à la papauté. Jannaï, de sa forte main, avait pesé sur les prêtres; mais après lui, sous ses deux fils (685 de Rome (69 av. J.-C.) et suiv.), éclata une guerre civile et fratricide, où les Pharisiens ligués contre l'énergique Aristobule s'efforcèrent d'arriver à leur but sous le nom du débonnaire et indolent Hyrcan II. Cette querelle fut la fin des agrandissements de la Judée : elle fournit aux étrangers l'occasion d'intervenir, et de s'emparer ainsi de la suprématie dans la Syrie méridionale.

(Les Nabatéens) Les Nabatéens se montrèrent les premiers. On confond souvent ce remarquable peuple avec ses voisins de l'Est, les Arabes nomades : mais il appartient au rameau araméen bien plus qu'aux descendants directs d'Ismaël. La tribu araméenne, ou, comme les orientaux l'appellent, la tribu syrienne des Nabatéens, aurait eu la contrée de Babylone pour sa demeure primitive; et dans les temps reculés, elle aurait, en vue du commerce, envoyé une colonie à la pointe Nord du golfe Arabique : ce fut là, dans la péninsule du Sinaï, entre les branches de Suez et d'Aïla et dans le pays de Petra (Ouadi Mousa), que grandit la nation nouvelle. Par ses mains se faisait l'échange des marchandises de la Méditerranée et de l'Inde. La grande route du Sud des caravanes, allant de Gaza aux bouches de l'Euphrate et au golfe Persique, passait par Pétra, sa capitale. Là, de splendides palais, de vastes hypogées, bien mieux qu'une tradition presque oubliée, attestent encore de nos jours la grandeur d'une civilisation disparue. Le parti pharisien, selon la coutume de tout parti sacerdotal, ne crut pas acheter trop chèrement sa victoire au prix de l'indépendance et de l'intégrité de la patrie. Il appela à son secours contre Aristobule le roi nabatéen Arètas, promettant la restitution de toutes les terres conquises sur lui par Jannaï. Aussitôt Arètas de s'avancer en Judée avec 50000 hommes environ puis, renforcé par le contingent des Philistins, il tient Aristobule assiégé dans Jérusalem.

(Les villes syriennes) Pendant que la force et la discorde régnaient ainsi d'un bout de la Syrie à l'autre, les grandes villes, Antioche, Séleucie, Damas, ne pouvaient pas ne pas souffrir, elles dont les habitants voyaient leur commerce coupé, et par terre et par mer. Les gens de Byblos et de Béryte (Beyrouth) ne pouvaient défendre ni leurs champs ni leurs vaisseaux contre les Ityréens, qui du haut des châteaux dans la montagne ou sur les escarpements de la côte, jetaient au loin l'effroi. Ceux de Damas enfin, pour échapper aux incursions des Ityréens et de Ptolémée, fils de Mennée, se donnaient aux rois plus éloignés des Nabatéens ou des Juifs. A Antioche, Sampsicérame et Aziz se mêlaient aux querelles intestines du peuple; et il s'en fallut de peu que la grande ville grecque ne devint dès lors la résidence d'un émir arabe. N'ayant plus pour les protéger le droit et la justice du roi des Romains, s'abritaient isolées derrière leurs murailles. Les citadins marchands des villes de Syrie attendaient avec une impatience fiévreuse un bras fort qui leur rendit et la paix, et la sûreté du commerce.

(Les derniers Séleucides) Non qu'il manquât de rois légitimes : on en comptait deux ou trois. Lucullus avait installé en Commagène, à l'extrémité septentrionale de la Syrie, un Séleucide du nom d'Antiochus. Après le départ des Arméniens, Antiochus l'Asiatique, dont le Sénat aussi bien que Lucullus avaient admis les prétentions au trône, était un jour rentré dans Antioche, et s'y était fait saluer roi. Mais voici qu'aussitôt surgit un troisième candidat de la maison de Séleucus, Philippe : alors, la population de la capitale, mobile et amoureuse d'opposition autant que les Alexandrins, prend parti pour et contre; et en même temps, l'un et l'autre des émirs voisins se jettent dans la querelle de famille, apanage perpétuel du trône de Séleucus. Aux yeux des sujets pouvait-il y avoir autre chose que jouet ou dégoût dans la légitimité du prince? Les soi-disant rois de droit étaient dans le pays moins puissants que les petits princes et les chefs de bandes.

Pour remettre l'ordre dans ce chaos, il n'était besoin ni des conceptions du génie, ni d'un grand déploiement de puissance : il suffisait de voir clair dans les intérêts de Rome et de ses sujets, et les institutions nécessaires se présentant d'elles-mêmes, de les remettre sur pied et de les maintenir avec toutes leurs conséquences. Assez et trop longtemps le Sénat avait prostitué sa politique au service de la légitimité : aujourd'hui le général porté au pouvoir par l'opposition avait à s'inspirer d'autres idées que de l'idée dynastique : il n'avait qu'une chose à faire, c'était d'empêcher que le royaume syrien, au milieu des luttes des prétendants et des convoitises de ses voisins, ne fût un jour soustrait à la clientèle de la République. La marche était toute tracée pour envoyer sur les lieux un satrape italien, et, par lui, saisir énergiquement les rênes que les princes de la maison régnante avaient laissé tomber de leurs mains par leur propre faute, bien plus que par le malheur des temps. Pompée n'hésita pas dans cette voie. Antiochus l'Asiatique lui avait écrit, demandant d'être reconnu à titre de dynaste héréditaire. La réponse de Pompée fut celle-ci : "Jamais je ne remplacerai sur le trône un roi qui ne sait ni régner ni défendre son royaume, ses sujets allassent-ils jusqu'à le réclamer, encore moins quand leurs voeux déclarés lui sont décidemment contraires !". Cette lettre du proconsul romain était le congé définitif de la maison des Séleucides : la couronne lui avait appartenu pendant 250 ans. A peu de temps de là, Antiochus perdit la vie dans une embuscade tendue par Sampsicèrame, dont il n'était plus que le client dans Antioche; et après lui, l'histoire ne dit plus rien de ces ombres de rois, et de leurs prétentions.

(Pacification militaire de la Syrie) Mais pour introduire en Syrie le nouveau gouvernement de la république, et pour réorganiser tant bien que mal des affaires si embrouillées, il fallait y venir à la tête d'une armée, et effrayer ou abattre avec l'aide des légions tous ces destructeurs de la paix publique, qui grandissaient partout à la faveur d'une anarchie de quatre années. Déjà, pendant ses campagnes du Pont et du Caucase, Pompée avait tourné de ce côté ses regards, et ses lieutenants avec leurs corps d'armée s'étaient portés là où il était besoin. En 689 de Rome (65 av. J.-C.), Aulus Gabinius, celui qui, tribun du peuple, avait fait envoyer Pompée en Orient, avait marché vers le Tigre, puis, traversant la Mésopotamie, était entré en Syrie, pour aller mettre fin aux différends des Juifs. Lollius et Metellus avaient à leur tour occupé Damas que l'ennemi serrait de près. A peu de temps de la paraît en Judée un autre lieutenant de Pompée, Marcus Scaurus : la discorde y a rallumé l'incendie que sa présence suffira pour éteindre. Lucius Afranius commandant du corps d'Arménie, pendant que Pompée guerroyait dans le Caucase, s'était porté de la Gordyène (le Kurdistan septentrional) dans la haute Mésopotamie: là, s'appuyant sur les Grecs émigrés à Carrhes, qui lui prêtèrent une énergique assistance, il avait pu heureusement franchir le désert et ses dangers, et soumettre les Arabes de l'Osroène. Enfin, dans les derniers jours de l'an 690 de Rome (64 av. J.C.)2, Pompée parut en personne et séjourna chez les Syriens jusque dans l'été de l'année suivante, tranchant partout et agissant d'autorité, et réglant les intérêts de l'avenir aussi bien que ceux du présent. Il y eut une restauration complète de l'état des choses au temps de la puissance florissante des Séleucides : toutes les usurpations disparurent : les chefs de bandits durent capituler avec leurs châteaux forts : les scheiks arabes rentrèrent dans le désert; et les cités obtinrent, chacune en particulier, des arrangements définitifs. Les légions étaient prêtes à donner main forte aux injonctions sévères du général en chef : contre les hardis chevaliers bandits, leur intervention fut parfois nécessaire. Sila, le tyranneau de Lysias, Dionysios à Tripoli, et Cinyras à Byblos, sont faits prisonniers dans leurs castels et mis à mort : les châteaux des Ityréens, en montagne ou sur la mer, sont rasés : Ptolémée, fils de Mennée, rachète sa liberté et ses domaines moyennant rançon de 1000 talents. Ailleurs les ordres du nouveau maître s'exécutèrent sans résistance. Seuls les Juifs hésitaient. Les médiateurs que Pompée avait envoyés, avant lui, Gabinius et Scaurus, corrompus, dit-on, à prix d'or, avaient tous deux donné raison à Aristobule dans sa querelle avec Hyrcan, son frère. Contraint par eux à lever le siège de Jérusalem, le nabatéen Arétas avait, de son côté, repris la route de ses états; et Aristobule marchant à sa poursuite, l'avait battu complètement. Mais à son arrivée en Syrie, Pompée annule les arrangements pris par ses lieutenants, prescrit aux Juifs le rétablissement de la vieille constitution théocratique, telle que le Sénat l'avait reconnue en 593 de Rome (161 av. J.C.), l'abolition du principat et l'abandon de toutes les conquêtes des Hasmonéens. Les Pharisiens avaient tout fait. Deux cents des leurs, allant au devant du général, avaient réclamé et obtenu la suppression des rois, sans avantage pour leur nation, mais tout à l'avantage de Rome. Naturellement quand la République ramenait en Syrie le régime du temps des Séleucides, elle ne devait pas tolérer, à l'intérieur du royaume, l'existence d'une puissance conquérante, telle que Jannaï l'avait un jour constituée. Aristobule se demandait lequel valait mieux, ou de se soumettre à l'inévitable sort, ou de lutter jusqu'au bout les armes à la main : tantôt il semblait prêt à céder à Pompée, tantôt au contraire, il appelait le parti national à la guerre contre les Romains. Enfin, les légions campant déjà devant les portes, il fit sa soumission : mais l'armée juive comptait dans ses rangs bon nombre de soldats fanatiques et décidés, qui refusèrent d'obéir à leur roi captif. Jérusalem se rendit : mais, trois mois durant, la bande des exaltés défendit le rocher escarpé du temple, et leur obstination brava la mort. Enfin, pendant que les assiégés fêtaient le repos du Sabbat, les assiégeants donnent l'assaut, et bientôt maîtres du sanctuaire, ils font passer sous la hache des licteurs tous ceux des défenseurs de la place, que l'épée a épargnés jusque là durant cette lutte du désespoir. Ainsi finit la résistance nationale dans les pays nouvellement annexés à l'empire de Rome.

1. C'est ainsi que les Sadducéens repoussaient les dogmes des anges et des esprits, et de la résurrection des morts. Mais les principaux points où Sadducéens et Pharisiens n'étaient pas d'accord, selon la tradition, se réfèrent à des questions secondaires de rituel, de jurisprudence et de calendrier. On en a la preuve dans ce fait que les Pharisiens l'ayant emporté, ils portèrent sur la liste des jours de fêtes et commémoratifs de la nation ceux précisément à l'occasion desquels ils avaient eu décidément la victoire dans la controverse, et ceux où ils avaient chassé du consistoire suprême tous les membres entachés d'hérésie. - (V. sur les Sadducéens et Pharisiens, et sur la période historique des Hasmonéens, un article neuf et intéressant de M. Albert Réville, d'après les livres importants des docteurs Jost et Graetz (Revue des Deux Mondes, septembre 1867).)

2. Il avait passé l'hiver de 65-64 av. J.-C. dans le voisinage de la mer Caspienne (Dion Cassius, 37, 7). En -64, on le voit encore dans le Pont, réduisant les derniers châteaux forts qui tiennent encore : puis, arrangeant partout les affaires sur sa route, il descend lentement vers le Sud. La preuve qu'il commença dès l'an 64 à opérer en Syrie, c'est que l'ère provinciale syrienne débute par cette même date : Cicéron la mentionne aussi à propos de la Commagène (ad Q. fratr., 2, 12, 2 ; cf. Dion, 37, 7). Pompée paraît avoir eu son quartier général à Damas pendant l'hiver de -64/-63 (Joseph, 14, 3, 1, et 2; il y a là d'ailleurs bien de la confusion : Diodore, fr. Vatic., p. 139).

63 av. J.C.

Guerre contre les Nabatéens

(Situation nouvelle faite à Rome en Orient) Pompée avait achevé l'oeuvre commencée par Lucullus : l'annexion des états nominalement indépendants, Bithynie, Pont et Syrie, achevait la transformation, depuis plus de cent ans reconnue nécessaire, du système impuissant des clientèles politiques. Désormais Rome allait exercer la souveraineté immédiate sur les grands territoires qui relevaient d'elle, et cette révolution se consommait juste à l'heure où, le Sénat étant abattu, le parti héritier des Gracques avait mis la main sur le gouvernail. La république acquérait en Orient de nouvelles frontières, de nouveaux voisins, des relations d'amitié et des inimitiés nouvelles. Le royaume d'Arménie, les principautés du Caucase entraient à leur tour dans le territoire médiat de Rome; et plus loin le royaume du Bosphore cimmérien, mince débris des vastes conquêtes de Mithridate Eupator, aujourd'hui régenté par Pharnace, son fils et son assassin, subissait également la clientèle de l'Italie : seule la ville de Phanagoria, dont le commandant, Castor, avait le premier donné le signal de la révolte contre le roi du Pont, avait été déclarée libre et indépendante.

Du côté des Nabatéens, les succès étaient moins décisifs. Arètas, leur roi, obéissant aux injonctions des Romains, avait évacué la terre juive : mais Damas restait dans ses mains, et nul soldat de la République n'était encore entré dans la région nabatéenne. Soit que de ce côté aussi Pompée nourrît une pensée de conquête, soit que tout au moins il voulût faire voir à ce nouveau voisin placé dans la région arabique que désormais les aigles romaines dominaient sur l'Oronte et le Jourdain, et que les temps n'étaient plus où chacun pouvait impunément ravager la Syrie comme une terre sans maître, il dirigea, en 691 de Rome (63 av. J.-C.), une expédition sur Pétra. Mais pendant qu'il est en marche, voici que les Juifs se révoltent : il laisse alors, et probablement sans trop de regret, le commandement à Marcus Scaurus, qui lui succédera dans la difficile entreprise tentée contre la ville nabatéenne, au loin perdue dans les déserts1. Celui-ci, à son tour, se vit bientôt forcé à revenir en arrière, sans avoir rien fait. Il se contenta de guerroyer dans le désert sur la rive gauche du Jourdain, où il avait l'appui des Juifs : ses succès d'ailleurs ne furent d'aucune importance. En fin de compte, Antipater l'Iduméen, l'habile ministre de Judée, sut persuader à Arétas d'acheter à prix d'or, au légat romain, son maintien en possession de toutes ses conquêtes, y compris même Damas : la paix fut conclue, et les médailles de Scaurus représentent le roi nabatéen tenant un chameau par la bride, et offrant à genoux la branche d'olivier au général de Rome.

1. Orose (6, 6) et Dion (37, 15), tous deux selon Tite Live, mènent Pompée jusqu'à Pétra, dont il s'empare, et ensuite jusqu'à la mer Rouge : mais Plutarque (Pompée, 41, 42), confirmé en cela par Florus (1, 39) et par Josèphe (14, 3, 3 et 4), enseigne au contraire qu'ayant reçu la nouvelle de la mort de Mithridate alors qu'il était en marche sur Jérusalem, il quitta la Syrie pour revenir dans le Pont. Le roi Arètas figure aussi parmi les vaincus dans les bulletins de Pompée, ce qui s'explique par le fait de la retraite à laquelle il fut contraint après la levée du siège de Jérusalem.

65-64 av. J.C.

Démêlés avec les Parthes

L'occupation de la Syrie, en créant à la République tant de contacts nouveaux avec des peuples sans nombre, Arméniens, Ibères, Bosphoriens et Nabatéens, lui créait un voisinage bien autrement sérieux, le royaume des Parthes. La diplomatie romaine s'était montrée facile avec Phraate, quand les Etats pontique et arménien étaient debout et puissants; Lucullus et Pompée lui-même avaient, sans difficulté, reconnu à ce roi la possession indisputée des pays d'au-delà de l'Euphrate : Rome n'en était pas moins une menace pour les Arsacides. En vain Phraate, à la façon des rois, se rejetait dans l'Oubli de ses fautes, il entendait retentir à ses oreilles ces paroles prophétiques de Mithridate : l'alliance du Parthe avec les Occidentaux, en préparant la ruine des empires des peuples de ses origines, prépare aussi la sienne ! Unis entre eux, les Romains et les Parthes avaient abattu l'Arménie : mais cela fait, Rome, fidèle à sa vieille politique, allait changer de rôle, et favoriser l'ennemi humilié aux dépens de son puissant complice. Ainsi s'expliquent les prévenances étranges de Pompée envers le vieux Tigrane : son fils, l'affidé et le gendre du roi des Parthes, est au contraire le prétexte d'une injure directe : par ordre du proconsul, il est arrêté avec tous les siens, et on ne le rend pas à la liberté, même quand Phraate s'interpose auprès du général, son ami, en faveur de sa propre fille et de l'époux de celle-ci. Ce n'est pas tout : Phraate aussi bien que Tigrane élevaient des prétentions sur la Gordyène : Pompée la fait occuper par les soldats romains dans l'intérêt de Tigrane : il expulse au delà des frontières du pays les Parthes qui s'y trouvent établis, et les fait poursuivre jusqu'à Arbelles en Adiabène, sans prêter même l'oreille aux observations du cabinet de Ctésiphon (689 de Rome (65 av. J.-C.)). Chose bien plus grave encore, il semble ne plus vouloir respecter la ligne de l'Euphrate, que les traités ont reconnue. Tous les jours les divisions romaines, en marchant d'Arménie en Syrie, passent au travers de la Mésopotamie : l'émir arabe de l'Osroène, Abgar, est reçu aux plus douces conditions parmi les clients de Rome, et la place d'Orouros, dans la haute Mésopotamie, entre Nisibis et le Tigre, à 50 milles environ à l'Est des gués de l'Euphrate en Commagène, est proclamée la limite orientale de l'empire de la République, de l'empire médiat, sans doute, car les Romains ont donné à l'Arménien avec la Gordyène la plus grande et plus fertile moitié de la Mésopotamie septentrionale. Ainsi ce n'est plus l'Euphrate, c'est le grand désert syro-mésopotamien qui sépare maintenant les Romains d'avec les Parthes; et encore il semble que ce ne soit que pour un temps. Aux ambassadeurs de ces derniers qui venaient demander l'observation du traité de frontière, traité resté purement verbal, Pompée ne répond que par une équivoque : "l'empire de Rome s'étend aussi loin que son droit !". Et le commentaire de cette réponse, bientôt on le trouve dans l'incroyable façon d'agir du proconsul au regard des satrapes de Médie et de la province plus éloignée d'Elymaïs (entre la Susiane, la Médie et la Perse, dans le Louristan actuel)1. Les gouverneurs de cette dernière région, montueuse, belliqueuse et écartée, avaient toujours visé à l'indépendance au regard du Grand-Roi : en recevant l'hommage que lui offrit à ce moment le dynaste local, Pompée commettait une offense gratuite et pleine de menaces. Autre symptôme non moins grave : les Romains jusqu'alors n'avaient pas refusé au monarque des Parthes son titre officiel de roi des rois : aujourd'hui ils l'appellent roi tout simplement. Là aussi, la blessure faite à l'étiquette était moindre que la menace pour l'avenir. Il semblait que Rome, héritière des Séleucides, voulût saisir l'occasion favorable d'en revenir aux temps anciens où la Tourane et l'Iran avaient obéi aux ordres partis d'Antioche, aux temps où l'empire parthe n'étant pas né, il n'y avait encore qu'une simple satrapie parthique. Ainsi la cour de Ctésiphon ne manquait pas de motifs de commencer la guerre; et la guerre sembla s'ouvrir avec Rome, quand en 690 de Rome (64 av. J.C.), le Parthe la déclara un jour à l'Arménie au sujet des frontières. Pourtant le cour manqua à Phraate : en voyant le général tant redouté, campé à deux pas de son royaume à la tête d'une armée puissante, il recula devant une rupture ouverte. Pompée alors envoya ses commissaires pour régler à l'amiable le différend entre la Parthie et l'Arménie : Phraate se résigna et subit l'arbitrage forcé de Rome, dont la sentence restitua à l'Arménie la Gordyène et la Mésopotamie du nord. A peu de temps de là, sa fille, le fils et l'époux de sa fille allaient orner le triomphe de l'imperator romain. Les Parthes aussi tremblaient devant la puissance écrasante de Rome : si à la différence des Pontiques et des Arméniens, elle ne leur avait pas fait sentir le poids de ses armés, c'est qu'eux-mêmes ils n'avaient pas osé descendre dans l'arène.

1. Notre récit se base sur celui de Plutarque (Pompée, 36), lequel est corroboré par les détails fournis par Strabon (16, 744) sur la situation du satrape d'Elymaïs. Mais c'est ornement pur que de faire figurer la Médie et Darius, son roi, sur la liste des rois et pays vaincus par Pompée (Diodore, fr. Vatic., p. 140; App. Mithrid., 117) : de là aussi le conte de la guerre de Pompée avec les Mèdes (Velleius Paterculus, 2, 40; App. Mithrid., 106, 114) et de sa marche sur Ecbatane (Orose, 6, 5). Impossible d'admettre qu'il y ait eu confusion avec la ville fabuleuse du même nom située sur le Carmel. Je ne vois là qu'une de ces exagérations par trop malsonnantes auxquelles ont donné naissance les bulletins pompeux et équivoques à dessein de Pompée, lesquels transformèrent sa razzia au pays des Gétules en une expédition sur la côte de l'Ouest de l'Afrique (Plutarque, Pompée, 38), sa marche avortée contre les Nabatéens en une pointe conquérante sur Pétra, et son arbitrage relatif aux frontières d'Arménie en un report des frontières romaines jusque par-delà Nisibis.

64-63 av. J.C.

Nouvelle organisation des provinces

Il restait au proconsul à régler les affaires intérieures des pays nouvellement acquis à la République, et d'y effacer, si faire se pouvait, les traces d'une guerre désastreuse de treize ans. Il fut donné à Pompée d'achever l'oeuvre d'organisation commencée en Asie par Lucullus et la commission que le Sénat lui avait adjointe, et ébauchée en Crète par Metellus. L'Asie, embrassant naguère la Mysie, la Lydie, la Carie et la Lycie, devenait, de province frontière, simple province intérieure : on créait la province nouvelle de Bithynie et de Pont, formée de tout l'ancien empire de Nicomède et de la moitié occidentale de l'ancien Etat pontique, jusqu'à l'Halys et même au-delà. Celle de Cilicie, plus ancienne déjà, recevait des accroissements en rapport avec son titre : après sa réorganisation, elle embrassait la Pamphylie et l'Isaurie. Venaient enfin les provinces de Syrie et de Crète : non qu'on pût, tant s'en faut, considérer ces immenses conquêtes comme des possessions territoriales, dans le sens actuel du mot. L'administration, dans son ensemble et dans sa forme, demeura à peu près ce qu'elle était avant : la République se contenta de prendre la place de l'ancien monarque. Après comme avant, les pays d'Asie composèrent une singulière bigarrure de domaines fiscaux, de territoires de villes, celles-ci autonomes de fait et de droit, de principautés et de royaumes laïques ou sacerdotaux, tous plus ou moins laissés maîtres du gouvernement local à l'intérieur, tous placés de même, à des conditions plus ou moins douces ou sévères, dans la dépendance de Rome et de ses proconsuls, comme jadis ils avaient eu au-dessus d'eux le Grand-Roi et ses satrapes.

(Rois vassaux) Au premier rang des dynastes vassaux, par son titre du moins, on rencontrait le roi de Cappadoce, dont Lucullus avait arrondi les états en lui donnant l'investiture du pays de Mélitène (autour de Malatia), jusqu'à l'Euphrate. Pompée, après Lucullus, avait annexé à la Cappadoce, vers la frontière de l'Ouest, un certain nombre de districts ciliciens, allant de Kartabala jusqu'à Derbé, non loin d'Iconion : et vers celle de l'orient, toute la Sophène, située sur la rive gauche de l'Euphrate en face de la Mélitène, et d'abord destinée au prince d'Arménie, Tigrane le jeune : ces arrangements mettaient dans la main du roi vassal les plus importants passages de l'Euphrate. Quant au petit pays de Commagène, entre la Syrie et la Cappadoce, il resta, avec sa capitale (Samosata, Samsat), entre les mains du séleucide Antiochus, déjà nommé plus haut. On adjoignit à son royaume l'importante place de Séleucie (près Biradjik), laquelle commandait aussi plus au Sud les passages de l'Euphrate, et les districts voisins sur la rive gauche. Par là, le fleuve, avec ses gués principaux, et des territoires suffisants à l'Est de sa vallée, étaient mis dans les mains de deux dynastes absolument dépendants.

En Asie-Mineure, un monarque nouveau, Déjotarus, voisin des rois de Cappadoce et de Commagène, mais bien plus puissant qu'eux, avait aussi la faveur de Rome. Tétrarque du peuple gaulois des Tolistoboïes, établis autour de Pessinonte; appelé par Lucullus, puis par Pompée, à marcher derrière les légions avec les autres clients de Rome, Déjotarus, à la différence des soldats de l'Orient, s'était distingué dans les guerres par sa fidélité et sa vaillance; et les généraux romains, à son patrimoine, de Galatie et à ses domaines dans la riche région située entre Amisos et les bouches de l'Iialys, avaient ajouté la moitié orientale du ci-devant royaume du Pont, y compris les villes de Pharnacia et Trapezus, et l'Arménie pontique, jusqu'aux confins de la Colchide et de la grande Arménie. Devenu roi de l'Arménie-Mineure (tel était son titre), il s'était encore étendu par la prise de possession du pays des Trocmes, aussi de Galatie, dont il avait refoulé la plupart des tétrarques. Le mince vassal d'autrefois était aujourd'hui l'un des plus puissants monarques d'Orient, et Rome lui pouvait en toute sûreté confier la garde de sa ligne frontière sur ce point.

(Princes et seigneurs) Venaient ensuite les vassaux moindres, comme les nombreux tétrarques de Galatie. L'un d'eux, Bogodiotarus, prince trocme, allié fort actif des Romains dans la guerre contre Mithridate, avait reçu de Pompée la ville de Mithridation, jadis frontière. Venaient ensuite le prince de Paphlagonie, Attale, qui avait ramené sa maison sur l'ancien trône des Pilaeménides; Aristarque et quelques petits dynastes de Colchide; Tarchondimotos, qui commandait dans les défilés de l'Amanus, en Cilicie; Ptolémée, fils de Mennée, toujours maître de Chalcis, dans le Liban; le roi nabatéen Arétas, toujours maître de Damas; enfin les émirs arabes dans les pays d'en deçà et d'au-delà de l'Euphrate, Abgar en Osroène, que les Romains s'efforçaient par tous les moyens d'attirer dans leurs intérêts, afin de s'en faire une sentinelle avancée contre les Parthes, Sampsicérame à Hémésa, Alchaudonios le Rhambéen, émir aussi à Bostra (dans le Hauran). Mentionnons encore les chefs spirituels à qui souvent en Orient peuples et pays obéissaient comme à des potentats temporels. Les Romains, dans cette terre promise du fanatisme, se gardèrent prudemment de toucher à leur autorité solidement enracinée, comme ils se gardèrent de toucher aux trésors des temples : tels étaient le grand-prêtre de la déesse-mère à Pessinonte, et les deux grands-prêtres de la déesse Ma, dans la Comane cappadocienne (sur le haut Saros), et dans la ville pontique de Comana (Gümenek, près de Tokat) : dans le lieu de leur résidence, ils ne le cédaient qu'au roi en pouvoir; et l'on conte que chacun d'eux, dans des temps bien postérieurs, possédait encore de grands domaines avec droits de justice, et quelque six mille esclaves. Pompée donna la grande prêtrise de la ville pontique à Archélaos, fils de ce général du même nom qui, fuyant Mithridate, avait jadis été joindre les Romains. Dans le district cappadocien de la Morimène (sur l'Halys), on rencontrait aussi à Vénasa le grand pontife de Jupiter, dont les revenus se montaient à 15 talents par an. N'oublions ni l'archiprêtre et seigneur de la partie de la Cilicie Trachée, où Teucros, fils d'Ajax avait jadis élevé à Jupiter un temple, dont ses descendants avaient gardé héréditairement le sacerdoce, ni enfin l'archiprêtre et seigneur du peuple des Juifs, à qui Pompée, après qu'il eut rasé les murs de sa ville, les châteaux royaux et les châteaux trésors du pays, avait rendu le pouvoir sur sa nation, avec injonction sévère de se tenir en paix, et de s'abstenir de toute tentative conquérante.

(Les cités) A côté des dynastes temporels et spirituels il y avait aussi les villes asiatiques, associées souvent en de grandes fédérations, et jouissant d'une indépendance relative; citons la ligue des vingt-trois villes lyciennes, ligue bien ordonnée, et qui se tint constamment étrangère à la piraterie. Quant aux autres cités isolées, et on en comptait bon nombre, alors même qu'elles avaient obtenu leurs lettres de franchise, elles tombèrent directement sous la main des préteurs et légats italiens. Les Romains ne méconnaissaient pas que devenant les représentants de l'hellénisme en Orient, et se donnant la mission d'y faire respecter et d'étendre les limites de l'empire d'Alexandre, leur premier devoir était de favoriser l'essor des villes. Partout, en effet, les villes sont les agents et les organes nés de la civilisation mais en Asie, plus particulièrement là où se dressait dans toute sa force l'antagonisme entre Orientaux et Occidentaux, la société fondée sur la cité helléno-italienne, industrieuse et commerçante, n'était-elle pas l'adversaire le plus énergique de la hiérarchie féodale, militaire et despotique des pays de l'Est ? Si peu que Lucullus et Pompée eussent songé à passer le niveau sur tout l'Orient; si porté, d'autre part, que fût Pompée à blâmer dans les questions de détail, ou à changer les arrangements de son prédécesseur, tous deux pourtant ils se rencontrèrent dans cette pensée, qu'il fallait, à tout prix se montrer favorable aux villes de l'Asie-Mineure et de la Syrie. Cyzique, illustrée par son énergique défense durant la dernière guerre, l'écueil où s'était brisé le premier effort de Mithridate, Cyzique avait reçu de Lucullus un territoire considérablement accru. Héraclée-Pontique, qui, elle aussi, avait énergiquement résisté, aux Romains cette fois, s'était vu restituer son port, ses terres, et le Sénat avait sévèrement blâmé les traitements barbares infligés par Cotta à ses malheureux habitants. Lucullus s'était plaint tout haut et sincèrement de ce que le sort ne lui avait point permis de préserver Sinope et Amisos des dévastations de la soldatesque pontique et aussi de celles commises par leurs propres garnisons. Du moins il avait fait tout son possible pour réparer le mal, agrandissant leur territoire, les repeuplant soit avec les anciens habitants, qui sur son invitation revinrent en foule dans leurs foyers aimés, soit avec de nouveaux émigrants d'origine grecque, veillant enfin à la reconstruction des édifices détruits. Le même esprit guida Pompée, qui put agir sur une plus grande échelle encore. Vainqueur des pirates, au lieu de mettre en croix ses captifs (on en comptait plus de 20000), ainsi que l'avaient fait ses prédécesseurs, il les avait établis dans les villes dépeuplées de la Cilicie plate, à Mallos, à Adana, à Epiphanie, à Soli surtout, qui depuis lors prit le nom de Pompéiopolis. Il en avait envoyé même à Dymé, en Achaïe, et jusqu'à Tarente. Coloniser les pirates, quel sujet de blâme aux yeux d'un grand nombre de Romains! Les brigands étaient donc récompensés pour leurs crimes ! En attendant, la conduite de Pompée se justifiait par de bonnes raisons politiques et morales. Dans les conditions sociales de l'époque, la piraterie était autre chose que le brigandage ordinaire; et il convenait de n'appliquer aux captifs que les lois les moins acerbes du droit de la guerre. Nous avons dit ailleurs que le Pont n'avait presque pas de villes : un siècle plus tard, on n'en rencontrait pas davantage dans la plupart des districts de la Cappadoce : quelques châteaux seulement au haut des montagnes, servaient d'abri en temps de guerre aux agriculteurs de la plaine; et, dans toute l'Asie-Mineure orientale, on peut affirmer qu'il en était de même, sauf pourtant les rares colonies grecques espacées sur les côtes. Pompée, dans toutes ces régions et y compris les établissements ciliciens, ne fonda pas moins de trente-neuf villes, dont plusieurs arrivèrent à un haut degré de prospérité. Citons parmi les plus importantes dans l'ancien empire pontique, Nicopolis la ville de la victoire, érigée sur l'emplacement même où Mithridate avait subi sa dernière et décisive défaite (sur le Lycus), le plus beau et le plus durable des trophées de l'illustre capitaine : Mégalopolis, nommée d'après le nom de son fondateur, et située sur les confins de la Cappadoce et de la petite Arménie (plus tard elle fut Sébastéia, aujourd'hui Siwas) : Ziéla, où les Romains avaient livré un combat malheureux : la population s'y était rassemblée autour d'un temple d'Anaïtis, ayant son grand-prêtre tranchant du souverain local. Pompée lui donna une constitution et une charte de cité : Diospolis, jadis Cabira et plus tard Néocésarée (aujourd'hui Niksar), aussi sur un champ de bataille des guerres portiques : Mégnopolis ou Pompéiopolis, l'Eupatoria ancienne restaurée (Boghar-Haleh), au confluent du Lycus et de l'Iris (Kisil-Irmak, et Germéni-Tschaï). Mithridate l'avait construite, puis rasée, à cause de sa défection: Néopolis, autrefois Phazémon, entre Amasée et l'Halys. Ces villes, pour la plupart, ne reçurent pas de colons venus de loin : on se contenta d'abattre les villages d'alentour et d'en rassembler les habitants dans l'enceinte nouvelle : à Nicopolis seule, Pompée avait casé ses invalides et ses vétérans, qui aimèrent mieux s'y faire immédiatement une patrie, que d'attendre un établissement promis pour plus tard en Italie. Au signal du puissant proconsul il s'éleva sur d'autres points encore des cités, foyers de la civilisation grecque. En Paphlagonie, une troisième Pompéiopolis marqua la place où l'armée de Mithridate avait, en 666 de Rome (88 av. J.-C.), remporté une grande victoire sur les Bithyniens. Dans la Cappadoce, qui plus qu'aucune autre contrée avait souffert de la guerre, Mazaca, l'ancienne résidence (plus tard Césarée, aujourd'hui Kaisarieh), et sept autres localités furent rétablies et érigées en villes. En Cilicie et en Colésyrie, vingt autres villes surgirent. Dans les districts évacués par les Juifs, Gadara (Auj. Om Keisch, au Sud de l'Yermak et du lac de Tibériade, célèbre autrefois par ses bains et ses eaux thermales), de la Décapole, sortit de ses ruines à la voix du proconsul, et Séleucis fut fondée. Tous ces établissements absorbèrent nécessairement la majeure partie des terres disponibles du domaine en Asie : mais en Crète, où le proconsul ne fit rien ou ne fit que peu de chose, ce même domaine, au contraire, s'accrut considérablement. En même temps qu'il créait des cités nouvelles, Pompée réorganisait les anciennes, ou leur donnait l'impulsion. Il détruisit partout les abus invétérés et les usurpations : ses édits soigneusement rédigés, et spéciaux pour chacune des provinces, y réglèrent le système des municipalités. Il dota les principales villes de nouveaux privilèges. C'est ainsi qu'il accorda leur autonomie à Antioche sur l'Oronte, capitale, à vrai dire, de l'Asie romaine, et restant bien peu en arrière de l'égyptienne Alexandrie ou de la Séleucie du royaume parthique, ce Bagdad des anciens; à la voisine d'Antioche, Séleucie Piérienne, qui fut récompensée de sa belle défense contre Tigrane; à Gaza, à toutes les villes enlevées à la domination juive; enfin à Mitylène, dans l'Asie occidentale, et à Phanagorie, sur la mer Noire.

63 av. J.C.

Résultats généraux

Ainsi se complétait l'édifice de l'empire romain d'Asie. Avec ses rois feudataires et ses vassaux, avec ses prêtres-princes, et toute la série de ses villes libres ou à demi indépendantes, il rappelle trait pour trait le Saint-Empire d'Allemagne. Les aristocrates envers Lucullus, et la foule envers Pompée. Quant à ce dernier, il fit célébrer sa gloire et la célébra si haut lui-même. Quand les Mytilénéens lui élevaient une statue, à lui, le sauveur et second fondateur de leur ville, le héros qui sur terre et sur mer avait mis fin aux guerres déchaînées dans le monde, un tel hommage pouvait ne pas sembler excessif, étant rendu au destructeur des pirates, au conquérant des royaumes orientaux. Mais les Romains allèrent bien plus loin que les Grecs. Les inscriptions triomphales de Pompée énuméraient les 12 millions d'hommes par lui subjugués, les 1538 villes et châteaux conquis (la quantité remplaçant ici la qualité) : elles étendaient le champ de ses victoires de la mer Moetique à la mer Caspienne, de la Caspienne à la mer Rouge, alors qu'il n'en avait vu aucune de ses yeux; et s'il n'alla pas jusqu'à en faire jactance, il laissa croire au public que par l'incorporation de la Syrie, cet autre exploit sans péril et sans gloire, l'empire de Rome embrassait désormais tout l'Orient jusqu'aux confins de la Bactriane et de l'Inde. Tant à suivre les récits de ses conquêtes, on allait se perdre dans les plus nuageux lointains ! La servilité démocratique, rivale de la flatterie des cours, ne tint pas davantage contre ces grossiers emportements du vertige. Ce ne fut pas assez pour elle des pompes d'un cortège triomphal (28 et 29 septembre 693 de Rome (61 av. J.-C.)) se déroulant dans les rues de Rome le jour où "Pompée le Grand" atteignait sa quarante-sixième année, exposant devant tous et les joyaux sans nombre et les insignes de la couronne du Pont, et les enfants des trois plus puissants monarques de l'Asie, de Mithridate, de Tigrane, de Phraate : l'imperator, vainqueur de vingt-deux rois, reçut à son tour des honneurs vraiment royaux en récompense de ses hauts faits : la couronne d'or, les marques de la magistrature suprême et à lui furent données. Les médailles frappées à son nom montrent le globe de la terre enveloppé du triple laurier des trois mondes, et au-dessus cette même couronne d'or, votée par ses concitoyens au héros triomphateur des guerres d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Puérils hommages, et qui se heurtaient aussi à maintes protestations ! Dans les hautes classes de Rome, on ne se faisait pas faute de dire que c'était à Lucullus que revenait en toute justice l'honneur de la conquête de l'Orient; que Pompée n'était allé en Asie que pour l'y supplanter, et pour mettre sur son front les lauriers déjà cueillis par un autre. Exagération et fausseté des deux côtés ! C'était Glabrion, et non Pompée, qu'on avait envoyé en Asie pour remplacer Lucullus; et des conquêtes de ce dernier lui-même, si bravement qu'il eût combattu, à l'heure où Pompée avait pris le commandement, il n'est que vrai de dire qu'il ne restait plus rien, et que Rome ne possédait plus un pouce de terrain dans le Pont. Plus juste et plus fine était la moquerie des citadins de Rome, quand s'attaquant au puissant vainqueur du monde, ils lui accolaient les noms des grands états par lui, conquis : quand ils le saluaient des titres de vainqueur de Salem, d'émir arabe (Arabarchés), ou de Sampsicérame romain ! Lucullus et Pompée se sont comportés en généraux et en politiques à la fois sagaces et énergiques. Lucullus fut un capitaine au-dessus du commun; il eut foi en lui-même jusqu'à en devenir téméraire : Pompée déploya un vrai coup d'oeil militaire, une modération rare et contenue : jamais général ayant dans les mains de telles forces, ayant une liberté d'action absolue, n'a montré plus de sagesse et de prudence. De tous les côtés s'ouvraient à lui les plus éclatantes perspectives : il pouvait s'enfoncer dans le Bosphore cimmérien, ou marcher vers la mer Rouge : l'occasion s'offrait de déclarer la guerre aux Parthes : les provinces insurgées de l'Egypte l'invitaient à jeter à bas du trône le Ptolémée que Rome n'avait pas reconnu, mettant par ce dernier acte à complète exécution le testament d'Alexandre de Macédoine ! Il n'alla pourtant ni à Panticapée, ni à Pétra, ni à Ctésiphon, ni à Alexandrie, et ne voulut récolter que les fruits en quelque sorte placés sous sa main. Ses batailles sur terre et sur mer, il ne les engagea jamais qu'ayant pour lui la supériorité écrasante des forces. Sa modération ne fut-elle que déférence exacte pour les instructions venues de Rome, ainsi qu'il s'en vanta souvent ? Obéissait-il à la sage conviction qu'il y avait nécessité de poser enfin la limite aux conquêtes de la République, mise en danger par ses agrandissements sans fin ? S'il en était ainsi, l'histoire lui en ferait gloire, et le mettrait par là au-dessus même des plus habiles capitaines. Sa modération n'est pas autre chose qu'incertitude dans les décisions, et qu'absence d'initiative. Chose singulière, dans les circonstances actuelles, Rome tira plus d'avantage des lacunes de son caractère que des qualités contraires les plus brillantes chez ses prédécesseurs. D'ailleurs, et Lucullus et Pompée, avaient tous les deux commis de graves fautes. Lucullus en fut aussitôt puni : ses imprudences lui firent perdre tout le gain de ses victoires : pour Pompée, ce fut sur les hommes qui vinrent après lui qu'il rejeta le fardeau de sa fausse politique au regard des Parthes. Deux partis étaient à prendre, ou leur faire la guerre, s'il se croyait de force à la conduire, ou conclure avec eux la paix, et par suite proclamer définitive la frontière de l'Euphrate. Mais, trop pusillanime pour porter plus loin ses armes, trop vaniteux pour traiter, il aima mieux user de perfidie; il commit les empiétements les plus abusifs; et rendant impossibles les relations de bon voisinage que souhaitait la cour de Ctésiphon, dans lesquelles elle entrait d'elle-même, il permit en même temps à l'ennemi qu'il exaspérait de choisir à son aise et l'heure de la rupture, et celle des représailles. Le proconsulat d'Asie valut à Lucullus une fortune plus que princière; et Pompée à son tour, pour prix de l'organisation nouvelle des provinces, reçut du roi de Cappadoce, de l'opulente ville d'Antioche et d'autres princes et villes, de grosses sommes d'argent ou des titres de créance encore plus considérables. Tout cela ressemblait fort à des exactions; mais l'exaction était passée en tribut usuel, et sans vendre directement leur concours dans les questions importantes, les deux généraux ne laissèrent pas que de le faire payer par tous ceux dont l'intérêt coïncidait avec celui de Rome. En somme et eu égard aux temps, leur administration fut relativement parlant, digne d'éloges : ils eurent en vue d'abord le bien de la République, et ensuite celui des provinciaux. Pour les maîtres comme pour les sujets c'était un grand bonheur que la transformation des pays clients en pays soumis, que la meilleure délimitation des frontières d'Orient, que l'établissement d'un gouvernement un et fort en Asie. Quant à Rome, ses finances y gagnèrent dans une proportion incalculable : les nouveaux impôts directs payés dorénavant par tous les princes et prêtres, et par toutes les villes, sauf celles fort rares qui avaient la franchise, élevèrent bientôt les revenus de la République à la moitié en sus de l'ancien produit. A la vérité l'Asie souffrit beaucoup. En argent monnayé et en bijoux, Pompée versa dans les caisses du fisc environ 200000000 de sesterces, et distribua 16000 talents à ses officiers et à ses soldats. Ajouter à ces chiffres les sommes énormes rapportées par Lucullus, ajoutez-y les exactions non officielles prélevées par les légionnaires et les dommages directs de la guerre, l'idée de l'épuisement financier du pays. Les contributions frappées sur l'Asie par la République, dans leur somme et leur mode, n'aggravaient en rien sans doute les rigueurs fiscales des régimes antérieurs, mais elles avaient cela de désastreux pour les territoires orientaux que leur produit s'en allait tout à l'étranger, qu'il n'en revenait qu'une très mince portion en Asie, et que dans les nouvelles comme dans les anciennes provinces l'impôt était toujours le dépouillement organisé des sujets au profit de la ville souveraine. Il en prit mal à Lucullus d'avoir vigoureusement lutté contre les excès usuraires des financiers romains : leurs rancunes furent la cause principale de sa chute. Lucullus et Pompée voulaient sérieusement la restauration et la prospérité des pays conquis; et leurs efforts le prouvent partout où ils n'avaient plus les mains liées par les nécessités de parti : dans l'affaire de la réorganisation des villes asiatiques, par exemple, alors que pendant bien des siècles les ruines de telle ou telle bourgade remettront en mémoire les temps de la grande guerre, Sinope relevée et florissante datera de Lucullus son ère nouvelle, et à l'intérieur du Pont presque toutes les cités importantes auront pour Pompée leur fondateur un culte de reconnaissance. Avec bien des lacunes et des vices non méconnaissables, l'oeuvre de Lucullus et de Pompée dans l'Asie romaine n'en reste pas moins une oeuvre louable et intelligente; et quelques lourds embarras qui s'attachassent au régime inauguré par eux, il dut être le bienvenu pour ces peuples d'Asie tant et tant de fois flagellés : il leur apportait du moins, au dedans comme au dehors, la paix que leurs cris de douleur appelaient depuis des siècles.

63-58 av. J.C.

L'Orient après le départ de Pompée

L'Orient eut la paix, en effet, jusqu'au jour où les maîtres de Rome, coalisés en triumvirat, reprirent, avec une énergie plus grande, mais aussi pour leur malheur, la pensée timidement éclose chez Pompée de rattacher les pays trans-euphratéens aux frontières de l'Empire. Il eut la paix jusqu'au jour, trop tôt venu, où la guerre civile renaissante emporta les provinces de l'Est avec toutes les autres dans son tourbillon fatal. Dans l'intervalle, l'histoire n'a pas à relater les continuels combats des préteurs de Cilicie avec les montagnards de l'Amanus, des préteurs de Syrie avec les hordes du désert, et les collisions, souvent malheureuses, des troupes romaines avec les Bédouins. La résistance de l'opiniâtre nation juive veut, au contraire, être mentionnée. Tantôt c'est Alexandre, fils du roi dépossédé Aristobule, tantôt c'est Aristobule lui-même, échappé bientôt de sa prison, qui donne à faire au proconsul Aulus Gabinius (697-700 de Rome (57-54 av. J.-C.)). Trois fois ils ressuscitent la révolte, et, sans le bras de Rome, le grand-prêtre Hyrcan, institué par elle, serait impuissant à se soutenir. Ce n'était pas simplement une opinion politique qui poussait les Orientaux à se regimber sous l'éperon : mieux que cela, une répugnance invincible leur faisait rejeter un joug contre nature; et la dernière et la plus dangereuse de ces insurrections, faisant explosion au moment même où, sous le coup de la crise d'Egypte, l'armée d'occupation quittait la Syrie, débuta par le massacre de tous les Romains résidant en Palestine. Le proconsul eut mille peines à sauver les quelques Italiens échappés à la mort et qui s'étaient d'abord réfugiés sur le mont Garizim, où les révoltés les bloquaient. Il lui fallut, pour réduire ceux-ci, livrer de sanglants combats et mettre longuement le siège devant leurs villes. Après quoi, la monarchie sacerdotale est supprimée : la Judée, comme autrefois la Macédoine, est divisée en cinq cercles indépendants, gouvernés chacun par un conseil souverain pris dans l'aristocratie locale. Samarie et les autres capitales, jadis détruites par les Juifs, se relèvent et font contrepoids à Jérusalem : enfin un gros tribut est édicté, à l'instar de celui qui pèse sur les autres sujets de Syrie.

(L'Egypte) Jetons aussi un regard du côté de l'Egypte, du côté de l'île de Chypre, son annexe et la dernière des vastes conquêtes des Lagides lui restant encore. De tout l'Orient hellénique, l'Egypte seule a gardé, nominalement tout au moins, son indépendance. De même qu'autrefois, quand les Perses occupaient toute la région orientale de la Méditerranée, ils n'ont visité le Nil qu'à la dernière heure, de même les puissants triomphateurs venus d'Occident n'ont pas eu hâte d'incorporer à l'empire cette terre féconde et semblable à nulle autre. L'Egypte était aussi faible que la Syrie. Déjà, en l'an 673 de Rome (81 av. J.-C.), elle était échue à Rome par droit héréditaire : à la cour, les gardes du corps étaient maîtres absolus, faisant et défaisant à leur gré les ministres, et parfois même disposant de la couronne, prenant pour eux tout ce qui leur plaisait, tenant le monarque assiégé dans son palais, lorsqu'il leur refusait une augmentation de solde. Détestés dans le pays, ou plutôt dans Alexandrie, car le pays comptait peu avec sa population d'esclaves attachée à la glèbe, ils avaient contre eux tout un parti qui souhaitait l'incorporation de l'Egypte à l'empire de Rome, et travaillait à l'amener. Mais si les rois égyptiens ne pouvaient songer à une lutte armée contre la République, l'or qu'ils répandaient à flots les protégeait encore contre la menace d'une annexion. Les revenus de la couronne d'Alexandrie égalaient à peu près ceux du fisc romain, même après les dotations dont Pompée l'avait récemment enrichi ? En outre, les jalousies soupçonneuses de l'oligarchie romaine s'étaient soulevées toujours à la seule pensée de confier à un simple citoyen une mission de conquête ou d'administration sur les bords du Nil ! Les maîtres de fait de l'Egypte et de Chypre, à force de corruptions pratiquées sur les membres influents du Sénat, avaient donc réussi, comme par atermoiement, à conserver la couronne branlant sur leurs têtes; et le Sénat leur avait rendu leur titre de roi à beaux deniers comptant. Encore étaient-ils loin du but. Il eût fallu, pour satisfaire au droit public, un vote formel du peuple; jusque là, demeurant à la merci d'un caprice du premier meneur venu de la démocratie, les Ptolémées avaient aussi à livrer à ce parti les batailles de la corruption : comme il était plus puissant, il se mettait à plus haut prix. L'issue ne fut pas la même dans les deux pays. En 696 de Rome (58 av. J.C.), le peuple, ou plutôt les chefs de la démocratie romaine, ordonnèrent l'incorporation de l'île de Chypre, saisissant pour prétexte les secours que les Chypriotes auraient donnés à la piraterie. Marcus Caton, chargé par ses adversaires politiques de l'exécution du plébiscite, descendit dans l'île sans armée : il n'en avait pas besoin. Le roi prit du poison : les habitants se soumirent à l'inévitable sort, sans faire de résistance, et furent placés sous l'autorité du préteur de Cilicie. En même temps, la République mit la main sur un immense trésor, 7000 talents, sur lesquels le monarque, avare autant qu'amoureux de sa couronne, n'avait pas su prélever un peu de ce métal corrupteur qui l'eût sauvé : son or alla remplir à souhait les caves alors vides de l'orarium.

(Ptolémée est reconnu en Egypte puis chassé) Son frère, le monarque d'Egypte, fut plus heureux. Il obtint un plébiscite, payé 6000 talents aux maîtres nouveaux qui dominaient à Rome, et la reconnaissance de son titre (695 de Rome (59 av. J.-C.)). Mais le peuple, mal disposé depuis longues années contre ce bon joueur de flûte (Aulète) et mauvais roi, exaspéré d'une autre part à cause de Chypre perdue, écrasé d'impôts allant croissant et intolérables en suite de la transaction conclue avec Rome (696 de Rome (58 av. J.C.)), son peuple le chassa. Là-dessus Ptolémée de se tourner vers ses vendeurs, comme en cas d'éviction : et ceux-ci, pris de scrupule, considèrent qu'il est de leur probité commerciale de restituer le roi sur son trône : seulement ils ne sont plus d'accord dès qu'il s'agit du choix de leur mandataire. A qui donner, en effet, l'important commandement d'une armée d'occupation en Egypte ? A qui procurer l'immense cadeau que le roi destine à son sauveur ? Cette affaire ne put être réglée qu'après les conférences de Lucques et la consolidation du triumvirat, qu'après promesse par le Ptolémée d'un nouveau versement de 10000 talents. Aussitôt, le proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, recevra des triumvirs l'ordre de faire le nécessaire pour le ramener dans ses Etats. Mais, dans l'intervalle, le peuple alexandrin a mis la couronne sur la tête de Bérénice, fille aînée du roi expulsé, et lui a choisi un époux parmi les princes sacerdotaux de l'Asie romaine, dans la personne d'Archélaos, grand-prêtre de Ma à Comana. Celui-ci, pour aller s'asseoir sur le trône des Lagides, avait quitté un poste à la fois sûr et important. En vain il tente de gagner les hommes tout-puissants à Rome : puis, en désespoir de cause, il ose leur disputer son nouveau royaume, les armes à la main.

(Il est rétabli par Gabinius) Gabinius n'a pas pouvoir exprès de faire la guerre à l'Egypte, mais il a l'ordre d'agir des maîtres de la République; il saisit aussi le prétexte de la piraterie que favoriseraient les Egyptiens, de la construction d'une flotte par Archélaos ! Il se montre tout à coup sur la frontière (699 de Rome (55 av. J.C.)), traverse heureusement les déserts de sables qui séparent Gaza de Péluse, où tant d'invasions jadis étaient venues échouer, et il doit son succès principalement aux rapides et habiles mouvements du chef de sa cavalerie, Marcus Antonius. La place frontière de Péluse se rend avec sa garnison juive, sans se défendre. Plus loin, les Romains rencontrent les Egyptiens, les battent (là encore se distingua Marc-Antoine), et, pour la première fois, les aigles romaines se montrent sur les bords du Nil. Gabinius avait en face la flotte et l'armée d'Archélaos, rangées pour la dernière et décisive bataille. Il est de nouveau vainqueur : Archélaos tombe les armes à la main avec bon nombre des siens. La capitale se rend, et désormais toute résistance cesse. Le malheureux royaume est rendu à son tyran légitime. Déjà, dans Péluse, sans l'intervention généreuse d'Antoine, Ptolémée eût célébré sa restauration par des supplices en masse. Aujourd'hui, il va bride lâchée; il pend, il coupe les têtes; et sa propre fille, innocente victime, monte la première sur l'échafaud. Mais quand il fallut payer la récompense convenue avec les triumvirs, les efforts du roi se heurtèrent contre l'impossible. Le pays, épuisé, n'avait plus de quoi fournir l'énorme somme, même en prenant la dernière obole du pauvre.

(Une garnison romaine dans Alexandrie) Du moins, le peuple fut maintenu calme : il restait, à cette fin, dans Alexandrie, toute une garnison d'infanterie romaine, avec de la cavalerie gauloise et germaine. Les troupes de la République avaient chassé les prétoriens indigènes, et malheureusement se conduisaient comme eux. A dater de ce jour, l'hégémonie de Rome se transforme, en Egypte, en une occupation militaire indirecte; quant à la royauté nominale qui s'y continue, elle constitue bien moins un privilège qu'une double oppression pour le pays.

63 av. J.C.

Etat des choses à Rome

Denier à l'effigie de Pompée
Denier à l'effigie de Pompée

(L'aristocratie vaincue) Avec la loi Gabinia les rôles étaient changés parmi les partis. L'élu de la démocratie ayant le pouvoir de l'épée, sa faction ou le groupe qui passait pour tel, avait aussi la toute-puissance dans Rome. La noblesse se tenait encore compacte, comme par le passé et de la machine des comices, il ne sortait que des consuls, désignés dès les langes de l'enfance, selon l'expression des démocrates : les maîtres de Rome eux-mêmes, n'auraient su ni commander aux votes, ni briser l'influence des anciennes familles. Mais juste à l'heure où s'est consommée l'exclusion presque entière des hommes nouveaux, voici que le consulat à son tour pâlit devant l'astre croissant du pouvoir militaire extraordinaire. L'aristocratie sentit la blessure, alors même qu'elle ne se l'avouait pas, et elle désespéra de son salut. A côté de Quintus Catulus qui, restant à son poste ingrat et luttant avec une honorable constance, demeura jusqu'à la mort (694 de Rome (60 av. J.-C.)) le champion d'une cause vaincue, on ne rencontre plus dans les rangs nobles un seul optimate, qui mette quelque courage et quelque fermeté au service des intérêts aristocratiques. On vit alors les hommes les plus habiles et les plus célèbres du parti, Quintus Metellus Pius et Lucius Lucullus, abdiquer réellement, et, dès qu'ils le purent faire avec décence, se retirer dans leurs villas, oubliant le Forum et la Curie au milieu de leurs jardins, auprès de leurs bibliothèques, de leurs volières et de leurs viviers. Naturellement la génération plus jeune de l'aristocratie, se précipite dans la même voie: tout adonnée au luxe, aux loisirs littéraires elle s'efface, ou se prosterne devant le soleil levant.

(Caton) Un seul fait exception : c'est Marcus Porcius Caton (né en 659 de Rome (95 av. J.C.)). Homme d'honnête vouloir et d'une abnégation peu commune, il est bien l'une des apparitions les plus romanesques et les plus étranges dans ce siècle fertile en bizarres figures. Plein de loyauté et de constance, sérieux dans ses pensées et ses actes, attaché à sa patrie et à la constitution léguée par les ancêtres, avec cela d'intelligence lourde et lente, sans ardeur des sens ou du coeur, il eût pu faire un bon trésorier d'état. Malheureusement il devint l'esclave de la Phrase; et soit qu'il obéit à la rhétorique du Portique, à ses abstractions stériles, à ses dogmes chauves et décousus alors en grande faveur dans les cercles de la haute société, soit qu'il imitât l'exemple de son arrière grand-père, se croyant vraiment appelé à le recommencer, il se mit à parcourir les rues de la grande ville pécheresse, jouant au citoyen modèle et au miroir de vertu, s'en prenant, comme Caton l'ancien, au siècle et aux moeurs; marchant à pied au lieu d'aller à cheval, prêtant sans intérêt, refusant les décorations militaires, et croyant ramener le bon vieux temps, quand il se montrait sans tunique, à l'instar du roi Romulus. Singulière caricature de son grand ancêtre, du rustique barbon que la haine et la colère firent un jour orateur, qui sut manier également l'épée et la charrue, et qui frappait juste toujours avec son gros bon sens, original et sain pour étroit qu'il était, on vit le jeune Caton, docte et froid philosophe, distillant de ses lèvres les axiomes de l'école, toujours assis un livre à la main, ne sachant ni la guerre ni métier quelconque, et voyageant dans les nuages de la sagesse contemplative. Ce fut ainsi pourtant que lui arriva l'influence morale, et par elle l'influence politique. En ces temps misérables et lâches, son courage, ses vertus négatives imposèrent à la foule : il fit école à son tour; et plus d'un - tel modèle, telles copies ! -s'ajustant sur l'échantillon vivant, l'imita jusqu'à la charge. Dans la politique il pesa par les mêmes moyens. Il était le seul conservateur ayant un nom, chez qui à défaut de pénétration et de talent on pût à toute heure faire appel à l'honneur et au courage. Toujours prêt, qu'il en fût ou non besoin, à payer de sa personne, il devint bientôt le chef reconnu des optimates, alors que ni son âge, ni son rang, ni ses capacités ne justifiaient un tel choix. La circonstance n'exigeait-elle que la résistance opiniâtre d'un seul homme, Caton était là, et fixait le succès : dans les questions de détail, dans les questions de finances, il se montrait actif et utile : il ne manquait pas une séance au Sénat. Sa questure fut célèbre : tant qu'il vécut, il éplucha le budget des dépenses publiques, et, comme bien on pense, guerroya sans cesse contre les fermiers du fisc. D'ailleurs n'ayant rien, mais rien de l'homme d'état, impuissant à discerner devant lui le but politique ou à embrasser les situations : ne sachant, pour toute tactique, que faire front devant quiconque rompait ou semblait rompre avec le catéchisme traditionnel des moeurs et des idées oligarchiques; par suite, frappant aussi souvent que sur l'ennemi sur ceux de son bord, enfin, le vrai Don Quichotte du parti, il fit voir, par toute sa conduite et ses actes, que s'il existait encore une aristocratie dans Rome, la foi politique aristocratique n'était plus rien qu'une chimère.

(L'agitation démocratique) A continuer le combat contre un ennemi à terre, l'honneur eût été mince désormais. Pourtant, les démocrates, on s'y attend bien, n'en continuèrent pas moins leurs attaques. Comme on voit les valets d'armée se jeter sur un camp pris d'assaut, la meute populaire se précipita sur les débris de la noblesse; et, tout au moins à la surface, l'agitation politique soulevait les flots bouillonnants du torrent. La multitude suivit ses chefs, d'autant plus volontiers, qu'ils la tenaient en belle humeur. Gaius César, entre autres, déploya le faste d'un prodigue dans ses jeux (689 de Rome (65 av. J.-C.)), où brillait partout l'argent massif. Les cages des bêtes féroces étaient aussi d'argent. Les largesses princières de l'édile dépassèrent toute mesure, d'autant plus fastueuses que César ne les faisait que sur emprunt. La noblesse est assaillie de mille côtés à la fois. Les abus du régime aristocratique y fournissant ample matière, magistrats, avocats libéraux ou de couleur libérale, Gaius Cornélius, Aulus Gabinius, Marcus Cicéron, continuent à dévoiler systématiquement les vices criants et honteux du régime oligarchique, et proposent les lois qui achèvent sa défaite. Il est décrété qu'à l'avenir, le Sénat recevra les ambassadeurs étrangers à jours déterminés (Loi Gabinia, de Senatu legatis (quotidie) dando (Cicéron, ad Quint. fratr. II, 13). Ces audiences étaient fixées du 1er février au 1er mars, sauf exception pour les jours de comices (Lex Pupia : Cicéron, eod. loc. V. aussi ad fam. 1, 4).)), voulant par là, mettre un terme à l'usage des remises abusives d'audience. L'action en justice est déclarée non recevable pour les prêts faits dans Rome à ces mêmes ambassadeurs, moyen violent et unique de couper court aux corruptions passées à Mordre du jour dans le Sénat (687 de Rome (67 av. J.C.))1. Une autre loi restreint les droits du Sénat en matière de dispenses légales (687 de Rome)2. Un Romain de haut rang avait-il des affaires privées qui l'appelaient dans les provinces, il ne s'y rendait le plus souvent, que revêtu par le Sénat d'un caractère public3. Un tel privilège était un mal; on y voulut parer (694 de Rome (60 av. J.C.). On aggrava aussi les peines encourues par l'achat des voix et l'intrigue électorale (687, 694 de Rome (67-60 av. J.C.))4: à cet égard, les excès dépassaient toute mesure, surtout de la part des anciens sénateurs, qui rayés jadis des listes, tentaient par leur réélection aux fonctions publiques, de se faire rouvrir les portes de la Curie. Enfin, une disposition légale expresse confirma la règle jusque la traditionnelle, qui astreignait les préteurs à se conformer dans leurs jugements aux termes de l'Edit, publié par eux, suivant l'usage à leur entrée en charge (687 de Rome (67 av. J.C.))5.

Ce ne fut pas tout : on voulut compléter l'oeuvre de la restauration démocratique, et réaliser les grands principes des Gracques, dans chacune des parties de la constitution. Sylla, on s'en souvient, avait aboli la loi de Gnoeus Domitius sur l'élection sacerdotale : un plébiscite du tribun Titus Labienus la rétablit (694 de Rome (63 av. J.-C.))6. On parlait souvent de l'annone : faisant voir combien on restait loin encore du bon temps des lois frumentaires semproniennes; oubliant à dessein les temps changés, les finances publiques obérées, le nombre immensément accru des citoyens romains, toutes circonstances qui rendaient impossible le retour pur et simple à l'ancienne institution.

(Pays transpadans) En même temps, on entretenait l'agitation dans le pays d'entre le Pô et les Alpes, lequel voulait être mis sur le même pied que le reste de l'Italie. Déjà en 686 de Rome (68 av. J.C.), Gaius César y avait fait un voyage, s'arrêtant de ville en ville; en 689 (65 av. J.C.), Marcus Crassus, alors censeur, avait voulu inscrire en bloc tous les Transpadans sur les listes civiques : l'opposition de son collègue l'avait seule arrêté, et sous les censeurs qui lui succédèrent, la même tentative se répéta. De même qu'autrefois les Gracchus et les Flaccus s'étaient faits les patrons des Latins, de même aujourd'hui les chefs de la démocratie prennent en main l'intérêt de la Gaule Transpadane; et il en coûta cher à Gaius Pison (consul en 687 (67 av. J.C.)) pour s'être un jour attaqué à l'un des clients de César et de Crassus7.

(Les affranchis) Par contre, ces derniers ne voulurent en aucune façon élever la voix en faveur des affranchis, et solliciter pour eux l'égalité politique. Le tribun Gaius Manilius (c'est le tribun de la loi Manilia, votée en faveur de Pompée.), ayant, dans une assemblée du peuple peu nombreuse (31 décembre 687 de Rome (67 av. J.-C.)), fait voter le renouvellement de la loi Sulpicia qui leur conférait le droit de suffrage, les meneurs désavouèrent net celui-ci, et dès le lendemain de son adoption, la motion était, de leur propre assentiment, cassée par le Sénat. De même, en 689 de Rome (65 av. J.C.), un plébiscite expulsa de Rome tous les étrangers qui ne possédaient ni la cité, ni le droit des Latins (il s'agit ici de la loi Papia, de peregrinis. Son auteur, C. Papius, tribun du peuple, n'avait fait que renouveler les dispositions de la loi de M. Junius Pennus (628 (126 av. J.-C.))). Par où l'on voit que les successeurs des Gracques n'échappaient pas plus que les Gracques eux-mêmes aux inconséquences de leur doctrine politique : d'une part, ils faisaient entrer les exclus dans les rangs des privilégiés, et de l'autre ils maintenaient à ceux-ci leurs privilèges. Aux Transpadans César et ses amis montraient la cité romaine en perspective. Mais pour les affranchis ils ne voulaient rien faire; et les rejetant dans leur infériorité politique, ils étouffaient en barbares la concurrence industrielle et commerciale que le génie des Grecs et celui de l'Orient venaient faire en Italie même aux Italiens.

1. C'est encore une loi Gabinia qui refusa l'action quand l'intérêt annuel dépassait 12%. G. Cornelius, alors tribun, avait aussi proposé d'interdire tous les prêts, quels qu'ils fussent. - V. dans Cicéron, (ad Attic., V, 21, VI, 1, 2) l'historiette du prêt fait par Scuptius et Brutus aux Salaminiens.

2. Loi Cornelia : ut nemo legibus solveretur. Elle voulait que deux cents sénateurs au moins eussent voté la dispense. - Cornélius, accusé après son tribunat pour avoir lu sa rogation lui-même, malgré l'intercession de Globulus, son collègue, fut défendu par Cicéron. Il reste quelques fragments du plaidoyer pro Cornel., fameux dans l'antiquité et que Quintilien loue en termes magnifiques (Inst. orat. 81 3)

3. C'est ce qu'on appelait la legatio libera. Le citoyen muni de ce privilège était défrayé par la province comme un ambassadeur et rien ne fixait la durée de son voyage. Cicéron, durant son consulat, fit limiter à un an la legatio libera : mais bientôt César la prolongea jusqu'à cinq (Cicéron, de legib. III, 8; de leg. agr. 1, 3; pro Flac. 34; Philipp. 1, 2; ad Attic., XV, 11. - V. aussi Ascon, in Cicéron, pro Cornel.)

4. Loi Acilia Calpurnia (687 de Rome (67 av. J.-C.)) et loi Tullia (691 (63 av. J.C.)) de ambitu, celle-ci votée sous le consulat de Cicéron : la première prononçait l'amende, l'exclusion du Sénat et l'incapacité des fonctions publiques : la seconde y ajouta l'exil pendant dix ans. Elle fut suivie en 699 (55 av. J.C.) par la loi Licinia, de sodalitiis tendant aussi à la répression de l'incurable délit (V. Dion Cass. XXXV1, 21. - Cicéron, pro Muren., c. 123; pro Planc., 18. - Dict. de Smith, v° Ambitus).

5. Loi Cornelia : ut praetores ex edictis suis perpetuis jus dicerent. On sait que l'édit du préteur, cette viva vox juris civilis, avait pour objet adjuvandi vel supplendi vel corrigendi juris civilis gratia propter utilitatem publicam (Digeste, 1, tit. 1, $ 7). Or il arrivait souvent que, corruption ou autre prévarication, le préteur se permettait de juger autrement que selon son édit, qu'il aurait dû suivre dans tous les cas (perpetuum) (V. Ascon, in Ciceron, pro Corn. - Dion Cass., XXXVI, 23).

6. Ce Labienus, tribun pendant l'année du consulat de Cicéron, fut l'accusateur de Rabirius (Cicéron, pro Rab.); il s'illustra plus tard comme lieutenant de César dans les Gaules.

7. Il s'agit ici de G. Calpurnius Pison, l'aristocrate, l'adversaire de la loi Gabinia et de Pompée. On sait qu'il fut accusé de déprédations commises au préjudice des Allobroges, pendant son proconsulat dans la Narbonnaise (688, 689 (66-65 av. J.-C)), et d'avoir injustement fait mettre à mort un Gaulois transpadan. Cicéron le défendit (691 (63 av. J.C.)).

63 av. J.C.

Procès contre Rabirius

Autre symptôme caractéristique. La démocratie voulut aussi revenir à l'ancienne juridiction des comices en matière criminelle (judicia publica). Sans la supprimer absolument, Sylla l'avait en fait remplacée par les commissions du meurtre et de la haute trahison; et nul ne pouvait sérieusement penser au rétablissement d'un système de procédure suranné, condamné d'ailleurs par ses propres vices pratiques longtemps avant le dictateur. Pourtant la souveraineté du peuple réclamant, tout au moins en principe, la consécration de l'autorité des citoyens dans le jugement des causes criminelles, le tribun Titus Labienus imagina d'accuser, en 691 de Rome (63 av. J.-C.), un vieillard, qui trente-huit ans auparavant, avait tué ou passait pour avoir tué le tribun Lucius Saturninus. Il le traduisit devant cette haute justice à qui, selon la légende, le roi Tullus avait autrefois déféré le jeune Horace, meurtrier de sa soeur. L'accusé était un certain Rabirius. Il n'avait pas porté le coup de la mort à Saturninus : mais il avait colporté sa tête autour des tables des aristocrates : en outre ses cruautés sanglantes et ses chasses aux hommes lui avaient fait une notoriété honteuse parmi les grands propriétaires d'Apulie. Ni son accusateur, ni ceux plus sages qui se tenaient derrière lui, n'avaient intérêt à ce que le misérable expirât sur la croix1. Aussi laissa-t-on, sans trop s'élever là-contre le Sénat apporter en la forme un adoucissement au titre de l'accusation : puis bientôt, les comices assemblés pour le jugement ayant été congédiés sous un prétexte quelconque, le procès lui-même tomba. Du moins on avait affirmé et soutenu le double palladium de la liberté romaine, l'appel au peuple et l'inviolabilité du tribunat; et la démocratie remettait, pour ainsi dire, à neuf ses franchises judiciaires.

(Attaques contre les personnes) La réaction démocratique, dans toutes les questions où étaient en jeu les personnes, se déchaîna plus passionnément encore, dès qu'elle y trouvait jour et matière. Elle n'osa pas, la prudence l'en empêchait, solliciter ou appuyer la restitution à leurs anciens propriétaires des biens confisqués par Sylla : c'eût été là faire la guerre à ses propres alliés, entrer en lutte avec les intérêts matériels : or une telle lutte, la simple politique de tendance est rarement de force à l'engager. Et puis, en revenant sur les biens confisqués, on ramenait à l'ordre du jour la question du rappel des émigrés, alors hautement inopportune. En revanche on fit de grands efforts pour rendre leurs droits politiques aux enfants des proscrits (691 de Rome (63 av. J.-C.)). En même temps, les principaux d'entre les sénatoriaux se voyaient incessamment poursuivis et atteints dans leurs personnes. Gaius Memmius, en 688 de Rome (66 av. J.C.), fit à Marcus Lucullus (il avait été questeur sous Sylla, et c'était pour des actes illégaux et de couleur ultra-aristocratique, commis en cette qualité; qu'il se vit un jour recherché. Il fut acquitté) un procès d'opinion. Trois ans durant, on fit attendre aux portes de la ville, son frère, l'illustre, avant de lui accorder les honneurs du triomphe (688-691 de Rome (66-63 av. J.C.)). Quintus Rex et Quintus Metellus, le conquérant de la Crète, essuyèrent pareille insulte. Une autre affaire fit grand bruit. L'un des chefs du parti, le plus jeune, Gaius César, en 691 de Rome (63 av. J.C.), osa disputer les fonctions du Grand-Pontife aux deux hommes les plus importants de la noblesse, Quintus Catulus, et Publius Servilius, le vainqueur de l'Isaurie; et le peuple consacra ses prétentions en le nommant. Les héritiers de Sylla, son fils Faustus surtout, étaient sous le coup de menaces incessantes; on leur réclamait les sommes que le régent aurait détournées au préjudice du trésor. On ne parlait de rien moins que de reprendre les procès faits par les démocrates sur le fondement de la loi Varia, procès suspendu depuis l'an 664 de Rome (90 av. J.C.). Quant aux hommes compromis dans les rangs des proscripteurs du temps de Sylla, naturellement ils étaient chaque jour et avec acharnement traduits en justice. Quand l'on voit Marcus Caton, alors questeur, se tourner tout le premier contre eux, et dans son honnêteté maladroite (689 de Rome (65 av. J.C.)) réclamer la remise des salaires du sang, comme un bien mal acquis et appartenant à l'Etat, on ne s'étonnera plus de voir, l'année d'après (690 (64 av. J.C.)); César, en sa qualité de président du tribunal criminel (duumvir perduellionis) ne tenir aucun compte de l'ordonnance de Sylla, qui déclarait non punissable le meurtre du proscrit, et traduire devant les jurés et condamner souvent les plus fameux parmi les séides du dictateur, Lucius Catilina, Lucius Bellienus, Lucius Luscius (Catilina fut absous. - V. Hist. de César, I, p. 303.).

1. L'arbor infelix était le supplice de la perduellio. - Sur le procès de Rabirius, voir le plaidoyer de Cicéron, qui le défendit avec Hortensius, et le récit de Dion Cass., XXXVII, 26-28. - V. aussi Drumann, III, p. 963 et s., et enfin Mérimée, Etudes sur l'hist. rom., II, p. 99 et suiv. - Rabirius eût été condamné si le préteur Metellus Celer n'eût tout à coup enlevé le drapeau qui flottait au haut du Janicule. Les comices furent aussitôt dissous.

63 av. J.C.

Saturninus et Marius réhabilités

Le jour se levait enfin où l'on pouvait de nouveau prononcer haut les noms des héros et des martyrs de la cause, et fêter leur mémoire. Les démocrates n'y manquèrent pas. Nous venons de dire comment Saturninus avait été réhabilité par le procès fait à son prétendu meurtrier. Le souvenir de Marius était bien autrement retentissant, et faisait battre les coeurs : or, il se trouvait que ce même homme, qui naguère avait sauvé l'Italie envahie par le flot des barbares du Nord, avait aussi pour neveu le chef actuel du parti. La foule éclata en transports, quand, en 686 de Rome (68 av. J.-C.), César, malgré la défense de l'édit, montra un jour en plein Forum, aux funérailles de la veuve de Marius, les traits vénérés du vainqueur de Verceil. Un matin, trois ans après (689 de Rome (65 av. J.C.)), on revit au Capitole, étincelants d'or et de marbre, et à la place même où Marius les avait dressés, les trophées que Sylla avait fait abattre : aussitôt les vétérans, les invalides des guerres d'Afrique et cimbrique d'accourir, de se presser, les larmes aux yeux, autour de l'image du chef aimé : ce fut pour les masses un jour d'allégresse, et le Sénat n'osa pas renverser ces insignes proscrits, qu'une main hardie osait relever, au mépris des lois.

(Insignifiance des résultats) Néanmoins, toute cette agitation, ces querelles, et tout ce bruit, n'avaient qu'une mince importance, à les juger en homme d'état. L'oligarchie était bien vaincue, et la démocratie tenait le gouvernail. L'ennemi gisant à terre, tous, jusqu'aux derniers des plus petits, se précipitaient et donnaient leur coup de pied : les démocrates reprenaient possession de leur terrain, et relevaient leurs autels et leurs dogmes : les doctrinaires du parti n'avaient pas de cesse qu'ils n'eussent rétabli de toutes pièces les privilèges populaires, et poussaient leur principe jusqu'au ridicule, comme les ultra-légitimistes ne manquent jamais de le faire. Tout cela va de soi, et peu importe d'ailleurs. Mais de cette agitation sans but, que pouvait-il sortir ? Elle trahissait manifestement l'embarras des meneurs, cherchant en vain où se prendre, alors qu'en face d'eux ils n'avaient plus que des questions ou vidées, ou purement secondaires.

63 av. J.C.

Crassus et César

(Collision prochaine entre les démocrates et Pompée) Dans la lutte contre l'aristocratie, la démocratie l'avait emporté : toutefois elle n'avait pas vaincu seule; et elle avait à passer encore par l'épreuve du feu. Un compte lui restait à régler, non avec son ennemi, mais bien avec son allié plus puissant, avec l'homme qui lui avait procuré la victoire, avec celui qui tenait d'elle, alors qu'elle n'avait pas osé le lui refuser, un pouvoir politique et militaire, jusque-là sans précédents. A ce moment, le général, préposé aux affaires de l'Orient et des mers, était occupé à faire ou défaire les rois; nul, si ce n'est lui, ne pouvait dire, combien de temps il demeurerait loin de Rome, à quelle heure il déclarerait finies les guerres par lui entamées. Comme tout le reste, l'époque de son retour, et aussi la décision dernière, reposaient dans ses mains. Pendant ce temps les partis attendaient, immobiles. Quant aux optimates, ils ne redoutaient pas trop son retour : ils avaient tout à gagner, rien à perdre, à la rupture visiblement prochaine de Pompée et de la démocratie.

(Projet d'établissement d'une dictature militaire démocratique) Les démocrates, eux, veillaient anxieux, et voulant parer à l'explosion imminente, ils disposaient leurs contre-mines durant le temps que l'absence du proconsul leur laissait encore. Ils s'abouchèrent avec Crassus; à celui-ci, pour combattre un rival haï et envié, nul autre moyen ne restait ouvert qu'une nouvelle et plus étroite alliance avec eux. Déjà, lors de la première coalition, César et Crassus, comme étant les moins forts, s'étaient tenus ensemble : aujourd'hui leur intérêt commun et un commun danger accroissent leur intimité : l'homme le plus opulent et l'homme le plus endetté de Rome scellent alors un pacte étroit. Tout en affectant d'appeler Pompée la tête et l'orgueil de leur parti, et de n'avoir plus de traits à lancer que contre les aristocrates, ils arment en silence contre l'absent. Aux yeux de l'historien, leurs efforts pour échapper à la dictature militaire dont ils sentent la menace, sont autrement significatifs que l'agitation bruyante menée contre la noblesse, masque habile dont ils couvrent leurs desseins. Ils se remuaient, il est vrai, comme derrière un nuage, et les traditions et les sources ne s'éclairent à ce moment que par de rares échappées : à jeter les ténèbres sur les événements, l'ère postérieure aussi bien que les temps présents avait ses bonnes raisons. Dans l'ensemble, les tendances, la marche des faits, le but, tout est manifeste. Au pouvoir militaire on ne pouvait faire efficacement échec que par une seconde dictature militaire. Les démocrates voulurent donc, à l'instar de Marius et de Cinna, s'emparer des rênes du gouvernement; ils voulurent donner à l'un de leurs chefs, soit la conquête de l'Egypte, soit la régence de l'Espagne, soit tout autre commandement ordinaire ou extraordinaire, et dans ce général nouveau et dans son armée, opposer un fort contrepoids à Pompée et à son armée. Mais pour en arriver là, il leur fallait une révolution, en apparence dirigée contre le gouvernement nominal, en réalité contre Pompée, contre le monarque désigné : cette révolution, tous y travaillèrent avec ardeur, et du jour où furent votées les lois Gabinia et Manilia, jusqu'à celui du retour de Pompée (688-692 de Rome (66-62 av. J.-C.)), la conspiration fut en permanence dans Rome. La capitale était en proie à la fièvre : la colère sourde des gens d'argent, les paiements arrêtés, les nombreuses banqueroutes, tous ces avant-coureurs de l'orage annonçaient la voie nouvelle où s'engageaient les partis. Le complot démocratique, allant chercher Pompée par dessus la tête du Sénat, amenait forcément la réconciliation du Sénat et de Pompée. Mais lorsqu'ils voulaient à la dictature pompéienne opposer celle de l'un de leurs favoris, les démocrates, à le prendre au vrai, se jetaient à leur tour dans les bras du pouvoir militaire; pour chasser le démon, ils appélaient Béelzébub : les principes, dans leurs mains, n'étaient plus qu'une question de personnes.

66 av. J.C.

Catilina

A cette révolution ainsi préparée par les meneurs du parti, et au renversement du régime actuel il y avait un préliminaire nécessaire, l'insurrection des conjurés faisant explosion dans Rome. Or, chose triste à dire, la matière inflammable était partout entassée, sur les hauteurs et dans les bas fonds sociaux. Inutile de revenir ici sur le tableau du prolétariat libre ou servile. Déjà, s'était fait entendre cette grave parole, que "seul le pauvre peut représenter le pauvre !". Déjà se faisait jour la maxime que la foule pauvre peut aussi bien que la riche oligarchie se constituer en puissance indépendante, et cessant de subir la tyrannie, jouer au tyran à son tour. Ces dangereuses opinions trouvaient écho jusque parmi la jeunesse des hautes-classes. Les raffinés de la mode, en même temps qu'ils dissipaient leurs fortunes, avaient tué en eux-mêmes les forces du corps et de l'esprit. Sous ce monde élégant, à la chevelure parfumée, portant barbe et manchettes taillées au dernier goût, adonné à la danse, à la cithare, et vidant les coupes du matin jusqu'au soir, s'entrouvrait un effrayant abîme de corruption morale et sociale, de désespoir bien ou mal dissimulé, de projets, enfants du délire ou de l'étourderie. Là, tout haut, on soupirait après le retour des temps de Cinna, de l'ère des proscriptions, des confiscations, de la radiation des dettes : là, se trouvaient des hommes, dont plusieurs de noble extraction et de facultés peu communes, qui n'attendaient qu'un signal pour tomber en brigands sur la société civile, et regagner, par le pillage, les richesses dévorées par la débauche. Jamais chef ne manque de voleurs qui se mettent en bande : ceux-ci eurent aussitôt leurs capitaines. Un ex-préteur, Lucius Catilina, un questeur, Gnaeus Pison, se distinguaient entre tous par leur haute naissance et leur condition. Derrière eux, ils avaient brisé les ponts : pleins de talents autant qu'effrontément dépravés, ils dominaient leurs complices. Catilina surtout, fut l'un des plus scélérats dans ce siècle fécond en scélératesses. Ses tours de jeunesse appartiennent aux greffes criminels, plutôt qu'à l'histoire : tout son extérieur, sa face blême, son oeil égaré, sa démarche moitié paresseuse et moitié hâtive, trahissaient un sinistre passé. Il possédait à un haut degré les qualités de chef de bande : sachant jouir et sachant se priver; ayant le courage, la connaissance des hommes, l'énergie du crime, et maniant en maître l'épouvantable enseignement du vice, qui pousse les faibles à leur chute, et après la chute au forfait. Avec de tels éléments, c'était chose facile à des hommes, ayant l'argent et l'influence, que d'ourdir un complot contre l'ordre de choses actuel. Catilina, Pison et leurs pareils se prêtaient volontiers à toute combinaison qui leur offrait en perspective les proscriptions et l'annulation des dettes. Catilina, d'ailleurs, haïssait l'aristocratie qui l'avait écarté du consulat, comme corrompu et dangereux. Affidé de Sylla, jadis il avait à la tête de ses Gaulois, donné la chasse aux proscrits: il avait de ses mains tué un vieillard, son propre beau-frère : aujourd'hui, passant dans l'autre camp, il est tout prêt à y rendre de semblables services. Un pacte secret est conclu. Les conjurés y entrent au nombre de plus de quatre cents; ils ont de nombreux affiliés dans, toutes les régions, dans toutes les villes d'Italie. Il va de soi, d'ailleurs, qu'en écrivant sur le drapeau de l'insurrection le mot de leur programme, la suppression des dettes, ils verront accourir en foule les recrues fournies par une jeunesse totalement dépravée.

66-65 av. J.C.

Le premier complot

En décembre 688 de Rome (66 av. J.-C.), ainsi le disent les récits du temps, les chefs du complot crurent saisir l'occasion d'éclater. Les deux consuls élus pour 689 de Rome (65 av. J.C.), Cornélius Sylla, et Publius Autronius Paetus venaient d'être convaincus en justice du crime de corruption électorale; et aux termes de la loi, ils avaient encouru la déchéance de leur expectative. Ils entrent tous deux dans la conspiration. Les conjurés décidèrent que ces hommes, de gré ou de force, monteraient sur les sièges consulaires : ce qui, pour les démocrates, revenait à s'emparer du pouvoir suprême. Ils devaient donc, le 1er janvier 689 de Rome (65 av. J.C.), jour où les nouveaux consuls, Aurelius Cotta et Manlius Torquatus, inaugureraient leur magistrature, assaillir en armes la Curie, massacrer les consuls sortants et tous les autres personnages marqués pour l'hécatombe, et proclamer Sylla et Paetus, après annulation par le peuple de la sentence qui les condamnait. Crassus alors prendrait la dictature : César serait fait maître de la cavalerie, avec mission, sans doute, de mettre sur pied une force militaire imposante, pendant que Pompée, était au loin, guerroyant dans le Caucase. Capitaines et soldats, tous étaient achetés, tous avaient le mot d'ordre. Catilina, posté au jour fixé près de la Curie, n'attendait plus que le signal que César (César devait laisser tomber sa toge de son épaule), sur un mouvement de Crassus, allait soudain lui transmettre. Il attendit en vain : Crassus ne parut pas à la séance où tout se devait décider, et cette fois l'insurrection projetée avorta. On arrêta un nouveau plan de meurtre, et sur une plus vaste échelle, pour le 5 février : il ne put s'exécuter davantage : Catilina, dit-on, aurait donné le signal avant que les bandits commandés pour le massacre ne fussent tous arrivés. Le complot transpirait. Le gouvernement n'osait pas attaquer les conjurés face à face il se contenta de donner des gardes aux consuls; et à l'armée révolutionnaire, il opposa des bandes payées par l'Etat. On voulut éloigner Pison. La motion fut portée de l'envoyer en qualité de questeur avec pouvoirs prétoriaux dans l'Espagne citérieure; et Crassus donna les mains à sa nomination espérant gagner par lui à l'insurrection une province importante et un utile secours. Il se fit d'autres propositions plus énergiques encore : mais elles tombèrent devant l'opposition des tribuns.

Tel est le récit traditionnel venu jusqu'à nous. Il reproduit, cela est clair, la version qui circulait parmi les hommes du gouvernement. Est-il vrai, et mérite-t-il créance jusque dans les moindres détails ? C'est ce que, dans l'absence de moyen de contrôle, nous ne pouvons absolument décider. Sur la question capitale de la participation de César et de Crassus au complot, le témoignage accusateur de leurs adversaires politiques n'est pas, sans doute, une preuve suffisante. On ne peut nier pourtant que dans leurs actes ostensibles, à ce même moment, on ne rencontre une frappante et exacte concordance avec les menées secrètes que les aristocrates leur imputent. Est-ce que déjà, Crassus n'agissait pas en révolutionnaire, quand, censeur dans cette année, il tentait d'inscrire les Transpadans sur les listes civiques ? Que penser de lui quand on le voyait dans son même office, s'apprêter à porter et Chypre et l'Egypte sur les registres du domaine du peuple romain1 ? Et César, vers le même temps (689 ou 690 de Rome (65-64 av. J. C.)), n'était-ce pas à son instigation que plusieurs tribuns allèrent demander au peuple de l'envoyer en Egypte pour y remettre sur le trône le roi Ptolémée, chassé par les Alexandrins ? Ces manoeuvres ont un air de parenté non méconnaissable avec les accusations du parti noble. Crassus et César s'étaient concertés; qu'ils voulaient, pendant l'absence de Pompée, s'emparer de la dictature militaire; qu'à cette dictature démocratique l'Egypte devait servir de piédestal; que l'insurrection avortée de 689 de Rome (65 av. J.C.) devait procurer la réalisation de ces projets; et qu'enfin Catilina et Pison n'étaient pas autre chose que des instruments dans la main de Crassus et de César.

1. Plutarque, Crassus, 13; Cicéron, de leg. agr., 2, 17, 44. A cette même année 689 de Rome (65 av. J.-C.) se place le discours de Cicéron de rege Alexandrino, qu'on a à tort, selon nous, rattaché à l'an 698 (56 av. J.C.). Cicéron y combat, les fragments qui nous restent le font voir, l'opinion de Crassus, lequel soutenait que par le testament du roi Alexandre l'Egypte était devenue propriété du peuple romain. En 689 (65 av. J.C.), la question pouvait se discuter, et dut être discutée : en 698 (56 av. J.C.), elle n'avait plus d'intérêt : la loi Julia de 695 (59 av. J.C.) avait tout tranché. D'ailleurs il s'agissait, en 698 (56 av. J.C.), non de savoir à qui appartenait l'Egypte, mais de rétablir le roi qu'une révolte avait chassé : toute cette affaire nous est bien connue, et Crassus n'y joue aucun rôle. Ajoutons qu'après la conférence de Lucques, Cicéron n'était plus en situation de lutter sérieusement contre aucun des triumvirs.

64-63 av. J.C.

Le second complot

Le complot s'arrêta pour un temps. Les élections pour 690 de Rome (64 av. J.-C.) se firent, sans que Crassus ni César renouvelassent leur tentative de mainmise sur le consulat : leur abstention tint sans doute, en partie, à la candidature de Lucius César, parent du chef des démocrates, homme faible et se mouvant au gré de ce dernier. Sur ces entrefaites, les bulletins venus d'Orient précipitaient les choses. Déjà Pompée avait tout réorganisé en Asie-Mineure et en Arménie. Les stratèges de la démocratie avaient eu beau démontrer qu'on ne pourrait considérer la guerre du Pont comme finie, que quand Mithridate serait captif; qu'il fallait dès lors lui donner la chasse autour de la mer Noire; et se bien garder, surtout, d'aller au loin, s'engager en Syrie : Pompée, sourd à tous les commérages, avait quitté l'Arménie dès le printemps de 690 de Rome (64 av. J.C.), et était descendu vers les terres syriennes. Choisissant l'Egypte pour son quartier général, la démocratie n'avait plus de temps à perdre : rien de plus facile à Pompée que d'arriver sur le Nil avant César. La conspiration de 688 de Rome (66 av. J.C.), debout tout entière, au lendemain des mesures plus que mollement prises pour la réprimer, se remit à l'oeuvre, aux élections consulaires pour l'an 691 (63 av. J.C.). Les rôles étaient sans doute les mêmes, et le plan n'avait en rien été changé. Comme la première fois, les meneurs se tinrent en arrière. Les candidats étaient Catilina lui-même, et Gaius Antonius, le plus jeune fils d'Antonius l'orateur, et le frère de l'officier revenu si mal famé de Crète. Sur Catilina on savait pouvoir compter. Quant à Antonius, syllanien d'abord comme Catilina, comme lui traduit plus tard en justice par les démocrates, et expulsé du Sénat, au demeurant homme sans énergie, sans importance, n'ayant rien des qualités du commandement, perdu de dettes et insolvable, il se fit volontiers l'humble serviteur du parti, moyennant qu'il obtînt le consulat et tous les avantages inhérents à cette magistrature. Par ces deux hommes, les chefs de la conjuration croyaient se rendre maîtres du pouvoir, arrêter comme otages les enfants de Pompée demeurés dans la capitale : ils armeraient ensuite contre le proconsul en Italie et dans les provinces. Le propréteur Pison, à la première nouvelle du coup frappé à Rome, devait lever en Espagne citérieure l'étendard de l'insurrection. Si l'on ne pouvait communiquer par mer avec lui, Pompée fermant la Méditerranée, on comptait sur le concours des Transpadans, ces vieux clients de la démocratie, alors en fermentation violente, et qui naturellement auraient le droit de cité romaine pour récompense : on comptait aussi sur d'autres tribus gauloises. Le complot étendait ses fils jusqu'en Mauritanie. Un des conjurés, gros négociant, Publius Sittius de Nucérie, que ses affaires embarrassées forçaient à rester loin de l'Italie, avait ramassé dans ce pays et en Espagne une troupe armée d'enfants perdus; et devenu chef de partisans, il parcourait l'Afrique occidentale, où son commerce lui avait fait des relations.

64-63 av. J.C.

Cicéron, élu consul

Mais ce fut dans les élections consulaires que le parti déploya toutes ses forces. Crassus et César, prodiguant l'argent, argent à eux ou d'emprunt, et mettant en mouvement, tous leurs amis, s'efforcèrent d'enlever la nomination de Catilina et d'Antonius : les compagnons de Catilina, attelés à sa candidature, firent de leur côté l'impossible pour porter au gouvernail celui qui leur promettait toutes choses, les charges publiques et les sacerdoces, les palais et les villas des aristocrates, l'abolition des dettes, principalement, et qui ayant promis, tiendrait sa parole, ils n'en doutaient pas. L'aristocratie était en grande détresse, ne pouvant mettre la main sur des candidats à elle. Se porter, c'était jouer sa tête. En d'autres temps, le péril eût attiré les citoyens. Aujourd'hui l'ambition se taisait devant la crainte. Les nobles eurent recours aux expédients des faibles : ils s'ingénièrent à combattre la brigue au moyen d'une loi nouvelle contre la vénalité des votes. Leur loi échoua par l'intercession d'un tribun. De guerre lasse; ils réunirent leurs voix sur un citoyen qui, sans leur agréer, n'était pas du moins homme à faire le mal.

Ce candidat n'était autre que Marcus Tullius Cicéron, bien connu pour nager entre deux eaux1; en coquetterie tantôt avec les démocrates et tantôt avec Pompée; faisant aussi les doux yeux et de loin à l'aristocratie mettant son talent d'avocat au service de tout accusé important, sans distinction de parti ou de personne (n'avait-il pas eu un jour Catilina pour client ?) : au fond n'appartenant à aucun parti, ou ce qui revient au même, fidèle au parti des intérêts matériels, lequel avait la haute main dans les prétoires, et accordait faveur à l'artisan de plaidoyer disert, à l'homme spirituel, et de bonne compagnie ! Dans Rome et hors de Rome, ses nombreuses relations lui donnaient des chances en face du candidat malheureux des démocrates : les Pompéiens, et la noblesse, celle-ci d'assez mauvaise humeur, votaient pour lui. Il fut élu à une grande majorité. Les deux candidats démocrates obtinrent un nombre presqu'égal de voix : Antonius, grâce à sa famille, mieux posée, l'emporta de quelques unités seulement sur son concurrent. L'événement tournait contre Catilina, et délivrait Rome de la menace d'un second Cinna. Quelque temps avant, Pison, à l'instigation, du moins on le disait, de Pompée, son ennemi politique et son ennemi personnel, avait été massacré en Espagne, par son escorte d'indigènes. Avec l'autre consul Antonius tout seul, impossible de rien entreprendre. Avant même leur entrée commune en charge, Cicéron sut rompre le faible lien qui rattachait son collègue au complot; et renonçant en sa faveur à son droit de tirage au sort des provinces consulaires, il le laissa, obéré qu'il était, prendre pour lui le riche et productif gouvernement de la Macédoine. Ainsi pour la seconde fois, le coup échouait, dès les actes préparatoires.

1. Nul ne le montra mieux et plus naïvement que son propre frère Quinius (de petitione consul. 1, 5, 13, 51, 53, de l'an 690 (64 av. J.-C.)). En veut-on une preuve de plus ? Qu'on lise sans parti pris le second discours contre la loi agraire de Rullus : on y verra, non sans y prendre intérêt, comment le premier consul qu'aient eu les démocrates (consul popularis) sait mener son cher public par le nez de façon vraiment réjouissante, et lui enseigne la vraie démocratie ! (V. le début de ce discours, 1-5 et passim.)
(Pourtant, en politique, on ne peut nier que Cicéron n'ait eu ni ligne de conduite ni constance : la vanité, la faiblesse l'ont égaré bien des fois. Ballotté de Pompée à César, du camp du peuple à celui de l'aristocratie, il a des puérilités d'ambition qui irritent; il se prosterne devant telle idole qu'il a insultée la veille. Il n'importe Cicéron était patriote sincère et est mort pour la liberté. Sa fin absout et grandit sa vie.)

64 av. J.C.

La motion agraire de Servilius Rullus

(Nouveaux projets des conjurés) Pendant ce temps les affaires marchaient en Orient, et l'orage s'y amassait, menaçant pour la démocratie. La réorganisation de la Syrie se faisait rapidement : déjà partaient d'Egypte de nombreux avis sollicitant l'intervention de Pompée, et l'incorporation à l'empire romain : tous les jours on craignait d'apprendre que le proconsul n'allât de sa personne prendre possession de la vallée du Nil. C'est pour cette raison que César, sans doute, avait tenté de s'y faire envoyer directement par le peuple, avec mission de prêter aide au roi égyptien contre ses sujets révoltés : il échoua, lui aussi contre la répugnance de tous, grands et petits, à rien faire contre l'intérêt de Pompée. Celui-ci allait arriver bientôt, et avec lui la catastrophe probable : si souvent qu'eût été brisée la corde, il fallait encore tendre l'arc. La ville était en sourde fermentation : les meneurs tenaient de fréquentes conférences, attestant quelque nouvelle trame.

Tout à coup, le 10 décembre 690 de Rome (64 av. J.-C.), jour de l'entrée en charge des tribuns du peuple, ils se démasquèrent. L'un des tribuns, Publius Servilius Rullus proposa une loi agraire qui devait placer les chefs du parti dans la situation si grande que les lois Gabinia et Manilia avaient faite à Pompée. L'objet apparent de la rogation était celui-ci fonder en Italie des colonies, dont le territoire ne serait pas acquis par voie d'expropriation, tous les droits privés demeurant garantis, au contraire, et les occupations illégitimes récentes elles-mêmes recevant le titre de la pleine propriété. Seul, le domaine affermé de Campanie serait découpé en parcelles et colonisé : pour le surplus des assignations, la République achèterait les terres nécessaires en la forme du droit commun. Mais pour ces achats il fallait de l'argent. On battrait donc monnaie, en vendant successivement ce qui restait encore de terres domaniales en Italie, et d'abord toutes celles du domaine extra-italique, c'est à dire, les anciennes possessions de la mense royale en Macédoine, dans la Chersonèse de Thrace, la Bithynie, le Pont, la Cyrénaïque, et les territoires des villes complètement incorporées de par le droit de la guerre, en Espagne, en Afrique, en Sicile, en Grèce, en Cilicie. On vendrait aussi tout ce que l'Etat avait acquis, biens meubles ou immeubles, depuis l'an 666 de Rome (88 av. J.C.), et qui restait encore disponible : la motion, ici, avait principalement en vue Chypre et l'Egypte. Toutes les cités sujettes, à l'exception de celles du droit latin et des autres villes libres, serraient, aux mêmes fins, chargées de lourdes taxes et de limes. Enfin, et toujours pour subvenir aux achats, il leur serait affecté le produit des taxes frappées sur les -nouvelles provinces, à dater de 692 de Rome (62 av. J.C.), et celui de tout le butin non encore régulièrement employé : par cet article, Rullus mettait la main, sur toutes les sources de l'impôt ouvertes en Orient par les victoires de Pompée, et sur tous les deniers publics restés dans ses mains ou dans les mains des héritiers de Sylla. Pour l'exécution, il serait nommé des décemvirs avec juridiction et imperium spécial, lesquels demeureraient cinq ans en charge, et auraient sous leurs ordres deux cents officiers pris dans l'ordre équestre : ne pourraient être nommés décemvirs que les candidats qui se présenteraient en personne; enfin, de même qu'aux élections sacerdotales, sur les trente-cinq tribus, il n'y en aurait plus que dix-sept d'appelées au vote, après désignation par le sort. Sans beaucoup de clairvoyance, on comprend que le futur collège décemviral était la copie du grand commandement Pompéien, avec une couleur moins exclusivement militaire, et à la fois plus démocratique. Il lui fallait la puissance de juridiction, ayant à décider entre autres la question de l'Egypte : il lui fallait la puissance militaire, ayant à armer contre Pompée. Par l'exclusion de la candidature des absents, on excluait celle de Pompée : par l'amoindrissement du nombre des tribus votantes, par le tirage au sort adroitement manoeuvré, on mettait l'élection dans la main de la démocratie.

Telle était la tentative de Rullus. Elle manqua complètement son effet. La multitude trouvait plus commode de recevoir à l'ombre, sous les portiques de Rome, l'annone mesurée dans les magasins publics, que de s'en aller labourer la terre à la sueur de son front : elle fit à la rogation un accueil des plus froids. Elle sentit aussitôt que jamais Pompée n'accepterait un plébiscite qui le léserait à tous égards; et qu'il y avait péril, peut-être, à se donner à un parti à bout de voies, qui jouait son va-tout sur de telles offres. Dans ces conjonctures, le gouvernement fit tomber la motion sans trop de peine : Cicéron, le nouveau consul, saisit l'occasion et fit valoir son talent à enfoncer les portes ouvertes : les autres tribuns n'eurent pas même à intervenir : l'auteur du projet le retira (1er janv. 691 de Rome (63 av. J.-C.)). Dans cette troisième campagne, la démocratie n'avait rien gagné qu'une leçon apprise à ses dépens: amour ou crainte, les masses tenaient toujours pour Pompée, et toute motion devait succomber sûrement, par cela seul qu'elle lui était reconnue hostile.

63 av. J.C.

L'insurrection

Catilina
Cicéron dénonce Catilina
Cesare Maccari (1840-1919)

Fatigué de ses candidatures stériles et de tant de complots avortés, Catilina résolut de brusquer les choses, et d'aller droit au but. Il prit au cours de l'été : toutes ses mesures pour commencer la guerre civile. Faesulae (Fiesole), forte place située au milieu de l'Etrurie, toute remplie d'hommes ruinés et de conspirateurs, et quinze ans avant, déjà, le foyer de la révolte de Lepidus, Faesulae sera de nouveau le quartier général insurrectionnel. On y envoie de grosses sommes d'argent, grâce surtout à l'assistance des nobles dames de Rome affiliées en nombre au complot : on y rassemble et des soldats et des armes : un ancien officier de Sylla, Gaius Manlius, brave et sourd à tout scrupule de conscience autant que le fut jamais soldat de fortune, y prend le commandement à titre provisoire. Sur d'autres points de la péninsule il est fait de semblables et non moins grands préparatifs. Les Transpadans surexcités semblent n'attendre pour éclater qu'un signal. Dans le Bruttium, sur la côte orientale de l'Italie, à Capoue, partout où son agglomérés les troupeaux d'esclaves, il semble qu'une seconde rébellion va tout à coup se déchaîner, pareille à celle de Spartacus. Dans Rome même, il se trame manifestement quelque chose : à voir l'arrogance provocante des débiteurs quand, assignés en justice, ils comparaissent devant le préteur urbain, on se rappelle en frémissant les scènes qui jadis ont précédé le meurtre d'Asellio. Une panique sans nom règne parmi les financiers : on juge nécessaire d'interdire de plus fort l'exportation de l'or et de l'argent et de faire bonne garde dans les principaux ports. Les conjurés s'étaient promis, venant les élections prochaines pour l'an 692 de Rome (62 av. J.-C.), où Catilina se présentait encore, de tuer sans plus de façon le consul directeur du vote et tout compétiteur incommode, et d'enlever enfin à tout prix la nomination de Catilina, dût-on faire entrer dans Rome, s'il le fallait, les bandes ramassées à Faesulae et ailleurs, et briser violemment les résistances.

(Nouvel échec de la candidature de Cicéron) Cicéron avait des agents secrets, hommes et femmes, qui le tenaient heure par heure au courant de tous les mouvements des conjurés. Au jour marqué pour l'élection (20 octobre), il les dénonça en plein Sénat, en présence du même principal artisan de la conspiration. Catilina ne s'abaissa pas à nier : il répondit fièrement, que "si le vote du peuple tombait sur lui, au grand parti sans tête dans la république il saurait bientôt donner un chef qui renverserait la petite et débile faction avec ses chefs infirmes !" (Duo corpora sunt reipublicae, unum debile, infirmo capite, alterum firmum sine capite : huic cum ita de me meritum sit caput me vivo non deerit, Ciceron). Cependant comme il n'y avait pas de preuve de flagrant délit, le sénat, sous le coup de ses inquiétudes, ne put que sanctionner à l'avance, et en la forme usuelle, les mesures extraordinaires dictées aux magistrats par les circonstances (21 octobre). La bataille électorale allait s'engager, véritable bataille bien plutôt qu'une élection : Cicéron, de son côté, s'était fait une force armée d'une troupe de jeunes hommes appartenant à l'ordre marchand, et quand vint le 28 octobre, jour auquel le vote avait été renvoyé, cette même troupe garnissait le champ de Mars et l'occupait en force. Les conjurés eurent beau faire : ils ne purent ni massacrer le consul ni tourner les voix en leur faveur.

(L'insurrection éclate en Etrurie) Mais déjà la guerre civile avait éclaté. Le 27 octobre Gaius Manlius avait levé ses aigles (il en montrait une du temps de Marius et de la guerre des Cimbres); appelant à lui l'armée insurrectionnelle, et convoquant les bandits de la montagne et les hommes des champs. Dans ses proclamations, fidèle aux traditions du parti populaire, il réclamait l'abolition de la dette écrasante, et l'adoucissement de la procédure. Quand la créance dépassait la fortune du débiteur, la loi n'entraînait-elle pas, comme par le passé, la perte de la liberté ? Il semblait que la vile multitude, à Rome, se donnant pour l'héritière légitime des anciens plébéiens, et se rangeant tumultueusement en bataille sous les aigles glorieuses des guerres cimbriques, voulut souiller à la fois et le présent et le passé de la République. Rien ne sortit pourtant de cette levée de boucliers; et sur les autres points, la conjuration n'ayant pas les chefs déterminés dont elle avait besoin, les choses en restèrent aux armements accumulés en vain, et à des préparatifs de réunions secrètes. C'était là pour la République, une chance inespérée. En face d'une guerre civile depuis longtemps imminente et ouvertement annoncée, soit indécision des gouvernants, soit lourdeur de la machine rouillée du pouvoir, on n'avait pris aucune disposition militaire. On se décide enfin : on appelle les milices aux armes : des officiers supérieurs sont envoyés dans tous les pays italiens, qui devront, chacun devant soi, écraser l'insurrection naissante : les gladiateurs esclaves sont chassés de Rome, et de fortes gardes volantes sont commandées pour veiller aux incendies que l'on redoute.

(Les conjurés à Rome) Catilina se trouvait difficilement engagé. Il était dans ses projets qu'au jour des élections l'explosion se fit dans Rome et en Etrurie à la fois : avortant dans la ville, et éclatant dans la province, le mouvement le mettait personnellement en danger, en même temps qu'il compromettait le succès de toute l'entreprise. Rester à Rome ne lui était plus possible, après la levée d'armes de ses complices à Fiesole; et pourtant il ne lui fallait pas seulement décider à une prompte action les conjurés de la capitale, il lui fallait encore les mettre en branle avant son propre départ. Il les savait trop bien par coeur pour s'en remettre à eux. Les principaux d'entre les conjurés étaient Publius Lentulus Sura, consul en 683 de Rome (71 av. J.-C.), plus tard expulsé du Sénat, voulant y rentrer, et pour cela redevenu préteur; les deux anciens préteurs Publius Autronius et Lucius Cassius : tous trois, hommes sans capacité. Chez Lentulus on ne trouvait qu'un aristocrate à grandes phrases et à grandes prétentions, lent à comprendre, indécis à agir. Autronius ne se distinguait que par la puissance de ses poumons et de sa voix tonnante. Quant à Lucius Cassius, nul ne savait comment un personnage aussi simple et épais s'en allait se fourvoyer parmi les conspirateurs. Catilina avait d'autres complices plus vigoureux, un jeune sénateur, Gaius Céthégus, les deux chevaliers Lucius Statilius et Publius Gabinius Capito : mais il n'osait les mettre à la tête de ses bandes, tant, jusque dans leurs rangs, la hiérarchie traditionnelle avait encore d'influence : les anarchistes eux-mêmes n'eussent pas cru pouvoir vaincre, n'étant pas commandés par un consulaire, ou tout au moins par un prétorien. Quelque pressant appel qu'il reçut de l'armée de l'insurrection, quelque danger qu'il y eût pour lui à rester plus longtemps à Rome, alors que la révolte avait fait explosion, il se résolut pourtant à ne pas partir encore. Habitué à en imposer à force d'audace à ses lâches adversaires, il continua à se faire voir en plein Forum et dans le sénat opposant la menace à la menace, "qu'on se garde de me pousser à bout, s'écrit-il; une fois mis à la maison, il faudra éteindre le feu sous les ruines !". De fait, nul n'osait, citoyen ou magistrat, porter la main sur le dangereux conspirateur : peu lui faisait d'être accusé de violences et de voies de fait (de vi) par quelque jeune noble : avant le procès vidé, la catastrophe ne serait-elle pas depuis longtemps décidée ? Mais il était dit que ses projets avorteraient toujours : les agents du pouvoir s'étaient glissés en foule parmi ses complices, et tous les détails du complot étaient successivement révélés. Un jour, les conjurés se montrent devant l'importante forteresse de Praeneste (1er novembre), espérant l'enlever par un coup de main : ils s'y heurtent contre une garnison renforcée et sur ses gardes. Les autres tentatives n'aboutissent qu'à de pareils insuccès. Malgré sa témérité et son audace, Catilina vit bien que son départ ne pouvait plus être différé : mais avant, dans une dernière réunion nocturne (6-7 novembre), les conjurés, sur ses instances, décidèrent de mettre à mort Cicéron, ce consul qui dirigeait toute la contre-mine; pour n'être pas trahis, l'exécution devait avoir lieu sans délai. Dès le matin (7 novembre), les assassins choisis venaient frapper à sa porte : ils trouvent la garde renforcée, et on les éconduit : les espions du Sénat les avaient encore devancés. Au jour suivant, Cicéron convoque les sénateurs. Catilina osa se présenter : il balbutia quelques mots de défense, en réponse aux objurgations indignées du consul (il s'agit ici du fameux Quousque tandem et de la première Catilinaire. - Dans la seconde, prononcée le lendemain au Forum, devant le peuple, Cicéron raconte ce qui s'est passé, et revient sur une foule de détails curieux.), qui dévoile tous les préparatifs révolutionnaires des journées précédentes : on ne veut pas l'entendre, et le vide se fait sur les bancs autour de sa place.

Là dessus, il quitte la séance, et se rend, comme il l'a annoncé, en Etrurie, ce qu'il eût fait plus tôt sans tous les incidents survenus dans Rome. Là, il se proclame consul, et se place en observation, tout prêt à fondre sur la ville avec les insurgés, à la première nouvelle de l'explosion attendue. Le Sénat avait décrété de haute trahison, et Catilina et Manlius, les deux chefs, et tous ceux qui dans un délai déterminé n'auraient pas déposé les armes : il avait appelé de nouvelles milices. Mais l'armée dirigée contre Catilina était sous les ordres du consul Gaius Antonius, compromis notoirement dans la conspiration : ce triste personnage marcherait-il contre les insurgés ? Irait-il au contraire les joindre avec ses troupes ? Tout roulait sur un hasard. Il semble qu'on avait voulu l'ériger en un second Lepidus. Quoi qu'il en soit, dans Rome, on ne fit rien ou on ne fit que peu de chose contre les meneurs laissés derrière par Catilina. Tout le monde les montrait au doigt : on savait que le complot n'était rien moins qu'abandonné, que même, avant le départ du chef, celui-ci avait réglé les détails de l'exécution. Un tribun devait donner le signal, en convoquant les comices : puis, dans la nuit suivante, Céthégus se chargeait de tuer Cicéron : Gabinius et Statilius allumaient l'incendie en douze endroits à la fois; et pendant ce temps, Catilina arrivant avec son monde, les communications se rétablissaient au plus vite entre eux tous. S'il avait été pourvu par Céthégus aux préparatifs urgents, si Lentulus, devenu le chef de l'armée des conspirateurs dans Rome, en l'absence de Catilina, s'était décidé à l'attaque sur l'heure, le coup monté pouvait encore réussir. Mais tous ces hommes étaient incapables et lâches plus encore que leurs adversaires : les jours, les semaines s'écoulèrent et rien ne se dessina.

63 av. J.C.

Arrestation des principaux conjurés

Enfin, du camp du Sénat partent des mesures décisives. Lent et minutieux comme toujours, et cachant sous l'apparente des projets à vastes conceptions ou à lointaines perspectives l'ineptie qui s'attarde à l'heure forcée de la crise et de l'action, Lentulus avait noué des intelligences avec les députés de la cité gauloise des Allobroges, alors de séjour à Rome : il s'efforçait d'engager dans le complot ces représentants, endettés eux-mêmes par dessus la tête, d'une nation désorganisée : il était allé, comme ils quittaient la ville, jusqu'à leur adjoindre des affidés et leur donner des lettres pour ceux du dehors. Les Allobroges partent; mais dans la nuit du 2 au 3 décembre, ils sont arrêtés non loin des portes; on saisit leurs lettres et papiers. On vit alors que les envoyés gaulois s'étaient faits les espions de la république;; ils n'avaient donné les mains à la conspiration que pour tenir d'elle les preuves tant souhaitées par le consul, et livrer ses chefs. Le matin venu, Cicéron décerne mandat contre les principaux et les plus dangereux : Lentulus, Céthégus, Gabinius et Statilius sont arrêtés : d'autres s'échappent. Détenus ou fugitifs, leur culpabilité était pleinement manifeste. Aussitôt l'arrestation des premiers, les lettres saisies sont produites devant le sénat : ils n'en peuvent méconnaître ni les sceaux ni l'écriture : on interroge prévenus et témoins : on constate tous les faits à charge, les armes amassées dans les maisons, les menaces partout colportées. Le corps du délit était acquis, et établi juridiquement : les procès-verbaux les plus importants, par les soins de Cicéron, circulaient dans le public (ce jour-là fut prononcée devant le peuple la troisième Catilinaire, où Cicéron rend compte des découvertes faites, et des mesures prises dans la séance du Sénat). L'irritation était universelle contre les conjurés. Les oligarques eussent volontiers tiré avantage des révélations qu'ils avaient dans les mains, et demandé un compte sévère à la démocratie, à César surtout : mais brisés et abattus qu'ils étaient eux-mêmes, ils n'auraient, pas su en venir à leurs fins, comme aux temps des deux Gracques et de Saturninus : pour eux, il y avait trop loin entre vouloir et pouvoir. D'autre part, les incendies complotés par les conjurés avaient soulevé la multitude; pour l'ordre marchand, pour tout homme ayant le culte des intérêts matériels, la guerre de débiteur à créancier dégénérait naturellement en un combat à mort : toute la jeunesse du parti se pressait autour du Sénat, frémissante, exaspérée, et menaçant l'épée à la main, les complices avoués ou cachés de Catilina. La conjuration était à ce moment paralysée : s'il restait encore quelques-uns de ses meneurs debout et libres, tout l'état-major, tous ceux chargés de l'exécution du complot étaient ou captifs ou en fuite; et l'armée rassemblée sous Faesulae ne pouvait non plus rien faire, n'ayant plus l'appui d'une insurrection dans Rome.

63 av. J.C.

Exécution des principaux conjurés

(Délibérations dans le sénat) Dans toute république régulière, quand a pris fin la crise politique, il n'y a plus rien à faire que pour l'armée et les tribunaux. Mais tel était le désarroi du gouvernement dans Rome, qu'il ne se sentait pas de force à tenir sous les verrous deux ou trois hommes de la noblesse. Déjà s'agitaient les esclaves, les affranchis de Lentulus et de ses complices, détenus comme lui : tout se préparait, disait-on, pour les arracher par la violence des maisons privées où ils étaient gardés à vue. Pendant les agitations anarchiques des dernières années, il avait surgi dans la ville de véritables entrepreneurs à forfait du désordre et de l'émeute : Catilina averti de ce qui se passait, était aux portes, et pouvait à toute heure, avec ses bandes, tenter un coup d'audace. Ce qu'il y avait de vrai dans ces rumeurs, alors surtout que conformément à la loi constitutionnelle, les consuls n'avaient sous la main ni troupes ni police suffisamment respectable. Rome, en réalité, appartenait à la première bande qui voudrait se ruer sur elle. On disait tout haut que pour empêcher les tentatives en faveur des prisonniers, il convenait de les mettre à mort sans forme de procès. Mais à cela faire, on violait la loi. Aux termes du vieux droit sacro-saint de l'appel au peuple, pour porter contre un citoyen la sentence capitale, il fallait l'assemblée des citoyens : nul magistrat ne pouvait les suppléer en cet office; et depuis l'établissement des tribunaux de jury, les jugements publics étant tombés en désuétude, on n'avait plus entendu prononcer la peine de mort. Cicéron aurait donc mieux aimé résister aux redoutables suggestions de l'opinion. Quelque sceptique qu'il fût sur le point du droit, en tant qu'avocat, il n'ignorait pas quel profit s'attache au renom de libéralisme, et tant de sang à répandre n'était pas pour le convier à l'éternelle rupture avec la démocratie. Mais son entourage, et jusqu'à sa femme (celle-ci appartenant au beau monde (Terentia)), le pressaient de couronner par un acte hardi les services qu'il venait de rendre à la patrie. Le consul, alors, ayant grand souci de ne pas sembler lâche (c'est le propre des pusillanimes !), au fond, tremblant devant la tâche redoutable qu'il assumait, convoque le Sénat; dans sa perplexité, il lui laisse à décider de la vie ou de la mort des quatre prisonniers. Conduite inconséquente, vraiment ! Bien moins encore que le magistrat suprême, le Sénat avait les pouvoirs légaux de juridiction, et la responsabilité légale de l'acte n'en remontait pas moins tout entière au consul : mais, depuis quand la lâcheté connaît-elle la logique ? César mit tout en oeuvre pour sauver les coupables; et son discours, plein de menaces déguisées et d'allusions à l'inévitable et prochaine vengeance de la démocratie, laissa dans les esprits une impression profonde. Déjà tous les consulaires et la grande majorité avaient opiné pour l'exécution immédiate; et pourtant voilà que la plupart, et Cicéron avec eux, semblent revenir à l'emploi des formes de la loi.

Mais Caton était là, Caton, étroit d'esprit, hargneux, et flairant la complicité chez quiconque soutenait un avis plus doux : il montra à ses collègues l'émeute prête à délivrer les captifs : il jeta sur ces âmes effrayées, hésitantes, une frayeur plus grande, et enfin arracha la résolution meurtrière à la majorité entraînée. L'exécution du sénatus-consulte appartenait à celui qui l'avait mis en délibération.

Dès le soir du 5 décembre, à une heure avancée, les coupables sont extraits des maisons où on les garde : ils traversent le Forum encore encombré par la foule, et sont déposés dans la prison Mamertine, près du Capitole, où jadis on enfermait les criminels condamnés à mourir. C'était une sombre voûte, enfouie à douze pieds sous terre, jadis simple puisard de fontaine (le Tullianum, bâti ou restauré par Servius Tullius. - Voyez aussi Dict. de Smith, v° Tullianum, appelé aussi la prison Mamertine). Le consul en personne y conduisit Lentulus, les préteurs y menèrent les autres, tous sous bonne escorte : nul ne tenta de les délivrer, nul ne savait ce qu'on allait faire d'eux. Etaient-ils mis simplement en lieu plus sûr ? Ou marchaient-ils au supplice ? A la porte de la prison ils sont livrés aux Triumvirs ayant charge des exécutions capitales, et descendus dans l'oubliette, ils sont immédiatement étranglés, à la lueur des torches. Le consul, debout près de la porte, avait attendu la fin du sinistre drame : bientôt il repasse par le Forum, jetant de sa voix claire et bien connue, à la foule muette et anxieuse, ces simples mots : "ils ont vécu !" (Vixerunt) Jusque dans le milieu de la nuit le peuple circula par les rues, acclamant Cicéron, envers qui il se croyait redevable du salut de ses maisons et de ses biens. Le sénat ordonna des actions de grâce publiques; et les principaux de la noblesse, Caton, Quintus Catulus, saluèrent du nom de "Père de la Patrie", donné pour la première fois à un citoyen, l'auteur de la sentence exécutée dans le Tullianum. Quoi qu'ils fissent, c'était là un acte cruel, d'autant plus cruel que tout le peuple l'estimait grand et méritoire. Jamais gouvernement ne se montra plus au-dessous de sa mission que la République romaine en cette nuit fatale où la majorité du pouvoir, votant de sang-froid et avec l'assentiment public, disposa sans procès de la vie de détenus politiques, coupables et punissables devant la loi sans nul doute, mais qui jusque là n'avaient pas encouru la peine capitale; où on les tua en toute hâte, parce qu'on n'osait les confier à la prison, parce que la police régulière était impuissante. La tragédie, dans l'histoire, a presque toujours son côté comique : ici, le trait à noter, c'est de voir le plus brutal et le plus tyrannique forfait s'accomplissant par la main du plus inconséquent et du plus timoré des hommes d'Etat de Rome : c'est de voir le premier consul populaire qu'ait eu la République, choisi en quelque sorte pour porter la main sur le droit d'appel, sur le palladium des antiques libertés romaines !

62 av. J.C.

Fin de l'insurrection

La conspiration dans la ville écrasée avant d'avoir pu éclater, restait à étouffer l'insurrection d'Etrurie. Catilina y avait trouvé réunis 2000 hommes environ : mais les recrues lui arrivant en foule, sa bande s'était vite à peu près quintuplée : déjà il avait deux légions quasi complètes, mais dont le quart, seulement était suffisamment armé. Il se jeta dans la montagne, évitant un choc avec les troupes d'Antonius : il aimait mieux achever l'organisation de sa petite armée, et attendre l'explosion de la révolte dans Rome. Il apprend sur ces entrefaites l'issue contraire des événements : aussitôt ses hommes de se débander : les moins compromis rentrent chez eux en foule. Le reste, gens plus déterminés ou poussés par le désespoir, tente de franchir les passes de d'Apennin et de fuir en Gaule; mais quand ils arrivent au pied des montagnes, non loin de Pistoria (Pistoie), ils se trouvent comme pris entre deux feux. Devant eux, se tient posté le corps de Quintus Metellus, venu de Ravenne et d'Ariminum, et qui défend le versant du Nord : derrière eux sont les légions d'Antonius, que ses officiers ont enfin décidé à marcher et à faire campagne au coeur de l'hiver. La bataille s'engage entre les soldats de la république et les insurgés, au fond d'une étroite vallée, dominée par des hauteurs de rochers : quant au consul, il ne veut pas se faire l'exécuteur de la vindicte publique contre son ancien allié; et sous un prétexte quelconque, il a ce jour-là, donné le commandement à Marcus Pétréius, vieux capitaine, blanchi sous les armes. Le terrain laissait peu d'avantage à ceux qui avaient pour eux le nombre. Catilina, comme Pétréius, met par devant ses hommes les plus sûrs : nul ne donne ou ne reçoit quartier. Le combat dure longtemps : des deux côtés tombent bon nombre de vaillants. Au moment d'en venir aux mains, Catilina avait fait emmener son cheval et les montures de tous ses officiers : il montra en ce jour que la nature l'avait fait pour une destinée peu commune, sachant commander en général et combattre en soldat. Enfin Pétréius avec sa garde (la cohorte prétorienne) enfonce le centre de l'ennemi qu'il disperse, et se retourne à la fois contre les deux ailes : son mouvement décide la victoire. Les cadavres des Catilinariens (on en compta 3000) couvraient le sol, alignés à leur rang de combat : quant à leur chef et à ses officiers, ils s'étaient jetés sur les Romains, quand ils virent tout perdu; ils avaient cherché et rencontré la mort (commencement de 692 de Rome (62 av. J.-C.)). Antonius victorieux malgré lui, reçut du Sénat le titre d'imperator, titre flétrissant, à vrai dire ! De nouvelles fêtes d'actions de grâces attestèrent que gouvernement et gouvernés, tous s'habituaient à la guerre civile.

62 av. J.C.

Chute du parti démocratique

(Crassus et César) La conspiration anarchique, à Rome et en Italie, avait été noyée dans les flots de sang : il n'en restait trace que dans les procès criminels, qui décimèrent à Rome et dans les villes étrusques, les affiliés de la faction détruite, et dans les bandes grossies des brigands. En 694 de Rome (60 av. J.-C.), par exemple, il fallut la force militaire pour écraser aux environs de Thurium une troupe formée des débris des hordes de Spartacus et de l'armée de Catilina. Mais il importe de le constater : le coup porté aux comspirateurs, qui complotaient l'incendie de la ville, ou combattaient à Pistoria, n'avait pas atteint qu'eux seuls : le parti démocratique était aussi frappé. Ce parti, comme il avait eu la main dans les machinations de 688 de Rome (66 av. J.C.), trempait encore dans celles de la veille : le fait, pour n'être pas juridiquement prouvé, en ce qui concerne César et Crassus notamment, n'en est pas moins certain aux yeux de l'histoire. De ce que Catulus, et les principaux des Sénatoriens avaient traité César de complice; de ce que César au Sénat avait parlé et voté contre l'assassinat judiciaire prémédité par l'oligarchie, il ne ressort nullement de là que sa complicité fût manifeste. Chicane de parti n'est pas preuve. D'autres circonstances néanmoins viennent peser sur la balance. Des témoignages explicites, incontestables, montrent César et Crassus au premier rang parmi les fauteurs de la candidature consulaire de Catilina. Quand César, en 690 de Rome (64 av. J.C.), fit traduire les agents de Sylla devant son tribunal, il les condamna tous, acquittant le seul Catilina, le plus coupable et le plus infâme. Le 3 décembre, quand Cicéron déroulait ses révélations et les noms des conjurés devant le Sénat, il ne fit pas mention de ces deux mêmes personnages; et pourtant il est sûr que les dénonciateurs, outre ceux qui furent soumis à l'interrogatoire, avaient aussi parlé de nombreux innocents, que le consul jugea à propos de rayer de sa liste. Et plus tard, au bout de quelques années, quand il n'avait plus les mêmes raisons de taire la vérité, il n'hésita pas à ranger César parmi les conjurés. De même n'y avait-il pas une accusation indirecte, mais claire, à donner à garder à César et à Crassus, en leur qualité de sénateurs, deux des quatre conjurés arrêtés ce même jour (3 décembre), les moins dangereux, il est vrai, Statilius et Gabinius. Les laissant échapper, ils se trahissaient aussitôt devant l'opinion publique : les retenant prisonniers, ils se séparaient de leurs complices, et se compromettaient aux yeux de la faction. Un incident qui se passa dans le Sénat fait voir l'embarras de leur situation. Lentulus venait d'être arrêté avec ses consorts. Un agent de la conspiration, envoyé à Catilina (Tarquinius) et enlevé sur la route, était amené devant le Sénat, où, sous promesse de l'impunité, il fit un aveu circonstancié. Quand il en arriva à la partie la plus délicate de la confession, déjà il nommait Crassus, comme étant celui dont il tenait sa mission aussitôt les sénateurs de l'interrompre, et sur la proposition de Cicéron, d'anéantir toute la déposition sans vouloir pousser plus loin l'enquête : puis, malgré l'amnistie donnée, de mettre le messager en prison, jusqu'à ce qu'il se rétractât, jusqu'à ce qu'il eût déclaré qui l'avait incité à une telle imposture. On savait tout, cela est clair. Témoin ce Sicinius qui, invité à s'attaquer à Crassus, ne se soucia pas de prendre le taureau par les cornes ! La majorité des sénateurs et Cicéron le premier, ne voulaient pas que les révélations allassent au-delà d'une certaine limite. Au dehors, on n'y mettait pas tant de façons : les jeunes gens, appelés aux armes contre les incendiaires en voulaient à César plus qu'à nul autre. Le 5 décembre, à sa sortie du Sénat, ils l'entourèrent, la pointe de leurs épées contre sa poitrine, et peu s'en fallut qu'il ne perdit alors la vie, en ce même lieu où seize ans après il tombera sous les coups d'autres meurtriers : à partir de ce jour il ne reparut plus à la Curie. Concluons : à suivre et à étudier la marche de toute la conspiration, on ne peut se défendre du soupçon, que derrière Catilina, se tinrent à toute heure des hommes plus puissants. Forts de l'absence de preuves juridiques et complètes, de la tiédeur ou de la lâcheté d'un Sénat à demi ignorant de l'état des choses et toujours prêt à saisir prétexte à ne rien faire, ces hommes avaient empêché le magistrat d'agir avec vigueur, procuré au chef des insurgés les moyens d'un libre départ; et quand la guerre déclarée, on envoya une armée contre les rebelles, ils avaient tout fait pour qu'elle tournât en armée auxiliaire de la rébellion. Enfin, comme si ce n'était pas assez de l'événement du complot pour nous en montrer les fils dans des mains plus hautes que les mains de Lentulus et de Catilina, nous ne pouvons passer sous silence la conduite ultérieure de César. Longtemps après, quand il sera au sommet du pouvoir, ne le verrons-nous pas entretenir une étroite alliance avec les rares Catilinariens encore vivants, avec Publius Sittius, le chef de partisans de Mauritanie ? N'apportera-t-il pas, dans le code du crédit et de la dette, ces mêmes adoucissements que sollicitaient les proclamations de Manlius ? Voilà certes, bien des indices, et qui parlent clairement; et puis, à leur défaut même, ne voit-on pas manifestement que la démocratie, courbée, abattue devant le pouvoir militaire qui avait grandi à côté d'elle, et plus que jamais se faisait menaçant, ira chercher son salut jusque dans les complots souterrains, jusque dans l'alliance avec l'anarchie. On était revenu à un état de choses semblable à celui des temps de Cinna. Pendant que Pompée, à peu près comme Sylla naguère, dominait en Orient, Crassus et César s'efforçaient de créer en Italie une force opposante; à l'instar de Cinna et de Marius, mais bien décidés à s'en servir mieux qu'eux, s'il était possible. Fallait-il pour arriver au but, passer par le terrorisme et l'anarchie? Catilina était leur homme. Naturellement et par décence, ils restaient au second plan, et laissaient la plus laide besogne à des mains plus sales, comptant bien s'installer plus tard sur le terrain politique conquis. L'entreprise manqua : aussitôt, chacun des nobles conspirateurs de cacher par tous les moyens son jeu de la veille. Enfin, quand plusieurs années après, le conspirateur d'aujourd'hui sera en butte à son tour aux complots, le voile s'épaissira de plus en plus sur ces années sombres de la vie du grand homme : il aura même ses apologistes, qui écriront des livres pour lui1.

(Complet abattement du parti démocratique) Depuis tantôt cinq ans, Pompée restait dans l'Est, à la tête des armées et des flottes : depuis cinq ans la démocratie conspirait dans Rome pour le renverser, son insuccès était fait pour la décourager. Après d'indicibles efforts, elle n'avait rien gagné : loin de là, elle avait immensément perdu, moralement et matériellement. Déjà la coalition de 683 de Rome (71 av. J.-C.) avait eu ses déboires pour les démocrates de pur sang, encore bien qu'en cette occurrence la démocratie n'avait dû pactiser qu'avec deux des principaux de l'autre parti, et leur eût imposé d'ailleurs son programme. Aujourd'hui elle a fait alliance avec une bande d'assassins et de banqueroutiers, presque tous transfuges du camp aristocratique; et il lui a fallu, ne fût-ce que pour un temps, accepter leur plan d'opérations, avec le terrorisme des tristes jours de Cinna. Aussitôt elle s'aliène le parti des intérêts matériels, cet élément si important de la coalition de 683 de Rome (71 av. J.C.) : celui-ci, éperdu, se jette dans les bras des optimates et de tous ceux qui voudront ou pourront le défendre contre l'anarchie. La multitude des rues, si peu hostile qu'elle se montre à l'émeute, trouve incommode cependant qu'on lui brûle les maisons sur la tête : elle se montre tiède. Circonstance remarquable, dans cette même année (691 de Rome (63 av. J.C.)), on avait pleinement rétabli, par sénatus-consulte et sur la motion de Caton, les distributions frumentaires semproniennes. L'alliance des chefs des démocrates avec l'anarchie avait comme enfoncé le coin entre eux et la masse des citoyens de Rome, et l'oligarchie, non sans un succès momentané, tenta d'élargir le schisme, et d'attirer le peuple à sa cause. Enfin Pompée allait revenir à demi averti, à demi irrité par toutes ces machinations : après tout ce qui s'était passé, après que les démocrates avaient, à vrai dire, brisé eux-mêmes les liens qui les rattachaient à lui, ils ne pouvaient plus vraiment lui demander (demande juste peut-être, en 684 de Rome (70 av. J.C.)), de ne pas frapper de son épée cette même puissance qu'il avait portée en haut, elle, à son tour, le poussant au pinacle. Ainsi s'était déshonorée et affaiblie la cause démocratique : percée impitoyablement à jour, sans direction, sans énergie, elle succombait sous le ridicule. N'est-il besoin que d'infliger l'humiliation au régime oligarchique à demi mort, ou de s'agiter en maintes frivoles menées, pour une telle tâche, elle est grande et forte. Elle tombe à terre, à son tour, dès qu'elle veut saisir l'objet politique de ses convoitises. Avec Pompée, ses rapports n'étaient que pitoyable fausseté : tout en accumulant louanges et hommages, elle ourdit contre lui intrigue sur intrigue, qui l'une après l'autre crèvent et s'évanouissent comme bulles de savon. Le capitaine général des terres et des mers de l'Orient, loin de se mettre en défense, semble ne rien apercevoir de toutes ces manoeuvres; et ses victoires sur les démocrates rappellent Hercule écrasant les Pygmées, sans s'en douter. Un jour, ils tentèrent d'allumer l'incendie des guerres civiles, et ne le purent : si la faction anarchique avait déployé plus de vigueur, la démocratie pure, sans doute, aurait pris ses bandes à gage : mais elle n'aurait su ni les conduire, ni les sauver, ni mourir avec elles. Et ainsi, la vieille oligarchie, ce corps à demi-mort, ravitaillé soudain par les masses venues de l'autre camp, se rencontrant bientôt avec Pompée sur le terrain d'un intérêt manifestement commun, avait repris des forces, repoussé la tentative révolutionnaire et remporté sa dernière victoire. Durant ce temps, Mithridate était mort : l'organisation de l'Asie-Mineure et de la Syrie s'achevait : à toute minute, l'Italie attendait le retour du proconsul. L'heure décisive était donc prochaine : mais entre l'Imperator revenant plus glorieux, plus puissant que jamais, et les démocrates abattus, épuisés et dissous, à quelle part dans la décision leurs chefs pouvaient-ils prétendre? Crassus prépare l'embarquement de sa famille, de son or : il veut aller chercher un asile en Orient; et César lui-même, cette nature pleine d'énergie et de ressort, César semble tenir la partie pour perdue. Cette même année (691 de Rome (63 av. J.C.)), il se portait candidat au grand pontificat : quand il sortit de sa maison, le matin de l'élection, on l'entendit s'écrier que, s'il ne réussissait pas, il n'en repasserait plus le seuil.

1. Je fais ici allusion au Catilina de Salluste, écrit par un césarien de profession, et publié en 708 (46 av. J.-C.), soit pendant la régence de César, soit plutôt pendant le triumvirat de ses héritiers. Ce livre est tout un plaidoyer politique. L'auteur y parle à l'honneur du parti démocratique, devenu déjà le fondement de la monarchie romaine : il s'évertue à laver la mémoire de César d'une noire flétrissure, et à montrer blanc comme neige l'oncle du triumvir Marc-Antoine (cf., par exemple, Salluste, 59, avec Dion Cassius, 37, 39). De même dans Jugurtha, Salluste avait voulu mettre à nu les misères du régime oligarchique et célébrer Gaius Marius, le coryphée de la démocratie. De ce qu'en écrivain habile il a su dissimuler ses tendances apologétiques ou accusatrices, il ne s'ensuit nullement que ses livres, pour être admirables, ne soient pas des livres de parti. - (Nous renvoyons aux auteurs originaux, à Salluste, à Cicéron, à Suétone et à Plutarque (Vies de César, Cicéron, Crassus et Caton le Jeune). On lira de même et utilement le Catilina, de M. Mérimée (Paris, 1853) plus sévère pour César que l'empereur Napoléon III. Dans la vie de César (I, pp. 320-340) la conspiration n'est plus pour ainsi dire que politique : la guerre à la société, incendies, meurtres projetés, tout cela est mis en question ou très atténué, et la participation de César est niée. C'est là aller trop loin en faveur de son héros. J'y relève aussi plus d'une pensée, plus d'une maxime qui fait songer aux événements de notre propre et moderne histoire (pp. 335, 339, 359, etc.) En revanche, le rôle de Cicéron, faible et inconsistant, me paraît justement apprécié.

63 av. J.C.

Pompée en Orient

Lorsque Pompée, sa mission accomplie en Orient, tourna ses regards du côté de sa patrie, il y vit le diadème pour la seconde fois sous sa main. Depuis longtemps la marche de la République la menait à la catastrophe pour tout spectateur impartial, il devenait manifeste, et mille fois la prédiction s'était répétée, qu'au jour où le régime aristocratique prendrait fin, il ferait nécessairement place à la monarchie. Terrassé à la fois par l'opposition libérale, et par la dictature des armes, le sénat expirait; et au début du nouvel ordre de choses, il ne s'agissait plus déjà que de la consécration des personnes nouvelles, des noms et des formes. Nettement indiqués d'ailleurs dans le mouvement mi-parti démocratique, mi-parti militaire, les événements des cinq dernières années avaient achevé le travail déjà ancien de la transformation politique. En Asie, dans ces provinces qui s'obstinaient à voir un Roi dans tout réorganisateur venu de Rome, qui le vénéraient à l'égal d'un successeur d'Alexandre, et traitaient en princes ses affranchis préférés, Pompée avait assis le fondement de sa prépotence : armée, trésor, auréole de gloire, il avait trouvé là, tout ce dont avait besoin le futur monarque de Rome. Et dans la capitale même, les complots anarchiques, doublés de la guerre civile, faisaient cruellement sentir à quiconque avait le sens; des affaires ou seulement le culte des intérêts matériels, combien un régime sans autorité, sans force armée à ses ordres, combien le régime sénatorial, en un mot, laissait l'Etat en butte à la tyrannie ridicule et cruelle tout ensemble des chevaliers d'industrie de la politique; et combien alors devenait inévitable la révolution constitutionnelle qui saurait associer l'épée au pouvoir civil : sans elle, la société ne pouvait plus se tenir debout ! Pendant qu'en Orient s'était constituée la puissance, le trône se dressait en Italie : selon toute apparence, l'année 692 de Rome (62 av. J.-C.) allait être la dernière de la République, la première de la monarchie.

(Les adversaires du futur monarque) Pourtant, il fallait combattre encore avant de toucher au but. Une constitution, vieille de plus de cinq cents ans, de la ville obscure des bords du Tibre avait fait une prodigieuse et magnifique capitale; cette constitution avait plongé ses racines à des profondeurs inconnues, et l'on ne pouvait dire jusqu'à quelles couches sociales la tentative révolutionnaire aurait à enfoncer le soc. Dans la lice ouverte aux compétiteurs, Pompée les avait tous distancés : il ne les avait pas complètement vaincus. Il lui fallait prévoir la coalition de tous les éléments hostiles à sa nouvelle puissance : il allait avoir en face, et unis pour le renverser lui-même, Quintus Catulus et Marcus Caton à côté de Marcus Crassus, de Gaius César et de Titus Labienus. Quoi qu'il en soit, la lutte, pour être inévitable et sans nul doute sérieuse, ne pouvait pas s'entamer sous de meilleurs auspices. N'était-il pas tout à fait vraisemblable, que sous l'impression récente de la révolte de Catilina, tout le parti du juste-milieu se rangerait derrière un pouvoir qui promettait l'ordre et la sécurité, fût-ce au prix des libertés publiques, que la foule des capitalistes, soucieuse uniquement de ses intérêts matériels, qu'une grande partie de l'aristocratie, politiquement désorganisée et sans espoir pour elle-même, accueilleraient volontiers la transaction opportune qui leur garantirait, par la main du prince, la richesse, le rang et l'influence ? Enfin toute une fraction de la démocratie, affaissée sous le coup de récentes blessures, ne s'accommoderait-elle pas d'un chef militaire porté jusque sur le trône, aussitôt qu'elle en pourrait attendre la réalisation de bon nombre de ses voeux. Du reste, quel que fût l'état des partis, en général, tout n'allait-il pas au moins dépendre de l'attitude des partis en Italie, tant au regard de Pompée que de ses légions victorieuses ? Vingt ans avant, quand il avait conclu avec Mithridate une paix jugée nécessaire, Sylla, revenant dans Rome, s'était vu en face de toute une immense faction libérale, armant depuis longtemps, englobant les aristocrates modérés, les spéculateurs aux opinions avancées et jusqu'aux anarchistes. Pourtant, avec ses cinq légions seules, il avait su faire une restauration qui allait contre le cours naturel des choses. Bien moins difficile était la tâche de Pompée. Il revenait, lui, ayant pleinement et consciencieusement accompli sur terre et sur mer les missions diverses dont il s'était chargé. Nulle opposition sérieuse à craindre, si ce n'est peut-être de la part des partis extrêmes, impuissants chacun pris en soi, et qui, s'ils se mettaient ensemble, n'étaient rien qu'une coalition de factions ardentes à se faire la guerre ou séparées par l'abîme. Cette opposition n'avait ni armes, ni armée, ni tête : en Italie, nulle organisation : dans les provinces nul appui pour elle, et son général, elle avait à le chercher encore. Où trouver dans ses rangs un capitaine de renom, un officier assez osé pour appeler les citoyens aux armes contre Pompée ? Et puis, qu'on ne l'oublie pas, depuis soixante ans sans discontinuer, le volcan de la révolution avait jeté feu et flammes : il s'était épuisé dans ses embrasements et tendait visiblement à s'éteindre. Il était douteux qu'on eût aujourd'hui réussi à soulever les Italiques pour une cause et des intérêts, levier puissant hier encore dans les mains de Cinna et de Carbon. Que Pompée y fasse effort, et l'on assistera bientôt à un changement de régime, que la marche de la machine politique indique comme l'événement naturel et en quelque sorte nécessaire.

63 av. J.C.

Mission de Nepos

Pompée avait bien choisi son heure, lorsqu'il s'était fait envoyer en Orient : il sembla vouloir poursuivre sa voie. A l'automne de 691 de Rome (63 av. J.-C.), Quintus Metellus Nepos quitta le camp du proconsul et s'en vint à Rome briguer le tribunat, disant tout haut qu'une fois nommé, il préparerait la candidature de son général au consulat pour l'année 693 de Rome (61 av. J.C.), puis lui ferait déférer, par plébiscite exprès, le commandement de la guerre contre Catilina. L'agitation dans Rome était énorme. On ne pouvait douter que Nepos n'agit sur instructions directes ou indirectes de son général. A vouloir ainsi rentrer en Italie à la tête de ses légions d'Asie, revêtu de l'imperium et exerçant le pouvoir suprême dans le civil et dans le militaire, celui-ci faisait manifestement un pas de plus sur la route du trône : l'envoi de Nepos était comme l'annonce officielle de la monarchie.

(Pompée en face des partis) Quelle conduite allaient tenir les deux grands partis politiques, devant de telles ouvertures ? De là dépendait leur position à venir, et le sort du peuple romain. D'une autre part, l'accueil que rencontrerait Nepos allait dépendre des rapports d'entre les partis et Pompée, rapports d'une nature toute particulière. En partant pour l'Orient, Pompée était le général de la démocratie. Ayant, certes, maints motifs d'en vouloir à César et aux amis de César, il n'en était pas encore venu à la rupture ouverte. Il n'avait pas, jusqu'à cette heure, au moins, mesuré dans leur enchaînement et leur étendue, les trames ourdies contre lui par les démocrates : peut-être enfin du haut de sa superbe à courtes vues, voulait-il ignorer quel travail de taupe se faisait sous ses pas. Ajoutez à cela, que la démocratie, flatterie irrésistible pour un homme de ce caractère, prodiguait à toute heure au grand héros les témoignages extérieurs du respect; que la veille même, en 691 de Rome (63 av. J.-C.), et spontanément, ainsi qu'il l'avait pour agréable, elle l'avait, par un plébiscite, surchargé d'honneurs et d'insignes glorieux. N'y eût-il pas eu tout cela, encore y allait-il de son intérêt bien compris de rester, en apparence au moins, l'ami du parti populaire. Démocratie et monarchie se touchent par une affinité étroite; et au moment où la main du général se portait vers la couronne, il lui fallait comme par le passé se donner pour le champion des libertés. Donc, motifs personnels et motifs politiques, tout concourait, en dépit du passé, à maintenir l'alliance entre Pompée et les chefs de la démocratie. D'un autre côté, rien n'avait été fait pour combler l'abîme qui depuis son entrée dans le camp démocratique, le séparait des Syllaniens ses anciens amis. Sa querelle avec Metellus et Lucullus avait soulevé leurs coteries à la fois nombreuses et influentes. L'opposition mesquine du Sénat; d'autant plus irritante qu'elle se prenait à un homme tout composé de petitesses, l'avait suivi dans tout le cours de ses campagnes. Il souffrait cruellement de ce que le Sénat n'avait rien fait pour honorer dignement en lui l'homme d'un extraordinaire génie, ou mieux, pour le récompenser extraordinairement. N'oublions pas non plus que l'aristocratie s'enivrait de sa victoire de la veille, que la démocratie se sentait humiliée, et qu'enfin la première ayant pour guide Marcus Caton, le plus follement entêté des hommes, la démocratie, au contraire, obéissait à César, le plus souple meneur d'intrigue qui fût.

(Rupture de Pompée et de l'aristocratie) On en était là, quand l'envoyé de Pompée arriva à Rome. L'aristocratie ne vit pas seulement une déclaration de guerre contre l'ordre établi dans les propositions dont il était porteur, elle les reçut ouvertement comme telles, et ne dissimula pas le moins du monde ses inquiétudes et sa mauvaise humeur. Dans le but exprès de les combattre, Marcus Caton se fit aussitôt élire tribun du peuple avec Nepos, et repoussa brutalement les efforts de Pompée qui voulait se rapprocher de lui. On le comprend, Nepos alors se montra peu disposé à ménager les aristocrates; et il se rejeta d'autant plus volontiers du côté de leurs adversaires, que ceux-ci, dociles comme d'habitude, acceptèrent ce qu'ils ne pouvaient empêcher, et plutôt que de les voir enlever par les armes, concédèrent amiablement et le généralat en Italie et le consulat. L'entente cordiale se manifesta bientôt. Nepos (décembre 691 de Rome (63 av. J.-C.)) de concert avec les démocrates, inflige son blâme aux exécutions récentes votées par le Sénat, à des meurtres judiciaires attentatoires à la loi constitutionnelle; et Pompée, son seigneur et maître, pensait de même, lui qui, à la volumineuse apologie que Cicéron lui avait envoyée, n'avait voulu répondre que par un silence significatif. Au même moment César, ouvrant sa préture, demandait compte à Quintus Catulus des sommes par lui détournées, disait-on, à l'occasion de la reconstruction du temple capitolin, et en confiait l'achèvement à Pompée. Ce premier acte était un coup de partie. Catulus depuis seize ans déjà dirigeait les travaux, et semblait vouloir s'y perpétuer jusqu'à la fin de sa vie : en s'attaquant à des abus commis dans l'exercice d'un mandat public et que protégeait seule l'importance du personnage officiel, César élevait une accusation pleinement fondée en même temps que grandement populaire. On suggérait à Pompée l'ambition d'effacer le nom de Catulus de dessus ces murs, monument le plus noble de la plus noble ville du monde, et d'y inscrire le sien à la place : chose par dessus tout convoitée, et chose nullement dommageable pour la démocratie, on lui conférait d'excessifs et vides honneurs. On le brouillait enfin avec l'aristocratie, laquelle à aucun prix ne pouvait laisser abattre son meilleur champion.

Nepos apporta devant le peuple ses motions conçues dans l'intérêt de son général. Mais voici qu'au jour du vote, Caton et son ami et collègue Quintus Minucius opposent leur intercession. Nepos n'en tient compte : il continue sa lecture : on en vient à une vraie mêlée. Caton et Minucius se jettent sur leur collègue et le contraignent à s'arrêter. Puis accourt une troupe armée qui le délivre, et qui chasse les aristocrates du Forum. Alors Caton et Minucius de revenir à la charge, accompagnés eux aussi d'hommes armées : ils restent maîtres du champ de bataille. Enhardi par cette victoire de ses partisans sur la faction adverse, le sénat suspend de leur charge et Nepos le tribun, et César, le préteur (celui-ci avait appuyé la motion de tout son pouvoir). Leur destitution fut même proposée. Mais Caton s'opposa à une telle mesure, non pas tant parce qu'elle était inconstitutionnelle que parce qu'elle était inopportune. César, d'ailleurs, sans, se préoccuper de la suspension prononcée, continuait d'exercer sa charge, attendant que le Sénat employât contre lui la force. La foule, dès qu'elle sut ce qui se passait, s'attroupa devant sa maison, et lui offrit ses services : il ne tint qu'à lui de commencer aussitôt la guerre des rues, ou tout au moins de reprendre les propositions de Metellus Nepos, et de faire donner à Pompée le commandement militaire d'Italie qu'il désirait tant. Mais comme il n'y allait pas là de son intérêt, il invita la multitude à se disperser, après quoi le sénat retira la sentence disciplinaire. Quant à Nepos, il avait quitté Rome, en se voyant suspendu, et s'embarquant pour l'Asie, il avait été dire à Pompée les tristes résultats de son ambassade.

62-60 av. J.C.

Retour de Pompée

Les choses tournaient à souhait pour Pompée. Si le chemin du trône passait de toute nécessité par la guerre civile, l'incurable sottise de Caton donnait pour la commencer les meilleurs prètextes. Après la condamnation illégale des partisans de Catilina, après les violences inouïes commises contre un tribun du peuple, un Metellus Nepos, Pompée pouvait tirer le glaive contre l'aristocratie, se poser en défenseur du droit d'appel et de l'inviolabilité du tribunat, ces deux palladiums des libertés de la république et en même temps, soldat de la cause de l'ordre, marcher contre les bandes des Catilinariens. Il semblait impossible qu'il ne saisît pas l'occasion, ou qu'il allât une seconde fois, et les yeux ouverts, se jeter dans le piège où il s'était pris en 684 de Rome (70 av. J.-C.) en licenciant son armée, et d'où la loi Gabinia l'avait enfin tiré. Eh bien ! Quand il n'avait plus qu'à prendre le bandeau royal et à le ceindre sur son front, quand il le convoitait de toute son âme, et le coeur et la main lui manquèrent à l'heure de l'action. Homme ordinaire en toutes choses, sauf dans ses ambitions, il se rêvait au-dessus de la loi, à la condition que son rêve s'accomplit sans avoir de sa personne abandonné le terrain légal. Déjà ses hésitations, en Asie même, faisaient pressentir sa conduite. Rien de plus facile, s'il l'eût voulu, que d'entrer dès janvier 692 de Rome (62 av. J.C.), avec flotte et armée, dans le port de Brindes, et d'y recevoir Nepos. Mais il s'attarda en Asie durant tout l'hiver (691-692 de Rome (63-62 av. J.C.)), retard fâcheux et dont profita l'aristocratie. Elle poussa autant qu'elle put et précipita la guerre contre Catilina et anéantit ses bandes : à quelle bonne raison maintenant recourir pour garder les légions qui rentrent en Italie ? Pour un homme d'un tel caractère, n'ayant foi ni en lui-même ni en son étoile, dans sa vie publique péniblement cramponné à la formalité légale, ayant besoin, pour agir, d'un prétexte presque plus encore que d'un droit, Catilina à détruire eût fait un lourd poids dans la balance. Et puis Pompée se disait que même licenciés, ses soldats resteraient en quelque sorte sous sa main; qu'en cas de besoin, il saurait, avant tout autre chef de parti, mettre une nouvelle armée en campagne : il se disait que la démocratie prosternée attendait son signal, que pour se défaire d'un sénat intraitable, il n'était pas besoin de l'épée, toutes raisons ayant du vrai et qui, avec cent autres de même genre, ne pouvaient que paraître plausibles à qui cherchait à se tromper soi-même. Et puis, au dernier moment, sa nature timide l'emportait. Il était de ces hommes qui sont capables d'un crime, et n'osent se montrer insoumis d'outre en outre, il n'était qu'un soldat, dans le bon et dans le mauvais sens du mot. Aux grands esprits la loi s'impose comme une nécessité morale : pour les esprits médiocres elle n'est que la règle traditionnelle et quotidienne : c'est pour cela aussi que la discipline militaire, chez qui la loi, plus que partout ailleurs, se change en habitude, enserre les indécis comme en un lien magique. Que de fois n'a-t-on pas vu le soldat, préméditant l'insubordination contre son chef, rentrer de lui-même, et soumis, dans le rang, à la voix qui commande l'obéissance ?

Quoi qu'il en soit, à l'automne de 692 de Rome (62 av. J.-C.), il fait voile vers l'Italie; et pendant que dans Rome tout se prépare pour la réception du nouveau monarque, voici qu'arrive la nouvelle, qu'à peine débarqué à Brindes, le général a congédié ses légions, et que, suivi de quelques hommes seulement, il s'est mis en route pour la capitale. S'il y a bonheur à pouvoir ramasser sans peine une couronne, jamais, il faut le dire, le Destin n'avait autant fait polir un mortel que pour Pompée : mais à qui n'a pas le courage, les dieux prodiguent en vain leur faveur et leurs dons.

Les partis respirèrent. Pour la seconde fois, Pompée abdiquait : ses concurrents évincés pouvaient rentrer dans la lice, où, chose singulière, il allait lui-même se montrer de nouveau. En janvier (693 de Rome (61 av. J.-C.)), on le revit à Rome. Sa position était fausse, vacillante entre les partis, à ce pas qu'on l'appelait Gnaeus Cicéron par dérision. Il s'était brouillé avec tout le monde. Les anarchistes, en lui, voyaient un adversaire, les démocrates un ami incommode, Marcus Crassus un rival, la classe riche un protecteur douteux, les aristocrates un ennemi déclaré. Il était plus que jamais tout-puissant : sa clientèle militaire dispersée dans toute l'Italie, son influence dans les provinces, celles de l'Est surtout, son renom de capitaine, ses énormes richesses, lui donnaient une importance à laquelle nulle autre ne se pouvait comparer. Pourtant au lieu de l'enthousiasme sur lequel il comptait, il ne rencontra qu'une réception froide; et plus froid encore fut l'accueil fait à ses demandes. Il réclamait pour lui-même, ainsi qu'il l'avait annoncé par la bouche de Nepos, un second consulat, et naturellement aussi la confirmation de tous les arrangements réglés en Orient, enfin, l'accomplissement des promesses qu'il avait faites à ses soldats, à savoir des assignations sur le domaine. A tout cela le sénat répondit par une opposition systématique, fomentée principalement par les rancunes personnelles de Lucullus et de Métellus le Crétique, par la vieille jalousie de Crassus; et les absurdes cas de conscience de Caton. Le second consulat lui est nettement et sèchement refusé. Déjà quand il s'était mis en route, le sénat avait rejeté sa première demande tendant au report de l'élection consulaire pour 693 de Rome (61 av. J.C.) jusqu'à son arrivée dans la ville : encore moins pouvait-il espérer un vote de dispenses l'affranchissant de la loi syllanienne qui portait l'interdiction des secondes candidatures. En ce qui touche l'organisation provinciale, il désirait, cela va de soi, une approbation générale pure et simple : Lucullus fit décider qu'il serait délibéré et voté spécialement sur chacune des mesures prises. C'était ouvrir le champ à des tracasseries sans fin, et lui préparer mille petites défaites. Le sénat ratifia en gros les promesses d'assignations à donner aux soldats de l'armée d'Asie : mais il en étendit le bénéfice aux légions crétoises de Métellus; et ce qui fut pis, l'exécution ne suivit pas, les caisses de la république étant vides, et les sénateurs ne voulant pas pour de telles largesses mettre la main sur les domaines disponibles. Pompée désespéra d'être jamais maître de l'opposition maligne, opiniâtre de la Curie : il se tourna du côté du peuple. Mais là encore il se fourvoya. Les chefs du parti démocratique, sans marcher ouvertement contre lui, avaient autre chose à faire que d'épouser ses intérêts : ils se tinrent à l'écart. Quant à ses instruments et à ses créatures, comme les consuls Marcus Pupius Pison, élu pour 693 de Rome (61 av. J.C.), et Lucius Afranius, élu pour 694 de Rome (60 av. J.C.), lesquels devaient leur nomination à son influence ou à son or, ils furent aussi malhabiles qu'inutiles. Un jour enfin, un tribun du peuple, Lucius Flavius ayant proposé, sous forme de loi agraire générale, les assignations de terre pour les vétérans Pompéiens, la motion, non appuyée par les démocrates, combattue publiquement par les aristocrates, ne réunit que la minorité des voix (commencement de 694 de Rome (60 av. J.C.)). Pendant ce temps, Pompée jouait le démagogue, sans adresse et sans succès : sa considération y perdait, sans qu'il en vint à ses fins. Il s'était complètement enferré. Un de ses adversaires dépeignait d'un mot sa situation politique : Pompée, s'écriait-il, n'a souci que de garder silencieusement sa pauvre toge brodée (la toge triomphale !) S'irriter, bouder, était tout ce qu'il lui restait à faire !

Livret :

  1. Pompée dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Pompée de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Pompée de méditerrannée.net
  3. La conquête de l'Orient par Pompée de histoire des civilisations européennes
  4. Pompée de l'encyclopédie de l'Agora
  5. La Syrie de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. Lucius Lucullus de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. Lex Gabinia de Worldlingo
  8. Discours pour la Loi Manilia de gallica.bnf.fr
  9. Parthie de l'encyclopédie libre Wikipédia
  10. Royaume du Pont de l'encyclopédie libre Wikipédia
  11. Les Alains de l'encyclopédie libre Wikipédia
  12. Catilina de histoire des civilisations européennes
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