Maxence, Maximin et Licinius  

28 octobre 306 - 28 octobre 312 (Maxence)

310 - mai 313
(Maximin II Daïa)

11 novembre 308 - 3 juillet 324
(Licinius)

306-312

Constantin en Gaule

Constantin, dans la sixième année de son règne, visita la ville d'Autun, et lui remit généreusement les arrérages du tribut. Il réduisit en même temps la proportion des contribuables. On comptait vingt-cinq mille personnes sujettes à la capitation : ce nombre fut fixé à dix-huit mille. Cependant cette faveur même est la preuve la plus incontestable de la misère publique. Cette taxe était si oppressive, soit en elle-même, soit dans la manière de la percevoir, que le désespoir diminuait un revenu dont l'exaction s'efforçait d'augmenter la masse. Une grande partie du territoire d'Autun restait sans culture : une foule d'habitants aimaient mieux vivre dans l'exil et renoncer à la protection des lois, que de supporter les charges de la société civile. Le bienfaisant empereur, en soulageant les peines de ses sujets par cet acte particulier de libéralité laissa vraisemblablement subsister les autres maux qu'avaient introduits ses maximes générales d'administration. Mais ces maximes mêmes étaient moins l'effet de son choix que celui de la nécessité; en exceptant la mort de Maximien, le règne de Constantin dans la Gaule paraît avoir été le temps le plus innocent et même le plus vertueux de sa vie. Sa présence mettait les provinces à l'abri des incursions des Barbares, qui redoutaient ou qui avaient éprouvé son active valeur. Après une victoire signalée sur les Francs et sur les Allemands, plusieurs de leurs princes furent exposés par son ordre aux bêtes sauvages, dans l'amphithéâtre de Trèves; et le peuple, témoin de ce traitement envers de si illustres captifs, semble n'avoir rien aperçu dans un pareil spectacle qui blessât les droits des nations ni ceux de l'humanité.

306-312

Tyrannie de Maxence

Maxence
Maxence
Musée du Louvre

Les vices de Maxence répandirent un nouvel éclat sur les vertus de Constantin. Tandis, que les provinces de la Gaude goûtaient tout le bonheur dont leur condition paraissait alors susceptible, l'Italie et l'Afrique gémissaient sous le despotisme d'un tyran aussi méprisable qu'odieux. A la vérité, le zèle de la faction et de la flatterie a trop souvent sacrifié la réputation des vaincus à la gloire de leurs heureux rivaux; mais les écrivains même qui ont révélé avec le plus de plaisir et de liberté les fautes de Constantin, conviennent unanimement que Maxence était cruel, avide, et plongé dans la débauche (Julien exclut Maxence du banquet des Césars, et il parle de ce prince avec horreur et avec mépris. Zozime, II, p. 85, l'accuse aussi de toutes sortes de cruautés et de débauches). Il avait eu le bonheur d'apaiser une légère rébellion en Afrique. Le gouverneur, et un petit nombre de personnes attachées à son parti, avaient seuls été coupables; la province entière porta la peine de leur crime. Toute l'étendue de cette fertile contrée, et les villes florissantes, de Cirta et de Carthage, furent dévastées par le fer et par le feu. L'abus de la victoire fut suivi de l'abus des lois et de la jurisprudence; une armée formidable d'espions et de délateurs envahit l'Afrique. Les riches et les nobles furent aisément convaincus de connivence avec les rebelles; et ceux d'entre eux que l'empereur daigna traitée avec clémence, furent punis seulement par la confiscation de leurs biens. Une victoire si éclatante fut célébrée par un triomphe magnifique. Maxence exposa aux yeux du peuple les dépouilles et les captifs d'une province romaine. L'état de la capitale ne méritait pas moins de compassion que celui de l'Afrique. Les richesses de Rome fournissaient un fonds inépuisable aux folles dépenses et à la prodigalité du monarque; et les ministres de ses finances connaissaient parfaitement l'art de piller les sujets. Ce fut sous son règne que l'on inventa la méthode d'exiger des sénateurs un don volontaire. Comme la somme augmenta insensiblement, les prétextes que l'on imagina pour la lever, tels qu'une victoire, une naissance, un mariage, ou le consulat du prince, furent multipliés dans la même proportion. Maxence nourrissait contre le sénat cette même haine implacable qui avait caractérisé la plupart des premiers tyrans de Rome. Ce coeur ingrat ne pouvait pardonné la généreuse fidélité qui l'avait élevé sur le trône, et qui l'avait soutenu contre tous ses ennemis. La vie des sénateurs était exposée à ses cruels soupçons; et, pour assouvir ses infâmes désirs, il portait le déshonneur dans le sein des plus illustres familles. On peut croire qu'un amant, revêtu de la pourpre se trouvait rarement réduit à soupirer en vain; mais toutes les fois que la persuasion manquait son effet, il avait recours à la violence. L'histoire nous a conservé l'exemple mémorable d'une femme de grande naissance qui conserva sa chasteté par une mort volontaire1. Les soldats furent la seule classe d'hommes que Maxence parut respecter, où dont il s'empressa de gagner l'affection. Il remplit Rome et l'Italie de troupes dont il favorisa secrètement la licence : sûres de l'impunité, elles avaient la liberté de pilier, de massacrer même le peuple2, et elles se livraient aux mêmes excès que leur maître. On voyait souvent Maxence gratifier l'un de ses favoris de la superbe maison de campagne ou de la belle femme d'un sénateur. Un prince de ce caractère, également incapable de gouverner dans la guerre et dans la paix, pouvait bien acheter l'appui des légions, mais non pas leur estime. Cependant son orgueil égalait ses autres vices. Tandis qu'éloigne le bruit des armes, il passait honteusement sa vie dans l'enceinte de son palais ou dans les jardins de Salluste, on l'entendait répéter que lui seul était empereur; que les autres princes n'étaient que ses lieutenants, et qu'il leur avait confié la garde des provinces frontières afin de pouvoir goûter sans interruption les plaisirs et les agréments de sa capitale. Durant les six années de son règne, Rome, qui avait si longtemps regretté l'absence de son maître, regarda sa présence comme un affreux malheur3.

1. Panegyr. vet., IX, 3; Eusèbe, Hist. ecclés., VIII, 14, et Vie de Constantin, I, 33-34; Ruffin, c. 17. Cette vertueuse Romaine, qui se poignarda pour se soustraire à la violence de Maxence, était chrétienne, et femme du préfet de la ville. Elle se nommait Sophronie. Les casuistes n'ont pas encore décidé si dans de pareilles occasions le suicide peut titre justifié.

2. Protorianis codem vulgi quondam annaueret; telle est l'expression vague d'Aurelius-Victor. Voyez une description plus particulière, quoique différente à certains égards, d'un tumulte et d'un massacre qui eurent lieu à Rome, dans Eusèbe, VIII, c. 14, et dans Zozime, II, p. 84.

3. Voyez dans les Panégyriques (IX, 14), une vive peinture de l'indolence et du vain orgueil de Maxence. L'orateur observe, dans un autre endroit, que le tyran, pour enrichir ses satellites, avait prodigué les trésors que Rome avait accumulés dans un espace de mille soixante ans; redemptis ad civile latrocinium manibus ingesserat.



312

Guerre civile entre Constantin et Maxence

Quelle que pût être l'horreur de Constantin pour la conduite de Maxence; quelque compassion que lui inspirât le sort des Romains, de pareils motifs ne l'auraient probablement pas engagé à prendre les armes. Ce fut le tyran lui-même qui attira la guerre dans ses Etats; il eut la témérité de provoquer un adversaire formidable, dont jusqu'alors l'ambition avait été plutôt retenue par des considérations de prudence que par des principes de justice1. Après la mort de Maximien, ses titres, selon l'usage reçu, avaient été effacés, et ses statues renversées avec ignominie. Son fils, qui l'avait persécuté et abandonné pendant qu'il vivait, affecta les plus tendres égards pour sa mémoire, et il ordonna que l'on fit éprouver le même traitement à toutes les statues élevées, en Italie et en Afrique, en l'honneur de Constantin. Ce sage prince, qui désirait sincèrement éviter une guerre dont il connaissait l'importance et les difficultés, dissimulât d'abord l'insulte; il employa la voie plus douce des négociations, jusqu'à ce qu'enfin, convaincu des dispositions hostiles et des projets ambitieux de l'empereur d'Italie, il crut nécessaire d'armer pour sa défense; Maxence avouait ouvertement ses prétentions à la monarchie tout entière de l'Occident. Une grande armée, levée par ses ordres, se préparait déjà à envahir les provinces de la Gaule du côté de la Rhétie; et, quoiqu'il n'eût aucun secours à espérer de Licinius, il se flattait que les légions d'Illyrie, séduites par ses présents et par ses promesses, abandonneraient l'étendard de leur maître, et viendraient se mettre au rang de ses sujets et de ses soldats. Constantin n'hésita pas plus longtemps : il avait délibéré avec circonspection, il agit avec vigueur. Le sénat et le peuple de Rome lui avaient envoyé des ambassadeurs pour le conjurer de les délivrer d'un cruel tyran; il leur donna une audience particulière; et, sans écouter les timides représentations de son conseil; il résolut de prévenir son adversaire, et de porter la guerre dans le coeur de l'Italie.

L'entreprise ne présentait pas moins de dangers que de gloire. Le malheureux succès des deux premières invasions suffisait pour inspirer les plus sérieuses alarmes. Dans ces deux guerres, les vétérans, qui respectaient le nom de Maximien, avaient embrassé la cause de son fils. L'honneur ni l'intérêt ne leur permettaient pas alors de penser à une seconde désertion. Maxence, qui regardait les prétoriens comme le plus ferme rempart de son trône, les avait reportés au nombre que leur avait assigné l'ancienne institution. Ces soldats composaient, avec les autres Italiens qui étaient entrés au service, un corps formidable de quatre-vingt mille hommes. Quarante mille Maures et Carthaginois avaient été levés depuis la réduction de l'Afrique. La Sicile même envoya des troupes. Enfin, l'armée de Maxence se montait à cent soixante-dix mille fantassins et dix-huit mille chevaux. Les richesses de l'Italie fournissaient aux dépenses de la guerre, et les provinces voisines furent épuisées pour former d'immenses magasins de blé et de provisions de toute espèce. Les forces réunies de Constantin ne consistaient que dans quatre-vingt-dix mille hommes de pied et huit mille de cavalerie2. Comme, durant l'absence de l'empereur, la défense du Rhin exigeait une attention extraordinaire, à moins qu'il ne sacrifiat la sûreté publique à ses querelles particulières, il ne pouvait mener en Italie plus de la moitié de ses troupes3. A la tête de quarante mille soldats environ, il ne craignit pas de se mesurer avec un rival suivi d'une armée au moins quatre fois supérieure en nombre; mais depuis longtemps les armées de Rome, éloignées de tout danger, vivaient au sein de la mollesse, et avaient été énervées par le luxe et l'indiscipline. Accoutumés aux bains délicieux et aux théâtres de la capitale, les soldats ne se traînaient qu'avec peine sur le champ de bataille. Parmi ces troupes, on voyait surtout des vétérans qui avaient presque oublié l'usage des armes, et de nouvelles levées qui n'avaient jamais su les manier. Les légions de la Gaule, endurcies aux fatigues de la guerre, défendaient depuis plusieurs années les frontières de l'empire contre les Barbares du Nord; et ce service pénible en exerçant leur valeur, avait affermi leur discipline. On observait entre les chefs la même différence que parmi les armées. Le caprice et la flatterie avaient d'abord inspiré à Maxence des idées de conquêtes. Bientôt ces espérances ambitieuses cédèrent à l'habitude du plaisir et à la conviction de son inexpérience. L'âme intrépide de Constantin avait été formée dès les premières années de sa jeunesse à la guerre, à l'activité, à la science du commandement : nourri dans les camps, il savait agir, et il avait appris l'art de commander.

Lorsque Annibal (Hannibal) passa de la Gaule en Italie, il fut obligé de chercher d'abord, ensuite de s'ouvrir un chemin à travers des montagnes habitées par des peuples barbares, qui n'avaient jamais accordé le passage à une armée régulière4. Les Alpes étaient alors gardées par la nature; de nos jours l'art les a fortifiées. Des citadelles construites avec autant d'habileté que de peines et de dépenses, commandent toutes les avenues qui conduisent à la plaine, et rendent, du côté de la France, l'Italie presque inaccessible à ses ennemis. Mais avant que l'on eût pris ces précautions, les généraux qui ont voulu tenter le passage ont rarement éprouvé de la difficulté ou de la résistance. Dans le siècle de Constantin, les paysans des montagnes avaient perdu leur rudesse, et ils étaient devenus des sujets obéissants. Le pays fournissait des vivres en abondance; et de superbes chemins tracés sur les Alpes, monuments étonnants de la grandeur romaine, ouvraient plusieurs communications entre la Gaule et l'Italie. Constantin préféra la route des Alpes Cottiennes, aujourd'hui le mont Cenis, et il conduisit ses troupes avec une diligence si active, qu'il descendit dans la plaine de Piémont avant que la cour de Maxence eût reçu aucune nouvelle certaine de son départ des bords du Rhin. La ville de Suze cependant, située au pied du mont Cenis, était entourée de murs, et renfermait une garnison assez nombreuse pour arrêter les progrès du conquérant. L'impatience des troupes de Constantin dédaigna les formes ennuyeuses d'un siège. Le jour même qu'elles parurent devant Suze, elles mirent le feu aux portes, appliquèrent des échelles à la muraille, et, montant à l'assaut au milieu d'une grêle de pierres et de flèches, elles entrèrent dans la place l'épée à la main, et taillèrent en pièces la plus grande partie de ceux qui la défendaient. Constantin fit éteindre les flammes, et les restes de Suze furent préservés par ses soins d'une destruction totale. A quarante milles environ de cette place, une résistance plus vigoureuse l'attendait.

1. Après la victoire de Constantin, on convenait généralement que, quand ce prince n'aurait eu en vue que de délivrer la république d'un tyran abhorré, un pareil motif aurait, en tout temps, justifié son expédition en Italie. Eusèbe, Vie de Constantin, I, c. 26; Panegyr. vet., IX, 2.

2. Zozime, II, p. 86, nous donne ces détails curieux sur les forces respectives des deux rivaux : il ne parle pas de leurs armées navales. On assure cependant (Panegyr. vet., IX, 25) que la guerre fut portée sur mer aussi bien que sur terre, et que la flotte de Constantin s'empara de la Sardaigne, de la Corse et des ports de l'Italie.

3. Panegyr. vet., IX, 3. Il n'est pas surprenant que l'orateur diminue le nombre des troupes avec lesquelles son souverain acheva la conquête de l'Italie; mais il paraît en quelque sorte singulier qu'il ne fasse pas monter l'armée du tyran à plus de cent mille hommes.

4. Les trois principaux passages des Alpes, entre la Gaule et l'Italie, sont ceux du mont Saint-Bernard, du mont Cenis et du mont Genèvre. La tradition, et une ressemblance de noms (Alpes Pennino) avaient fait croire qu'Annibal avait pris dans sa marche le premier de ces passages (Voy. Simler, de Alpibus). Le chevalier Folard (Polybe, tome IV) et M. d'Anville conduisent le général carthaginois par le mont Genèvre. Mais, malgré l'autorité d'un officier expérimenté et d'un savant géographe, les prétentions du mont Cenis sont soutenues d'une manière spécieuse, pour ne pas dire convaincante, par M. Grosley, Observations sur l'Italie, tome I, p. 40, etc.

312

La bataille de Turin

Les lieutenants de Maxence avaient assemblé dans les plaines de Turin un corps nombreux d'Italiens. La principale force de cette armée consistait en une espèce de cavalerie pesante, que les Romains, depuis la décadence de leur discipline avaient empruntée des nations de l'Orient. Les chevaux, aussi bien que les hommes, étaient revêtu d'une armure complète, dont les joints s'adaptaient merveilleusement aux mouvements du corps. Une pareille cavalerie avait un aspect formidable; il paraissait impossible de résister à son choc; et comme en cette occasion les généraux l'avaient disposée en colonne compacte ou coin, qui présentait une pointe aiguë, et dont les flancs se prolongeaient à une grande profondeur, ils espéraient pouvoir renverser facilement et écraser l'armée de Constantin. Peut-être leur projet aurait-il réussi, si leur habile adversaire n'avait embrassé le même plan de défense adopté et suivi par l'empereur Aurélien dans une circonstance semblable. Les savantes évolutions de Constantin divisèrent et harassèrent cette masse de cavalerie; les troupes de Maxence prirent la fuite avec confusion vers Turin, dont elles trouvèrent les portes fermées; aussi en échappa-t-il très peu à l'épée du vainqueur. Par ce service signalé, Turin mérita la clémence et même la faveur du conquérant. Il fit son entrée dans le palais impérial de Milan; et, depuis les Alpes jusqu'aux rives du Pô, presque toutes les villes d'Italie non seulement reconnurent l'autorité de Constantin, mais embrassèrent avec ardeur le parti de ce prince1.

1. Zozime, ainsi qu'Eusèbe, nous transporte tout à coup du passage des Alpes au combat décisif qui se donna près de Rome. Il faut avoir recours aux panégyriques pour connaître les actions intermédiaires de Constantin.

312

Siège et bataille de Vérone

Les voies Emilienne et Flaminienne conduisaient de Milan à Rome par une route facile de quatre cents de milles environ; mais quoique Constantin brûlât d'impatience de combattre le tyran, il tourna prudemment ses armes contre une autre armée d'Italiens, qui, par leur force et par leur position, pouvaient arrêter ses progrès et intercepter sa retraite, si la fortune ne favorisait pas son entreprise. Ruricius Pompeianus, général d'un courage et d'un mérite distingués, avait sous son commandement la ville de Vérone et toutes les troupes de la province de Vénétie. Dès qu'il fut informé que Constantin marchait à sa rencontre, il envoya contre lui un détachement considérable de cavalerie, qui fut défait dans une action près de Brescia, et que les légions de la Gaule poursuivirent jusqu'aux portes de Vérone. La nécessité, l'importance et les difficultés du siège de cette place, frappèrent à la fois l'esprit pénétrant de Constantin1. On ne pouvait approcher des murs que par une péninsule étroite à l'Occident de la ville. Les trois autres côtés étaient défendus par l'Adige, rivière profonde, qui couvrait la province de Vénétie, d'où les assiégés tiraient un secours inépuisable d'hommes et de vivres. Ce ne fut pas sans peine que Constantin trouva moyen de passer la rivière : après plusieurs tentatives inutiles, il la franchit dans un endroit où le torrent était moins impétueux, à quelque distance au-dessus de la ville. Alors il entoura Vérone de fortes lignes, conduisit ses attaques avec une vigueur mêlée de prudence, et repoussa une sortie désespérée de Pompeianus. Cet intrépide général, lorsqu'il eut mis en usage tous les moyens de défense que pouvait lui offrir la force de la place ou celle de la garnison, s'échappa secrétement de Vérone, moins inquiet de son propre sort que de la sûreté publique. Il rassembla bientôt, avec une diligence incroyable, assez de troupes pour combattre Constantin dans la plaine ou pour l'attaquer s'il persistait à rester dans ses lignes. L'empereur, attentif aux mouvements d'un ennemi si redoutable, et informé de son approche, laisse une partie de ses légions pour continuer les opérations du siège; et, suivi des troupes sur la valeur et sur la fidélité desquelles il comptait le plus, il s'avance en personne au devant du général de Maxence. L'armée de la Gaule avait d'abord été rangée sur deux lignes égales, selon les principes généraux de la tactique; mais leur chef expérimenté, voyant que le nombre des Italiens excédait de beaucoup celui de ses soldats, change tout à coup ses dispositions : il diminue sa seconde ligne, et donne à la première une étendue aussi considérable que le front de l'ennemi. De pareilles évolutions, que de vieilles troupes peuvent seules exécuter sans confusion au moment du danger, sont presque toujours décisives : cependant, comme le combat commença vers la fin du jour, et qu'il fut disputé durant toute la nuit, avec une grande opiniâtreté, l'habileté des généraux devint moins nécessaire que le courage des soldats. Les premiers rayons du soleil éclairèrent la victoire de Constantin; il aperçut la plaine couverte de plusieurs milliers d'Italiens vaincus. Leur général Pompeianus fût trouvé parmi les morts. Vérone se rendit aussitôt à discrétion, et la garnison fut faite prisonnière de guerre2. Lorsque les officiers de l'armée victorieuse félicitèrent leur maître sur cet important succès, ils mêlèrent à leurs félicitations quelques-uns de ces reproches respectueux qui ne sauraient blesser le monarque le plus jaloux de son autorité; ils représentèrent à Constantin que, non content de remplir tous les devoirs d'un commandant, il avait exposé sa personne avec une bravoure dont l'excès dégénérait presque en témérité et ils le conjurèrent de veiller désormais davantage à sa propre conservation, et de penser que de sa vie dépendait la sûreté de Rome et de l'empire (Panegyr. vet., IX, 10.).

1. Le marquis de Maffei a examiné le siège à la bataille de Vérone; les fortifications de cette ville, construites par Gallien, étaient moins étendues que ne le sont aujourd'hui les murs, et l'amphithéâtre n'était pas renfermé dans leur enceinte. Voy. Verona illustrata, part. I, p. 142, 150.

2. Ils manquaient de chaînes pour un si grand nombre de captifs, et tout le conseil se trouvait dans un grand embarras; mais, l'ingénieux vainqueur imagina l'heureux expédient d'en forger avec les épées des vaincus. Panegyr. vet., IX, 11.

312

Les craintes de Maxence

Maxence
Basilique de Maxence

Tandis que Constantin signalait sa valeur et son habileté sur le champ de bataille, le souverain de l'Italie paraissait insensible aux calamités et aux périls d'une guerre civile qui déchirait le sein de ses Etats. Le plaisir était la seule occupation de Maxence. Cachant ou affectant de cacher en public le mauvais succès de ses armes, il s'abandonnait à une vaine confiance qui, éloignait le remède du mal, sans éloigner le mal lui-même. Plongé dans une fatale sécurité, les progrès rapides de ses ennemis1 furent à peine capables de l'en tirer. Il se flattait que sa réputation de libéralité, et la majesté du nom romain, qui l'avaient déjà délivré de deux invasions, dissiperaient avec la même facilité l'armée rebelle de la Gaule. Les officiers habiles et expérimentés qui avaient servi sous les étendards de Maximien, furent enfin forcés d'apprendre à son indigne fils le danger imminent où il se trouvait réduit : s'exprimant avec une liberté qui l'étonna, et qui seule pouvait le convaincre, ils lui représentèrent la nécessité de prévenir sa ruine en développant avec vigueur les forces qui lui restaient. Les ressources de Maxence en hommes et en argent étaient encore considérables. Les prétoriens sentaient combien leur intérêt et leur sûreté se trouvaient fortement liés à la cause de leur maître. On assembla bientôt une nouvelle armée, plus nombreuse que celles qui avaient été ensevelies dans les champs de Turin et de Vérone. L'empereur était loin de songer à prendre le commandement de ses groupes. Totalement étranger aux travaux de la guerre, il tremblait de la seule idée d'une lutte si dangereuse; et, comme la crainte est ordinairement superstitieuse, il écoutait avec une sombre inquiétude le rapport des augures, et des présages qui semblaient menacer sa vie et son empire. Enfin, la honte lui tint lieu de courage, et le força de paraître sur le champ de bataille. Maxence ne put supporter le mépris du peuple romain : partout le cirque retentissait des clameurs de l'indignation; la multitude assiégeait tumultueusement les portes du palais, accusant la lâcheté d'un prince indolent et célébrant le courage héroïque de son rival. Maxence, avant de quitter Rome, consulta les livres sibyllins. Si les gardiens de ces anciens oracles, ignoraient les secrets du destin, du moins étaient-ils versés dans la science du monde : ils rendirent une réponse très prudente, qui pouvait s'adapter à l'événement et sauver leur réputation, quel que fût le sort des armes.

1. Le marquis de Maffei a rendu extrêmement probable l'opinion que Constantin était encore à Vérone le 1er septembre de l'année 312, et que l'ère mémorable des indictions a commencé lorsque ce prince se fut emparé de la Gaule cisalpine.

28 octobre 312

La bataille du pont Milvius

Maxence
Arc de Constantin

On a comparé la célérité de la marche de Constantin à la conquête rapide de l'Italie par le premier des Césars : ce parallèle flatteur est assez conforme à la vérité de l'histoire, puisque, entre la reddition de Vérone et la fin décisive de la guerre (28 octobre 312), il ne s'écoula que cinquante-huit jours. Constantin avait toujours appréhendé que Maxence ne suivît les conseils de la crainte, peut-être même de la prudence, et qu'au lieu d'exposer ses dernières espérances au risque d'une action générale, il ne s'enfermât dans Rome : d'amples magasins auraient alors rassuré Maxence contre les dangers de la famine; et comme la situation de Constantin ne souffrait aucun délai, il se serait peut-être vu réduit à la triste nécessité de détruire par le fer et par le feu la ville impériale, le plus noble prix de sa victoire, et dont la délivrance avait été le motif, ou plutôt le prétexte de la guerre civile1. Ce fut avec un plaisir égal à sa surprise, qu'étant arrivé dans un lieu appelé Saxa-Rubra, à neuf milles environ de Rome2, il aperçut Maxence et ses troupes disposées à livrer bataille. Le large front de cette armée remplissait une plaine très spacieuse, et ses lignes profondes s'étendaient jusqu'au bord du Tibre, qui couvrait l'arrière-garde, et lui coupait la retraite. On assure, et nous pouvons le croire, que Constantin rangea ses légions avec une habileté consommée, et qu'il choisit pour lui même le poste du danger et de l'honneur. Distingué par l'éclat de ses armes, il chargea en personne la cavalerie de son rival. Cette attaque terrible détermina la fortune de cette journée mémorable. La cavalerie de Maxence consistait principalement en une troupe légère de Maures et de Numides, et en cuirassiers dont l'armure pesante arrêtait tous les mouvements. Elle fut obligée de céder à l'impétuosité des cavaliers gaulois, qui, plus fermes que les Africains, surpassaient en activité les autres escadrons. La défaite des deux ailes laissait à découvert les flancs de l'infanterie. Les Italiens indisciplinés se décidèrent sans peine à fuir loin des drapeaux d'un tyran qu'ils avaient toujours détesté et qu'ils ne redoutaient plus. Les prétoriens, persuadés que la grandeur de leur offense les rendait indignes du pardon, combattaient animés par la vengeance et par le désespoir : malgré leurs efforts réitérés, ces braves vétérans ne purent rappeler la victoire; ils obtinrent cependant une mort honorable, et l'on observe que leurs corps couvraient le même terrain qui avait été occupé par leurs rangs. La confusion devint alors générale. Incapables de se rallier, les soldats de Maxence, poursuivis par un ennemi implacable, se précipitèrent par milliers dans les eaux profondes et rapides du Tibre. L'empereur lui-même voulut se sauver dans la ville par le pont Milvius, mais la multitude des fuyards qui se pressaient en foule sur cet étroit passage, le fit tomber dans le fleuve, où, embarrassé du poids de ses armes, il fut aussitôt noyé3. Le lendemain on eut peine à trouver son corps profondément enfoncé dans le limon. La vue de sa tête, élevée au haut d'une pique, assura le peuple de sa délivrance. A ce spectacle, les Romains reçurent avec les acclamations de la fidélité et de la reconnaissance l'heureux Constantin, qui avait ainsi terminé, par ses talents et par sa valeur, l'entreprise la plus éclatante de sa vie4.

Si la clémence de ce prince après sa victoire ne mérite pas d'éloges, on ne saurait non plus lui reprocher une rigueur excessive5. Il fit aux vaincus le même traitement que sa personne et sa famille auraient éprouvé s'il eût été défait. Les deux fils de Maxence furent mise à mort, et l'on détruisit soigneusement toute sa lignée. Il était naturel que les plus fidèles serviteurs de Maxence partageassent sa destinée comme ils avaient partagé sa prospérité et ses crimes; mais lorsque les Romains demandèrent à haute voix un plus grand nombre de victimes, l'empereur sut résister avec force et avec humanité à ces clameurs serviles, dictées par la flatterie aussi bien que par le ressentiment : les délateurs furent punis et découragés; ceux qu'une injuste tyrannie avait condamnés à l'exil reparurent dans leur patrie, et leurs biens leur furent rendus; une amnistie générale tranquillisa l'esprit des habitants, et assura leurs propriétés d'Italie et d'Afrique. La première fois que Constantin honora le sénat de sa présence, il exposa, dans un discours modeste, ses services, et ses exploits; il exprima le respect le plus sincère pour cette illustre assemblée, et lui promit de la rétablir dans sa première dignité et ses anciennes prérogatives. Ces protestations furent payées des vains titres d'honneur dont le sénat pouvait encore disposer sans prétendre confirmer l'autorité de Constantin, il lui assigna, par un décret solennel, le premier rang entre les trois Augustes qui gouvernaient l'univers romain6. On institua des jeux et des fêtes pour perpétuer le souvenir de cette victoire célèbre, et plusieurs édifices élevés aux dépens de Maxence furent dédiés à son heureux rival. L'arc de triomphe de Constantin est encore maintenant une triste preuve de la décadence des arts, et un témoignage singulier de la plus basse vanité. Comme il ne fut pas possible de trouver dans la capitale de l'empire un sculpteur capable de décorer ce monument public, l'arc de Trajan, sans aucun respect pour la mémoire d'un si grand prince ou pour les règles de la convenance, fut dépouillé de ses plus beaux ornements. On n'eut pas d'égard à la différence des temps et des personnes, des actions et des caractères; les Parthes captifs paraissent prosternés aux pieds d'un monarque qui n'a jamais porté ses armés au-delà de l'Euphrate, et les antiquaires curieux peuvent encore apercevoir la tête de Trajan sur les trophées de Constantin. Les nouveaux ornements qu'il fallut ajouter aux anciennes sculptures, pour en remplir les vides, sont exécutés de la manière la plus informe et la plus grossière7.

1. Voyez Panegyr. vet., IX, 16; X, 27. Le premier de ces orateurs parle avec exagération des amas de blé que Maxence avait tirés de l'Afrique et des îles; et cependant, s'il est vrai qu'il y eût une disette, comme le dit Eusèbe (Vie de Constantin, I, c. 36), il faut que les greniers de l'empereur n'aient été ouverts que pour les soldats.

2. Maxentius tandem orbe in Saxe-Rubra millia ferme novent ogerrime progressus. Aurelius-Victor. Voyez Celarius, Géogr. antiq., tome I, p. 463. Saxa-Rubra était situé près du Cremera, petit ruisseau devenu célèbre par la valeur et par la mort glorieuse des trois cents Fabius.

3. Il se répandit bientôt un bruit très ridicule : on disait que Maxence , qui n'avait pris aucune précaution pour sa retraite, avait imaginé un piège fort adroit pour détruire l'armée du vainqueur; mais que le pont de bois, qui devait s'ouvrir à l'approche de Constantin, s'écroula malheureusement sous le poids des fuyards italiens. M de Tillemont (Hist. des Emp., t. IV, part. I, p. 576) examine très sérieusement si, malgré l'absurdité de cette opinion, le témoignage de Zozime et d'Eusèbe doit l'emporter sur le silence de Lactance, de Nazarius et de l'auteur anonyme, mais contemporain, qui a composé le neuvième panégyrique.

4. Zozime (II, p. 86-88), et les deux panégyriques, dont le premier fait prononcé peu de mois après, donnent l'idée la plus claire de cette grande bataille. Lactance, Eusèbe, et même les Epitomés, fournissent quelques détails utiles.

5. Zozime, l'ennemi de Constantin, convient (II, p. 88) qu'un petit nombre seulement des amis de Maxence furent mis à mort; mais nous pouvons remarquer le passage expressif de Nazarius (Panegyr. vet., X, 6), omnibus qui labefactare statum ejus poterant cura stirpe deletis. L'autre orateur (Panegyr. vet., II, 20-21) se contente d'observer que Constantin, lorsqu'il entra dans Rome, n'imita pas les cruels massacres de Cinna, de Marius ou de Sylla.

6. Panegyr. vet., IX, 20. Lactance, de Morte persec., 44. Maximin, qui était incontestablement le plus ancien des Césars, prétendait, avec quelque apparence de raison au premier rang parmi les Augustes.

7. Adhuc cuncta opera quo magnifice construxerat, urbis fanum, atque basilicam, Flavii meritis patres sacravere. Aurelius-Victor. A l'égard de ce vol des trophées de Trajan, voyez Flaminius Vacca, apud Montfaucon, Diarium italicum, p. 250, et l'Antiquité expliquée, tome IV, p. 171.

28 octobre 312

Constantin entre à Rome

La politique, aussi bien que le ressentiment, exigeait l'entière abolition des prétoriens : ces troupes hautaines, dont Maxence avait rétabli et même augmenté le nombre et les privilèges furent pour jamais cassées par Constantin; on détruisit leur camp fortifié, et le reste des prétoriens, qui avait échappé à la fureur du combat, fût dispersé parmi les légions et relégué sur les frontières de l'empire, où ces guerriers pouvaient être utiles sans devenir encore dangereux1. En supprimant les troupes qui avaient leur poste à Rome, Constantin porta le coup fatal à la dignité du sénat et du peuple; la capitale désarmée resta exposée, sans protection, à la négligence et aux insultes d'un maître éloigné. Nous pouvons observer que dans ce dernier effort des Romains pour conserver leur liberté expirante, l'appréhension d'un tribut les avait d'abord engagés à placer Maxence sur le trône. Ce prince ayant exigé du sénat ce tribut sous le nom de don gratuit, ils implorèrent alors l'assistance du souverain des Gaules. Constantin vainquit le tyran, et convertit le don gratuit en taxe perpétuelle. Les sénateurs, suivant leurs facultés, dont ils furent forcés de donner une déclaration, furent partagés en différentes classes : les plus opulents payaient annuellement huit livres d'or; on en exigea quatre de la seconde classe, et deux de la dernière; ceux, qui par leur pauvreté, méritaient une exemption, furent cependant taxés à sept pièces d'or. Outre les membres de cette assemblée, leurs fils, leurs descendants, leurs parents même, jouissaient des vains privilèges attachés à la dignité de sénateur, et ils en supportaient les charges onéreuses. On ne s'étonnera plus que Constantin ait pris tant de soin pour augmenter le nombre des personnes comprises dans une classe si utile2. Après la défaite de Maxence, le victorieux empereur ne resta que deux ou trois mois à Rome. Il séjourna deux fois dans cette capitale pendant le reste de sa vie, pour célébrer les fêtes solennelles de la dixième et de la vingtième année de son règne. Constantin, presque toujours en action, s'occupait à exercer ses soldats et à examiner l'état des provinces. Il résida tour à tour, et selon les occasions, à Trèves, à Milan, à Aquilée, à Sirmium, à Naisses et à Thessalonique, jusqu'à ce qu'il eût bâti une nouvelle Rome sur les confins de l'Europe et de l'Asie.

1. Pretorio legiones ac subsidia factionibus aptiora quam urbi Romo, sublata penitus; simul arma atque usus indumenti militaris. Aurelius-Victor. Zozime (II, p. 89) parle de ce fait en historien; et il est très pompeusement célébré dans le neuvième panégyrique.

2. Ex omnibus provinciis optimates viros curio tuo pigneraveris; ut senatûs dignitas.. ex totius orbis, flore consisteret. Nazarius, Panegyr. vet., X, 35. Le mot pigneraveris pourrait presque paraître avoir été malignement choisi. Au sujet de l'impôt sur les sénateurs, voyez Zozime (II, p. 115), le second titre du sixième livre du Code Théodosien, avec le commentaire de Geoffroy, et les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XXVIII, p. 726.

mars 313

Alliance avec Licinius

Avant de marcher en Italie il s'était assuré de l'amitié ou du moins de la neutralité de Licinius (mars 313), souverain des provinces illyriennes. Constantin avait promis à ce prince sa soeur Constantia; mais la célébration du mariage avait été différée jusqu'à ce que la guerre eût été terminée. L'entrevue des deux empereurs à Milan, lieu désigné pour cette cérémonie, parut cimenter l'union de leurs intérêts et de leurs familles1. Au milieu de la joie publique ils furent tout à coup obligés de se séparer. Constantin, à la nouvelle d'une incursion des Francs, vola sur les rives du Rhin; et l'approche des souverains de l'Orient, qui s'avançait les armes à la main, força Licinius de marcher en personne à sa rencontre.

1. Zozime (II, p. 89) observe que Constantin avait promis, avant la guerre, sa soeur à Licinius. Selon Victor le jeune, Dioclétien fut invité aux noces; mais ce prince s'étant excusé sur son âge et sur ses infirmités, reçut une seconde lettre où on lui reprochait sa partialité prétendue pour Maxence et pour Maximin.

313

Guerre entre Maximin et Licinus

Maximin avait été l'allié secret de Maxence sans être découragé par le sort funeste de ce tyran, il résolut de tenter la fortune d'une guerre civile. De la Syrie il se transporta, dans le fort de l'hiver, sur les frontières de la Bithynie. La saison était rigoureuse; un grand nombre d'hommes et de chevaux périrent dans la neige; et comme les pluies abondantes avaient rompu les chemins, Maximin fut obligé de laisser derrière lui une partie considérable du gros bagage, qui ne pouvait suivre la rapidité de ses marches forcées. Par cet effort extraordinaire de diligence, il parvint aux rivages du Bosphore de Thrace arec une armée harassée, mais formidable, sans que les lieutenants de Licinius eussent été informés de ses intentions hostiles. Byzance ouvrit ses portes à Maximin après onze jours de résistance. Ce prince fût arrêté quelque temps au siège d'Héraclée : dès qu'il se fut emparé de cette ville, il fut étonné d'apprendre que Licinius campait à la distance de dix-huit milles seulement. Après une négociation infructueuse, dans laquelle les deux empereurs s'efforcèrent chacun de corrompre la fidélité de leurs partisans respectifs, ils eurent recours aux armes.

20 avril 313

Défaite de Maximin

Maxence
Maximin II Daïa

Le souverain de l'Asie commandait une armée de plus de soixante-dix mille hommes, composée de vétérans bien disciplinés. Licinius, qui n'avait environ que trente mille Illyriens, fut d'abord accablé par la supériorité du nombre. Ses talents militaires et la fermeté de ses troupes rétablirent le combat; il remporta une victoire décisive (20 avril 313). La diligence incroyable de Maximin dans sa fuite a été beaucoup plus célébrée que sa valeur sur le champ de bataille. Vingt quatre heures après, on le vit pâle, tremblant et dépouillé de ses ornements impériaux à Nicomédie, ville éloignée de cent soixante milles du lieu de sa défaite. Les richesses de l'Asie n'avaient cependant pas encore été épuisées; et, quoique l'élite des vétérans de Maximin eût péri dans la dernière action, il pouvait encore, avec du temps, lever de nombreuses troupes dans la Syrie et dans l'Egypte; mais il ne survécut que trois ou quatre mois à son infortune.

mai-août? 313

Mort de Maximin

Sa mort (août?), arrivée à Tarse, a été diversement attribuée au désespoir, au poison et à la justice divine. Comme Maximin manquait également de talent et de vertu, il ne fut regretté ni du peuple, ni des soldats. Les provinces de l'Orient, délivrées des terreurs d'une guerre civile, reconnurent avec joie l'autorité de Licinius1.

1. Zozime rapporte la défaite et la mort de Maximin comme des événements naturels; mais Lactance (de Morte persecut., c. 45-50) les attribue à l'interposition miraculeuse du ciel; et il s'étend beaucoup sur ce sujet. Licinius était alors un des protecteurs de l'Eglise.

313

Cruauté de Licinius

L'empereur vaincu laissait deux enfants, un fils de huit ans et une fille de sept environ. L'innocence d'un âge si tendre pouvait inspirer quelque compassion; mais la compassion de Licinius était une bien faible ressource, elle ne l'empêcha pas d'éteindre le nom et la mémoire de son adversaire. La mort du fils de Sévère est encore moins excusable, puisque ni la vengeance ni la politique ne le condamnaient à périr. Le vainqueur n'avait pas à se plaindre du père de l'infortuné Sévérien; on avait déjà oublié le règne court et obscur de Sévère dans une partie de l'empire fort éloignée. Mais l'exécution de Candidianus est un acte de la cruauté et de l'ingratitude la plus noire. Il était le fils naturel de Galère, l'ami et le bienfaiteur de Licinius : le père, en mourant, l'avait jugé trop jeune pour soutenir le poids du diadème. Il espérait que, sous la protection des princes qu'il avait lui-même revêtus de la pourpre impériale, son fils mènerait une vie tranquille et honorable. Candidianus avait alors près de vingt ans. Sa naissance, quoiqu'elle ne fût soutenue ni par le mérite ni par l'ambition, suffit pour enflammer la jalousie de Licinius. A ces victimes innocentes et illustres de sa tyrannie, nous pouvons ajouter la mère et la fille de Dioclétien. Ce prince, en donnant à Galère le titre de César, lui avait accordé en mariage sa fille Valérie, dont les aventures funestes pourraient devenir le sujet d'une tragédie fort intéressante.

313

L'impératrice Valérie

Elle avait rempli et même surpassé les devoirs d'une femme. Comme elle n'avait pas d'enfants, elle avait bien voulu adopter le fils illégitime de son mari, et avait constamment montré pour l'infortuné Candidianus la tendresse et les soins d'une véritable mère. Lorsque Galère eut rendu les derniers soupirs, les biens immenses de sa veuve irritèrent l'avarice de son successeur Maximin, et les attraits de sa personne, excitèrent les désirs de ce prince1. Il était alors marié; mais les lois romaines permettaient le divorce, et les passions violentes du tyran demandaient une prompte satisfaction. La réponse de Valérie fut celle qui convenait à la fille et à la veuve d'un souverain. Elle y mêla seulement la prudence que sa malheureuse situation la forçait d'observer. Si l'honneur, dit-elle aux personnes que Maximin avait employées auprès d'elle, permettait à une femme de mon caractère de penser à un second mariage, la décence me défendrait au moins d'écouter la proposition du prince dans un temps où les cendres de mon mari, son bienfaiteur, ne sont pas encore refroidies. Voyez ces vêtements lugubres; ils expriment la douleur dans laquelle mon âme est plongée. Mais quelle confiance, ajouta-t-elle avec fermeté, puis-je avoir aux protestations d'un homme dont la cruelle circonstance est capable de répudier une épouse tendre et fidèle ? (Lactance). A ce refus, l'amour de Maximin se changea en fureur : comme il avait toujours à sa disposition des témoins et des juges, il ne lui fut pas difficile de cacher son ressentiment sous le voile d'une procédure légale, et d'attaquer la réputation aussi bien que la tranquillité de Valérie. Les biens de cette malheureuse princesse furent confisqués; ses eunuques, ses domestiques, livrés aux plus cruels supplices. Enfin, plusieurs vertueuses et respectables matrones, qu'elle avait honorées de son amitié, souffrirent la mort sur une fausse accusation d'adultère. L'impératrice elle-même et sa mère Prisca furent condamnées à vivre en exil dans un village situé au milieu des déserts de la Syrie. Traînées ignominieusement de ville en ville, elles exposèrent ainsi leur honte et leur misère à ces mêmes provinces de l'Orient, qui, pendant trente ans avaient respecté leur dignité auguste. Dioclétien fit plusieurs tentatives inutiles pour adoucir le sort de sa fille; il demandait que Valérie eût la permission de venir partager sa retraite de Salone, et fermer les yeux d'un père affligé2; c'était, disait-il à Maximin, la seule grâce qu'il attendît d'un prince auquel il avait donné la pourpre impériale. Dioclétien conjurait, mais il ne pouvait plus menacer : ses prières furent reçues avec froideur et avec dédain. Le fier tyran paraissait prendre plaisir à traiter Dioclétien en suppliant, et sa fille en criminelle. La mort de Maximin semblait annoncer aux impératrices un changement favorable dans leur fortune. Les discordes civiles relâchèrent la vigilance de leurs gardes; elles trouvèrent moyen de s'échapper du lieu de leur exil, et de se rendre, quoique avec précaution et déguisées, à la cour de Licinius. La conduite de ce prince dans les premiers jours de son règne, et la réception honorable qu'il fit au jeune Candidianus, inspirèrent à Valérie une satisfaction secrète : elle crut que désormais ses jours et ceux de son fils adoptif ne seraient plus mêlés d'amertume. A ces espérances flatteuses succédèrent bientôt la surprise et l'horreur; et les exécutions qui ensanglantèrent le palais de Nicomédie, apprirent à l'impératrice que le trône de Maximin était occupé par un tyran encore plus barbare. Valérie pourvut à sa sûreté par la fuite; et, toujours accompagnée de sa mère Prisca, elle erra pendant plus de quinze mois dans les provinces de l'empire3, revêtues toutes les deux de l'habillement le plus commun. Elles furent enfin découvertes à Thessalonique; et, comme la sentence de mort avait déjà été prononcée; elles eurent aussitôt la tête tranchée, et leurs corps furent jetés dans la mer. Le peuple contemplait avec effroi et avec étonnement ce triste spectacle; mais la crainte qu'inspirait une garde nombreuse, étouffa sa douleur, et son indignation. Telle fut la cruelle destinée de la femme et de la fille de Dioclétien. Nous déplorons leurs infortunes; nous ne pouvons découvrir quels furent leurs crimes; en quelque juste idée que l'on se forme de la cruauté de Licinius, il paraît toujours surprenant qu'il ne se soit pas contenté d'assurer sa vengeance d'une manière plus secrète et plus décente4.

1. Maximin satisfaisait ses appétits sensuels aux dépens de ses sujets; ses eunuques, qui enlevaient les femmes et les vierges, examinaient avec une curiosité scrupuleuse leurs charmes les plus secrets, de peur que quelque partie de leur corps ne fût pas trouvée digne des embrassements du prince. La réserve et le dédain étaient regardés comme des crimes de trahison, et le tyran faisant noyer celles qui refusaient de se rendre à ses désirs. Il avait introduit insensiblement cette coutume, que personne ne se mariât sans la permission de l'empereur, ut ipse in omnibus nuptiis progustator esset. Lactance, de Morte persec., c. 38.

2. Enfin Dioclétien envoya cognatum suum, quemdam militarem ac potentem virum, pour intercéder en faveur de sa fille (Lactance, de Morte persec., c. 41). Nous ne connaissons pas assez l'histoire de ce temps pour nommer la personne qui fut employée.

3. Valeria quoque per varias provincias quindecìm mensibus plebeio cultu pervagata. Lactance, de Morte persec., c. 51 On ne sait si les quinze mois doivent être comptés du moment de son exil ou de celui de son évasion. L'expression de pervagata semble nous déterminer pour le dernier sens. Mais alors il faudrait supposer que le traité de Lactance a été composé après la première guerre civile entre Licinius et Constantin. Voyez Cuper, p. 254.

4. Ita illis pudicitia et conditio exitio fuit (Lactance, de Morte persec., 51). Il rapporte les malheurs de la femme et de la fille de Dioclétien, si injustement maltraitées, avec un mélange bien naturel de pitié et de satisfaction.

314

Rivalité entre Licinius et Constantin

L'univers romain se trouvait alors partagé entre Constantin et Licinius (an 314); le premier gouvernait l'Occident; l'autre donnait des lois aux provinces orientales. On devait peut-être espérer que les vainqueurs, fatigués des guerres civiles et liés entre eux par des traités et par l'alliance de leurs familles, renonceraient à tout projet d'ambition, ou du moins qu'ils en suspendraient l'exécution; cependant douze mois s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Maximin, que les princes victorieux tournèrent leurs armes l'un contre l'autre. Le génie, les succès, l'esprit entreprenant de Constantin, semblent le désigner comme le premier auteur de la rupture; mais le caractère perfide de Licinius justifie les soupçons les moins favorables. A la faible lueur que l'histoire jette sur cet événement1, on aperçoit une conspiration tramée par ses artifices contre l'autorité de son collègue. Constantin venait de donner sa soeur Anastasie en mariage à Bassianus, homme d'une grande fortune et d'une naissance illustre, et il avait élevé son beau-frère au rang de César. Selon le système de gouvernement institué par Dioclétien, l'Italie et peut-être l'Afrique devait former le département du nouveau prince dans l'empire; mais l'accomplissement de la promesse souffrit tant de délais, ou fut accompagné de conditions si peu avantageuses, que la fidélité de Bassianus fût plutôt ébranlée qu'affermie par la distinction honorable qu'il avait obtenue. Licinius avait ratifié son élection. Ce prince actif trouva bientôt, par ses émissaires, le moyen d'entretenir, une correspondance secrète et dangereuse avec le nouveau César, d'irriter ses mécontentements, et de le porter au projet téméraire d'arracher par la violence ce qu'il attendait en vain de la justice de l'empereur. Mais le vigilant Constantin découvrit le complot avant que toutes les mesures eussent été prises pour l'exécuter. Aussitôt, renonçant solennellement à l'alliance de Bassianus, il le dépouilla de la pourpre et lui infligea la peine que méritaient sa trahison et son ingratitude. Lorsqu'on vint demander à Licinius la restitution des criminels qui avaient cherché un asile dans ses Etats, son refus altier confirma les soupçons que l'on avait déjà de sa perfidie; et les indignités commises à AEmone, sur les frontières de l'Italie, contre les statues de Constantin, devinrent le signal de la discorde entre les deux princes2.

1. Le lecteur qui aura la curiosité de consulter le fragment de Valois, p. 713, m'accusera peut-être d'en avoir donné une paraphrase hardie et trop libre; mais en l'examinant avec attention, il reconnaîtra que mon interprétation est à la fois probable et conséquente.

2. La position d'AEmone, aujourd'hui Laybach, dans la Carniole (d'Anville, Géogr. anc., tome I, p. 187) peut fournir une conjecture. Comme elle est située au Nord-Est des Alpes juliennes, une place si importante devint naturellement un objet de dispute entre le souverain de l'Italie et celui de l'Illyrie.

8 octobre 315

Bataille de Cibalis

La première bataille se livra près de Cibalis (8 octobre 315), ville de Pannonie, située sur la Save à cinquante milles au-dessus de Sirmium1. Les forces peu considérables que ces deux puissants monarques avaient rassemblées dans une occasion si importante, donnent lieu de croire que l'un fut provoqué subitement, et l'autre surpris tout à coup... Le souverain de l'Orient n'avait que trente-cinq mille hommes; vingt mille soldats composaient toute l'armée de l'empereur d'Occident. L'infériorité du nombre était compensée toutefois par l'avantage du terrain. Posté dans un défilé large environ d'un demi mille, entre une colline escarpée et un marais profond, Constantin attendait l'ennemi avec assurance et il repoussa son premier choc. Habile à profiter de cet avantage, il descendit dans la plaine; mais les vétérans d'Illyrie se rallièrent sous les étendards d'un chef qui avait appris le métier des armes à l'école de Probus et de Dioclétien. Des deux côtés les armes de trait furent bientôt épuisées; les armées rivales, animées d'un même courage, s'élancèrent avec impétuosité l'une contre l'autre, et se battirent à coups de lances et d'épées. Le combat était demeuré incertain depuis la pointe du jour jusqu'aux approches de la nuit, lorsque l'aile droite, que Constantin commandait en personne, détermina la victoire par une attaque vigoureuse. Une sage retraite sauva le reste des troupes de Licinius. Mais dès que ce prince eut reconnu sa perte, qui se montait à plus de vingt mille hommes, il ne se crut pas en sûreté pendant la nuit devant un adversaire actif et victorieux : abandonnant son camp et ses magasins, il marcha secrètement et avec diligence à la tête de la plus grande partie de sa cavalerie; et il se trouva bientôt hors de tout danger. Sa célérité fut le salut de sa femme, de son fils et de ses trésors qu'il avait laissés dans Sirmium. Licinius traversa cette ville; et, après avoir rompu le pont sur la Save, il se hâta de lever une nouvelle armée dans la Dacie et en Thrace : tandis qu'il fuyait il accorda le titre précaire de César à Valens, un de ses généraux, qui commandait sur la frontière d'Illyrie.

1. Cibalis ou Cibalae (dont le nom est encore conservé dans les ruines obscures de Swilei) était à cinquante milles environ de Sirmium, capitale de l'Illyrie, et à cent milles de Taurunum, ou Belgrade, ville située au confluent de la Save et du Danube. On trouve dans les Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres (tome XXVIII) un excellent mémoire de M. d'Anville, où il fait très bien connaître les villes et les garnisons que les Romains avaient sur ces deux fleuves.

315

Bataille de Mardie

La plaine de Mardie, dans la Thrace, fut le théâtre d'une seconde bataille aussi opiniâtre et non moins sanglante que la première. Les troupes des deux partis déployèrent une valeur et une discipline égales; la victoire fut encore une fois fixée par l'habileté supérieure de Constantin. Ce prince avait envoyé un corps de cinq mille hommes s'emparer d'une hauteur avantageuse, d'où pendant la chaleur de l'action, ils tombèrent sur l'arrière-garde de l'ennemi et en firent un grand carnage.

Cependant les légions de Licinius, présentant un double front, conservèrent toujours le terrain, jusqu'à ce que la nuit mit fin au combat; et favorisa leur retraite vers les montagnes de la Macédoine. La perte de deux batailles et de ses plus braves vétérans força l'esprit altier de Licinius à demander la paix. Mistrianus, son ambassadeur, admis à l'audience de Constantin, s'étendit sur ces maximes générales de modération et d'humanité, si familières à l'éloquence des vaincus. Il représenta, dans les termes les plus insinuants, que l'événement de la guerre était encore douteux, et que ses calamités inévitables entraîneraient la ruine des deux partis, et finit en disant qu'il était autorisé par les deux empereurs ses maîtres, à proposer une paix solide et honorable. Ce fut avec mépris et indignation que Constantin l'entendit faire mention de Valens. Nous ne sommes pas venus, répliqua-t-il fièrement, des bords de l'Océan occidental, nous n'avons pas parcouru d'immenses contrées en livrant tant de combats, en remportant un si grand nombre de victoires, pour couronner un vil esclave; après avoir puni un parent ingrat. L'abdication de Valens est le premier article du traité1. La nécessité contraignit à accepter une condition humiliante. Après un règne de quelques jours, le malheureux Valens perdit la pourpre et la vie. Dès que cet obstacle eut été levé, la tranquillité de l'univers romain fut bientôt rétablie. Si les défaites successives de Licinius avaient épuisé ses forces, elles avaient développé son courage et ses talents. Sa situation était presque désespérée; mais les efforts du désespoir sont souvent formidables. La prudence de Constantin préférait un avantage considérable et certain au hasard douteux d'une troisième bataille.

Il consentit à laisser son rival, ou comme il appelait de nouveau Licinius, son ami et son frère, en possession de la Thrace, de l'Asie-Mineure, de la Syrie et de l'Egypte. Mais les provinces de la Pannonie, de la Dalmatie, de la Dacie, de la Macédoine et de la Grèce, usent cédées à l'empereur d'Occident; et les Etats de Constantin s'étendirent depuis les confins de la Calédonie jusqu'à l'extrémité du Péloponnèse. Il fut stipulé par le même traité, que trois jeunes princes, fils des empereurs, seraient désignés successeurs de leurs pères. Crispus et le jeune Constantin furent bientôt après, déclarés Césars en Occident. Dans l'Orient, le jeune Licinius parvint à la même dignité. Par cette double portion d'honneurs, réunie dans sa famille, le vainqueur constatait la supériorité de ses armes et de sa puissance2.

1. Pierre Patrice, Excerp. legat., p. 27. Si l'on pense que ?aµß??? signifie plutôt gendre que parent, on peut conjecturer que Constantin, prenant le nom de père et en remplissant les devoirs, avait adopté ses frères et soeurs, enfants de Théodora. Mais, dans les meilleurs écrivains, ?aµß??? signifie tantôt un mari, tantôt un beau-père, et quelquefois un parent en général. Voyez Spanheim, Observat. ad Julian. orat., I, p. 72.

2. Zozime, II, p. 93; l'anonyme de Valois, p. 713; Eutrope, X, 5; Aurelius-Victor; Eusèbe, in Chron.; Sozomène, I, c. 2. Quatre de ces écrivains assurent que la promotion des césars fut un des articles du traité. Il est cependant certain que le jeune Constantin et le fils de Licinius n'étaient pas encore nés, et il est très vraisemblable que la promotion se fit le 1er mars de l'année 317. Il avait probablement été stipulé dans le traité que l'empereur d'Occident pourrait créer deux Césars, et l'empereur d'Orient un seulement ; mais chacun d'eux se réservait le choix des personnes.

315-323

Paix générale. Lois de Constantin

La réconciliation de Constantin et de Licinius, quoique envenimée par le ressentiment et par la jalousie, par le souvenir des injures récentes et par l'appréhension de nouveaux dangers, maintint cependant durant plus de huit années, la tranquillité de l'univers romain. Comme vers cette époque commence une suite très régulière des lois impériales, il ne serait pas difficile de rapporter les règlements civils qui employèrent le loisir de Constantin. Mais ses institutions les plus importantes se trouvent étroitement liées au nouveau système de politique et de religion, qui ne fut parfaitement établi que dans les derniers temps et dans les années paisibles de son règne. Plusieurs de ses lois en tant qu'elles concernent les droits et les propriétés des individus et la pratique du barreau, se rapportent plutôt à la jurisprudence particulière qu'à l'administration publique de l'empire, et il publia un grand nombre d'édits, dont la nature tient tellement aux lieux et aux circonstances, qu'ils ne sont pas dignes de trouver place dans une histoire générale. On peut cependant tirer de la foule deux lois qui méritent d'être connues, l'une pour son importance, l'autre pour sa singularité : la première respire la plus grande humanité : la sévérité excessive de la seconde la rend très remarquable.

1° La pratique horrible, et si familière aux anciens, d'exposer ou de faire mourir les enfants nouveau-nés, devenait les jours plus fréquente, spécialement en Italie. C'était l'effet de la misère; et la misère avait surtout pour principe le poids intolérable des impositions, et les voies aussi injustes que cruelles employées par les officiers du fisc contre leurs débiteurs insolvables. Les sujets pauvres ou dénués d'industrie, loin de voir avec plaisir augmenter leurs familles, croyaient suivre les mouvements d'une véritable tendresse, en délivrant leurs enfants des malheurs dont les menaçait une vie qu'ils ne pouvaient eux-mêmes supporter. L'humanité de Constantin, excitée peut-être par quelques exemples nouveaux et frappants de désespoir1, engagea ce prince à publier un édit dans toutes les villes de l'Italie, ensuite de l'Afrique. En vertu de ce règlement, on devait donner un secours immédiat et suffisant à ceux qui produiraient devant le magistrat les enfants que leur pauvreté ne le permettrait pas d'élever. Mais la promesse était trop magnifique, et les moyens de la remplir, avaient été fixés d'une manière trop vague, pour produire aucun avantage général ou permanent. La loi, quoiqu'elle mérite quelques éloges, servit moins à soulager qu'à exposer la misère publique. Elle demeure aujourd'hui comme un monument authentique pour contredire et confondre des orateurs vendus, trop contents de leur propre situation pour supposer que le vice et la misère pussent exister sous le gouvernement d'un prince si généreux2.

2. Les lois de Constantin contre le rapt marquent bien peu d'indulgence pour une des faiblesses les plus pardonnables de la nature humaine, puisqu'elles regardaient comme ravisseur, et punissaient comme tel tout homme qui enlevait de la maison de ses parents une fille âgée de moins de vingt-cinq ans : soit qu'il eût employé la violence, ou que par une douce séduction il l'eût déterminée à une fuite volontaire, le ravisseur était puni de mort; et si la mort simple ne se trouvait pas proportionnée à l'énormité de son crime, il était ou brûlé vif ou déchiré en pièces par les bêtes sauvages au milieu de l'amphithéâtre. Si la jeune fille déclarait avoir été enlevée de son propre consentement, loin de sauver son amant par cet aveu, elle s'exposait à partager son sort. Les parents de la fille infortunée ou coupable étaient obligés de poursuivre en justice le ravisseur : si, cédant aux mouvements de la nature, ils fermaient les yeux sur l'insulte et réparaient par un mariage l'honneur de leur famille, ils étaient eux-mêmes condamnés à l'exil, et leurs biens confisqués. Les esclaves de l'un ou de l'autre sexe, convaincus d'avoir favorisé le rapt ou la séduction, étaient brûlés vifs, ou mis à mort par un supplice plus raffiné, qui consistait à leur verser dans la bouche du plomb fondu. Comme le crime était un crime public, l'accusation en était permise même aux étrangers. Quel que fût le nombre des années écoulées depuis le crime, l'accusation était toujours recevable, et les suites de la sentence s'étendaient jusqu'aux fruits innocents de cette union irrégulière. Mais toutes les fois que l'offense inspire moins d'horreur que la punition, la rigueur de la loi pénale est forcée de céder aux mouvements naturels imprimés dans le coeur de l'homme. Les articles les plus odieux de cet édit furent adoucis ou annulés sous le règne suivant3. Constantin lui-même tempéra souvent, par des actes particuliers de clémence, l'esprit cruel de ses institutions générales; et telle était l'humeur singulière de ce prince, qu'il se montrait aussi indulgent, aussi négligent même dans l'exécution de ses lois, qu'il avait paru sévère et même cruel en les publiant. Il serait difficile de découvrir un symptôme plus marqué de faiblesse, soit dans le caractère du prince, soit dans la constitution du gouvernement4.

1. Cette explication me paraît peu vraisemblable : Godefroy a formé une conjecture plus heureuse, et appuyée sur toutes les circonstances historiques dont cet édit fut environné. Il fut rendu, le 12 mai de l'an 315 à Naissus, lieu de la naissance de Constantin, en Pannonie. Le 8 octobre de cette année, Constantin gagna la bataille de Cibalis contre Licinius. Il était encore dans l'incertitude sur le sort de ses armes : les chrétiens, qu'il favorisait, lui avaient, sans doute prédit la victoire. Lactance, alors précepteur de Crispus, venait d'écrire son ouvrage sur le christianisme (Libros, divinarum institutionum); il l'avait dédié à Constantin : il s'y était élevé avec une grande force contre l'infanticide et l'exposition des enfants, (Div. inst., 6, c. 20). N'est-il pas vraisemblable que Constantin avait lu cet ouvrage, qu'il en avait causé avec Lactance, qu'il fut touché, entre autres choses, du passage que je viens d'indiquer, et que, dans le premier mouvement de son enthousiasme, il rendit l'édit dont nous parlons ? Tout porte dans cet édit le caractère de la précipitation, de l'entraînement, plutôt que d'une délibération réfléchie; l'étendue des promesses, l'indétermination des moyens, celle des conditions du temps pendant lequel les parents auront droit aux secours de l'Etat. N'y a-t-il pas lieu de croire que l'humanité de Constantin fut excitée par l'influence de Lactance et par celle des principes du christianisme et des chrétiens eux-mêmes, déjà fort en crédit auprès de l'empereur, plutôt que par quelques exemples frappants de désespoir ? Cette supposition est d'autant plus gratuite, que de pareils exemples ne pouvaient être nouveaux, et que Constantin, alors éloigné de l'Italie, ne pouvait que difficilement en être frappé. Voyez Hegewisch, Essai historique sur les finances romaines, p. 378.
L'édit pour l'Afrique ne fut rendu qu'en 322 : c'est de celui-ci qu'on peut dire avec vérité, que le malheur des temps en fut l'occasion. L'Afrique avait beaucoup souffert de la cruauté de Maxence : Constantin dit positivement qu'il a appris que des parents, pressés par la misère, y vendaient leurs enfants. L'ordonnance est plus précise, plus mûrement réfléchie que la précédente; le secours à donner aux parents et la source où il doit être puisé y sont déterminés (Code Théod., XI, tit. 27, 2.). Si l'utilité directe de ces lois ne put être fort étendue, elles eurent du moins le grand et heureux résultat d'établir une opposition décisive entre les principes du gouvernement et ceux qui avaient régné jusqu'alors parmi les sujets.

2. Omnia foris placita, domi prospera, annonco ubertate, fructuum copia, etc. (Panegyr. vet., X, 38). Ce discours de Nazarius fut prononcé le jour des quinquennales des Césars, le 1er mars de l'année 321.

3. Son fils assigne de bonne foi la véritable raison qui a fait modifier cette loi : Ne sub specie atrocioris judicii aliqua in ulciscendo crimine dilatio nasceretur. Code Théod., t. III, p, 193.

4. Eusèbe (Vie de Constantin, III, 1) ne craint pas d'assurer que, sous le règne de son héros, l'épée de la justice resta oisive entre les mains des magistrats. Eusèbe, lui-même (IV, c. 29, 54), et le Code Théodosien nous apprennent que l'on ne fut redevable de cette douceur excessive, ni au manque de crimes atroces, ni au défaut de lois pénales.

322

Guerre contre les Goths

L'administration civile fut quelquefois interrompue par des expéditions militaires entreprises pour la défense de l'empire. Crispus, jeune prince du caractère le plus aimable, qui avait reçu, avec le titre de César, le commandement du Rhin, signala sa valeur et son habileté par plusieurs victoires sur les Francs et sur les Allemands. Il apprit aux Barbares de cette frontière à redouter le fils aîné de Constantin et le petit-fils de Constance. L'empereur s'était réservé le département le plus important et bien plus difficile du Danube. Les Goths, qui, sous les règnes de Claude et d'Aurélien, avaient senti le poids des armes romaines, respectèrent la puissance de l'empire, même au milieu des discordes intestines qui le déchirèrent après la mort de ces princes. Mais cinquante ans de paix avaient alors réparé les forces de cette nation belliqueuse. Il s'était élevé une nouvelle génération qui ne se ressouvenait plus des malheurs des anciens temps. Les Sarmates des Palus-Méotides suivirent les étendards des Goths, comme sujets ou comme alliés, et ces Barbares réunis fondirent tout à coup sur les provinces illyriennes (an 322). Campona, Margus et Bononia (aujourd'hui Bude la vieille, en Hongrie, Kastolatz et Biddin ou Viddin, dans la Moesie, sur le Danube), paraissent avoir été le théâtre de plusieurs sièges et de plusieurs combats1 mémorables. Quoique Constantin trouvât une résistance opiniâtre, il vint à bout de terrasser ces redoutables adversaires; et les Goths achetèrent la permission de se retirer honteusement, en rendant le butin qu'ils avaient pris. Cet avantage ne satisfaisait pas l'indignation de l'empereur. Décidé à châtier, en même temps qu'il les repoussait, des Barbares insolents qui avaient osé envahir le territoire de Rome, après avoir réparé le port construit par Trajan, il passa le Danube à la tête de ses légions, et pénétra dans les retraites les plus inaccessibles de la Dacie2; et, après avoir exercé une vengeance sévère, il consentit à donner la paix au peuple suppliant des Goths, à condition qu'ils lui fourniraient un corps de quarante mille soldats toutes les fois qu'il l'exigerait3. De pareils exploits honorent sans doute ce prince, et furent utiles à l'empire; mais on doute qu'ils puissent justifier une assertion exagérée d'Eusèbe. Selon cet auteur, TOUTE LA SCYTHIE, pays immense, divisé en tant de nations de noms si différents et de moeurs si sauvages, fut, jusqu'à son extrémité septentrionale, ajoutée à l'empire romain par les armes victorieuses de Constantin4.

1. Voyez Zozime (II, p. 93-94), quoique la narration de cet historien ne soit ni claire ni conséquente. Le panégyrique d'Optacien (c. 23) parle d'une alliance des Sarmates avec les Carpiens et les Gètes, et il désigne les différents champs de bataille. On suppose que les jeux sarmates, célébrés dans le mois de novembre, tiraient leur origine du succès de cette guerre.

2. Dans les Césars de Julien (p. 329., comment. de Spanheim, p. 252), Constantin se vante d'avoir réuni à l'empire la province (la Dacie) que Trajan avait subjuguée; mais Silène donne à entendre que les lauriers de Constantin ressemblaient aux jardins d'Adonis, qui se fanent et se flétrissent presque au moment où ils se montrent.

3. Jornandès, de Rebus geticis, c. 21. Je ne sais s'il est possible de s'en rapporter entièrement à cet écrivain : une pareille alliance a un air bien moderne; et ne s'accorde guère avec les maximes adoptées dans le commencement du quatrième siècle.

4. Eusèbe, Vie de Constantin, X, 18. Au reste, ce passage est pris d'une déclamation générale sur la grandeur de Constantin, et il n'est pas tiré d'une histoire particulière de la guerre de ce prince avec les Goths.

323

Seconde guerre civile entre Licinius et Constantin

Parvenu à ce haut point de gloire, il eût été difficile à Constantin de souffrir que l'empire fît plus longtemps partagé. Plein de confiance en la supériorité de son génie et de sa puissance militaire, il se détermina, sans avoir eu à se plaindre d'aucune injure, à précipiter du trône un collègue dont l'âge avancé et les vices détestés semblaient rendre la destruction facile1. Mais, à l'approche du danger, le vieil empereur trompa l'attente de ses amis aussi bien que de ses adversaires. Rappelant tout à coup cette bravoure et ces talents qui lui avaient mérité l'amitié de Galère et la pourpre impériale, il se prépara au combat; assembla les forces de l'Orient, et remplit bientôt de ses troupes, les plaines d'Andrinople, tandis que ses vaisseaux couvraient l'Hellespont. Son armée consistait en cent cinquante mille fantassins et quinze mille cavaliers. Comme cette cavalerie avait été principalement tirée de la Phrygie et de la Cappadoce, on peut se former une idée plus favorable de la beauté des chevaux que du courage et de l'habileté de ceux qui les montaient. Trois cent cinquante galères à trois rangs de rames composaient la flotte. L'Egypte et la côte adjacente de l'Afrique en avaient fourni cent trente. Cent dix de ces bâtiments venaient des ports de la Phénicie et de l'île de Chypre. Enfin, les contrées maritimes de la Bithynie, de l'Ionie et de la Carie, avaient été forcées de donner les cent dix autres. Constantin assigna le rendez-vous de ses troupes à Thessalonique. Elles se montaient à plus de cent vingt mille hommes, tant infanterie que cavalerie (Zozime, II). Leur chef contemplait avec plaisir leur air martial; et son armée, quoique inférieure en nombre à celle de son rival renfermait plus de soldats. Les légions de Constantin avaient été levées dans les provinces belliqueuses de l'Europe; leur discipline avait été éprouvée; leurs anciennes victoires enflaient leurs espérances, et, elles avaient dans leur sein une foule de vétérans qui, après dix-sept campagnes glorieuses sous le même général, se préparaient à mériter une retraite honorable par un dernier effort de courage2. Mais sur mer les préparatifs de Constantin ne pouvaient en aucune façon être comparés à ceux de Licinius. Les villes maritimes de la Grèce avaient envoyé chacune au célèbre port du Pirée les hommes et les bâtiments qu'elles pouvaient fournir, et toutes ces forces réunies ne formaient que deux cents petits vaisseaux : armement très faible, si on le compare à ces flottes formidables équipées et entretenues par la république d'Athènes durant la guerre du Péloponnèse3. Depuis que l'Italie avait cessé d'être le siège du gouvernement, les établissement maritimes formés dans les ports de Misène et de Ravenne avaient été insensiblement négligés; et comme la marine de l'empire était soutenue par le commerce plutôt que par la guerre, il devait naturellement se trouver un bien plus grand nombre de matelots et de bâtiments dans les provinces industrieuses de l'Egypte et de l'Asie. On est seulement étonné que l'empereur d'Orient, dont les forces navales étaient si considérables, ait négligé de porter la guerre dans le centre des Etats de son rival.

1. Constantinus tamen, vir ingens, et omnia efficere nitens quo anima proparasset, simul principatum totius orbis affectans, Licinio bellum intulit. Eutrope, X, 5; Zozime, II, p. 89. Les raisons qu'ils ont assignées pour la première guerre civile peuvent s'appliquer avec plus de justesse à la seconde.

2. Constantin avait beaucoup d'égard aux privilèges et au bien être de ses compagnons vétérans (conveterani), comme il commençait alors à les appeler. Voyez le Code Théodosien, VII, titre 20, tome II, p, 419, 429.

3. Dans le temps que les Athéniens possédaient l'empire de la mer, leur flotte consistait en trois cents galères à trois rangs de rames, et dans la suite en quatre cents, toutes complètement armées et en état de servir sur-le-champ. L'arsenal du Pirée avait coûté à la république mille talents. Voy. Thucydide, de Bello Pelopon., II, 13, et Meursius, de Fortuna attiqua, 19.

3 juillet 323

Bataille d'Andrinople

Au lieu d'embrasser une résolution si active, qui aurait pu changer toute la face de la guerre, le prudent Licinius attendit l'ennemi près d'Andrinople; et le soin avec lequel il fortifia son camp décelait assez ses inquiétudes. Après avoir quitté Thessalonique, Constantin s'avançait vers cette partie de la Thrace, lorsqu'il fut tout à coup arrêté par l'Hèbre, fleuve large et rapide, et il aperçut les nombreuses troupes de Licinius, qui, postées sur la pente d'une montagne, s'étendaient depuis le fleuve jusqu'à la ville. Plusieurs jours se passèrent en escarmouches à quelque distance des deux armées. Enfin l'intrépidité de Constantin surmonta les difficultés du passage et de l'attaque (3 juillet 323). Ce serait ici le lieu de rapporter un exploit prodigieux de ce prince. Quoiqu'il ne s'en trouve peut-être aucun dans la poésie ou dans les romans qui puisse lui être comparé, cependant il a été célébré, non par un de ces orateurs vendus à sa fortune, mais par un historien ennemi de sa gloire. On assure que le vaillant empereur se jeta dans l'Hèbre, accompagné seulement de douze cavaliers, et que, par la force ou la terreur de son bras invincible, il renversa, massacra et mit en pièces une armée de cent cinquante mille hommes. La crédulité l'emportait tellement sur la passion dans l'esprit de Zozime, qu'au lieu de s'attacher aux événements les plus importants de cette fameuse bataille, il paraît avoir choisi et embelli les plus merveilleux. La valeur et le péril de Constantin sont attestés par une blessure légère qu'il reçut à la cuisse; mais nous pouvons découvrir, même dans cette narration imparfaite, et peut-être dans un texte corrompu, que la victoire ne fut pas moins due à l'habileté du général que la bravoure du héros. Il assembla d'abord des matériaux, comme s'il eût eu dessein de jeter un pont sur le fleuve; et tandis que les ennemis étaient occupés de ces préparatifs, il envoya un corps de cinq mille archers s'emparer d'un bois épais qui couvrait leur arrière-garde. Licinius, embarrassé par une multiplicité d'évolutions trompeuses, sortit avec regret de son poste avantageux pour combattre dans la plaine sur un terrain uni où la victoire ne fut plus disputée. Les vétérans expérimentés de l'Occident taillèrent facilement en pièces cette multitude confuse de nouvelles levées. Il périt, dit-on, trente-quatre mille hommes. Le soir même, le camp fortifié de Licinius fut pris d'assaut, et la plus grande partie des fuyards, qui avaient gagné les montagnes, se rendirent le lendemain à la discrétion du vainqueur1. Son rival, incapable désormais de tenir la campagne, s'enferma dans les murs de Byzance.

1. Zozime, II, p. 95-96. Cette grande bataille est décrite dans le fragment de Valois (p. 714) d'une manière claire, quoique concise. Licinius vero circunt Hadrianopolin maximo exercitu latera ardui montis impleverat : illuc toto agmine Constantinus inflexit. Cum bellum terra marique traheretur, quamvis per arduum suis nitentibus, attamen disciplina militari et felicitate, Constantinus Licinii confusum et sine ordine agentem vicit exercitum; leviter femore sauciatus.

323

Siège de Byzance

Constantin mit aussitôt le siège devant cette ville. Une pareille entreprise exigeait de grands travaux, et le succès pouvait en paraître fort incertain. Dans les dernières guerres civiles, les fortifications d'une place si importante, regardée avec raison comme la clef de l'Europe et de l'Asie, avaient été réparées et augmentées; tant que Licinius restait maître de la mer, la garnison avait bien moins à craindre de la famine que l'armée des assiégeants. Les commandants de la flotte de Constantin eurent ordre de se rendre auprès de lui, et il leur prescrivit de forcer le passage de l'Hellespont, puisque les vaisseaux de Licinius, au lieu de chercher et de détruire un ennemi plus faible, demeuraient dans l'inaction et continuaient à occuper un détroit où la supériorité du nombre était si peu utile et si peu avantageuse. Crispus, fils aîné de Constantin, fut chargé de cette entreprise hardie. Il l'exécuta si heureusement et avec tant de courage, qu'il mérita l'estime de son père, et qu'il excita probablement sa jalousie. Le combat dura deux jours. A la fin de la première journée, les deux flottes, après une perte considérable et réciproque, se retirèrent l'une en Europe, l'autre du côté de l'Asie. Le second jour, il s'éleva vers le midi un vent du Sud1, qui, soufflant avec violence, poussa les vaisseaux de Crispus contre ceux de l'ennemi. Ce prince profita, par son habile intrépidité, de cet heureux hasard, et remporta bientôt une victoire complète. Cent trente bâtiments furent coulés à fond, cinq mille hommes perdirent la vie; et Amandus, l'amiral de la flotte asiatique, ne parvint qu'avec la plus grande difficulté aux rivages de Chalcédoine. Dès que l'Hellespont fut libre, un grand convoi arriva au camp de Constantin, qui avait déjà avancé les opérations du siège. Après avoir construit un rempart de terre égal en hauteur aux fortifications de Byzance, il posa sur cette terrasse des machines de toute espèce, et de hautes tours d'où ses soldats lançaient aux assiégés des dards et des pierres énormes. Les béliers avaient ébranlé les murs en plusieurs endroits; si Licinius persistait à se défendre plus longtemps, il s'exposait à être enseveli sous les ruines de la ville. Avant d'être entièrement bloqué, il passa prudemment, avec ses trésors, à Chalcédoine en Asie; et, n'ayant pas perdu le désir d'associer des compagnons à l'espoir et aux dangers de sa fortune, il donna le titre de César à Martinianus, qui remplissait un des emplois les plus importants de son empire2.

1. Zozime, XI, p. 97-98. Le courant sort toujours de l'Hellespont; et lorsque le vent du Nord souffle, aucun vaisseau ne peut tenter le passage : un vent du midi rend la force du courant presque imperceptible. Voyez le Voyage de Tournefort au Levant, lettre XII.

2. Aurelius-Victor; Zozime, II, p. 98. Selon ce denier historien, Martinianus était magister officiorum (il se sert en grec de ces deux mots latins); quelques médailles semblent indiquer que, pendant le peu de temps qu'il régna, il reçut le titre d'Auguste.

18 septembre 324

Bataille de Chrysopolis

Telles étaient les ressources et les talents de Licinius, qu'après tant de défaites réitérées, pendant que Constantin exerçait son activité au siège de Byzance, il assembla en Bithynie une nouvelle armée de cinquante où soixante mille hommes. Le vigilant empereur ne crut cependant pas devoir négliger les derniers efforts de son rival. Une partie considérable de l'armée victorieuse passa le Bosphore dans de petits bâtiments; bientôt après l'arrivée de ces troupes, la bataille décisive se donna sur les hauteurs de Chrysopolis, aujourd'hui Scutari. Les soldats de Licinius, quoique nouvellement levés, mal armés et plus mal disciplinés, résistèrent au vainqueur avec un courage inutile, mais animé par le désespoir, jusqu'à ce que la défaite totale et le massacre de vingt-cinq mille hommes eussent irrévocablement déterminé le sort de leur chef1.

1. Eusèbe (Vie de Constantine, II, c. 16-17) attribue cette victoire décisive aux ferventes prières de l'empereur. Le fragment de Valois (p. 714) parle d'un corps de Goths auxiliaires, commandés par leur chef Aliquaca, qui combattirent pour le parti de Licinius.

3 juillet 324

Mort de Licinius

Licinius
Licinius
Musei Capitolini, Rome

Il se rendit à Nicomédie, moins dans l'espoir de se défendre que dans la vue de gagner du temps pour négocier. Constantia, femme de Licinius et soeur de Constantin, sollicita son frère en faveur de son mari; elle obtint plutôt de la politique que de la compassion du vainqueur, la promesse solennelle, confirmée par un serment que Licinius, après s'être dépouillé de la pourpre, et après avoir sacrifié Martinianus, aurait la permission de passer le reste de ses jours dans un repos honorable. La conduite de Constantia et ses liaisons avec les deux princes rivaux, rappellent naturellement le souvenir de cette vertueuse Romaine, soeur d'Auguste et femme de Marc-Antoine; mais les idées des hommes étaient changées, et l'on ne pensait plus que ce fût une tâche pour un Romain de survivre à son honneur et à sa liberté. Licinius demanda et accepta le pardon de ses fautes; il déposa la pourpre aux pieds de son seigneur et maître; et lorsqu'il eut été relevé de terre avec une pitié insultante, il fut admis au banquet impérial. On l'envoya aussitôt à Thessalonique, qu'on avait choisie pour sa prison : il fut bientôt condamné à mourir. On ne sait si, pour motiver son exécution, on eut recours à un tumulte élevé parmi les soldats, ou bien à un décret du sénat. Selon l'usage de la tyrannie, Licinius fut accusé de tramer une conspiration et d'entretenir une correspondance criminelle avec les Barbares; mais comme il ne fut jamais convaincu ni par sa conduite, ni par aucune preuve légale, sa faiblesse doit faire présumer1 qu'il était innocent. La mémoire de ce malheureux prince fut dévouée à une infamie perpétuelle; on renversa ses statues avec ignominie; et par un édit précipité, dont les suites parurent si funestes qu'il fut presque aussitôt modifié, on annula toutes les lois et toutes les procédures judiciaires de son règne.

1. Contra religionem sacramenti Thessalonico privatus occisus est. Eutrope, X, 6; et son témoignage est confirmé par saint Jérôme (in Chron.) aussi bien que par Zozime, II, p. 102. Il n'y a que l'anonyme de Valois qui parle des soldats, et Zonare est le seul qui ait recours à l'assistance du sénat. Eusèbe glisse prudemment sur ce fait délicat; mais un siècle après Sozomène ose soutenir que Licinius fut coupable de trahison.

3 juillet 324

Réunion de l'Empire

Cette victoire de Constantin réunit de nouveau les membres épars de l'univers romain sous l'autorité d'un seul monarque, trente-sept ans après que Dioclétien eut partagé avec Maximien, son associé, sa puissance et ses provinces.

Les degrés successifs de l'élévation de Constantin, depuis sa première élection dans la ville d'York jusqu'à l'abdication de Licinius à Nicomédie, ont été représentés avec détail et précision, non seulement parce que ces événements sont en eux-mêmes fort intéressants, et de la plus grande importance, mais encore parce qu'ils ont contribué à la décadence de l'empire par tout le sang et par les richesses immenses qui furent alors prodigués; et par l'accroissement perpétuel des taxes aussi bien que des forces militaires. La fondation de Constantinople et l'établissement de la religion chrétienne furent les suites immédiates de cette révolution.

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