Tibère : 14-37 de notre ère
Les frontières septentrionales de l'empire

Campagne de l'an 15 Campagne de l'an 16 La chute de Marobod La fin d'Arminius




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Campagne de l'an 15

Au printemps de l'an 15, après avoir réuni le gros de ses forces sur le Rhin moyen, Germanicus partit de Mayence, traversa le pays des Chattes, et atteignit les affluents du Weser supérieur, tandis que l'armée du bas Rhin attaquait plus au nord les Chérusques et les Marses. Ce qui justifiait jusqu'à un certain point cette dernière opération, c'est que les Chérusques, autrefois alliés des romains, et qui, sous l'impression du désastre de Varus, avaient dû s'unir aux patriotes, luttaient de nouveau contre le parti national beaucoup plus fort qu'eux et réclamaient l'intervention des romains. On réussit à délivrer l'ami de Rome, Segestes, durement traité par ses compatriotes, et à s'emparer de sa fille, femme d'Arminius; le frère de Ségestes, Sigimer, qui avait été avec Arminius, le chef des patriotes, fit sa soumission. Les dissensions intestines des Germains favorisaient encore une fois l'établissement de la domination romaine.

La même année, Germanicus entreprit une grande expédition dans le bassin de l'Ems. Caecina marcha de Vetera sur l'Ems supérieur; Germanicus lui-même s'y rendit avec la flotte en partant des bouches du Rhin, tandis que la cavalerie suivait la côte en passant des territoires des Frisons restés fidèles. Lorsque ces troupes furent réunies, les romains ravagèrent le pays des Bructères et toute la région située entre l'Ems et la Lippe; de là les soldats se dirigèrent vers l'endroit fatal, où était tombée six ans plus tôt l'armée de Varus, pour élever un monument à leurs camarades massacrés. Puis on continua la route; pendant la route; pendant la marche la cavalerie romaine fut attirée dans une embuscade par Arminius et les patriotes exaspérés; elle aurait été anéantie, si l'infanterie, accourant à son secours, n'avait empêché un désastre. Ce fut au milieu des plus grands dangers qu'on revint du pays de l'Ems, par les mêmes chemins qu'on avait suivis pour y pénétrer. La cavalerie arriva saine et sauve le camp d'hiver. Cependant comme la flotte ne suffisait pas pour transporter l'infanterie des quatre légions, l'équinoxe d'automne rendait la traversée difficile, Germanicus ordonna à deux légions de débarquer et de revenir en suivant la côte; mais comme on ne connaissait pas le mouvement de flux et de reflux à cette époque de l'année, les troupes perdirent leurs bagages et faillirent être noyées. Le retour des quatre légions de Caecina de l'Ems sur le Rhin ressembla presque à celui de Varus; cette contrée pleine de marais était plus périlleuse encore que les gorges des montagnes boisées. Tous les indigènes, commandés par les deux princes des Chérusques, Arminius et son puissant oncle Inguiomerus, se jetèrent sur l'armée en marche, dans l'espoir de l'écraser comme celle de Varus; les marais et les bois d'alentour étaient remplis d'ennemis. Mais le vieux général, soldat éprouvé par quarante ans de service, ne perdit pas son sang-froid malgré l'imminence du péril: il sut tenir dans sa main ses troupes désespérées et affamées. Néanmoins il n'aurait peut-être pas échappé au désastre. Heureusement pour lui, les Germains, après avoir attaqué les romains avec succès pendant leur marche, après leur avoir enlevé une grande partie de leur cavalerie et presque tous leurs bagages, ne voulurent pas écouter les conseils d'Arminius: sûrs de la victoire et affamés de butin, ils suivirent l'autre chef et se précipitèrent sur le camp des ennemis, au lieu de continuer à les cerner. Caecina les laissa s'avancer jusqu'au pied des retranchements; puis il fit une violente sortie, par toutes les portes, contre les assaillants et leur infligea une telle défaite que son retour s'opéra désormais sans grande difficulté.

Sur le Rhin, on croyait l'armée perdue, et l'on se préparait à couper les ponts de Vetera, pour empêcher au moins les Germains d'envahir la Gaule; ce fut l'énergique opposition d'une femme, épouse de Germanicus et fille d'Agrippa, qui fit échouer ce projet désespéré et honteux.

Certes on n'avait pas été heureux dans la reprise des hostilités en Germanie. Sans doute on avait de nouveau parcouru et traversé le pays situé entre le Rhin et le Weser; mais les romains ne pouvaient citer aucun succès réel; les pertes en matériel, surtout en chevaux, étaient immenses, si bien que les villes d'Italie et des provinces occidentales durent pousser le patriotisme jusqu'à se cotiser, comme au temps de Scipion, pour les couvrir.

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Campagne de l'an 16

Germanicus modifia son plan de campagne l'année suivante (an 16); il essaya de conquérir la Germanie en partant de la mer du Nord et en s'appuyant sur la flotte, en partie parce que les peuplades de la côte, Bataves, Frisons, Chauques, étaient plus ou moins attachés aux romains en partie pour éviter les marches longues et périlleuses du Rhin sur le Weser et l'Elbe. Après avoir, comme l'année précédente, consacré le printemps à pousser des pointes rapides sur le Mein et la Lippe, au commencement de l'été, il embarqua toute son armée, aux bouches du Rhin, sur une flottille de mille transports solidement équipés, et arriva sans encombre jusqu'à l'Ems, où ses vaisseaux restèrent; l'armée atteignit, en remontant la vallée du fleuve, le confluent de l'Haase, passa de là dans le bassin de la Werra, puis du Weser. En agissant ainsi, il épargnait à ses 80000 soldats le passage très pénible de la forêt de Teutoburg, il faisait de sa flotte un magasin de réserve à l'abri de tout danger, et il prenait de flanc les Chérusques de la rive droite du Weser, au lieu de les attaquer de front.

Pendant cette expédition, les romains rencontrèrent l'armée toute entière des germains, que commandaient encore les deux chefs du parti national, Arminius et Inguiomerus; leurs forces militaires étaient considérables, puisque, à deux reprises différentes, une première fois dans le pays des Chérusques près du Weser, une seconde fois un peu plus loin à l'intérieur des terres, ils livrèrent bataille à toutes les troupes romaines réunies, et leur disputèrent vivement la victoire1. Quoi qu'il en soit, les romains l'emportèrent et un nombre considérable de patriotes germains tombèrent sur le champ de bataille. On ne fit pas de prisonniers, et les deux armées combattirent avec le plus grand acharnement; le second trophée, élevé par Germanicus, attesta l'écrasement complet des tribus qui habitèrent entre le Rhin et l'Elbe. Le général en chef compara cette expédition aux plus brillantes campagnes de son père, et il annonça à Rome qu'il avait cette année-là terminée la conquête de la Germanie.

Cependant Arminius s'était échappé, quoique blessé, et restait toujours à la tête des patriotes; un malheur imprévu rendit inutiles les succès militaires. Au retour, que la plupart des légions effectuèrent par mer, la flotte fut assaillie par les tempêtes qui sévissent pendant l'automne sur la mer du Nord. Les vaisseaux furent dispersés de tous côtés sur les îles et jusque sur les rivages de la Bretagne; un grand nombre fut perdu (pour en sauver quelques-uns, on avait dût jeter par-dessus bord chevaux et bagages et se contenter de préserver la vie des hommes. Cet accident, comme au temps des guerres puniques, fut aussi désastreux qu'une défaite. Germanicus lui-même fut poussé presque seul avec le vaisseau amiral sur la côte déserte des Chauques; désespéré de ce malheur, il fut sur le point de chercher la mort dans les flots de cet Océan qui lui avait prêté au début de la campagne un concours si précieux, devenu maintenant inutile. Sans doute la perte des hommes ne fut pas en réalité aussi considérable qu'elle avait d'abord paru, et quelques victoires que Germanicus, en revenant dans la région du Rhin, remporta sur les Germains voisins, rendirent du courage aux troupes abattues; mais en résumé, la campagne de l'an 16 se termina comme la précédente et si les faits d'armes y furent peut-être plus brillants, les pertes éprouvées furent aussi beaucoup plus sensibles.

1. Schmidt admet (Westfäf. Zeitschrift, XX, p. 301) que le premier combat fut livré près de Bückeburg, aux champs d'Idistavisus et que le second, à propos duquel on parle de marais, eut lieu peut-être, près du lac de Steinhud, non loin du village de Bergkirchen, situé au sud de ce lac. Cette opinion n'est nullement inadmissible: elle sert au moins à éclairer les événements. Mais ici, comme dans la plupart des récits militaires de Tacite, il faut renoncer à une certitude complète.

16

Les changements dans la situation

Germanicus fut rappelé: c'était la suppression du commandement supérieur de l'armée du Rhin. Le partage de ce commandement suffit pour modifier profondément les plans de campagne; car, Germanicus une fois parti sans recevoir de successeur, on se contenta désormais de défendre la ligne du fleuve. La campagne de l'an 16 est donc la dernière que les romains aient faite pour conquérir la Germanie et pour porter les limites de l'Empire du Rhin à l'Elbe. Quant au rétablissement des postes militaires sur la rive droite du Rhin, des châteaux du Taunus, de la place d'Aliso et de la ligne qui joignait ce dernier point à Vetera, c'était en partie seulement une conséquence de l'occupation même de la rive droite, telle qu'on l'avait conçue dans le plan d'opérations restreint auquel on s'était arrêté après la défaite de Varus, en partie, c'était aller bien au-delà. Mais l'empereur ne voulait pas ce que voulait le général en chef, ou du moins n'adoptait pas tous ses projets. Il est plus que probable que Tibère d'abord ne s'opposa pas aux entreprises de Germanicus sur le Rhin; il est certain qu'il voulut y mettre un terme, lorsqu'il le rappela pendant l'hiver (16-17). On abandonna plusieurs des positions conquises; ainsi la garnison d'Aliso fut ramenée en arrière. Du monument qu'il avait élevé dans la forêt de Teutoburg, Germanicus ne trouva plus une pierre au bout d'un an; de même les résultats de ses victoires s'évanouirent comme les rides des ondes, et aucun de ses successeurs n'a rebâti sur les mêmes fondations.

Auguste avait cru la Germanie perdue après la défaite de Varus; Tibère ordonnait maintenant d'interrompre cette conquête, au moment où on reprenait l'offensive; quelles furent les raisons qui guidèrent ces deux grands empereurs ? Quelle est la signification de ces mesures importantes pour la politique générale de l'empire ?

la défaite de Varus est une énigme non pas au point de vue militaire, non en elle-même, mais dans ses conséquences. Auguste avait raison de réclamer ses légions perdues à Varus plutôt qu'à l'ennemi ou à la fortune: ce désastre était un de ces revers que de mauvais généraux font éprouver de temps en temps à tous les Etats. On comprend donc difficilement que la destruction d'une armée de 20000 hommes, destruction qui n'avait au point de vue militaire aucune conséquence immédiate, ait suffi pour modifier complétement la politique générale d'un empire immense, sagement gouverné; et pourtant les deux souverains ont supporté cette défaite avec une patience inouïe et qui pouvait inspirer des réflexions dangereuses pour la sécurité du gouvernement impérial aussi bien à l'armée qu'aux peuplades voisines des frontières; pourtant ils ont converti en paix définitive le traité conclu avec Marobod, qui devait certainement n'être qu'une trève, et ils ont renoncé à occuper la vallée supérieure de l'Elbe.

Tibère n'a pas dû se décider facilement à laisser s'écrouler la grande oeuvre qu'il avait entreprise avec son frère, et qu'il avait presque achevée après la mort de celui-ci; le zèle avec lequel il avait continué la guerre de Germanie commencée depuis dix ans, lorsqu'il était revenu à la tête de l'armée, nous laisse deviner combien cette résolution a dû lui coûter. Néanmoins, puisqu'il y a persévéré à l'exemple d'Auguste, c'est qu'il a cru, comme lui, impossible d'exécuter les projets formés depuis vingt ans pour l'extension des frontières septentrionales; tous deux ont jugé que la puissance de Rome n'était pas assez considérable pour conquérir et garder le territoire qui s'étend entre le Rhin et l'Elbe.

Jusqu'alors la frontière de l'empire se dirigeait du moyen Danube vers les sources de ce fleuve et vers le Rhin supérieur, puis descendait le Rhin. Si elle avait été transportée sur l'Elbe, dont le bassin supérieur est voisin du moyen Danube, et avait suivi son cours tout entier, elle aurait été bien plus courte et bien préférable. Cette extension de territoire offrait donc des avantages militaires évidents auxquels s'ajoutait vraisemblablement encore un intérêt d'Etat. Un des principes directeurs de la politique d'Auguste fut d'éloigner le plus possible de Rome et de l'Italie les grands militaires; or une armée campée sur l'Elbe aurait joué difficilement, dans l'histoire postérieure de Rome, le rôle que vont jouer les armées du Rhin. L'écrasement des patriotes germains et du roi des Suèves de Bohême, qui était la condition de ce déplacement de la frontière, n'était pas sans difficulté; cependant une fois déjà on avait presque atteint le but, et l'on pouvait assurer le succès en donnant aux affaires une sage direction. Mais une autre question se présentait: quand la frontière de l'empire serait établie sur l'Elbe, faudrait-il retirer les troupes du territoire situé entre ce fleuve et le Rhin? Cette question avait déjà été posée, dans de graves circonstances, par la guerre dalmatico-pannonienne. Les tribus de l'Illyricum, soumises après quatre ans de combats, et contre lesquelles Rome avait dû déployer toute sa force militaire, s'étant soulevée au moment où l'armée du Danube allait pénétrer en Bohême, il était évident que les habitants de ce vaste territoire ne devraient pas être abandonnés à eux-mêmes ni pour le moment, ni même pour longtemps. Il en était de même sur le Rhin. Les romains se vantaient de tenir en respect la Gaule toute entière par la garnison de Lyon forte de 1200 hommes; mais le gouvernement impérial savait bien que les deux armées campées sur le Rhin non seulement luttaient contre les Germains, mais encore servaient à maintenir dans l'obéissance les tribus gauloises toujours en mouvement. Placées sur le Weser ou sur l'Elbe, ces deux armées n'auraient pas rendu les mêmes services, et l'on ne pouvait pas en même temps garnir la ligne du Rhin comme celle du Rhin. L'armée d'occupation, quoique considérablement augmentée, n'aurait donc pas pu suffire aux nécessités de la situation, et il n'est pas étonnant qu'Auguste ait jugé impossible cette rectification de frontière si importante.

La question militaire était doublée aussi d'une question de politique intérieure et surtout d'une question financière: ni Auguste, ni Tibère n'ont voulu augmenter les dépenses de l'armée; on peut les en blâmer. Enfin, la double insurrection d'Illyricum et de Germanie, avec ses terribles catastrophes, qui paralysa les forces de Rome, la vieillesse et l'affaiblissement de l'empereur, l'opposition croissante de Tibère à toute action nouvelle, à toute initiative, surtout lorsqu'elle s'écartait de la politique d'Auguste, sont autant de causes qui entrèrent en ligne de compte, peut-être au détriment de l'empire.

La conduite téméraire, mais très explicable de Germanicus, nous montre quel était le sentiment de l'élément militaire et jeune sur l'abandon de la nouvelle province de Germanie. Aussi, ce ne fut pas sans un grand embarras que le gouvernement se trouva ici en présence de l'opinion publique. On en a pour preuve cet essai piteux auquel on s'arrêta de garder au moins le nom de la Germanie perdue dans la liste des provinces de l'empire, grâce aux tribus germaines établies sur la rive gauche du Rhin, et les termes vagues et ambigus qu'Auguste lui-même emploie dans le résumé de son règne pour revendiquer ou plutôt ne pas revendiquer la Germanie comme une possession romaine. La marche des troupes sur l'Elbe avait été hardie, peut-être imprudente; Auguste, dont les projets en général n'étaient pas aussi vastes, n'avait dût s'y résoudre qu'après de longues hésitations et sous l'influence décisive de son jeune beau-fils plus puissant, auprès de lui, que tout autre. Mais d'habitude, après une marche aussi audacieuse, revenir en arrière, ce n'est pas réparer la première faute, c'est en commettre une seconde; or le gouvernement impérial avait bien autrement besoin que l'ancienne république d'une gloire militaire immaculée et d'un succès absolu; l'absence dans la suite des légions, des numéros 17, 18 et 19 qui avaient été rayés des contrôles de l'armée après la défaite de Varus, était une tache pour le prestige guerrier des romains.

Il est difficile d'admettre que Germanicus, dans la situation politique où il se trouvait, ait entrepris ses grandes expéditions contre l'ordre formel de son souverain; mais, commandant en chef de la première armée de l'empire et futur héritier du trône, il a dû profiter de ce double titre pour mettre à exécution d'autorité privée ses projets militaires et politiques. S'il mérite ce reproche, l'empereur eut tort non moins grave d'avoir reculé peut-être devant une détermination, peut-être aussi devant la déclaration nette et l'exécution résolue de ses propres plans. Quand Tibère permit au moins à Germanicus de reprendre l'offensive, il avait sans doute compris que des mesures plus énergétiques étaient alors nécessaires; comme tous les hommes très circonspects, il laissa, pour ainsi dire, la fortune décider des événements, jusqu'à ce que le grave échec du général, deux fois répété, ait de nouveau justifié une politique plus timide. Il n'était pas facile pour le gouvernement d'ordonner le repos à une armée qui avait reconquis deux des trois aigles perdues; pourtant il y réussit.

Quoi qu'il en soit, et quelque part que les choses ou les hommes aient eue dans ces événements, nous sommes un de ces points d'arrêt comme on en rencontre dans la fortune des peuples. L'Histoire, elle aussi, a son flux et son reflux. A ce moment, la puissance romaine recule après avoir atteint son apogée. Au nord de l'Italie, l'empire romain s'était pendant quelques années étendu jusqu'à l'Elbe; après le désastre de Varus, le Rhin et le Danube redevinrent ses frontières.

D'après une légende très ancienne, le premier conquérant de la Germanie, Drusus, aurait vu se dresser devant lui, pendant sa dernière expédition sur l'Elbe, le fantôme d'une femme d'origine germanique qui lui cria dans sa langue le mot: "Arrière!". Ce mot n'a pas été prononcé, mais la chose s'est accomplie.

16

Germains contre Germains

A y regarder de près, ni l'échec infligé à la politique d'Auguste, ni la conclusion de la paix avec Marobod, ni la catastrophe de la forêt de Teutoburg, ne peuvent être regardés comme des victoires des germains. Après la défaite de Varus, les chefs des patriotes espérèrent peut-être que l'éclatante victoire des Chérusques et de leurs alliés, suivie de la fuite des ennemis à l'ouest et au sud déciderait les peuplades à s'unir entre elles. C'est au milieu de cette crise que le sentiment de l'unité nationale a probablement pénétré chez les Saxons et les Suèves, restés jusqu'alors étrangers au mouvement. Lorsque les Saxons tranchèrent la tête de Varus sur le champ de bataille pour l'envoyer au roi des Suèves, c'était l'expression sauvage de cette pensée que l'heure était venue pour tous les Germains de s'unir afin de fondre sur l'empire romain et de sauvegarder les frontières et la liberté de leur pays, comme ils pouvaient seulement le faire, en écrasant dans son propre foyer leur ennemi héréditaire. Mais le roi des Suèves, en homme avisé, en prince politique, n'accepta le présent des insurgés que pour l'envoyer à Auguste. Il ne fit rien contre les romains, rien en leur faveur, et resta inébranlable dans la neutralité.

Aussitôt après la mort d'Auguste, on avait craint à Rome une invasion des Marcomans en Rétie; mais cette crainte était vaine, comme il semble, et lorsque Germanicus reprit l'offensive contre les Germains et quitta le Rhin pour marcher contre eux, le puissant roi des Marcomans ne bougea pas. Cette conduite rusée ou paresseuse, au milieu des Germains soulevés et enivrés par leur succès et leurs espérances patriotiques, fut fatale à Marobod. Les tribus suèves plus éloignées et qui n'étaient rattachées à son empire que par des liens très faibles, Semnones, Langobardi et Gothones, l'abandonnèrent pour faire cause commune avec les patriotes saxons; il n'est pas invraisemblable qu'Arminius et Inguiomerus aient tiré de là la plupart de ces troupes considérables avec lesquelles ils luttèrent ouvertement contre Germanicus.

17-18

La chute de Marobod

Quand l'invasion romaine eut été soudainement interrompue, les patriotes se préparèrent à attaquer Marobod (an 17) et surtout peut-être la royauté qu'il avait créée sur le modèle du gouvernement romain1. Mais eux-mêmes étaient divisés; les deux princes chérusques, si proches parents, qui avaient commandé les patriotes dans les derniers combats, sinon victorieusement, du moins avec bravoure et gloire, et qui avaient jusqu'alors toujours combattu côte à côte, se séparèrent: Inguiomerus, l'oncle, ne voulut pas obéir plus longtemps à son neveu, et passa dès le début de la guerre du côté de Marobod. Une bataille décisive fut livrée par les Germains contre les Germains qui appartenaient aux mêmes tribus: de part et d'autre luttaient des Suèves et des Chérusques. Le combat fut longtemps incertain: les deux armées avaient appris également la tactique romaine; la passion et la colère étaient aussi violentes des deux côtés. Arminius ne remporta pas une véritable victoire; mais son adversaire lui abandonna le champ de bataille. Marobod, paraissant ainsi avoir le dessous, perdit tous ses alliés et fut réduit à ses seules forces. Lorsqu'il demanda l'aide des romains contre ses compatriotes plus puissants que lui, Tibère lui rappela quelle avait été sa conduite après la défaite de Varus, et lui répondit que les romains voulaient rester neutres à leur tour. Sa fin approchait. L'année suivante (18), il fut détrôné par un prince des Gothones, Catualda, qu'il avait offensé personnellement et qui s'était séparé de lui avec les autres Suèves de Bohême. Abandonné des siens, il se réfugia chez les romains qui le laissèrent en liberté sur sa demande, et il mourut longtemps après à Ravenne, pensionnaire de l'empire.

1. Tacite (Ann, II, 45) avant que cette guerre ait été essentiellement une lutte des républicains contre les monarchistes; mais il transporte des idées gréco-romaines dans le monde germanique tout différent. Si la guerre a eu une tendance politique, ce n'est pas le nomen regis de Tacite qui l'a provoquée, mais plutôt le certum imperium visque regia dont parle Velleria (II, 108).

18

La fin d'Arminius

Tibere
Arminius

Ainsi les adversaires et les rivaux d'Arminius avaient disparu: toute la nation germanique avait les yeux fixés sur lui. Mais cette grandeur lui fut dangereuse et fatale. Ses compatriotes, sa tribu même, lui reprochèrent de marcher sur les traces de Marobod et de vouloir être non seulement le premier, mais encore le maître et le roi des Germains. Cette accusation était-elle fondée ? Nous ne pouvons pas le dire. Une guerre civile éclata entre lui et les défenseurs de la liberté du peuple; deux ans après l'exil de Marobod, il tomba, comme César, assassiné par les nobles républicains, qui l'entouraient. Sa femme Thusnelda, son fils Thumelicus, né en prison et qu'il n'avait jamais vu, figurèrent au triomphe de Germanicus (26 mai 17); ils étaient enchaînés avec les autres Germains de marque, et furent conduits avec eux au Capitole. On donna au vieux Segestes, pour le récompenser de sa fidélité envers les romains, une place d'honneur, d'où il put voir sa fille et son petit-fils trainés en prison. Tous deux moururent dans l'empire romain; Marobod rencontra dans son exil de Ravenne l'épouse et le fils de son adversaire.

Tibère avait compris, lorsqu'il rappela Germanicus, qu'il n'était pas nécessaire de combattre les Germains et qu'ils se chargeaient eux-même d'accomplir l'oeuvre que Rome voulait exécuter; il connaissait bien ses ennemis et l'histoire lui a donné raison sur ce point. Mais à l'homme magnanime, qui avait délivré pour vingt-six ans sa patrie de la domination romaine, qui avait combattu pendant dix-sept ans comme général et comme soldat pour la liberté reconquise, et qui avait sacrifié à son pays non seulement son corps et sa vie, mais encore sa femme et son enfant, pour mourir assassiné à trente-sept ans: à ce grand homme, son peuple a donné tout ce qu'il pouvait lui donner, un souvenir éternel dans les champs des héros.

Livret :

  1. Les Julio-Claudiens dans la boutique de Roma Latina
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