Tibère   

14 ap. J.C.

18 septembre 14 - 16 mars 37

Tibère empereur La campagne en Germanie de l'an 15 L'exil de Marobod Libon et Clemens Germanicus en Orient La mort de Germanicus Florus et Sacrovir La mort d'Arminius La mort de Drusus II Agrippine Capri La conspiration de Séjan La mort de Séjan La mort de Tibère




Tibère

Tibère
Tibère
Musée du Louvre

Tibère était de cette ambitieuse famille des Claudes qui avait eu vingt-huit consulats, cinq dictatures, sept censures et autant de triomphes. Le mariage de sa mère (Livie) avec Octave et son adoption par Auguste l'avaient fait entrer dans la maison des Césars. Il avait tendrement aimé son frère Drusus. Pour le retrouver vivant, il avait fait soixante-dix lieues en un jour; et lorsqu'il ramena son corps des bords du Rhin à Rome, il précéda à pied pendant cette longue route le funèbre cortège. Vingt ans après il se souvenait encore de lui, et il associait le nom de Drusus au sien sur un temple élevé avec le butin de ses victoires. Il ne s'était séparé de sa première femme pour épouser Julie que sur l'ordre exprès d'Auguste, mais son coeur resta toujours avec elle; "un jour qu'il la rencontra par hasard", dit son biographe, "ses yeux se remplirent de larmes, et se tinrent fixés sur elle tant qu'il put la suivre; il fallut qu'on prit garde que Vipsania ne parût plus devant lui."

A neuf ans il prononça l'éloge public de son père; Auguste avait fait de même à douze. Les jeunes Romains étaient élevés pour l'éloquence autant que pour la guerre: la parole était l'arme de la paix, et on verra bientôt qu'elle livrait de sanglants combats. Jeune encore, il plaida devant Auguste pour le roi Archélaos, la ville de Tralles (Aydin, Turquie), les Thessaliens; et dans le sénat il intercéda en faveur de Thyatire (Thyateira, Akhisar, Turquie), de Laodicée et de Chios ruinées par un tremblement de terre. Ses premières paroles publiques furent ainsi consacrées à la défense des provinciaux, et Auguste lui donna l'honorable mission d'aller recevoir de la main des Parthes les drapeaux de Crassus. Tous les devoirs dont son père adoptif le chargea furent remplis avec activité et intelligence; au moment de la guerre contre Marbod (Marobod, Maroboduus), il sauva l'empire d'une crise dangereuse. Depuis la mort d'Agrippa, nul général ne pouvait invoquer d'aussi éclatants services. Il avait combattu en Espagne et dans les Alpes, gouverné la Gaule, donné un roi à l'Arménie et dompté les Pannoniens. Il avait vaincu les Germains, transporté quarante mille barbares dans la Belgique et rassuré l'empire après la défaite de Varus. "Neuf fois", écrivait-il lui-même, "j'ai été envoyé par Auguste au-delà du Rhin." Excepté le temps de son séjour à Rhodes, il avait été mêlé pendant trente années aux plus grandes affaires; et il arrivait à l'empire plein de talents et d'expérience.

Auguste, longtemps prévenu contre lui, avait fini par le regarder comme le meilleur appui de son pouvoir. "Adieu, mon très-cher Tibère", lui écrivait-il un jour, "à toute sorte de succès. Adieu, le plus brave des guerriers et le plus sage des généraux." Et une autre fois : "Tu me demandes si j'approuve la disposition de tes camps. Je suis persuadé, mon cher Tibère, qu'au milieu de circonstances aussi difficiles et avec d'aussi mauvaises troupes, personne n'eût montré plus de prudence. Tous ceux qui t'ont vu à l'oeuvre t'appliquent ce vers: L'activité d'un seul a raffermi l'Etat. Il ne me survient pas une affaire sérieuse, pas un chagrin, que je ne regrette mon Tibère. Par les dieux, je te le jure, je ne puis entendre dire que l'excès des fatigues compromet ta santé sans frissonner d'effroi. Ménage-toi, je t'en supplie. Si nous apprenions que tu es tombé malade, nous ne vivrions plus ta mère et moi, et le peuple romain serait en danger pour son empire. Qu'importe ma santé si la tienne est mauvaise. Je prie les dieux qu'ils te conservent, s'ils aiment le peuple romain."

14 ap. J.C.

Tibère empereur

Voilà l'homme qui, par la mort d'Auguste, prenait le pouvoir à l'âge de cinquante-six ans1, dans la pleine maturité de l'esprit et de l'expérience. Ajoutez cependant que ses moeurs ne valaient probablement pas mieux que celles de tous les grands de Rome2, que son humeur était chagrine, tristissimus hominum, dit Pline; son caractère dur, vindicatif, sa répugnance à verser le sang aussi faible que chez tous ces habitués de l'amphithéâtre3; qu'enfin Auguste avait dû plusieurs fois modérer son zèle à punir toute parole, tout acte contraire au gouvernement nouveau. Ces dispositions et les dangers de son rôle expliquent d'avance son règne. C'est l'inverse de celui de son père adoptif. Il ne sera pas plus qu'Auguste vraiment homme d'Etat et grand politique, mais bon administrateur et, pendant les neuf premières années, prince débonnaire, parce qu'il pourra dans ces neuf années vivre doucement comme lui, en n'usant que d'adresse; à la fin, il sera cruel comme le triumvir, parce qu'il retrouvera les menaces et les périls qu'Octave n'avait rencontrés qu'à son début.

Le moment de crise pour un gouvernement est la mort de son fondateur. C'est alors seulement que sa nature et sa durée se décident. Tibère ne songea pas plus qu'Auguste au lendemain; il continua son hypocrite modération et en fit comme la loi du gouvernement impérial (le Principat). De là ces continuelles alternatives de feint abandon de la part du prince et de violences sanguinaires; ces espérances, continuellement ravivées pour être continuellement détruites, et ce fantôme si souvent évoqué de la république qui entraîna dans la mort tant de généraux mais crédules personnages. Au reste, le testament d'Auguste obligeait Tibère à ces réserves. Il feignit d'abord de remettre tout au sénat et aux consuls, comme s'il eût douté de ses droits. Du palais du prince expirant l'ordre avait été envoyé au centurion qui gardait Agrippa Posthume (Postumus) de l'égorger. Quand le soldat revint dire qu'il avait obéi, "Je ne t'ai rien commandé", dit l'empereur; "tu rendras compte au sénat." On se garda bien de revenir sur cette affaire, la victime n'intéressant personne4.

1. Tibère, né le 17 nov. 42 av. J. C, avait 55 ans, 9 mois et 3 jours. On a découvert à Piperno (Privernum) une statue placée aujourd'hui au Vatican et que l'on regarde comme une statue iconique de Tibère. Le second en grandeur des camées que nous possédons (19 centim. de haut sur 25 cent de large), représente le triomphe accordé par Auguste à Tibère pour ses victoires sur les Pannoniens.

2. Je n'ose dire qu'elles étaient meilleures. Cependant, avant les fameuses débauches de Capri, je ne lui vois reprocher que le goût du vin par les soldats. Encore son nom était-il autant que lui-même cause de ce reproche : Bibérius Méro pour Tibérius Néro, car Suétone atteste (Tib., 18) que dans les camps il vivait comme un soldat, mangeant par terre et couchant à la belle étoile.

3. Ces continuels spectacles de mort devaient bien endurcir les coeurs. Je vois dans Pline (XXVIII, 2) qu'ils en vinrent à regarder comme un remède de souverain, en de certaines maladies, de boire du sang de gladiateur: Ut vivente poculo, ealidum spirantemquc sanguinem. Ajoutez les cruautés permises par la loi contre les esclaves et qu'attestent les faits racontés par Tac (Ann., XIV, 42; Pl., Ep., III, (4 et.--.) au sujet de Pédanius, de Largius Macédo et de Védius Pollion.

4. Tacite accuse Tibère de cette mort. Selon Suétone : "On ne sait si Auguste mourant n'avait pas laissé l'ordre de le faire mourir; quo materiam tumultus port se subduceret, ou si Livie, du consentement ou à l'insu de Tibère, le fit tuer en prétextant un ordre d'Auguste". Ces mots expliquent la réponse de Tibère, se nihil imperasse. Tacite, Dion et Suétone s'accordent à représenter cet Agrippa comme un homme ignorant et grossier, stupide et féroce. Dion ajoute (LV, 32) que ses biens avaient été confisqués, ce qui prouve que dans la pensée d'Auguste cette relégation devait être éternelle, puisque la relégation ordinaire n'entraînait pas la confiscation des biens, pas même la perte des droits civils. Cf. Ovide, Trist., V, élég., 2, vers 56-57 et Dig., XLVIII, 22, fr. 4, 7, §3; fr. 14, § 1; fr. 17, 18, pr. La déportation ou l'exil faisait au contraire perdre tous les droits civils. Le déporté était, sous l'empire, considéré comme mort civilement (Dig., XXXVII, 1, fr. 13 et fr. 7, § 5; ibid., 4, fr. 1,§ 8; fr. 5, §2; XLVIII, 2; et Paul. lib. III Sent. tit. 4). Cette mort n'en fut pas moins un de ces crimes d'Etat devant lesquels le despotisme ne recule pas. Elle fut amenée sans doute par la tentative que fit un esclave d'Agrippa, à la nouvelle de la fin prochaine d'Auguste, d'enlever son maître pour le conduire aux armées de Germanie, qui quelques jours après se soulevèrent (Tac, Ann., Il, 39).

14 ap. J.C.

La poursuite du Principat

Il avait convoqué l'assemblée des Pères, en vertu de sa puissance tribunitienne, mais modestement et avec peu de paroles, "afin de délibérer sur les honneurs dus à Auguste." Cette réserve n'était que pour les sénateurs; aux légions, il avait écrit en empereur; à Rome même, il avait pris le serment des magistrats, du peuple, de l'armée, donné le mot d'ordre aux prétoriens, appelé autour de lui une escorte de soldats pour l'accompagner au forum, même à la curie; n'hésitant en rien, ni nulle part, si ce n'est au sénat.

Cette première séance fut la répétition de beaucoup d'autres sous Auguste: flatteries et bassesse d'un côté, faux désintéressement de l'autre; toujours la même scène si souvent jouée, avec cette différence que le prince, cette fois, notait les libres paroles, les voeux imprudents, et marquait silencieusement ceux qui plus tard deviendront ses victimes.

Par une de ces révolutions si fréquentes dans les opinions humaines, on était à la mort d'Auguste plus républicain qu'au lendemain d'Actium; on le sera plus encore à la cour de Néron qu'à celle de Tibère. A mesure que la république s'éloignait pour n'être plus qu'un souvenir, elle se couvrait de ce prestige dont notre esprit enveloppe toutes les choses qui ont longtemps vécu. Disposition heureuse qui en assurant notre respect au passé, empêche le présent de se précipiter trop vite vers l'avenir; mais illusion dangereuse, quand cette vénération devient un culte et que par ce culte on essaye de rendre la vie à ce que la mort a irrévocablement frappé. Il y avait donc encore des républicains, mais, comme on n'avait rien réglé pour la succession au principat, il y avait aussi des candidats à l'empire. Avec Octave, le fils de César, le vainqueur de Brutus et d'Antoine, le pacificateur du monde, on s'était résigné à l'obéissance. C'était un temps de repos, une dictature utile pour reconstituer l'Etat et seulement plus longue que celle de Sylla et de César. Mais si le gouvernement d'un seul était nécessaire, pourquoi le fils de Livie plutôt que celui de Pollion, de Pison ou de Lépide? Et ces nobles qui se croyaient dignes du pouvoir étaient assez nombreux, assez connus, pour qu'Auguste, dans ses derniers moments, les nommât à Tibère et discutât leurs chances. Un d'eux, Asinius Gallus, osa proposer de faire au nouvel empereur sa part1; "qu'il accepte ou se désiste," s'écriait un autre. Et il avait ses raisons pour hésiter, ajoute Suétone, car il était de toutes parts environné de périls. Il le savait bien lorsqu'il disait à ses amis, dans son langage souvent vulgaire, mais énergique : "Vous ignorez quel monstre c'est que l'empire !" ou bien encore : "Je tiens un loup par les deux oreilles." On oublie trop et les immenses richesses dont quelques-uns de ces nobles disposaient, et la fierté de ces personnages qui, naguère maîtres du monde et sans frein, ne pouvaient se faire à leur condition nouvelle de sujets d'un homme et de la loi. Tacite, leur ami, nous montre un jeune patricien du nom de Sylla qui, contre tous les usages, refuse, au théâtre, de céder sa place à un ancien préteur, et celui-ci un parvenu, forcé, après de longues contestations dans le sénat, de se contenter d'une satisfaction dérisoire.

Tels étaient les adversaires dont Tibère se sentait entouré; il les avait vus à l'oeuvre, sous Auguste, dans leurs complots; et il les connaissait bien, car il avait rempli contre eux le rôle d'accusateur public. Mais il avait de plus ses ennemis personnels, les anciens amis des jeunes Césars ou d'Agrippa, ceux qui avaient menacé ou méprisé l'exilé de Rhodes, ceux qui avaient raillé l'époux de Julie, celui qui avait osé fiancer sa première femme Vipsania et qui affectait l'autorité paternelle sur le fils du prince. Compte terrible à régler avec un pareil homme! Au reste, il ne se hâtera pas, et il ne se souviendra des vieilles injures qu'après avoir été de nouveau provoqué.

1. Ceci se rapporte à la division dont parle Dion, LVII, 2. L'Empire devait être partagé en trois : Rome et l'Italie, les armées, les provinces.

14 ap. J.C.

Le sénat

Tibère débuta par des faveurs au sénat. Continuant le mouvement de concentration de tous les pouvoirs, commencé par Auguste, il transporta les élections du champ de Mars à la curie1. Ainsi que son prédécesseur, il avait parfaitement compris que la foule de la place publique, facile à tromper, a cependant des retours soudains, formidables, impossibles à prévenir ou à arrêter, mais que rien de semblable n'était à craindre dans la curie, où l'on votait tout haut, sous l'oeil du prince. Le sénat hérita donc des comices; et comme Tibère lui donnait l'apparence du pouvoir électoral, il lui donna l'apparence du pouvoir législatif. Pendant son principat, les comices ne voteront que deux lois (Lex Norbana, en l'an 19 (Cf. Gaius, I, 22; et Ulpien, I, 10, 16): et lex Visellia, en l'an 23; Ulp., III, 5.): toute la législation se fera à la curie par des sénatus-consultes ou au palais par des édits (il écrivait fréquemment au sénat, et ses lettres, epistolae vel libelli, étaient lues par des questeurs, qui candidati principis dicuntur. D., I, 13, § 4.), et, dans la seconde moitié de son principat, il ne se donnera même pas la peine d'élaborer les uns et les autres au sein du conseil privé établi par Auguste. Il laissera aussi le sénat, docile instrument des volontés impériales, empiéter sur les autres juridictions, en multipliant les cas dont il se réservera de connaître. Ainsi, sous le second empereur, cette assemblée, corps à la fois législatif, électoral et judiciaire, tiendra dans l'Etat une place encore plus large que sous le premier. Elle occupera à elle seule toute la scène. Mais le rôle qu'elle y joue, ne l'oublions pas, c'est le prince qui le dicte et qui le règle.

Quant au peuple ainsi dépouillé, nous savons assez ce qu'il était depuis un siècle pour qu'on ne s'étonne pas de n'entendre sortir de cette multitude façonnée à la servitude par la corruption ni un mot de regret, ni un murmure. L'aristocratie sera moins résignée.

1. Tac, Ann., I, 15 et 81. "C'était", dit Vell. Paterculus, II, 124, "l'exécution d'un plan tracé par Auguste." Il proposait lui-même le plus souvent les candidats au titre de consul et de préteur. Quant aux autres charges, il désignait un certain nombre de candidats qu'il renvoyait au sénat, les uns pour que ce corps choisît entre eux, les autres pour que, sous sa surveillance, ils tirassent leur charge au sort. Cela fait, ceux qui devaient remplir des charges curules allaient se présenter aux centuries, les magistrats inférieurs aux tribus, où ils recevaient la confirmation de leur titre. Dion, LVI1I, 20. Les comices électoraux jouaient donc sous l'empire le même rôle que les comices curiates avaient joué sous la république, depuis les lois de Publilius Philo. De là le mot de Galba dans Quintil. VI, 3, petis tanquam Cxsaris candidatus. Un changement analogue eut lieu à une époque incertaine, dans les municipes et les colonies, probablement même en laissant subsister des exceptions: l'ordre des décurions nomma aux magistratures, en vertu d'une loi Pétronia souvent mentionnée (Cf. Orelli, n« 3679 etn. 3, ad. h. lue), mais dont le texte nous manque. Zumpt, Comm. Epigr. p. 60 et Becker, III, i, p. 349, rapportent cette loi à l'an 19 de J. C. Ainsi Rome fut gouvernée, et les municipes. Cette aristocratie (l'ordre des décurions) deviendra même, à la fin, héréditaire. Dans deux inscriptions récemment trouvées à Prusias ad Hypium, un certain Calliclès est dit Agonothète (président) de père en fils des grands jeux augustéens qui se célébraient tous les cinq ans auprès du temple d'Auguste et de Rome, et un des Dix-Premiers, sénateur et censeur à vie. Cf. Perrot, Exploration archéol. de la Galatie. -

14 ap. J.C.

L'armée

Le despotisme militaire dont la loi est de demander tout aux soldats, sous peine aussi de tout leur accorder, était le fond du gouvernement établi par Auguste. Il y parut dès le lendemain de sa mort. L'une de ces deux alternatives qui, sous ce régime, se succèdent incessamment, la toute-puissance du prince et les exigences des armées, se présenta dès qu'on apprit l'avènement d'un pouvoir nouveau, sans doute encore faible et timide. Les soldats avaient compris que sur eux reposait la sécurité de l'empereur, autant que celle de l'empire; et puisqu'il n'y avait plus de guerres civiles pour les enrichir, les successions au trône devaient leur en tenir lieu. Trois légions de Pannonie se soulevèrent, demandant un denier par jour au lieu de dix as, le congé après seize ans, au lieu de vingt, et une somme fixe payée au camp même le jour de la vétérance1. Tibère leur envoya son fils Drusus avec Séjan, un des préfets du prétoire et les soldats disponibles en Italie. Une éclipse de lune (26 septembre) qui effraya les conjurés fit plus que les instances et que les menaces: la révolte tomba d'elle-même2.

1. Ces demandes étaient justes, car les légionnaires ne réclamaient que l'égalité avec les prétoriens pour la durée du service et la moitié de leur solde. Tac, Ami. ,1, 17 et sqq. Lange, Historia mutationum rei militaris Romanorum, 1846.

2. Drusus en fit tuer les chefs: c'était nécessaire. Tacite pourtant est tout prêt de l'accuser d'un excès de sévérité: Promptum ad asperiora ingenium. Ann., I, 29.

14 ap. J.C.

Germanicus

Germanicus
Germanicus

Sur le Rhin, il y avait là huit légions, réparties en deux camps, sous le commandement suprême de Germanicus, gouverneur de la Gaule. Les demandes furent semblables. Au camp inférieur les légionnaires tuèrent leurs centurions qui voulaient les contenir, et quand Germanicus, alors occupé à lever le tribut des Gaules, accourut, ils lui réclamèrent le legs d'Auguste et lui offrirent l'empire. A cette dangereuse parole, Germanicus refuse l'empire que des soldats lui proposent, s'écrie qu'il mourrait plutôt, et il saisit son épée, il en tourne la pointe contre sa poitrine : "Frappe donc," lui crient les soldats; et, ses amis lui arrachant le glaive, un légionnaire lui offre le sien : "Prends-le, il est mieux affilé". Il n'y avait plus à parler d'honneur et de loyauté à ces furieux, qui entre eux comptaient déjà ce que produirait le pillage des cités gauloises; Germanicus céda devant la menace d'une guerre civile que les barbares n'auraient pas manqué de mettre à profit. Il supposa une lettre de Tibère qui accordait tout et doublait le legs d'Auguste. Mais il fallut satisfaire sur l'heure cette soldatesque mercenaire, expédier les congés, donner les gratifications; les sommes du tribut et tout l'argent du général et de ses amis y suffirent à peine.

Au camp supérieur les esprits étaient moins emportés. Germanicus s'y rendit, reçut le serment, distribua les congés et les dons. Mais des députés du sénat arrivaient à l'autel des Ubiens, où le lieutenant Cécina avait conduit deux des légions rebelles. Les soldats croient que ces envoyés apportent un décret contraire aux promesses du général; ils accusent surtout l'inimitié du chef de la députation, le consulaire Munatius Plancus; ils l'insultent, le poursuivent jusqu'au milieu des enseignes qu'il tient embrassées, sur l'autel du camp, et ils l'auraient tué, sans le courage d'un porte-drapeau et l'arrivée de Germanicus. Cette nouvelle sédition le décide aux mesures extrêmes; il fait d'abord partir, pour la cité des Trévires, Agrippine, son épouse, et toute sa maison, avec son jeune fils Caïus qui, né dans le camp et nourri sous les tentes, avait reçu des soldats le surnom populaire de Caligula. Mais le spectacle de ces nobles femmes fuyant d'un camp romain pour demander un asile aux barbares, frappe, étonne et touche les séditieux; ils les arrêtent, puis courent à Germanicus pour qu'il ne leur inflige pas cette honte; ils écoutent ses reproches, tombent à ses pieds, et vaincus, comme la multitude l'est souvent, par une femme, ils le conjurent de punir les coupables. Eux-mêmes les saisissent. Un tribunal est élevé; les légions, l'épée nue, l'entourent; chaque prisonnier y monte successivement. Si les soldats le déclarent coupable, on le précipite et il est aussitôt égorgé. Deux autres légions, campées à Vetera Castra, suivirent cet exemple. Il fallait de la gloire pour expier ces fureurs; Germanicus profita de l'ardeur des troupes et les conduisit à l'ennemi. Chez les Marses, un espace de cinquante milles fut mis à feu et à sang; une victoire, gagnée au retour sur les Germains embusqués dans les bois, ennoblit cette trop facile expédition.

15 ap. J.C.

La campagne en Germanie de l'an 15

Varus attendait toujours des vengeurs. Au printemps suivant, Germanicus passa de nouveau le Rhin, espérant profiter de la querelle d'Hermann (Arminius) et de Ségeste, du parti national et du parti romain, qui s'était ranimée plus vive. Ségeste avait un instant tenu son rival prisonnier, mais lui-même il était maintenant assiégé et il implorait le secours des légions. Les Chérusques menacés par Cécina lui laissèrent ravager tout le pays des Chattes, et délivrer Ségeste. Parmi les captifs se trouva la femme d'Hermann (Arminius). Digne de son époux, elle marchait sans verser une larme, sans s'abaisser aux prières, les mains jointes et les yeux fixés sur le sein où elle portait un fils du libérateur de la Germanie.

Depuis la retraite de Ségeste le parti national était sans contre-poids, et les derniers ravages des Romains, les plaintes violentes d'Hermann (Arminius) avaient exaspéré les tribus; une ligue nouvelle se forma. Germanicus, pour la combattre, reprit la route ouverte par son père: une flotte amena quatre légions aux bouches de l'Ems; les Chauques offrirent des auxiliaires et l'on pénétra jusqu'à la forêt Teutberg (Teutobourg). On retrouva bientôt les traces du grand désastre, les remparts à demi ruinés des camps, des ossements blanchis, des monceaux d'armes brisées et des têtes d'hommes encore attachés aux troncs des arbres. Quelques témoins de cette fatale journée, échappés du carnage ou des fers, montraient les lieux où les légats avaient péri, ceux où l'on avait pris les aigles, celui où Varus s'était frappé et les autels où les barbares avaient égorgé les centurions. Les légions rendirent à la terre ces restes mutilés qui, depuis six années, attendaient de l'Empire ce dernier honneur; Germanicus porta la première terre du tombeau.

Hermann (Arminius), vivement poursuivi, reculait en se battant; un jour même il faillit jeter l'armée romaine dans un marais et Germanicus à son tour s'arrêta. Il regagna l'Ems et remonta sur sa flotte, laissant la cavalerie côtoyer l'Océan et Cécina, avec son corps, regagner le Rhin par la route des Longs-Ponts. Hermann (Arminius) l'y précéda, et tandis que les Romains réparaient cette chaussée à moitié détruite, il se jeta sur les travailleurs, mit le désordre dans les rangs; et le soir, détournant les eaux des montagnes voisines, il les dirigea sur l'étroit espace où les Romains campaient. La nuit fut affreuse; tous, légionnaires et Germains, se rappelaient la forêt Teutberg (Teutobourg), naguère visitée, et Cécina crut voir en songe Varus qui se levait tout sanglant du fond des marais, qui l'appelait et lui tendait les mains pour l'entraîner avec lui sur sa couche funèbre. Le jour ramena le combat. "C'est encore Varus", s'écriait Hermann (Arminius), "voilà ses légions." Et en même temps il se précipite sur les cohortes qui ne peuvent, dans ces terres fangeuses, prendre leur rang de bataille. Les germains visent aux chevaux pour augmenter le désordre. Celui de Cécina est tué, et ce vieux soldat, qui comptait quarante campagnes, allait tomber aux mains de l'ennemi, sans un effort vigoureux de la première légion. L'avidité des assaillants sauva l'armée : pendant qu'ils pillaient le bagage, Cécina gagna un terrain découvert et solide. On se partagea, pour la nuit, quelques vivres souillés de boue et de sang. Tout à coup un cheval échappé s'élance à travers les groupes, renverse et blesse quelques hommes; on s'effraye, on croit que les Germains ont surpris le camp; et tous se précipitent sans armes vers la porte Décumane. Ils seraient allés s'offrir d'eux-mêmes aux coups des germains, si Cécina, qui ne pouvait les retenir ni par l'autorité, ni par les prières, ne se fût jeté en travers de la porte, fermant le passage avec son corps. Ils n'osèrent fouler aux pieds leur vieux général. Le matin venu il distribue aux plus braves les chevaux des centurions et des tribuns, les siens mêmes, puis il tient silencieusement ses troupes derrière le retranchement. Les barbares s'avancent, comblent le fossé et saisissent les palissades. A ce moment tous les clairons sonnent, toutes les portes s'ouvrent; sur cette plaine solide les légionnaires retrouvent leurs avantages, et bientôt l'ennemi fuit au loin. La route du Rhin était rouverte. Le bruit d'un nouveau désastre s'était déjà répandu sur les bords du fleuve, on voulait couper le pont par où l'on attendait Cécina: Agrippine s'y était opposée; à l'arrivée des troupes elle sortit au-devant d'elles, vanta leur courage, distribua elle-même des médicaments aux blessés, des habits et des secours à ceux qui avaient tout perdu: conduite digne, mais inusitée, et que Séjan présenta comme coupable.

16 ap. J.C.

La campagne en Germanie de l'an 16

Germanicus, surpris par les grandes marées et les tempêtes de l'équinoxe, avait lui-même été en danger. Cette campagne malheureuse coûtait donc beaucoup d'hommes, et presque tous les bagages. Le tombeau élevé à Varus était déjà détruit, et les ossements des légions encore une fois semés sur la plaine. Un ancien autel, dressé en l'honneur de Drusus, avait été renversé, et les barbares tenaient assiégé un des forts construits sur la Lippe. Une autre expédition était nécessaire pour abattre la confiance des Germains et le prestige qui commençait à s'attacher à leurs armes. La Gaule, l'Espagne et l'Italie réparèrent avec empressement les pertes de l'armée. Mille navires furent construits; Germanicus y embarqua ses troupes, après avoir fortifié toute la vallée de la Lippe qui, pénétrant au coeur de la Germanie occidentale, donnait les moyens de tenir en bride les tribus voisines du fleuve. Par l'Océan et l'Ems, huit légions gagnèrent les bords du Wéser, qu'elles franchirent en présence des Chérusques. Les barbares, trop confiants dans leur courage, réunirent leurs forces dans la plaine d'Idistavisus (c'est la plaine qui s'étend sur la rive droite du Wéser, entre les villages actuels de Hausbergen, Mittekenhausen, Vennebeck et Holtrup. Cf. Wilhem, Germania, p. 164.). Sur ce terrain favorable, la supériorité des armes et de la discipline donna aux Romains une victoire complète; Hermann (Arminius) n'échappa qu'en se faisant jour avec son cheval et son épée, le visage couvert de son propre sang, pour n'être pas reconnu. Malgré ses blessures, il entraîna encore son peuple à une seconde action; ce fut un second massacre: on tua pendant tout un jour, et un trophée, élevé par les vainqueurs, porta cette inscription: "L'armée de Tibère César, victorieuse des nations entre l'Elbe et le Rhin, a consacré ce monument à Mars, à Jupiter et à Auguste."

Cette fois la honte des armes romaines était effacée. Tibère n'en voulait pas davantage; on reprit donc le chemin de la Gaule, une moitié de l'armée par terre, le reste sur la flotte. Une tempête de plusieurs jours brisa et engloutit une partie des vaisseaux; quelques-uns furent portés jusque sur les côtes de la Bretagne; d'autres échouèrent sur des terres inconnues et les Germains firent ainsi captifs plusieurs des vainqueurs d'Idistavisus. A ces nouvelles toute la Germanie frémit et s'agita. Mais Germanicus rallia ses troupes; il frappa des coups répétés sur les Chattes, sur les Marses, qui se laissèrent enlever un des aigles de Varus, et les Germains, surpris de tant de vigueur, n'essayèrent pas d'entraver la marche des légions vers leurs quartiers d'hiver (16 de J. C.).

17 ap. J.C.

Le retour de Germanicus à Rome

Germanicus y trouva des lettres de Tibère qui l'appelaient à Rome pour un second consulat et le triomphe. Il demandait une année encore, promettant d'en finir en quelques mois avec les Germains. "Mieux vaut", répondit l'empereur, "puisque l'honneur de Rome est vengé, les abandonner à leurs rivalités et à leurs guerres intestines; c'est ainsi que j'ai réduit les Suèves et leur roi à nous donner la paix. Si d'ailleurs les hostilités recommencent, ne convient-il pas de laisser à Drusus quelques travaux et l'unique occasion de gagner lui aussi le titre d'imperator." Ces réflexions étaient justes, l'événement le prouva. Mais Germanicus comprit mieux les raisons que Tibère ne donnait pas: il quitta le théâtre de sa gloire et ses légions maintenant trop dévouées.

14-23 ap. J.C.

La modération de Tibère

Tibère
Tibère
Musée archéologique
de Palerme

Cependant, à Rome, Tibère gouvernait avec sagesse et sans violences. On l'accusait d'avoir laissé mourir Julie de misère (14), et d'avoir fait tuer un amant de sa femme, Sempr. Gracchus (14), relégué depuis quatorze ans dans l'île de Cercine1; mais pour un Romain ce n'étaient pas là des crimes. En plein forum, un homme voyant passer un convoi avait chargé tout haut le mort de dire à Auguste que ses legs au peuple n'étaient pas acquittés. Tibère continua la plaisanterie; il fit donner à l'homme sa part, puis l'envoya au supplice, en lui disant: "Va bien vite rapporter toi-même la chose plus exactement." Cela était cruel, si cela est vrai. Dans le pays ou l'on jetait vivants les esclaves aux murènes, combien n'eussent pas donné la vie d'un pauvre diable pour un bon mot. Il refusait les honneurs, les temples qu'on lui offrait, défendait qu'on jurât par son nom, qu'on l'appelât Père de la patrie, seigneur ou maître, qu'on parlât de ses occupations divines2 et repoussait les basses flatteries du sénat, en homme qui en savait le prix.

On voulait donner son nom au mois où il était né : "Eh comment ferez-vous", dit-il, "quand vous aurez eu treize empereurs ?"

Sa vie était simple, celle d'un riche particulier; ses manières, sinon affables, au moins polies. Il se levait devant les consuls, leur renvoyait la plupart des affaires; et, en toute question consultait le sénat, acceptant la contradiction, le véto des tribuns, les leçons mêmes qu'osait parfois lui donner la liberté mourante. Un Marcellus, ancien gouverneur de Bithynie, est accusé de concussions et de propos injurieux, infâmes. Cette fois Tibère s'indigne et veut parler : "Il opinera", dit-il, "et à haute voix. - Mais à quel rang", demande un sénateur. "Si c'est avant nous, tu dictes nos opinions; si c'est après, j'ai à craindre que mon avis ne diffère." Tibère se tut et laissa le sénat absoudre. Quelque temps après il défendit qu'on recherchât les propos tenus contre lui ou contre sa mère. "Dans un état libre", disait-il, "la langue et la pensée doivent rester libres". Et le sénat persistant à vouloir connaître de ces délits : "Nous avons", répliqua t-il, "assez d'affaires importantes, sans nous charger encore de ces soins misérables. Si vous ouvrez cette porte aux accusations, vous ne ferez plus autre chose; et sous ce prétexte, on se servira de nous pour assouvir toutes les inimitiés."

Un Pison, censeur amer de son temps, se plaignait un jour des brigues du forum, de la corruption des juges, de la cruauté des orateurs; il déclara qu'il allait quitter Rome et cacher sa vie dans quelque terre inconnue et lointaine. En disant ces mots, il sortait du sénat. Tibère cherche d'abord à adoucir par de consolantes paroles cette farouche vertu, puis recourt aux prières, et appelle enfin les parents de Pison à son aide pour empêcher son départ. Ce même Pison un autre jour cite en justice la favorite de Livie pour une certaine somme qu'elle lui doit. Tout le monde s'étonne; l'impératrice se plaint qu'on l'outrage, exige que Tibère punisse cette offense. Il s'en défend, parle de la loi qui veut être obéie et, pour avoir la paix avec Augusta (Livie), finit par lui promettre de plaider pour son amie. Il sort; en effet, à pied du palais, sans gardes, marche lentement, s'arrête à causer avec ceux qu'il rencontre, allonge le temps et le chemin. Cependant au tribunal, l'affaire se débat, les plaidoiries s'achèvent; les juges vont condamner; Livie fait porter l'argent qu'on réclamait. S'il refusait une injustice à cette mère impérieuse qu'il respecta jusqu'à la dernière heure de sa longue vie, pense-t-on qu'il était disposé à montrer à d'autres plus de complaisance ?

"Il aimait les libéralités qui avaient un motif honorable, et cette vertu il la garda longtemps. Un ancien préteur demandait à sortir du sénat à cause de sa pauvreté, il lui donna un million de sesterces. Un autre avait perdu sa maison dans la construction d'un chemin public et d'un aqueduc, il lui en paya le prix". Fontéius offrait sa fille pour remplacer une vestale: Tibère ne l'accepta pas, mais il lui constitua une dot d'un million de sesterces. Le petit fils de l'orateur Hortensius, une fois déjà tiré de la misère par Auguste, y était retombé, et mendiait un nouveau secours; l'empereur refusa. Tacite lui en fait un crime. Lui-même il est contraint, en racontant de Tibère d'autres preuves d'une sage munificence, d'ajouter : "En général il n'accepta de legs que de la part de ses amis et rejeta tous ceux que des inconnus lui offrirent." Mais s'il soulageait la pauvreté honnête et vertueuse, il était sans pitié pour celle qui venait de la débauche et de la prodigalité, comme l'éprouvèrent Varron, Marius Népos, Appius Appianus, Sylla et Vitellius qu'il chassa du sénat.

1. Tac, Ann. , I, 53, trace de ce Gracchus un triste portrait : "Il ne faisait de son éloquence qu'un usage pervers. Du vivant d'Agrippa, il avait corrompu Julie, et leur adultère opiniâtre avait déshonoré la maison de Tibère. Il n'avait cessé d'enflammer la haine de Julie pour son époux, et on le regardait comme l'auteur des lettres violentes qu'elle écrivait à Auguste contre lui." Auguste, dit Tacite (Ann., III, 24), avait condamné à l'exil ou à la mort les complices de sa fille et de sa petite-fille, et il raconte (II, 85) un procès intenté à un mari pour n'avoir pas puni les débordements de sa femme.

2. Cependant je vois, en l'année 18, les duumvirs de Florence instituer, pour le jour de naissance de Tibère, un repas public précédé d'une offrande d'encens et de vin, genio Augusti et Tiberii, aux pieds de leurs statues dressées dans une chapelle. Orelli, n° 686.

14-23 ap. J.C.

Les jeux

Ce témoignage que Tacite est forcé de lui rendre n'empêche pas le partial écrivain de reprocher au prince jusqu'à son bon sens. Le Tibre déborde et désole ses rives. Le sénat ne voit d'autre remède que de consulter les livres Sibyllins; Tibère fait envoyer des ingénieurs pour étudier le régime du fleuve1. Il a raison, mais l'historien l'accuse, avec une grande magnificence de paroles vides et sonores, de vouloir que tout soit mystère dans les choses divines et humaines. Un homme jure par Auguste et fait un faux serment; on le poursuit, non pour son improbité, mais pour l'offense commise envers le divin Auguste. "C'est aux Dieux", répond Tibère, "à venger les parjures et eux-mêmes." Il se plaint du luxe qui transporte chez l'étranger les trésors de l'empire. Pourtant lorsqu'on lui demande de ces règlements somptuaires qui n'ont jamais rien produit, il les repousse, mais recommande aux édiles la police la plus sévère; et ce qui valait encore mieux, donne lui-même l'exemple de la simplicité, en faisant servir sur sa table, jusque dans les jours de fête, les viandes qui restaient de la veille.

S'il permit par son silence, dans une affaire qui fit du bruit, que le véto d'un tribun triomphât de l'autorité du sénat, et s'il continua les travaux de son prédécesseur pour l'embellissement de Rome, il n'eut cependant pas de lâches complaisances à l'égard du peuple. Auguste regardait comme un devoir d'assister à tous ses plaisirs et devait à cette déférence une partie de sa popularité. Tibère méprisa de tels moyens et laissa le peuple s'amuser sans lui. Il restreignit même la dépense des jeux; il diminua le salaire des acteurs et défendit aux sénateurs d'entrer chez les pantomimes, aux chevaliers de se laisser voir avec eux en public. Les histrions ne purent donner de représentations que sur la scène, et un sénatus-consulte investit le préteur du droit exorbitant de condamner à l'exil le spectateur turbulent. Des désordres ayant eu lieu au théâtre, il exila les chefs des factions rivales, ainsi que les acteurs pour lesquels on s'était disputé, et jamais il ne céda aux instances que le peuple lui fit pour qu'il les rappelât.

De tous les plaisirs de la foule, les plus vifs étaient les Atellanes et les jeux de gladiateurs. Tibère réprima la licence des uns et ne permit les autres que rarement2. Même à en croire Tacite, qui sans doute ici s'oublie, il reprochait à son fils Drusus de montrer trop de joie à la vue du sang. Il eut voulu extirper la superstition qui croissait en proportion du déclin même de la religion officielle. Les magiciens furent bannis; un d'eux précipité de la roche tarpéienne; un autre exécuté, "à la manière antique." Les prêtres égyptiens et juifs furent chassés.

1. Le Tibre a des crues énormes (voy. t. I, p. 85, n. 1). Les fonctions d'inspecteur du Tibre devinrent permanentes. Cf. Mommsen, /ruer. Neap., n° 2502-3 : Cons. albei Tiberis et cloacarum, ou n° 5944, Tiberis ripa- rum; Gruter, p. 167, etc, et Orelli, n° 1117, 2284, etc

2. Ann., IV, 63. Après le grand désastre de l'amphithéâtre de Fidènes, en l'an 28, il fit décider par le sénat qu'il serait interdit de donner des combats de gladiateurs cui minnr quadringentnrum millium rcs. Suét., Tib., 34 el h'. -

14-23 ap. J.C.

L'ordre

La multitude se récriait contre l'impôt du centième sur les ventes. Tibère, qui mettait une stricte économie dans les finances, répondit que la caisse militaire n'avait pas d'autres fonds. Mais plus tard, quand on n'y songeait plus, il accorda une réduction de moitié, le tribut de la Cappadoce, devenue une province, comblant le déficit. En l'an 19, le blé était cher, la famine menaçante : il maintint le blé à bas prix pour les acheteurs, mais il dédommagea les marchands, en leur tenant compte de la différence, deux sesterces par boisseau.

Rome était toujours sous le coup d'une famine depuis que "la vie du peuple romain était à la merci des vents et des flots." L'Italie, en effet, changée, surtout aux environs de la capitale, en jardins de plaisance et ruinée par la concurrence des blés étrangers, ne pouvait plus nourrir ses habitants. Tibère, pour y ranimer l'agriculture, renouvela une loi de César qui obligeait les riches à mettre une partie de leur fortune en biens-fonds italiens. Les routes n'étaient pas encore sûres: il y multiplia les postes militaires et réprima sévèrement tout acte qui compromettait la paix publique. Les habitants de Pollentia avaient arraché par force, aux héritiers d'un personnage dont le convoi traversait leur ville, la somme nécessaire à un combat de gladiateurs. Il expédia aussitôt deux cohortes qui entrèrent dans la cité l'épée à la main; plusieurs décurions et notables furent saisis, mis aux fers, et n'en sortirent jamais. L'empereur rappelait ainsi à toutes les municipalités de l'empire qu'elles étaient responsables des désordres qu'elles ne punissaient pas.

Les soldats, qui avaient inauguré ce règne par une révolte, ne tardèrent pas à comprendre qu'ils avaient un maître auquel il ne fallait pas marchander l'obéissance. Tibère retira les concessions qu'il leur avait d'abord faites: la vétérance fut reportée légalement à vingt ans, et même alors rarement donnée. Plus tard, à une époque où il avait besoin de pouvoir compter sur les prétoriens, il refusa qu'on leur permît de prendre place au théâtre sur les bancs des chevaliers et reprocha durement à l'auteur de la proposition de vouloir corrompre ces esprits grossiers et détruire la discipline. Il doubla pour les légions les legs d'Auguste, mais ce fut l'unique gratification qu'elles eurent de lui. Après la mort de Séjan, les seules légions de Syrie reçurent quelques largesses, parce qu'elles n'avaient pas placé l'image du favori parmi leurs enseignes. Cette sévérité réussit et il n'eut pas, durant tout son règne, une mutinerie à réprimer.

14-23 ap. J.C.

Les provinces

Quant aux provinces, il continuait la politique d'Auguste. S'il n'osait, comme lui, pour les visiter, s'éloigner de Rome où il n'avait ni un Mécène, ni un Agrippa sur qui compter en son absence, il leur envoyait au moins les gouverneurs les plus habiles, évitait d'augmenter les tributs et soulageait les trop grandes misères. Douze villes de l'Asie, ruinées par un tremblement de terre, venaient d'être exemptées pour cinq ans de tout impôt; une d'elles plus maltraitée, Sardes, avait reçu de lui dix millions de sesterces. Quelques gouverneurs prenant trop vivement les intérêts du fisc, "un bon pasteur", leur dit-il, "tond son troupeau et ne l'écorche pas." En Egypte, la récolte de l'an 18 avait été mauvaise; le blé était cher: Germanicus employa les réserves de l'Etat et fit baisser le prix en ouvrant les greniers publics. Aussi les provinces témoignaient leur reconnaissance: les unes en élevant des temples à la divinité des empereurs; les autres, comme la Gaule et l'Espagne, en fournissant spontanément aux armées tous les secours dont elles avaient besoin. La Macédoine et la Grèce faisaient encore un meilleur éloge du gouvernement impérial: elles demandaient, comme remède pour leurs maux, à passer de l'administration des proconsuls du sénat sous celle des lieutenants de l'empereur.

14-23 ap. J.C.

Retour à la république

Ainsi l'empire était sagement et doucement gouverné. Mais, en voyant ces allures débonnaires du nouvel empereur, les grands s'enhardirent. Un Pison soutint en face même de Tibère qu'en l'absence du prince le sénat devait continuer ses délibérations et les affaires. Cette proposition, qui déplaçait le pouvoir souverain, ne fut rejetée qu'après une longue et douteuse discussion. Ce Pison est le même personnage que nous verrons, faisant revivre audacieusement les habitudes des derniers temps de la république, armer ses esclaves, lever des troupes, et, de sa pleine autorité, déclarer la guerre à un général romain, pour rentrer de vive force dans une province. Un autre, un de ceux qu'Auguste avait désignés comme très-désireux de recueillir son héritage, Gallus, demanda que les magistrats fussent nommés cinq ans d'avance. C'eût été désarmer le pouvoir, et donner aux élus une dangereuse influence. Comme Pison voulait que le sénat prît au sérieux ses pouvoirs politiques, quelques-uns voulaient qu'il exerçât avec indépendance son droit électoral. Germanicus et Drusus soutenaient, de concert et très-vivement, un de leurs parents, dans la poursuite de la préture; le sénat le repoussa longtemps et le candidat des Césars et de la cour ne fut élu qu'à une très-faible majorité. Ainsi les Pères conscrits étaient tout disposés à reprendre leur ancien rôle, en gardant, bien entendu, les nouveaux pouvoirs qui leur avaient été donnés.

14-23 ap. J.C.

Libon et Clemens

Les secrets sentiments du patriciat se montrèrent mieux dans la double tentative de Libon et de Clémens. L'un était un jeune patricien apparenté à la famille impériale, et à qui les astrologues, alors fort en renom, avaient fait espérer une haute fortune. Cette fois ce n'était pas seulement des paroles imprudentes; on trouva des tablettes où les noms de Tibère et de quelques sénateurs étaient précédés de notes menaçantes ou mystérieuses. Libon, évidemment coupable1, se tua. On envoya au supplice deux astrologues et les autres avec tous les magiciens furent chassés d'Italie. Clémens était un esclave d'Agrippa Posthume, qui se fit passer pour son maître. Secrètement encouragé par des chevaliers, des sénateurs et des personnages même de la maison du prince, il réunit quelques partisans. Déjà on le disait débarqué à Ostie et des rassemblements clandestins se formaient dans la ville. Deux émissaires, qui endormirent sa vigilance en lui offrant leur courage et leur bourse, le surprirent une nuit et l'amenèrent à Tibère. "Comment es-tu devenu Agrippa", lui demanda-t-il? - "Et toi", répondit fièrement l'esclave, "comment es-tu devenu César?" On l'exécuta dans le palais, mais l'empereur défendit toute recherche.

1. Suétone, Tibtr. 25, qui parle des dangers dont Tibère était menacé de toutes parts.... undique imminentium discriminum, affirme la conjuration (Cf. Dion, LVJI, 15), et son importance est marquée parce fait que dans des municipes des fêtes furent instituées, du 10 au 13 sept., pour célébrer la découverte du complot de Libon; Cf. Orelli, ch. xxu : t'ait. d'Amiternum.

14-23 ap. J.C.

La cour impériale

Tibère
Tibère
James Anderson

Plus près de lui Tibère trouvait des ennuis domestiques: Livie, habituée aux égards d'Auguste, croyait régner encore et voulait être écoutée. Le fils de Tibère, Drusus, n'avait rien fait et ne promettait ni talents ni conduite. Avide de pouvoir, fière de sa naissance, de sa fécondité, de sa vertu et de l'amour du peuple pour le vainqueur d'Idistavisus, Agrippine bravait avec emportement la veuve d'Auguste et ne souffrait pas que l'épouse de Drusus marchât son égale. Ces rivalités de femmes partageaient la cour et faisaient naître des haines que les courtisans vont envenimer.

Tibère avait rappelé Germanicus des bords du Rhin autant pour l'enlever à ses légions, à des tentations mauvaises, que pour rester libre de suivre sur cette frontière la sage politique d'Auguste, celle qu'il y avait pratiquée lui-même. Il lui permit d'entrer à Rome en triomphe, ses cinq enfants placés autour de lui sur son char; il lui fit élever un arc triomphal et frapper des monnaies avec cette devise qui devait immortaliser sa gloire et que nous lisons encore, signis receptis, deviciis Germants; enfin, après avoir distribué en son nom trois cents sesterces par tête, il partagea avec lui le consulat pour l'année suivante. Germanicus n'en prit possession qu'en Grèce, où il fut envoyé à la fin de l'an 17.

Depuis Caius Caesar (Jules César), nul membre de la famille impériale ne s'était montré en Orient. Cependant il était nécessaire qu'ils y parussent de loin en loin, pour ne pas laisser toujours à de simples lieutenants le soin dangereux de traiter les graves questions qui s'y agitaient. A ce moment les Parthes redevenaient hostiles. Ils avaient chassé Vonon, le roi que Rome leur avait donné, et mis à sa place l'arsacide Artaban, qui, élevé chez les Dahes, barbares voisins de la Caspienne, n'apportait sur le trône ni les moeurs efféminées d'un habitué du Quirinal ou du Palatin, ni les sentiments d'un élève d'Auguste. Le fugitif, retiré en Arménie, s'y fit proclamer roi; Artaban voulait l'y poursuivre. Pour éviter une guerre avec les Parthes, le gouverneur de la Syrie attira Vonon dans sa province et l'y retint. Ce n'était là qu'une solution provisoire: Tibère vint exposer au sénat la nécessité d'une intervention. Si l'on n'avançait pas sur le Rhin, au moins ne fallait-il pas reculer sur l'Euphrate. En outre, le vieux roi de Cappadoce, qui avait autrefois offensé Tibère, venait de mourir à Rome où il avait été appelé et son royaume avait été réuni à l'empire; il fallait l'organiser en province. La Comagène et la Cilicie, depuis quelque temps sans rois, étaient pleines de troubles; la Syrie et la Judée réclamaient une diminution d'impôt. "Germanicus seul", disait Tibère, "peut calmer par sa sagesse les mouvements de l'Orient, puisque je suis déjà sur le déclin de l'âge et que Drusus manque encore de maturité." Un décret du sénat déféra au jeune prince le gouvernement des provinces au-delà de la mer, avec une autorité supérieure à celle de tous les gouverneurs. Avouons que si c'était un exil, il était honorable et d'accord avec les vrais intérêts de l'empire. Tibère envoyait en même temps Drusus en Pannonie pour veiller sur les mouvements des Suèves. Lui au centre, ses deux fils sur les deux frontières menacées, et la tranquillité sévèrement maintenue partout dans les provinces comme dans les Etats alliés, c'est-à-dire les intrigues du dedans prévenues et les dangers du dehors conjurés, l'empire gardait une ferme et digne attitude: il était à la fois gouverné et défendu; il donnait la paix et l'ordre; c'était aux provinciaux à y joindre le bien-être. Pour la liberté, ils avaient dans leurs municipes celle dont ils étaient capables, puisqu'on n'avait pas su les convier à de plus larges institutions.

17 ap. J.C.

L'exil de Marobod

La tâche de Drusus était la plus simple: il n'avait qu'à assister paisiblement aux déchirements intérieurs de la Germanie que Tibère avait si bien prévus. Sous la double pression que Rome exerçait par le Rhin et par le Danube, deux ligues puissantes s'étaient formées: au nord celle des Chérusques sous Hermann (Arminius) et son oncle Inguiomar, vieux guerrier, qui dans toutes les rencontres avait disputé de courage avec son jeune collègue: au midi celle des Marcomans sous Marbod (Marobod), qui à la tête de 80000 soldats avait répandu autour de lui la terreur et l'obéissance. Sa conduite ou, comme beaucoup disaient, sa trahison, après la défaite de Varus, avait détaché de lui plusieurs peuples. Les Semnons et les Longbards ses alliés étaient passés du côté des Chérusques. Mais Inguiomar, éclipsé par Hermann (Arminius) et honteux d'être réduit à servir sous ses ordres, s'était rendu au camp de Marbod (Marobod) avec tous ses leudes. La Germanie était partagée entre ces deux hommes; ils combattirent pour décider à qui resterait l'empire. L'action fut indécise et sanglante. Marbod en se retirant le premier sur les hauteurs fit l'aveu de sa défaite; bientôt il rentra en Bohème et demanda des secours à l'empereur. "Tu ne nous as point aidés contre les Chérusques", répondit Tibère, "tu n'es pas en droit de compter sur notre assistance." Cependant il envoya Drusus pour achever par l'intrigue ce que les armes avaient préparé, la destruction de ce grand royaume barbare. Marbod, déshonoré par sa défaite, vit ses sujets se révolter et ses lieutenants le trahir. Un chef des Goths, Catwald, soutenu par l'or de Rome et secrètement appelé par les principaux chefs des Marcomans, força sa ville royale. Tibère exposa au sénat avec une joie orgueilleuse les mesures qui avaient amené la chute de ce roi redouté et montra les lettres où il demandait à se retirer sur les terres de l'empire. On lui assigna Ravenne pour résidence. Catwald, chassé peu de temps après par les Hermondures, vint aussi mendier un asile et fut relégué à Fréjus (19). On retint les leudes qui les avaient accompagnés, de peur que leur turbulence ne troublât ces deux villes et on les laissa s'établir sous la protection romaine au-delà du Danube, dans la Moravie, en leur donnant pour roi le Quade Vannius. Plusieurs peuplades suéviques se rattachèrent à ce petit Etat placé à portée des légions et qui resta longtemps fidèle.

21 ap. J.C.

La mort d'Arminius

La puissance des Marcomans était détruite, celle des Chérusques tomba la même année. Un chef des Chattes offrit d'empoisonner Hermann (Arminius): Tibère répondit comme Fabricius : "Ce n'est point dans l'ombre et par la perfidie que les Romains se vengent; mais publiquement et par les armes." Ce retour à l'héroïsme des anciens temps n'était pas dangereux: Hermann (Arminius) était entouré d'ennemis. Le coeur enflé par ses succès, il voulut régner et tomba sous les coups des siens. Aux yeux de son peuple, sa fin expia son ambition et l'on ne se souvint que du libérateur de la Germanie. "Il est encore", dit Tacite, "chanté par les barbares." Le temps en fit presque un dieu. Quand Charlemagne pénétra jusqu'au sanctuaire des Saxons, il y trouva l'Hermann-Saul, mystérieux symbole représentant à la fois la patrie, un dieu et le héros. De nos jours, la poésie a évoqué sa mémoire, les bardes modernes l'ont célébré, et son nom s'est retrouvé dans les chants de guerre contre le nouvel empire d'Occident.

La Germanie naguère si menaçante était donc rendue à l'anarchie, ramenée à la faiblesse et à l'impuissance. La politique avait mieux réussi que les armes. Tacite aurait dû reconnaître que Tibère avait exaucé d'avance ses voeux homicides, lorsque, en face d'un champ de bataille où gisaient soixante mille barbares égorgés par leurs frères, l'historien s'écriait : "Ah! Puissent les nations, à défaut d'amour pour nous, persévérer dans cette haine d'elles-mêmes, puisque la fortune n'a désormais rien de plus à nous offrir que les discordes de nos ennemis."

18-19 ap. J.C.

Germanicus en Orient

La même conduite avait en Orient le même succès. Germanicus réprimant sur sa route les rivalités des villes, ou les excès de pouvoir des magistrats, et portant partout le mot d'ordre du nouveau gouvernement, la justice et la paix, était arrivé en Arménie. Il y établit pour roi le fils d'un fidèle vassal de l'empire, du roi de Pont Polémon, et le couronna de sa main dans Artaxata. Ce choix était habile. Vonon avait prouvé que la politique romaine dépassait le but en donnant aux peuples d'Orient des rois trop romains. Le nouveau prince avait depuis longtemps adopté les usages, la parure et tous les goûts des Arméniens. Aussi les grands et un peuple immense l'accueillirent avec acclamation. Le règlement des affaires de la Cappadoce fut plus simple encore: on lui donna une formule et un gouverneur; on désigna quelques villes où il établirait son tribunal; et pour que le peuple gagnât à ce changement, on diminua quelque chose des tributs qu'il payait à ses rois. On fit de même pour la Comagène. En Syrie Germanicus trouva des envoyés du roi des Parthes. Artaban demandait le renouvellement de l'alliance, une entrevue avec le fils de l'empereur sur les bords de l'Euphrate et l'éloignement de son compétiteur. Il n'y avait pas de motifs pour rejeter ces ouvertures: Vonon fut relégué en Cilicie, où il périt l'année suivante dans une tentative d'évasion.

18-19 ap. J.C.

La Thrace

En Thrace, un des deux rois du pays avait tué l'autre. C'était Auguste qui avait établi ce partage entre Rhescuporis et Cotys; Tibère, qui se faisait un devoir de suivre en tout son exemple, chargea le gouverneur de la Moesie d'empêcher cette réunion de la Thrace entière en un seul Etat. Rhescuporis, attiré à une conférence, fut enlevé, conduit à Rome et relégué à Alexandrie, où quelque temps après, sous prétexte qu'il avait voulu rompre son ban, on le fit mourir. Son fils garda son royaume, et les jeunes enfants de Cotys eurent celui de leur père, sous la tutelle d'un commissaire romain. La veuve de Cotys était venue dans le sénat implorer cette vengeance, de sorte que Tibère, tout en donnant cette leçon sévère aux rois alliés, n'apparaissait que comme le juge désintéressé des coupables et le protecteur des orphelins.

17 ap. J.C.

Tacfarinas

Une plus sérieuse affaire avait commencé l'année précédente en Afrique (17). Les Romains n'avaient pas trouvé dans cette province ce qui fait les résistances les plus opiniâtres, l'opposition religieuse, mais celle des moeurs, que le voisinage de Carthage et l'influence de la civilisation gréco-latine avaient même affaiblie. Tout le littoral devenait romain. Mais par-delà l'Atlas, dans les solitudes qui avoisinent le Sahara, erraient des nomades à qui la prospérité du Tell donnait de bien vives tentations. Un Numide, déserteur des légions, Tacfarinas, réunit dans les montagnes quelques bandits, puis une troupe, enfin une armée qu'il disciplina à la romaine. Les Maures leurs voisins avec la grande tribu des Cinithiens, et les colons de la province se déclarèrent pour lui, et les colons de la province virent le fer et le feu portés au milieu de leurs villages. Il fallut que le proconsul Camille marchât contre eux avec une légion. Tacfarinas accepta le combat, mais ses Numides étaient encore mal exercés, il fut battu. Tibère, heureux de cet acte de vigueur qui rendait la sécurité à une province frumentaire, envoya les insignes du triomphe au vainqueur. Il accorda aussi l'ovation à ses deux fils, qui avaient remporté des victoires comme il les aimait, par la politique, sans avoir eu besoin de tirer l'épée.

19 ap. J.C.

La mort de Germanicus

C'est au milieu de cette prospérité, disons mieux, de cette gloire pacifique qu'on place le crime le plus odieux de Tibère, l'empoisonnement de Germanicus. Dans les gouvernements monarchiques, soit calcul, soit résultat inévitable d'une disposition des esprits qui aiment à placer dans l'Etat, comme dans la famille, l'avenir à côté du présent, il y a toujours un prince qui recherche la popularité ou à qui elle s'impose. Cette idole du peuple, à qui s'attachent les espérances publiques, avait été Marcellus, mort à vingt ans, puis Drusus, mort à trente, brèves et infauslos populi romani amores; maintenant c'était le jeune général de l'armée du Rhin, le pacificateur de l'Orient. Aimé des soldats pour son courage et ses goûts militaires, des lettrés de Rome pour les dons heureux de son esprit, de la foule pour ses vertus, sa belle et nombreuse famille, de tous enfin pour sa modération, l'affabilité de ses moeurs, la douceur de son commerce, Germanicus, sans s'y prêter, sans le vouloir, était devenu dans l'opinion de beaucoup le rival secret de Tibère. Plus on sentait le pouvoir de l'un, plus on s'obstinait voir dans l'autre un prochain restaurateur de la liberté romaine. De la position ainsi faite faussement aux deux princes devait nécessairement sortir, pour la crédulité populaire, en cas d'accident imprévu, le drame que la sombre imagination de Tacite a si éloquemment retracé.

Mais un homme tel que Tibère, sérieux, réfléchi, calculant tout, et que Tacite est obligé de nous montrer vingt fois dans le sénat complétement maître de lui-même, un tel homme ne commettait pas de crimes inutiles. La mort de son fils adoptif ne lui ôtait pas un rival dangereux, il le savait incapable d'une trahison odieuse, et elle le privait d'un appui nécessaire. Germanicus vivant, Germanicus fidèle aux habitudes d'obéissance et à la discipline mises par Auguste dans la famille impériale, était un obstacle aux desseins des ambitieux et des rêveurs; Germanicus mort ouvrait la route aux menées coupables et aux révolutions; car aux espérances de ses ennemis Tibère n'avait plus à opposer que son fils, l'incapable Drusus. Ici l'artisan du crime aurait été Pison.

C'était un patricien d'un caractère violent et fier, qui se croyait aussi noble que le prince, plus noble que ses fils, et dont nous avons vu déjà les emportements dans le sénat. Il avait obtenu le gouvernement de la Syrie dans le temps où Germanicus était envoyé en Orient. Ce choix était fait sans doute avec dessein. Pison et Plancine sa femme, confidente d'Augusta (Livie), connaissaient la haine de Livie pour Agrippine; et sans avoir de crainte arrêtée, Tibère était bien aise de placer auprès du jeune prince un gardien vigilant de ses intérêts. Peut-être que, s'exagérant d'imprudentes paroles, les deux époux se crurent encouragés à ne garder ni mesure ni convenances envers Germanicus et Agrippine. Allèrent-ils plus loin? Je croirai difficilement au rôle qu'on prête à ce rigide personnage, fils d'un homme qu'Auguste avait été réduit à solliciter pour qu'il daignât accepter le consulat et qui lui-même s'était montré plus d'une fois si libre en face de Tibère. Tacite même n'ose ici affirmer1. Germanicus avait voulu visiter l'Egypte et ses merveilles. Bien qu'il s'y fût montré sans aucun appareil et en simple particulier, ce n'en était pas moins une infraction aux réglements2 d'Auguste. Tibère le reprit vivement de donner l'exemple de l'oubli des lois, mais lui laissa achever son voyage, et lui fit à ce moment même accorder l'ovation en récompense de ses services en Orient. A son retour en Syrie, Germanicus trouva toutes les dispositions qu'il avait prises changées par Pison. De vives altercations éclatèrent entre eux, et l'indocile gouverneur, plutôt que de céder, préféra quitter sa province. La nouvelle d'une grave indisposition de Germanicus l'arrêta à Antioche. Le prince s'étant rétabli, il s'opposa aux fêtes célébrées pour sa convalescence et gagna Séleucie, où le bruit d'une rechute plus alarmante le retint encore. Autour d'Agrippine on parlait d'empoisonnement. On avait trouvé sur le sol et le long des murs du palais des os de morts, des caractères magiques et des talismans, le nom de Germanicus gravé sur des tablettes de plomb, des cendres sanglantes, des débris à demi consumés, d'autres maléfices encore, toutes choses par lesquelles on croyait dévouer sûrement une victime aux dieux infernaux. Les émissaires de Pison, qui venaient épier les progrès du mal, montraient par quelles mains le coup était porté. Voilà ce que disaient les amis du prince; mais lui-même il repoussait ces soupçons. On n'écrit pas à son assassin pour rompre avec lui, pour répudier son amitié et c'est une telle lettre que Germanicus adressait à Pison. Après de nouvelles crises qui donnèrent un rayon d'espérance, le malade s'affaiblit et expira, en recommandant, selon Tacite, à son père de le venger, à sa femme d'abaisser son orgueil et de modérer ses désirs de pouvoir. Germanicus n'avait que 34 ans3. (9 oct. 19 de J. C.)

Avant de brûler son corps, on l'exposa nu dans le forum d'Antioche: Agrippine recueillit pieusement ses cendres et malgré l'hiver s'embarqua pour l'Italie avec son précieux dépôt. Dès qu'on eut signalé de loin en mer son approche, de toutes les villes voisines on se précipita vers Brindes. La flotte funèbre entra lentement au port, dans un appareil lugubre et sans les cris joyeux des matelots, sans les acclamations de la foule. Mais quand on vit Agrippine, en longs vêtements de deuil et les regards fixés contre terre, sortir de son vaisseau avec ses deux enfants, portant elle-même l'urne sépulcrale, un immense cri de douleur éclata. Dans toutes les villes de la Calabre, de la Pouille, de la Campanie, et tout le long de la route, la même affliction éclata. Tibère avait envoyé jusqu'à Brindes deux cohortes prétoriennes. Drusus, les quatre enfants de Germanicus restés à Rome et Claude son frère allèrent jusqu'à Terracine au-devant du cortège. Mais la vénérable Antonia sa mère, Livie et l'empereur restèrent renfermés dans leur palais pour y cacher, disaient-ils, leur douleur.

Tibère avait fait voter à Germanicus des statues, des arcs de triomphe, à Rome, sur le mont Amanus, aux bords du Rhin, et des honneurs qu'on rendait encore à sa mémoire un siècle plus tard. Mais à la fin il se fatigua de tout ce bruit qui se faisait autour d'un mort, et il trouva que le peuple de Rome, si expansif dans sa douleur comme dans sa joie, donnait de trop longs témoignages de regrets et d'amour. Agrippine surtout et ses amis le blessaient par de vagues accusations qu'on faisait remonter plus haut. Il savait qu'on avait jeté des pierres contre ses statues: aussi mit-il brutalement un terme à ce deuil prolongé, par un édit où il rappelait que d'autres grands hommes aussi étaient morts pour l'Etat, que Rome avait perdu des armées, mais en supportant avec plus de fermeté ces malheurs. Cette douleur honorait les Romains et lui-même, pourvu qu'elle eût des bornes, car il y avait des faiblesses qui ne convenaient ni à un grand empire, ni au peuple-roi.... "Les princes meurent, mais la république est immortelle: qu'ils retournent donc à leur vie ordinaire, même aux plaisirs."

Le dernier mot était au moins de trop, bien qu'il s'expliquât par l'approche de grandes fêtes religieuses qu'il ne convenait pas de déserter4. Ces dures paroles rendirent la ville à ses habitudes; on n'en attendait pas moins avec impatience l'arrivée de Pison. Chassé de sa province par Germanicus, Pison avait reçu avec une joie inconvenante la nouvelle de sa mort et avait aussitôt repris la route de son gouvernement. Mais les légats et les sénateurs répandus en Syrie avaient déféré le commandement à un d'entre eux; Pison ne recula pas devant une guerre civile. Cette faute le perdit: Tibère ne devait pas pardonner à celui qui compromettait la paix publique. Pison battu fut embarqué de force sur un navire pour l'Italie; des accusateurs l'y attendaient. Ils voulaient que l'empereur fût seul juge dans cette cause. S'il avait craint quelque révélation compromettante, il aurait accepté; il renvoya tout au sénat, lui demandant froidement impartialité et justice. Il siégea lui-même; et l'accusé, dit l'historien, le vit, avec épouvante, sans pitié, sans colère, impassible, impénétrable. C'est le plus fidèle portrait que Tacite ait laissé de Tibère.

Pison se tua dans sa maison. Près de son corps on trouva une lettre assez digne, où il n'avouait d'autre tort que celui d'être rentré en armes dans sa province. Tibère récompensa les trois amis de Germanicus qui s'étaient portés accusateurs, sollicita pour Néron, l'aîné de ses enfants, la permission de demander la questure cinq ans avant l'âge prescrit et le maria à la fille de Drusus (20 de J. C). Quand le second des fils de Germanicus prit la robe virile (23), il lui fit donner le même privilège; et pour maintenir Drusus dans ses dispositions favorables à leur égard, il le loua longuement dans le sénat de la bienveillance paternelle qu'il montrait aux enfants de son frère. Des sénateurs voulaient que l'on consacrât un autel à la Vengeance et une statue à Mars Ultor, il s'y opposa. "Réservons", dit-il, "les monuments pour des victoires sur l'étranger, et cachons nos malheurs domestiques dans la douleur et le silence."

1. Il donne partout à entendre que Germanicus mourut assassiné, mais il est forcé d'avouer que Pison, dans le procès, se disculpa tout à fait. -

2. Philon (in Place), Trubellius Polliou, montrent qu'il y avait danger d'une émeute à Alexandrie, si quelque personnage s'y présentait avec les faisceaux consulaires ou l'appareil royal. D'après Cicéron, adv. Gabin., c'était une vieille prétention des Alexandrins, et César raconte lui-même (B. C, III, 106) que la guerre qu'il eut à soutenir dans Alexandrie et qui mit sa fortune en péril, commença sur ce prétexte. Voilà la raison politique et sensée qui fit décider par Auguste que de simples chevaliers pourraient seuls être préfets d'Egypte. Gallien ayant voulu nommer un proconsul à cette charge, les prêtres égyptiens s'y opposèrent en invoquant le vieux droit de la ville. On a vu que, par surcroît de précaution, Auguste avait établi qu'aucun sénateur ne pourrait entrer, sans son expresse permission, dans cette province.

3. Si on laisse de côté les paroles de Germanicus mourant qui ne sont qu'une déclamation d'école, si l'on doute qu'un homme épuisé par les attaques répétées de la maladie ait été capable de dire adieu à la vie avec cette majesté et cette éloquence, à moins que, comme Julien, il n'ait eu sous son oreiller un discours en règle préparé de longue main pour cette occurrence, on ne trouvera comme indices de l'empoisonnement que les faits suivants. Dans Tacite : 1° la haine de Pison et de Plancine; 2° des incantations magiques; 3° le poison que Pison aurait mêlé aux aliments. - Dans Pline (XI, 71) et Suétone (in Caio, I) : 4° le corps de Germanicus parsemé de taches livides, sa bouche couverte d'écume et son coeur resté intact au milieu de ses ossements brûlés. On invoque encore: 5° les paroles de Tacite : Scripsissent expostulantes quod haud minus Tiberius quam Piso abnuere; 6° la mort subite à Brindes de Martine, célèbre empoisonneuse; 7° un manuscrit vu entre les mains de Pison; 8° la joie de Tibère et de Livie; 9° les funérailles de Germanicus, où nulle pompe ne fut déployée. Mais le premier argument ne prouve rien; le second et le quatrième sont ridicules. Que, pour assouvir sa haine, Plancine, fort crédule sans doute comme les femmes de son temps en fait de nécromancie, ait recouru à des sortilèges, je ne m'en étonne pas; mais de là à l'empoisonnement, il y a loin. Bien des gens au moyen âge envoûtaient sans remords des hommes qu'ils n'auraient pas osé tuer. Les taches livides et l'écume de la bouche ne sont pas des indices certains de poison; d'ailleurs, si ces taches avaient existé, comme le corps fut exposé à Antioche, Tacite en parlerait. Quant au troisième point, Tacite se charge lui-même de le réfuter. Le poison n'a pas de ces intermittences: Germanicus parut d'abord guéri, et si bien, que sa famille s'acquitta des voeux qu'elle avait faits pour sa santé, puis il retomba. Un empoisonnement est un crime dont l'accomplissement exige le plus grand secret. Pison au contraire est comme fou de haine; il déclare bien haut son ressentiment, sans se soucier, comme le dit son fils , des soupçons ridicules et des bruits malveillants. Enfin Tacite déclare que l'accusation parut réfutée : Yeneni crimen visus est diluisse quod ne accusatoret quidem satis firmabant in convivio Cermanici, quum super eum Piso discumberet, infectos manibns ejtis ct- bos arguentes. Quippe absurdum videbatur inler aliéna servitia et tot adstanlium visu, ipso Oermanico coramid ausum; oflerebatque familiam reus, et ministros in tormenta flagitabat. On ne peut donner au texte altéré qui est cité sous le n° 5 la signification qu'on lui accorde (Voir Burnouf, notes ad Ann. III, 14). N° 6. Nous ne connaissons pas cette Martine et ne pouvons rien conclure de sa mort. N° 7. Qu'un livre ait été vu entre les mains de Pison, c'est un bruit dont le testament de Pison fait justice. N° 8. S'il en faut croire Tacite, l'empereur et Livie dissimulaient leur joie; mais lui-même nous apprend que Tibère n'aimait pas le fracas des solennités. Joseph atteste qu'après la mort de Drusus il interdit l'accès de sa maison à tous les amis de son fils, craignant que leur vue ne ravivât sa douleur (A. J. XV III, 8). Dion en cite un autre exemple (à la mort de son petit-fils), en ajoutant : "il ne pensait pas qu'une conduite différente fût digne d'un empereur." (LVII, 14; Cf LVII, 22.) Sénèque (Cons. ad Marc, 3) vante Auguste d'avoir été Victor dolorum, comme Saint-Simon et Voltaire louent la fermeté de Louis XIV dans ses malheurs. N° 9. Les funérailles ne furent pas célébrées sans pompe : le récit de Tacite prouve qu'elles eurent tout l'éclat qu'elles pouvaient avoir, si l'on remarque qu'il était impossible de les rendre semblables à celles de Drusus, sous Auguste, parce que les deux actes principaux de la solennité, l'exposition du corps et sa crémation au bûcher, ayant été accomplis à Antioche, il n'était pas possible de les renouveler à Rome. A mes yeux Tibère a de plus un avocat puissant, cette Antonia dont Valère-Maxime (IV, 3, 3) et Josèphe IQ. J., XVIII, 6, 6) font un pompeux éloge, à cause de la pureté de ses moeurs; elle était la mère de Germanicus et la mort de son fils altéra si peu son dévouement pour Tibère, qu'elle le sauva dans la conjuration de Séjan (Id. Ibid, 6, 10), et qu'après la mort de cet empereur elle décida Caïus à respecter la mémoire de son grand-père. Ce n'est pas là la conduite d'une mère vis-à-vis du meurtrier de son fils? Sénèque, qui était à Rome quand Germanicus mourut, et qui a dû connaître tous les détails de cette mort par son amie Julie, fille d'Agrippine, ne fait pas même allusion au crime (Consol. ad Marc. 15 et Qu.tst. natur. I, 1), et Suétone (Cams, 1) est dans la vérité lorsqu'il dit que Germanicus succomba à une maladie de langueur; il ajoute seulement: "non sans soupçon de poison; et ce soupçon était inévitable." Du reste, parmi les travaux récents sur Tibère, il en est bien peu où l'on soutienne encore l'ancienne thèse de l'empoisonnement de Germanicus.

4. Les Mégalésies, fête de la déesse Mère, commençaient le 4 avril. Le justitium, ou vacance des tribunaux, devait être auparavant proclamé. C'était sans doute l'objet de l'édit.

14-23 ap. J.C.

Les moeurs

Ce long drame accompli, Tibère retourna aux soins du gouvernement. On se plaignait de la trop grande sévérité de la loi Papia-Poppsea, il nomma quinze commissaires pour en adoucir les exigences et réprimer l'avidité des délateurs. Les édiles demandaient une loi somptuaire: "qu'on se corrige d'abord", répondit-il avec l'autorité du bon sens, "de bonnes moeurs valent mieux que des lois impuissantes."

Et s'il ne peut ramener les bonnes moeurs, il frappe au moins les mauvaises qui se produisent trop effrontément. "Il rétablit", dit Suétone (ch. 35), "l'ancien usage de faire prononcer, par une assemblée de parents, à l'unanimité des voix, le châtiment des femmes qui avaient violé la foi conjugale et que ne poursuivaient point des accusateurs publics. Il releva de son serment un chevalier romain qui, ayant juré de ne jamais répudier sa femme, ne pouvait la renvoyer, quoiqu'il l'eût surprise en adultère. Des matrones, pour se délivrer d'une dignité gênante et se mettre hors des atteintes de la loi, s'étaient fait inscrire parmi les courtisanes; de jeunes libertins des meilleures maisons s'étaient fait noter d'infamie par un tribunal, pour avoir ensuite le droit de paraître sur le théâtre ou dans l'arène: il les exila tous." Il exigeait de la dignité dans la vie des magistrats. Un questeur tire une femme au sort, l'épouse et le lendemain la répudie; il lui ôta sa charge. Un sénateur s'éloignant de Rome par un mesquin calcul, vers les calendes de juillet, pour y revenir, le jour du terme passé, afin de louer une maison moins cher, il le dégrada. Un autre dissipait son bien, il lui imposa un tuteur1.

1. Il y eut peu de modifications au droit civil, sous Tibère. La loi Junia Norbana (19 de J. C.) qui se rattachait aux mesures prises par Auguste relativement à la condition des affranchis. Un sénatus-consulte de l'an 20 introduisit une amélioration pour les esclaves. "Si servus reus postulabitur, eadem observanda sunt que si liber esset." Dig. XLVIII, fr. 12, § 3. Sous la république, la peine était arbitraire et toujours plus dure pour l'esclave que pour l'homme libre. Dans le droit pénal des empereurs, l'esclave fut traité comme l'ingénu de basse condition, humilior, parce que "natura est communis." Id. ibid., § 4. Un autre sénatus-consulte augmenta les peines civiles contre les célibataires, et le sénatus-consulte Libonien organisa la théorie des prohibitions contre ceux qui, même sous la dictée du testateur, inscrivaient dans le testament un legs en leur faveur. Cf. Cod. IX, 23. Enfin Tibère priva du droit de tester ceux à qui on avait interdit le feu et l'eau (Dio., LVII, 22).

14-23 ap. J.C.

La politique intérieure

Comme il trouve ses pouvoirs suffisants, il repousse, sans hypocrisie ni feinte modération, tout ce qu'on veut y ajouter. Un sénateur propose d'étendre ses droits pour le choix des gouverneurs, il refuse. Le sénat nommait au proconsulat d'Afrique; un homme de guerre étant nécessaire dans cette province troublée par Tacfarinas, les Pères renvoient la nomination au prince; il s'en plaint et ne consent qu'à désigner deux personnages entre lesquels la curie décidera. L'Asie, Cyrène accusent leurs gouverneurs de concussions; ils sont condamnés. L'abus du droit d'asile dans les temples entraînait mille désordres, dont le moindre était l'impunité des coupables. Une mesure énergique eût peut-être, parmi les populations de l'Orient, causé des troubles: Tibère provoque une enquête solennelle, et c'est au sénat qu'il renvoie cette importante affaire. "Jour glorieux", dit Tacite, "où les bienfaits de nos aïeux, les traités des alliés, les décrets des rois qui avaient précédé la puissance romaine et jusqu'au culte rendu aux dieux, tout fut soumis à l'examen du sénat, libre, comme autrefois, de confirmer ou d'abolir." En l'an 22, il demande pour son fils Drusus la puissance tribunitienne; le sénat y ajoute tous les honneurs que la flatterie invente: Tibère les rejette; c'est lui qui les rappelle à la modération, à la dignité.

On objectera peut être les accusations de majesté, ce fantôme qui trouble et poursuit l'imagination de l'historien; il y en a, et les voici : Drusus tombe malade; un poète, récompensé pour des vers sur la mort de Germanicus, compose aussitôt un poème sur celle du fils de l'empereur. Mais le prince se rétablit; le poète vaniteux, loin de renoncer à ses vers, ose en faire des lectures; ces paroles de mort sont, pour la superstition romaine, un présage funeste : puis qu'elles peuvent porter malheur, elles deviennent un attentat. On l'accuse, et le sénat, en un même jour, le condamne et le fait exécuter. Tibère était absent, il s'indigne, se récrie qu'on s'est trop hâté, qu'il aurait fait grâce; et ses reproches sont si sérieux, qu'un décret inspiré par lui décide qu'il y aura désormais un intervalle de dix jours entre la sentence et l'exécution. Un chevalier est cité pour avoir fait servir une statue d'argent de Tibère à divers usages; il ne veut pas qu'on reçoive l'accusation. Capiton se révolte bassement contre cette indulgence, mais le prince persiste1. En mainte autre circonstance il avait déjà défendu qu'on poursuivît pour des paroles contre la famille impériale, car il n'encourageait pas encore les délateurs2; d'eux d'entre eux, quoique chevaliers, furent punis pour une fausse accusation; et un autre dénonçant le sénateur Lentulus, Tibère se leva et dit qu'il ne se croirait plus digne de voir le jour si Lentulus lui était ennemi3.

Sa justice est égale et sévère pour tous, même pour les dieux. Un jeune chevalier avait trompé une matrone dans le temple d'Isis, en se faisant passer, avec l'aide des prêtres, pour le dieu Anubis: Tibère fit ruiner le temple, jeter dans le Tibre la statue de la déesse et crucifier ses prêtres. Dans le même temps, quatre Juifs, quatre bandits au témoignage de Josèphe, leur compatriote, avaient converti la femme d'un noble romain et lui extorquaient beaucoup de pourpre et d'or, sous prétexte de dons au temple de Jérusalem. Le mari vint les dénoncer à Tibère; l'empereur, peu soucieux des dogmes et ne voyant que la police et l'ordre indignement violés, défendit à Rome l'exercice de ces cultes étrangers. "Quatre mille Juifs, qui étaient en âge de servir et de race d'affranchis, furent enrôlés et envoyés en Sardaigne, contre les brigands de l'île. On fixa aux autres un terme pour quitter l'Italie ou leurs rites profanes." Cela était dur, car beaucoup d'innocents étaient punis pour quelques coupables. En outre les Juifs n'ayant pas le droit de cité à Rome, y étaient légalement à la discrétion du pouvoir.

Au reste Tibère semblait alors un justicier sévère, mais impartial, inexorable pour les juges autant que pour les accusés, et combattant de tous ses efforts ce vieux mal de la société romaine, la vénalité des tribunaux, " il venait s'offrir", dit Suétone, "pour conseil aux magistrats et s'asseyait à côté d'eux au tribunal. Ou bien, s'il apprenait que la faveur devait sauver un accusé, il paraissait tout à coup et rappelait avec autorité aux juges leur serment, les lois et le crime qu'ils avaient à punir." Tacite appuie de son témoignage ces paroles du biographe des Césars; il montre le prince arrêtant les brigues, les sollicitations des grands, et aussitôt il ajoute: "Ainsi la justice était sauvée, mais la liberté était perdue." N'oublions pas cependant qu'il était tribun perpétuel, qu'à ce titre il avait le droit de recevoir appel des jugements et, par son véto, d'arrêter l'effet des sentences, même les procédures.

Bon gestionnaire des deniers publics comme des siens propres, il diminua les dépenses, accrut les recettes, et par sa ponctuelle exactitude à payer la solde militaire, par ses largesses au peuple dans les cas de nécessité, il prévint tout mouvement séditieux4. L'avare devenait un prodigue quand le bien public l'exigeait. On en a eu déjà mainte preuve, on en verra d'autres jusque dans les derniers temps de sa vie. En voici encore un exemple: Verrucosus le supplie de payer ses dettes, Tibère y consent à condition que Verrucosus lui remettra la liste de ses créanciers. D'autres font la même demande; le prince exige qu'ils rendent compte de leur état de fortune au sénat, et ensuite paye. Sénèque s'en plaint: "Ce n'est plus un bienfait," dit-il. Mais le trésor public doit-il en accorder? Si Tibère consentait à venir au secours du sénateur, pour sauver l'honneur du corps, il voulait que le débauché fût châtié par la honte; et il avait raison. En l'an 27 le feu dévora tout le mont Caelius, il indemnisa les incendiés; on s'en étonna: c'étaient, pour le plus grand nombre, des gens de rien. Tibère ne s'était pas enquis de leur qualité. Dédaigneux de la popularité comme des honneurs, il avait secouru des malheureux, probablement sans les plaindre, et comme il faisait toute chose, par esprit de gouvernement. La loi lui donnait les biens des condamnés; souvent il les laissa à leurs héritiers, et il refusa les legs que lui faisaient, aux dépens de leurs enfants, ceux qui ne lui étaient ni parents, ni amis.

1. Ann., III, 70. Il était plus sévère pour ce qui regardait Auguste: s'habiller devant sa statue ou la briser devenait un crime. Mais les délateurs n'acceptèrent pas longtemps les réserves qu'il avait imposées pour lui-même. Il y en eut qui voulurent poursuivre ceux qui étaient entrés avec une image du prince dans un lieu privé, vel matcllam sumpsisse et admotam esse imaginem obscenis. Sén., de Ben., III, 26.

2. Les lois romaines admettaient malheureusement la confiscation et accordaient une part aux délateurs; dans les accusations de lèse-majesté le quart, suivant Tac, Ann., IV, 20; le huitième suivant Jos., A. J., XIX, 16, ti. Aussi cette population pullulait. Tacite dit de Tibère, Ann., III, 56, ingruentes aecusatores represserat. Suétone (Tib., 28) et Dion (LVII , 9) affirment que dans la première moitié de son règne il n'abusa pas des jugements de majesté. On ne voit en effet dans cette période punir personne qui ne fût coupable d'un autre crime que d'une offense à la personne du prince.

3. Ce fut en l'an 24 (Dion, LVII, 24). En 21, une femme qui se croyait le droit d'insulter toutes gens, parce qu'elle portait toujours sur elle une image de l'empereur, fut envoyée par Drusus en prison (Tac, Ann., III, 36).

4. Tac, I, 75; Dion, LVII, 17. Sous Tibère les importations de blé à Rome furent supérieures à ce qu'elles étaient sous Auguste. Tac, VI, 13

21 ap. J.C.

Florus et Sacrovir

Dans les provinces, il maintenait la bonne administration par l'habileté de ses choix, par sa persévérance à conserver dans leurs charges les officiers éprouvés, par sa sévérité contre les prévaricateurs. Bien des provinces avaient encore les gouverneurs qu'il leur avait donnés à son avènement; et on ne trouve pas qu'un seul de ceux qui furent accusés de concussions ait échappé1; il les rendit même responsables des délits que leurs femmes pouvaient commettre à l'abri de leur nom. Il y eut cependant quelques troubles en Thrace, actes de brigandage plutôt que de guerre, entre les diverses tribus, et il n'en coûta pas un homme aux Romains pour tout faire rentrer dans l'ordre. En Gaule, ce fut un commencement de révolte. Un Trévire, Florus, essaya de soulever les Belges et l'Eduen Sacrovir, les Gaulois de la Celtique. Le prétexte était le poids des tributs, la dureté des gouverneurs et des créanciers, raisons difficiles à concilier avec le tableau qu'ils traçaient en même temps, pour enflammer les courages, de la prospérité des Gaules et de la misère de l'Italie; mais ils ne surent rien concerter. Un mouvement prématuré des Andécaves et des Turons fut réprimé par une seule cohorte et quelques légionnaires.

Florus, cerné dans les Ardennes et traqué par un autre Trévire qui le poursuivit au fond de ces bois, se tua lui-même. Sacrovir causa plus d'alarmes; il entraîna les Eduens et les Séquanes, prit Autun et rassembla jusqu'à 40000 hommes, dont à peine, il est vrai, un cinquième était armé. Deux des légions du Rhin se rabattirent sur la province. Depuis un demi-siècle les Gaulois avaient si bien désappris la guerre, qu'il n'y eut même pas de combat, mais un massacre. Sacrovir et ses amis réfugiés dans une villa s'entre-tuèrent après y avoir mis le feu.

A Rome, il y avait eu un moment d'effroi et beaucoup de clameurs. Tibère seul n'interrompit rien de ses travaux; il ne daigna même parler de cette guerre que quand elle fut terminée. Alors il annonça au sénat la révolte en même temps que la soumission, n'ôtant rien, n'ajoutant rien à la vérité. Les mesures qu'il avait prises, disait-il, et la fidélité, la bravoure de ses lieutenants avaient suffi à tout. Puis il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'étaient partis. Il allégua la grandeur de l'empire, qui ne permettait pas à ses chefs de quitter, pour quelques troubles dans une ville ou deux, la capitale, d'où ils surveillaient tout l'Etat. Un sénateur proposa que Tibère rentrât de la Campanie dans Rome, avec l'ovation. Il répondit aussitôt: "Ma vie n'a pas été tellement vide de gloire que j'aie besoin de ce peu d'honneur. Dans ma jeunesse, j'ai dompté assez de nations belliqueuses, obtenu ou dédaigné assez de triomphes pour n'aller pas dans l'âge mûr ambitionner cette vaine récompense d'une promenade sur la route de Rome."

1. En l'an 22, Silanus, gouverneur d'Asie, et Cordus, gouverneur de la Cyrénaïque, furent condamnés, Ann, III, 68,70. Marcellus, gouverneur de la Bithynie, n'échappa certainement pas, ibid., I, 74. Aussi Tacite s'en fâche, non enim Tiberius, non accusatores fatiseebant. Ann., III, 38. Sur tous ces procès voy. Tac, Ann., 1,74; 1II,38, 66, 70; IV, 15, 18, 19,31, 36; VI, 29. Remarquons que les plaintes partent surtout des provinces sénatoriales et non des provinces impériales.

24 ap. J.C.

La fin de Tacfarinas

Tacfarinas avait reparu en Afrique, et assiégé dans un fort une cohorte romaine qui, par une sortie imprudente, lui avait livré la place. Encouragé par ce succès, il osa attaquer la ville de Thala. Mais le proconsul, Cornélius Dolabella, avait fait décimer la cohorte qui s'était laissé battre, et il avait si bien raffermi la discipline par cette sévérité, que cinq cents vétérans repoussèrent dans une rencontre toutes les forces de l'ennemi. Tacfarinas change alors de tactique; il renonce aux sièges, divise son armée en petites troupes, attaque et recule dès qu'il est pressé, mais pour reparaître ailleurs, se jouant des Romains et de leur vaine poursuite. Il en vint à cet excès d'audace de députer à Tibère, et, traitant de puissance à puissance, de lui signifier qu'il eût à lui céder de bonne grâce un établissement, sinon qu'il s'attendît à une guerre interminable. L'empereur répondit par l'envoi d'un général habile, Blésus, oncle de Séjan, qui combattit l'insaisissable Numide de la même manière. Deux corps furent placés aux frontières; à la tête du troisième, Blésus se tint au centre, et de là dirigea dans tous les sens une poursuite acharnée. Quand il eut tué beaucoup de monde à l'ennemi, il partagea ses forces en petites troupes vives et lestes, mit à leur tête, avec de bons guides, des centurions d'une valeur éprouvée, éleva des fortins pour appuyer leurs mouvements, et leur fit tenir la campagne, même durant l'hiver. De quelque côté que l'ennemi se tournât, il trouvait toujours en face, sur ses flancs, sur ses derrières, un détachement romain. Tacfarinas échappa, mais son frère fut fait prisonnier, et la tranquillité parut rétablie. Tibère envoya à Blésus les ornements du triomphe et laissa ses soldats le proclamer imperator. Ce fut le dernier général décoré de ce titre.

23 ap. J.C.

Tacite

Depuis neuf ans Tibère était au pouvoir, et son administration avait été heureuse pour l'Etat. Ecoutons Tacite lui-même: "Voici le tableau résumé, que le prince présenta au sénat, des forces de l'empire et des provinces où se trouvent les légions: L'Italie avait une flotte sur chacune des deux mers, l'une à Misène, l'autre à Ravenne, sans compter les galères de Fréjus, qui protégeaient la côte de la Narbonnaise. Huit légions, sur le Rhin, contenaient à la fois les Germains et les Gaulois; l'Espagne était gardée par trois légions, la Mauritanie par le roi Juba. Dans le reste de l'Afrique, deux légions, autant en Egypte et quatre seulement dans ce vaste pays qui s'étend à l'ouest de l'Euphrate jusqu'à ces royaumes des Albaniens et des Ibères, que notre grandeur protège contre les empires voisins. Rhémétalcès et les enfants de Cotys gouvernaient la Thrace; deux légions en Pannonie, et autant en Moesie, défendaient le passage du Danube; deux autres en Dalmatie pouvaient à volonté soutenir les premières ou accourir à la défense de l'Italie. Rome avait ses troupes particulières: trois cohortes urbaines, neuf cohortes du prétoire, toutes levées dans l'Etrurie, l'Ombrie, le Latium ou les anciennes colonies romaines. Les flottes, la cavalerie et l'infanterie auxiliaires, qui formaient une force presque égale, étaient distribuées selon le besoin dans les provinces; mais il n'y a rien de certain ni sur leur destination ni sur leur nombre, qui variaient sans cesse."

"Dans le gouvernement, les affaires publiques et les intérêts les plus graves des particuliers se traitaient au sénat; pour les discussions, on suivait l'ordre ordinaire. Les orateurs tombaient-ils dans l'adulation, Tibère les arrêtait lui-même. Dans la distribution des honneurs, il consultait la naissance, les services militaires et le talent civil: de sorte qu'il eût été difficile de faire de meilleurs choix. Le consulat et la préture conservaient leur éclat extérieur, les magistratures inférieures leurs anciens droits. Quant aux lois, si l'on excepte celle de majesté, on faisait des autres bons usages; les approvisionnements, les impôts et les autres revenus publics étaient donnés en ferme à des compagnies de chevaliers romains. Pour ses affaires particulières, le prince choisissait les hommes les plus considérés, quelques-uns sans les connaître et sur leur réputation. Une fois choisis, il les changeait difficilement; la plupart vieillirent dans leur charge. Le peuple souffrit plusieurs fois de la cherté des grains; ce ne fut point la faute de Tibère: il n'épargna ni soins ni dépenses pour parer aux mauvaises récoltes et aux accidents de mer qui mettaient, comme il le disait lui-même, la vie du peuple romain à la merci des vents et des flots. Il veillait à ce que les provinces ne fussent pas chargées de nouveaux impôts, à ce que les anciens ne fussent pas aggravés par l'avarice et la cruauté des gouverneurs. Il défendait les punitions corporelles et les confiscations."1

"Les domaines du prince en Italie étaient peu étendus, ses esclaves sans insolence, et ses affranchis en petit nombre. Avait-il contestation avec des particuliers, les tribunaux et les lois décidaient. Il est vrai que ses formes n'étaient point aimables, qu'il était farouche, et que le plus souvent il inspirait la crainte; mais il sut se contenir jusqu'à la mort de Drusus, où tout changea de face."2

1. Ann. IV, 5-7. Ailleurs Tacite oppose en quelques mots expressifs toute cette prospérité aux malheurs des temps passés: Mulla duritiae cetertim melius et Ixlius mutata; nequc enim ut olim obsideri urbem bellis aut provincias hostiles esse. Cf. Philo, Ley. ad C., p. 993, B.; Strab. VI, p. 288 : Jamais les Romains et leurs alliés n'avaient connu cette abondance de biens." Vell. Paterc, II, 126: Vindicatif ab injuriis magistratuum pravinci.r, et Dion, LVII, 23. -

2. Tacite dit (Ann. VI, 51): Jusqu'à 56 ans sa vie et sa renommée furent irréprochab1es de 56 à 65 ans il feignit la vertu; de 65 à 71 il mêla sa conduite de bien, et de mal, de 71 à 73 il montra une cruauté sans nom, mais cacha ses débauches; de 73 à 78 il y eut un débordement de crimes et d'infamies, parce qu'il put s'abandonner enfin à son caractère. Tout ceci, dans le style du grand écrivain, est beau comme effet, comme phrases bien cadencées; le rhéteur n'a qu'à admirer. Un esprit aussi fortement trempé que celui de Tibère n'a pas dans l'âge mûr de ces métamorphoses périodiques. Montrez-nous que la situation change, que les dangers s'accroissent, et nous comprendrons que naissent aussi et augmentent les craintes, les soupçons, la cruauté. Nous aurons le développement régulier d'une situation mauvaise dès le principe, et d'un caractère enclin à l'extrême sévérité, non des changements à vue, comme on n'en trouve qu'au théâtre. -

14-23 ap. J.C.

Séjan

Tibère aimait à gouverner avec de petites gens1. Il ne pouvait refuser toujours des commandements aux grands; mais, leur vanité satisfaite, il lui arrivait souvent de les retenir à Rome, en faisant administrer leur province par des lieutenants. Le seul favori qu'il ait eu fut un simple chevalier, Aelius Séjan. Ce personnage sut gagner son affection par un dévouement absolu, une activité infatigable et de sages, d'habiles conseils. Tibère ne pouvait douter de celui qui, un jour, quand tous fuyaient, seul resta et lui sauva la vie en soutenant une voûte qui s'écroulait au-dessus de sa tête (26); aussi lui accordait-il toute confiance: au sénat, devant le peuple, il l'appelait le compagnon de ses travaux, il lui laissait distribuer les dignités et les provinces; il souffrait qu'au théâtre, au forum, dans les camps, on plaçât, à côté des siennes, les images de son ministre.

Séjan se laissa éblouir par cette grandeur; parvenu si haut, il voulut monter encore, et voyant les plus nobles et les plus fiers devenir ses clients, il crut qu'entre lui et la première place il n'y avait que ce vieillard et ses enfants. Nul ne les aimait, mais pour le plus grand nombre ils étaient le signe de la paix et de l'ordre; et ce signe, autour duquel l'empire s'était rallié, une fois abattu, l'anarchie renaissait de toutes parts. Là était la vraie légitimité des Césars, cette légitimité qui faisait accepter du monde Caligula, Claude et Néron, et que le monde reconnaîtra à toute famille d'empereurs qui saura durer.

Séjan avait le commandement des gardes prétoriennes. Ces cohortes, dispersées dans la ville et les faubourgs, même dans les bourgades du voisinage, y perdaient leur discipline; il les rassembla dans un camp fortifié entre les deux routes qui partaient des portes Viminale et Colline: innovation utile, si le gouvernement savait toujours les tenir en main; dangereuse, s'il se mettait à leur merci. Elle pouvait aussi servir d'ambitieux projets; c'est à quoi Séjan destinait ses dix mille prétoriens. Il allait souvent les visiter, les appelait par leur nom, choisissait lui-même leurs centurions et leurs tribuns.

1. Un jour qu'il avait préféré, pour la préture, aux plus nobles personnages, un Curtius Rufus qui passait pour le fils d'un gladiateur, il répondit à ceux qui s'étonnaient de l'indignité de l'élu: Rufus est le fils de ses oeuvres: Curtius Rufus videtur mihi ex se natus. Tac, Ann., XI, 21. Il va sans dire que Tacite s'en offense, il a honte de le rapporter, dit-il : vera ezsequi pudet. -

23 ap. J.C.

La mort de Drusus II

Sa première victime fut le fils même de l'empereur. Drusus, dans une querelle, l'avait frappé de la main au visage; Séjan ne pouvait se venger publiquement, mais il corrompit l'épouse de Drusus, Livilla, femme dépravée et déjà coupable, en feignant pour elle une passion violente, et la tenant par le vice et le crime, la décida à empoisonner son mari. Ce coup frappa douloureusement Tibère; pendant quelque temps il défendit à tous ceux que son fils avait aimés de se présenter devant lui, parce que leur présence renouvelait son affliction. Il vint cependant au sénat chercher, disait-il, parmi les soutiens de la république des consolations courageuses. Et il leur montrait sa mère fléchissant sous le poids des ans, des petits-fils encore en bas âge, lui-même sur le déclin de la vie. Les enfants de Germanicus étaient maintenant sa seule espérance. Alors il demande qu'on les lui amène. Les deux consuls vont les chercher; et Tibère les prenant par la main:1 "Pères Conscrits", dit-il, "voilà les orphelins qu'après la mort de leur père je confiais à leur oncle, en le conjurant, quoiqu'il eût des enfants lui-même, de les aimer, de les élever comme les siens et de les rendre dignes de lui et de la postérité. Drusus est mort; c'est à vous que j'adresse maintenant mes prières; c'est vous qu'en face des dieux et de la patrie j'implore pour ces petits-fils d'Auguste, pour ces descendants des plus illustres maisons. Soyez leur soutien, soyez leur guide; remplissez vis-à-vis d'eux et mes devoirs et les vôtres. Et vous, Néron, Drusus, regardez-les comme vos pères, vous souvenant que, par votre naissance, vos vices comme vos vertus importent à la république."

1. Néron avait alors 16 ans, Drusus 15, Caius 9, leur oncle, Claude, 32.

23-25 ap. J.C.

Le gouvernement sage de Tibère

Tibère se rejeta dans les affaires pour chercher au milieu des soins du gouvernement, la seule consolation que cet esprit actif et dur à lui-même comme aux autres pût trouver. Il réprima une révolte d'esclaves, chassa d'Italie les histrions "dont les Pères devaient punir", disait-il, "les farces licencieuses et obscènes," et continua à montrer une justice inflexible. Le sénat voulant interdire seulement l'Italie à un ancien questeur convaincu d'avoir reçu de l'argent dans un procès où il était juge, Tibère fit décréter l'exil. Un autre sénateur, protégé d'Augusta, avait précipité sa femme du haut de sa maison et soutenait qu'elle s'était tuée elle- même. Le sénat hésitait; l'empereur se rendit sur les lieux, visita tout, reconnut les traces d'une lutte violente, et le coupable se fit ouvrir les veines. Un de ses procurateurs en Asie était poursuivi pour excès de pouvoir, il l'abandonna au sénat. Cette assemblée traitait encore, en effet, de toutes les affaires. Afin d'augmenter sa dignité, le prince consentit même à ce que les villes d'Asie, en reconnaissance de la justice qu'elles avaient récemment, par deux fois, trouvée à Rome, associassent dans un temple qu'elles lui dédiaient, la divinité du sénat à la sienne et à celle de sa mère. Nous sommes donc tout près de voir réaliser ces voeux que nous formions pour l'accroissement de l'autorité du sénat. Tibère lui accorda plus qu'Auguste; et ce corps, pouvoir tout à la fois législatif, électoral et judiciaire1, devient presque le conseil suprême de l'empire.

Tibère avait jusqu'alors gardé le conseil d'Auguste : vingt des principaux personnages de l'empire et quelques-uns de ses vieux amis auxquels étaient associés, quand il s'agissait d'une réponse à des députations, ceux qui avaient commandé dans les pays dont on agitait les intérêts. Un de ses soins les plus importants était toujours d'écouter les plaintes des provinces, de décider des différends des villes, de secourir les cités frappées par quelque désastre, ou de punir celles qui troublaient la paix publique (comme Cyzique, privée l'an 25 de la liberté pour violences contre des citoyens). Il fit condamner encore en l'an 23 un proconsul de l'Espagne Ultérieure pour la dureté de son gouvernement et, l'année suivante, le vainqueur de Sacrovir pour ses pillages et les concussions de sa femme.

A la faveur de cette paix et de cette vigilance les pays de l'Occident marchaient à grands pas vers une transformation complète. Tibère, plus fidèle aux premiers exemples d'Auguste qu'à ses derniers conseils, y avait multiplié les concessions du droit de cité et favorisé le développement de la vie romaine.

Quelques succès en Thrace contre les montagnards de l'Hoemus qui résistaient à une levée, en Afrique contre Tacfarinas qui, surpris dans une marche de nuit, avait enfin péri avec tous les siens (an 24), honoraient encore ce gouvernement sage dont le chef avait compris ses devoirs et ne souhaitait qu'une chose, de garder toujours un esprit libre et digne des graves intérêts qu'il avait à résoudre.

L'Espagne demandait l'autorisation de lui élever un temple, comme l'Asie: il refusa. "Je sais trop", dit-il au sénat, "que je ne suis qu'un homme, soumis à toutes les conditions de l'humanité. C'est assez pour moi si je remplis bien les devoirs de votre prince et la postérité accordera beaucoup à ma mémoire si elle reconnaît que j'ai été digne de mes aïeux, prévoyant dans la conduite de vos intérêts, ferme devant le péril et indifférent à la haine toutes les fois qu'il s'est agi de l'utilité publique. Je ne fais qu'une prière aux alliés, aux citoyens et aux dieux : à ceux-ci, je demande jusqu'à mon dernier jour une âme tranquille et une claire intelligence des lois divines et humaines; à ceux-là, quand je ne serai plus, quelques éloges et un bienveillant souvenir de mes actions et de mon nom."

1. Tac, Ann., IV, 6; Suét., Tib., 30. Quant à l'autorité judiciaire, Tibère laissa le sénat empiéter sur les autres juridictions et multiplier les cas réservés à cette assemblée, c'est-à-dire ceux de haute trahison, de concussion, d'empoisonnement, de violence, de vol, de divorce, d'inceste, de tentative de corruption, etc. Cf. Tac, Ann., III, 50, 85; III, 10, 12, 19; IV, 31,43; VI, 49. Les quaestiones perpetuae chargées jusqu'alors de poursuivre la plupart de ces crimes, jugeant sans appel, ne pouvaient convenir au nouveau gouvernement. "Il n'y eut pas d'affaire grande ou petite, dit Suétone (36), publique ou particulière dont il ne rendit compte au sénat. Il le consultait sur l'établissement des impôts et la concession des monopoles, sur la construction et la réparation des édifices publics, sur la levée des troupes, les congés, les cantonnements, la prolongation des commandements, la conduite des guerres, les réponses à faire aux rois. Il obligea un commandant de cavalerie accusé de violence et de rapine à se justifier devant cette assemblée." Mais un mot de l'empereur annulait toute cette puissance, une lettre du prince au sénat était considérée comme un ordre. Tac, Ann., IK, 19. -

23-37 ap. J.C.

Crimen majestatis

Il y avait à Rome d'anciennes dispositions légales contre ceux qui, par trahison ou incapacité, mettaient en péril la fortune ou l'honneur de l'Etat, qui portaient la main sur la constitution ou sur les magistrats ses organes. Le crimen perduellionis, ou attentat contre le peuple romain, était très vague, et par conséquent très compréhensif. En outre, même dans les anciens temps, on ne punissait pas seulement les actes, mais les écrits et les paroles. Ainsi Claudia, durant la première guerre punique, fut condamnée pour des voeux imprudents, et les Douze Tables décrétaient la mort contre les auteurs de libelles. La Loi de Majesté proprement dite est d'origine populaire : le démagogue Apuléius fit passer la première cent ans avant J. C, et le tribun Varius la seconde quelques années plus tard. Sylla, César, la reprirent pour en préciser le caractère et mieux définir les cas; ils étaient nombreux: la tentative, même non suivie d'effet, entraînait l'application de la peine, qui était l'interdiction du feu et de l'eau, c'est-à-dire l'exil avec la confiscation des biens. Cette loi enveloppait maintenant et protégeait le prince, représentant du peuple, héritier de ses tribuns, et, à ce titre, déjà couvert par l'inviolabilité que la constitution reconnaissait à la magistrature "sacro-sainte." - "Qui de fait ou de paroles offensait un tribun était voué aux dieux, sa tête à Jupiter, ses biens à Cérès."

César n'usa pas de la loi qu'il avait publiée; Auguste s'en servit très modérément. Cependant des amendes, l'exil furent prononcés de son temps pour des écrits ou de mauvais propos1, et les Romains s'y plaisaient. Ces habitudes invétérées d'intempérance de langage faisaient des accusés; l'avidité besogneuse, la vanité oratoire surexcitée dans les écoles et interdite au forum, faisaient des accusateurs. Une accusation bien réussie rapportait profit et honneur : la loi d'abord accordait à celui qui l'avait vengée une part dans les dépouilles du condamné; souvent le prince, même le sénat, y ajoutaient une large rémunération, les juges leur estime, et la ville entière ses applaudissements. L'avenir s'ouvrait facile devant l'heureux vainqueur; tout s'offrait à lui, fortune et dignités. Aussi, par le progrès croissant de la servilité et des appétits, les cas qui feront des coupables vont se multiplier; la loi punira non-seulement les paroles, mais un geste, un oubli involontaire ou une curiosité indiscrète : consulter un astrologue sur la durée de la vie du prince, ce sera montrer de criminelles espérances. La statue même de l'empereur participera à son inviolabilité: malheur à qui la vend avec le champ où elle est dressée, à qui la frappe d'une pierre, en enlève la tête ou fond ce bronze mutilé et inutile! Malheur à qui s'oublie pour les soins naturels du corps en face de la divine image ou seulement en l'ayant au doigt gravée sur un anneau.

Liée à la politique, la justice devient souvent l'injustice, parce qu'alors elle frappe des coupables que la raison absout, et la pression des idées régnantes est si forte qu'on voit de grands esprits, entraînés par le courant, ne pas résister à ces déviations de la conscience. Deux siècles après Tibère, Ulpien définissait encore ce crimen majestatis qui avait déjà servi à tant de basses et de sanguinaires vengeances, le crime qui de tous est le plus près du sacrilège, proximum sacrilegio crimen. A Rome, en effet, la religion se mêlait à tout. L'empereur étant souverain pontife et réservé à l'apothéose, ses statues étaient pontificalement consacrées.

Avec ses attributions politiques et militaires, l'empereur commandait l'obéissance; avec la loi de majesté, il essayait de garantir sa sécurité personnelle. Car cette arme antique et redoutable dont les moeurs et les idées du temps, mélange de superstition et de servilité, autorisaient plus que jamais l'usage, lui permettait d'atteindre ceux qu'il n'eût pu frapper par d'autres lois. Tibère allait en faire un emploi redoutable2.

La fin prématurée de Germanicus et de Drusus le laissait seul exposé aux coups; il sentait les périls de cet isolement, et comme cette double mort qui faisait le vide autour de lui avait augmenté les espérances des partis, elle accrut aussi ses soupçons; de ce jour, il se crut menacé et en péril.

1. Tac.,Xnn.,I, 72; Suét., Oct., 51. Son., De Benef., 1II,27. La loi Julia rangeait parmi les crimina majestatis, l'insertion dans les actes publics ou la déclaration officielle d'un fait qu'on savait être faux. Quive sciens falsum conscripsit, vel recitaverit in tabulis publicis. Ulpien, ad Dig., XLVIII, 4, 2.

2. Frey tag (Tiberius und Tacitus. p. 292-307) a fait le compte de tous les procès intentés sous Tibère et dont il est resté trace: il trouve 147 accusations atteignant 134 personnes. Mais beaucoup de ces procès portaient sur des faits réellement criminels et où la politique n'avait rien à voir. Les cas de lèse-majesté ne sont qu'au nombre de 52. Sur ces 52 accusés, 4 se tuèrent, 1 mourut avant le jugement, 12 furent exécutés, 5 bannis, 4 emprisonnés ou placés en surveillance, 2 mis en liberté sous caution, 3 graciés, 14 absous, 7 mis hors de cause par abandon de l'accusation. Ainsi 26 accusés de lèse-majesté échappèrent: c'est tout juste la moitié du nombre total des accusés connus pendant les 23 années du principat de Tibère. -

23-26 ap. J.C.

Agrippine

Tibère
Agrippine
Musée du Louvre

Quant aux ambitieux, n'osant agir encore pour leur compte, ils se groupaient autour d'Agrippine, exploitaient ses ressentiments et comptaient se servir de ses enfants pour renverser Tibère, sauf à se débarrasser d'eux ensuite. Il y avait donc un parti nombreux autour d'Agrippine qui prenait hautement son nom1, et que Séjan montrait déjà prêt pour la guerre civile. Tibère lui permit de le frapper.

Un des meneurs, Silius, qui se vantait trop haut d'avoir conservé l'empire à Tibère dans la révolte de Sacrovir et qui avait souillé sa victoire par des rapines, fut accusé de concussions et de lèse-majesté; il se tua. Tacite dit que l'amitié d'Agrippine lui coûta la vie; cela se peut: mais il est forcé de reconnaître que les reproches faits à la gestion de Silius étaient graves; ce fut après ce procès que le sénat rendit les magistrats responsables des délits de leurs femmes, qu'ils les eussent connus ou ignorés. La femme de Silius fut exilée.

Une autre amie d'Agrippine, sa cousine Claudia, fut accusée d'adultère et condamnée. A cette nouvelle, Agrippine était accourue chez Tibère qu'elle trouva sacrifiant sur l'autel d'Auguste. Cette circonstance irrite sa colère. "Pourquoi", s'écrie-t-elle, "immoler des victimes à Auguste quand on poursuit sa famille? Ce n'est point dans des marbres inanimés que réside cet esprit immortel; c'est en elle qu'il est passé, elle son pur sang et sa vive image. Elle voit les périls qui la menacent; aussi a-t-elle revêtu les vêtements de deuil. Claudia n'est poursuivie que parce qu'elle a trop aimé la malheureuse Agrippine." Tibère, calme durant ces emportements, répondit par un vers grec: "Vos droits sont-ils donc lésés, si vous ne régnez pas."

L'autre parti eut son tour; le républicain Crémutius Cordus, accusé pour son Histoire des guerres civiles, se défendit avec courage et dignité. "Croit-on que je veuille par mes écrits exciter le peuple à la guerre civile, ramener Cassius et Brutus en armes dans les champs de Philippes? Malgré les soixante ans écoulés depuis leur mort, l'histoire a gardé leur souvenir, comme les statues que le vainqueur lui-même n'a pas détruites ont conservé leurs traits. La postérité fait à chacun sa part de gloire; si l'on me condamne, il ne manquera pas de citoyens qui se souviendront de Brutus, de Cassius, même de moi." Après ces fières paroles, il sortit du sénat, s'enferma dans sa maison et s'y laissa mourir de faim. Ce fut le premier crime de Tibère et le premier exemple de ces morts stoïques qui nous montrent encore quelques vieux Romains au milieu de l'universelle dégradation.

Le sénat fit brûler publiquement tout ce que l'on put découvrir des ouvrages de Cordus. Sa fille Marcia en cacha une copie qui fut multipliée. "Aujourd'hui", dit Sénèque, "ses écrits sont dans les mains et dans le coeur de tous les Romains." Le bourreau, en effet, ne peut rien contre la pensée; celle qui doit survivre, parce qu'elle est juste, lui échappe: le temps seul est le justicier inexorable.

Cependant, à quelques jours de là, Agrippine tomba malade; Tibère vint la voir, mais elle le reçut avec un silence obstiné et des larmes. Puis, se répandant en reproches et en prières, elle lui demanda un époux pour donner un protecteur à la veuve et aux enfants de Germanicus. L'empereur à son tour garda le silence et sortit sans rien répondre à ce voeu imprudent. Ainsi allaient-ils s'aigrissant l'un l'autre. Séjan n'oubliait rien pour accroître cette inimitié. Il fit secrètement avertir Agrippine de se défier des festins de son beau-père, et un jour qu'elle était à la table de l'empereur, elle demeura, pendant tout le repas, sans parler, les yeux baissés et ne touchant à aucun mets. Tibère, surpris et irrité, affecta de louer des fruits placés devant lui, et les offrit à sa bru; elle les rendit aux esclaves, sans y toucher. Il ne lui fit pas de reproches, mais se tournant vers sa mère : "Y aurait-il lieu de s'étonner," lui dit-il, "que je montrasse quelque sévérité envers une femme qui veut me faire passer pour un empoisonneur?"

1. Ann., IV, 17, esse qui se partium Agrippinx vocent. Selon Josèphe, les armées étaient toutes gagnées aux fils de Germanicus et en dernier lieu à Caligula...

27-37 ap. J.C.

Capri

Vers ce temps (26 de J.C.), Tibère quitta Rome, où il était résolu à ne plus rentrer, accompagné de Séjan, d'Atticus, noble chevalier romain, de l'habile jurisconsulte Coccéius Nerva, et de quelques Grecs lettrés. Il visita lentement la Campanie et se retira l'année suivante dans la délicieuse île de Caprée (Capri). Il avait alors soixante-neuf ans. Sa verte vieillesse n'ôtait rien à son activité d'esprit, mais son corps se voûtait, son visage se couvrait parfois d'ulcères, il voulait cacher ces signes de décrépitude, afin qu'on ne pût spéculer sur sa fin. Loin de Rome et des obsessions qui l'y entouraient encore, sa volonté serait mieux obéie, car un pouvoir qui se cache paraît plus terrible; et dans cette île, il serait lui-même plus en sûreté. Son petit-fils Tibère n'avait encore que huit ans, tandis que deux des trois fils de Germanicus étaient arrivés déjà à l'âge d'homme (Caligula, le plus jeune, avait quinze ans; Néron, l'aîné, était marié depuis huit ans.). Autour d'eux les espérances grandissaient. Le peuple, qui n'aime ni les vieillesses royales, ni les administrations froides et sévères, ne cachait pas ses préférences. Il n'avait d'amour que pour le sang de Germanicus. Un bonheur dans sa maison comme un malheur dans celle de Tibère causait la joie publique; et le vieil empereur, se sentant haï, croyait être entouré de complots. Séjan venait de lui sauver la vie; cette preuve de dévouement avait augmenté son crédit. Le prince ne voyait plus que par les yeux de l'homme qu'il avait laissé s'interposer entre lui et l'empire.

27-31 ap. J.C.

La conspiration de Séjan

Tibère
As de Tibère.
Référence à Séjan

Pour le succès de ses ambitieuses visées le préfet du prétoire, Séjan, ne trouvait donc plus d'obstacle que dans les fils de Germanicus; aussi il excitait les méfiances du prince contre ses héritiers trop impatients; il l'amena à leur donner des gardes, à faire épier leurs démarches, les visites, les messages qu'ils recevaient. Des traîtres apostés leur conseillaient d'aller embrasser la statue d'Auguste au forum, d'implorer la protection du sénat et du peuple, de tenter même la fidélité des légions, en se réfugiant au milieu de l'ancienne armée de Germanicus. Ils rejetaient bien loin ces projets coupables, mais on leur en imputait la pensée; on les représentait à Tibère comme tout prêts à les accomplir.

L'aîné, Néron, à qui sa mère montrait une prédilection imprudente, et que ses affranchis, ses clients poussaient à saisir une fortune dont ils auraient profité, donnait prise aux soupçons par ses impatiences et ses paroles hautaines contre le favori "qui abusait de la faiblesse d'un vieillard." Sa femme, son frère Drusus, le trahissaient et rapportaient tout à Séjan, qui flattait Drusus de l'espérance de l'empire.

Tibère crut nécessaire de frapper un second coup sur ce parti. Le premier jour de janvier (28 de J. C), Sabinus, le partisan le plus animé d'Agrippine, fut traîné en prison. Cette triste affaire montra clairement ce qu'étaient devenus les magistrats et les sénateurs de Rome. Quatre anciens préteurs furent les instruments de sa perte. Un d'eux provoqua ses confidences en paraissant partager sa haine, et l'amena un jour dans sa maison, où il lui arracha les plus imprudentes paroles. Les trois autres, cachés entre la voûte et le plafond, écoutaient à travers les fentes. Ils rendirent compte aussitôt à Tibère, qui demanda au sénat la tête du coupable. Ce que firent ces quatre préteurs, d'autres tous les jours l'essayaient. Poussés par la misère, mal retenus ou plutôt poussés encore par la détestable éducation que donnaient les rhéteurs, n'ayant plus, comme par le passé, pour s'enrichir la guerre ou la facilité de piller les provinces, les petites gens, le trésor et le domaine public, les sénateurs organisèrent en grand le métier d'espion et de délateur qu'ils avaient appris et pratiqué depuis longtemps sous la république. Alors c'était déjà le moyen le plus sûr de se mettre en évidence; on se désignait aux suffrages du peuple pour la prochaine élection par quelque procès retentissant, où l'on pouvait, en dépit de la cause, montrer son éloquence : cinquante fois Caton le censeur fut ainsi accusé; et comme le débat était public, contradictoire, il ne s'attachait aucune honte à des poursuites que le bien de l'Etat semblait avoir inspirées. Souvenons-nous que les Romains n'avaient pas de police sous la république. Aussi les bons citoyens encourageaient les accusateurs : "Il en faut", dit Cicéron, "pour contenir l'audace des méchants."

Sous l'empire le métier devint bien plus lucratif. La loi accordait au délateur le quart des biens du condamné. Souvent le prince faisait l'abandon du tout et ajoutait au profit des honneurs. Chacun des deux accusateurs de Thraséas fut gratifié de plus d'un million de sesterces, et le délateur de Soranus eut de l'argent, plus la questure. Aussi comme ils vont se mettre à la piste des délits et en quête de victimes ! Loi civile, loi politique, loi criminelle, tout leur est bon. Auguste provoqua les citoyens à découvrir les infractions à sa loi Pappia-Poppéa. Aussitôt les délateurs étaient accourus, ils s'étaient abattus sur la ville, sur l'Italie, sur tout l'empire. "Déjà ils avaient renversé une foule de fortunes et jeté partout la crainte, lorsque Tibère, pour remédier au mal, donna commission à quinze sénateurs de préciser et d'adoucir la loi. Le mal fut momentanément diminué". Mais quand lui-même lâcha la bride qu'il avait retenue; lorsque, grâce à la loi de majesté, on put changer en crime une parole, un geste, "alors la terreur", dit Tacite, "plana sur la cité. Les parents se redoutaient, on ne s'abordait plus, on ne se parlait pas; inconnus ou non, on s'évitait; tout était suspect jusqu'aux murs, jusqu'aux voûtes inanimées et muettes." C'était la guerre civile qui renaissait avec ses proscriptions et ses mêlées sanglantes. Mais ici la parole servait de glaive, le sénat et les gémonies de champ de bataille, les riches et les grands de victimes. Dans ces duels sans armes l'empereur fut plus souvent témoin qu'acteur; juge du camp, il assistait avec le peuple à ce jeu terrible que l'aristocratie leur donnait à tous deux: l'un comptant les coups et décernant au plus meurtrier la palme de l'éloquence; l'autre emportant ceux qui tombaient pour s'amuser de leurs cadavres dans les rues de la ville. Tibère donnait peu de combats de gladiateurs; le peuple trouvait dans ces exécutions un dédommagement!

On dit que Scipion Emilien voyant du haut d'une colline deux armées de Numides et de Carthaginois qui s'égorgeaient dans la plaine, trouvait ce spectacle digne des dieux. Ce plaisir, Tibère se le donna pendant la seconde moitié de son règne. Tacite raconte qu'un sénateur, Domitius Afer, enrichi par une première accusation, ayant follement dissipé le salaire de son infamie, s'associa avec un des plus nobles personnages de Rome, Dolabella, pour perdre Varus. Le sénat refusa de recevoir la délation, en disant qu'on attendrait la présence du Prince, et l'historien ajoute : "C'était la seule ressource qui restât contre les nécessités pressantes."

Tibère n'avait donc qu'à laisser faire pour être débarrassé de ceux qu'il craignait. Mais il craignait beaucoup, car il savait que "quiconque aura sa vie à mespris, se rendra tousjours maistre de celle d'aultruy;" (Montaigne, liv. I, ch. XXIII) et il écrivait au sénat après la mort de Sabinus: "Ma vie est sans cesse menacée; je redoute encore de nouveaux complots." Il voulait désigner Agrippine et Néron. Ils furent presque aussitôt frappés (29 de J. C.). Livie, qui avait, dit-on, intercédé pour eux, venait de mourir, et Séjan, délivré de la contrainte que lui imposait la vieille impératrice, pressait leur perte. Des écrits anonymes couraient dans Rome, pleins de sarcasmes contre le ministre. Un d'eux allait jusqu'à supposer une séance du sénat où l'on montrait des consulaires parlant et opinant avec une grande liberté. Séjan crut ou feignit de croire à un commencement de révolte. "Le sénat", écrivait-il à Tibère, "méprise les ressentiments du prince; le peuple se soulève; on répand, on lit publiquement de fausses harangues, de faux sénatus-consultes. Il ne leur reste plus qu'à prendre les armes et à proclamer leurs chefs, leurs empereurs, ceux dont ils veulent prendre les images pour étendards." C'est le malheur des gouvernements de cette nature que le prince y redoute sans cesse l'ambition de ses proches. Cette situation Tibère ne l'avait pas faite, mais il l'aggrava par ses défiances, par son mépris des hommes, par sa facilité à faire couler le sang. Dans la solitude où il s'enferma, loin du monde et du bruit de toutes les têtes qui tombaient à Rome, il devint aisément sans pitié. Les hommes ne furent pour lui que les pièces d'un édifice; celles qui gênaient, au lieu de servir, furent rejetées et brisées. Les fils de Germanicus devenaient des causes de troubles, il les fit disparaître. Agrippine, enlevée de Rome, fut conduite dans l'île de Pandataria par un tribun qui traita, dit-on, avec tant de brutalité cette petite-fille d'Auguste, qu'il lui creva un oeil; nous la verrons, dans quatre ans, s'y laisser mourir de faim; Néron, relégué à Pontia, y sera bientôt mis à mort ou se tuera (31); son frère Drusus fut enfermé dans une chambre basse du palais à Rome; la jeunesse du troisième, Caius, le sauva. Il fallait bien le garder comme une ressource pour quelques cas imprévu, sauf à se débarrasser de lui plus tard, s'il devenait à craindre.

Toute la famille de Germanicus était comme détruite; Séjan se crut rapproché du but. Il avait osé naguère demander la main de Livilla, veuve de Drusus; c'était presque demander le titre de gendre et d'héritier de l'empereur. Tibère avait refusé, mais avec d'amicales paroles; en l'an 31, il le prit pour collègue dans le consulat. Le sénat, croyant pénétrer ses intentions, les dépassa et donna le premier éveil à ses défiances, en décernant au ministre les mêmes honneurs qu'au prince. On dressa l'une à côté de l'autre leurs statues, on plaça ensemble leurs sièges au théâtre, on décréta qu'ils seraient en même temps consuls pendant cinq années. Déjà Séjan était demi-dieu; on immolait des victimes devant ses statues; et ce qui ne s'est jamais fait gravement qu'à Rome et dans la Rome de ce temps-là, il sacrifiait lui-même à sa divinité. Quelques-uns l'appelaient l'empereur véritable, l'autre, disaient-ils, n'est que le roi de Capri. La belle-soeur de Tibère, Antonia, qui avait honoré son veuvage, comme Agrippine, par une longue et irréprochable chasteté, s'aperçut plus vite que le prince des secrètes menées du conspirateur. Séjan, lui écrivait-elle, conspire avec des sénateurs. Des chefs de l'armée, des soldats achetés à prix d'argent, des affranchis même du palais impérial, sont entrés dans le complot; et elle lui en révélait toutes les particularités. Tibère n'osa frapper immédiatement. Il voulut sonder d'abord les dispositions réelles du sénat, du peuple et des prétoriens, étudier les ressources de Séjan, afin de les ruiner d'avance, comme celles d'un ennemi qu'on attaque prudemment et de loin, qu'on resserre peu à peu et qu'on ne saisit corps à corps qu'au moment décisif pour le terrasser. Il l'avait déjà renvoyé de Capri à Rome où son consulat semblait le rendre nécessaire, en réalité pour l'observer mieux là où il croirait l'être moins. Il commença par des lettres habilement calculées pour que les sentiments divers se montrassent. Tantôt il écrivait que sa santé était ruinée, tantôt qu'elle redevenait excellente, et comme l'ancien favori demandait à retourner en Campanie, il annonçait qu'il allait lui-même arriver à Rome. Quelquefois il blâmait Séjan, plus souvent il le louait. Il faisait des grâces à ses amis; il en maltraitait d'autres. Il le nomma pontife, mais il accordait aussi l'augurât et le pontificat d'Auguste à Caïus, qui devait un retour de faveur et de fortune aux craintes qu'inspirait maintenant le meurtrier de tous les siens. Avec ces titres Tibère donna au jeune prince de grands éloges et laissa entrevoir qu'il le désignerait pour son successeur. Enhardi par la joie du peuple au bruit de cette élévation d'un fils de Germanicus, il osa davantage; un accusé, ennemi de Séjan, fut absous, et il défendit de sacrifier à un homme vivant.

31 ap. J.C.

La mort de Séjan

Tandis que le préfet du prétoire flottait dans l'incertitude, aujourd'hui blessé, demain caressé et rendu à la confiance, il perdait l'occasion de répondre à ces sourdes attaques par une révolution, et Tibère s'assurait du peuple, ébranlait son parti, détachait de lui les sénateurs qui l'avaient cru plus fort. A la fin, Séjan comprit au vide qui se faisait autour de lui, qu'il était menacé, et il connaissait trop bien Tibère pour ne pas savoir que la menace précédait toujours de bien peu l'exécution. Il précipita ses projets, chercha et trouva des complices pour un attentat contre la vie du Prince, mais Tibère veillait invisible : le moment était venu, il frappa. Le 18 octobre, un chef des prétoriens, Macron, arrive de Capri à Rome, pendant la nuit. Il communique aussitôt ses ordres au consul Régulus et au préfet des gardes nocturnes. Au matin il rencontre Séjan aux portes de la curie; celui-ci s'étonne que Macron n'ait pas pour lui des lettres de Tibère. "J'en ai", répondit-il, "et elles te donnent la puissance tribunitienne". L'ancien favori croit que le prince se livre de lui-même entre ses mains et, plein de joie, va prendre place au sénat. Macron, avant d'aller l'y rejoindre, montre aux prétoriens de la suite de Séjan un message de Tibère qui l'institue leur chef; il leur promet une gratification, puis les fait relever par des gardes nocturnes qui entourent la curie. Il entre alors, remet aux consuls une lettre de l'empereur et sort aussitôt pour se rendre au camp des prétoriens et y prévenir tout mouvement séditieux. Il avait ordre, si quelque trouble éclatait, de tirer Drusus de sa prison et de le présenter au sénat et au peuple.

La lettre de Tibère était fort longue, afin de donner le temps à Macron de s'assurer de la fidélité des gardes. L'empereur commençait par une affaire indifférente, jetait quelques mots contre Séjan, puis allait à un autre sujet et revenait encore à Séjan, sans colère ni emportement. Enfin le serrant de plus près, il accusait hautement deux membres du sénat, ses amis, et demandait qu'on s'assurât de sa personne. Aussitôt les sénateurs assis près de lui, et qui tout à l'heure le félicitaient, s'éloignent et l'insultent, les tribuns et les préteurs l'entourent, le consul le saisit et le conduit à travers les huées de la multitude à la prison publique. Le soir même il fut exécuté. Son corps, abandonné au peuple, fut pendant trois jours traîné dans les rues de la ville et mis en pièces, de sorte qu'il n'en resta même pas un membre entier que le bourreau put jeter au Tibre. Le peuple, mis en goût par ce jeu sanglant, se rua sur les partisans du ministre tombé, tandis que les prétoriens, irrités qu'on eût donné leur rôle dans cette tragédie aux gardes nocturnes, brûlaient et pillaient dans la ville.

Après les victimes du peuple il y eut celles du prince: Blésus l'oncle de Séjan; ses amis, et il en avait eu beaucoup, car il avait été longtemps puissant; ses enfants, qu'on égorgea en deux fois. Les plus jeunes avaient d'abord été épargnés. "On les porta à la prison; le fils comprenait ce qui le menaçait; la fille, tout enfant, demandait quelle était sa faute, où on la menait, disant qu'on lui donnât le fouet et qu'elle ne le ferait plus. Comme il était inouï qu'une vierge fût punie d'une peine capitale, les auteurs du temps rapportent que le bourreau la viola avant de l'étrangler (Tacite)."

31-37 ap. J.C.

Les cruautés de Tibère

De ce jour datent les cruautés de Tibère: jusqu'alors on avait plus accusé le ministre que le maître; mais quand Apicata, la veuve de Séjan, lui révéla que son mari avait sept ans auparavant empoisonné Drusus, et par ce crime causé tous les périls que rencontrait la vieillesse de Tibère1; lorsqu'il se vit vaincu en dissimulation par un homme qui, pour mieux assurer ses projets, lui avait sauvé la vie au risque de la sienne, et qu'il connut l'étendue du complot, le nombre des complices, il ne compta plus que sur la sécurité que pût lui donner le bourreau. "Sa cruauté", dit Suétone, "ne connut plus de frein quand il apprit que son fils Drusus n'était pas mort de maladie, mais par le poison. Alors il multiplia les tortures et les supplices et durant des jours entiers l'instruction de cette seule affaire absorba tellement son attention, qu'un Rhodien son hôte, qu'il avait invité à venir le voir, s'étant fait annoncer, il ordonna de l'appliquer à la question, persuadé que c'était un de ceux qu'attendait la torture et, l'erreur découverte, il le fit tuer, pour en étouffer le bruit. On montre encore à Capri le lieu des exécutions, un rocher d'où les condamnés, sur un signe de lui, étaient précipités dans la mer. Des matelots les attendaient en bas et achevaient à coups d'avirons ceux qui respiraient encore.2" A Rome le sénat continua longtemps à recevoir, à provoquer les accusations contre les complices de l'homme qui, après avoir empoisonné le fils de l'empereur, s'était attaqué à l'empereur même. Tibère fut le premier à se lasser de ces meurtres, que la lâcheté des grands multipliait. Pour en finir, il ordonna d'exécuter tous ceux qui étaient retenus dans les prisons. Vingt condamnés, et parmi eux des femmes, des enfants furent étranglés en un jour, traînés aux gémonies, puis jetés au Tibre. Après un moment de repos les condamnations recommencèrent; cette fois Tibère les arrêta autrement : il fit mettre à mort les délateurs les plus infâmes et interdit à tout soldat licencié de se porter accusateur. La délation devenait un privilège de l'ordre équestre et du sénat.

Cependant même en ces années malheureuses il ne fut pas toujours impitoyable. Un chevalier accusé d'avoir été l'ami de Séjan répondit que "Tibère aussi l'avait été; et que s'il était juste de punir les complices du traître, ceux qui n'avaient été, comme le prince, que ses amis, devaient, comme César lui-même, être absous." Il fut renvoyé de la plainte et l'on punit de l'exil ou de la mort ses accusateurs.

Messalinus Cotta était accusé par les premiers de la ville de méchants propos contre l'empereur; Tibère défendit qu'on instruisît cette affaire et fit punir un des délateurs. Bien des accusés, comme cet Agrippa dont nous avons rapporté le voeu imprudent et homicide furent oubliés dans leur prison : ainsi Vitellius, qui avait, disait-on, promis à Séjan de lui ouvrir le trésor public confié à sa garde et le consulaire Pomponius. Le premier, ennuyé de ces lenteurs, se tua; le second, plus sage, attendit sept ans la mort du prince : Caligula lui rendit la liberté. Un des historiens de Tibère comprenant, sans toutefois s'en rendre compte, la déplorable situation produite par la faute des temps, les crimes de quelques-uns, la lâcheté de tous, est prêt à le féliciter d'avoir épargné des amis de Séjan.

Il arrivait donc, même en cette déplorable période, que le tyran parfois sommeillait. Un préteur, Lucius Séjanus, qui le tourna publiquement en ridicule aux yeux de tout le peuple, ne fut pas même inquiété et deux accusateurs d'Arruntius furent punis. Cinq sénateurs étaient accusés de lèse-majesté; deux sont renvoyés absous; pour les autres, Tibère ordonne qu'on diffère jusqu'à ce qu'il vienne lui-même à Rome, où il ne revint jamais, et de ces trois-là, un conspira plus tard contre Claude, un autre contre Néron; quant au troisième, Scaurus, décrié pour ses moeurs infâmes, et accusé une seconde fois d'adultère et de sacrifices magiques, il se tua. Enfin il y avait place, même sous ce régime de terreur, pour de longues et honorables existences : Pison, le préfet de Rome, mourut octogénaire, ayant occupé vingt ans la place la plus difficile avec honneur et sans lâches complaisances. Son successeur l'exerça comme lui de manière à mériter les éloges de Tacite. On pouvait donc sous Tibère vivre sans bassesse, mais à la condition de vivre sans intrigues. Pour cela, il ne fallait être ni conjuré, ni délateur, et presque tous les nobles étaient l'un ou l'autre.

Après cette grande commotion, Tibère crut devoir se montrer aux environs de Rome. Il vint par le Tibre jusqu'aux jardins qu'il avait près du Vatican, mais les soldats écartaient le peuple des bords du fleuve. Telles étaient ses méfiances, qu'il demanda que Macron, son nouveau préfet du prétoire, l'accompagnât, lorsqu'il irait à la curie, avec des tribuns et des centurions. L'assemblée s'empressa d'ajouter que chaque sénateur serait fouillé avant d'entrer, afin qu'on s'assurât que nul ne cachait un poignard. Voilà quel était le sénat de Tibère ! Servile et rampant, d'autant plus à craindre; aujourd'hui condamnant, sans l'ordre du prince, une mère qui avait pleuré son fils; demain prêt à traîner Tibère lui-même aux gémonies si quelque heureux coup l'abattait. Mais le sénat et l'empereur ne devaient plus se revoir : Tibère regagna son île, où d'infâmes voluptés, dit- on, l'attendaient. Mais Tacite infirme d'avance les récits de Suétone et les siens sur les débauches de Capri, lorsqu'il oppose à la vie dissipée de Drusus la solitude austère et triste dans laquelle Tibère vivait à Rome même3. On oublie qu'il avait soixante-neuf ans lorsqu'il quitta Rome; qu'il en avait plus de soixante-treize après la mort de Séjan, quand Tacite parle pour la première fois des abominations de Capri.

Evidemment la terreur pesait sur le sénat et l'accusation de lèse-majesté était comme un glaive suspendu sur toutes les têtes, mais qui le plus souvent, d'après les paroles mêmes de Tacite, frappait des victimes n'ayant droit à aucune pitié. On se tuait pour un mot du prince, par ennui, même sans motif, comme Nerva, son vieil ami, qui se laisse mourir de faim, malgré les instantes supplications de Tibère. Un consulaire craint d'être accusé; il se tue afin d'avoir au moins le plaisir d'écrire dans son testament des invectives contre Macron et contre Tibère. Les héritiers voulaient tenir ce testament secret, l'empereur le fit lire publiquement. Il défend à Galba de tirer les provinces au sort; il donne à d'autres des sacerdoces promis aux deux Blésus, et Galba et les Blésus se tuent. Il écrit à Labéon qu'il renonce à son amitié, Labéon se fait ouvrir les veines, et sa femme l'imite. Un Scaurus est accusé pour une tragédie où Tibère pouvait être reconnu sous la figure d'Atrée, sa femme lui conseille de mourir plutôt que de répondre, et lui en donne l'exemple. Gallus, depuis trois ans emprisonné, se laisse mourir de faim; un Vitellius fait de même, au lieu d'attendre comme Pomponius Sécundus et comme Agrippa la fin prochaine du tyran septuagénaire. On échappait ainsi aux ennuis de la prison ou du procès, et à la honte des gémonies; arrivé au terme d'une longue existence, rassasié de plaisirs, on reprenait pour un moment le grand courage des anciens temps; on se drapait fièrement dans le manteau de Caton, et ce qui était "une grande commodité pour l'héroïsme, chacun faisait finir la pièce qu'il jouait dans le monde à l'endroit où il voulait" par un acte que les stoïciens estimaient le comble de la vertu et qu'ils appelaient la sortie raisonnable.

Un des actes les plus odieux fut la mort de Drusus. Ce prince ne méritait aucune estime : il avait trahi son frère, flatté Séjan, et Tacite le juge sévèrement; mais Tibère devait respecter le sang de Germanicus. Le bruit ayant couru d'une réconciliation de Drusus avec l'empereur, les Romains en montrèrent une joie qui fut sa condamnation. Pendant neuf jours le malheureux vécut de la bourre de ses matelas : Tibère n'avait pas voulu que le bourreau versât le sang d'un membre de la famille Julienne.

Agrippine ne lui survécut pas; elle se laissa mourir de faim (18 oct. 33), malgré ses gardes qui lui ouvraient de force la bouche pour lui faire prendre des aliments. Tibère poursuivit lâchement sa mémoire, l'accusa de débauches et se fit remercier par son sénat de n'avoir pas envoyé aux gémonies le corps de la petite-fille d'Auguste. Ainsi, sauf Caligula, toute la maison de Germanicus était exterminée et l'opposition qu'elle représentait noyée dans le sang.

1. Apicata se tua après avoir écrit cette lettre qui révélait la complicité de Livilla. Tibère voulait faire grâce à celle-ci, mais Antonia sa mère la fit mourir de faim. Dion, LV11I. 11.

2. Pour vérifier le récit d'Apicuta, nombre d'esclaves et d'affranchis qu'on supposait au courant du crime furent amenés à Capri et mis à la torture.

3. Ann., III, 37. ...Solus et nullis voluptatibus avocatus. Il avait ajouté un titre à la loi Pappia-Poppéa : quasi sexagcnarii yenerare non possent (Suet., Claud. 23). Cette mesure ne semble pas le fait d'un vieillard libertin. Il est à remarquer que les écrivains de son temps ou voisins de son règne, Philon, Sénèque, Pline l'Ancien, paraissent ne rien savoir de Capri. L'historien juif Josèphe, qui était bien renseigné sur Tibère et qui parle de Capri, ne parle pas des monstruosités qui s'y seraient passées. Tacite dit lui-même que Tibère n'avait pas coutume de rester longtemps à table, car deux jours avant sa mort, pour tromper les prévisions de Chariclès, discumbit ultra solitum, et, en pareille situation, quand la mort le tenait déjà, il n'avait pas eu la force certainement d'y rester longtemps, et ce peu de temps était un excès comparé à ses habitudes (Ann., VI, 50). Cf. Suét., Tib., 34, sur la simplicité de sa table. Sénèque (Ep., 95) raconte qu'on lui donna un jour un surmulet pesant 40 livres et qu'il l'envoya au marché. "Je serais bien trompé", dit-il à ses amis, "si Apicius ou Octavius ne l'achètent." Ils se le disputèrent, et il resta à Octavius pour cinq mille sesterces. Philon, Leg. ad. C.,p. 996, B, C, dans le curieux tableau qu'il trace de la prospérité du monde romain, dit que Caligula fut atteint, le septième mois de son règne, d'une maladie très grave parce qu'il voulut changer la manière de vivre frugale et salubre de Tibère. Dans sa jeunesse, dit Pline, il aimait le vin, mais il devint in senecta severus (XI V, 28); il aimait les mets légers et communs : les poires (XV, 46), les concombres, le chervis, le chou (XIX, 23,28, 4). Un des deux amis qu'il avait emmenés à Capri était le consulaire Nerva, très-savant jurisconsulte, personnage grave, et son conseiller ordinaire. L'histoire d'Agrippa, que Josèphe raconte tout au long, ne nous montre pas non plus Tibère comme un homme bien terrible pour ceux qu'il ne redoutait pas. Cet Agrippa lui devait depuis longtemps 300000 pièces d'argent: l'intendant impérial à Jamnia veut l'arrêter pour qu'il paye; il s'échappe et arrive à Capri, où Tibère l'embrasse et le fait loger dans son palais; mais le lendemain l'empereur reçoit des lettres de son intendant, et irrité de cette mauvaise foi, il se contente de lui défendre l'entrée de son palais jusqu'à ce qu'il ait payé. Plus tard un affranchi d'Agrippa l'accuse; Tibère fait mettre l'esclave en prison et refuse d'approfondir l'accusation. Mais Agrippa insiste; Tibère répond qu'Agrippa doit prendre garde de ne pas s'engager inconsidérément à poursuivre cette affaire, de peur qu'étant approfondie, il ne lui en arrive quelque mal. Agrippa persista. Le propos dont il fut reconnu coupable eût pu lui coûter la tête, il en fut quitte pour une assez douce prison.

31-37 ap. J.C.

L'administration de Tibère

L'administration de Tibère, dans les dernières années, porta le même caractère de fermeté et de bon sens qu'auparavant. La discipline fut maintenue avec sévérité, même parmi les prétoriens. Après la mort de Séjan, il leur donna une gratification; mais il resta toujours leur chef, jamais leur complaisant! Un d'eux ayant volé un paon dans un verger, il le punit de mort. Le peuple s'était laissé aller à des murmures à cause de la cherté des grains; Tibère reprocha aux consuls et au sénat de n'avoir pas réprimé cette licence, nomma les provinces d'où il tirait des blés et prouva que l'importation était beaucoup plus considérable que sous Auguste. Un décret du sénat et un édit des consuls dont les termes rappelaient l'ancienne sévérité, ramenèrent le peuple au calme et à l'obéissance. Il ne craignit même pas de rétablir l'impôt du centième qu'il avait d'abord réduit de moitié. Les magiciens étaient revenus et troublaient souvent les familles et la foule avec leurs prédictions, il les chassa. On proposait l'admission d'un nouveau livre sibyllin, il refusa, aimant peu les moyens de gouvernement de cette espèce et trouvant qu'il y avait assez déjà des oracles qu'Auguste avait révisés. Une année les délateurs, laissant en repos pour un moment la loi de majesté, s'étaient rejetés sur un règlement de César qui, pour combattre un des fléaux de Rome, l'usure, avait interdit de garder en espèces plus de 60000 sesterces et prescrit de placer le reste en terres ou maisons dans l'Italie. Le préteur, effrayé de la multitude des accusés, fit son rapport au sénat; mais les sénateurs eux-mêmes étaient tous coupables, aux termes de ce décret; ils demandèrent grâce au prince, qui leur accorda un an et demi pour se mettre en règle avec la loi. Cette nécessité rendit l'argent très-rare; toutes les transactions furent entravées et bien des fortunes tombèrent. Tibère intervint encore; il constitua un fonds de cent millions de sesterces, sur lequel on prêta sans intérêt pendant trois ans, en recevant pour gage des biens fonds d'une valeur double. Cette banque rétablit le crédit. Quelques mois avant sa mort un incendie désola tout l'Aventin, il renouvela les largesses qu'il avait faites en deux occasions semblables, paya le prix des maisons brûlées et dépensa encore à cette munificence cent millions de sesterces.

Hors de l'Italie, l'aristocratie provinciale fut quelquefois traitée comme celle de Rome. Un noble de Macédoine, soupçonné d'intrigues avec un roi Thrace, fut proscrit; la loi de majesté atteignit deux des principaux citoyens de l'Achaïe; et Marius, le plus riche des Espagnols, condamné pour inceste, fut précipité de la roche Tarpéienne1. Dans la Gaule, Tibère persécuta les druides, qui avaient favorisé l'insurrection de Florus et de Sacrovir; en diverses provinces, il dépouilla des gens qui, contrairement à la loi de César, avaient une trop grande partie de leur fortune en espèces, et ôta à des particuliers, à des villes le droit qui leur avait été antérieurement conféré d'exploiter des mines ou de lever des impôts. Dans le dernier cas, son intervention était utile. Il y avait prudence de la part du gouvernement à empêcher les administrations locales de charger leur ville d'impôts onéreux, comme elles n'y sont que trop disposées; quant aux mines, celles d'or étaient propriété de l'Etat.

Du reste, il persistait dans son système des longs commandements qui assurait aux provinciaux des administrateurs au courant de leurs intérêts. Poppasus Sabinus garda les deux Moesies, la Macédoine et l'Achaïe pendant vingt-quatre ans; Arruntius, l'Espagne pendant plus de dix années2. Il y en avait huit que Lentulus Gétulicus était à la tête de l'armée de Germanie. Aussi les consulaires ne désiraient plus ces places difficiles qui les exilaient de Rome pour si longtemps, et Tibère fut réduit à se plaindre au sénat de ce que personne ne voulait plus aller gouverner les provinces, ni commander les armées. Ces refus, qui ne venaient pas d'un désintéressement généreux, sont pour nous un sûr indice de la dépendance où l'empereur tenait ses agents et de la bonne gestion qu'il exigeait. Deux des plus importantes provinces, l'Afrique et la Syrie, avaient à sa mort pour gouverneurs deux hommes d'une rare probité, dit Tacite, et d'une vertu antique; en Egypte, l'administration du préfet Flaccus fut irréprochable, aux yeux même de Philon, son mortel ennemi, tant que Tibère vécut. Aussi les provocations qui de loin en loin leur venaient restaient sans effet. Tacfarinas en Afrique n'avait ramassé que les vagabonds et les bandits; Florus ne put soulever la Belgique, ni Sacrovir la Lyonnaise. En Grèce, un faux Drusus se montra après la mort de Séjan, fit quelques dupes et disparut sans que Tacite ait pu apprendre ce qu'il était devenu.

Aux frontières, la paix ne fut un instant troublée que par la révolte des Frisons, en l'an 28. Un primipilaire, commandant de leur pays, exigeait en tribut des peaux d'urochs au lieu de peaux de boeufs, les Frisons le chassèrent et tuèrent quelques Romains surpris auprès d'un bois. Tibère ne voulut pas d'une guerre au-delà du Rhin, qui pouvait remettre encore la Germanie en mouvement, il laissa les Frisons libres du tribut.

Sur l'Euphrate la politique romaine avait reçu un autre échec. A la mort du prince établi sur le trône d'Arménie par Germanicus, Artaban avait fait reconnaître dans ce pays son fils Arsace; puis il avait réclamé, avec les trésors laissés en Syrie par Vonon, son ancien rival, les provinces autrefois possédées par les Perses, c'est-à-dire toute l'Asie Mineure (35 de J. C). Tibère ne s'émut pas de ces hyperboles orientales. Il choisit un de ses plus sages capitaines, l'habile et prudent Vitellius, dont les vertus, dit Tacite, rappelaient alors les temps anciens; et il l'investit d'une autorité supérieure dans les provinces de l'Est. A cette concentration de toutes les forces romaines en l'Orient il ajouta des moyens encore plus sûrs. Un prince d'Ibérie, Mithridate, fut encouragé à faire la conquête du trône d'Arménie; on noua à Ctésiphon même une conspiration entre les seigneurs Parthes mécontents, et un des Arsacides détenus à Rome fut envoyé en Syrie. Celui-là ayant été emporté par une maladie, un autre, Tiridate, lui fut substitué; enfin, Vitellius acheta à prix d'or les peuples du Caucase qui ouvrirent aux Alains les portes Caspiennes, et déchaîna ces barbares sur les derrières de l'empire des Parthes qu'il se préparait à attaquer lui-même de front par l'Euphrate. Ce plan réussit; Artaban vaincu deux fois en Arménie, et menacé d'une révolte universelle, s'enfuit chez les Scythes, tandis que Vitellius, passant le fleuve sans résistance, présentait Tiridate à la foule accourue au-devant des légions. L'incapacité du nouveau prince rendit presque aussitôt des chances favorables à son rival. Chassé de Ctésiphon, il se réfugia sur les terres de l'empire; mais Artaban, éclairé par ses malheurs, se hâta de traiter avec Vitellius; il lui donna son fils Darius en otage, avec de grands présents pour l'empereur3. Tibère, plus heureux qu'Auguste, pouvait donc se vanter, à son dernier moment, d'avoir imposé la paix aux Parthes après avoir montré les aigles romaines au milieu de leurs provinces.

1. Tac, Ann., VI, 18, 19. Tibère confisqua les richesses de Marius et les mines d'or qu'il détenait contrairement à la loi. Peut-être les deux Achéens avaient-ils trempé dans le complot du faux Drusus, en l'an 31. Ann.,V, 10.

2. Il est vrai que Tibère, à qui Arruntius était suspect, le retint à Rome. Lamia ne se rendit jamais non plus dans son gouvernement de Syrie (Ann. , VI, 27), sans doute de son plein gré, car Lamia était un des amis de Tibère, qui lui donna un poste tout de confiance, la préfecture de Rome (/bld.). Claude fut obligé de forcer, par une disposition légale, les gouverneurs qui tardaient à se rendre dans leurs gouvernements, de quitter Rome avant le milieu d'avril. Dion., LX, 17.

3. Suét. (Calig., 14) et Dion (LIX) placent l'entrevue de Vitellius et d'Artaban après l'avénement de Caligula. Suétone (Tib., 66) parle même d'une lettre d'Artaban pleine d'invectives sanglantes. Mais je préfère suivre le témoignage des deux écrivains juifs, qui furent presque les témoins oculaires des événements. Josèphe dit (A. J. , XVIII , 6) qu'après la paix faite avec les Parthes, Vitellius allait, par l'ordre de Tibère, marcher contre les Nabatéens, lorsqu'il apprit sa mort; et Philon déclare que Tibère n'avait laissé nulle part à son successeur un germe ou une étincelle de guerre (Leg. ad. Caium, p. 1012, C).

37 ap. J.C.

La mort de Tibère

Il avait alors atteint sa soixante-dix-huitième année, et depuis quelque temps les forces et la vie l'abandonnaient. Cependant son esprit était aussi actif; il affectait même l'enjouement pour cacher un dépérissement qui frappait tous les yeux, et il changeait fréquemment de séjour. Il s'arrêta enfin au cap Misène, dans une ancienne villa de Lucullus. Un habile médecin, Chariclès, vint l'y voir, non pour lui donner des soins, car Tibère se moquait de ceux qui, passé trente ans, avaient besoin que d'autres leur apprissent ce qui était bon ou mauvais pour leur santé. Chariclès, en prenant congé du prince, étudia son pouls sous prétexte de lui baiser la main, et découvrit que sa fin approchait. L'intention n'échappa pas à Tibère. Au lieu de punir cette indiscrétion audacieuse, il commanda un festin et resta à table plus longtemps que de coutume, comme pour faire honneur à un ami qui allait le quitter. Cependant Chariclès informa Macron que l'empereur n'avait pas deux jours à vivre; le 16 mars il fut pris d'un long évanouissement; lorsqu'il en sortit, il appela ses esclaves, et personne ne répondant, il se leva, soutenu par son énergique volonté, mais retomba mort auprès de son lit (16 mars 37 de J. C.)1.

Nous avons montré Tibère tel qu'il fut, n'aimant ni la pompe, ni le bruit, ni la foule; méprisant l'adulation au point de trouver son sénat trop lâche; bravant la haine; dédaignant de flatter le peuple autant que d'en être applaudi; n'estimant le bien, le mal qu'à la mesure de l'utile; esprit actif et ferme, mais triste et dur, sans préjugés ni croyances, si ce n'est celle du destin, et impassible, implacable comme lui; soupçonneux, parce qu'il rencontra toujours la bassesse et la trahison; à la fin, cruel, parce qu'il se sentit menacé. Longtemps il gouverna avec modération, et toujours dans les questions d'administration avec sagesse; mais lorsqu'on lui eut empoisonné son fils unique, lorsque dans son palais même, et parmi ses favoris, ses ministres, on eut conspiré contre lui, il se vengea sans pitié. Une fois sur cette route, il ne s'arrêta plus, car nul ne tue si aisément que celui qui a tué déjà. Il y a aussi une ivresse de sang; elle gagna à la fin ce ferme esprit. Isolé, sans appui, sans défenseur intéressé à sa cause, il frappa tout autour de lui comme un vieux lion fait le désert autour de son antre.

Sa situation était certainement plus difficile que celle d'Auguste. Il pouvait cependant continuer son rôle; il préféra déchirer brutalement les voiles que la main de son prédécesseur avait jetés sur le despotisme. Le sénat, les chevaliers, toute la haute société romaine, tremblèrent devant lui, et à son tour il trembla devant tous. Mais le gouvernement et les moeurs d'un pays sont solidaires; comme la liberté élève les caractères, la tyrannie les abaisse; celle-ci spéculant sur les passions mauvaises, les excite; et la société souffre doublement dans ses intérêts politiques et dans ses intérêts moraux. Ici la peur amena la bassesse; la fierté du citoyen étant brisée, la dignité de l'homme tomba; et le niveau de la conscience publique descendit. Les âmes humiliées n'eurent plus à opposer au vice la meilleure sauvegarde, le respect de soi-même. Voilà les fruits du despotisme. Auguste les avait semés, Tibère et ses successeurs les cueillirent. Sous la double pression de la force matérielle et d'une civilisation corrompue, la force morale diminua jusqu'à sembler disparaître.

1. Il courut plusieurs récits sur la mort de Tibère; les uns voulaient que Caius lui eût donné un poison lent, comme si ses 78 ans ne suffisaient pas; d'autres qu'on l'eût laissé mourir de faim; d'autres encore qu'on l'avait étouffé sous un matelas. Cette dernière version est la plus tragique, celle par conséquent que Tacite a choisie. Nous préférons celle de Sénèque, qui était alors à Rome, et qui devait être bien informé.-

Livret :

  1. Les Julio-Claudiens dans la boutique de Roma Latina

Références supplémentaires :

  1. Dion Cassius, Histoire romaine
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