Auguste   

30-29 av. J.C.

16 janvier 27 av. J.C. - 19 août 14

Octave, seul maître de Rome Le triomphe d'Octave Octave devient Auguste Le pouvoir absolu La mort de Lépide Tibère La mort d'Auguste




Octave, seul maître de Rome

Auguste
Auguste
Musée du Vatican

Antoine mort, et l'Egypte réduite en province, Octave1 regagne la Syrie, où il reçoit du roi des Parthes une première ambassade. Il emploie encore l'hiver et le printemps de l'an 29 av. J.C. à régler les affaires de la péninsule asiatique. Les deux capitales de l'Asie et de la Bithynie, Ephèse et Nicée, seront autorisées à élever chacune un temple aux deux divinités nouvelles, Rome et le héros Jules; Pergame et Nicomédie, à établir en l'honneur d'Octave et de Rome des enceintes consacrées. C'est la seconde année qu'il passe hors de l'Italie. Mais il n'a pas hâte d'y rentrer. Il veut affermir son pouvoir en l'exerçant au loin, et laisser aux Romains le temps de s'habituer à l'idée d'un maître.

D'ailleurs Mécène et Agrippa veillent pour lui à Rome; les lettres d'Octave au sénat et aux consuls passent par leurs mains; même il leur avait laissé un cachet semblable au sien, afin qu'ils puissent, suivant les circonstances, modifier le contenu de ses dépêches2.

Depuis l'échauffourée de Lépide, cet avertissement salutaire qu'Auguste avait si bien compris, le calme n'avait pas été troublé, et le seul bruit qui agite la ville est celui des décrets adulateurs du sénat. Après Actium, on avait voté un triomphe; après la soumission de l'Egypte, on en décerna un autre et l'on commença en son nom la construction du grand temple de la Fortune à Préneste. Puis il fut ordonné aux prêtres de faire des voeux pour Octave, comme ils en faisaient pour le peuple romain, et de mêler dans leurs prières son nom à celui des dieux; aux citoyens, de répandre dans les festins des libations en son honneur; aux vestales, aux sénateurs et au peuple, de sortir au-devant de lui, le jour où il rentrera dans Rome. Ce jour deviendra une fête annuelle; deux arcs de triomphe, l'un à Brindes, l'autre dans le Forum, s'élèveront pour perpétuer le souvenir de ses victoires; dans les solennités, il portera le manteau de pourpre; enfin, l'entrée de sa maison sera ornée de branches de laurier et d'une couronne civique.

A ces honneurs de parade on comprend qu'il faut joindre du pouvoir. Au commencement de janvier de l'an 29 av. J.C., pendant qu'Octave prenait possession, en Asie, de son cinquième consulat, les sénateurs et les magistrats font à Rome le serment d'obéir à ses actes, et on lui offre la puissance tribunitienne à vie, avec le droit d'étendre son inviolabilité sur quiconque l'implorerait. Mais tout cela avait été à peu près donné à d'autres, et l'on veut faire du nouveau. Un souvenir classique tirera d'embarras. Devant l'Aréopage, Oreste avait été sauvé par le suffrage de Minerve : il est décidé qu'Octave pourrait dans les causes criminelles voter en faveur de l'accusé. C'est le droit de grâce, qui est resté l'un des attributs de la souveraineté3.

Une députation du sénat va lui porter ces décrets. Elle le trouve occupé à faire un dieu de César et permettant qu'on lui élève à lui-même des temples dans Pergame et Nicomédie. Avec les Grecs, habitués de longue main à ces flatteries sacrilèges, il se laisse volontiers décerner de son vivant l'apothéose; avec les Romains, il est résolu à se donner les dehors du désintéressement. Il n'accepte pas tout ce qu'on lui offre; il refuse même la plus précieuse de ces prérogatives, la puissance tribunitienne à vie, afin de laisser quelque doute sur ses intentions et une illusion à ceux qui en gardent encore.

1. Chronologie du règne d'Auguste depuis Actium. - 30 av. J. C., Mort d'Antoine; l'Egypte réduite en province; Octave passe l'hiver à Samos. - 29, Retour d'Octave à Rome; il ferme le temple de Janus. - 28, Cens fait par les consuls : 4164000 citoyens. - 27, Octave reçoit le titre d'Auguste, partage les provinces avec le sénat et reste trois ans (27-25 av. J.C.) en Gaule et en Espagne. - 24, Il retourne à Rome. - 23, Il est investi de la puissance tribunitienne à vie et reçoit une ambassade des Parthes. - 22, Conspiration de Murena; la Candace envahit l'Egypte; révolte des Cantabres. - 21, Auguste se rend en Orient; il passe l'hiver à Samos et marie sa fille Julie à Agrippa. - 20, Les Parthes rendent les drapeaux de Crassus; Auguste passe de nouveau l'hiver à Samos. - 19, Retour à Rome; mort de Virgile. - 18, Lex de maritandis ordinibus. - 17, Les Jeux séculaires; Agrippa envoyé en Asie. - 16, Défaite de Lollius; Auguste se rend en Gaule, où il séjournera encore trois ans - 15, Tibère et Drusus subjuguent les Rètes et les Vindéliciens. - 15, Auguste retourne à Rome. - 12, Mort d'Agrippa et de Lépide; Drusus en Gaule; l'autel de Rome et d'Auguste à Lyon. - 11, Guerre de Drusus contre les Germains, de Tibère contre les Dalmates et les Pannoniens; Tibère épouse Julie. - 10, Auguste en Gaule. - 9, Mort de Drusus. - 8, Auguste en Gaule pour la quatrième fois; Tibère en Germanie; mort de Mécène et d'Horace. - 7, Tibère en Germanie. - 6, Tibère reçoit la puissance tribunitienne pour cinq ans et se retire à Rhodes où il reste sept ans. - 2, av. J. C., Bannissement de Julie. - 2 de notre ère, Retour de Tibère à Rome. - 4, Tibère, adopté par Auguste, se rend en Germanie, où il reste trois ans (4-6). - 6, Révolte des Pannoniens et des Dalmates. - 7, Germanicus en Germanie; trois campagnes de Tibère dans l'Illyricum (7-9). - 9, Défaite de Varus; exil d'Ovide. - 10 et 11, Tibère en Germanie. - 11, Tibère retourne à Rome et triomphe. - 14, Clôture du cens : 4197000 citoyens; Auguste meurt, 19 août, dans sa soixante-seizième année et sa XXXVIIe puissance tribunitienne.

2. Ce cachet était à l'image du sphinx, emblème de sa conduite; plus tard, il se sertit d'un anneau qui portait gravée la tête d'Alexandre et d'une bague où était sa figure très ressemblante. (Suétone, Octave, 50 ; Dion, LI, 3; Pline, Hist. nat., XXXVII, 4.) Pour correspondre avec ses conseillers, il avait un chiffre qui consistait à mettre au lieu de la lettre nécessaire celle qui la suivait immédiatement dans l'alphabet. (Dion, ibid.)

3. Dion, LI, 19. En l'an 13, on décréta, pour son retour des Gaules, qu'à tous ceux qui viendraient à sa rencontre (id., LIV, 25). Quand il rentrait dans Rome, on évitait ce jour-là d'exécuter des criminels. Enfin ses temples, ses statues, devinrent des asiles inviolables, et il put, dans les collèges de prêtres, augmenter le nombre des membres autant qu'il lui plairait. (Sénèque, de Clem., I, 18; Tacite, Ann., III, 30 ; Dion, LI, 20.)



29 av. J.C.

Le triomphe d'Octave

Cependant les lieutenants d'Octave font partout triompher ses armes : Statilius Taurus, en Espagne; Nonius Gallus et Carinas, en Belgique; Messala, dans l'Aquitaine; Crassus, contre les Bastarnes et les Daces. Il aurait pu monter au Capitole escorté de triomphateurs, et inaugurer son gouvernement en annonçant aux Romains la fin de toute guerre. C'est le moment propice pour rentrer dans Rome; il en passe les portes au mois de sextilis, qui plus tard prendra son nom (août, 29 av. J.-C.), et il triomphe trois fois pour les Dalmates, pour Actium1 et pour l'Egypte. En descendant du Capitole, il volte un temple à Minerve, la déesse qui lui avait donné sa précoce sagesse, et dans la basilique Julienne, dont il fait la dédicace, il place cette statue de la Victoire qui, après le triomphe du christianisme, restera pour les derniers païens de Rome le symbole vénéré de la glorieuse histoire des Romains. Les récompenses aux soldats, les gratifications aux citoyens, seront ce que les trésors des Ptolémées permettent de les faire : 1000 sesterces par tête aux premiers, et ils étaient cent vingt mille; 400 aux seconds; les enfants mêmes, qui ne comptaient d'ordinaire qu'à partir de onze ans, recevront leur part, en l'honneur du jeune Marcellus2.

Il y eut tant d'or soudainement jeté dans la circulation, que, par toute l'Italie, l'intérêt de l'argent baissa des deux tiers, de 12 à 4%, et que le prix des propriétés doubla.

Malgré ces dépenses, Octave se trouve encore assez riche pour faire de somptueuses offrandes dans les temples de Rome, quoiqu'il ait refusé les couronnes d'or, offertes, selon l'usage, par les villes d'Italie, qu'il a payé toutes leurs dettes, sans rien demander à ses nombreux débiteurs, et brûlé les créances de l'Etat. Ces façons royales et les fêtes splendides qui suivront : des jeux troyens où paraitront Marcellus et Tibère, des combats de prisonniers suèves et daces, des chasses dans le cirque, où, pour la première fois, on voit un rhinocéros et un hippopotame, sauvages habitants d'un monde que la soumission de l'Egypte venait d'ouvrir; tant de largesses et de plaisirs sèment l'oubli et l'espérance. Octave, pour annoncer solennellement l'ère nouvelle qui commence, ferme le temple de Janus, ouvert depuis deux siècles, et fait prendre l'augure de salut3.

Quinze ans auparavant, un jeune élève des écoles d'Apollonie, de petite taille et de constitution chétive, partait seul de cette ville et arrivait, presque inconnu, à Rome, où, malgré les conseils de ses proches et les prières de sa mère, cet ambitieux de dix-huit ans avait l'audace de réclamer l'héritage de son père adoptif (Jules César), tombé sous vingt coups de poignard. D'abord on s'était ri de lui. Mais les plus habiles, il les avait trompés; les plus forts, il les avait brisés; et, sur les ruines de tous les partis et de toutes les ambitions, il avait élevé une fortune inébranlable. Arrivé au terme, que va-t-il faire ? On dit qu'il consulta Agrippa et Mécène; que celui-là conseilla l'abdication et celui-ci l'empire.

1. Le nom d'Antoine ne fut même pas prononcé : c'était pour sa victoire sur la flotte égyptienne à Actium qu'Octave triomphait; mais des décrets du sénat avaient déjà renversé les statues du triumvir, déclaré néfaste le jour de sa naissance, et interdit à tous les membres de la gens Antonia de porter son prénom Marcus.

2. Suétone, Octave, 41. Octave avait trouvé beaucoup d'or dans le palais de Cléopâtre, car la reine, au retour d'Actium, avait dépouillé les temples et les citoyens riches d'Alexandrie, ce qui dispensa Octave de le faire. Il confisqua cependant les biens de ceux qu'on put accuser d'avoir été partisans d'Antoine, et tous les autres habitants durent lui abandonner le sixième de leur fortune. (Dion, LI, 17.)

3. Monument d'Ancyre; Suétone, Octave, 31, et Dion, I, 20. Dion a expliqué plus haut (XXXVII, 24) ce qu'était cette cérémonie, qui ne pouvait être accomplie qu'autant qu'aucune armée n'était pas en campagne. Les augures prenaient les auspices pour savoir si les prières adressées à la déesse Salus seraient agréées ce jour-là.

29 av. J.C.

L'Empire

Pour les hommes d'Etat, le gouvernement des nobles, qu'on appelle la république romaine, est condamné sans que Mécène ait besoin de plaider contre lui; et, quoi qu'on se plaise à faire d'Agrippa un héritier des sentiments de Caton et de Brutus, l'instrument de tant de victoires monarchiques, le vainqueur de Sextus et d'Antoine paraîtra toujours un singulier républicain1.

Peu soucieux de se rejeter, par des innovations dont les résultats seraient inconnus, au milieu des hasards d'où il vient de sortir, Octave s'applique à créer une constitution qui restera sans nom dans le langage politique, et qui pendant trois siècles reposera sur un mensonge. La fraude ne durera jamais aussi longtemps; c'est qu'elle n'est ici que dans la forme. Tout le monde s'entend sur le fond des choses, mais tout le monde aussi veut garder la décevante illusion, la chère et glorieuse image de l'antique indépendance de la république.

Il ne prend donc ni la royauté toujours odieuse ni la dictature qui rappelle de sanglants souvenirs. Mais il connait assez l'histoire de son pays pour savoir qu'il trouverait aisément dans les prérogatives mal délimitées des anciennes magistratures, de quoi déguiser la monarchie sous des oripeaux républicains, et qu'il pourrait suffisamment armer le pouvoir absolu avec les lois de la liberté. Depuis l'an 31 av. J.C. il est consul : c'est sous ce titre qu'il avait livré la bataille d'Actium. Il gardera six années encore cette charge qui le fait chef officiel de l'Etat, et qui lui donne légalement la plus grande part du pouvoir exécutif.

1. Après la mort de César, quand le jeune octave poursuivit ses meurtriers, Agrippa se chargea d'accuser Cassius. (Plutarque, Brutus, 97; Velleius Pater., II, 69.) Le discours mis par Dion dans la boucle de Mécène n'a rien d'authentique, mais il est intéressant en ce que l'historien y donne un résumé de la constitution impériale, telle qu'elle s'était développée jusqu'à son temps, y compris l'institution alimentaire de Trajan, qu'il ne comprend qu'à demi, et le droit de cité donné par Caracalla à tout l'empire. Le sous censeur que Mécène propose est une utopie qui convient à l'époque où Dion écrivait, celle des rêveries généreuses et impraticables d'Alexandre Sévère. Je note en passant que Mécène, c'est-à-dire Dion, veut l'école obligatoire pour les fils de sénateurs et de chevaliers (LII, 26). Il ajoute : Il faut se méfier des gens grossiers et sans instruction; de telles gens, en effet, se laissent aisément pousser à faire tout sans réflexion, même les closes les plus honteuses et les plus horribles. (Ibid.)

29 av. J.C.

Octave, imperator

Mais, avant tout, il faut à Octave l'armée, meilleure garantie à une pareille époque, que tous les décrets et que toutes les magistratures. Il ne veut donc à aucun prix licencier ses légions, et, pour rester à leur tête, il se fait décerner par le sénat le nom d'imperator. Non pas ce simple titre d'honneur que les soldats donnaient sur le champ de bataille aux consuls victorieux, mais cette charge nouvelle, sous un vieux titre, que César avait eue et qui conférait le commandement suprême de toutes les forces militaires de l'empire. Les généraux deviennent ainsi ses lieutenants, les soldats lui jurent fidélité, et il exerce le droit de vie et de mort sur tous ceux qui portent l'épée1.

1. Le titre d'imperator dans le sens de général victorieux fut vingt et une fois décerné à Octave par les soldats après une victoire. (Monum. Ancyre, I, 22; Dion, LII, 41.) Auguste accorda ce titre à plusieurs de ses lieutenants. Blaesus, sous Tibère, fut le dernier qui l'obtint. (Tacite, Ann., III, 74.)

29-28 av. J.C.

Le sénat

Auguste
Portique d'Octavie

Le sénat représente l'ancienne constitution, Octave le conserve néanmoins, et, par une ironie qui serait sanglante, il fait de l'assemblée républicaine le rouage principal du gouvernent impérial. Pour cela deux choses sont nécessaires : il faut que ce corps, tombé dans un grand discrédit, soit relevé aux yeux du peuple, et en même temps qu'il reste souple et docile. Il atteindra ce double but en se faisant donner, avec Agrippa pour collègue, sous le titre de préfet des moeurs, tous les pouvoirs de la censure, qui lui permet de faire la révision du sénat1. Il y a alors mille sénateurs. Sur son invitation, cinquante se feront justice en abdiquant : il leur conserve les insignes sénatoriaux; cent quarante membres indignes ou amis d'Antoine seront rayés.

On craignait de leur part quelque entreprise hardie; ils ne purent entrer dans la curie que un à un, après avoir été fouillés, praetentato sinu, et, tant que l'opération dura, dix sénateurs armés entourèrent la chaise curule du préfet des moeurs, qui portait une cuirasse sous sa toge. Mais les charonites et les orcini2 acceptèrent leur condamnation en silence. Cette sévérité nécessaire fut le dernier acte de la guerre civile. De peur qu'on n'y voit le commencement de persécutions nouvelles, Octave déclara qu'il avait brûlé tous les papiers d'Antoine3 (28 av. J.-C.).

Beaucoup de pères conscrits sont pauvres; Octave, qui sait qu'en de pareils temps il n'y a pas de considération que pour la richesse, exige que tout sénateur possède au moins 1200000 sesterces4; et comme on arrive au sénat par la questure, il ferme cette charge à tous ceux qui n'ont pas de grands biens, en imposant aux questeurs l'obligation de donner au peuple des combats de gladiateurs. Mais il a soin de compléter le nouveau cens aux sénateurs qui ne l'ont pas, trouvant à cette mesure le double avantage d'accroître, aux yeux de la foule, l'autorité de son sénat en le faisant plus riche, et de constituer des sénateurs dévoués.

A cette assemblée, devenue moins nombreuse et plus digne, il fait, comme autrefois Sylla, passer, aux dépens du peuple (les assemblées du peuple), les plus importantes affaires, et l'on ne peut arriver au tribunat plébéien qu'après être entré au sénat.

Mais le tribunat est tombé si bas, que les candidatures sénatoriales font défaut, il est contraint d'autoriser les candidatures équestres, en laissant aux tribuns la liberté : au sortir de cette charge, de refuser le sénat pour rester chevaliers. Les sénateurs montrent peu d'empressement à se rendre aux séances de la curie, quoiqu'il n'y en ait que deux par mois. La présence de quatre cents membres est nécessaire pour qu'un sénatus-consulte soit valable; comme on ne parvient pas à réunir ce nombre, il faut le réduire. Cet abandon de la vie publique atteste l'universelle lassitude; c'est, malgré les apparences si soigneusement entretenues par Auguste, l'abdication volontaire ratifiant l'abdication imposée.

Octave fait la revue de l'ordre équestre avec toute l'ancienne pompe. Il chasse de ses rangs les gens médiocres et ceux qui n'ont pas les 400000 sesterces voulus par la loi Roscia; aux autres, il défend de paraître dans l'arène ou sur le théâtre. Ces mesures vont à leur but; mais, avec cette sévérité antique, il court le risque de ne plus trouver personne à qui donner l'anneau d'or. Cependant il a à coeur de tenir au complet les trois ordres, comme les vieilles magistratures. Afin qu'on ne s'aperçoive pas de sa pénurie de chevaliers, il autorise ceux qui avaient eu, ou dont les pères avaient possédé le cens équestre, à s'asseoir au cirque sur les bancs de l'ordre. Il relève les anciennes institutions, parce que, n'étant plus dangereuses, elles deviennent, en ses habiles mains, d'utiles instruments et servent de décors à sa monarchie.

Avec quelques milliers de sesterces on fait un sénateur ou un chevalier; il semble plus difficile de faire des patriciens, et la guerre avait tant supprimé de vieilles familles que, malgré les anoblissements de César, les patriciens manquent pour les services religieux qu'eux seuls doivent remplir. Octave tient à paraître le restaurateur de la religion comme de l'Etat; il se fait ordonner par le sénat et par le peuple de créer de nouvelles familles patriciennes5.

Octave veut un sénat, il veut des nobles; dans cette société nivelée par la servitude et la misère, il remet une hiérarchie nécessaire pour se distancer lui-même de la foule. Octave n'en garde pas moins toutes ses rancunes contre la noblesse, et il les laisse voir en défendant à tout sénateur de sortir de l'Italie sans une permission expresse6.

La plupart de ces mesures sont prises durant son cinquième consulat. L'année suivante (28 av. J.C.), il fait la clôture du cens, qui marque 4063000 citoyens de dix-sept à soixante ans7. Le dernier dénombrement, celui de l'an 70 av. J.C., en avait donné neuf fois moins, 450000. Cette augmentation, due surtout à César, montre qu'Octave avait compris la nécessité d'assimiler rapidement les provinciaux aux citoyens, et d'asseoir l'empire sur une base plus large que celle qui avait porté la république. Le peuple romain, quant à lui, compte maintenant plus de 17 millions d'âmes; c'est une nation.

Lorsque les anciens censeurs fermaient le cens, celui dont ils avaient mis le nom en tête de la liste des sénateurs, ordinairement l'un d'entre eux, s'appelait le premier (prince) du sénat, princeps senatus, et cette place, toute d'honneur, lui était laissée sa vie durant. Agrippa donne à son collègue (Octave) ce titre républicain (28 av. J.-C.). Aucun pouvoir n'y est attaché : seulement, en l'absence des consuls désignés, le prince du sénat parle le premier, et, dans les habitudes romaines, ce premier avis a une grande influence.

En réalité, Agrippa venait de placer les délibérations du sénat sous la direction d'Octave, personne n'avait le droit de s'en plaindre; qui même en avait le désir ? Les fêtes et les jeux se succèdent; le peuple avait reçu une mesure de blé beaucoup plus forte que d'ordinaire, les sénateurs pauvres, des gratifications, les débiteurs du trésor avant Actium, la quittance de leurs dettes, et, quatre fois, il vient au secours de l'ærarium épuisé. Pourquoi douter et craindre ? N'a-t-il pas donné un gage éclatant du respect qu'il veut avoir pour les lois et la justice, en supprimant toutes les ordonnances triumvirales ? Rien n'annonce le maître : il vient d'abdiquer la préfecture des moeurs; s'il est prince du sénat, Catulus et vingt autres l'avaient été avant lui; s'il est encore consul, c'est par les suffrages du peuple. Ne le voie-t-on pas alterner les faisceaux avec son collègue, suivant l'antique usage, et, comme les magistrats d'autrefois, jurer en sortant de charge qu'il n'a rien fait de contraire aux lois ? Le titre d'imperator accuse seul des temps nouveaux.

1. La censure était incompatible avec le consulat. Le sénat d'alors, deformis et incondita turba (Suétone, Octave, 35), renfermait des affranchis (Dion, XL, 48, 65), un simple soldat (Id., XLIII, 22), un muletier (Aulu-Gelle, Noct. Att., XV, 4; Juvénal, Satires, VII, 199).

2. On appelait orcini (Orcus, surnom de Pluton) les esclaves affranchis par testament; de là le nom donné aux sénateurs entrés dans la curie en vertu du testament de César interprété par Antoine et dont le mot de charonites n'est qu'une variante, tout aussi déplaisante pour ceux à qui elle s'appliquait. (Plutarque, Antoine, 17; Suétone, Octave, 35.)

3. Il en garda cependant, dit son biographe, et s'en servit plus tard. (Dion, LII, 42.)

4. Y avait-il, sous la république, un cens sénatorial ? Un passage de Cicéron (ad Fam., XIV, 5) prouve que du temps de César une grande fortune n'était pas nécessaire pour être sénateur. Marquardt (Handbuch, III, 2, p. 218-228) et Willems (op. cit., p. 189 et suiv.) pensent avec raison que ce fut une innovation d'Auguste, qui éleva successivement ce chiffre de 4 à 8, enfin à 1200000 sesterces.

5. Dion, LII, 42; Tacite, Ann., I, 2, et XI, 25; Monum. Ancyre, n° 8. Il n'y avait plus que cinquante vieilles familles (Denys d'Halicarnasse, I, 85). Il est question pour la dernière fois des patriciens dans l'édit de Dioclétien pour le maximum; mais Gaius disait déjà que depuis longtemps le gentilicium jus n'existait plus.

6. Dion, LII, 42; Tacite, Ann., XII, 23. La Sicile et la Narbonnaise étaient, sous ce rapport, considérées comme terres italiennes.

7. Monum. Ancyre, n° 8. Ce chiffre de 4063000 citoyens de dix-sept à soixante ans donne pour la population totale plus de 17 millions d'âmes. Voyez Clinton, Fasti Hellen., t. III, p. 401.

27 av. J.C.

Octave devient Auguste

16 janvier 27 av. J.C. : création de l'Empire

Aux premiers jours de l'an 27 av. J.C., Octave se rend à la curie; il déclare que, son père étant vengé et la paix rétablie, il a le droit de renoncer aux fatigues du gouvernement et de prendre sa part du repos et des loisirs que ses victoires avaient faits à ses concitoyens; en conséquence il dépose ses pouvoirs entre les mains du sénat1.

On s'était résigné à avoir un maître, et voilà qu'un désintéressement inattendu met tout en question. Le plus grand nombre fut frappé de stupeur. Les uns craignent; d'autres, plus clairvoyants, doutent. On a vite le mot de cette partie jouée, avec un grand sérieux, à la face de Rome. Ceux qui étaient dans le secret ou à qui on l'avait laissé deviner se récrient contre ce lâche abandon de la république, contre ces égoïstes désirs qui vont bien à un citoyen obscur, qui sont coupables dans celui que le monde proclame et attend pour son sauveur. Octave hésite, mais le sénat tout entier le presse : il accepte enfin, et une loi votée par le peuple, sanctionnée par les pères conscrits, lui confirme le commandement suprême des armées, qu'il augmentera ou diminuera à son gré, avec le droit de recevoir les ambassadeurs et de faire la paix ou la guerre2. Les formes sont sauvées et la légalité sera acquise au despotisme. Le caractère de la nouvelle monarchie se montre aussitôt. Le premier décret demandé par Auguste au sénat est celui qui double la solde des prétoriens.

Du reste Octave continue son rôle de modération affectée. Ce titre d'imperator qu'on lui offre à vie, il ne le veut que pour dix ans, pour moins encore, s'il achève plus tôt la pacification des frontières. Le commandement des armées exige et entraîne le commandement dans les provinces, et les sénateurs les avaient toutes placées sous son autorité absolue, en l'investissant de la puissance proconsulaire; il s'effraye d'une telle charge; qu'au moins le sénat partage avec lui. Il lui laisse les régions calmes et prospères de l'intérieur, il prendra pour lui celles qui s'agitent encore ou que les barbares menacent. Le sénat se soumet à la nécessité d'administrer la moitié de l'empire. Dans la ferveur de la reconnaissance, on cherche un nom nouveau pour celui qui ouvre à Rome une ère nouvelle. Munacius Plancus propose le titre d'Auguste, qu'on ne donnait qu'aux dieux. Le sénat et le peuple saluent de leurs acclamations répétées cette demi apothéose (17 janv.,27 av. J.-C.)3. La carrière est ouverte à l'adulation, tous s'y précipitent; un tribun, Pacuvius, se dévoue à Auguste et jure de ne pas lui survivre. Une foule insensée et servile répète après lui le même serment. La longue vie du prince les dispense de tenir parole, et le tribun aura tout le loisir d'exploiter son dévouement.

Le partage des provinces rend nécessaire une autre innovation qui sera accomplie plus tard; on partage aussi les revenus. Le trésor public, aerarium, est laissé au sénat, et on créé pour l'empereur une caisse particulière, que doivent alimenter certains impôts et les contributions des provinces impériales. Avec sa générosité toujours si bien calculée, Auguste y fait porter, pour premier fonds, une somme considérable.

1. De reddenda re p. bis cogitavit: primum post oppressum statim Antonium, ... ; ac rursus tædio diuturnæ valitudinis (Il songea deux fois à rétablir la république, d'abord immédiatement après la défaite d'Antoine... La seconde fois, ce projet lui fut inspiré par les dégoûts d'une longue maladie.) (Suétone, Octave, 28). Omnis ejus sermo ad hoc semper revolutus est, ut speraret otium (Dans tous ses discours il en revenait toujours à ce point qu'il espérait pour lui le repos). (Sénèque, de Brev. vitae, 4).

2. Cf. Fragm. de la lex regia.... Fodusve cura quibus volet facere.... liceat. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'on ne trouve pas dans l'histoire d'Auguste un moment pour la rédaction de la loi royale dont se sont tant servis les jurisconsultes de Justinien. La promulgation d'un tel acte eût été contraire aux principes qui ont réglé toute sa conduite. Du reste l'explication est bien simple. Les anciens rois de Rome, Cicéron en fait foi dans le de Republica, ne prenaient possession du pouvoir qu'après une loi curiate, lex de imperio lata. Pendant toute la durée de la république un consul élu ne pouvait de même exercer ses pouvoirs qu'après avoir reçu de l'assemblée curiate l'imperium. Le sénat remplaçant dans la nouvelle organisation les anciennes assemblées, l'acte par lequel il confirmait l'empereur, qui bientôt ne sera plus que l'élu des soldats, tenait lieu d'une lex curiata de imperio : de là l'expression de Gaius (Inst., I, 5) que tout ce que l'empereur établit par décret, édit ou lettre, à force de loi, cum ipse imperator per legem imperium accipiat. Mais le sénat en étant venu peu à peu à énumérer dans cet acte tous les pouvoirs attribués à l'empereur (Cf. Tacite, Hist., I, 42 ; II, 55 : In senatu cuncta longis aliorum principatibus composita statim decernuntur; et IV, 5 : cuncta principibus solita), les jurisconsultes combinèrent ensemble ces déclarations et en firent une formule unique qu'ils appelèrent non pas lex curiale, puisqu'il n'y avait plus de curies, mais lex regia, par un souvenir de l'ancienne royauté vers laquelle ils se reportaient volontiers.

3. Imperatori, cum Augusti nomen accepit, tanquam præsenti et corporati deo fidelis est præstanda devotio et impendendus pervigil famulatus (Les soldats jurent donc de faire de bon coeur tout ce que l'empereur leur commandera; de ne jamais déserter et de sacrifier leur vie pour l'empire romain.) (Végèce, II, 5).

24 av. J.C.

Les nouveaux pouvoirs accordés à Auguste

Le fondateur de l'empire n'a dans les mains, d'une façon exceptionnelle, que l'autorité militaire. Mais Auguste n'est jamais impatient d'arriver. Afin de justifier son pouvoir, il quitte Rome pendant trois ans et va organiser la Gaule et l'Espagne, soumettre les Salasses par un de ses lieutenants et dompter lui-même les Astures et les Cantabres. Quand il revient en l'an 24 av. J.C., après une maladie qui le frappe à Tarragone, la joie causée par son rétablissement et son retour se traduit en nouvelles concessions. Il avait promis une distribution d'argent; avant de la faire, il sollicite modestement l'autorisation du sénat, qui répond en le dispensant de la loi Cincia relative aux donations. Cette dispense peu importante est un premier pas vers la doctrine, fondement du pouvoir absolu, et proclamé plus tard par Ulpien, que le prince n'est lié par aucune loi. On le flatte aussi dans les siens. Marcellus, à la fois son neveu et son gendre, est autorisé à briguer le consulat dix ans avant l'âge : une pareille exemption de cinq années est accordée à Tibère, son fils adoptif, et l'un est nommé édile, l'autre questeur.

23 av. J.C.

Le testament d'Auguste

L'idée de l'hérédité perce dans ces honneurs prématurés; mais Auguste est trop prudent pour la laisser déjà s'établir : plus que jamais, au contraire, il affiche des sentiments républicains. Dans son onzième consulat (23 av. J.-C.) une nouvelle maladie l'avait mis à toute extrémité, il appelle autour de son lit les magistrats avec les plus illustres des sénateurs et des chevaliers. On croit qu'il allait déclarer Marcellus son successeur au titre d'imperator. Mais, après avoir quelque temps parlé des affaires publiques, il remet à Pison, son collègue au consulat, un état des forces et des revenus de l'empire, et à Agrippa son anneau. C'est le testament d'Alexandre: au plus digne ! Aux yeux de beaucoup, c'est mieux encore, puisqu'il semble instituer la république son héritière. Afin qu'on n'en doute pas, il veut, quand le médecin Musa l'ait guéri1, qu'on lise au sénat l'écrit où il avait déposé ses dernières volontés. Les pères déclarent bien haut cette preuve inutile et refusent la lecture du testament. Alors il annonce qu'il abdique le consulat : nouvelle opposition du sénat et du peuple; mais il s'opiniâtre dans son désintéressement, sort de Rome, où il n'est plus libre de se montrer sans ambition, et va abdiquer sur le mont Albain. Le choix de son successeur n'est pas moins habile; c'est un ancien questeur de Brutus, qui conserve un religieux respect pour la mémoire de son général, et en avait pieusement placé l'image dans l'atrium de sa maison.

1. Cette guérison valut à Musa, entre autres récompenses, pour lui et pour tous les gens de sa profession, l'immunité d'impôt (Dion, LIII, 50). Il avait guéri Auguste par des bains froids. Le remède qui avait tiré Auguste d'affaire tua, quelques mois après, ou du moins ne put sauver Marcellus.

23-19 av. J.C.

Le pouvoir absolu

Le forum de césar
Denier à l'effigie
d'Auguste

Rome doit se montrer autant que lui généreuse et confiante. Il abandonne quelques mois le consulat; on lui donne, pour sa vie durant, la puissance tribunitienne, avec le privilège de faire au sénat toute proposition qui lui plairait1, et l'autorité proconsulaire, même dans les provinces sénatoriales, avec le droit de porter l'habit de guerre et l'épée jusque dans l'intérieur du pomerium. Cette fois, c'est bien réellement l'abdication du sénat et du peuple. Car à l'autorité militaire qu'il avait déjà on ajoute la puissance civile des tribuns. Depuis que les ambitieux ne cherchent plus leur appui dans le peuple, mais dans les armées, le tribunat est singulièrement déchu; cependant il peut encore donner le droit à celui qui n'a que la force, la souveraineté nationale2. Auguste se garde bien de refuser la magistrature républicaine par excellence, celle qui rend inviolable, et qui lui permet de recevoir l'appel de toutes les juridictions, d'arrêter l'action de toutes les magistratures, le vote de toutes les assemblées, parce que le premier devoir du tribun est de veiller au salut du peuple, ad tuendam plebem, doit-on, pour y arriver, passer par-dessus les lois. Cicéron n'avait-il pas formulé le célèbre et dangereux axiome : Salus populi suprema lex.

Les empereurs compteront les années de leur principat par celles de leur puissance tribunitienne; ainsi la magistrature qui avait fondé la liberté deviendra le principal instrument du gouvernement absolu. Auguste aura le droit de proposer, c'est-à-dire de faire des lois; de recevoir et de juger les appels3, c'est-à-dire la juridiction suprême; d'arrêter par le veto tribunitien toute mesure, toute sentence, c'est-à-dire d'opposer partout sa volonté aux lois et aux magistrats; de convoquer le sénat ou le peuple et de présider, c'est-à-dire de diriger à son gré, les comices d'élection. Et ces prérogatives, il les aura non pas pour une année, mais pour la vie; non pas dans Rome seulement et jusqu'à un mille de ses murs, mais dans tout l'empire; non pas partagées avec dix collègues, mais exercées que par lui seul; enfin il sera irresponsable puisque sa charge ne finira jamais et que, d'après l'usage romain, le magistrat n'a pas de compte à rendre tant qu'il est en fonction. Nous voici donc en pleine monarchie, et l'on ne peut accuser Auguste d'usurpation, car tout se fait légalement, même sans innovation blessante. Il n'est ni roi ni dictateur, mais seulement prince au sénat, imperator à l'armée, tribun au Forum, proconsul dans les provinces. Ce qui était autrefois divisé entre plusieurs est réuni dans les mains d'un seul; ce qui était annuel est devenu permanent. Voilà toute la révolution. C'est l'inverse de celle qui s'était opérée après l'expulsion des Tarquins.

Après ce grand pas, Auguste s'arrête quatre années, qu'il emploie à organiser les provinces orientales et à convaincre les Romains de l'inutilité de leurs magistratures républicaines. De tous les grands démembrements de la puissance publique, il ne reste hors de ses mains que la censure et le consulat; non pas du souverain pontificat, qu'il abandonne dédaigneusement à Lépide. Mais la censure est comme abolie, et il se fait donner le consulat tous les ans.

Les comices pour l'an 23 av. J.C. nomment consuls Marcellus Eserninus et Arruntius. Comme si la nature est complice de la politique d'Auguste, dès qu'ils entrent en charge, le Tibre déborda, la peste désola l'Italie et la disette épouvanta la ville. Le peuple, voyant dans ces malheurs des signes manifestes de la colère des dieux, s'ameuta contre le sénat, qui permet à Auguste de déserter son poste et d'abandonner la république. Les sénateurs, enfermés dans la curie, sont menacés d'y être brûlés vifs, s'ils ne le nomment pas dictateur et censeur à vie. Auguste refuse, et, le peuple insistant, il déchire de douleur ses vêtements, il découvre sa poitrine et demande la mort plutôt que d'avoir la honte d'attenter à la liberté de ses concitoyens. Il prend cependant l'intendance des vivres, afin d'avoir le droit de veiller avec plus de sollicitude à la subsistance du peuple. Quant à la censure, il la fait donner à deux anciens proscrits, Munatius Plancus et Paulus Lepidus (22 av. J.C.).

Ces deux républicains sont bien choisis pour avilir la grande charge républicaine et ôter aux Romains le respect qu'ils lui gardent encore. L'un n'a pas l'énergie d'un censeur, l'autre n'en a pas les moeurs. Paulus ne peut pas remplir sa charge; Plancus doit la craindre. La censure ne s'en relèvera pas. Munatius et Lepidus seront les derniers investis de cette magistrature dans la forme antique4. Quand les troubles de l'an 19 av. J.C. feront souhaiter le rétablissement d'une charge qui permet d'atteindre ceux que la loi ne peut pas frapper, Auguste fait pour la censure ce qu'il avait fait pour le tribunat, ce qu'il fera encore pour le consulat : il prend l'autorité sans le titre; on lui donne pour cinq ans la préfecture des moeurs, pouvoir indéterminé et d'autant plus redoutable5.

Le consulat tombe de la même manière. Il ne l'accepte pas pour l'an 21 av. J.C. Aussitôt les brigues d'autrefois repartent; des troubles éclatent, et toute la ville est agitée par ces ambitions insensées qui se précipitent sur une ombre de pouvoir comme sur le pouvoir même. Auguste est alors en Sicile; il mande auprès de lui les candidats, et, après les avoir vivement réprimandés, il fait procéder à l'élection en leur absence. Mais la tranquillité de Rome lui importe trop pour qu'il n'ait pas dans la ville quelqu'un qui puisse lui en répondre. Agrippa, qu'il avait honorablement éloigné pour complaire au jeune Marcellus, mort maintenant6, est rappelé de Mitylène, où il s'était retiré, fiancé à la fille de l'empereur et envoyé dans la capitale, l'ordre y rentre avec lui. Les choses iront bien jusque vers le temps où Auguste s'apprête à quitter l'Orient. Certain d'arriver bientôt, il laisse partir Agrippa contre les Cantabres révoltés, et abandonne Rome encore une fois à elle-même. Voulant voir, sans doute, ce qui s'y passerait en son absence, il ne notifie pas, avant le 1er janvier de l'an 19 av. J.C., son refus d'accepter une des deux places de consul qu'on lui avait réservée, de sorte que l'autre consul, Sentius Saturninus, entre seul en charge. Cette nouveauté irrite; et de nouveaux comices d'élection ayant été annoncés, on s'y porte avec des passions et des colères qui rappellent les plus beaux jours des violences du Forum : le sang coule. La circonstance parait propice au sénat pour rentrer en scène; il exhume la formule des anciennes journées républicaines, par laquelle le consul était investi de l'autorité dictatoriale : Caveat consul ne quid res publica detrimenti capiat. Sentius connaissait mieux son rôle et ses forces; il refuse ce qu'on lui donne, et le sénat, ramené au sentiment de sa faiblesse, envoie des députés à Auguste. L'imperator, satisfait, nomme un d'entre eux consul. C'est prendre les droits des comices, mais les drapeaux de Crassus qu'il rapporte couvrent glorieusement l'usurpation. Egnatius Rufus, le principal auteur du trouble, sera puni de mort7.

Quantité de décrets par lesquels on flatte sa vanité; il n'en accepte qu'un, celui qui consacre un autel à la Fortune du Bon Retour. Dès qu'Auguste s'éloigne, Rome retombe dans le désordre. Les gens sages le pensent; ils le disent tout haut dans le sénat; et en rentrant dans la ville, Auguste y trouve la proposition de recevoir pour sa vie durant la puissance consulaire. Il a déjà la réalité du pouvoir, l'armée et les provinces : une partie, qui chaque jour s'agrandit, sans efforts nouveaux, de l'autorité législative et judiciaire; il est enfin le chef véritable de l'administration et du pouvoir exécutif, car les charges qui semblent indépendantes sont ouvertes qu'à ses créatures. Il pourrait donc laisser les grands de Rome jouer à la république avec ce consulat qui, cerné de toutes parts, n'est plus qu'une vaine représentation. Mais son établissement monarchique ne serait pas complet, s'il laisse hors de ses mains la charge qui donne action sur tous les citoyens; qui, durant cinq cents ans, a représenté la gloire et la puissance de Rome; qui, tout à l'heure encore, avait failli se changer en dictature. Cependant il sera consul, comme il est tribun : il aura sans partage les droits de la charge, tout en permettant à d'autres d'en porter le titre et les insignes. Non seulement il maintiendra le consulat, mais les besoins du service l'obligeront à faire chaque année trois, quatre, même un plus grand nombre de consuls (consules suffecti8); il ira jusqu'à séparer le titre des fonctions, pour donner celui-là sans celles-ci, et l'inoffensive magistrature durera plus que l'empire même9.

1. Les tribuns et les consuls avaient le droit de proposer au peuple et au sénat des résolutions législatives. Auguste, qui a la puissance tribunitienne et qui bientôt aura la puissance consulaire, avait donc l'initiative des lois, c'est-à-dire la vraie souveraineté. Mais il se réduisit, avec sa prudence ordinaire, à n'en user qu'une fois, à chaque séance du sénat. César, ayant la dictature, n'avait pas besoin de la puissance tribunitienne; elle était nécessaire à Auguste, qui n'avait pas voulu prendre le titre redouté de dictateur et qui, comme patricien, comme imperator, ne pouvait être que tribun. (Cf. Tacite, Ann., III, 36.)

2. Le pouvoir des tribuns ne pouvait s'exercer qu'à Rome et à un mille de ses murs, la potestas tribunicia de l'imperator s'étendit à tout l'empire. Dion (LI,19) enferme bien la potestas tribunicia d'Auguste dans les anciennes limites; mais Suétone (Tibère, 11) nous montre Tibère, sous Auguste, l'exerçant dans Rhodes.

3. Dion, LI, 49. Sous la république, on pouvait, contre la sentence du préteur ou contre tout acte d'un magistrat par qui l'on se croyait lésé, invoquer l'intercession des tribuns ou en appeler à un magistrat soit égal, soit supérieur. Auguste, tribun, consul et proconsul perpétuel, eut donc naturellement le droit de recevoir et de juger les appels. L'appelant déposait une somme, qui était confisquée, quand l'appel n'était pas admis. (Tacite, Ann., XIV, 28.) Néron imposa la même obligation à ceux qui appelaient au sénat des juges ordinaires. (ibid.)

4. Suétone, Octave, 37. Claude géra plus tard la censure avec Vitellius, Vespasien avec Titus (Suétone, Claude, 16; Vespasien, 8; Titus, 6).

5. Ce n'était pas l'ancienne censure, puisque le droit de faire le cens en fut détaché mais la préfecture des moeurs continua de donner à celui qui en était revêtu un droit de surveillance sur tous les citoyens.

6. Marcellus, neveu et gendre d'Auguste, avait montré un vif mécontentement de ce que le prince, dans sa dernière maladie, avait donné son anneau à Agrippa. Auguste apaisa ce mécontentement par une conduite dont Agrippa à son tour s'offensa (23 av. J.-C.). Envoyé en Syrie, il s'était retiré à Mitylène. (Dion, LIII, 53 ; Suétone, Oct., 66.) Marcellus mourut en l'an 20 av. J.C.

7. Dion, LIV, 16; Tacite, Ann., I, 10. Le nouveau consul, Lucretius Cinna Vespillo, était un des proscrits du triumvirat. Dion nous conte (LIV, 13) qu'Auguste portait souvent une petite cuirasse sous sa toge, même au sénat

8. Auguste porta les insignes consulaires, siégea entre les deux consuls, comme leur chef, et eut toujours les douze faisceaux, tandis que les consuls en exercice ne les avaient chacun qu'un mois de suite. Quant aux candidats, il les présentait aux tribus ou, comme César, les leur recommandait par un message, per libellos. Commendo vobis ilium..., etc. (Suétone, César, 41). Les ornamenta consularia ne conféraient aucun droit; les suffecti, au contraire, étaient de vrais consuls; mais les fastes ne donnent les noms que des deux consuls qui commençaient l'année.

9. Le consulat fut aboli par Justinien en 541 av. J.C., soixante-cinq ans après la chute de l'empire d'Occident.

19 av. J.C.

Les Edits impériaux

Auguste a donc l'initiative des lois, à la curie comme prince du sénat, dans les comices comme tribun perpétuel; il aura d'une autre manière encore le pouvoir législatif. La plupart des magistrats romains peuvent promulguer des édits1. A titre de proconsul, de tribun et de préfet des moeurs, Auguste a déjà ce droit, mais limité aux affaires relevant de chacune de ces charges. En lui donnant la puissance consulaire, les sénateurs étendent pour lui à presque toutes les questions le jus edicendi des consuls2. Ils veulent jurer d'avance obéir à toutes les lois Augustales. Comptant plus sur sa force que sur leurs serments, il les dispense d'une formalité inutile, et, avec sa prudence habituelle, il évite d'exercer fréquemment un droit sans importance, puisqu'il peut, par le sénat et par les comices, dont il est maître, faire suivant les formes républicaines toutes les lois qu'il veut. Mais il use amplement une autre prérogative qui semble plus modeste. Interrogé, de tous les points de l'empire, sur des cas difficiles ou nouveaux, il répond aux questions que lui adressent les magistrats, les cités, même les particuliers, et ces réponses ont la valeur d'une loi3. Tibère suivra cet exemple que ses successeurs imiteront; et les édits, les lettres, les écrits impériaux, deviendront la source la plus abondante où puiseront les jurisconsultes de Justinien. Rédigés, non plus au point de vue d'une cité, mais dans l'intérêt général, ils feront entrer le droit naturel dans le droit civil.

1. Adjuvandi vel supplendi, vel corrigendi juris civilis gratia, propter utilitalem publicam (Digeste, I, 1, fr. 7, § 1). La constitution accordait ainsi aux magistrats une partie du pouvoir législatif, pour qu'ils pussent combler et corriger par leurs édits les lacunes et les défauts que le temps faisait reconnaître dans les lois. Il en résulta ce riche développement de la science du droit qu'aucun autre peuple n'a présenté. Il va sans dire que la même latitude n'était pas laissée à tous les magistrats pour leurs édits. Ainsi les édiles curules ne réglaient que les matières de police et de droit municipal. Cependant il est resté dans le jus civile plus d'une trace de leurs prescriptions. L'action redhibitoria et l'action quanti minoris que le Digeste leur emprunta ont passé jusque dans notre Code civil, art. 1644. Cf. sur le jus edicendi, Gaius, Inst., I, 6.

2. Ses édits et ses rescrits eurent force de loi (Dion, LII, 15; LIV, 10 LVI, 58). Cf. Lex de imp. Vespasiani; Gaius, I, 5; Digeste, I, 2 ; 1, 4.

3. Cependant le peuple romain n'abdiqua pas en faveur d'Auguste son pouvoir législatif. Il le lui communiqua de manière que ce pouvoir fût exercé concurremment par l'empereur, par le sénat et par les comices. Si ce partage eût été réellement fait, il y aurait eu anarchie dans le pouvoir même qui doit régler tous les autres, dans celui qui fait la loi. Riais le sénat et les comices ne décrétaient que ce qu'il plaisait à l'empereur de leur faire voter.

18 av. J.C.

Les provinces

Auguste accepte que pour dix ans le commandement des provinces et des armées; au commencement de l'année 18 av. J.C., il se fait renouveler pour cinq ans ses pouvoirs; ce temps devrait suffire, disait-il, à l'achèvement de son ouvrage. Mais, quand il sera écoulé, il demandera une nouvelle prorogation de dix années, et continuera ainsi jusqu'à sa mort, en protestant chaque fois contre la violence qu'on faisait à ses goûts, au nom de l'intérêt public. En souvenir de ces abdications répétées du sénat et du peuple, ses successeurs célébreront toujours la dixième année de leur règne par des fêtes solennelles, sacra decennalia.

Ce sénat, qui donne tout ce qui lui est demandé, est bien docile ! Auguste, qui veut paraître gouverner par lui, se décide à l'épurer une seconde fois1.

1. Il revint deux fois encore à cette mesure, en l'an 13 avant J.C. et en l'an 1 après notre ère (Dion, LIV, 26, et LV, 13). Le Monument d'Ancyre dit seulement ter senatum legs. C'est qu'il n'intervint pas directement dans la quatrième révision. Il choisit dix sénateurs, parmi lesquels le sort en désigna trois pour faire l'opération.

18-2 av. J.C.

La mort de Lépide

Agrippa, qu'il associe pour cinq ans à la puissance tribunitienne, l'aide encore dans cette opération d'épuration du sénat. Dion et Suétone en rapportent les détails. Quelques libres paroles s'y feront entendre. Un des exclus montra sa poitrine couverte de cicatrices; un autre s'indigna qu'on l'eût admis, en chassant son père; et Antistius Labéon, choisi avec trente de ses collègues pour présenter chacun une liste de cinq candidats, mit en tête de la sienne le nom de Lépide. "N'en connais-tu pas de plus digne ?" demanda Auguste avec colère. - "Ne le conserves-tu pas comme souverain pontife ?" répondit froidement le grand jurisconsulte. Et Lépide revient siéger à la curie. Mais ce retour au sénat ne le tirera pas de son abaissement. Auguste se vengera par des sarcasmes indirects, et le pauvre vieillard regrettera plus d'une fois sa solitude de Circeii. Sa mort, arrivée cinq ans après (13 av. J.C.), laissera libre le grand pontificat, qu'Auguste se fera donner par le peuple; cela sera sa dernière conquête; il ne restera plus rien qui vaudra la peine d'être pris1. Quelques années plus tard, 2 av. J.C., il recevra encore le nom de Père de la patrie, titre simplement honorifique en apparence, mais qui aura, on le verra plus tard, une certaine importance religieuse et que, pour cela, tous ses successeurs garderont. C'est sans doute à raison de ce titre qu'il prescrira aux prêtres d'ajouter à leurs prières aux dieux, pour le sénat et le peuple romain, des prières pour l'empereur.

1. Suétone, Octave, 51; Dion, LIII, 17. Le grand pontife était le chef de la religion officielle et du collège des pontifes, qui réglaient les cérémonies du culte, surveillaient les nouveautés qui voulaient s'introduire, connaissaient en un mot de toutes les questions religieuses. Dans l'inscription de l'arc de Pavie, qui nous a été conservée par l'anonyme d'Einsiedeln, on donne à Auguste, en l'an 7, les titres de pontifex maximus, augur, quindecemvir sacris faciundis et septemvir epulonum. C'étaient les quatre grands collèges sacerdotaux de Rome, dont tous les empereurs firent ensuite partie. Ils étaient, aussitôt après leur avènement, agrégés à ceux auxquels ils n'appartenaient pas encore (Borghesi, I, p. 352, et III, p. 426 et suiv.). La charge de grand pontife était à vie, comme le titre d'imperator. Aussi retrouve-t-on cette double mention sur les monnaies d'Auguste. Pour les autres charges, le prince comptait le nombre d'années qu'il les avait remplies.

2 av. J.C.

La fausse république

L'empereur Auguste
L'empereur Auguste
The University of Texas at Austin

Cependant, à ne pas regarder de près, la république subsiste1. Tout le monde y croit, Velleius, même sous Tibère, en parlera sans cesse. N'y a-t-il pas un sénat occupé des plus grandes affaires; des consuls qui gardent les honneurs de leur rang, civitatis summa potestas, et semblent conduire encore toutes les affaires réservées au sénat; des préteurs qui administrent la justice civile et la justice criminelle2; des tribuns qui useront de leur veto jusque sous les Antonins3; des questeurs enfin et des édiles qui remplissent leur charge au nom du sénat et du peuple4, tandis que les comices par tribus et par centuries se réunissent pour confirmer les lois, nommer aux magistratures, et rejeter même, si bon leur semble, les propositions du prince ?

S'agit-il d'une rogation, Auguste vient voter dans sa tribu; d'un jugement, il apporte sa déposition comme témoin, et l'avocat peut impunément le prendre à partie, le poursuivre de ses sarcasmes5; d'une élection, il conduit au milieu de la foule, pour le recommander à ses suffrages, le candidat qu'il appui, en ajoutant toujours, même pour ses proches : s'il le mérite.

Cet homme économe et simple, toujours vêtu de la laine que sa femme, sa soeur et sa fille ont filée (à ses repas il n'y avait que trois plats, six au plus, et toujours des mets les plus ordinaires); qui habite quarante ans la même chambre, été comme hiver, dans une maison modeste du Palatin; dont la porte est ornée de lauriers et d'une couronne de chêne; qui, au sénat, parle, écoute, vote comme un sénateur ordinaire; qui ne refuse sa porte à personne6, ni son appui au plus pauvre de ses clients; qui a des amis; qui s'en va dîner, sans gardes (il avait cependant une garde personnelle de soldats bataves), là où il est prié, et donner ses conseils dans les assemblées de famille où on les réclame; qui, enfin, pour sauver un accusé obscur, implore l'accusateur au lieu d'opposer son veto7; cet homme, quel est-il donc ? Un maître, un dieu, comme quelques-uns le disent déjà ? Non, mais la paix et l'ordre personnifiés. Quand le peuple et le sénat se cotisèrent pour lui élever des statues, il les refusa, mais il dressa celles des divinités qu'il voulait faire honorer plus que lui-même : la Santé publique, la Concorde et la Paix.

Pour qu'il réalise et donne ces biens, on a pris pour lui l'essence de toutes les grandes charges républicaines, et de la réunion de ces pouvoirs s'est formée une autorité encore sans nom dans la cité, et qui sera sans limite, parce que celui qui la possède est le représentant du peuple romain, le dépositaire de sa puissance, le gardien de ses droits qu'il exerce seul au nom de la république entière. Jadis le peuple faisait équilibre au sénat, et les consuls aux tribuns; les proconsuls n'avaient qu'une province, les généraux qu'une armée, et l'élection changeait annuellement toute l'administration. Maintenant ces volontés, souvent contraires, sont remplacées par une seule; ces pouvoirs, souvent hostiles sont réunis et se fortifient l'un l'autre au lieu de se combattre; chaque année enfin, on ne voit plus tout remettre en question.

Un seul homme a, pour la vie, le pouvoir exécutif avec la plus grande partie de la puissance législative et judiciaire, et il est irresponsable, car il ne dépose jamais l'imperium. Ce qui reste au sénat et au peuple n'est qu'un abandon calculé du prince, qui leur laisse quelques hochets pour amuser leurs loisirs et les aider à se tromper eux-mêmes. Auguste entoure de respect ces royautés tombées et qui se garde bien de parler tout haut de leur déchéance.

Mais le peuple fait des lois et donne des charges; mais le sénat impérial a plus de prérogatives que n'en a jamais eu le sénat républicain. Il gouverne une moitié de l'empire et reçoit les ambassadeurs des princes étrangers. Il a le trésor public sous sa garde; ses décrets sont des lois (Senatusconsultum legis vicem obtinet (Gaius, Inst., I, 4, et Digeste, I, 2, fr. 2, 59).), comme au temps de la toute-puissance patricienne, et les grands coupables, soustraits au jugement du peuple, relèvent de sa juridiction8. Il décerne le triomphe, et plus de trente généraux, en dix ans, l'ont déjà obtenu. Il est la source de toute légalité. C'est le sénat qui dispense des prescriptions légales, et qui ratifie les conventions faites par le prince avec les rois et les peuples étrangers; lui qui confirmera les empereurs élus par les soldats, en nommera quelques-uns, ou déchirera, au besoin, leur testament, même la signature de Tibère. Mieux encore, il fait des dieux : nous le verrons voter au prince mort l'Olympe ou les Gémonies. Que lui manque-t-il donc ? Ce ne sont assurément ni les droits ni les titres, pas même la liberté de discussion, car Auguste s'enfuit plus d'une fois de la curie pour échapper à de violentes altercations.

1. Les comices avaient, sous la république, un triple pouvoir : électoral, judiciaire, législatif. Auguste supprima leur pouvoir judiciaire (Dion, LVI, 40), au profit des quaestiones perpetuae, du préteur urbain et du sénat (id., LII, 51). Le préfet de la ville jugea aussi dans beaucoup de cas, et sans l'assistance de jurés. Auguste parut respecter mieux le pouvoir électoral des comices. Il rendit au peuple le droit que César et les triumvirs s'étaient attribué de nommer aux charges (Suétone, Octave, 40), mais en gardant réellement la disposition des plus importantes fonctions, polissima arbitrio principis, quaedam tamen studiis tribuum fiebant (Tacite, Ann., I, 15). Il nommait lui-même directement à la moitié des charges, et pour le reste présentait les candidats aux comices en sollicitant pour eux les suffrages, ce qui ne l'exposait pas à un refus. (Suétone, Octave, 56). Cette recommandation devint même, comme acte légal, une proposition réelle faite au peuple et devant être acceptée par lui. (Cf. lex de imperio Vespasiani, et Appien, Bell. civ., I, 105; Suétone, Vitellius, 11; Tacite, Hist., I, 77.) Si puissance consulaire lui permettait d'ailleurs d'exclure les candidats qui lui déplaisaient. Tibère n'aura pas ces ménagements; il supprimera les comices électoraux. Mais Dion (LIII, 21), d'accord avec Tacite (Hist., II, 91), Pline le Jeune (Panég., 63, 61, 77, 92), Quintilien (Instit., VI, 3, 62), Suétone (Dom., 40) et Vopiscus (Taciti Vita, 7), montre qu'il y avait un concours apparent des citoyens à l'élection; et cela, dit-il, s'observe encore sous Alexandre Sévère. Ce ne fut qu'au troisième siècle que les empereurs nommèrent eux-mêmes à toutes les charges (Digeste, XLVII,14, fr. ex libris Modestini). Même alors il y avait apparence de comices centuriates, et le drapeau était encore déployé sur le Janicule (Dion, XXXVII, 28). Quant aux comices législatifs, on en trouve sous Auguste (Suétone, Oct., 34 ; Tacite, Ann., IV, 16, et Macrobe, Saturnales, 1, 12), sous Tibère, ad ann. 24, modendum senatus decreto aut lege; et plus loin, lata lex. C'est la formule pour une loi votée dans les comices. On en voit sous Claude; on trouve, sous Vespasien, un populi plebisve jussus, dans la loi Royale. Sous Nerva (Digeste, XLVII, 21, 3) et Trajan, il est encore question de lois votées dans les comices, et jusqu'à Hadrien le droit paraît réglé en entier par des lois et des sénatus-consultes (Gaius, Hist., I, 3). Même au troisième siècle, l'adoption nommée adrogatio ne pouvait se faire qu'à Rome et populi auctoritate (Cf. Gaius, Inst., I, 98-108, et Ulpien, Regul. lib., VIII, 2-5); mais, dans ce cas, les trente curies qui exerçaient anciennement l'auctoritas populi étaient représentées par trente licteurs présidés par le grand pontife, et c'est à celui-ci qu'Antonin s'adresse quand il veut permettre aux pupilles adrogari. (Gaius, ibid.) Le jussus populi et plebis n'était aussi, cent ans au moins avant Hadrien, qu'une pure formalité. La politique impériale se plaisait à faire durer les mots bien plus longtemps que les choses.

2. Il y en avait eu jusqu'à seize sous César; Octave les ramena à douze (Velleius Paterculus, II, 89; Tacite, Ann., I, 44; Dion, LIII, 32; LVI, 25). On en vit quinze et seize sous Tibère. Ils présidaient, tant qu'elles subsistèrent, les quaestiones perpetuae, formées de sénateurs, de chevaliers, de tribuns du trésor et de ducénaires désignés par le préteur. Plus tard, on établit un préteur pour les fidéicommis, un autre pour les contestations entre le fisc et les particuliers, un troisième pour les tutelles (Suétone, Claude, 28; Dion, LX, 10; Capitolin, Marc. Anton., 10). Ils devaient avoir au moins trente ans (Dion, LII, 20).

3. Sous Tibère, un tribun oppose son veto au sénat et l'emporte. (Tacite, Ann., I, 77.) Sous Claude, les tribuns convoquent encore le sénat. (Dion, LX,16.) Sous Néron, un tribun fait relâcher des gens arrêtés par un préteur; mais on limite alors leur juridiction (Tacite, Ann., XIII, 28). Sur la durée de leur veto, cf. Tacite, Ann., XVI, 26 ; Hist., II, 91 ; IV, 9 (sous Vespasien); Pline, Lettres, I, 25 ;1X,13 (sous Nerva). Ils gardaient le droit de faire des propositions dans le sénat et partagèrent, avec les préteurs, édiles et questeurs, l'administration supérieure des quatorze régions de Rome.

4. Les questeurs, au nombre de vingt depuis Sylla (Tacite, Ann., XI, 22), et âgés d'au moins vingt-cinq ans (Dion, LII, 20), avaient les mêmes attributions que par le passé, sauf qu'on leur ôta l'administration de l'aerarium, confiée à deux anciens préteurs; mais ils eurent en échange la garde des sénatus-consultes enlevée aux édiles (Dion, LIV, 36). Plus tard il y eut des quaestores candidati principis exclusivement chargés de lire les lettres du prince au sénat. (Digeste, I, 13, 1, § 2; Tacite, Ann., XVI, 27.) Les édiles, dont le nombre fut porté à six par la création de deux édiles pour les blés sous César (Dion, XLIII, 51), avaient le droit de juger certaines affaires que, pour plus de régularité, Auguste transmit aux préteurs (id., LIII, 2). Une partie de leurs attributions passa encore au préfet de la ville, à l'intendant des vivres et au commandant des gardes nocturnes; il ne leur resta que la police des rues, des marchés, des bains et des livres, la surveillance lupanarium et popinarum, le soin de faire exécuter les lois somptuaires que Tibère leur ôta (Tacite, Ann., III, 52-3), et la coûteuse dépense des ludorum solemnium. Aussi l'édilité fut-elle peu recherchée, bien qu'Auguste eût aidé plus d'une fois de sa bourse les édiles à faire les honneurs de leur charge; après le troisième siècle il n'en est plus question. Les vigintivirs (précédemment vingt-six) subsistaient aussi.

5. Comme Murena dans le procès de Primus (Dion, LIV, 3). De violents libellés furent écrits contre lui : il se contenta d'y répondre publiquement (Suétone, Octave, 55).

6. Admittebat et plebem (Suétone, Octave, 53). Un solliciteur lui présentait un placet en tremblant : "Vraiment", lui dit-il, "tu fais autant de façons que pour présenter une pièce de monnaie à un éléphant !" (Ibid.)

7. Suétone, Octave, 56-7 et 72 ; Dion, XLIX, 15; LIV, 15 et 30; Velleius Paterculus, II, 81. Au retour de chaque voyage, il rentrait de nuit à Rome pour éviter le bruit et l'éclat. Jusque deux ans avant sa mort il assista aux fêtes de famille de ses amis. (Suétone, Oct., 53; Dion, LVI, 26.) Bien qu'il en eût le droit, il ne porta jamais dans Rome l'épée ni l'habit de guerre, mais seulement la toge sénatoriale. (Suétone, Oct., 73.) Il défendit qu'on l'appelât maître ou seigneur. (ibid., 55, et Dion, LV, 12.) "Qu'on dise du mal de moi", écrivait-il à Tibère qui lui reprochait sa modération, "qu'importe, si l'on ne peut m'en faire ?"

8. Le sénat jugea ordinairement les attentats contre l'Etat et contre le prince, les concussionnaires, les sénateurs et leurs enfants accusés d'un crime. Pour entrer au sénat, qui fut ramené à six cents membres (Dion, LIV, 13), il fallait avoir au moins vingt-cinq ans (Dion, LII, 20); n'être ni mutilé ni infirme (id., LIV, 26); posséder 1200000 sesterces (Suétone, Octave, 41), 4 millions sous Trajan (Pline, Lettres, X, 3), et avoir été questeur. Le sénat était convoqué deux fois par mois, aux calendes et aux ides, excepté en septembre et en octobre; mois de fièvre à Rome, durant lesquels il avait congé et était remplacé par une chambre des vacations. Le prince pouvait le convoquer toutes les fois que bon lui semblait. (Dion, LV, 3; LIV, 3.) Les consuls et les préteurs gardèrent leur droit de convocation; les tribuns finirent par le perdre. (Dion, LXXVIII, 37.) La présidence appartenait à celui qui avait convoqué l'assemblée. Quand le prince n'avait pas la présidence, il pouvait toujours faire des propositions, jus tertix relationis. (Vopiscus, Probus, 12.) La présence de quatre cents membres était nécessaire pour valider les opérations, mais, les sénateurs négligeant des fonctions illusoires, il fallut, en l'an 2 av. J.C., abaisser ce chiffre. Deux ans plus tard, Auguste fut obligé de punir encore les absents par des amendes. (Dion, LIV, 35 ; LV, 3.) Depuis l'an 59, des scribes, sous la surveillance d'un sénateur, rédigeaient les actes du sénat, Acta diurna. Octave en interdit la publication. (Cf. Suétone, Oct., 36, et l'extrait donné par Aulu-Gelle, XIV, 7, d'un traité de Varron sur la police du sénat.) Etre chassé du sénat emportait l'incapacité d'être juge ou témoin, en vertu de la loi Julia repetundarum. (Digeste, I, 9, fr. 2.) Par la lectio senatus qu'il exerçait en vertu de la censoria potestas, l'empereur appelait au sénat inter quaestorios, tribunicios ou praetorios qui il voulait (les vingt questeurs formaient chaque année vingt sénateurs nouveaux), et par son droit d'initiative il faisait fonctionner comme il l'entendait ce grand instrument de l'administration impériale.

2 av. J.C./14 ap. J.C.

Les dernières années

Auguste finit son règne dans le deuil et l'isolement. Il avait vu mourir l'un après l'autre tous ceux qui lui étaient chers par les liens du sang, de l'amitié ou de la gloire, tous ceux qui étaient l'appui ou l'honneur de son gouvernement : sa soeur Octavie (11 av. J. C), Marcellus (23 av. J.C.), à la fois son neveu et son gendre; Virgile (19 av. J.C.), Agrippa (12 av. J.C.), Drusus (9 av. J.C.), Mécène (8 av. J.C.), Horace (8 av. J.C.). Huit ans avant notre ère, il ne lui restait que les enfants nés du second mariage de sa fille Julie avec Agrippa, ceux de Drusus et Tibère.

L'empereur avait pour ses petits-fils une tendre affection. Des soins donnés par lui-même à leur éducation et des honneurs prématurés révélèrent ses desseins sur eux. Dans sa pensée, il leur réservait son pouvoir. Cette grave question de la succession au principat n'avait pas encore été publiquement traitée. Cependant, après avoir fondé le gouvernement impérial, par la concentration aux mains d'un seul homme de toute l'autorité, il fallait désigner à l'avance celui qui hériterait des droits impériaux; car un empire si vaste, qui avait des lois et pas d'institutions, des habitants et pas de citoyens, des moeurs municipales et pas de patriotisme en dehors de la cité, ne pouvait retomber périodiquement dans les incertitudes et les troubles d'une élection. Auguste reconnaissait bien cette nécessité, mais le désintéressement affecté de sa vie entière l'empêchait de décréter ouvertement l'hérédité, et son esprit ne fut ni assez libre, ni assez fort pour trouver et établir un autre système. Fidèle à ses habitudes de temporisation, il attendit les événements pour régler sur eux sa conduite, au lieu de les dominer. On ne voulut donc prévoir ni les minorités, ni l'extinction de la famille impériale, pas même la maladie ou la mort du premier empereur. Tout fut remis au hasard, à la Fortune du jour, et de leur chef. Ce fut une faute qui pesa trois cents ans sur l'empire, et l'on doit en demander compte à Auguste, car il était assez sur, dans la seconde moitié de son principat, de la docilité des Romains, pour renoncer enfin aux hypocrites ménagements.

Ce qu'il n'osait fonder en droit, il tâcha de l'établir en fait. Comme César, il n'avait pas eu de fils. Il adopta d'abord son neveu Marcellus, et à la mort de ce jeune prince, donna Julie, sa veuve, à Agrippa. Prendre le vieux soldat pour gendre, c'était presque l'associer à son pouvoir et le désigner une seconde fois pour la succession à l'empire. Auguste confirma les Romains dans cette pensée, en partageant, l'an 19 av. J.C., la puissance tribunitienne avec lui, et en adoptant plus tard ses deux fils, Caius Julius Caesar Vipsanianus et Lucius César.

12 av. J.C./14 ap. J.C.

Tibère

Auguste
Julia Caesaris filia

La mort d'Agrippa ayant tout remis en question, Auguste se décida à faire enfin dans le gouvernement et dans sa maison une grande place au fils de Livie. Tibère fut obligé d'épouser la veuve d'Agrippa et de Marcellus (Julie ou Julia Caesaris filia), bien que sa femme Vipsania, qu'il aimait, lui eût déjà donné un fils et commençât alors une seconde grossesse. L'empereur comptait que l'ambition satisfaite de Tibère laisserait aux fils de Julie le temps de grandir et de s'approcher peu à peu du pouvoir qu'il leur destinait. Dès qu'ils furent sortis de la première enfance, il reprit pour eux le système qui lui avait si bien réussi, de l'occupation des magistratures républicaines. Dès sa quatorzième année, Lucius Julius Caesar Vipsanianus était augure; Caius Julius Caesar Vipsanianus, d'un an plus âgé, avait un sacerdoce, l'entrée au sénat, le droit de siéger dans les jeux et les banquets publics, avec le laticlave, au rang des sénateurs; tous deux étaient consuls désignés pour entrer en charge cinq ans après; en attendant, ils prenaient le titre de Princes de la jeunesse. Dans le sénat, dans la ville, personne ne réclama: on eût accepté bien plus si Auguste avait osé davantage; on ne s'indigna que dans la famille impériale. Malgré sa dissimulation profonde, Tibère ne put voir sans dépit qu'il fût accordé moins à ses longs services qu'à la naissance de ces deux enfants, qui ne ménageaient pas son orgueil. Gâtés par des honneurs prématurés et par les adulations, ils vivaient dans la débauche avec la présomption de leur âge, l'arrogance de leur fortune, et ils ne cachèrent pas leur mécontentement quand Auguste, afin de tenir en bride leur turbulente ambition, donna à Tibère la puissance tribunitienne pour cinq ans. Il ne fallait pas beaucoup de clairvoyance à un homme qui était disposé à en trop avoir, pour sentir dans ces deux jeunes gens de futurs et implacables ennemis. Les débauches de sa femme Julie pesaient aussi à la fierté de celui qui était le chef de la plus noble des maisons romaines. Il ne pouvait répudier la fille de l'empereur, et il se voyait enlever la récompense qu'il avait attendue de ce mariage odieux. Avec sa décision habituelle et la ténacité des Claude, il se résolut à quitter la cour, Rome, l'Italie même pour aller vivre en Orient dans une condition privée. Cette retraite était une sorte d'accusation publique contre les faiblesses paternelles d'Auguste. L'empereur le comprit et chargea Livie de retenir son fils; lui-même alla jusqu'à se plaindre dans le sénat d'être abandonné. Tout fut inutile; plutôt que de céder, Tibère déclara qu'il se laisserait mourir de faim, et, de fait, il resta plusieurs jours sans manger. Lorsque Auguste eut autorisé son voyage, il partit modestement, ne se plaignant pas, n'expliquant rien, et alla se fixer à Rhodes. Agrippa avait agi ainsi, au moment de l'élévation de Marcellus. Tibère se croyait autant que lui nécessaire, et pensait être rappelé comme lui, de façon à être tiré de pair d'avec les jeunes Césars. Auguste, vivement blessé, le prit au mot sur son dégoût des affaires publiques, feignit de l'oublier à Rhodes et l'y laissa sept ans. Il se trouvait délivré par cet exil volontaire de la gêne qu'imposaient à ses affections la présence de ce fils de Livie, dans la maturité de l'âge et l'éclat des services. Mais c'est alors qu'il est frappé dans tous les siens, comme si le génie du mal planait sur sa maison, pour y jeter le deuil et la honte. D'abord, Julie s'abandonne aux plus scandaleux excès. Pendant longtemps on cache tout à l'empereur, pour que l'impunité entraîne sa fille à d'irrémédiables imprudences, et quand on lui ouvre les yeux, le père ne peut reculer, le réformateur des moeurs doit punir: Julie est exilée dans l'île de Pandataria (île de Ventotene), et Auguste, la poursuivant jusque dans la mort, défendit que son corps fût jamais rapporté au tombeau de la famille impériale. La mère de Julie, Scribonia, voulut partager sa captivité. Etait-ce une protestation contre un éclat imprudent et une condamnation trop sévère (2 av. J. C.).

L'empereur, pressé de montrer l'héritier de son pouvoir aux peuples et aux légions, investit Caius César de l'autorité proconsulaire sur tout l'Orient et l'envoya en grand appareil dans ces provinces, où se faisaient vite les renommées retentissantes. Ce fut au milieu d'une cour formée par tous les rois vassaux de l'empire que le jeune prince prit, à Antioche, le 1er janvier de l'an 1 de J. C, possession du consulat. Phrahatacès (Phraatès V, roi de Parthie de 2 av. J.C. à 4 ap. J.C.), venu à sa rencontre, eut avec lui une conférence sur les bords de l'Euphrate, et Tigrane (Ariobarzane II d'Atropatène), roi d'Arménie (de 1 à 4 ap. J.C.), lui demanda en suppliant la couronne. Tibère comprit qu'il avait fait fausse route : on l'oubliait à Rome, et on le menaçait en Asie. Un des familiers de Caius avait proposé au jeune prince, dans un festin, de partir à l'instant pour Rhodes et de lui rapporter la tête de "l'exilé".

Le séjour de Rhodes devenait plus dangereux que celui du Palatin, où sa mère du moins pouvait veiller sur lui. D'humbles soumissions à Caius et à l'empereur lui permirent de rentrer dans la ville, à la condition d'y vivre loin des affaires. Les événements le ramenèrent bientôt au pouvoir. Durant une expédition en Arménie, Caius, en écoutant le gouverneur de la ville d'Artagira, qui prétendait avoir d'importants secrets à lui révéler, avait été frappé par le traître d'un coup de poignard; la blessure ne semblait pas mortelle, mais le fer sans doute était empoisonné; une incurable mélancolie saisit le malade, qui traîna quelque temps et mourut en Cilicie (4 de J. C.). Dix-huit mois plus tôt, son frère, Lucius, envoyé par Auguste aux légions d'Espagne, avait succombé à Marseille. Cette double mort, amenée sans doute par de précoces excès, ne parut pas naturelle, quoique toute preuve de crime manquât, et, comme il arrive toujours, bien des voix accusaient ceux à qui elle donnait l'empire1.

Un fils de Julie vivait encore, Agrippa Postumus; mais il n'avait que quatorze ans. Auguste, qui sentait la vieillesse peser sur lui, crut devoir à l'Etat le sacrifice de ses préventions; il adopta à la fois Agrippa Postumus et Tibère. "Je le fais", disait-il amèrement, "pour le bien de la République." Et il força Tibère, bien qu'il eût lui-même des enfants, d'adopter son neveu Germanicus. Auguste reportait sur ce jeune homme l'affection qu'il avait eue pour Drusus, son père, et il voulait s'en faire au besoin une ressource et un appui contre son impatient héritier (4 de J. C.).

Cette succession, qui avait déjà reposé sur tant de têtes, était donc réglée. Car, malgré le mensonge officiel des droits du sénat et du peuple, malgré la prorogation décennale des pouvoirs impériaux, tous acceptaient d'avance l'hérédité. Une conspiration faillit cependant renverser et l'empereur et l'héritage. Un petit-fils de Pompée, Cinna, forma le projet de poignarder l'empereur au milieu d'un sacrifice. Le complot découvert, Auguste voulait punir; Livie, plus habile, conseilla de placer cette fois la clémence entre lui et de nouveaux coupables. L'empereur appela Cinna, lui dévoila ses plans, lui nomma ses complices et l'accabla d'un magnifique pardon; plus tard, il lui donna le consulat.

Rien n'était terminé pour la succession impériale tant qu'il restait deux héritiers. Agrippa Postumus avait les mêmes droits que Tibère. On se débarrassa de ce rival, en lui faisant le sort de sa mère. Auguste cassa son adoption et le relégua dans l'île de Planasia (île de de Pianosa). Pour celui-là, l'exil suffisait; ses débauches, sa grossièreté et le dégoût public rendaient tout retour impossible (7 de J. C.). Auguste n'en avait pas encore fini avec ses malheurs domestiques : l'année d'après, la seconde Julie, accusée des mêmes crimes que sa mère, fut comme elle exilée dans une île de l'Adriatique. Auguste, par un cruel abus de la puissance paternelle, défendit même qu'on nourrît l'enfant qu'elle avait mis au monde, et le vieil empereur, juge impitoyable de tous les siens, se trouva seul, dans sa maison désolée, entre Livie et Tibère.

Vers le même temps, Ovide, le poète aimé de la haute société romaine, reçut l'ordre de quitter l'Italie et même l'Empire, puisqu'il fut relégué à son extrême frontière, vers les bouches du Danube, dans la région de la Dobrutcha. Ovide mourut à Tomes (Kustendjé en Roumanie actuelle) trois ans après Auguste2 (17 ap. J.C.).

1. Tacite se contente de dire : Mors fatn propera, vel noverex Livi.r dolus abstulit. (Ann., I, 3). Je m'étonne qu'il n'ait pas ajouté que Séjan était un des familiers de Caius César (Ann., IV, 1.).

2. Dion (LVI, 27) rapporte un règlement d'Auguste relatif aux exilés. "Il défendit à tous ceux à qui l'on avait interdit le feu et l'eau, de séjourner sur le continent ou dans les îles qui en étaient éloignées de moins de 400 stades, à l'exception de Cos, Rhodes, Lesbos et la Sardaigne. Ils ne purent changer de domicile, posséder plus d'un vaisseau de transport de la capacité de mille amphores, ni plus de deux bâtiments à rames, avoir à leur service plus de vingt esclaves ou affranchis et conserver une fortune supérieure à 185000 drachmes.

14 ap. J.C.

La mort d'Auguste

Les services que Tibère rendit à l'empire dans les terribles années où l'on vit avec effroi Marbod (ou Marobod en 5-6 ap. J.C.) menaçant, la Pannonie rebelle et 30000 soldats romains égorgés, effacèrent peu à peu les préventions du prince, et, en l'an 13 ap. J.C., sentant sa fin approcher, il le prit pour collègue. En vertu d'un sénatus-consulte et d'une loi des centuries, il partagea avec lui les plus importantes prérogatives de l'autorité impériale : la puissance tribunitienne, le pouvoir pro consulaire dans les provinces, le commandement des armées et le droit de faire le cens. Lorsqu'il ferma le lustre (Lustrum), il fit prononcer par Tibère les voeux accoutumés pour la prospérité de l'empire. "Je ne dois pas", disait-il, "faire des voeux dont je ne verrai pas l'accomplissement." Ce n'est pas qu'aucun mal le menaçât; il avait toujours eu une de ces santés chancelantes. Mais le corps était épuisé et la vie allait s'éteindre. Tibère partant pour l'Illyrie, il voulut le conduire jusqu'à Bénévent, afin d'échapper aux ennuis de Rome et aux affaires. Il alla par terre à Astura, s'embarqua dans cette ville et parcourut lentement les beaux rivages de la Campanie et les îles voisines, heureux de son oisiveté, faisant des bons mots, de mauvais vers, se plaisant à voir les jeux des matelots ou les luttes des jeunes Grecs de Capri, qu'il récompensait par un festin dont le dessert était livré au pillage. De Bénévent il revint à Nola. Là de vives douleurs l'arrêtèrent. Il y reconnut les atteintes de la mort, et fit aussitôt revenir Tibère, avec lequel il s'enferma longtemps. "Le jour de sa mort, il s'enquit plusieurs fois si son état ne causait aucun tumulte, et, ayant demandé un miroir, il se fit arranger les cheveux. Quand ses amis entrèrent: Eh bien, leur dit-il, trouvez-vous que j'aie assez bien joué cette farce de la vie? Et il ajouta en grec la formule qui termine les pièces de théâtre : Si vous êtes contents, applaudissez.... (Acta est fabula: la pièce est jouée!)" Quelque temps après, il expira dans les bras de Livie (19 août 14 ap. J.C.).

Il était âgé de soixante-seize ans moins trente-cinq jours. Son corps fut apporté de Nola à Baïes par les décurions des municipes et des colonies. On ne marchait que la nuit, à cause de l'extrême chaleur; le jour, le corps était déposé dans les édifices publics ou dans les temples à Baïes, les chevaliers vinrent le recevoir et le portèrent à Rome, au Palatin, dans le vestibule de la maison impériale, où il fut exposé sept jours sur un lit d'or et d'ivoire. Le cadavre restait caché sous des draperies brochées de pourpre et d'or, mais on voyait une statue de cire faite à la complète ressemblance d'Auguste, qui était couchée sur le haut du lit et semblait dormir. Un jeune et bel esclave agitait doucement, au-dessus de la figure du mort, un éventail en plumes de paon, pour protéger son éternel sommeil; à gauche venaient successivement s'asseoir tous les sénateurs en habits de deuil; à droite, les matrones vêtues de la longue stole blanche, sans colliers ni parures. En avant du lit, on avait placé la statue d'or de la Victoire comme si la déesse était de la famille Julienne.

Cependant Tibère avait convoqué le sénat pour délibérer sur les honneurs à rendre à son père. Les Vestales, qui avaient reçu en dépôt le testament d'Auguste, l'apportèrent à la curie : il l'avait écrit seize mois auparavant, et instituait pour héritiers Tibère et Livie; à leur défaut, Drusus, fils de Tibère, pour un tiers, Germanicus et ses trois fils pour le reste. Par une disposition singulière, il adoptait Livie, qui devait prendre le nom de Julia Augusta. Il léguait au peuple romain, c'est-à-dire au trésor public, 40 millions de sesterces; à la plèbe de la ville, 3 millions 500000; à chaque prétorien, 1000 sesterces; à chaque soldat des cohortes urbaines, 500; à chaque légionnaire, 300. Quatre livres (Res Gestae) qu'il avait composés, furent lus par Drusus: l'un réglait l'ordre de ses funérailles, le second renfermait un résumé de ses actions, qu'il voulait qu'on grave sur deux tables de bronze fixées à des piliers à l'entrée de son mausolée. Le troisième livre, décrivait l'état de la situation de l'Empire, indiquant les effectifs de l'armée et le bilan financier du trésor public, du trésor impérial et des redevances; le quatrième, très discuté, contenait peut-être des conseils au Sénat et donc à Tibère sur la politique intérieure et extérieure à suivre pour l'empire.

14 ap. J.C.

Les funérailles d'Auguste

Le jour des funérailles, les magistrats prirent sur leurs épaules le lit funèbre, et, par le forum, se dirigèrent vers le champ de Mars, où l'on avait établi le bûcher. Derrière eux l'on portait trois statues d'Auguste revêtu de la toge triomphale, et les images de ses aïeux, de tous les Romains illustres, depuis Romulus jusqu'à Pompée, qui semblaient sortir de leur tombeau pour lui faire cortège, celles enfin des nations qu'il avait vaincues : chacune de celles-ci avec le costume national; venaient ensuite l'ordre entier des sénateurs et des chevaliers, suivis des matrones et mêlés à des choeurs de jeunes garçons et de jeunes filles des plus illustres maisons, qui chantaient des hymnes funèbres; après eux les soldats du prétoire et de la garde urbaine, enfin l'immense foule du peuple. Au forum, deux discours en l'honneur du mort furent prononcés: l'un par Tibère, devant le temple de Jules César, l'autre par son fils Drusus, du haut de la tribune aux harangues.

Au champ de Mars, où l'on arriva par la porte triomphale, le bûcher s'élevait sous la forme d'un temple carré, à quatre étages en retraite l'un sur l'autre. Il était décoré de tableaux, de statues et couvert des plus riches tentures. Quand le lit funèbre eut été placé au second étage, au milieu des fleurs, les prêtres, les magistrats et les sénateurs firent lentement le tour du monument; les chevaliers, les soldats et le peuple défilèrent plus vite, en jetant sur le corps, les uns leurs récompenses militaires, les autres des aromates et des parfums. A un signal de Tibère, des centurions désignés par le sénat lancèrent sur le bûcher des torches allumées. Au moment où la flamme monta, un aigle s'échappa du petit temple qui terminait l'édifice et prit l'essor dans les cieux, comme s'il emportait à l'Olympe l'âme du mort.

Le bûcher brûla pendant cinq jours : du moins Livie attendit jusqu'au soir de la cinquième journée pour aller avec les principaux des chevaliers, recueillir les ossements au milieu des cendres refroidies. Après les avoir lavés et parfumés, elle les plaça dans une urne d'albâtre orientale, et les porta au mausolée d'Auguste, dans la chambre sépulcrale que l'empereur s'était réservée au faîte de son colossal tombeau.

De son vivant, il avait autorisé les provinciaux à lui décerner l'apothéose; dans la ville, il n'avait d'abord osé prétendre qu'à la sainteté (Augustus ou Auguste), mais plus tard il laissa les chefs de quartier placer son image parmi celles des Lares, protecteurs des carrefours. Le jour des funérailles, un ancien préteur affirma sous serment qu'il avait vu l'image du nouveau Romulus sortir du milieu des flammes et monter au ciel. Il n'en avait coûté à Livie qu'un million de sesterces pour faire à Rome même de son vieil époux un dieu. Tout était donc prêt pour l'apothéose d'Auguste : le sénat le proclama divus1. L'empereur défunt aura un culte public, des fêtes, des jeux, des sanctuaires, un sacerdoce: chaque ville instituera un flamine augustal; à Rome, on tirera au sort, parmi les principaux personnages, vingt et un pontifes, auxquels seront adjoints Tibère, Drusus, Claude et Germanicus. Il aura même un culte domestique : beaucoup de familles réserveront dans l'atrium de leur maison une place au milieu des lares pour celui qui semblait avoir reçu, avec le titre de Père de la patrie, le droit d'être honoré par les citoyens. Livie deviendra elle-même prêtresse du nouveau dieu, Augusta sacerdos. Tous les matins, on la vit dans la chapelle qu'elle érigea au milieu de sa demeure du Palatin, brûler de l'encens devant l'image de celui dont mieux que personne elle avait connu les humaines faiblesses.

1. Le mot divus n'avait pas précisément le sens de divin comme nous l'entendons. Les divi mânes étaient les morts purifiés par les cérémonies funèbres et devenus l'objet d'un culte domestique, culte de souvenir, d'affection ou de respect, non de sainteté. C'est ainsi que Cicéron parle dans plusieurs de ses lettres à Atticus du temple qu'il veut élever à sa fille Tullie. Les mânes, qui n'étaient d'abord que l'esprit des morts, se confondirent avec les génies protecteurs des vivants, et tous peuplèrent silencieusement les profondeurs de la terre et les régions sereines de l'éther. "Le génie", dit le jurisconsulte Paulus, "est fils des dieux et père des hommes;" il ajoute : Genius meus nominatur qui me genuit. Aussi le génie domestique était-il honoré aux jours de naissance de chacun des membres de la famille. On voit que l'idée de paternité et de protectorat est essentielle dans la conception des génies, ce qui conduisit tout naturellement les dévots politiques ou religieux, hypocrites ou sincères, à regarder le Pater patrix comme le génie même de l'empire.

Livret :

  1. Auguste dans la boutique de Roma Latina

Références supplémentaires :

  1. Suétone, Vie des douze Césars, Vie d'Auguste
Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante