Vitellius   

19 avril - 22 décembre 69

19 avril - 22 décembre 69

Vitellius Vespasien empereur La chute de Crémone La mort de Flavius Sabinus La mort de Vitellius




L'insurrection générale

Néron
Vitellius

Verginius était au camp de Brixellum, les soldats lui offrirent l'empire; il refusa encore et s'échappa dans le temps qu'ils forçaient sa maison. Rubrius Gallus alla porter enfin à Caecina la soumission de ces vaincus si fiers, qui ne cédaient que faute d'un chef. La haute Italie vit alors se renouveler les horreurs des anciennes guerres civiles. Le soldat pillait, et les auxiliaires germains, bataves, gaulois, assouvissaient à la fois leur avidité, et leurs vieilles rancunes. Les chefs, esclaves de leurs troupes, n'osaient rien empêcher; on craignait les vainqueurs, on craignait les vaincus. A chaque instant, des querelles éclataient qui dégénéraient en séditions. A Turin, les huit cohortes bataves faillirent en venir aux mains avec leur légion et les prétoriens; la ville fut brûlée. A Pavie, deux cohortes gauloises furent taillées en pièces par leurs propres légionnaires, et le tumulte était à peine apaisé, qu'on crut voir revenir sur ses pas la quatorzième légion pour tenter une surprise sur le camp des Vitelliens. On se hâta d'éloigner ce corps, qui hésita longtemps entre la révolte et l'obéissance. Les prétoriens furent licenciés; la légion VIIa Gemina, levée par Galba en Espagne, fut dirigée sur la Pannonie, la Ie Adjutrix sur l'Espagne, et l'on renvoya dans leurs quartiers d'hiver le reste des Othoniens ulcérés de leur défaite, du supplice de leurs plus braves centurions et de la joie insultante de leurs rivaux. c'étaient des auxiliaires tout prêts pour tout nouveau prétendant.

L'horrible confusion où s'agitait l'Italie avait gagné les provinces qui reconnaissaient Vitellius. En Afrique, le procurateur des deux Maurétanies avait pris, disait-on, les marques de la royauté et le nom de Juba, qui rappelait aux Maures leur indépendance. Il avait péri dans cette tentative, mais Cluvius Rufus, qui administrait toutes les Espagnes, était accusé d'avoir voulu faire de ce gouvernement sa part dans le déchirement de l'empire. En Bretagne, les soldats avaient chassé leur chef, et les Gaules venaient d'être ébranlées par une explosion inattendue des sentiments religieux et patriotiques qui vivaient toujours au coeur des populations rurales. Un paysan boïen s'était fait passer pour dieu et s'appelait le libérateur des Gaules. Une foule fanatique le suivait; il avait déjà réuni huit mille hommes, et le mouvement gagnait rapidement sur le territoire Eduen. Les nobles de cette cité, qui pouvaient arriver au sénat et aux honneurs de Borne, s'effrayèrent de cette insurrection populaire. Aidés de quelques cohortes vitelliennes, ils dispersèrent le rassemblement et prirent son chef. On le jeta aux bêtes, qui, déjà repues, refusèrent de le dévorer. "Il est invulnérable !" criait le peuple. On dut le faire tuer par des soldats. Plus près encore de Rome, dans l'Istrie, un esclave fugitif se faisait passer pour un noble romain que la cruauté de Néron avait forcé de chercher un asile dans ce pays écarté, et la population, les soldats, s'attroupaient autour de lui, quand on reconnut l'imposture. Tout l'Orient enfin était troublé par la grande insurrection des Juifs, à laquelle le voisinage des Parthes et les étranges rumeurs répandues dans ces provinces pouvaient donner tout à coup de formidables proportions.

19 avril - 22 décembre 69

Vitellius

On sait déjà que Vitellius n'était pas l'homme capable d'arrêter cette dissolution prématurée. Il avait à peine dépassé les frontières de la Belgique quand il apprit la victoire de Bédriac. Depuis ce moment, il ne traversa les villes que dans un char de triomphe et descendit la Saône sur des barques chargées de tout, l'appareil des plus splendides festins. Aucune discipline parmi les gens de service; aucune parmi les soldats. Il riait lui-même de leurs violences et de leurs pillages. Arrivé, dans la plaine de Bédriac, quarante jours après la bataille (25 mai), et voyant quelques-uns reculer d'horreur devant les cadavres en putréfaction, il dit cette parole qui a été répétée ailleurs, en des temps encore plus malheureux : "Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon". Il marcha lentement vers Rome, ruinant les villes et les campagnes sur son passage, car il traînait après lui moins une armée qu'une immense cohue : soixante mille soldats, dont trente-quatre cohortes de troupes auxiliaires, un plus grand nombre de valets, et des bouffons, des histrions de tout genre, des cochers, au milieu desquels il passait les seuls instants qu'il ne donna pas à la table ou à son pesant sommeil. "Dans tout le camp, aussi bien qu'au prétoire, on ne voyait, on n'entendait", dit Tacite, "que les orgies des bacchanales entremêlées de clameurs et de meurtres". A sept milles de Rome, les soldats se jetèrent sur le peuple accouru à leur rencontre; dans la ville même, où leur étrange costume, leurs longues piques, les peaux de bêtes dont ils se couvraient étaient un objet de curiosité et d'effroi, pour un plot, pour un regard, ils tuaient.



19 avril - 22 décembre 69

Ses vices

Qu'importaient ces désordres à Vitellius ? Les armées d'Orient lui avaient adressé leurs serments : donc plus de soucis; il relevait les statues de Néron; il vivait au cirque et à table; pour lui, régner, c'était faire bombance. Ces tyrans de Rome, qui se ressemblent par leur facilité à tuer, se distinguent par un vice dominant : celui de Vitellius était ignoble, une insatiable gloutonnerie. "Il s'invitait le même jour", dit son biographe, "chez plusieurs personnes pour des heures différentes, et chacun de ces festins ne coûta jamais moins de 400000 sesterces. Il suffisait à tous ces repas par l'habitude de se faire vomir. Le jour de son entrée à Rome, son frère lui donna un souper où l'on servit deux mille poissons des plus recherchés et sept mille oiseaux. Mais Vitellius effaça ces profusions par l'inauguration d'un plat d'une énorme grandeur, qu'il appela le bouclier de Minerve Protectrice (Ce plat était d'argent; on le conserva jusqu'à Hadrien, qui le fit fondre (Dion, LXV, 5.)). On y avait mêlé des foies de carrelets, des cervelles de faisans et de paons, des langues de phénicoptères, des laitances de lamproies, mille autres choses encore que des trirèmes étaient allées chercher depuis le fond du Pont-Euxin jusqu'au détroit d'Hercule. Sa gloutonnerie ne pouvait se contenir, même pendant les sacrifices : il mangeait sur l'autel la viande et les gâteaux que le prêtre y faisait cuire". En peu de mois, ajoute Tacite, il engloutit 900 millions de sesterces. Mais il légua son nom à certains plats que du temps de Dion on appelait encore des mets vitelliens !

Quant à l'administration, c'était l'affaire de Caecina et de Valens, depuis longtemps rivaux, maintenant ennemis, et l'un des deux déjà traître. Vitellius leur avait donné le consulat pour les mois de septembre et d'octobre 69 : année consulaire par excellence, car elle compta quinze consuls. Cette nomination faite et ses deux généraux chargés des affaires civiles, il lui sembla que sa fonction impériale était remplie et qu'il n'avait plus qu'à vivre en liesse. Ce gros homme avait le tempérament débonnaire et facile des bons vivants. Après sa victoire à Bédriac, il avait épargné le frère d'Othon, pardonné à Suetonius Paulinus qui l'avait battu à la journée du champ des Castors, et vers la fin, au moment le plus critique, tenant dans ses mains un frère, un fils, un neveu de Vespasien, il leur laissera la vie.

Ce qu'il avait été au camp, il le fut à Rome : recherchant bassement la popularité; au théâtre, il applaudissait avec la population; au cirque, il soutenait les cochers qu'elle favorisait. Dans le sénat où il se rendait sans nécessité, sa tenue, son langage, n'étaient pas d'un prince : il y faisait de longs discours, y supportait de vives discussions où la dignité impériale était compromise. Il appela les tribuns au secours de son autorité méprisée. Au sortir d'une séance, quelques-uns essayaient d'adoucir sa colère : "Est-ce donc", leur dit-il, "chose si nouvelle que de voir deux sénateurs différer d'opinion ?" Cela parut très sénatorial; mais lorsqu'il ajouta : "N'ai-je pas moi-même souvent contredit Thrasea ?" On trouva le souvenir impertinent. Dion le loue de n'avoir confisqué les biens de personne, ni cassé les testaments d'aucun des amis d'Othon.

Ces façons débonnaires ne l'empêchaient pas de prendre de temps à autre les habitudes impériales. Un grand qui lui était suspect, Cornelius Dolabella, fut égorgé durant son sommeil; plus tard, il en força peut-être un autre, Junius Blesus, de s'empoisonner1. Suétone assure que, pour régler ses comptes avec ses créanciers, il les envoya à la mort. Un d'eux croit échapper en lui criant : "Je t'ai fait mon héritier"; parole doublement imprudente et qui l'eût fait condamner s'il ne l'eût été déjà. Vitellius ouvre le testament; un affranchi devait partager avec lui; il prend le tout en faisant tuer le testateur et le légataire. Deux fils demandaient grâce pour leur père, on les exécuta avec lui.

En ce temps-là les devins étaient gens d'importance. On les consultait quand on n'était rien, et, naturellement, on les proscrivait quand on était tout. Vitellius ordonna à ceux d'Italie de quitter la péninsule avant le 1er octobre; ils se cachèrent ou s'enfuirent, mais en jetant derrière eux un édit à leur façon : "A tous, salut". Tous ceux qu'on put saisir furent exécutés. C'était répondre bien durement à leur plaisanterie.

Voilà donc où l'empire en était venu dans l'espace d'un demi-siècle, depuis la mort de son fondateur : à Rome, des moeurs ignobles et sanguinaires; dans les armées, plus de discipline; dans les provinces, une fidélité douteuse; l'administration partout relâchée; les villes reprenant leurs rivalités à la faveur des révolutions2; et la paix qu'Auguste avait donnée disparaissant; les frontières qu'il avait garnies de troupes laissées sans défense; tout l'édifice en un mot qu'il avait élevé, était chancelant et menaçant déjà de couvrir le monde d'une ruine immense.

1. Le récit de Tacite n'est pas clair; on ne comprend pas comment put se faire l'exécution. Il dit même que la joie de Vitellius en voyant Blesus mort contribua à faire croire au crime : addidit facinori fidem (Hist., III, 59)

2. Discordibus municipiorum animis magis inter semet quam contumacia adverses principem (Tacite, Hist., II, 5). Comme il était arrivé à Lyon et à Vienne dans les Gaules, Leptis et OEa, en Afrique, se livraient de sanglants combats. (Ibid., 50.) Cf. Suétone, Vespasien, 8 : Provinciae civitatesque liberae, nec non et rogna quædam tumultuosius inter se agebant.

19 avril - 22 décembre 69

Vespasien

Cette désorganisation si rapide était inévitable avec une constitution qui faisait tout dépendre du maître. Cette fois l'excès du mal amena, pour un temps, une réaction salutaire : au goinfre revêtu de la pourpre d'Auguste va enfin succéder un vrai prince; et il y avait tant de vitalité dans ce puissant Etat, qu'il retrouvera le repos et la prospérité dès qu'une main habile et ferme en aura saisi les rênes. Vespasien va recommencer Auguste; Titus, Trajan, Hadrien et les deux Antonins le continueront, sans plus de garantie, il est vrai, pour l'avenir, parce qu'ils laisseront encore tout au hasard et à la force, mais en faisant de leurs règnes la plus heureuse époque de l'humanité.

La succession des empereurs montre combien avaient été rapides le déclin et la destruction de l'aristocratie romaine, sous la double action de ses vices et de la loi de majesté. On ne la trouve plus dans les hautes charges, autrefois son domaine; et comme ce sont des parvenus qui fournissent des chefs à l'armée, ce sont eux qui vont donner des maîtres à l'empire.

Après les Césars, on avait eu encore un patricien, Galba; Othon était d'une maison royale d'Etrurie; mais déjà Vitellius n'a plus qu'une origine équestre; Vespasien (Titus Flavius Vespasianus, né à Phalacrine, près de Reate (Rieti), le 17 novembre 9 de J.C. (Suétone, Vespasien, 2.)) est fils d'un paysan de la Sabine, et, l'Italie étant épuisée comme le patriciat, on va voir arriver les empereurs provinciaux.

L'aïeul de Vespasien avait été centurion dans les légions de Pompée, à Pharsale; son père ne s'était pas élevé dans l'armée beaucoup plus haut que l'aïeul, mais, chargé de percevoir en Asie l'impôt du quarantième, il montra une telle probité, que plusieurs villes lui élevèrent des statues avec cette inscription: Au receveur intègre. Cette noblesse en valait bien une autre. Vespasien ne rougit jamais de son origine et se moquait de ceux qui le faisaient descendre d'un compagnon d'Hercule; empereur, il se plut à visiter les lieux où s'était écoulée son enfance; il défendit qu'on changea rien dans la pauvre maison qu'il avait habitée, et même, aux fêtes solennelles, il but toujours dans une petite coupe d'argent que son aïeule lui avait donnée. Sous Claude, il fut le légat d'une légion pendant l'expédition de Bretagne, il se battit trente fois contre l'ennemi, soumit deux peuples puissants, vingt villes et l'île de Wight. Aussi reçut-il les ornements triomphaux, deux sacerdoces et le consulat pour les deux derniers mois de l'année 51. Envoyé par le sort comme proconsul en Afrique, il s'y montra intègre et sévère1, et il revint de sa province moins riche qu'il n'était parti, à ce point qu'il fut forcé, tout consulaire qu'il était et triomphateur, de faire, pour vivre, le commerce des chevaux. Néron l'emmena cependant dans son voyage d'Achaïe, et il y courut risque de la vie, en s'endormant tandis que l'empereur chantait. Le besoin qu'on eut alors d'un général habile et sans naissance mit fin à sa disgrâce. Les Juifs avaient battu le lieutenant consulaire de Syrie et pris un aigle. Corbulon étant mort, Suetonius Paulinus oublié dans son gouvernement de la Moesie, Néron se souvint de Vespasien et lui donna le commandement des trois légions envoyées contre les Juifs (fin de 66).

Son premier soin fut de rétablir la discipline, et pour y réussir il usa du meilleur moyen, celui de donner en tout l'exemple de ne refuser pour lui-même ni les fatigues ni les dangers. Partout les soldats le virent combattre à leur tête; au siège d'une petite ville, il reçut plusieurs flèches sur son bouclier et fut blessé au genou. Ses talents, l'assistance dévouée de son fils Titus et du père de Trajan firent le reste; les Juifs, vaincus, furent rejetés dans Jérusalem, et tout l'Orient, où les Grecs avaient porté la haine contre les Juifs, retentit du nom de Vespasien. Après la mort de Néron, il reconnut successivement Galba, Othon et Vitellius. Mais quand il lut à ses troupes le serment et les voeux pour le dernier, les soldats montrèrent par leur silence qu'ils n'entendaient pas se résigner plus longtemps à accepter les chefs que les autres armées leur donnaient. Ils répétaient ce qu'avaient dit plusieurs cohortes de la Moesie : "Valaient-ils moins que les légions d'Espagne qui avaient élu Galba, que les prétoriens qui avaient nommé Othon, que l'armée de Germanie qui avait proclamé Vitellius ? Seuls à cette heure, dans tout l'empire, ils combattaient les ennemis de Rome, et en récompense de leurs travaux on voulait les enlever à une province qu'ils aimaient pour les exiler sur les bords du Rhin, où ils trouveraient un rude climat et un service pénible; sans doute en vue de les séparer de leur chef, afin que celui-ci ne pût accomplir la vengeance qu'Othon en mourant lui avait léguée, au nom de la république, comme lui sacrifiée2. Il courait, en effet, copie d'une lettre écrite, disait-on, par cet empereur pour appeler Vespasien au secours de l'empire.

Les chefs des provinces orientales avaient le même intérêt que leurs soldats. Mucien, qui commandait quatre légions en Syrie, aurait pu disputer la pourpre à son collègue; mais ils se seraient perdus tous deux en se divisant; il eut la sagesse de le comprendre. D'ailleurs les soldats penchaient pour Vespasien. Un de ses fils montrait déjà des talents. Mucien, sans famille, n'avait à penser qu'à lui seul; il crut plus sûr de faire un empereur, en lui imposant ses conditions, que de chercher à le devenir.

Jusqu'alors ennemi du commandant des légions de Judée, il se réconcilia avec lui et offrit de le reconnaître pour chef. Le préfet d'Egypte, associé à leurs desseins, promit deux légions; quelques soldats de Moesie avaient déjà placé son image sur leurs enseignes, et on pouvait compter que les légions de l'Illyricum, vaincues à Bédriac sans avoir combattu, salueraient le vengeur d'Othon et d'elles-mêmes. On avait des flottes, de nombreux auxiliaires, l'amitié de Vologèse, des oracles qui annonçaient que vers ce temps un maître du monde sortirait de la Judée. Ce roi de la terre, un prisonnier juif l'avait nommé; du vivant de Néron, Josèphe, chargé de chaînes pour être envoyé à Rome, avait dit à Vespasien : "Garde-moi, je suis prophète, tu seras empereur !"

1. Suétone, Vespasien, I, 4. Tacite (Hist., II, 97) semble dire le contraire. Vespasien avait sans doute déjà montré dans ce gouvernement une économie sévère. De là cette émeute d'Hadrumète, où on lui jette des raves à la tête, et ces souvenirs fâcheux (famosum invisumque) laissés parmi les habitants, tandis que Vitellius s'était fait aimer par sa facilité et ses profusions. Un fait certain, c'est que Vespasien sortit pauvre de sa province. Suétone lui reproche cependant d'avoir extorqué 200000 sesterces à un jeune homme pour lui faire obtenir le laticlave. On a vu Burrus vendre aussi son crédit, et malheureusement ces façons qui ont été pratiquées en d'autres temps n'ont pas toujours fait perdre à celui qui s'en rendait coupable sa réputation de galant homme.

2. Tacite (Hist., II, 80) et Suétone (Vespasien, 4-6) disent que ce projet attribué à Vitellius de transporter les légions de Germanie en Orient déplaisait aux habitants autant qu'aux soldats. Il y avait d'ailleurs une vieille jalousie entre les légions de Syrie et celles d'Occident. Sous Tibère, seules dans toute l'armée romaine, elles n'avaient point mis Séjan au milieu de leurs enseignes; seules aussi, elles avaient à sa mort reçu une gratification du prince. (Suétone, Tibère, 48.)

1er juillet 69

Vespasien empereur

Le 1er juillet 69, il se fait proclamer dans Alexandrie par le préfet d'Egypte; deux jours après, l'armée de Judée le salua empereur, et Mucien fit aussitôt prêter serment à ses légions. A l'honneur des troupes et de leur nouveau prince, il ne fut pas question d'un donativum extraordinaire. L'argent manquait pour les préparatifs, et l'on fut obligé de frapper des réquisitions sur les provinciaux. Mucien donna tout ce qu'il avait; d'autres l'imitèrent, surtout les rois alliés d'Edesse, de la Commagène et de l'Iturée. Les uns et les autres croyaient placer à gros intérêts sur la victoire. Mais tous, ajoute Tacite, n'eurent pas, comme Mucien, le droit et le pouvoir de se dédommager.

On décida que des députés se rendraient en Arménie et chez les Parthes pour garantir la paix des frontières; que Titus, le fils ainé de l'empereur, se chargerait de réduire Jérusalem; Vespasien de fermer l'Afrique en occupant Alexandrie et Carthage pour affamer Rome; Mucien de marcher sur l'Italie et d'entraîner les légions du Danube; qu'enfin de pressants messages iraient agiter les Gaules, ébranler la fidélité suspecte des armées de Bretagne et d'Espagne et faire espérer aux prétoriens leur rétablissement. Les sept légions de l'Illyricum (il y avait trois légions en Moesie et deux en Pannonie, autant en Dalmatie. (Tacite, Hist., II, 85-6; III, 7, 9, 10, 50.)), décidées d'avance, n'attendirent même pas Mucien et prirent les devants sous l'active impulsion d'un légat légionnaire, Antonius Prunus, homme mauvais, mais soldat plein de courage et de résolution qui savait commander et se faire obéir1. On prit à la solde de l'armée les chefs des Sarmates Jazyges, qui se chargèrent de garder le Danube, et deux rois des Suèves, Sidon et Italicus, qui suivirent Primus lorsque, malgré les ordres de Vespasien, il franchit les Alpes Juliennes à la tête de la cavalerie et des vexillaires2.

1. Tacite, Hist., II, 56. C'était un Gaulois de Toulouse, surnommé Becco. Chassé du sénat en 61 pour un faux, il avait été rétabli par Galba, qui lui donna le commandement de la légion VIIe Gemina. (Suétone, Vitellius, 15 ; Tacite, Ann., XIV, 40; Hist., II, 86.)

2. Le vexillaire était le porte-étendard, mais aussi le vétéran qui, ayant accompli la durée légale du service, était retenu sub vexillo. Les corps servant à part de la légion étaient aussi appelés vexilla : Germanica vexilla (Tacite, Hist., I, 51, 70); equitum vexilla (Hist., II, 11); etc.

Octobre 69

La chute de Crémone

Les Vitelliens s'étaient aussi mis en mouvement, mais personne n'eût reconnu dans ces soldats languissants, énervés, qui marchaient sans ordre et presque sans armes, le long de la voie Flaminienne, ces fières légions de Germanie si renommées dans tout l'empire. Les plus braves d'entre eux étaient restés à Rome dans les vingt nouvelles cohortes du prétoire et de la ville (Seize prétoriennes, quatre urbaines, chacune de mille hommes. (Tacite, Hist., II, 95.)). Le chef des autres, Caecina, jaloux du crédit de Valens, avait déjà ouvert l'oreille aux propositions de Sabinus, frère de Vespasien, qui était préfet de Rome. Caecina ne voulait trahir qu'à bon escient. Afin de donner a ses agents le temps de conclure le marché, il choisit, avec un coup d'oeil militaire qui prouve son habileté, la ligne de l'Adige pour arrêter l'ennemi, maître déjà d'Aquilée, de Vicence, de Padoue et de la forte place de Vérone. Par ses lenteurs calculées il permit aux Flaviens de réunir plus de quarante mille hommes, et à son complice Lucilius Bassus de décider la défection de la flotte de Ravenne. Quand la nouvelle lui en arriva, il fit abattre dans son camp les images de Vitellius et inscrire sur les drapeaux le nom de Vespasien. Mais les soldats s'indignent de cette trahison envers l'élu des légions de Germanie; ils se jettent sur Caecina, l'enchaînent, puis sans chef et en désordre, ils abandonnent leurs lignes et vont rejoindre les troupes qu'ils ont laissées dans Crémone. Antonius Primus, pour profiter de la sédition, passe l'Adige, qui n'est plus défendu, et en deux jours gagne Bédriac, d'où il peut gêner l'arrivée des secours que Valens ne manquera pas de leur conduire. Du reste, résolu à frapper au plus tôt quelque coup décisif avant que les provinces transalpines ne s'ébranlent et que les Germains, qui menacent d'une invasion par la Rhétie, ne paraissent, il pousse dès le premier jour vers Crémone une forte reconnaissance, qui, à huit milles de Bédriac, rencontre deux légions ennemies et les rejette en désordre sur la cité. Six autres y entraient à ce moment, après une marche de trente milles en un jour. Au lieu de se reposer d'une si longue route, elles traversent la ville, le camp retranché qui la couvre, et attaquent, en laissant à peine à Antonius le temps de rappeler aux légions de Moesie que cette querelle est moins celle de deux empereurs que des deux armées du Danube et du Rhin.

On se battit toute la nuit. La lune s'étant levée derrière les Flaviens et projetait en avant de leurs lignes de grandes ombres de soldats et de chevaux qui trompaient les coups des Vitelliens, tandis que ceux-ci, vus en pleine lumière, étaient accablés de traits dont pas un ne se perdait. Au matin, la troisième légion venue de Syrie adora le soleil levant; en même temps, sur le bruit que Mucien arrivait, de grands cris retentirent; l'armée fit un puissant effort, et le camp fut forcé. Les Vitelliens désespèrent de résister davantage; ils courent à Caecina, qu'ils délivrent de ses chaînes, qu'ils supplient d'être leur intercesseur, et ils arborent sur les remparts de la ville les voiles et les bandelettes des suppliants. C'était, depuis Sylla, la première victoire que les troupes des provinces orientales gagnaient sur celles de l'Occident.

Durant la lutte, un père avait été tué par son fils, un frère par son frère : c'est le crime ordinaire des guerres civiles; mais un des meurtriers s'en vanta comme d'un glorieux exploit et réclama des généraux une récompense. Pareil malheur s'était vu, dit Tacite, au temps de nos anciennes discordes; un soldat de Pompée tua son frère dans les rangs de Cinna; mais, l'ayant reconnu, il ne voulut pas lui survivre et se perça de son épée. La guerre civile avait elle-même dégénéré.

Le jour de la bataille, une grande foire se tenait dans Crémone; l'avidité des vainqueurs s'en accrut : durant quatre jours la ville fut livrée aux brutales passions de quarante mille soldats furieux et d'autant de valets d'armée. Les Flaviens avaient fait aux Vitelliens les honneurs du pillage et scellé leur réconciliation sur les ruines fumantes de la malheureuse cité. Lorsqu'ils eurent tout pris ou tué, ils la brûlèrent, et de cette florissante colonie fondée deux cent quatre-vingt-six années auparavant pour arrêter les Gaulois et Annibal, il ne resta debout que le petit temple de Méphitis, en dehors de l'enceinte1.

La chute de Crémone retentit douloureusement au coeur de l'Italie. Depuis plus d'un siècle (depuis le sac de Pérouse, 40 av. J.-C.), la péninsule n'avait ni entendu un bruit d'armes, sauf à Bédriac, ni vu une chaumière brûlée par des soldats, et voici que des Pannoniens, des Dalmates, des Suèves, des hommes de la Moesie, des Syriens, renouvelaient pour elle des maux que quatre générations n'avaient connus que par les récits faits aux veillées du soir. Les chefs sentaient l'odieux du sac de Crémone; mais ils laissaient faire, n'étant plus maîtres de leurs soldats, ceux-ci parce qu'il manquait d'autorité, comme Pompeius Silvanus, qui perdait à parler les occasions d'agir, ceux-là parce qu'ils essayaient d'en prendre par des moyens funestes, comme Antonius, qui leur abandonnait le droit de remplacer leurs officiers morts. Les suffrages donnèrent les grades aux plus turbulents, et le soldat ne dépendant plus du chef, les chefs étant faits tumultueusement par le caprice du soldat, ces pratiques séditieuses corrompaient la discipline....

Fabius Valens, qui n'avait pu passer par Rimini et Ravenne, à cause de la défection de la flotte, apprit en Etrurie le désastre de Crémone. Il forma le projet de s'embarquer pour la Narbonnaise, d'aller soulever les Gaules, la Bretagne, la Germanie, et de recommencer sa première campagne. Mais déjà la Narbonnaise s'était prononcée pour Vespasien; Valens, jeté par la tempête sur les dies d'Hyères, près de Marseille, y fut pris par les galères du procurateur Valerius Paulinus, et à quelque temps de là mis à mort. Cette nouvelle et celles qui arrivaient d'Italie décidèrent la défection de l'Espagne et de la Gaule. La Bretagne seule hésitait, et les insulaires, voyant dans ces conflits une chance de liberté, recommençaient la guerre. Sur le Rhin, Civilis soulevait les Bataves, moins contre Vitellius que contre Rome. La Germanie s'agitait, et tous les Barbares, de la forêt Hercynienne au Caucase, sentant que l'empire avait retiré d'eux sa puissante main pour la tourner contre lui-même, se levaient et marchaient à l'attaque des frontières dégarnies. Les Daces avaient franchi le Danube; l'Euxin se couvrait de pirates; dans le Pont un affranchi du dernier roi appelait aux armes les nations voisines.

1. Tacite, Hist., III, 1-35 ; Dion, LXV, 15; Josèphe, Bell. Jud., IV, 41. Ce furent les Vitelliens qui firent le plus de mal, parce qu'ils connaissaient les maisons des riches. Malgré un ordre d'Antonius de relâcher tous les Crémonais captifs, les soldats voulurent les vendre comme esclaves, et, aucun acheteur ne se présentant, ils se mirent à les tuer (occidi copere. Tacite, Hist., III, 51). Alors les parents, les alliés, les rachetèrent en secret.

Octobre - novembre 69

La chute de Vitellius

Au milieu du bruit de cet empire qui s'écroulait sur sa tête, Vitellius, caché sous les ombrages des jardins d'Aricie, paraissait ne rien entendre, ne rien voir; semblable à ces animaux immondes qui, une fois repus, se couchent et dorment (Tacite, Hist., I, 36). Il avait pris l'empire pour un festin, et il voulait achever tranquillement l'orgie. Il se réveilla pourtant en apprenant la défaite de Crémone, et, à l'approche des Flaviens, il fit sortir de Rome quatorze cohortes prétoriennes, toute la cavalerie et la légion formée des soldats de marine. C'étaient des hommes d'élite; avec eux il pouvait fermer l'Apennin déjà couvert par les neiges, et peut-être mettre en péril l'armée victorieuse, qu'Antonius précipitait sur la capitale, sans ordre ni discipline, afin d'y arriver avant Mucien. Mais il ne sut pas s'en servir, et, sur le bruit qu'une nouvelle guerre éclatait derrière lui, il les arrêta dans la forte position de Narnia. Un centurion, avec de fausses lettres de Vespasien, venait d'entraîner la défection de la flotte de Misène. Pouzzoles, ruinée si la guerre continuait, s'était prononcée pour celui qui commandait en Egypte et en Asie. Capoue, par rivalité, resta fidèle à Vitellius; mais une troupe qu'il envoya contre les rebelles passa de leur côté; et ils emportèrent encore Terracine. Les Samnites, les anses, les Péligniens, se joignirent à eux; et de l'empire du monde, il ne lui resta que l'espace compris entre Circeii et Narnia. L'armée campée à ce dernier poste fit elle-même défection, quand on lui montra la tête de Fabius Valens, qu'elle croyait occupé à soulever les Gaules et la Germanie (17 décembre).

Les chefs des Flaviens savaient quels étaient leurs soldats, et ils redoutaient pour Rome, prise d'assaut, le sort de Crémone, dont la destruction avait paru à toute l'Italie l'oeuvre de Barbares1. Antonius et Mucien envoyèrent à Vitellius de pressants messages qui le décidèrent à traiter avec Sabinus, frère de Vespasien et préfet de la ville. Il accepta leurs conditions : la vie sauve, avec 100 millions de sesterces et une retraite en Campanie. Mais, s'il était homme à descendre honteusement du pouvoir et à s'accommoder de la fortune que son rival daignerait lui faire, les anciens légionnaires de Germanie qui l'avaient choisi pour exploiter son règne, la canaille de Rome qui se reconnaissait avec plaisir dans cet empereur ivrogne et glouton, n'entendaient pas perdre les avantages qu'ils s'étaient promis. Soldatesque et population se mirent encore une fois d'accord en faveur de l'ignoble personnage, sans coeur et sans talent, qui par ses vices convenait si bien aux leurs. Lorsque, des degrés du palais, il annonça à la foule qu'il renonçait à l'empire dont il s'était chargé malgré lui, de violentes clameurs s'élevèrent, et il consentit à retirer son abdication.

La nuit ranima ses craintes; dès le point du jour, il sortit du palais, couvert d'une toge sombre, environné de ses serviteurs en larmes; son fils, encore enfant, suivait porté dans une litière : on eût dit une pompe funèbre. Il avait convoqué le peuple au Forum, et, du haut des Rostres, il renouvela sa déclaration de la veille : "C'était par amour de la paix et pour le bien de la république qu'il se retirait, demandant pour toute grâce que l'on gardât quelque souvenir de lui; qu'on prit en pitié son frère, sa femme, l'âge innocent de ses enfants"; en même temps, il leur présentait son fils. Enfin, les pleurs étouffant sa voix, il détacha son poignard de sa ceinture, en signe qu'il renonçait au droit de vie et de mort sur les citoyens, et il voulut le remettre au consul, qui n'eut garde d'accepter le dangereux présent. Les soldats et le peuple se récrient encore contre cet abandon; et voyant Vitellius prendre le chemin de l'habitation de son frère, ils s'opposent à ce que le prince se retire dans une maison particulière. C'est au palais, lui crient-ils, qu'est sa demeure; c'est là qu'il doit aller; et ils lui ferment toutes les rues; ils ne laissent ouverte devant lui que la voie Sacrée qui mène au Palatin. Vitellius y retourne.

1. Dion dit des Flaviens qu'ils ne montraient tant d'ardeur que pour piller l'Italie (LXV, 9). C'étaient, en effet, des Barbares. On a vu Antonius prendre à sa solde deux rois suèves qui, avec leurs gens, furent placés en première ligne à la seconde bataille de Crémone (Tacite, Hist., IV, 21). Les soldats de la flotte de Ravenne étaient pour la plupart (magna pars. Ibid., 12) des Dalmates et des Pannoniens qu'on versa dans les légions. La cavalerie joua un rôle important dans cette guerre; soutenue des cohortes auxiliaires, elle avait eu la principale part au succès de la première journée devant Crémone, et cette cavalerie, ces cohortes, étaient levées surtout dans les provinces où les légions campaient. Tacite (III, 19) dit des auxiliaires moesiens qu'ils valaient des légionnaires. Or une seule légion, la onzième, avait six mille auxiliaires dalmates (ibid., 50). L'armée qui marcha d'abord sur Rome, après le sac de Crémone, était composée des cohortes auxiliaires, de la cavalerie, d'un détachement de légionnaires choisis, des Pannoniens et des Dalmates de la flotte, et elle ne comptait qu'une seule légion, la onzième. On voit que les chefs avaient raison de craindre pour Rome. L'armée vitellienne n'était pas autrement composée. Civilis rappelle aux Gaulois (Tacite, Hist., IV, 17) que, à la bataille contre Vindex, c'était la cavalerie batave qui avait écrasé les Arvernes et les Eduens, que les Belges formaient une partie des auxiliaires de Verginius, et il ajoute : Vere reputantibus, Galliam suismet viribus concidisse. Il y avait tant de Germains parmi les Vitelliens, qu'au sac de Rome on tuait tous les hommes jeunes et grands, parce qu'une haute taille désignait un Barbare (proceritas corporum. Tacite, Hist., V, 14). Les légions elles-mêmes comptaient dans leurs rangs beaucoup de provinciaux des districts frontières qui y étaient entrés après avoir servi dans les cohortes auxiliaires. A Crémone, la troisième légion venue de Syrie adore le soleil levant comme si elle n'était composée que de Syriens. Au siège de Jérusalem, les actes de la plus grande audace sont accomplis par un Syrien, un Bithynien, etc. (Josèphe, VI, 1, 6 et 8.) Enfin, la désolation des Syriens à la nouvelle que les légions de l'Euphrate seraient envoyées sur le Rhin, prouve les relations de toute sorte qui s'établissaient entre les provinciaux et les légionnaires qui résidaient à demeure dans la province. Ainsi, les armées étant campées sur la frontière, c'est-à-dire sur les points les moins romanisés de l'empire, et se recrutant principalement autour d'elles, leur caractère devait peu à peu s'altérer, et il n'y a pas à s'étonner qu'elles aient fini par ne plus rien avoir de romain.

20 décembre 69

La mort de Flavius Sabinus

Cependant le bruit de l'abdication s'était répandu, et les principaux des sénateurs, la plupart des chevaliers, les soldats des cohortes urbaines et des vigiles, étaient accourus auprès de Sabinus. Une rencontre fortuite mit les deux partis aux prises, près du mont Quirinal. Les Vitelliens ayant eu l'avantage, Sabinus se réfugia au Capitole, d'où il envoya un messager à Vitellius pour lui reprocher la rupture du traité. Ce succès n'avait pas relevé le coeur du triste empereur; il se disculpa en rejetant la faute sur les troupes et fit sortir l'émissaire par une porte dérobée, de peur que les soldats ne tuassent, en haine de la paix, celui qui s'en faisait le médiateur.

La nuit fut tranquille, grâce à une pluie d'hiver qui tomba à torrents. Au matin, les Vitelliens assaillirent le Capitole, en s'aidant des maisons que, depuis la grandeur de Rome, on avait laissées s'élever sur les flancs de la colline, et dont les toits étaient de niveau avec le terrain de l'ancienne forteresse. On les repoussa quelque temps avec des pierres et des tuiles lancées du haut des portiques; mais ils jetèrent des torches enflammées qui mirent le feu aux édifices, et cheminèrent à la suite de l'incendie. Une barricade d'une espèce nouvelle les arrêta : c'étaient les statues des dieux et des héros, que Sabinus avait amoncelées à l'entrée de la forteresse. Deux attaques de flanc, par le bois de l'Asile et par l'escalier aux cent marches qui touchait à la roche Tarpéienne, leur permirent de déboucher sur le plateau. La lutte fut courte : quelques gens de coeur se firent tuer; le plus grand nombre s'enfuit assez tôt pour trouver des issues libres, ce qui ne les empêcha pas de revendiquer plus tard l'honneur d'avoir combattu pour Vespasien et pour le Capitole. D'autres s'échappèrent, en se mêlant aux Vitelliens dont ils avaient surpris le mot d'ordre; Domitien passa, vêtu d'une robe de lin, au milieu des sacrificateurs, et se réfugia près du Vélabre, chez un client de son père. Assis à table dans la maison de Tibère, Vitellius avait de là regardé le combat. On lui amena Sabinus et le consul Quintus Atticus; il essaya de les sauver. Malgré ses prières, la population mit Sabinus en pièces; il réussit à faire échapper le consul.

Décembre 69

L'armée de Vespasien entre dans Rome

Durant ces meurtres, l'incendie dévorait le Capitole, et le temple de l'empire s'abîmait dans les flammes.

Sur la foi du traité qui se négociait, l'armée vespasienne s'était arrêtée à Otriculum et y célébrait tranquillement les saturnales. Quand la nouvelle de ce qui se passait à Rome lui arriva, elle prit rapidement la route de la Ville : Antonius, avec l'infanterie, par la voie Flaminienne; Petilius Cerialis, avec la cavalerie, par la via Sataria. Un échec que le dernier éprouva dans les faubourgs enivra la population, qui s'arma de tout ce qu'elle put trouver et courut bruyamment aux remparts. Vitellius, beaucoup moins rassuré, quoiqu'il sût déjà que son frère venait d'étouffer le mouvement de Campanie, se rendit à la curie, où l'on ne trouva rien de mieux à faire que d'envoyer aux Flaviens une députation, qui leur conseillât la paix et la concorde. Il fit même partir les Vestales, avec une lettre où il demandait un jour pour tout terminer. Antonius reçut les vierges sacrées avec de grands égards, et continua d'avancer jusqu'au pont Milvius, où il aurait voulu retenir ses troupes, pour éviter une bataille dans l'intérieur de Rome. Le philosophe Musonius crut aussi les arrêter par son éloquence, en leur montrant la patrie en deuil, etc.; on le reçut avec des huées, et il courut le risque de perdre la vie. La proie était trop belle : les soldats entraînèrent leurs chefs.

Il y eut plusieurs combats sanglants, dans les jardins de Salluste, au Champ de Mars, surtout au camp de la garde prétorienne, qui fut attaqué dans les règles, avec la tortue, les machines, les terrasses et le feu. Les prétoriens d'Othon s'y acharnaient, tenant à l'honneur de rentrer victorieusement dans la place lucrative que leur avaient prise les prétoriens de Vitellius. Pas un de ceux-ci ne demanda quartier à l'assaut du camp; aucun d'ailleurs ne l'eut obtenu. C'était, comme toute la guerre, une rivalité de soldats plus que d'empereurs.

Une partie de la population aidait les Vitelliens, une autre assistait à la bataille du haut des maisons, comme à un combat de gladiateurs, applaudissant les habiles et les forts, poursuivant de ses cris les malheureux ou les lâches, de quelque parti qu'ils fussent; et si une troupe débandée se cachait dans les boutiques, ils la désignaient aux soldats. La population, les esclaves, suivaient le carnage, ramassaient le butin que le soldat, occupé à tuer, négligeait, et dévalisaient les morts. Mais la ville était trop vaste pour qu'on s'y battît partout. Dans les quartiers non encore envahis, chacun continuait sa vie de tous les jours, ses affaires ou ses débauches. Les bains, les tavernes, les mauvais lieux, étaient ouverts et remplis. Le malheur général semblait un assaisonnement nouveau du plaisir, et l'idée de la patrie était si bien morte que personne n'éprouvait un sentiment de deuil public. Quelques jours plus tard, de désastreuses nouvelles arrivèrent des provinces sans troubler davantage cette indifférence : nouvelle preuve que Rome n'était plus Rome, et que le peuple qui l'habitait n'avait plus rien de romain.

Les soldats à demi barbares qui parcouraient la ville en vainqueurs avaient d'abord tué au hasard. Quand les rues eurent été remplies de cadavres, que le sang eut rougi les places publiques et le pavé des temples, ils fouillèrent les maisons, y cherchant les légionnaires des bords du Rhin; il suffisait d'être grand et jeune pour être regardé comme un soldat des légions germaines et aussitôt égorgé. Après le sang, l'or : des misérables dénonçaient les riches; des esclaves, leurs maîtres; on tuait ceux-ci comme Vitelliens, puis on pillait; Dion et Josèphe parlent de plus de cinquante mille morts.

21 décembre 69

La mort de Vitellius

Vitellius ne fut pris qu'assez tard. "Quand il avait su les Flaviens dans la ville, il s'était échappé par les derrières du palais, avec son cuisinier et son boulanger, et s'était fait porter en litière sur l'Aventin, dans la demeure de sa femme, d'où il espérait se sauver en Campanie. Là, pris encore d'incertitude, il retourne au palais, dont le silence et la solitude l'épouvantent. Après avoir erré partout misérablement, il se réfugie dans la loge du portier, attache le chien devant la porte et la barricade avec un lit et un matelas. Quelque temps après, les Flaviens arrivent et le tirent de sa retraite; il les supplie de lui laisser la vie, dût-on le garder en prison, parce qu'il avait des secrets importants à révéler à Vespasien. Mais on le traîne le long de la voie Sacrée vers le Forum, demi nu, les mains liées derrière le dos, la corde au cou, les vêtements déchirés, au milieu des insultes et des outrages; les uns lui tiraient la tête en arrière par les cheveux; les autres lui relevaient le menton avec la pointe d'un glaive, pour le forcer à montrer son visage, à regarder ses statues renversées, et le lieu où avait péri Galba. Ceux-ci lui jetaient de la boue; ceux-là l'appelaient ivrogne et incendiaire. On lui reprochait jusqu'à ses défauts corporels, car il avait le visage rouge et bourgeonné par l'abus du vin, le ventre gros, une jambe plus faible que l'autre. On le poussa ainsi jusqu'aux Gémonies, où il fut déchiqueté à petits coups d'épée; puis, avec un croc, on traîna au Tibre ces lambeaux palpitants (Tacite)". (21 décembre 69). Il fut le dernier des empereurs d'origine patricienne.

Livret :

  1. Les Flaviens dans la boutique de Roma Latina

Références supplémentaires :

  1. Suétone, vie des douze Césars, Vitellius
  2. Tacite, Histoires, livres II et III
  3. Dion Cassius, Histoire de Rome, livres LXIV et LXV
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