Galba   

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8 juin 68 - 15 janvier 69

Galba empereur L'adoption de Pison Othon, empereur La mort de Galba




Galba

Néron
Galba

Tibère avait mis le gouvernement sous la protection des prétoriens. En face d'une famille impériale impuissante à se perpétuer, d'une aristocratie épuisée de sang, même de courage, et d'une population formée par le rebut de l'univers, les soldats avaient bien vite senti leur force. Séjan leur avait donné le moyen de se compter et de s'entendre, en les établissant aux portes de la ville, dans un camp qui valait une forteresse, d'où ils pouvaient braver toutes les colères d'un peuple sans armes et tenir le sénat sous la menace de l'épée. Déjà ils avaient vendu l'empire à Claude et ils croyaient le vendre encore à Galba. Mais les inutiles soldats du prétoire ne pouvaient prétendre à garder pour eux seuls un privilège si lucratif. Les légions avaient accepté l'élu des prétoriens tant qu'il avait été un César; cette famille éteinte, chaque armée songea naturellement à son chef pour en faire un empereur, et l'ère des révolutions militaires recommença : les dix-huit mois qui suivirent la mort de Néron n'ont rien à envier aux plus mauvais jours de la république : annum reipublicae prope supremum.

Servius Sulpicius Galba était né près de Terracine, trois ans avant notre ère, d'une des plus nobles familles de Rome; elle remontait à Jupiter, du moins l'affirmait-il dans le tableau généalogique qu'il fit exposer au milieu du vestibule du palais. On y lisait encore que sa mère descendait de Pasiphaé, fille du Soleil. Il courait bien sur cette ancêtre d'assez vilaines histoires, mais l'important pour les Romains était qu'on vint de loin. Son grand-père avait eu des goûts littéraires.

2 avril 68

Galba empereur

Galba avait été gouverneur de l'Aquitaine et de la haute Germanie, puis proconsul d'Afrique. La pacification de cette dernière province lui valut les ornements triomphaux et plusieurs sacerdoces; après quoi il se tint dans la retraite jusqu'au milieu du règne de Néron. Vers l'an 60, ce prince l'envoya dans la Tarraconaise, qu'il administra huit années. Il y fut d'abord, comme ailleurs, vigilant et dur. Ainsi il ordonna de couper les mains à un changeur infidèle et de les clouer sur son comptoir; il condamna au supplice de la croix un tuteur qui avait empoisonné son pupille, dont les biens lui étaient substitués, et, le coupable invoquant les privilèges des citoyens romains, il lui fit dresser une croix peinte en blanc beaucoup plus grande que les autres. Mais la crainte de donner de l'ombrage à Néron ralentit son zèle : "Mieux vaut l'inaction", disait-il; "on ne peut demander compte à qui n'a rien fait". Cependant, quand il vit que Néron se perdait, il travailla à se rendre populaire, et les lettres de Vindex le trouvèrent décidé. Le 2 avril 68 il monta sur son tribunal, où il avait fait placer les images des victimes du tyran, et un enfant, fils d'un proscrit, qu'il avait rappelé des Baléares. Il raconta aux troupes assemblées les crimes de Néron, les malheurs de son règne, et fut interrompu par des cris qui le saluaient empereur.

Il était perclus de goutte et il avait soixante-treize ans; c'était se mettre bien tard en route pour un rude voyage. Mais ces Romains, incrédules à tout, étaient superstitieux à l'excès, parce que ce n'était pas la raison, mais le mépris qui avait tué leurs dieux. Les anciens hôtes de l'Olympe l'avaient déserté pour faire place à une divinité inexorable, le Destin, qui révélait ses volontés par des présages, et mille présages avaient annoncé à Galba une brillante fortune : il l'attendit cinquante ans; il l'eût attendue plus longtemps encore. Cependant, quand il sut la mort de Vindex, il se crut perdu et songeait à se tuer. Ses amis le retinrent; bientôt son affranchi Icelus, arrivé de Rome en sept jours, lui apprit que Néron était mort, et que le sénat avait reconnu l'élection faite par la légion d'Espagne. Tout le monde s'accordait à prendre ce vieillard qui ne pouvait vivre longtemps, et dont chacun espérait hériter.

avril 68

Tentative de restauration républicaine

Durant les saturnales du dernier règne, l'idée d'une restauration républicaine avait sourdement fermenté. Les sénateurs s'étaient vite ralliés à un projet qui leur rendait le pouvoir. La mort de Néron accrut leur confiance. On fit circuler une médaille de Brutus avec la légende fameuse : Libertas P. R. restituta. Ce n'était qu'un avis menaçant; la reprise du droit souverain qu'Auguste leur avait ôté d'émettre de la monnaie d'or et d'argent était plus sérieuse : leurs pièces ne portaient ni le nom ni l'effigie de Galba, qu'ils semblaient vouloir réduire à la condition d'un simple commandant d'armée. Galba encouragea d'abord ces espérances. Il déclara n'être que le lieutenant du sénat et du peuple; sur les monnaies qu'il frappa, le long de sa route, en Espagne et en Gaule, il ne mit pas son image et ne prit pas le nom d'Auguste; on n'y lit que le vieux titre républicain d'Imperator. L'incertitude où il était touchant les dispositions des armées avait commandé cette réserve. Mais les sénateurs, intimidés par les prétoriens, se contentèrent de leur innocente manifestation monétaire, et, sans plus exiger de garanties, ils envoyèrent jusqu'à Narbonne leur serment de fidélité. En même temps il sut que Verginius s'obstinait à refuser l'empire; que personne ne l'offrait à Fonteius Capito et que l'armée de Germanie, après quelque hésitation, avait promis obéissance à l'élu des légions d'Espagne. Alors il prit le titre de César et il agit en empereur. Le rêve d'une restauration républicaine avait duré ce que durent les rêves.

68

L'homme d'un parti

Avant de quitter sa province, Galba y avait fait tuer les procurateurs de Néron avec leurs femmes, leurs enfants, et il avait châtié quelques peuples dont la soumission se faisait attendre. Dans les Gaules, il gratifia tous les alliés de Vindex du droit de cité et leur remit un quart du tribut; mais les villes qui s'étaient montrées hostiles ou peu empressées, comme celles de la Belgique, furent privées d'une partie de leur territoire, chargées de nouveaux impôts ou condamnées à raser leurs murailles. Reims, Trèves et Langres furent les plus maltraitées; il confisqua les revenus de Lyon et combla Vienne de faveurs : récompenses et punitions également maladroites, car elles créaient deux factions dans la Gaule, en y faisant des vainqueurs et des vaincus. Galba devenait l'homme d'un parti, au lieu de rester l'élu de l'empire, porté au pouvoir par la réprobation universelle contre Néron.

A Rome, Nymphidius, le préfet du prétoire, gouvernait au nom du nouveau prince. Ce personnage avait eu la part principale dans la chute de Néron. Il comptait que Galba reconnaissant lui laisserait sa charge et le pouvoir; il portait même ses visées plus haut, se disait fils de Caligula, quoique né probablement d'un gladiateur, et songeait à l'empire, malgré ses amis, qui lui disaient : Mais qui donc à Rome consentirait à t'appeler César ? Quand il vit Galba donner à Cornelius Laco le commandement des gardes, il essaya de soulever ceux-ci, qui le tuèrent. Galba fit rechercher soigneusement et exécuter sans jugement ses complices, vrais ou supposés, parmi eux, un consul désigné, un consulaire et Mithridate, l'ancien roi du Pont. Quand il approcha de la ville, vers la fin de décembre, les soldats de marine, accourus à sa rencontre, lui demandèrent de leur confirmer le titre de légion, que Néron leur avait donné; il repoussa leurs prières, et, comme ils réclamaient avec énergie leur aigle et leurs enseignes, il les fit charger par sa cavalerie, puis décimer; beaucoup périrent.

La réaction prit rapidement les allures d'une persécution contre les amis de Néron. Galba envoya au supplice ses affranchis avec la fameuse Locuste, rappela d'exil tous les bannis et autorisa les poursuites contre les délateurs. C'était justice : on applaudit; mais il révoqua les libéralités faites par le dernier prince, qui ne montaient pas à moins de deux cents millions de sesterces, et il chargea trente chevaliers d'en poursuivre, à Rome et dans tout l'empire, la restitution. Les Hellanodices d'Olympie furent condamnés à rendre 250000 drachmes, la Pythie de Delphes 100000; la popularité de Néron parmi les Grecs en devint plus grande. On ne laissait au donataire qu'un dixième de ce qu'il avait reçu; si des acteurs, des athlètes, avaient vendu leurs présents, on les reprenait aux acheteurs : exécutions financières qui rapportent d'ordinaire peu d'argent et beaucoup de haine. Il accorda la remise, pour un temps, de l'impôt du quarantième sur les objets importés; mais, pour la cour, pour la population, ce dégrèvement momentané ne valait pas les fastueuses prodigalités de Néron. L'économie de Galba, qui était nécessaire, parut sordide et le fit chansonner au théâtre1. Les notables, parmi lesquels on prenait les juges, lui demandèrent d'ajouter une sixième décurie aux cinq premières pour soulager celles-ci; il refusa et supprima leurs vacances de l'hiver et du commencement de l'année. L'armée ne fut pas mieux traitée. La garde germaine, renommée pour sa fidélité aux empereurs, fut licenciée sans récompense, et les prétoriens réclamant le donativum promis par Nymphidius : "J'enrôle des soldats", leur dit-il; "je ne les achète pas"2. Plusieurs tribuns furent cassés; il y eut aussi des destitutions dans les cohortes urbaines et parmi les gardes nocturnes; tous se sentirent menacés.

1. Suétone raconte (Galba, 12) que Tarragone lui ayant offert une couronne d'or de 15 livres, il l'avait aussitôt fait fondre et avait réclamé 5 onces qui manquaient au lingot. Un musicien renommé vient jouer de la flûte durant son souper. Galba lui donne 5 deniers, en lui faisant remarquer qu'il les prenait sur son argent à lui et non sur celui du public. Plutarque dit, il est vrai, que les pièces étaient d'or.

2. La somme promise par Nymphidius, 7500 drachmes, à chaque soldat des cohortes prétoriennes et urbaines, et 1250 à chaque légionnaire des vingt-huit légions (Plutarque, Galba, 2).

12 janvier 69

L'adoption de Pison

On eût compris un gouvernement austère succédant à une administration prodigue. Cette politique était dangereuse; pratiquée avec fermeté et talent, elle eût été utile; mais ce prince, si rigide, avait ses faiblesses. Trois hommes le conduisaient : Titus Vinius, son lieutenant en Espagne; Laco, son préfet du prétoire, et l'affranchi Icelus. On les voyait :
Tous trois à l'envi s'empresser ardemment
A qui dévorerait ce règne d'un moment (Corneille, Othon, acte I, sc. I.).

Galba leur laissait vendre les charges et les faveurs. Tout était à prix d'or, la levée des impôts, les privilèges, les grâces, les supplices. La ville entière demandait la mort de l'infâme Tigellinus, le principal conseiller de Néron; mais Tigellinus avait acheté la protection de Vinius. Galba gourmanda le peuple, assez peu généreux pour vouloir le sang d'un homme que la maladie allait emporter. Au momment où le peuple lisait le charitable édit, Tigellinus donnait une fête brillante pour le mariage de sa fille avec Vinius.

En apparence, tout réussissait au vieil empereur. Deux compétiteurs, Fonteius Capito dans la basse Germanie et Clodius Macer en Afrique, avaient été tués; Vespasien lui envoyait ses serments et ceux de Mucien, le gouverneur de la Syrie; son fils Titus, qui les portait, était arrivé déjà à Corinthe, et cette soumission rendait inutiles les assassins que Galba avait dépêchés dans la province; Verginius, coupable d'avoir mérité l'empire et de l'avoir donné, avait été attiré à Rome1. La Gaule et l'Espagne étaient dévouées; les légions d'Illyrie, mandées en Italie par Néron, avaient regagné leurs camps; celles de la Haute Germanie, qui n'avaient pas reçu de récompense pour leur campagne contre Vindex, montraient seules un vif mécontentement. Les députés des cités belges maltraitées par Galba affluaient dans les castra en habits de deuil, et, rappelant aux soldats leurs services méconnus, les poussaient à venger à la fois les injures d'une moitié de la Gaule et l'humiliation de leurs aigles. Quand elles surent qu'à Rome les prétoriens aussi avaient lieu de se plaindre, que le peuple regrettait Néron, que le sénat était peu affectionné au nouveau prince, elles lui refusèrent obéissance. Aux calendes de janvier 69 (1er janv.), elles ne préfèrent serment qu'au sénat, et leurs secrets messagers vinrent dire aux prétoriens : "Nous ne voulons pas de l'empereur élu en Espagne, faites vous-mêmes un choix que toutes les armées puissent approuver". Cette défection précipita la résolution déjà prise par Galba de se donner un héritier. Il hésitait entre Othon, qui dès le premier jour s'était associé à sa fortune, et Pison, que depuis longtemps il avait fait par testament héritier de ses biens et de son nom. On reprochait au premier sa jeunesse débauchée; mais peut-être l'âge et le malheur l'avaient mari; il s'était fait aimer dans, sa province. D'ailleurs il venait de se ruiner pour Galba, et il ne lui fallait pas moins que l'empire pour échapper à ses créanciers : à ce moment il devait 5 millions de drachmes. Pison affectait l'austérité : c'est par là qu'il avait plu au prince; Galba le choisit (12 janv. 69).

Ce choix d'un jeune homme à l'humeur farouche2 était un défi jeté à cette société qui aimait trop ses vices pour vouloir d'un Caton sur le trône. Ce défi, Othon et les prétoriens le ramassèrent. En leur présentant Pison, Galba avait été sec, impérieux. Il venait leur apprendre, avait-il dit, que, suivant l'exemple d'Auguste, il s'était donné un fils d'adoption et qu'il avait choisi Pison comme à la guerre un brave s'en associe un autre; que la quatrième et la vingt-deuxième légion s'étaient soulevées, mais que bientôt elles rentreraient dans l'ordre. Ainsi on leur présentait un nouvel empereur; on leur annonçait une guerre civile, et pour la seconde fois le prince oubliait le donativum ! Il est certain, dit Tacite, que la moindre largesse eût retenu les soldats dans le devoir : il se perdit par cette sévérité antique et par une rigueur trop brande pour nos moeurs.

Deus soldats, Proculus et Veturius, tous deux officiers subalternes, entreprirent de transférer l'empire et le transférèrent. Ils reçurent les confidences d'Othon, ses conseils et de l'argent. Dès son arrivée à Rome, il avait travaillé les cohortes prétoriennes et les troupes réunies alors dans la ville en plus grand nombre qu'on n'en avait jamais vu : la légion venue d'Espagne avec Galba, les auxiliaires et les corps tirés par Néron de la Bretagne, des bords du Rhin et du Danube en vue de son expédition des portes Caspiennes, ou qu'il avait appelés à Rome contre Vindex. C'étaient de grands moyens pour le gouvernement, s'il eût été prévoyant; pour une révolution, si on laissait ces soldats inactifs supputer dans les dangereux loisirs de la capitale les avantages d'une sédition. On connaissait la libéralité d'Othon : chaque fois qu'il recevait l'empereur à souper, il faisait distribuer à la cohorte de garde 100 sesterces par tête, pour leur servir, disait-il, de ration; et à ces largesses publiques il en ajoutait de secrètes. Un jour, il apprend qu'un prétorien est en contestation sur les limites d'un champ avec le propriétaire voisin; il achète le champ tout entier et le lui donne. Avec de tels procédés, que les soldats comparaient à la lésinerie de l'empereur, Othon eut vite un parti. Dés le soir du quatrième jour qui suivit l'adoption de Pison, il aurait été proclamé, s'il n'avait craint le tumulte et les erreurs de la nuit. Le lendemain, son affranchi Onomaste assemble quelques soldats, puis va le chercher auprès de Galba, qui sacrifiait devant le temple d'Apollon et à qui l'aruspice annonçait un péril prochain. Othon le quitte sous prétexte d'un rendez-vous avec ses architectes, pour rebâtir une vieille maison qu'il venait d'acheter, et trouve au milliaire d'or vingt-trois soldats qui le saluent empereur, tirent leurs épées et l'emportent au camp. Le tribun de garde, intimidé ou complice, laisse passer cette poignée d'hommes; leurs camarades accourent; tous applaudissent, et Othon est le maître du monde romain.

1. Il vécut trente ans encore et ne mourut que sous Nerva, entouré de l'estime publique. Tacite, alors consul, fit son oraison funèbre, et Pline le Jeune nous a conservé son épitaphe :
Hie situs est Rufeis pulso qui Vindice quondam ?
Imperium adseruit non sibi sed patriæ.

12-15 janvier 69

Othon, empereur

Ce choix d'un jeune homme à l'humeur farouche1 était un défi jeté à cette société qui aimait trop ses vices pour vouloir d'un Caton sur le trône. Ce défi, Othon et les prétoriens le ramassèrent. En leur présentant Pison, Galba avait été sec, impérieux. Il venait leur apprendre, avait-il dit, que, suivant l'exemple d'Auguste, il s'était donné un fils d'adoption et qu'il avait choisi Pison comme à la guerre un brave s'en associe un autre; que la quatrième et la vingt-deuxième légion s'étaient soulevées, mais que bientôt elles rentreraient dans l'ordre. Ainsi on leur présentait un nouvel empereur; on leur annonçait une guerre civile, et pour la seconde fois le prince oubliait le donativum ! Il est certain, dit Tacite, que la moindre largesse eût retenu les soldats dans le devoir : il se perdit par cette sévérité antique et par une rigueur trop grande pour nos moeurs.

Deux soldats, Proculus et Veturius, tous deux officiers subalternes, entreprirent de transférer l'empire et le transférèrent. Ils reçurent les confidences d'Othon, ses conseils et de l'argent. Dès son arrivée à Rome, il avait travaillé les cohortes prétoriennes et les troupes réunies alors dans la ville en plus grand nombre qu'on n'en avait jamais vu : la légion venue d'Espagne avec Galba, les auxiliaires et les corps tirés par Néron de la Bretagne, des bords du Rhin et du Danube en vue de son expédition des portes Caspiennes, ou qu'il avait appelés à Rome contre Vindex. C'étaient de grands moyens pour le gouvernement, s'il eût été prévoyant; pour une révolution, si on laissait ces soldats inactifs supputer dans les dangereux loisirs de la capitale les avantages d'une sédition. On connaissait la libéralité d'Othon : chaque fois qu'il recevait l'empereur à souper, il faisait distribuer à la cohorte de garde 100 sesterces par tête, pour leur servir, disait-il, de ration; et à ces largesses publiques il en ajoutait de secrètes. Un jour, il apprend qu'un prétorien est en contestation sur les limites d'un champ avec le propriétaire voisin; il achète le champ tout entier et le lui donne. Avec de tels procédés, que les soldats comparaient à la lésinerie de l'empereur, Othon eut vite un parti. Dès le soir du quatrième jour qui suivit l'adoption de Pison, il aurait été proclamé, s'il n'avait craint le tumulte et les erreurs de la nuit. Le lendemain, son affranchi Onomaste assemble quelques soldats, puis va le chercher auprès de Galba, qui sacrifiait devant le temple d'Apollon et à qui l'aruspice annonçait un péril prochain. Othon le quitte sous prétexte d'un rendez-vous avec ses architectes, pour rebâtir une vieille maison qu'il venait d'acheter, et trouve au milliaire d'or vingt-trois soldats qui le saluent empereur, tirent leurs épées et l'emportent au camp. Le tribun de garde, intimidé ou complice, laisse passer cette poignée d'hommes; leurs camarades accourent; tous applaudissent, et Othon est le maître du monde romain.

Cependant Galba, tout occupé de sacrifices, fatiguait de prières les dieux d'un empire qui déjà ne lui appartenait plus. Quand le bruit de ce qui se passait arriva au palais, Pison harangua la cohorte de garde qui parut l'écouter; mais les autres troupes repoussèrent à coups de javelots les messagers qu'on leur envoya, et la légion des soldats de marine se rendit au camp des prétoriens une cohorte germaine resta seule fidèle. Un moment la nouvelle se répandit qu'Othon avait été tué; les sénateurs, les chevaliers, tout à l'heure tremblants et muets, accourent, offrent leurs services, se plaignent qu'on ait ravi à leur justice un grand coupable et décident Galba à quitter son palais, où il s'apprêtait à se défendre. Il monte dans une litière et s'avance à travers les flots pressés du peuple qui assistait à cette tragédie, dont le dénouement n'était pas encore prévu, inquiet et silencieux comme dans les grandes colères ou dans les grandes terreurs.

15 janvier 69

La mort de Galba

Un soldat se présente avec une épée sanglante et se vante d'avoir égorgé Othon : "Qui t'en a donné l'ordre?" lui dit le sévère vieillard. Mais Othon n'était pas mort. Les prétoriens l'avaient placé au milieu des aigles, sur le tribunal d'où ils avaient précipité la statue dorée de Galba, et ils l'entouraient sans laisser approcher de lui ni tribuns ni centurions : mesure qu'un soldat arrivait, ils le saisissaient, l'embrassaient, le conduisaient aux enseignes et lui dictaient la formule du serment, recommandant tour à tour l'empereur aux soldats et les soldats à l'empereur. Lui, de son côté, tendant les mains vers la foule, saluait respectueusement, envoyait des baisers, et, ajoute Tacite, faisait pour devenir maître toutes les bassesses d'un esclave, omnia serviliter pro dominatione. Quand il trouva l'assistance assez nombreuse, Othon parla : le fond de sa harangue fut qu'il ne garderait le pouvoir que ce qu'ils voudraient bien lui en laisser. Puis il fit ouvrir les dépôts d'armes, et cette troupe sortit tumultueusement du camp. Dès que la cohorte qui précédait Galba les aperçut, le porte-enseigne arracha l'image de l'empereur et la jeta à terre. Ce fut le signal de la défection. Quelques javelots lancés au hasard dispersèrent la foule. En un instant le Forum fut désert; les porteurs de Galba, chargés par des cavaliers, laissèrent choir sa litière, et le vieillard roula à terre. Suivant les uns, il demanda d'une voix suppliante quel mal il avait fait, et quelques jours pour payer le donativum. Les autres, en plus grand nombre, disent qu'il présenta sa tête aux meurtriers, les exhortant à frapper si c'était pour le bien de la république. Un soldat lui plongea son épée dans la gorge; les autres se ruèrent sur le cadavre et le mirent en pièces. Tacite le peint d'un mot : Supérieur à la condition privée, tant qu'il y resta, et, au jugement de tous, digne de l'empire s'il n'eût été empereur.

Pison, sauvé de la première fureur des assaillants par le dévouement d'un centurion qui détourna sur lui leurs coups, se cacha dans le temple de Vesta, où il fut bientôt découvert; on le massacra sous le parvis; Vinius avait été tué avant lui. Les trois têtes furent portées sur des piques parmi les enseignes des cohortes, auprès de l'aigle de la légion (16 janv. 69). Plus tard, Vitellius trouva les requêtes de cent vingt individus qui réclamaient le prix du sang : il les fit mourir.

Pison avait été quatre jours, César et Galba sept mois empereurs; Othon régnera quatre-vingt-huit jours.

1. Ingenio trucem et longo exilio efferatum (Tacite, Hist., I, 21). L'adoption se fit sans aucune des formalités légales. Sévère les bravera bien davantage quand il se fera adopter par un mort.

Livret :

  1. Les Flaviens dans la boutique de Roma Latina

Références supplémentaires :

  1. Suétone, Vie de Galba
  2. Plutarque, Vie de Galba
  3. Tacite, Annales 6.20, Suétone Galba, IV
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