Caligula   

16 mars 37

16 mars 37 - 24 janvier 41

Caligula Empereur Caligula tombe malade L'expédition en Germanie La mort de Caligula




Caligula Empereur

Tibère
Caligula
Musée du Louvre

Né le 31 août de l'an 12, Caligula, dont le vrai nom, était Caius César, allait achever sa vingt-cinquième année. Le vieil empereur lui préférait Tibérius Gémellus, son propre sang; mais il fit céder ses prédilections à ce qu'il crut être l'intérêt public : son petit-fils n'avait que dix-sept ans, Caligula semblait donc plus capable de gouverner; d'ailleurs, choisir Gémellus c'eût été probablement décider sa mort. Il se contenta de lui donner une part de son héritage domestique et des prérogatives impériales. Le sénat cassa ce testament et conféra au seul Caligula tous les pouvoirs.

Quant au prince mort, on lui fit des funérailles impériales sans beaucoup de pompe et avec encore moins de douleur; on ne lui décerna aucun des honneurs qui avaient été décrétés pour Auguste; on ne s'engagea même pas à jurer par ses actes et on ne fit pas de lui un dieu : c'était presque le déclarer tyran. Aussi son nom ne fut jamais placé sur la liste des empereurs que renfermait la formule du serment prêté chaque année par les consuls, à leur entrée en charge.

Rome, fatiguée du sombre despotisme qui finissait, salua de ses acclamations l'avènement du fils de Germanicus. Le nouvel empereur justifia d'abord toutes les espérances. Il rendit de grands honneurs à la mémoire de sa mère (Agrippine) et de ses deux frères, dont il alla lui-même chercher pieusement les cendres; et, pour qu'on ne craignît pas de nouveaux supplices, il brûla tous les papiers de Tibère. Il défendit les accusations de lèse-majesté, rappela les bannis, ouvrit les prisons et releva de la sentence qui les frappait ces autres condamnés d'Auguste et de Tibère, les livres de Labiénus, de Crémutius Cordus et de Sévérus : "Qu'on les lise", dit-il, "je suis intéressé plus que personne à ce que la postérité sache tout". Il décerna à son aïeule Antonia les honneurs que Livie avait eus; à ses soeurs, les prérogatives des Vestales; à son oncle Claude, le consulat. Il adopta Gémellus et lui conféra le titre de Prince de la jeunesse. Le peuple eut des largesses, les soldats des gratifications qui portèrent au double les legs de Tibère. En même temps l'impôt odieux sur la vente des marchandises était supprimé pour l'Italie. Les magistrats rentraient dans le plein exercice de leurs droits, sans qu'on pût en appeler au prince de leurs sentences; et les comices d'élection étaient rétablis; seulement il ne se trouvait plus ni candidats, ni électeurs. Enfin, quand il prit possession du consulat, il prononça dans la curie un discours rempli de si magnifiques promesses, que le sénat, pour lier le prince par ses propres paroles, ordonna que chaque année il serait fait une lecture solennelle de la harangue impériale.

Avec ce digne fils de Germanicus, le plaisir et la liberté rentraient donc dans la ville; les âmes comprimées se relevaient, et toutes les voix, naguère muettes, éclataient en joyeuses acclamations. Ce n'était plus que fêtes, jeux et spectacles: l'âge d'or d'Auguste était revenu; n'avait-on pas mieux que la liberté? Un jeune empereur qui donnait tout à tous. L'encens fumait sans relâche sur les autels où la foule vêtue de blanc, couronnée de fleurs, accourait chaque jour remercier les dieux d'avoir accordé un tel prince à la terre : en trois mois on immola cent soixante mille victimes, et le sénat, pour ne pas demeurer en reste avec le favori du peuple, décréta que le jour de son avènement serait célébré comme l'anniversaire d'une nouvelle fondation de Rome.

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Caligula tombe malade

Aussi quel effroi lorsque, au huitième mois, Caligula tomba malade. Chaque nuit le peuple assiégeait son palais pour avoir des nouvelles; il y en eut qui offrirent leur vie aux dieux en échange de la sienne !

La maladie provenait d'excès honteux. "Caius", dit Philon, qui le vit à Rome, "changea sa première manière de vivre, laquelle, du temps de Tibère, avait été plus sobre, et conséquemment plus salubre, en une plus somptueuse et délicieuse; car on ne parlait lors que de boire force vin tout pur, manger force viandes, et encore que le ventre fût plein et appesanti de tant de choses, la gloutonnerie pourtant n'était assouvie. Les bains suivaient, puis hors temps et saison, vomissements et de rechef tout incontinent l'ivrognerie et gourmandise sa compagne, et paillardise avec enfants et femmes, et autres vices semblables qui détruisent l'âme et le corps." Pour Caius, le corps se tira de la crise, mais non l'esprit. Ce mal inconnu1 semble avoir développé en lui une sorte de folie furieuse; il se releva tel qu'on prétend que Tibère l'avait deviné. "Je le laisse vivre", aurait dit le pénétrant vieillard, "mais ce sera pour son malheur et pour celui du monde."

1. D'après Suétone (Caius, 50) on attribua la fureur de Caligula à un breuvage, philtre d'amour, amatoria pocula, qu'il aurait reçu de son épouse Césonia.

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La tyrannie

Tibère
Caligula

Durant sa maladie, il avait institué sa soeur Drusilla héritière de tous ses biens et de l'empire; quelque temps après il l'épousa et, quand elle mourut, il en fit une divinité (38). Gémellus l'inquiétait, il le tua. La vertueuse Antonia lui adressait quelques reproches, il l'empoisonna ou la réduisit à s'ôter la vie. Macron avait été son confident, son protecteur, sous Tibère, et la femme de ce favori avait oublié pour lui ses devoirs, il les fit mourir tous deux. Silanus, son beau-père, eut le même sort. Ses deux soeurs, après avoir été les jouets de ses caprices honteux et cruels, furent chassées de son palais et reléguées dans des îles désertes. Les exilés, à qui la loi laissait leur fortune et les règlements impériaux, lui parurent mener une vie trop douce; il les fit tuer, de sorte qu'il ne se trouva pas une grande famille romaine qui ne fût dans le deuil. Un des droits les plus chers aux citoyens était de ne pouvoir jamais subir une punition corporelle. Un questeur fut battu de verges, des sénateurs furent mis à la question. Un vieillard, un consulaire, vint un jour le remercier de ne lui avoir pas ôté la vie; il lui donna son pied à baiser! Il trouva plaisant d'obliger ceux qui durant sa maladie avaient fait des voeux imprudents à tenir parole; un d'eux hésitait : on le couvrit comme une victime de verveine et de bandelettes, puis on le livra à une troupe d'enfants qui le poursuivirent par les rues, en lui rappelant son voeu, jusqu'à la roche Tarpéienne d'où on le précipita.

Après Drusilla, il enleva successivement à leurs maris deux matrones qu'il épousa pour les répudier aussitôt et les condamner à l'exil. Une troisième, Césonia, sut mieux le fixer, mais au prix de quelles terreurs? Il voulait, lui disait- il, la faire mettre à la torture afin de savoir pourquoi il l'aimait tant; ou bien encore : "que je fasse un signe, et cette chère tête tombera." Il se plaisait à renouveler avec ses amis ces plaisanteries cruelles. Au sénat, il aimait à parler et il invitait tout l'ordre équestre à venir l'écouter. Dans son palais, il rivalisait avec les cochers du cirque, les gladiateurs et les mimes. Trois consulaires furent un jour gravement convoqués pour l'entendre chanter; c'était déjà Néron.

Cette fois nous avons bien un tyran insensé qui joue avec la fortune et la vie des Romains, un de ces génies malfaisants qui tuent pour le plaisir de tuer : son règne est l'orgie du pouvoir. Pour l'honneur de l'humanité il faut croire que ces attaques d'épilepsie dont il souffrait dans son enfance, et le dernier mal dont il avait été frappé avaient rendu son esprit trop faible pour qu'il ne fléchît pas sous tant de puissance. Il est rare que le rapide passage d'un état de gêne et de terreur à une liberté sans bornes se fasse impunément : l'âme la plus ferme en est ébranlée. Que devait produire ce soudain changement sur un jeune homme dans l'âge des passions violentes, hier moins assuré de son existence que le dernier des sujets, aujourd'hui maître absolu de 80 millions d'hommes? Caius était à l'époque de la vie où la jeunesse s'épanouit sur le visage, et un teint hâve, des yeux enfoncés, des tempes creuses sous un large front dégarni de cheveux, lui donnaient l'aspect d'un vieillard. Ses nuits sans sommeil, son activité désordonnée, sa fièvre de débauches montrent un corps malade autant qu'une âme perverse : turbata mens, dit Tacite.

On a cru que pour lui, comme pour Tibère, l'histoire s'était montrée trop sévère, et que Suétone, Dion n'avaient ramassé que des anecdotes de provenance suspecte. Il se peut qu'on ait chargé certains détails de sa vie et dépassé la mesure de ridicule que pouvait supporter, sans le comprendre, cet esprit troublé. Mais durant son règne rien qui ressemble à la sagesse administrative de Tibère. Cet esclave de la veille ne songe qu'à faire trembler; il se plaît à épouvanter ses femmes, ses favoris, tous ceux qui l'approchent : "Qu'on me haïsse, pourvu qu'on me craigne," répète-t-il sans cesse. Il a la monomanie de la force, et il s'étudie devant un miroir à prendre des airs terribles. Il ne veut ni conseillers, ni ministres, et, par ostentation de puissance, il provoque les peuples, les corps, les individus, sans songer que les Germains qu'il fait mine d'attaquer peuvent lui répondre par une guerre dangereuse; les Juifs, dont il outrage les croyances, par une révolte; la plèbe de Rome, soumise à l'impôt, par une émeute; le sénat, menacé, par des conspirations; et Chéréas (Chaerea), qu'il insulte, par un coup de poignard. Au milieu d'un festin, il se prend tout à coup à rire; les consuls veulent connaître la joyeuse pensée qui égaye l'empereur : "C'est que je songe", leur répond-il, "que je puis d'un mot vous faire étrangler tous les deux." Cette idée de l'omnipotence impériale est toute sa politique, et, avec la ténacité du maniaque, il la pousse à ses dernières conséquences : il se fait dieu sur la terre et croit lui-même à sa divinité. "J'ai droit", dit il, "sur tout et sur tous : Omnia milii et in omnes licere". Avec les conditions de pouvoir établi par Auguste, c'était de la logique, mais la logique d'un insensé.

Il était fou assurément lorsque, assis entre les statues de Castor et de Pollux, il se faisait publiquement adorer sur la grande place de Rome; lorsqu'il prenait successivement le costume et le nom de tous les dieux, qu'il allait s'entretenir au Capitole avec son frère Jupiter, quelquefois le menaçant, le défiant : "Tue-moi", lui criait-il, "sinon je te tue" ou que durant l'orage il répondait aux éclats de la foudre par des pierres qu'une machine lançait contre la nue, avec de sourds grondements qui voulaient imiter le bruit du tonnerre. Les sanctuaires les plus vénérés furent profanés. Il commanda qu'on lui amenât d'Olympie le Jupiter de Phidias et qu'on érigeât sa propre image à Jérusalem, ce qui était pour les Juifs la plus cruelle des insultes. Heureusement, le gouverneur de Syrie, Pétronius, prit sur lui de gagner du temps, en faisant travailler lentement les ouvriers à la statue. Il eût payé cette prudence de sa tête si le tyran avait vécu. Même sort attendait en Grèce Memmius qui avait osé désobéir en invoquant de menaçants présages pour sauver le chef-d'oeuvre de Phidias. Auguste et Tibère laissaient les Grecs d'Asie leur élever des temples, Caius s'en fit bâtir à Rome même et institua en son honneur des sacrifices et des prêtres : sacerdoce étrange, car il avait nommé son cheval Incitatus un des nouveaux pontifes; il est vrai qu'il voulait aussi le faire consul. C'était une manière d'outrager la vieille magistrature républicaine.

On doutera peut-être de la véracité de ceux qui racontent ces folies, mais qu'on lise la Légation de Philon, qui est une sorte de document officiel, et l'on n'hésitera plus à croire que Caius prenait au sérieux sa divinité. Philon, personnage considérable dans sa nation et un des hommes éminents de ce siècle, était venu à Rome avec quatre autres députés pour réclamer justice au nom des Juifs alexandrins. La première fois que Caius vit les envoyés, il leur dit en grinçant des dents : "N'êtes-vous pas de ces gens, ennemis des dieux, qui seuls, quand tous les hommes reconnaissent ma divinité, me méprisez et préférez à mon culte celui de votre Dieu sans nom?" Et plus loin : "Ces imbéciles.... qui ne veulent pas croire que je participe à la nature divine!" - "La cause de la haine que Caius portait à notre peuple", dit Philon, "était sa conviction que les Juifs ne souscriraient jamais à son désir de passer pour Dieu."

Que dire des profusions insensées, de ses soupers coûtant dix millions de sesterces, de ses constructions impossibles, de ses villas flottantes, navires décorés de pourpre, d'or et de pierreries, portant des arbres, des vignes, des jardins, des portiques; et de ce pont jeté sur la mer entre Baïa et Pouzzole, long de 3600 pas, couvert d'une chaussée comme la voie Appienne? Il y passa à cheval, armé de toutes pièces, les troupes suivant, enseignes déployées, car on battait un ennemi, Neptune. Le lendemain course de chars, l'empereur en tête, dans le costume des cochers du cirque. Puis une fête splendide la nuit aux flambeaux, et, pour dernier passe-temps, les convives jetés au hasard dans la mer. En moins de deux ans il eut vidé l'immense épargne de Tibère; des condamnations la remplirent. Une des victimes était moins riche qu'il ne croyait: "Celui-là m'a trompé", dit-il, "il pouvait vivre." Il voulait qu'une part lui fût assurée dans les testaments. Mais si le testateur le faisait trop attendre, pour qu'il se hâtât, il lui envoyait du poison. Cependant il n'aimait pas que la mort arrivât vite et faisait tuer ses victimes à petits coups : "Frappe", disait-il au bourreau, "de façon qu'on se sente mourir."

Des impôts de toutes sortes furent établis : deux et demi pour cent sur toutes les sommes en litige devant les tribunaux de l'empire; droit sur les portefaix, sur les courtisanes, même, ce qui était plus grave, sur les denrées alimentaires mises en vente dans Rome. On les levait avant même qu'ils eussent été promulgués; et comme on se plaignit, il fit afficher son décret si haut et en si petits caractères qu'on ne put le lire, ce qui permit de trouver beaucoup de gens coupables de contraventions. Aussi le peuple et l'empereur, si bien d'accord aux premiers jours, finirent par ne plus s'entendre; l'un murmura, l'autre sévit. Un jour au théâtre les soldats chargèrent l'assistance; une autre fois on manquait de condamnés pour les bêtes, il leur fit jeter des spectateurs.

Il est méchant, mais de plus il est envieux. Toute gloire l'importune, et il voudrait maintenant supprimer l'histoire comme il supprime ceux qui le gênent. Il fit abattre les statues des hommes illustres qu'Auguste avait érigées dans le champ de Mars; il proscrivit les poèmes d'Homère, et voulut chasser Tite-Live des bibliothèques, comme infidèle et mauvais historien. La science des jurisconsultes lui semblait inutile : il répétait souvent qu'il ferait en sorte que l'on n'aurait à consulter personne, excepté lui. Les souvenirs de famille ne sont pas plus respectés; il interdit aux plus nobles Romains les distinctions de leur lignée : à Torquatus le collier, à Cincinnatus la chevelure bouclée, à Cn. Pompée le surnom de Grand.

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L'expédition en Germanie

"Ce prince, qui semblait n'être au monde", dit Sénèque, "que pour montrer ce que peuvent les plus grands vices dans la plus haute fortune," ambitionna cependant la gloire militaire. En l'an 39 il partit subitement de Rome pour les bords du Rhin, y fit de grands préparatifs, et traversa même le fleuve. Mais sur la fausse nouvelle que l'ennemi approchait, il se jeta en bas de son char, courut à cheval regagner le pont, et comme il était encombré par les bagages, se fit passer de main en main par-dessus les têtes, afin d'arriver plus tôt sur la rive gauche. Il ne pouvait pourtant se dissimuler que ce n'était pas ainsi que César combattait. Pour effacer le souvenir de cette panique, il imagina une autre campagne. Pendant un festin, on lui annonce que les Germains se sont montrés, il quitte héroïquement la table, court à l'ennemi, et revient le soir avec des prisonniers. C'étaient des soldats de sa garde germaine qu'il avait fait cacher dans un bois voisin. Puis il écrivit au sénat, gourmandant sa paresse, lui reprochant ses plaisirs, pendant que le prince s'exposait pour Rome aux fatigues et aux dangers. De vrais Germains cependant firent une excursion en Gaule, Galba les repoussa, et l'empereur eut cette fois assez de lucidité d'esprit, peut-être de peur, pour l'en récompenser au lieu de l'en punir. Un chef breton s'étant réfugié près de lui, il décida aussitôt une grande expédition dans l'île (40). On dit que les légions arrivées à Boulogne se rangèrent en bataille le long de la rive; que Caligula, monté sur sa flotte, s'avança en mer, puis que, virant de bord, il redescendit au rivage, s'assit sur un trône et fit sonner par toutes les trompettes de l'armée l'ordre de l'attaque. Les légionnaires cherchent l'ennemi, Caligula leur montre la mer, et leur fait ramasser les coquillages de la côte. C'étaient les dépouilles de l'Océan qu'il réservait pour le palais impérial et pour le Capitole1. Un monument éternisa cette victoire: un phare fut construit sur le lieu même pour guider à l'avenir la marche de ses flottes sur cette mer domptée2. Il s'était déjà fait proclamer sept fois imperator, mais il ne fallait pas moins qu'un triomphe magnifique pour récompenser de si glorieux travaux.

Afin d'avoir des captifs à traîner derrière son char, il fit enlever tous les Gaulois de haute stature, ou, comme il disait, de "taille triomphale," les forçant de s'habiller à la mode de leurs voisins de Germanie, d'apprendre leur langue, de laisser croître et de rougir leurs cheveux.

Les soldats riaient sans doute de ces victoires sans larmes, tout en profitant des largesses qu'elles leur procuraient. Une fois pourtant ils se sentirent, eux aussi, menacés. Caligula, à bout de passe-temps, s'était rappelé au milieu des légions de Germanie que, vingt-cinq ans auparavant, elles s'étaient révoltés contre Germanicus son père. Sous prétexte de les haranguer, il les réunit sans armes autour de son tribunal, et déjà la cavalerie les enveloppait pour les décimer, quand les soldats, prenant l'éveil, coururent aux tentes et s'armèrent. Le coup était manqué: Caius laissa là son discours, son projet, et s'enfuit.

1. Merivale ne croit pas à cette scène grotesque, et je pense comme lui que de vagues promesses de soumission, apportées par quelque chef breton, auront autorisé Caligula à borner là son expédition..

2. Ce phare a subsisté jusqu'en 1644, où il s'écroula. On l'appelait la Tour d'Ordre.

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Sa cupidité

Dans l'intervalle de ces travaux militaires qui le retinrent deux années en Gaule pour le malheur de ce pays, il vivait au milieu des fêtes et des supplices, mêlant les unes aux autres; car il avait toujours un bourreau sous la main pour donner la question pendant qu'il était à table ou exécuter au milieu de l'orgie quelque pauvre diable coupable d'être riche. Tous les dix jours, il "apurait ses comptes," c'est-à-dire qu'il dressait périodiquement des listes de proscrits dont la fortune lui était nécessaire. On lui apportait les rôles de la province, et il marquait pour la mort, au fur et à mesure de ses besoins, les plus forts contribuables.

Un jour qu'il venait de perdre au jeu, il sortit un instant, prit dans ses registres quelques noms au hasard et rentrant dit à ses compagnons : "Vous autres, vous jouez pour quelques misérables drachmes, moi d'un seul coup je viens de gagner cent cinquante millions."

A Lyon, une autre fantaisie lui vint : il vendit la garde-robe du palais impérial et les meubles de sa villa. Il mettait lui-même aux enchères et il fallait payer, non la valeur de l'objet, mais les souvenirs qui s'y rattachaient, surtout la qualité du vendeur. "Ceci", disait-il, "a appartenu à Germanicus, mon père; ce vase est égyptien, il était à mon aïeul Antoine; le divin Auguste portait ce vieux manteau à la journée d'Actium;" et les écus d'or tombaient dans la main du fripier impérial. Toutes les nippes de César, toute la défroque des demi-dieux de Rome y passa. Un jour qu'il vendait ce qui lui restait du mobilier des fêtes qu'il avait données, il aperçoit Saturninus qui dormait sur un banc et dit au crieur : "Prends garde à cet ancien préteur; il me fait signe de la tête qu'il veut enchérir." Et à chaque mouvement du malheureux dormeur la somme montait. Quand Saturninus se réveilla, il devait neuf millions de sesterces; mais il avait acheté treize gladiateurs.

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Ses cruautés

Auguste avait établi à Lyon des combats d'éloquence et de poésie: Caligula ajouta au règlement de ces jeux que les vaincus payeraient eux-mêmes les prix des vainqueurs et que les auteurs de mauvais écrits effaceraient leurs ouvrages avec leur langue, à moins qu'ils ne préférassent un saut dans le Rhône. Un Gaulois eut cependant l'honneur de lui dire un jour son fait. Il trônait en Jupiter Olympien, impassible et grave, comme il convient à un dieu. L'homme du peuple fend la foule, s'approche et s'arrête les yeux fixes et comme ébahi. Le dieu, flatté de l'impression qu'il produit, demande à cet homme ce qu'il lui semble. "Ce qu'il me semble", répond le Gaulois? "Que tu es une bien grande extravagance!" Caius était ce jour-là d'humeur débonnaire, il pardonna. Le hardi Gaulois n'était, il est vrai, qu'un pauvre cordonnier.

Un Romain ne s'en tira pas si bien, ou plutôt s'en tira mieux, car Sénèque a consacré son nom et son courage. Canus Julius avait eu avec Caligula une vive altercation qu'il avait soutenue très librement. "Sois tranquille", lui dit le tyran en le congédiant, "j'ai ordonné ta mort. Merci, excellent prince," reprit Canus; et il passa dans la plus parfaite égalité d'âme les dix jours que la loi de Tibère lui donnait. Il jouait aux échecs quand le centurion entra. "Attends que je compte les points," lui dit-il. Ses amis pleuraient : "Pourquoi vous affliger ? Vous disputez pour savoir si l'âme est immortelle, moi je vais l'apprendre." - "A quoi penses-tu," lui demanda un de ses amis au moment où il allait être frappé? - "Je veux bien observer si dans ce moment rapide l'âme se sent en aller du corps." (Sénèq. , de Tranq. an., |4).

Longtemps Caius avait décrié Tibère et encouragé ceux qui parlaient mal de lui. Une fois cependant, à la curie, il prononça un de ces discours étudiés qui devaient, pensait-il, lui assurer la gloire de l'homme le plus éloquent du siècle. Son thème, ce jour-là, fut l'éloge de Tibère et la honte de ceux qui l'attaquaient: "Moi, votre empereur, il m'est permis de le faire; mais vous, vous commettez une impiété en accusant votre ancien chef." Alors il produisit les écrits que, dans les commencements de son principat, il prétendait avoir brûlés, les fit lire par ses affranchis et en tira la preuve que c'étaient les sénateurs qui avaient envoyé à la mort tous les suppliciés du dernier règne, les uns en se faisant accusateurs; les autres, faux témoins; tous en rendant le décret de condamnation. Et il ajouta cette terrible vérité: "Si Tibère a commis quelque injustice, vous ne deviez pas, de son vivant, le combler d'honneurs, ni par Jupiter! Après sa mort blâmer ce que vous aviez vous-mêmes consacré par décret. C'est vous qui avez tenu envers lui une conduite insensée et coupable; c'est vous qui avez tué Séjan en le corrompant par l'orgueil dont vos bassesses l'ont gonflé. Aussi tout cela me donne à penser que je n'ai rien de bon à attendre de vous." Le discours se terminait par l'inévitable prosopopée qu'enseignait l'Ecole, et que les rhéteurs exigeaient. Tibère lui-même intervenait : "Tu as raison, mon fils, et tu dis vrai; aussi point d'amitié, point de compassion pour aucun d'eux. Tous te haïssent, et s'ils le peuvent, ils te tueront. Ne t'inquiète pas de leur être agréable, et ne te soucie point de leurs propos. Ton plaisir et ta sécurité, voilà la mesure de toute justice. Assure l'un et l'autre, et tu verras ces hommes t'honorer. Si tu agis différemment, tu recueilleras en apparence une vaine gloire, et tu périras certainement victime de leurs complots. Celui qui commande est craint et révéré tant qu'il est fort, menacé et entouré de poignards quand on le croit faible." De peur que cette page d'éloquence ne fût perdue pour la postérité, Caius la fit aussitôt graver sur une plaque de bronze.

Le sénat se croyait arrivé à sa dernière heure. Sous le coup de ces outrageantes paroles et de ces menaces, allait-il se résoudre à quelque acte viril? Le lendemain il se réunit. Les orateurs se répandent en éloges sur la franchise de Caius, sur sa piété envers Tibère, sur son indulgence à l'égard du sénat. Les Pères lui décernent l'ovation pour avoir vaincu ses justes ressentiments; et afin de célébrer à jamais sa magnanimité, décrètent qu'à l'anniversaire de la séance où la mémorable harangue leur avait été lue, ainsi qu'aux fêtes du Palatin, des sacrifices seraient offerts à Sa Clémence, pendant que sa statue en or serait conduite au Capitole, entourée des choeurs de jeunes enfants des plus hautes familles qui chanteraient des hymnes en l'honneur du prince.

37-41

Les provinces

La force d'un pouvoir ne se mesure pas à sa violence. Malgré tant de sang versé, ce règne malheureux avait détendu les ressorts du gouvernement, abaissé la dignité de l'empire et compromis la paix publique. Pour que l'administration fût plus uniforme, Tibère saisissait toute occasion de réduire en provinces les royaumes alliés; Caligula ne se donnait pas de pareils soucis; il fit présent d'une partie de la Palestine à Agrippa et rendit la Comagène à Antiochus, ajoutant pour ce dernier, en dédommagement des dix-neuf ans de royauté qu'il avait perdus, une partie de la Cilicie et une grosse somme d'argent. Il est vrai qu'il les lui reprit peu de temps après. Artaban avait chassé Mithridate de l'Arménie; au lieu de soutenir le roi exilé, Caïus l'emprisonna et laissa l'Arménie aux Parthes. Il appela à sa cour Ptolémée, roi de Mauritanie, puis, irrité de la curiosité dont il était l'objet, il le fit tuer. Les sujets de Ptolémée se révoltèrent, et il fallut une longue guerre pour les réduire.

Tibère était sévère pour tout le monde; il avait rompu à l'obéissance les grands aussi bien que les soldats, le peuple et les provinces : chacun était tenu à sa place. Caius remplaça cette discipline nécessaire par la plus capricieuse tyrannie et une confusion désordonnée. Au théâtre, il aimait à voir pêle-mêle nobles, mendiants et chevaliers, fidèle image du chaos de son esprit et de ses volontés contraires. Aujourd'hui il faisait sabrer la foule, à laquelle demain il jettera des millions. Il lui distribuait des fruits, des oiseaux rares, et il laissait Rome sans un sac de blé, mais avec des fêtes et des jeux pour chaque jour. Ses soldats recevaient des largesses pour de ridicules exploits et il voulait décimer des armées entières. Il flattait les prétoriens, leur laissait toute licence, et s'entourait d'une légion celtique formée de germains grossiers et violents qui avaient toute sa faveur. Les provinces lui adressaient-elles des députés, il les recevait au milieu de ses architectes et les faisait courir à sa suite à travers ses palais et ses jardins, écoutant les ouvriers en même temps que les orateurs, mêlant ses ordres pour les maçons à ses réponses aux envoyés. De sorte que rien ne se faisait plus et que, sans quelques hommes formés à l'école de Tibère, des troubles auraient éclaté sur divers points1.

1. Jos., A. J., XIX, 4; Dion, IX II n'y avait plus de blé dans la ville à sa mort que pour sept ou huit jours. Les seules choses utiles qu'il ait faites furent deux aqueducs à Rome et quelques havres près de Rhégium et en Sicile pour les vaisseaux qui amenaient le blé d'Egypte : encore ne les achevat-il pas. Suét., Calig., 21; Jos., A. J., XIX, 1; Fiontin., de Aquxd. Il fit placer dans le cirque du Vatican le grand obélisque. Plin., XVI, 40 ; XXXVI, 9; Suét., Claud., 20.-

24 janvier 41

La mort de Caligula

Durant près de quatre années, personne dans le peuple, l'armée ou les provinces ne protesta contre ces saturnales du pouvoir. Tout l'empire regardait étonné, stupéfait, cette grande extravagance. Cependant, lorsque Caius revint de la Gaule à Rome avec des menaces pour les sénateurs qu'il refusa de laisser accourir à sa rencontre, pour le peuple même, à qui il souhaitait de n'avoir qu'une tête afin qu'il pût l'abattre d'un coup, des conspirations se formèrent contre ce furieux "que la nature avait enfanté pour l'opprobre et la ruine du genre humain." (Sén., Cons. ad Pol). Deux de ces complots furent découverts; le troisième réussit. Un tribun des prétoriens, Chéréas (Chaerea), qu'il traitait de lâche et d'efféminé, réclama le droit de frapper le premier coup. Le 24 janvier 41, Chéréas (Chaerea) suivit le prince avec plusieurs conjurés, sous prétexte de lui demander le mot d'ordre, dans une galerie écartée du palais qui conduisait au théâtre et le frappa de son épée. Caligula voulut fuir, mais il tomba et fut aussitôt percé de trente coups1.

1. Le sénat voulut noter Caius d'infamie, Claude s'y opposa, mais fit, en une nuit, disparaître ses statues. Caligua, comme Tibère, ne fut donc pas déclaré tyran, mais leur nom fut supprimé de la liste des empereurs, "et, rapporte Dion (LX, 4), nous ne faisons mention d'eux ni dans nos serments, ni dans nos prières."

Livret :

  1. Les Julio-Claudiens dans la boutique de Roma Latina

Références supplémentaires :

  1. Vie des douze Césars
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