Auguste : 27 av. J.C.-14 de notre ère
Les frontières septentrionales de l'empire

La guerre de Dalmatie Préliminaires de la guerre de Dacie La défaite de Lollius La soumission des Rhètes Organisation de l'Illyricum Pison en Thrace Drusus en Germanie La mort de Drusus Tibère Tibère, nouveau commandant en chef Marobod Guerre de Lentulus en Dacie Soulèvement de la Dalmatie et de la Pannonie Varus ou la bataille de Teutobourg Germanicus sur le Rhin




30-29 av. J.C.

Frontières septentrionales de l'empire

C'est surtout au-delà des mers vers l'ouest, le sud et l'est que la république romaine avait étendu son empire. Il n'en était pas tout à fait de même du côté où l'Italie et les deux péninsules qui en sont comme les dépendances à l'est et à l'ouest, se rattachent à la masse du continent européen. Les pays situés en arrière de la Macédoine n'étaient pas soumis aux romains, non plus que le versant septentrional des Alpes; seuls les territoires qui aboutissaient aux côtes méridionales de la Gaule avaient été à Rome par César. Un tel état des choses, dont se ressent tout l'empire, ne peut durer; c'est avant tout dans ce sens que le gouvernement (l'empire) qui se substitue à l'aristocratie paresseuse et chancelante (la république), doit faire ses preuves. Assurément César avait recommandé aux successeurs de sa puissance la conquête de la Bretagne avec plus d'insistance que l'extension de l'empire romain au nord des Alpes et sur la rive droite du Rhin; mais en fait ce dernier agrandissement des frontières était, à cause de sa proximité même, beaucoup plus urgent que la soumission des Celtes insulaires (Bretons), et l'on comprend qu'Auguste ait négligé cette conquête pour entreprendre l'autre. Il y eut trois séries principales d'opérations militaires : sur la frontière septentrionale de la péninsule gréco-macédonienne, dans le bassin moyen et le bassin inférieur du Danube, en Illyricum; sur la frontière septentrionale de l'Italie, dans la région du Haut-Danube, en Rhétie et en Norique; enfin sur la rive droite du Rhin, en Germanie. Les entreprises à la fois militaires et politiques dont ces régions furent l'objet, ont été le plus souvent indépendantes les unes des autres et pourtant elles ont des rapports étroits; comme elles sont toutes sorties de la libre initiative du gouvernement romain, on doit les considérer dans leur ensemble, si l'on veut comprendre leur succès et leur échec partiel au point de vue militaire et politique. C'est pour la même raison qu'il vaut mieux les présenter dans leur connexité géographique que chronologique: l'édifice, dont elles ne sont que des parties, sera plus facile à considérer dans son complet achèvement que dans les progrès successifs de sa construction.

29 av. J.C.

La guerre de Dalmatie

Cette grande action générale eut pour prélude les mesures que prit Octave, sur les côtes septentrionales de la mer adriatique et dans les pays voisins, dès qu'il eut les mains libres en Italie et en Sicile. Pendant les cent cinquante années qui avaient suivi la fondation d'Aquilée, les négociants romains s'étaient de plus en plus rendus maîtres de tout le trafic; mais l'Etat lui-même n'avait fait dans cette région que des progrès peu sensibles. Des centres commerciaux importants avaient été établis dans les ports principaux de la côte Dalmate et sur la route qui mène d'Aquilée dans la vallée de la Save jusqu'à Nauportus (Vrhrika, Slovénie). Dalmatie, Bosnie, Istrie, Carniole (région de la Slovénie) comptaient comme pays romains; tout au moins les districts maritimes étaient-ils réellement soumis, mais il ne s'y fondait pas officiellement de villes, pas plus que les contrèes inhospitalières de l'intérieur ne se pacifiaient.

Une autre période s'ouvrit bientôt. Dans la guerre entre César et Pompée, les Dalmates indigènes avaient pris parti pour celui-ci, aussi vivement que les romains établis dans le pays pour César; et, même après la défaite de Pompée à Pharsale, lorsque sa flotte eut été chassée des eaux illyriennes, les Dalmates continuèrent à lutter avec énergie et succès. Le brave et habile Publius Vatinius, qui avait déjà combattu dans cette guerre avec beaucoup de bonheur, fut envoyé en Illyricum avec des troupes nombreuses, un an avant la mort de César; mais c'était seulement l'avant-garde du principal corps d'armée, avec lequel le dictateur lui-même voulait écraser ensuite les Daces soulevés et régler la situation dans tout le bassin du Danube. Ces projets périrent avec César sous les coups des meurtriers; et l'on dut s'estimer heureux que les Daces de leur côté n'aient pas envahi la Macédoine. Vatinius échoua contre les Dalmates et subit même de graves échecs. Lorsque les républicains armèrent en Orient, l'armée d'Illyricum se déclara pour Brutus, et les Dalmates restèrent longtemps sans craindre aucune attaque. Après la défaite des républicains, Antoine, à qui la Macédoine avait été donnée dans le partage de l'Empire, fit mettre à la raison, en l'année 715 de Rome (39 av. J.C.), les Dardanes insoumis du nord-est et les Parthiniens voisins de la côte (à l'est de Durazzo, Dyrrachium, Durrës, Albanie); c'est à propos de cette expédition que l'orateur célèbre Gaïus Asinius Pollion reçut les honneurs du triomphe.

En Illyricum, qui était échu à Octave, on ne put rien faire tant que celui-ci fut obligé de se consacrer tout entier à la guerre qu'il menait en Sicile contre Sextus Pompée; mais après l'heureuse issue de cette lutte, il tourna toutes ses forces de ce côté-là. Pendant la première campagne (719 de Rome/35 av. J.C.) les petites peuplades échelonnées depuis Doclea (Dioclée ou Tchernagora, Monténégro) jusqu'au pays des Japydes (environ de Fiume, Rijeka, Croatie) furent remplacées sous le joug ou soumises pour la première fois. Ce ne fut pas une grande guerre signalée par des batailles importantes : il fallut lutter en pleine montagne contre des tribus qui se défendaient avec le courage du désespoir, et enlever des châteaux forts armés en partie de machines romaines. La tâche n'était pas aisée; dans aucune de ces guerres, Octave n'a déployé autant d'énergie et de bravoure personnelle. Lorsqu'il eut péniblement soumis le territoire des Japydes, la même année, il pénétra dans la vallée de la Kulpa, et s'avança jusqu'à son confluent avec la Save; la ville située à cet endroit, Siscia (Sziszeh, Sisak, Croatie), principale forteresse des Pannoniens, que les romains n'avaient jamais attaquée avec succès, fut alors emportée; elle devait servir de point d'appui pour la guerre contre les Daces qu'Octave songeait à reprendre. Dans les deux années qui suivirent (720-721 de Rome/34 et 33 av. J.C.), les Dalmates, qui combattaient incessamment les romains depuis longtemps, virent tomber leur forteresse Promona (Promina, près de Dernis, au-dessus de Sebenico, Sibenik, Croatie), et durent se soumettre.

Mais ces succès militaires étaient moins importants que l'oeuvre pacifique, qui s'accomplissait en même temps et qu'ils servaient à assurer. C'est sans doute à cette époque que les ports de la côte d'Istrie et de Dalmatie compris dans le territoire soumis à Octave, Tergeste (Trieste), Pola (Pula, Slovénie), Iader (Zara, Zadar, Croatie), Salonac (près de Spalato, Split, Croatie), Narona (à l'embouchure de la Narenta, Croatie), ainsi qu'Emona (Laibach, Ljubljana, Slovénie), située au-delà des Alpes, sur la route qui conduisait d'Aquilée dans la vallée de la Save à travers les Alpes Juliennes, villes qui durent en partie leurs murailles au second Jules, reçurent de lui toutes ensemble le droit de cité. Ces places elles-mêmes étaient depuis longtemps déjà considérées comme romaines; mais ce ne fut pas moins un fait d'une grande importance que leur élévation au rang des communes italiennes et leur administration aux mêmes privilèges.



29 av. J.C.

Préliminaires de la guerre de Dacie

A cette conquête devait succéder celle de Dacie; elle fut encore une fois retardée par la guerre civile. Octave, détourné de l'Illyricum fut appelé en Orient; mais la grande lutte qui devait décider entre lui et Antoine eut un contrecoup jusque dans les régions lointaines du Danube. Les tribus daces, précédemment réunies sous le roi réformateur Burebista et commandées alors par le roi Cotiso, se virent sollicitées par les deux adversaires; Octave fut même accusé d'avoir demandé en mariage la fille du roi, et de lui avoir offert en échange la main de sa fille Julie, âgée de cinq ans. Le roi de Dacie, par crainte de l'invasion que César avait projetée et que son fils avait préparée en fortifiant Siscia, se déclara pour Antoine, et on le comprend aisément. S'il avait fait ce que l'on appréhendait à Rome, si, pendant qu'Octave combattait en Orient, il avait pénétré par le nord dans l'Italie laissée sans défense, ou si Antoine appelé par lui avait porté la guerre en Macédoine plutôt qu'en Epire, et enrôlé les hordes daces, le succès de la guerre aurait peut-être autrement tourné. Mais aucune de ces hypothèses ne se réalisa; d'ailleurs, à cette époque même, l'Etat Dace crée par la main puissante de Burebista se disloquait de nouveau; les troubles intérieurs, peut-être aussi les attaques des Bastarnes germaniques du nord et des tribus sarmates qui étreignaient la Dacie de tous les côtés empêchèrent les Daces de prendre part à la guerre civile de Rome qui décidait de leur avenir.

A peine cette guerre était-elle terminée, qu'Octave s'occupa de régler la situation dans le bassin inférieur du Danube. Mais, soit parce que les Daces eux-mêmes n'étaient plus aussi redoutables qu'auparavant, soit parce qu'Octave était maître non plus seulement de l'Illyricum, mais de toute la péninsule gréco-macédonienne, ce fut cette région qui devint la base d'opérations des troupes romaines.

29 av. J.C.

Les frontières de la Macédoine

La Macédoine était depuis longtemps une province romaine. Comme telle, elle ne dépassait pas Stobi (Tsrna, Macédoine) au nord et la chaîne du Rhodope à l'est; mais la domination de Rome s'étendait au-delà de ces limites précises, sans être pourtant bien circonscrite ni solidement établie. Les romains semblent avoir pris alors pour borne de leur empire à peu près l'Hémus (Balkans); les territoires situés au-delà des Balkans jusqu'au Danube, bien qu'envahis une fois déjà par les troupes romaines, étaient restés complétement indépendants1. Au-delà du Rhodope, la Macédoine était bornée par les principautés thraces, notamment celle des Odryses (Odrysia), qui occupaient pour la plupart la côte méridionale, quelques-uns le rivage de la mer Noire; depuis l'expédition de Lucullus, ils étaient devenus les clients de Rome, tandis que les habitants des régions plus éloignées de la mer, et particulièrement les Besses (Bessi, Besoi) sur la haute Maritza (Maritsa, Bulgarie), n'étaient sujets que de nom; ils continuaient à envahir les représailles. C'est ainsi qu'en 694 de Rome/60 av. J.C., le père naturel d'Auguste, Caius Octavius, et en 711 de Rome/43 av. J.C., pendant les préparatifs de la guerre contre les triumvirs, Marcus Brutus avait eu à les combattre. Une autre peuplade thrace, les Denthélètes (Dentheletai, pays de Sofia), avaient, au temps même de Cicéron, lors d'une incursion en Macédoine, fait mine d'assiéger la capitale, Thessalonique. Les Dardanes, voisins des Thraces à l'ouest, qui formaient un rameau de la famille des peuples illyriens, habitaient la Serbie méridionale et le district de Prisrend (Prizren, Kosovo); Curion, le prédécesseur de Lucullus, les avait combattus avec succès. Dix ans plus tard, le consul Gaius Antonius, collègue de Cicéron (692 de Rome/62 av. J.C.), avait été moins heureux. Plus bas que le territoire des Dardanes (Serbie), sur le Danube même, on trouvait encore des peuples thraces, les triballes autrefois puissants, alors en décadence, qui occupaient la vallée de l'Oescus (région de Plewna, Pleven, Bulgarie); en avant, sur les deux rives du Danube jusqu'à son embouchure, les Daces, ou, comme on les appelait d'ordinaire sur la rive droite du fleuve, les Mysiens ou Mésiens, ainsi désignés de leur ancien nom de tribus asiatiques. Ces peuplades avaient vraisemblablement fait partie jadis du royaume de Burebista (roi dace de 82 à 44 av. J.C.), mais cet empire s'était de nouveau disloqué en petites principautés. Le peuple le plus puissant entre les Balkans et le Danube était alors celui des Bastarnes. Etablis surtout derrière les Daces transdanubiens, au-delà des montagnes qui séparent la Transylvanie de la Moldavie, près des bouches du Danube, et sur le vaste territoire qui s'étend jusqu'au Dniester, ils n'étaient pas soumis à la domination romaine: c'est chez eux que Philippe de Macédoine et Mithridate de Pont avaient recruté leurs armées avec succès : c'est ainsi que les romains avaient déjà eu depuis longtemps à les combattre. A l'époque qui nous occupe, ils avaient franchi le Danube en masses nombreuses, et s'étaient solidement établis au nord de l'Hémus; et comme la guerre de Dacie, telle que César et Octave l'avaient projetée, devait avoir sans doute pour résultat la conquête de la rive droite du Danube, elle n'était pas moins dirigée contre eux que contre les tribus daces de cette rive. Les ports grecs situés dans le pays des Barbares, Odessos (près de Varna, Bulgarie), Tomis (Constanta, Roumanie), Istropolis (en Slovaquie actuelle), menacés de près par ce flot de peuplades, étaient là comme partout les clients naturels des romains.

Pendant la dictature de César, alors que Burebista était à l'apogée de sa puissance, les Daces avaient fait tout le long de la côte jusqu'aux environs d'Apollonie, cette campagne dévastatrice dont les traces n'avaient pas encore disparu au bout d'un siècle et demi. Ce fut cette invasion qui détermine César à entreprendre la guerre de Dacie; et lorsque Octave se fut rendu maître de la Macédoine, il dut certainement se croire obligé d'agir énergiquement de ce côté. La défaite que les Bastarnes avaient infligée à Antonius, collègue de Cicéron, près d'Istropolis, peut montrer jusqu'à quel point les Grecs de cette région avaient encore besoin du secours des romains.

1. Dion Cassius l'affirme expressément (XLI, 23) pour l'année 725 de Rome/29 av. J.C. c'est-à-dire, tant que les Bastarnes n'attaquèrent que les Triballes, sur l'Oescus dans la Mésie inférieure, et les Dardanes dans la Mésie supérieure. Les confédérés de Mésie, dont parle Dion (XXXVIII, 10), sont les villes de la côte.

29-28 av. J.C.

La soumission de la Mésie par Crassus

Peu de temps après la bataille d'Actium (725 de Rome/29 av. J.C.), Marcus Licinius Crassus, petit-fils du triumvir mort à Karrhae (Carrhes), fut envoyé par César en Macédoine comme gouverneur, et chargé de poursuivre l'expédition ajournée déjà deux fois. Les Bastarnes qui venaient d'envahir la Thrace, ne rencontraient aucune résistance, lorsque Crassus les somma d'évacuer le territoire romain; mais il ne se contenta pas de les avoir fait reculer, il franchit l'Hémus à son tour1, les battit au confluent du Cibrus (Tzibritza, Tsibritsa, Bulgarie) et du Danube dans un combat où périt leur roi Deldo; puis, avec l'aide d'un prince dace gagné aux romains, il fit prisonniers tous ceux qui, après la défaite, s'étaient enfermés dans une forteresse voisine. Tout le pays mésien se soumit alors sans résistance au vainqueur des Bastarnes; ceux-ci revinrent l'année suivante pour venger leur défaite; mais ils succombèrent encore et, avec eux, toutes celles des tribus mésiennes qui avaient repris les armes. Les ennemis étaient ainsi chassés une fois pour toutes de la rive droite du Danube, et le pays entièrement soumis à la domination romaine. En même temps on réduisait à l'impuissance les Thraces encore indépendants, on enlevait aux Besses le sanctuaire national des Dionysos, et on en confiait la garde aux princes des Odryses qui depuis lors, sous le haut patronage des romains, exercèrent ou durent exercer l'hégémonie sur les peuplades thraces dispersées au sud de l'Hémus. Les ports grecs de la mer Noire furent placés sous la protection de ce sanctuaire, et le reste du territoire soumis fut partagé entre différents princes vassaux, qu'on chargea de défendre les frontières de l'empire2, car Rome n'avait pas des légions de reste pour ces pays lointains. La Macédoine devint ainsi une province intérieure, et n'eut plus besoin d'un gouvernement militaire, le but que l'on s'était proposé en entreprenant la guerre de Dacie était atteint.

Sans doute ces résultats n'étaient que provisoires. Mais Auguste, avant de régulariser définitivement les frontières du Nord, voulut réorganiser les pays qui appartenaient déjà à l'empire: il passa plus de dix ans à mettre de l'ordre en Espagne, en Gaule, en Asie et en Syrie.

1. Cette ville ne peut guère être que Serdica, aujourd'hui Sofia, sur le haut Oescus, la clef de la Mésie.

2. Après la campagne de Crassus, le pays conquis fut probablement organisé de telle sorte que la côte fit partie de l'empire thrace, mais la région occidentale fut donnée en fief, comme la Thrace, à des princes indigènes; ceux-ci durent être remplacés plus tard par un pracfectus civitatium Moesia et Triballia que l'on trouve encore sous Tibère. L'opinion généralement admise, que la Mésie fut, à l'origine, réuni à l'Illyricum, repose uniquement sur ce fait, qu'elle n'est pas mentionnée dans l'énumération des provinces que donne Dion (LIII, 12) à propos du partage de 727 entre l'empereur et le sénat, et qu'ainsi elle est comprise dans la "Dalmatie". Mais cette énumération ne s'étend pas aux Etats vassaux et aux provinces procuratoriennes, et ainsi comprise elle n'offre aucune irrégularité. On peut, en outre, opposer à cette opinion générale des arguments d'un grand poids. Si la Mésie avait à l'origine fait partie de la province d'Illyricum, elle aurait conservé ce nom; car dans tout partage d'une province, chaque division garde son ancien nom, auquel on ajoute seulement un déterminatif. Mais la dénomination d'Illyricum, que Dion répète sans hésitation à plusieurs reprises, ne s'applique jamais, en ce cas, qu'à l'Illyricum supérieur (Dalmatie) et l'Illyricum inférieur (Pannonie). En outre, si la Mésie avait été comprise dans l'Illyricum, où placer ce préfet de Mésie et de Triballie, et les princes qu'il a remplacés ? Enfin il est bien peu probable qu'en 727 un seul gouverneur sénatorial ait été investi d'un commandement aussi étendu et aussi important. Tout cela s'explique au contraire facilement, si l'on admet qu'après la campagne de Crassus en Mésie il se forma de petits Etats clients; à ce titre, ils dépendaient seulement de l'empereur, de père en fils, et comme le sénat n'avait pas à s'occuper de leur absorption successive dans l'empire et de leur transformation en province, ses annales ont très bien pu ne pas mentionner cet événement. Il s'est accompli pendant ou avant l'année 743; le gouverneur qui guerroyait alors contre les Thraces, Lucius Calpurnius Pison, auquel Dion (LIV, 34) assigne à tort la province de l'Amphylie, ne peut avoir eu comme province que la Pannonie ou la Mésie: or, à cette époque, Tibère était légat en Pannonie; il ne reste plus que la Mésie que l'on puisse lui attribuer. En l'an 6 après J.C., on trouve d'une façon certaine un gouverneur impérial en Mésie.

29-14 av. J.C.

La soumission des Alpes

L'Italie, dont l'empire s'étendait sur trois continents, n'était pas encore maîtresse chez elle. Son rempart du Nord, les Alpes étaient, sur toute leur étendue d'une mer à l'autre, occupées par de petites peuplades peu civilisées, illyriennes, rétiques, celtiques, dont les territoires confinaient en partie à ceux des grandes villes de la Transpadane, par exemple celui des Trumpilini (Triumpilini, Val Trompia) à la ville de Brixia; celui des Camunni (Val Camonica, au-dessus du lac d'Isée ou Iseo, Italie) à la ville de Bergonum; celui des Salasses (Val d'Aoste) à la ville d'Eporedia (Ivrée, Ivrea, Italie). Ce n'étaient pas là des voisins bien pacifiques. Assez souvent vaincues, et proclamées soumises au Capitole, ces tribus n'en continuaient pas moins, malgré tous les lauriers des grands triomphateurs, à dévaliser les agriculteurs et les commerçants de la haute Italie. Il était impossible de réprimer sérieusement ces désordres, tant que le gouvernement ne se décidait pas à franchir les Alpes et à s'emparer de leur versant septentrional; car ces flots de pillards passaient sans cesse les montagnes et venaient mettre à contribution les riches contrées voisines. Il en était de même du côté de la Gaule; les peuplades de la vallée supérieure du Rhône (Valais et Vaud) avaient été soumises par César; mais elles n'en sont pas moins comptées parmi celles qui donnèrent le plus de peine aux généraux d'Auguste. D'autre part les districts pacifiques de la frontière gauloise se plaignaient des incursions continuelles des Rètes. Il n'est ni utile ni à propos d'exposer ici les nombreuses expéditions qu'Auguste consacra à la répression de ces troubles; elles ne figurent pas dans les fastes triomphaux et elles n'ont pas le droit d'y figurer, mais elles donnèrent pour la première fois à la paix de l'Italie du Nord. On peut citer la défaite qu'infligea en 738 de Rome/16 av. J.C. aux Camunni, le gouverneur d'Illyricum, et la victoire remportée en 740 de Rome/14 av. J.C. sur certaines peuplades liguriennes dans le pays de Nice : ces deux faits montrent combien ces tribus insoumises serraient de près l'Italie, en plein siècle d'Auguste. Lorsque l'empereur affirmait plus tard, dans l'exposé général de son gouvernement, qu'il n'avait jamais déployé qu'à bon droit sa puissance contre ces petites peuplades, il faut entendre par là qu'il les somma d'évacuer le territoire qu'ils occupaient et de s'établir ailleurs, mais qu'elles se défendirent toujours. Seule la petite confédération gouvernée par le roi Cottius de Segusio (Suse, Susa, Italie) se rallia sans résistance au nouveau régime.

15 av. J.C.

La soumission des Rhètes

Le trophée d'Auguste
Le trophée des Alpes

Le théâtre de ces luttes fut le versant méridional et les vallées des Alpes. Elles amenèrent l'établissement des romains sur le versant septentrional et dans la région située au nord de la chaîne, en 739 de Rome/15 av. J.C. Les deux beaux-fils d'Auguste, qui faisaient partie de sa maison impériale, Tibère, le futur empereur, et son frère Drusus débutèrent alors dans cette carrière militaire, à laquelle on les destinait; c'était leur faire espérer des lauriers sûrs et profitables. D'Italie, Drusus pénétra dans les montagnes de la Rhétie par la vallée de l'Etsch (Adige), et y remporta une première victoire; quand il voulut s'avancer plus loin, son frère, alors gouverneur de la Gaule, lui tendit la main d'Helvétie. Les trières romaines battirent sur le lac de Constance les barques des Vindéliciens (Vendéliques, Vindelices), et le 1er Août, jour de fête de l'empereur1, fût livrée, non loin des sources du Danube, la dernière bataille, qui ajouta à l'empire romain la Rhétie et le pays des Vindéliciens, c'est-à-dire le Tyrol, la Suisse orientale et la Bavière (739 de Rome/15 av. J.C.). Auguste s'était rendu lui-même en Gaule, pour surveiller la guerre et l'organisation des nouvelles provinces. A l'endroit où les Alpes finissent dans le golfe de Gênes, sur la hauteur qui domine Monaco, l'Italie reconnaissante éleva quelques années plus tard à l'empereur Auguste, un monument qui regarde au loin la mer Tyrrhénienne, et dont il reste encore aujourd'hui des vestiges; elle le remerciait par- là d'avoir soumis à la puissance romaine toutes les peuplades des Alpes, de l'une à l'autre mer - l'inscription en nomme quarante-six (le trophée des Alpes ou d'Auguste, La Turbie, France).

1. Auguste avait eu soin que le culte de son Génie fut associé à celui des Lares Compitales. Or l'une des deux fêtes annuelles réservées à ces divinités se célébrait le 1er août.

15 av. J.C.

Organisation de la Rhétie

L'organisation du nouveau territoire présenta beaucoup plus de difficultés que la guerre elle-même : la politique intérieure intervint dans l'accomplissement de cette oeuvre pour y jeter le trouble. La situation de l'empire ne permettait pas de conserver en Italie de fortes armées, et le gouvernement devait autant que possible, se préoccuper de ne pas laisser dans le voisinage immédiat de grands commandements militaires; néanmoins il est invraisemblable qu'un commandement de cette espèce ne fut pas alors établi dans la haute Italie. On dut profiter de l'occupation de la Rhétie pour faire disparaître cet état des choses, en même temps qu'on évacuait le pays. Mais on pouvait croire qu'on créerait au nord des Alpes un centre important pour soutenir les postes militaires indispensables dans une région nouvellement conquise : ce fut tout le contraire qui arriva. On établit entre l'Italie d'une part, et les grands commandements du Rhin et du Danube de l'autre, une ceinture de petites provinces soumises à ces gouverneurs, qui non seulement relevaient toutes de l'empereur, mais même étaient régies par des hommes n'appartenant nullement au sénat. L'Italie fut séparée des provinces méridionales de la Gaule par les trois petits districts militaires des Alpes-Maritimes (départements des Alpes-Maritimes et province de Cuneo), des Alpes Cottiennes, avec Segussio (Suse pour capitale) et probablement des Alpes Grées (Savoie orientale). De ces trois districts le plus important était le second que le petit roi Cottius, et ses successeurs avaient longtemps administré sous le patronage de Rome1; mais tous possédaient une certaine puissance militaire, et étaient destinés à maintenir la sécurité publique dans toute la région et particulièrement sur les grandes routes impériales qui la traversaient.

La haute vallée du Rhône, au contraire, le Valais par conséquent et la Rhétie nouvellement conquise, furent placées sous l'autorité d'un chef supérieur, sinon en rang, du moins en puissance réelle : un corps d'occupation relativement considérable y était désormais absolument nécessaire. Cependant, afin de pouvoir diminuer le plus possible l'effectif de ce corps, on dépeuplait la Rhétie, dont on transportait en masse les habitants. On compléta le cercle avec la province de Norique, organisée sur la même plan, et qui comprenait la plus grande partie de l'Autriche moderne. Cette contrée, aussi vaste que fertile, avait accepté sans résistance sérieuse la domination romaine; probablement ce fut d'abord une principauté dépendante de Rome, mais le roi céda bientôt la place à un procurateur impérial, dont il ne différait pas essentiellement. Quelques-unes des légions du Rhin et du Danube furent établies en permanence dans le voisinage immédiat de la Rhétie, à Vindonissa (Windisch, Suisse), et du Norique, à Poetovio (Ptuj, Slovénie), évidemment pour peser sur la province qu'elles avoisinaient; mais dans toute cette région, il n'y avait pas plus d'armées importantes, comprenant des légions commandées par des généraux d'ordre sénatorial, qu'il n'y avait de gouverneur sénatorial. Le collège qui partageait avec l'empereur le gouvernement de l'Etat était tenu en grande méfiance.

1. Le titre officiel de Cottius n'était pas celui de roi, que son père avait porté; il était "président de confédération"; c'est ainsi qu'il est nommé sur l'arc de triomphe de Suse qu'il éleva en l'honneur d'Auguste en 745-746 de Rome/7-8 av. J.C. et qui subsiste encore. Mais sa dignité était sans doute viagère, et même héréditaire, sauf la sanction du suzerain. Aussi cette confédération n'était autre chose qu'une principauté; d'ailleurs, c'est ainsi qu'elle est appelée d'ordinaire.

15 av. J.C.

Routes et colonies des Alpes

Ces dispositions devaient assurer à la fois de l'Italie et ses communications avec le Nord, essentielles au commerce aussi bien qu'aux mouvements militaires. Auguste entreprit cette tâche avec une énergie extraordinaire; et ce n'est pas injustement que son nom a survécu dans les noms d'Aoste (Augusta Praetoria Salassorum) et d'Augsbourg (Augusta Vindelicorum, Bavière, Allemagne). L'ancienne route qui menait des côtes de la Ligurie à l'océan Atlantique en suivant les rivages de la Gaule et de l'Espagne fut en partie rouverte et réparée par Auguste; elle n'avait qu'une importance commerciale. La voie qui traversait les Alpes Cottiennes, déjà tracée par Pompée, fut achevée sous Auguste, par ce prince de Suse dont nous avons parlé, qui lui donna son nom; c'est aussi une voie de commerce : elle reliait l'Italie par Turin et Suse au grand centre du trafic de la Gaule méridionale, Arelate (Arles). Mais la route spécialement militaire, qui faisait communiquer directement l'Italie avec les camps du Rhin, conduisait par la vallée de la Dora Baltea (La Doire Baltée) hors de l'Italie et de là soit à la capitale de la Gaule, Lyon, soit au Rhin. La république s'était contentée de s'assurer l'entrée de cette vallée par la fondation d'Epredia (Ivrée); Auguste la conquit tout entière. Les habitants du pays, les Salasses, toujours remuants, et qu'il avait dû déjà combattre pendant la guerre de Dalmatie, furent non seulement soumis, mais à peu près exterminés : 36000 d'entre eux, au nombre desquels se trouvaient 8000 hommes en état de porter les armes, furent vendus à l'encan comme esclaves, sur le marché d'Eporadia, et il fut interdit à leurs maîtres de les affranchir avant vingt ans. Le camp retranché, dont le général Varro Murena était sorti en 729 de Rome/25 av. J.C. pour infliger aux Salasses une déroute complète, devint une place forte occupée par 3000 colons, empruntés à la garde de l'empereur, et dut assurer les communications : ce fut la ville d'Augusta Praetoria, aujourd'hui Aoste, où l'on peut voir encore des murs et des portes qui datent de cette époque. Elle commanda plus tard deux routes alpestres : l'une, qui menait par les Alpes Grées ou le petit Saint-Bernard dans la haute vallée de l'Isère et la vallée du Rhône jusqu'à Lyon, l'autre qui traversait les Alpes Pennites et le grand Saint-Bernard, débouchait dans la région du haut Rhône et du lac de Genève, et de là conduisait dans les vallées de l'Aar et du Rhin. Mais la ville n'avait été fondée que pour la première de ces routes : à l'origine elle n'avait de portes qu'à l'est et à l'ouest. Il ne pouvait guère en être autrement, cette forteresse ayant été construite dix ans avant l'occupation de la Rétie; on n'avait pas encore, à cette époque, organisé les camps du Rhin, comme on le fit un peu plus tard, et c'étaient les relations directes entre les grandes villes d'Italie et de la Gaule qui attiraient surtout l'attention. Du côté du Danube, nous avons déjà signalé la situation d'Emona (Ljuljana, Slovénie), dans la vallée supérieure de la Save, sur la route commerciale qui menait d'Aquilée en Pannonie par les Alpes Juliennes; cette route était en même temps la principale voie militaire de l'Italie vers le Danube. Enfin la conquête de la Rétie amena la construction de la route qui, partant de la dernière ville italienne, Tridentum (Trient, Suisse), conduisait par la vallée de l'Etsch (Adige) à la nouvelle colonie d'Augusta, aujourd'hui Augsbourg, située dans le pays des Vindéliciens, et jusque sur la haut Danube. Lorsque le fils du général monta sur le trône impérial, on donna à cette route le nom de Claudia1. Elle établissait entre la Rétie et l'Italie une communication indispensable au point de vue militaire; toutefois elle n'a jamais eu la même importance que la route d'Aoste, parce que les troupes de Rétie étaient peu considérables, et aussi parce que les communications étaient plus difficiles.

Rome s'était assurée la possession des passages et du versant septentrional des Alpes. Au-delà de cette chaîne, la Germanie s'étendait à l'est du Rhin, la Pannonie et la Mésie au sud du Danube. On prit l'offensive dans ces régions, peu de temps après l'occupation de la Rétie et probablement dans les deux directions à la fois.

1. Cette route, nous la connaissons telle qu'elle fut laissée par l'empereur Claude, fils de son fondateur; originairement elle n'a pu s'appeler Via Claudia Augusta, mais simplement Via Augusta. Il est difficile d'admettre que son point de départ en Italie ait été Altinum, à peu près la Venise moderne, puisque, encore sous Auguste, toutes les routes impériales aboutissaient à Rome. Cette voie courait à travers la haute vallée de l'Etsch (Adige) : le fait est établi par la découverte d'une pierre militaire près de Mérau (Corps. inscr. Lat., V, 8003). Il est prouvé qu'elle conduisait vers le Danube, car il y avait très vraisemblablement (Corps. inscr. Lat., III, p.711) une relation entre le tracé de cette route et la position d'Augusta Vindelicum, qui n'était pourtant alors qu'un marché (forum); mais nous ne savons pas par quel tracé elle allait de Mérant à Augsbourg et au Danube. Plus tard, la direction de la route fut modifiée; quittant l'Etsch à Botzen, elle suivait la vallée de l'Eisach, et atteignit Augsbourg par le Brenner.

15 av. J.C.

Organisation de l'Illyricum

La région du Danube, dont l'administration fut rattachée jusqu'en 727 de Rome/27 av. J.C. à celle de la haute Italie, devint, lors de la réorganisation de l'empire, une province indépendante, sous le nom d'Illyricum, avec un gouvernement spécial. Elle comprenait la Dalmatie et la contrée située en arrière jusqu'au Drin (la côte qui s'étendait au-delà, vers le sud, appartenait depuis longtemps au gouvernement de Macédoine), ainsi que les possessions romaines de Pannonie, dans la vallée de la Save. Le pays qui se trouvait entre l'Hémus et le Danube jusqu'à la mer Noire, soumis peu de temps auparavant par Crassus, le Norique et la Rétie, placés sous le patronage de Rome, ne faisaient pas partie de cette division administrative, mais dépendant néanmoins à peu près du gouverneur d'Illyricum. Au sud de l'Hémus, la Thrace encore insoumise fut rangée militairement, sous la même autorité. On retrouve pendant longtemps encore une trace de cette organisation primitive dans un détail de l'administration financière de l'empire : toute la région du Danube, depuis la Rétie jusqu'à la Mésie, était réunie en une seule circonscription douanière, sous le nom d'Illyricum proprement dit. Les autres districts n'étaient probablement pas occupés par des troupes impériales; tout au plus y avait-on établi de petits détachements. Le commandement supérieur était aux mains du proconsul de la nouvelle province qui dépendait du sénat, tandis que les officiers et les soldats relevaient de l'empereur.

Après la conquête de la Rétie, on prit sérieusement l'offensive dans toute cette région : la preuve en est qu'Agrippa, le bras droit du prince, reçut d'abord le commandement sur le Danube (légalement le proconsul d'Illyricum avait à se ranger sous ses ordres), et que plus tard, lorsque la mort subite d'Agrippa eut brisé cette combinaison au printemps de 742 de Rome/12 av. J.C., l'Illyricum devint, dans l'année même, une province impériale, où les généraux de l'empereur acquirent l'autorité suprême. Il s'y forma bientôt trois centres militaires, ce qui amena la division du pays danubien en trois circonscriptions administratives. Les petites principautés, situées dans la région conquise par Crassus, firent place à la province de Mésie (Serbie et Bulgarie actuelles), dont le gouverneur eut pour mission de défendre les frontières de l'empire contre les Daces et les Bastarnes. Dans la province, appelée jusqu'alors Illyricum, une partie des légions fut postée sur la Kerka et la Cettina, pour tenir en respect les Dalmates toujours remuants. Le gros des forces fut placé en Pannonie, sur la Save, qui servait alors de frontière. Il est difficile de déterminer le moment précis où s'accomplit cette dislocation des légions, suivie de l'organisation des provinces; ce sont probablement les rudes guerres de Pannonie et de Thrace, entreprises à la même époque, et dont nous allons parler, qui ont provoqué la création du gouverneur de Mésie. La séparation sous deux généraux différents des légions de Dalmatie et celles qui occupaient la Save ne se produisit que quelque temps après.

12-10 av. J.C.

Tibère en Pannonie

Tibere
Tibère
Museo dell'Ara Pacis

Les expéditions de Pannonie et de Germanie ne sont qu'une répétition de la campagne de Rétie dans de plus grande proportions; aussi furent-elles conduites par les mêmes chefs, placés à la tête des troupes avec le titre de légats impériaux. Ces chefs étaient les deux princes de la maison impériale, Tibère qui succéda à Agrippa dans le commandement de l'Illyricum, et Drusus qui marcha vers le Rhin. Tous les deux n'étaient plus des jeunes gens inexpérimentés, mais des hommes dans la force de l'âge et à la hauteur des plus hautes charges.

Les motifs ne manquaient pas pour porter la guerre sur la Danube. En 738 de Rome/16 av. J.C., une troupe de pillards venus de la Pannonie, et même du Norique pacifié, avait ravagé l'Istrie. Deux ans plus tard, les provinces illyriennes s'étaient soulevées; elles étaient rentrées d'elles-mêmes dans l'obéissance, lorsque Agrippa prit le commandement à l'automne de 741 de Rome/13 av. J.C.; mais après sa mort, les troubles avaient dû recommencer. La raison et le but de cette guerre étaient certainement l'extension du territoire romain, nécessité par la situation politique générale. Les trois campagnes de Tibère en Pannonie de 742 de Rome/12 av. J.C. à 744/10 sont mal connues. Elles eurent pour effet de consolider la frontière danubienne de la province d'Illyricum. Plus tard, le Danube fut considéré dans tout son cours comme la limite de l'empire romain; mais à cette époque-là, on ne put pas soumettre réellement, ni occuper tout ce vaste territoire. Tibère rencontra des résistances sérieuses chez les peuples que l'on regardait déjà comme romaines, surtout chez les Dalmates; parmi les tribus qui furent alors vraiment soumises pour la première fois, la plus célèbre est celle des Breuques pannoniens, établis sur la Save inférieure. Pendant ces campagnes les troupes romaines ne purent que franchir difficilement la Drave; il leur fut impossible d'établir des cantonnements sur le Danube. Le pays entre Save et Drave fut occupé; le quartier général des troupes de l'Illyricum septentrional fut porté de Siscia (Sisak, Croatie) sur la Save, à l'octavio (Pettau, Ptuj, Slovénie) sur le moyen Danube; dans le Norique, où l'on n'était que depuis peu, on posta des garnisons romaines jusque sur le Danube, à Carnuntum (Petronell, près de Vienne), alors la dernière place de la province de l'Est. Mais la vaste et importante région qui s'étend de la Drave au Danube, la Hongrie occidentale aujourd'hui, ne fut pas alors militairement occupée. Cela rentrait dans le plan général de la campagne entreprise; on voulait rester en contact avec l'armée de la Gaule, et, sur la nouvelle frontière du nord-est, le point d'appui naturel était, non pas Ofen, mais Vienne.

16-11 av. J.C.

Pison en Thrace

L'expédition de Tibère en Pannonie eut pour complément la campagne que Lucius Pison avait entreprise contre les Thraces à la même époque; Pison fut le premier gouverneur spécial de Mésie. Les deux grandes nations voisines, les Illyriens et les Thraces étaient alors aussi peu sujettes l'une que l'autre. Les peuplades de la Thrace intérieure s'étaient montrées plus remuantes que les Illyriens, et ne s'étaient pas soumises aux rois que Rome leur avait donnés; en 738 de Rome/16 av. J.C., une armée romaine dut pénétrer dans le pays et secourir ces princes contre les Besses. Des combats dans l'une ou l'autre région ont été menés de 741 de Rome/13 av. J.C. à 743/11 et que les traitements infligés à cette époque aux Thraces et aux Illyriens étaient les conséquences d'une même politique. Les tribus thraces établies au sud de l'Hémus et probablement aussi en Mésie, prirent part à cette guerre nationale, et que la résistance des Thraces ne fut pas moins opiniâtre que celle des Illyriens. C'était aussi une guerre religieuse : on n'avait pas oublié que le sanctuaire des Dionysos1 avait été enlevé aux Besses et confié aux princes des Odryses, amis des romains; un prêtre du dieu était à la tête de l'insurrection, et ce fut contre les princes des Odryses que la guerre fut dirigée. L'un d'eux fut fait prisonnier et mis à mort; un autre fut chassé. Les insurgés, en partie armés et disciplinés à la romaine, vainquirent Pison dans la première rencontre et s'avancèrent jusqu'à la Macédoine et la Chersonèse de Thrace; on craignait pour l'Asie. Mais la discipline des troupes impériales finit par avoir raison de ces courageux ennemis; en plusieurs campagnes Pison dompta la résistance. Le commandement militaire de Mésie, créé sur la rive thrace du Danube soit dans ces circonstances, soit quelques temps après, brisa l'alliance des peuplades de la Dacie et de la Thrace; il séparait aussi les tribus établies sur la rive gauche du Danube de leurs alliées situées au sud de l'Hémus et assurait pour longtemps la domination romaine dans le bassin inférieur du Danube.

1. La localité "dans laquelle les Besses honorent leur dieu Dionysos" et que Crassus leur enleva pour la donner aux Odryses (Dion, LI,25) est certainement ce même Liberi patris lucus, où Alexandre sacrifia, et dont le père d'Auguste, cum per secreta Thraciae exercitum duceret, interrogea l'oracle sur l'avenir de son fils (Suétone, Auguste, 94). Hérodote en parle (II, 111, cf. Euripide Héc, 1267) comme d'un oracle placé sous la protection des Besses, il faut la chercher au nord du Rhodope; on ne l'a pas encore retrouvée.

16 av. J.C.

Attaque des Germains

Les romains s'aperçurent qu'en Germanie, plus encore qu'en Pannonie et en Thrace, la situation ne pouvait pas durer. Depuis César la frontière de l'empire était formée par le Rhin, du lac de Constance jusqu'à ses embouchures. Le fleuve ne séparait pas des peuples différents. Depuis longtemps, au nord de la Gaule, les Celtes s'étaient mêlés aux Teutons; les Trévires et les Nerviens étaient au moins volontiers, devenus Germains, et César lui-même avait établi sur le Rhin moyen les débris de l'armée d'Arioviste, les Tribocci (en Alsace), les Nemetes (aux environs des Alpes), les Vangiones (près de Worms). Ces Germains de la rive gauche du Rhin étaient plus fidèles à la domination romaine que les tribus celtiques : ils n'ont pas ouvert les portes de la Gaule à leurs compatriotes de la rive droite. Mais ceux-ci, habitués depuis longtemps à faire des incursions au-delà du fleuve, n'avaient pas oublié que leurs tentatives pour s'établir en Gaule avaient eu plusieurs fois un demi-succès; ils vinrent sans être appelés. La seule peuplade germaine transrhénane qui fût séparée, déjà au temps de César, de ses compatriotes, et qui fût placée sous la protection de Rome, les Ubiens, dû se retirer devant la haine des autres tribus irritées et chercher sur le territoire romain un abri et de nouvelles demeures (716 de Rome/38 av. J.C.). Agrippa, quoique présent en Gaule, aurait voulu leur venir en aide, mais il avait eu les mains liées par la guerre de Sicile qui menaçait alors; il n'avait pu que franchir le Rhin, pour leur en faciliter le passage. C'est sur leurs établissements que Cologne s'éleva plus tard. Non seulement les négociants romains de la rive droite du Rhin furent souvent inquiétés par les Germains, ce qui nécessita en 729 de Rome/25 av. J.C. une expédition au-delà du fleuve; non seulement en 734/20 av. J.C., Agrippa dut chasser de la Gaule des hordes germaniques qui avaient franchi le Rhin, mais encore, en 738/16 av. J.C., les Germains de la rive droite se soulevèrent tous à la fois pour faire une irruption générale en Gaule.

16 av. J.C.

La défaite de Lollius

En tête marchaient les Sicambres, établis sur la Ruhr, accompagnés de leurs voisins les Usipiens qui habitaient au nord, dans la vallée de la Lippe, et les Tenctères, au sud; ils firent prisonniers les négociants romains qui voyageaient dans le pays et les mirent en croix, puis ils franchirent le Rhin, ravagèrent en tous sens les cantons gaulois, et lorsque le gouverneur de Germanie envoya contre eux le légat Marcus Lollius avec la cinquième légion, ils s'emparèrent d'abord de sa cavalerie, mirent ensuite la légion elle-même en déroute et lui prirent son aigle. Après cette victoire, ils retournèrent dans leur pays sans être inquiétés. Cet échec des armes romaines, quoique peu important en lui-même, ne fut pourtant rien moins que favorable au mouvement des Germains et à leur établissement en Gaule. Auguste se rendit lui-même dans la province qu'ils avaient attaquée, et leur invasion a sans doute provoqué le mouvement d'offensive qui commencé par la guerre de Rétie en 739 de Rome/15 av. J.C., se continua par les campagnes de Tibère en Illyricum et de Drusus en Germanie.

16-9 av. J.C.

Drusus en Germanie

Drusus
Drusus
Musée du Cinquantenaire, Brussels

Nero Claudius Drusus, fils de Livie, était né en 716 de Rome/38 av. J.C., dans la maison du nouvel époux de sa mère, de celui qui devait être Auguste et qui l'aimait et qui le regardait comme un fils; c'était un homme d'une beauté et d'un commerce attrayant : brave soldat, général habile, panégyriste intelligent de l'ancien gouvernement républicain, il était devenu le prince le plus populaire de la maison impériale. Lorsqu'Auguste revient en Italie (741 de Rome/13 av. J.C.), Drusus fut chargé du gouvernement de la Gaule et du commandement en chef contre les Germains, que l'on projetait sérieusement de soumettre. Ceux-ci n'étaient pas en mesure de résister. La vallée du Neckar, que les Helvètes occupaient et que les Germains leur disputaient depuis longtemps, se dépeuplait; elle était commandée d'un côté par la région récemment soumise des Vindéliciens, de l'autre par les Germains partisans de Rome, groupés autour de Strasbourg, de Spire et de Worms. Plus au nord, le bassin supérieur du Mein était habité par les Marcomans, la plus puissante des tribus suève. Au nord du Mein, sur les pentes du Taunus, on trouvait les Chattes (Chatti); plus bas, le long du Rhin, les Tenctères, les Sicambres et les Usipiens; derrière eux la puissante tribu des Chérusques gardait le Weser, avec plusieurs autres peuplades de moindre importance. C'étaient ces tribus, établis dans le bassin moyen du Rhin, qui, guidées par les Sicambres, avaient attaqué la Gaule romaine. Drusus dirigea surtout contre elles la campagne de représailles; elles s'unirent pour lui opposer en masse une résistance, et pour rassembler en une armée nationale les troupes fournies pour chaque peuplade. Mais les Frisons, riverains de la mer du Nord, loin de faire cause commune avec elles, persistèrent dans leur isolement.

Ce furent les Germains qui prirent l'offensive. Les Sicambres et leurs alliés saisirent encore une fois tous les Romains qu'ils surprirent dans leur pays et mirent en croix les centurions au nombre de vingt. Ils se préparaient à envahir de nouveau la Gaule; ils avaient même partagé d'avance le butin : aux Sicambres devaient échoir les prisonniers, aux Chérusques les chevaux, aux tribus suèves l'or et l'argent. Dès le commencement de l'année 742 de Rome/12 av. J.C., ils tentèrent de franchir le Rhin; ils comptaient sur l'appui des Germains de la rive gauche et même sur un soulèvement des cantons gaulois, qu'avait irrités l'établissement d'un impôt extraordinaire. Mais le jeune général prit bien ses mesures; il étouffa la révolte sur le territoire romain avant qu'elle eût éclaté, refoula les envahisseurs lorsqu'ils voulurent passer le fleuve, et le franchit à son tour pour mettre à contribution le territoire des Usipiens et des Sicambres. Ce n'était là qu'un succès d'avant-garde. Le véritable plan de guerre était plus vaste : il comprenait, pour commencer, la conquête des côtes de la mer du Nord, des bouches du l'Ems et de l'Elbe. La brave et nombreuse peuplade des Bataves, qui occupait le delta du Rhin, fut, selon toute apparence, rattachée à l'empire romain par suite d'une convention pacifique; avec son aide fut formée une ligne maritime qui s'étendait du Rhin au Zuyderzée et jusque la mer du Nord, et qui garantit à la flotte du Rhin une voie sûre et rapide vers les bouches de l'Ems et de l'Elbe. Les Frisons de la côte septentrionale suivirent l'exemple des Bataves et acceptèrent la domination romaine. Ce fut la modération politique des Romains plus encore que leur supériorité militaire qui amena ce résultat; ces peuples ne furent presque pas soumises à l'impôt et le service militaire qu'on leur demanda, loin de les effrayer, devait au contraire les attirer. De là l'expédition se dirigea vers les côtes de la mer du Nord; au large on prit d'assaut l'île Burchanis (Borkum, en face de la Frise orientale); sur l'Ems la flottille des Bructères fut battue par la flotte romaine, et Drusus s'avança jusqu'à l'embouchure du Weser, dans le pays des Chauques. Malheureusement la flotte, à son retour, rencontra des bas-fonds dangereux et inconnus, et si les Frisons n'avaient pas fait une escorte sûre à l'armée naufragée, elle se serait trouvée dans une situation très critique. La côte n'en fut pas moins soumise, après cette première campagne, du Rhin au Weser.

A la conquête du rivage succéda l'année suivante (743 de Rome/11 av. J.C.) l'occupation de l'intérieur du pays. Elle fut facilitée par les discordes qui divisaient les Germains du Rhin moyen. Les Chattes (Chatti) n'avaient pas fourni le contingent promis pour l'invasion de la Gaule tentée l'année précédente; dans un mouvement de colère assez naturel, mais tout à fait impolitique, les Sicambres avaient envahi le pays des Chattes avec toutes leurs troupes; leur propre territoire et celui de leurs voisins immédiats sur le Rhin avaient alors été facilement occupés par les Romains. Les Chattes se soumirent sans résistance aux ennemis de leurs ennemis; néanmoins on leur enjoignit d'abandonner les bords du Rhin et de s'établir dans le pays que les Sicambres avaient possédé jusqu'alors. Plus loin dans l'intérieur des terres, les puissants Chérusques du moyen Weser, furent attaqués par la terre comme ils l'avaient été l'année précédente par la mer. Le pays compris entre le Rhin et le Weser fut entièrement occupé; tout au moins on y établit plusieurs garnisons. Cette année encore, le retour faillit être funeste : après Arbalo (lieu inconnu) les Romains se virent complètement cernés par les Germains, dans un défilé; leurs communications étaient coupées; mais la forte discipline des légionnaires et la présomption exagérée des Germains changèrent en une victoire éclatante l'imminente déroute1. L'année 744 de Rome/10 av. J.C., les Chattes se soulevèrent, parce qu'on les avait chassés de leurs anciens foyers; mais ils furent seuls de leur parti, et après une résistance acharnée, qui coûta cher aux Romains, ils furent enfin vaincus (745 de Rome/9 av. J.C.). Les Marcomans du Mein supérieur, que la prise du pays des Chattes exposait à une attaque immédiate, cédèrent la place et se retirèrent dans le pays des Boiens, la Bohème moderne. Lorsqu'ils furent ainsi sortis du cercle de la puissance romaine, ils se gardèrent bien d'intervenir dans les combats qui se livraient sur le Rhin. La guerre cessa dans toute la région qui s'étend du Rhin au Weser. En 745 de Rome/9 av. J.C., Drusus put pénétrer sur la rive droite du Rhin, dans le pays des Chérusques et de là s'avancer jusqu'à l'Elbe qu'il ne dépassa pas, probablement parce qu'il avait reçu l'ordre de ne pas aller plus loin. Il livra de rudes combats, mais toutes les résistances furent vaincues.

1. Obsequens (72) démontre que la bataille d'Arbalo (Pline, Hist. Nat, XI, 47, 55) est bien de cette année-là; le récit de Dion (LIV, 33) conduit à la même date.

9 av. J.C.

La mort de Drusus

Au retour, que l'on effectua en remontant la Saale, puis en se dirigeant sur le Weser, les Romains furent rudement éprouvés non par l'ennemi, mais par un malheur irréparable. Leur général tomba avec son cheval et se brisa la jambe; après trente jours de souffrance, il mourut dans cette région lointaine située entre la Saale et le Weser1, qu'aucune armée romaine n'avait traversée avant lui; il mourut entre les bras de son frère accouru de Rome en toute hâte, à l'âge de trente ans, en pleine force, à l'apogée de ses succès, vivement et longuement regretté des siens et du peuple tout entier. Ce fut peut-être un bonheur pour lui; car les dieux lui permirent de quitter la vie encore jeune, de ne connaître ni les désillusions ni les amertumes plus douloureuses encore pour les grands, et de traverser les siècles jusqu'à nos jours avec l'éclatante physionomie d'un héros.

1. C'est dans le pays de la Saale qu'arrive l'accident de Drusus; on peut le conclure des paroles de Strabon (VII, 1, 3, p. 291), bien que celui-ci dise seulement qu'il arriva pendant la marche des troupes entre le Salas et le Rhin, et que l'identification du Salas avec la Saale ne ressemblance des noms. Drusus fut transporté de là jusqu'au campement d'été (Sénèque, Cons. ad Marciam, 3 : ipsis illum hostibus aegrum cum veneratione et pace mutua prosequentibus nec optare quod expediat audentibus); c'est là qu'il mourut (Suétone, Claud, 1). Ce camp était situé en pays germanique (Val Max, V, 5, 3), non loin du champ de bataille de Varus (Tac, Ann, II, 7; la vetus ara Druso sita dont il est parlé dans ce passage fut certainement élevé à l'endroit où il mourut) : on doit le rechercher dans dans la région du Weser. Le corps de Drusus fut transporté dans le camp d'hiver (Dion, LV, 2), où il fut brulé; ce lieu fut considéré, d'après la coutume romaine, comme l'emplacement de son tombeau, quoique ses cendres eussent été enselevies à Rome, et l'on y célèbra tous les ans des cérénomies funèbres sur le tumulus honorarius dont parle Suétone (loc. cit). Il faut probablement en fixer la place à Vetera. Un écrivain postérieur (Eutrope, VII, 13) parle du monumentum de Drusus près de Mayence : ce n'est pas son tombeau, mais un trophée dont il est fait mention ailleurs (Florus, II, 30 : Marcomanorum spoliis et insignibus quemdam editum tumulum in tropaei modum excoluit).

9-7 av. J.C.

Tibère

La mort de Drusus ne changea rien à la marche des événements. Son frère Tibère arriva assez tôt, non seulement pour lui fermer les yeux, mais encore pour prendre d'une main sûre le commandement de l'armée et pour continuer la conquête de la Germanie. Il resta à la tête des troupes pendant les deux années suivantes (746-747 de Rome/8-7 av. J.C.); il n'eut pas pendant cette période, à livrer de grandes batailles, mais les légions romaines parcoururent le pays situé entre le Rhin et l'Elbe, et, lorsque Tibère ordonna à toutes les tribus de reconnaître formellement la souveraineté de Rome, lorsqu'il proclama qu'il n'accepterait qu'une soumission générale, elles obéirent sans exception. Les Sicambres furent les derniers à mettre bas les armes; il ne leur accorda pas une paix définitive. L'expédition entreprise peu de temps après par Lucius Domitius Ahenobarbus nous montre jusqu'où les troupes romaines avaient pénétré. Il put, comme gouverneur d'Illyricum, établir sur le territoire même des Marcomans une horde vagabonde d'Hermundures, qu'il appela probablement de Vindélicie, et il s'avança au-delà de l'Elbe supérieure sans rencontrer de résistance1. Les Marcomans se trouvaient complètement isolés en Bohème, et le reste de la Germanie, entre le Rhin et l'Elbe, était une province romaine, qui, il est vrai, était encore loin d'être pacifiée.

1. Le récit de Dion (LV, 10) confirmé en partie par Tacite (Ann, IV, 44) ne peut pas être interprété autrement. Ce gouverneur devait, par exception, avoir sous ses ordres le Norique et la Rétie; ou bien il fut obligé, au cours des opérations, de franchir les limites de sa province. Il n'est pas besoin de supposer qu'il a pénétré jusqu'en Bohême, ce qui souleverait de plus grandes difficultés.

9-7 av. J.C.

Les camps de la rive gauche du Rhin

On ne pouvait songer à porter la frontière romaine bien au-delà du Rhin; peut-être désirait-on aller plus loin, mais en fait on s'arrêtait là. Comme le Danube en Illyricum, l'Elbe était sans doute, de ce côté, la frontière politique de l'Empire; mais c'était le Rhin qui constituait la ligne de défense; les grandes villes et les ports de la Gaule ne communiquaient qu'avec les camps du Rhin1. Pendant toutes ces campagnes le quartier général des troupes romaines se trouvait au lieu nommé plus tard "Vieux-Camp", Castra Vetera (Birten près de Xanten) sur la première hauteur importante que l'on rencontre à gauche du Rhin, en aval de Bonn, position qui correspondait à peu près, militairement, à la moderne Wesel. Cette place avait peut-être été occupée par les romains dès qu'ils établirent leur domination sur le Rhin; Auguste en fit une forteresse qui devait tenir en respect toute la Germanie. Elle fut de tout temps le point d'appui de la défense romaine sur la rive gauche du Rhin; mais elle n'était pas moins bien choisie pour faciliter une invasion de la rive droite, située qu'elle était en face du confluent de la Lippe, cours navigable sur un long parcours, et réunie à la rive opposée par un pont fixe. Le pendant de ce "Vieux-Camp", posté à l'embouchure de la Lippe, était probablement le camp situé à l'embouchure du Mein, Mogontiacum, aujourd'hui Mayence, fondé par Drusus; tout au moins Drusus, en obligeant les Chatti (Chattes) à évacuer leur territoire, et en s'établissant sur le Taunus, prouvait qu'il avait reconnu l'importance militaire de la ligne du Mein, et celle de Mayence, clef de cette vallée sur la rive gauche du Rhin. Si le camp de l'Aar a été fondé pour maintenir dans l'obéissance les Rètes et les Vindéliciens, il date probablement de la même époque; mais il a été rattaché plus tard, extérieurement, à l'organisation militaire de la Gaule et de la Germanie.

On ne peut guère faire remonter aussi loin la création du camp de Strasbourg. La base de l'occupation romaine fut la ligne qui s'étend de Mayence à Wesel. Il est hors de doute que Drusus et Tibère, abstraction faite de la Narbonnaise qui n'était alors qu'une province impériale, ont exercé le commandement de la Gaule toute entière et ont eu sous leurs ordres toutes les légions du Rhin; mais en dehors de ce cas, il est possible que l'administration civile de la Gaule ait été séparée à cette époque du commandement des troupes du Rhin. Il est difficile d'admettre pourtant que ce commandement ait été déjà divisé lui-même entre deux légats2. Quel était alors l'effectif des forces militaires du Rhin ? Elle comprenait cinq ou six légions, cinquante ou soixante mille hommes.

1. Sur les communications des camps du Rhin avec le port de Boulogne, on doit citer le passage si contesté de Florus, II, 30 : Bonnam (ou Bornam) et Gessoriacum pontibus junxit classibusque firmarit : il faut en rapprocher les chateaux-forts de la Meuse nommés par le même historien. Bonn peut avoir été à cette période la station de la flotte du rhin; Boulogne est aussi devenue plus tard une station navale. Il se peut aussi que Drusus ait eu l'intention de rendre carrossable la route de terre la plus courte et la plus sûre qui joignait les deux ports. On doit pourtant se défier ici de l'historien : à la poursuite de l'effet, il expose dans un style trop cherché des idées qui pourraient bien n'être pas justes.

2. Sur la division administrative de la Gaule, abstraction faite de la Narbonnaise, nous manquons de renseignements : elle dépendait de l'empereur et le sénat ne s'en occupait pas. Quant à l'existence d'un commandement distinct de la Basse-Germanie, elle nous est signalée pour la première fois dans les campagnes de Germanicus. D'ailleurs la défaite de Varus se comprendrait difficilement dans cette hypothèse. sans doute il est parlé des hiberna inferiora, ceux de Vetera castra (Velleius, II, 120), auxquels le camp de Mayence peut seul faire pendant sous le nom superiora; or; à la tête de ce camp se trouve non pas un collègue, mais le neveu de Varus, c'est à dire l'un de ses subordonnés. Vraisemblablement, la division du commandement n'a été constituée qu'après le désastre, dans les dernières années du principat d'Auguste.

9-7 av. J.C.

Etablissements de la rive droite du Rhin

A cette organisation militaire de la rive gauche du Rhin correspond celle de la rive droite. Les romains commencèrent par prendre possession de la rive elle-même. Les Sicambres furent les premiers attaqués. On vengeait ainsi l'aigle enlevé et les centurions mis en croix. Les messagers envoyés pour apporter la soumission des Sicambres et choisis parmi les premiers de la tribu, furent, contrairement au droit des gens, considérés comme prisonniers de guerre et enfermés dans des forteresses italiennes où ils périrent misérablement. Quant à la masse même de la nation, on y prit 40000 hommes qu'on expatria et qu'on transporta sur la rive gauloise du Rhin, où nous les retrouvons plus tard sous le nom de Cugerni. De cette tribu puissante il ne resta dans le pays que quelques hommes peu nombreux et inoffensifs. On fit aussi passer en Gaule des bandes suèves; d'autres peuplades furent refoulées dans l'intérieur du pays, comme les Marses et sans doute aussi les Chattes; sur le Rhin moyen, les populations autochtones de la rive droite furent partout déplacées ou tout au moins affaiblies. Le long de cette rive on établit plus tard des postes fortifiés au nombre de cinquante. En avant de Mayence, le territoire enlevé aux Chattes depuis la tribu des Mattiaci jusqu'à la moderne Wiesbaden fut emfermé dans les lignes romaines et les hauteurs du Taunus furent sérieusement fortifiées. Mais avant tout, on occupa la ligne de la Lippe depuis Vetera; des deux routes militaires, gardées d'étape en étape par des châteaux forts, qui suivaient les deux rives du fleuve, celle de la rive droite au moins est certainement l'oeuvre de Drusus, comme le prouve la fondation, aux sources de la Lippe, d'Aliso, probablement Elsen, non loin de Paderborn1. Il faut ajouter le canal cité plus haut, qui menait des bouches du Rhin au Zuyderzee, et une digue, nommée "les longs-Ponts", construite par Lucius Domitius Ahenobarbus à travers la plaine marécageuse qui s'étend de l'Ems au Rhin inférieur. En outre, des postes romains détachés avaient été établis dans toute la région; nous en retrouverons plus tard de semblables chez les Frisons et chez les Chauques, et, dans ce sens, il peut-être juste de dire que les garnisons romaines s'avançaient jusqu'au Weser et jusqu'à l'Elbe. Enfin, si pendant l'hiver l'armée campait sur le Rhin, en été, alors même qu'on entreprenait pas d'expédition extraordinaire, elle se tenait en pays conquis, et, régulièrement, à Aliso.

1. Il est certain que "le chateau fort construit au confluent de la Lupias et de l'Ileliso" (Dion, LIV, 33) est identique à la forteresse appelée habituellement Aliso, et qu'il faut rechercher sur la haute Lippe; il est aussi au moins très vraisemblable que l'on doit placer dans le même pays le campement d'hiver des romains aux sources de la Lippe, ad caput Lupiae (Velleius II, 105), le seul de ce genre que nous connaissions en Germanie. Les recherches d'Hölzermann ont établi que les deux routes romaines qui couraient le long de la Lippe avec des gites d'étapes fortifiés qui les gardaient, conduisaient jusqu'aux environs de Lippstadt. La haute Lippe n'a qu'un affluent important, l'Alme, et comme le village d'Elsen n'est pas très éloigné du confluent de ces deux rivières, on peut accorder quelque autorité à la ressemblance des noms. Schmidt et d'autres avec lui prétendent qu'Aliso était situé au confluent de la Glenne (et Liese) et de la Lippe, mais on peut leur répondre que le camp établit ad caput Lupiae a dût être distinct d'Aliso; et surtout que le point qu'ils indiquent est trop éloigné de la ligne de Weser, tandis que d'Elsen la route conduit directement par la gorge de Dören dans la vallée de la Werra. Schmidt, qui n'admet pas l'identification d'Aliso et d'Elsen remarque que les hauteurs de Wever (non loin d'Elsen) et surtout le côté gauche de la vallée de l'Alme sont au centre d'un demi-cercle formé par les chaînes voisines; et que si cette région élevée et escarpée, d'où la vue s'étend jusqu'aux montagnes, couvre toute la vallée de la Lippe, elle est couverte elle-même en avant par l'Alme, et peut servir de point de départ pour une expédition contre le Wéser.

7 av. J.C./9 ap. J.C.

Organisation de la province de Germanie

Mais les romains ne donnèrent pas seulement une organisation militaire à leur nouvelle conquête; les Germains comme les autres provinciaux, furent soumis désormais à la juridiction romaine et les expéditions d'été du général devinrent peu à peu des tournées judiciaires de gouverneur. Dans l'accusation et la défense on se servait de la langue latine; les hommes d'affaires et les avocats romains commencèrent à exercer, sur l'une et l'autre rive du Rhin, leur activité partout insupportable, mais encore plus exaspérante pour des germains inaccoutumés à ces sortes de choses. Cependant la constitution de la province était loin d'être parfaite; on n'avait pas encore songé à régler la répartition des impôts ni la levée des guerriers destinés à l'armée romaine.

La nouvelle confédération des tribus gauloises avait reçu le culte de l'empereur: la nouvelle Germanie fut organisée de même. A Lyon, Drusus avait décidé pour toutes les Gaules un autel consacré à Auguste; mais les Ubiens, tribus germaniques transportées sur la rive gauche du Rhin, ne furent pas admis à y sacrifier. Un autel du même genre fut élevé dans leur capitale, dont la situation correspondait presque pour la Germanie à celle de Lyon pour la Gaule; cet autel était destiné aux cantons germaniques, et le sacerdoce en fut confié l'an 9 ap. J.C. au jeune prince des Chérusques, Segimundus, fils de Segestes.

6 av. J.C./6 ap. J.C.

La retraite de Tibère

Le succès des opérations militaires fut sinon compromis, du moins interrompu par les affaires intérieures de la famille impériale. A la suite de différends avec son beau-père, Tibère se démit de son commandement dans les premiers mois de l'année de 748 de Rome/6 av. J.C. L'intérêt dynastique ne permettait pas de confier à d'autres généraux qu'à des princes de la maison impériale la direction d'une campagne aussi importante: or, après la mort d'Agrippa et de Drusus, après la retraite de Tibère, il n'y avait plus dans la famille de l'empereur, d'habiles capitaines. Pendant les dix années où les gouverneurs d'Illyricum et de Germanie n'eurent que des pouvoirs ordinaires, les opérations militaires n'y furent pas sans doute entièrement interrompues, quoique l'on puisse conclure de la tradition officielle, qui ne nous renseigne pas de la même manière sur les campagnes conduites par les princes et sur celles que dirigeaient d'autres généraux; il n'en est pas moins vrai qu'il y eut un moment d'arrêt, et que cet arrêt fut un recul. Ahenobarbus, qui avait épousé la nièce d'Auguste, et auquel cette alliance avec la famille impériale donnait plus de liberté qu'aux autres officiers, avait, pendant son gouvernement d'Illyricum, franchi l'Elbe sans rencontrer de résistance; mais plus tard, comme gouverneur de Germanie, il ne remporta aucun succès.

Cependant l'exaspération et l'audace des Germains croissaient toujours. En l'an 2, le pays se souleva de nouveau; les Chérusques et les Chauques prirent les armes. Sur ces entrefaites la mort enleva, en pleine cour impériale, les jeunes fils de l'empereur; Tibère et Auguste se réconcilièrent, et leur réconciliation fut ouvertement scellée par l'adoption de Tibère (4 ap. J.C.), qui reprit sa tâche au point où il l'avait laissée, et qui mena les légions au-delà du Rhin pendant l'été de cette année-là et pendant les deux suivantes (5-6 ap. J.C.).

6 ap. J.C.

Tibère, nouveau commandant en chef

Cette nouvelle expédition fut comme une reprise et un complément des expéditions précédentes. Les Chérusques dans la première campagne, les Chauques dans la seconde, furent replacés sous le joug; les Cannenefates, voisins des Bataves et aussi braves qu'eux, les Bructères qui habitaient la haute région de la Lippe et la vallée de l'Ems, d'autres tribus encore se soumirent, ainsi que la puissante peuplade des Langobards, dont nous parlons maintenant pour la première fois, et qui était fixé entre le Weser et l'Elbe. Dans la première campagne, les légions romaines s'avancèrent au-delà du Weser, à l'intérieur du pays, dans la rive même de l'Elbe, en face des troupes germaniques postées sur l'autre rive. De l'année 4 à l'année 5, l'armée prit pour la première fois ses quartiers d'hiver en Germanie, près d'Aliso. Toutes ces opérations se firent sans combats importants: la tactique prudente du général en chef ne brisait pas la résistance, elle la rendait impossible. Tibère ne recherchait pas les lauriers stériles, il poursuivait des succès durables.

L'expédition maritime fut aussi recommencée; la dernière campagne de Tibère, comme la première de Drusus, fut signalée par une navigation sur la mer du Nord. Mais cette fois la flotte romaine s'avança plus loin: toute la côte fut reconnue jusqu'au promontoire des Cimbres, c'est-à-dire jusqu'à la pointe du Jutland, et l'armée de mer, remontant l'Elbe, rejoignit l'armée de terre campée sur les bords ce de fleuve. L'empereur avait expressément défendu de le franchir; mais les peuples qui habitaient au-delà de l'Elbe, les Cimbres du moderne Jutland, plus au sud les Charubes et la puissante tribu des Semnones établie entre l'Elbe et l'Oder, entrèrent au moins en relations avec leurs nouveaux voisins.

4-6 ap. J.C.

Marobod

On pouvait croire que le but était atteint; mais il manquait encore un anneau à la chaîne de fer, qui devait étreindre la grande Germanie: il fallait joindre le moyen Danube à l'Elbe supérieur, et prendre possession de la Bohême, dont le cercle montagneux s'élevait comme une puissante forteresse entre le Norique et la Germanie. Le roi Marobod, issu d'une noble famille des Marcomans, avait fait, pendant sa jeunesse, un long séjour à Rome, où il avait étudié l'organisation militaire et civile de l'empire. Rentré dans son pays, il devint chef de son peuple, peut-être à l'époque des premières campagnes de Drusus, lorsque les Marcomans durent émigrer du Mein sur l'Elbe supérieure; mais sa souveraineté ressemblait plutôt à la puissance d'Auguste qu'à la royauté toujours chancelante des Germains. Outre sa propre tribu, il commandait la peuplade puissante des Lugii (dans la Silésie moderne) et son influence devait s'étendre sur toute la région de l'Elbe, puisque les Langobards et les Semnones étaient comptés au nombre de ses sujets.

Jusqu'alors Marobod avait observé la plus stricte neutralité à l'égard des romains et des autres Germains; sans doute il donna l'hospitalité dans son royaume eux ennemis de Rome en déroute, mais il ne prit jamais une part active à la guerre, même lorsque le gouverneur romain força les Hermundures à s'établir sur le territoire marcoman, ou lorsque toute la rive gauche de l'Elbe fut assujettie aux romains. Il ne se soumit pas, mais il laissa passer tous ces événements, sans rompre ses relations amicales avec Rome. Cette politique, sans grandeur et qu'il est difficile même de qualifier de prudente, lui valut de n'être attaqué que le dernier; son tour vint, lorsque les expéditions germaniques des années 4 et 5 eurent été terminées avec un succès complet.

De deux côtés à la fois, de Germanie et de Norique, les armées romaines se dirigèrent vers les montagnes de la Bohême; Gains Sentius Saturnius, après avoir remonté le Mein, s'aida de la hache et du feu pour traverser les forêts épaisses qui couvrent le pays, du Spessart au Fitchtelgebirge, et Tibère quitta Carnuntum, où les légions illyriennes avaient campé pendant l'hiver (année 5 et 6) pour marcher contre les Marcomans. Les deux armées, fortes ensemble de douze légions, allaient combattre des ennemis deux fois moins nombreux, dont les troupes de guerre ne comprenaient que 70000 fantassins et 4000 cavaliers. La prudente stratégie du général en chef paraissait, là encore, devoir assurer le succès, lorsqu'un contre-temps inattendu arrêta la marche en avant des romains.

6-9 ap. J.C.

Soulèvement de la Dalmatie et de la Pannonie

Les peuplades dalmates et les tribus pannoniennes de la Save obéissaient depuis quelques temps aux gouverneurs romains; mais elles ne supportaient leur nouveau régime qu'avec une colère toujours croissante, surtout à cause des impôts auxquels elles n'étaient pas habituées et qu'on levait impitoyablement. Tibère demanda plus tard à un de leurs chefs quelles avaient été les causes de la révolte. "C'est", lui répondit-il, "parce que les romains font garder leurs troupeaux non par des chiens et des bergers, mais par des loups." On venait de conduire sur le Danube des légions de Dalmatie, et l'on avait enrôlé pour les renforcer tous les hommes en état de porter les armes.

Ce furent ces petites troupes qui donnèrent le signal du mouvement; elle prirent les armes, mais pour combattre les romains; leur chef était un Désitiate (peuple voisin de Sarajevo) nommé Bato. Les Pannoniens suivirent cet exemple, sous la conduite de deux Breuques, un second Bato et Pinnès. Tout l'Illyricum se souleva avec une vitesse et une unanimité inouïes: le nombre des insurgés fut évalué à 200000 fantassins et 9000 cavaliers. Les levées de troupes auxiliaires, que l'on faisait en grand nombre dans la Pannonie, avaient répandu, dans toute cette région, la connaissance de l'art militaire romain, de la langue et même de l'instruction romaines: les soldats qui avaient déjà servi dans l'armée furent l'âme de l'insurrection1. Les nombreux citoyens romains établis ou de passage au milieu des révoltés, les négociants et surtout les soldats furent partout faits prisonniers et mis à mort. Les peuplades indépendantes se soulevèrent comme celles des provinces soumises. Les princes thraces entièrement dévoués à Rome amenèrent aux généraux romains des troupes braves et nombreuses; mais de l'autre rive du Danube les Daces et les Sarmates firent irruption en Mésie. La vaste région du Danube semblait avoir juré de se soustraire brusquement à la domination étrangère.

Les insurgés ne voulaient pas rester sur la défensive; ils projetaient de surprendre la Macédoine et même l'Italie. Le danger était sérieux; en peu de jours les rebelles pouvaient franchir les Alpes Juliennes et arriver de nouveau sous les murs d'Aquilée et de Tergeste, dont ils n'avaient pas encore oublié le chemin; en dix jours ils pouvaient atteindre Rome, comme l'empereur lui-même le disait au sénat pour s'assurer le concours de cette assemblée dans les grands et pénibles préparatifs militaires qu'il fallait entreprendre. En toute hâte on mit sur pied de nouvelles troupes et l'on établit des garnisons dans les villes menacées; toutes les troupes disponibles furent dirigées sur les points exposés. Aulus Caecina Severus, gouverneur de Mésie, fut le premier sur les lieux, avec le roi Thrace Rhoemetalkes; bientôt d'autres troupes arrivèrent des provinces d'outre-mer. Tibère, de son côté, au lieu d'envahir la Bohême, dut revenir en Illyricum. Si les insurgés avaient attendu que les Romains fussent engagés dans la lutte contre Marobod, ou s'ils avaient conclu une alliance avec lui, la situation aurait pu devenir très critique. Mais ils allèrent trop vite, et Marobod, fidèle à son système de neutralité, signa encore la paix avec les romains sur la base du statu quo. Tibère dut, il est vrai, renvoyer dans leurs garnisons les légions du Rhin, parce qu'il était impossible de laisser la Germanie sans troupes; mais il put réunir ses légions illyriennes aux soldats qui arrivaient de Mésie, d'Italie et de Syrie, et marcher contre les insurgés. En somme il y eut plus de peur que de mal. Les Dalmates pénètrent bien plusieurs fois en Macédoine et ravagèrent toute la côte jusqu'aux environs d'Apollonie; mais ils n'envahirent pas l'Italie, et le foyer de la révolte fut bientôt circonscrit.

Ce fut pourtant une guerre difficile. Là comme partout, on avait eu moins de peine à soumettre les peuples qu'on n'en eut alors à les remettre sous le joug. Jamais, au temps d'Auguste, une armée aussi nombreuse ne fut réunie sous le commandement d'un seul homme; pendant la première année de la guerre, les troupes de Tibère s'élevaient au chiffre de dix légions avec leurs troupes auxiliaires, sans compter de nombreux vétérans revenus d'eux-mêmes sous les drapeaux et d'autres volontaires, en tout près de 120000 hommes; plus tard il eut sous ses ordres jusqu'à quinze légions2.

La première campagne (an 6) n'eut qu'un succès douteux: on réussit à protéger contre les rebelles les principales places comme Siscia (Sisak, Croatie) et Sirmium (Sremska, Mitrovica, Serbie); mais Bato le Dalmate lutta sans répit et parfois heureusement contre le gouverneur de Pannonie, Marcus Valerius Messalla, le fils de l'orateur, tandis que son homonyme de Pannonie combattait le gouverneur de Mésie, Aulus Caecina. La petite guerre surtout donna fort à faire aux troupes romaines. L'année suivante (an 7), où le jeune Germanicus, neveu de Tibère, accompagna son oncle sur le théâtre de la guerre, ne vit pas encore la fin de ces combats incessants. Ce fut seulement dans la troisième campagne (an 8) que l'on parvint à soumettre d'abord les Pannoniens, et encore, semble-t-il, parce que leur chef Bato, gagné à la cause romaine, décida toutes ses troupes à poser les armes près du fleuve Bathinus, et livra son collègue Pinnès aux ennemis, qui le récompensèrent de sa trahison en le reconnaissant comme prince des Breuques. Mais le châtiment ne se fit pas attendre: pris par son homonyme de Dalmatie, Bato le Pannonien fut mis à mort, et la révolte renaissante embrasa de nouveau le pays. Heureusement elle fut vite apaisée et le chef dalmate dut se borner à défendre son propre territoire.

Cette année-là et la suivante (an 9), Germanicus et d'autres officiers eurent à soutenir de rudes combats dans les divers cantons: c'est dans cette dernière année que les Pirustes (sur la frontière d'Epire), et la tribu à laquelle appartenait le chef ennemi, les Désitiates, furent domptés. Les forteresses bravement défendues succombèrent l'une après l'autre. Tibère se montra encore une fois pendant l'été sur le théâtre de la guerre, et consacra toutes ses forces militaires à lutter contre les débris de l'insurrection. Bato, assiégé par l'armée romaine dans la place forte d'Audetrium (Much, au-dessus de Salonae, Solin, Croatie), son dernier refuge, comprit que tout était perdu; il abandonna la ville, dont il ne put déterminer les habitants désespérés à capituler, et fit sa soumission au vainqueur, qui le traita fort honorablement: il fut interné comme prisonnier politique à Ravenne, où il mourut. Les soldats, privés de leur chef, prolongèrent longtemps encore une lutte inutile; enfin, les romains prirent la forteresse d'assaut, probablement le 3 août, date que les calendriers romains signalent comme l'anniversaire de la victoire de Tibère en Illyricum.

1. Telle est la portée exacte de la phrase de Vellius, II, 110 : in omnibus Pannoniis non disciplinae (discipline) tantummodo, sed linguae quoque notitia romanae, plerisque etiam litterarum usus et familiaris animorum erat exercitatio. C'est ce qui se passa également chez les Chérusques; mais les proportions étaient ici plus grandes, et on le comprendra parfaitement, si l'on se rappelle le nombre des ailes de cavalerie pannoniennes et breuciennes levées par Auguste.

2. On admet que, sur les douze légions destinées à la guerre contre Marobod (Tac., Ann, II, 46), il y en eut cinq pour l'armée de Germanie, nombre que nous y retrouvons peu de temps après; dans ce cas, l'armée illyrienne de Tibère en comptait sept. Le nombre de dix (Velleius, II, 113) peut avoir été atteint grâce aux troupes de Mésie et d'Italie, celui de quinze grâce à celles d'Egypte et de Syrie et à de nouvelles levées faites en Italie; les légions qu'on y formait étaient, il est vrai, envoyées en Germanie, mais celles qu'elles venaient remplacer allaient rejoindre l'armée de Tibère. Velleius se trompe (II, 112) lorsqu'il cite au début de la guerre cinq légions amenées ex transmarinis provinciis par A. Caecina et Plautius Silvanus; d'abord les troupes d'outre-mer ne pouvaient même pas être arrivés dans le pays, et, en second lieu, les légions de Caecina sont naturellement celles de Mésie.

9 ap. J.C.

Guerre de Lentulus en Dacie

Les Daces transdanubiens furent aussi châtiés. Probablement à la même époque, quand la guerre d'Illyrie fut terminée par la victoire des romains. Gnaeus Lentulus franchit le Danube avec une forte armée, s'avança jusqu'au Marisus (Maros) et battit complètement les Daces sur leur propre territoire, que des troupes romaines envahissaient pour la première fois. Cinquante mille prisonniers Daces furent établis en Thrace.

La "guerre de Bato" des années 6-9 a été regardée, dans la suite, comme la plus rude que Rome ait dû soutenir depuis Hannibal contre un ennemi étranger. La région illyrienne en avait beaucoup souffert; en Italie la joie fut sans bornes, lorsque le jeune Germanicus apporta dans la capitale l'annonce du succès définitif. Mais cette allégresse ne fut pas de longue durée. Presque en même temps que la nouvelle de cette victoire, arriva à Rome celle d'une défaite, la plus désastreuse qu'Auguste ait essuyée pendant son principat de cinquante ans, et qui fut plus terrible encore par ses conséquences qu'en elle-même.

9 ap. J.C.

Révolte en Germanie

Le soulèvement qui succède toujours, avec la régularité d'un phénomène naturel, à l'établissement de la domination étrangère dans un pays, et qui venait de se produire en Illyricum, se préparait aussi dans la région du Rhin moyen. Les restes des tribus établies sur le fleuve lui-même étaient sans doute complètement découragés; mais les peuplades qui habitaient plus loin en arrière, Chérusques, Chattes, Bructères, Marses, quoique aussi éprouvées que les autres, ne s'étaient pas laissé abattre. Comme il arrive toujours en pareil cas, chaque tribu était divisée en deux partis, celui des amis dévoués de Rome, et le parti national qui préparait en secret la révolte. L'âme de ce dernier était un jeune homme de vingt-six ans, de la lignée royale des Chérusques, Arminius, fils de Sigimer. L'empereur Auguste lui avait donné, ainsi qu'à son frère Flavus, le droit de cité romaine et le rang de chevalier1; tous deux s'étaient brillamment conduits comme officiers sous les ordres de Tibère pendant les dernières campagnes des romains, Flavus servait encore dans l'armée romaine, et l'Italie était pour lui une seconde patrie. Les romains avaient aussi, c'était tout naturel, une grande confiance dans Arminius; les accusations, que son compatriote Segestes, mieux informé, portait contre lui, ne purent ébranler cette confiance, parce qu'on les attribuait à l'inimitié bien connue de ces deux hommes.

Nous n'avons aucun renseignement sur les préparatifs détaillés de la révolte. La noblesse et surtout les jeunes gens étaient du parti des patriotes : cela se comprend de soi; mais ce qui le prouve clairement, c'est que la propre fille de Segestes, son fils Segimundus, son frère Segimer, et son neveu Sesithacus jouèrent, dans l'insurrection, un rôle prépondérant.

La révolte n'embrassa qu'un cercle restreint, bien moins large que celui du soulèvement illyrien: à peine peut-on l'appeler une révolte germanique. Les Bataves, les Frisons, les Chauques de la côte n'y prirent pas part, non plus que les tribus suèves soumises aux romains, ni surtout le roi Marobod. En réalité les Germains, soulevés étaient simplement ceux qui peu d'années auparavant s'étaient confédérés contre Rome et que Drusus avait attaqués. Sans doute c'est la révolte d'Illyricum qui a provoqué les troubles de Germanie; mais on ne saisit la trace d'aucun lien étroit entre ces deux insurrections semblables et presque contemporaines. D'ailleurs il eût été difficile aux Germains, quand même ils l'auraient voulu, d'attendre, pour porter les premiers coups, la défaite des Pannoniens révoltés et la chute des dernières forteresses de Dalmatie. Arminius fut un chef brave, habile et surtout heureux, qui lutta en désespéré pour reconquérir l'indépendance perdue de son pays: voilà ce qu'il fut, ni plus ni moins.

1. C'est ce que dit Velleius (II, 118): adsiduus militiae nostrae prioris comes, jure etiam civitalis romanae ejus equestres consequens gradus: ce qui s'accorde avec le ductor popularium de Tacite (Ann., II, 10). A cette époque, les officiers de ce genre n'étaient pas rares; ainsi, pendant la troisième campagne de Drusus, combattaient Inter primores Chumstinctus et Avectius tribuni ex civitate Nerviorum (Liv., Ep., 141), et, sous Germanicus, Chariovalda, dux Batavorum (Tac., Ann., II, 11).

9 ap. J.C.

Varus ou la bataille de Teutobourg

Les insurgés durent leur succès aux fautes des romains beaucoup plus qu'à leurs propres mérites. Ce fut aussi une conséquence de la guerre d'Illyricum. Les généraux expérimentés et, selon toute apparence, les troupes éprouvées avaient été transportées du Rhin sur le Danube. L'armée germanique ne semblait pas avoir été diminuée; mais elle était formée en grande partie de nouvelles recrues versées dans les légions pendant la guerre. Cependant elle était encore mieux composée que commandée: le gouverneur Publius Quinctillius Varus1 avait épousé une nièce de l'empereur; ses richesses, mal acquises, n'en étaient pas moins royales, comme son faste. C'était un homme lourd de corps, émoussé d'esprit, sans expérience et sans génie militaire, un de ces nombreux romains haut placés qui, comme Cicéron, durent à leur position l'écharpe de général en chef, par suite de cette vielle organisation, toujours conservée, qui réunissait dans les mêmes mains les fonctions civiles et militaires. Il ne sut ni ménager les nouveaux sujets ni pénétrer leurs desseins; il les opprima et renouvela en Germanie les exactions dont il s'était déjà rendu coupable pendant le gouvernement qu'il avait déjà exercé dans la patiente Syrie. Le quartier général était rempli d'avocats et de clients, et tandis que les juges qui l'entouraient, dans leur humilité reconnaissante, recevaient de lui la juridiction et les formules de droit qui devaient régler leurs sentences2, le filet se resserrait de plus en plus autour du fastueux préteur.

L'armée était dans son état normal. Il y avait au moins dans la province cinq légions, dont deux avaient leurs quartiers d'hiver à Mogontiacum (Mayence, Allemagne), trois à Vetera ou à Aliso. Ces dernières avaient campé sur le Weser pendant l'été de l'année 9. La route naturelle qui fait communiquer la haute Lippe avec le Weser franchit les hauteurs peu élevées de l'Osning et la forêt de la Lippe, qui sépare le bassin de l'Ems de celui du Weser et atteint, par le col de Dören, la vallée de la Werra, qui se jette dans le Weser à Rehme, non loin de Minden (Allemagne). C'était à peu près là que campaient les légions de Varus. Une route militaire reliait ce camp d'été à Aliso, le point d'appui des garnisons romaines sur la rive droite du Rhin.

La belle saison était finie, et l'on se préparait à regagner les quartiers d'hiver. On apprit alors qu'une tribu voisine s'était soulevée, et Varus se décida, au lieu de ramener directement son armée par la voie militaire, à se détourner de son chemin pour faire rentrer les rebelles dans l'obéissance3. On se mit en route; l'armée, qui était affaiblie par les nombreux détachements qu'elle avait fourmis, comprenait trois légions et neuf corps de troupes de second ordre, en tout à peu près 20000 hommes4. Lorsqu'elle se fut écartée de sa ligne de communication et se fut suffisamment enfoncée dans un pays dépourvu de routes, les confédérés se révoltèrent dans les régions voisines, massacrèrent les petites garnisons qui s'y trouvaient et, sortant de toutes les gorges et de tous les bois, marchèrent contre l'armée du gouverneur. Arminius et les principaux chefs du parti des patriotes étaient restés jusqu'au dernier moment au quartier général de l'armée romaine, pour ne donner aucun soupçon à Varus: la veille même du jour où l'insurrection éclata, ils avaient pris leurs repas dans sa tente, et Segestes, en dénonçant la révolte qui menaçait, avait adjuré le général romain de la faire arrêter ainsi que les Germains qu'il accusait, et d'attendre les événements pour juger le bienfondé de son accusation. La confiance de Varus ne put pas être ébranlée. Arminius se leva de table pour aller rejoindre les insurgés, et le lendemain il arrivait devant le camp romain.

La situation n'était ni meilleure ni pire que celle de Drusus à Arbalo: les armées romaines s'étaient déjà trouvées souvent exposées au même danger. Les communications étaient coupées pour le moment; l'armée embarrassée de lourds bagages, engagée dans un pays impraticable, par un automne dur et pluvieux, était à plusieurs jours de marche d'Aliso, et les agresseurs étaient beaucoup plus nombreux que les romains. En pareil cas, c'est la valeur de la troupe qui décide; si l'événement fut alors fatal aux romains, il faut l'attribuer presque entièrement à l'inexpérience des jeunes soldats, et surtout à la légèreté et à la lâcheté du général. Attaquée une première fois avec succès, l'armée romaine continua de marcher pendant trois jours, sans doute dans la direction d'Aliso; les soldats étaient de plus en plus inquiets et démoralisés. De plus, les officiers supérieurs ne firent pas tous leur devoir: l'un d'entre eux abandonna le champ de bataille avec toute la cavalerie et laissa l'infanterie soutenir seule le poids du combat.

Le premier qui perdit complètement courage fut le général lui-même; blessé pendant le combat, il se donna la mort, avant que la situation fut désespérée, et alors que ses soldats essayaient encore de brûler les cadavres, pour les soustraire aux profanations des ennemis. Quelques officiers supérieurs suivirent son exemple. Lorsque tout fut enfin perdu, le dernier des chefs survivants capitula avec ses troupes, renonçant à la suprême ressource qui leur restait encore, à la gloire de mourir en soldats.

Ainsi périt l'armée de Germanie, pendant l'automne de l'an 9 après J.C. au fond d'une vallée, dans la région montagneuse qui avoisine le pays de Munster4. Les aigles tombèrent toutes les trois entre les mains du vainqueur. Aucune troupe ne put forcer les lignes ennemies; les cavaliers, qui avaient abandonné leurs camarades, ne s'échappèrent même pas. Seuls quelques soldats isolés ou dispersés parvinrent à se sauver. Les prisonniers, surtout les officiers et les avocats, furent mis en croix ou bien enterrés vivants, ou encore égorgés sur les autels par les prêtres germains. Leurs têtes coupées furent clouées comme des trophées aux arbres des bois sacrés.

Aussitôt le pays tout entier se souleva contre la domination étrangère: on comptait sur l'alliance de Marobod. Les vainqueurs s'emparèrent de toutes les garnisons, de toutes les voies romaines de la rive droite du Rhin. Seul le brave commandant d'Aliso, Lucius Caedicius, qui n'était même pas un officier, mais un vieux soldat, leur opposa une résistance désespérée; et des tireurs firent tant de mal aux Germains, campés devant la place sans avoir d'armes à longue portée, que le siège fut changé en blocus. Lorsque les assiégés, après avoir épuisé leurs ressources, virent qu'aucun secours n'arrivait, Caedicius décampa par une nuit obscure; sa troupe, dernier reste de l'armée de Germanie, quoique embarrassée de femmes et d'enfants et durement éprouvée par les attaques des ennemis, atteignit enfin le camp de Vetera. C'était là aussi que s'était rendues, à la nouvelle du désastre, les deux légions postées à Mayence sous le commandement de Lucius Nonius Asprenas. La vigoureuse défense d'Aliso et la rapide intervention d'Asprenas empêchèrent les Germains de poursuivre leur victoire sur la rive gauche du Rhin et prévinrent peut-être une révolte des Gaules.

1. Le portrait de Varus se trouve sur une monnaie de bronze de la ville africaine d'Achula, frappée sous son proconsulat d'Afrique en 747/748 de Rome/7/6 av. J.C. (L. Müller, Num. de l'ancienne Afrique, II, p. 44; cf. p. 52). Des fouilles faites à Pergame ont mis au jour le piédestal de la statue qui lui fut élevée par cette ville.

2. Pour comprendre ce passage, il faut se rappeler que le préteur, à Rome, ne jugeait pas lui-même les procès; après avoir fait une instruction sommaire de la cause, dans laquelle il décidait la question du droit (jus dicere), il renvoyait les parties devant un juge (judicium, judicem dare). Celui-ci devait trancher la question de fait suivant la formule rédigée par le préteur.

3. Dion est le seul qui fasse ce dette catastrophe, un récit qui se tienne, l'explique assez bien, si l'on fait attention, particularité que Dion, d'ailleurs, ne fait nullement ressortir, à la situation respective des campements d'été et des campements d'hiver, et si l'on répond par-là à la question très justement posée par Ranke (Wellgeschihte, III, 2, 275): comment se fait-il que l'armée toute entière ait marché contre une insurrection locale? Florus n'a pas puisé à des sources différentes, ainsi que l'admet le même savant; mais il a réuni toutes les causes de ce désastre en vue de l'effet dramatique, comme du reste, tous les historiens de la défaite. La meilleure tradition nous rapporte deux faits distincts, à savoir que Varus rendait la justice dans son camp comme en pleine paix et que le camp fut pris d'assaut, et elle signale le rapport de causalité qui existe entre ces deux faits; quant à la description ridicule qui représente les Germains envahissant le camp par toutes les portes au moment où Varus est assis sur son tribunal et où le héraut appelle les parties, c'est, non pas une tradition, mais un tableau fait à plaisir. Il est clair que ce tableau est en contradiction avec le bon sens, et aussi avec la description que fait Tacite des trois campements successifs de l'armée en marche.

4. Il n'est pas facile d'évaluer exactement la forme normale des trois ailes et des six cohortes, parce que quelques-unes pouvaient contenir un nombre double de soldats (miliariae); mais l'armée ne doit guère avoir été forte de 20000 hommes. D'autre part, il n'y a aucune raison de croire que l'effectif réel différait essentiellement de l'effectif normal. Si le nombre des troupes auxiliaires est aussi restreint, c'est que les détachements multiples dont il est fait mention par Dion (LVI, 19) en avaient sensiblement diminué l'importance, les auxiliaires étant employés, de préférence, pour les détachements.

5. Tacite raconte (Ann, II, 61) que Germanicus venant de l'Ems ravagea la région située entre l'Ems et la Lippe, c'est-à-dire le pays de Munster, et que le Trutoburgiensis saltus où périt l'armée de Varus n'en est pas éloigné: il faut donc entendre sous ce nom, qui ne peut pas être appliqué au pays plat de Munster, la chaîne de hauteurs qui le borne au nord-est, c'est-à-dire l'Osning; mais on peut le donner aussi à la chaîne du Wiehen, située un peu plus au nord de l'Osning, et courant, dans une direction parallèle, de Minden aux sources de la Hunte. Nous ne savons pas où se trouvait le camp d'été sur le Weser; cependant, d'après la situation d'Aliso, près de Paderborn et les communications établies entre ce point et le Weser, il est probable que le camp était établi quelque part aux environs de Minden. Quelle que soit la route suivie par l'armée, ce ne fut certainement pas celle qui menait directement à Aliso, et la catastrophe se produisit, non sur la voie militaire qui reliait Minden à Paderborn, mais à une distance plus ou moins grande de cette voie. Varus s'est peut-être dirigé de Minden sur Osnabrück; puis, après la première attaque, il a essayé d'atteindre Paderborn, c'est alors qu'il a été écrasé dans une des deux chaînes citées plus haut. Depuis longtemps on a retrouvé aux environs de Vienne, près des sources de la Hunte, un nombre considérable de monnaies romaines d'or, d'argent et de cuivre, contemporaines d'Auguste, tandis qu'on y rencontre pour ainsi dire pas de monnaies postérieures (Cf. la démonstration de Paul Höfer: Der Feldzug des Germpanicus im Jahre 16 Gotha, 1884, p. 82 et suiv.). Ces pièces sont trop éparpillées et faites de trop de métaux différents pour appartenir à un trésor; l'époque empêche de les attribuer à une place commerciale: il semble donc bien qu'elles soient des derniers vestiges d'une grande armée anéantie. Les renseignements que nous possédons sur la défaite de Varus s'accordent très bien avec la position de cette localité. Il n'y a pas de contestation possible sur l'année du désastre; c'est une erreur de le reporter à l'année 10. On peut même déterminer la saison jusqu'à un certain point: cinq jours seulement s'écoulèrent entre la célébration du triomphe d'Illyricum et l'arrivée à Rome de la triste nouvelle; or ce triomphe était vraisemblablement destiné à fêter la victoire du 3 août, quand même il ne l'aurait pas suivie immédiatement. Le désastre eut donc lieu probablement en septembre ou en octobre, ce qui s'accorde avec cette circonstance, que le dernier mouvement de Varus était certainement le retour des troupes au camp d'hiver.

9-11 ap. J.C.

Retour de Tibère

Le désastre fut bientôt réparé; non seulement on combla les vides de l'armée du Rhin; mais on en augmenta considérablement l'effectif. Tibère en reprit le commandement. L'histoire ne signale aucun combat pendant l'année qui suivit la défaite de Varus; mais ce fut probablement à cette époque que l'on occupa la ligne du Rhin avec huit légions, que l'on divisa en même temps cette région en deux commandements militaires, celui du haut rhin avec Mayence pour quartier général, et celui du bas Rhin avec Vetera, et que l'on établit cette organisation qui subsista pendant des siècles. La reprise énergique des opérations sur la rive droite du fleuve devait être la conséquence de cette augmentation de l'armée du Rhin.

La lutte entre Rome et la Germanie n'était pas une lutte de deux puissances politiques qui se font équilibre, au cours de laquelle la défaite d'un des deux adversaires peut déterminer une paix défavorable: c'était la lutte d'un grand Etat civilisé et organisé contre une nation brave mais encore barbare au point de vue politique et militaire. L'issue d'une pareille lutte est toujours prévue; le bilan conçu d'avance n'est pas plus modifié par un échec isolé que la direction générale d'un navire par un coup de vent qui l'écarte momentanément de son chemin. Cette fois pourtant il en advint autrement. Sans doute Tibère franchit le Rhin l'année d'après (an 11); mais cette expédition ne rassembla pas aux précédentes. Il passa l'été au-delà du fleuve et y fêta l'anniversaire de la naissance de l'empereur. L'armée n'en restait pas moins tout près du Rhin, et l'on ne parlait plus d'expédition sur le Weser et sur l'Elbe; il fallait seulement montrer aux Germains que l'on saurait toujours trouver le chemin de leur pays. Peut-être aussi fallait-il inaugurer sur la rive droite du fleuve le système d'administration que réclamait la nouvelle politique.

11-14 ap. J.C.

Germanicus sur le Rhin

Les deux grandes armées du Rhin continuèrent à être unies sous un seul commandement et ce commandement resta entre les mains d'un prince de la maison impériale. Germanicus l'avait déjà exercé pendant l'année 11, aux côtés de Tibère; l'année suivante (12), il fut retenu à Rome par son consulat; Tibère commanda seul sur le Rhin. Au commencement de l'an 13, Germanicus lui succéda à la tête des troupes. On se considérait toujours en guerre avec les Germains; mais on ne fit rien pendant ces années-là1.

Cependant l'héritier présomptif, jeune homme vif et ambitieux, supportait mal la contrainte qui lui était imposée: un officier ne pouvait pas oublier que trois aigles restaient entre les mains de l'ennemi et le fils de Drusus devait désirer reconstruire l'oeuvre de son père un instant détruite. Bientôt l'occasion s'offrit, ou bien il sut la faire naître. L'empereur Auguste mourut le 19 août 14. La première transmission du pouvoir ne s'opéra pas sans crise dans la nouvelle monarchie, et Germanicus put prouver à son père adoptif en cette circonstance qu'il était décidé à lui rester fidèle. Mais en même temps il y trouva un argument qui le justifiait de pénétrer, même sans ordre, en Germanie, comme il le souhaitait depuis longtemps: il devait, déclara-t-il, faire cette nouvelle campagne pour apaiser l'agitation que le changement d'empereur avait provoquée dans l'armée. Etait-ce une raison ou un simple prétexte? Nous ne le savons pas, et lui-même ne le savait peut-être pas. Il ne pouvait pas être formellement interdit au chef de l'armée du Rhin de franchir la frontière, et il avait toujours assez d'initiative pour décider dans quelle mesure on devait agir contre les Germains. Peut-être aussi Germanicus croyait-il marcher d'accord avec le nouvel empereur qui ambitionnait au moins autant que son frère le titre de vainqueur des Germains et qui fit une visite officielle au camp du Rhin, semblant indiquer par-là qu'il voulait continuer la guerre de Germanie interrompue sur l'ordre d'Auguste. Quoi qu'il en soit, on reprit l'offensive au-delà du Rhin. Pendant l'automne de l'année 14, sous la conduite de Germanicus; des détachements de toutes les légions cantonnées à Vetera passèrent le fleuve, remontèrent la Lippe et pénétrèrent fort dans l'intérieur du pays, ravageant la contrée, écrasant les indigènes, détruisant les temples (par exemple, le sanctuaire révéré de Tanfana). Les peuplades attaquées, Bructères, Tubantes, Usipiens voulurent infliger à Germanicus, lors de son retour, le même désastre qu'à Varus. Mais leur tentative échoua devant l'attitude énergique des légions. Cette marche en avant, loin d'être blâmée, valut au général en chef des remerciements et des honneurs; aussi alla-t-il plus loin encore.

1. Tacite (Ann, I, 9) et Dion (LVI, 26) affirment que la guerre n'avait pas cessé: mais nous savons absolument rien sur les campagnes plus ou moins effectives qui eurent lieu pendant les étés 12, 13 et 14, et l'expédition de l'automne 14 semble être la première que Germanicus ait entreprise. Il est vrai qu'il fut salué Imperator vraisemblablement du vivant même d'Auguste (Monument d'Ancyre, p. 17); mais rien n'empêche de rapporter ce fait à la campagne de l'année 11, pendant laquelle Germanicus commandait à côté de Tibère avec les pouvoirs de Proconsul (Dion, LVI, 25). L'année 12, il resta à Rome pour y exercer son consulat et remplit pendant toute l'année les devoirs de cette magistrature que l'on regardait encore comme sérieuse. Ce fait explique pourquoi Tibère retourna en Germanie l'an 12, ce qui est aujourd'hui prouvé (Hermann Schulz, Quast Ovidianae, Greifswald, 1883, p. 15 et suiv.); et pourquoi, tout au commencement de l'année 13, il abandonna le commandement de l'armée du Rhin pour revenir célébrer son triomphe de Pannonie.

Livret :

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Liens externes :

  1. Auguste de l'encyclopédie libre Wikipédia
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