Galère et Sévère  

1er mai 305-5 mai 311
(Galère)

25 juillet 306 - mars 307
(Sévère)

Constantin reconnu comme César par Galère Maxence empereur Mort de Sévère Constantin Auguste Licinius Auguste Maximin Auguste pour la deuxième fois Mort de Maximien Mort de Galère




25 juillet 306

Constantin acclamé Auguste par les troupes de Constance

Constance n'avait jouit que quinze mois du rang d'Auguste. Sa mort fut suivie immédiatement de l'élévation de Constantin. L'élite des armées d'Occident avait suivi Constance en Bretagne. Aux troupes nationales se trouvait joint un corps nombreux d'Allemands, qui obéissaient à Grocus, un de leurs chefs héréditaires1. Les partisans de Constantin inspirèrent avec soin aux légions une haute idée de leur importance, et ils ne manquèrent pas de les assurer que l'Espagne, la Gaule et la Bretagne, approuveraient leur choix. Ils demandaient aux soldats s'ils pouvaient balancer un moment entre l'honneur de placer à leur tête le digne fils du prince qui leur avait été si cher, et, la honte d'attendre patiemment l'arrivée de quelque étranger obscur, que le souverain de l'Asie daignerait accorder aux armées, et aux provinces de l'Occident. On insinuait en même temps que la gratitude et la générosité tenaient une place distinguée parmi les vertus de Constantin. Ce prince adroit eût soin de ne se montrer aux troupes que lorsqu'elles furent disposées à le saluer des noms d'Auguste et d'empereur. Le trône était l'objet de ses désirs, et le seul asile où il pût être en sûreté. Connaissant le caractère et les sentiments de Galère, il savait assez que s'il voulait vivre, il devait se déterminer à régner. La résistance convenable et même opiniâtre qu'il crut devoir affecter avait pour objet de justifier son usurpation; et il ne céda aux acclamations de l'armée, que lorsqu'elles lui eurent fourni la matière convenable d'une lettre qu'il envoya aussitôt à l'empereur d'Orient. Constantin lui apprend qu'il a eu le malheur de perdre son père; il expose modestement ses droits naturels à le succession de Constance, et il déplore, en termes bien respectueux, la violence affectueuse des troupes, qui ne lui a pas permis de solliciter la pourpre impériale d'une manière régulière et conforme à la constitution. Les premiers mouvements de Galère furent ceux de la surprise, du chagrin et de la fureur; et comme il savait rarement commander à ses passions, il menaça hautement le député de le livrer aux flammes avec la lettre insolente qu'il avait apportée. Mais son ressentiment s'apaisa par degrés.

1. Victor le jeune, c. 41. C'est peut-être le premier exemple d'un roi barbare qui ait servi dans l'armée romaine avec un corps indépendant de ses propres sujets. Cet usage devint familier, il finit par être fatal.

306

Constantin reconnu comme César par Galère

Lorsqu'il eut calculé les chances incertaines de la guerre; lorsqu'il eut pesé le caractère et les forces de son compétiteur, il consentit à profiter de l'accommodement honorable que la prudence de Constantin lui avait offert. Sans condamner et sans ratifier le choix de l'armée de Bretagne, Galère reconnut le fils de son ancien collègue pour souverain des provinces situées au-delà des Alpes; mais il lui accorda seulement le titre de César; et il ne lui donna que le quatrième rang parmi les princes romains : ce fut son favori, Sévère qui remplit le poste vacant d'Auguste. L'harmonie de l'empire parut toujours subsister, et Constantin, qui possédait déjà le réel de l'autorité suprême, attendit patiemment l'occasion d'en obtenir les honneurs.



306

Frères et soeurs de Constantin

Constance avait eu de son second mariage six enfants : trois fils et trois filles. Leur extraction impériale semblait devoir être préférée à la naissance plus obscure du fils d'Hélène. Mais Constantin, âgé pour lors de trente-deux ans, possédait déjà toute la vigueur de l'esprit et du corps, dans un temps où l'aîné de ses frères ne pouvait avoir plus de treize ans. L'empereur, en mourant1, avait reconnu et ratifia les droits que la supériorité de mérite donnait à l'aîné de tous ses fils; c'était à lui que Constance avait légué le soin de la sûreté aussi bien que de la grandeur de sa famille, et il l'avait conjuré de prendre à l'égard des enfants de Théodora les sentiments et l'autorité d'un père. Leur excellente éducation, leurs mariages avantageux, la vie qu'ils passèrent tranquillement au milieu des honneurs, et les premières dignités de l'Etat dont ils furent revêtus, attestent la tendresse fraternelle de Constantin. D'un autre côté, ces princes, naturellement doux et portés à la reconnaissance, se soumirent sans peine à l'ascendant de son génie et de sa fortune2.

1. Il est naturel d'imaginer, et Eumène insinue que Constance, en mourant, nomma Constantin pour son successeur. Ce choix paraît confirmé par l'autorité la plus incontestable, le témoignage réuni de Lactance (de Mort. persec., c. 24) et de Libanius (Orat., I), d'Eusèbe (in Vita Constant., I, c. 18, 21 ), et de Julien (Orat., I).

2. Des trois soeurs de Constantin, Constantia épousa l'empereur Licinius, Anastasie, le César Bassianus, et Eutropie, le consul Népotien. Ses trois frères étaient Dalmatius, Jules-Constance et Annibalien, dont nous aurons occasion de parler dans la suite.

306

Mécontentement des Romains

Thermes de Dioclétien
Thermes de Dioclétien

A peine l'ambitieux Galère avait-il pris son parti sur le mécompte qu'il venait d'essuyer dans la Gaule, que la perte imprévue de l'Italie blessa de la manière la plus sensible son orgueil et son autorité. La longue absence des empereurs avait rempli Rome de mécontentement et d'indignation. Le peuple avait enfin découvert que la préférence donnée aux villes de Milan et de Nicomédie ne devait pas être attribuée à l'inclinaison particulière de Dioclétien, mais à la forme constante du gouvernement qu'il avait institué. En vain ses successeurs, peu de mois après son abdication, avaient-ils élevé, au nom de ce prince, ces bains magnifiques dont la vaste enceinte renferme aujourd'hui un si grand nombre d'églises et de couvents1, et dont les ruines ont servi de matériaux à tant d'édifices modernes : les murmures impatients des Romains troublèrent la tranquillité de ces élégantes retraites, siège du luxe et de la mollesse. Le bruit se répandit insensiblement que l'on viendrait bientôt leur redemander les sommes employées à la construction de ces bâtiments. Vers le même temps, l'avarice de Galère ou peut-être les besoins de l'Etat l'avaient engagé à faire une perquisition exacte et rigoureuse des propriétés de ses sujets, pour établir une taxe générale sur leurs terres et sur leurs personnes. Il paraît que leurs biens-fonds furent soumis au plus sévère examen, et, dans la vue d'obtenir une déclaration sincère de leurs autres richesses, on appliquait à la question les personnes soupçonnées de quelque fraude à cet égard. Les privilèges qui avaient élevé l'Italie au-dessus des autres provinces furent oubliés. Déjà les policiers du fisc s'occupaient du dénombrement du peuple romain, et ils commençaient à établir la proportion des nouvelles taxes. Lors même que l'esprit de liberté a été entièrement éteint, les sujets les plus accoutumés au joug ont osé quelquefois défendre leurs propriétés contre une usurpation dont il n'y avait pas encore eu d'exemple. Mais ici l'insulte aggrava l'injure, et le sentiment de l'intérêt particulier fut réveillé par celui de l'honneur national. La conquête de la Macédoine, comme nous l'avons déjà observé, avait délivré les Romains du poids des impositions personnelles. Depuis près de cinq cents ans, ils jouissaient de cette exemption, quoique durant cette époque ils eussent subi toutes les formes de despotisme. Ils ne purent supporter l'insolence d'un paysan d'Illyrie, qui, du fond de sa résidence en Asie, osait mettre Rome au rang des villes tributaires de son empire. Ces premiers mouvements de fureur furent encouragés par l'autorité, ou du moins par la connivence du sénat. Les faibles restes des gardes prétoriennes, qui avaient lieu de craindre une entière dissolution, saisirent avidement un prétexte si honorable de tirer l'épée, et se déclarèrent prêts à défendre leur patrie opprimée. Tous les citoyens désiraient, bientôt ils espérèrent chasser de l'Italie les tyrans étrangers et remettre le sceptre entre les mains d'un prince qui, par le lieu de sa résidence, et par ses maximes de gouvernement, méritât désormais de reprendre le titre d'empereur romain. Le nom et la situation de Maxence déterminèrent en sa faveur l'enthousiasme du peuple.

1. Voyez Gruter, Inscript., p. 178. Les six princes sont tous nommés : Dioclétien, et Maximien, comme les plus anciens Augustes et comme pères des empereurs. Ils consacrent conjointement ce magnifique édifice à l'usage de leurs chers Romains. Les architectes ont dessiné les ruines de ces thermes, et les antiquaires, particulièrement Donatus et Nardini, ont déterminé le terrain qu'ils occupaient. Une des grandes salles est maintenant l'église des chartreux; et même un des logements du portier s'est trouvé assez vaste pour former une autre église qui appartient, aux feuillans.

28 octobre 306

Maxence empereur

Maxence, fils de l'empereur Maximien, avait épousé la fille de Galère. Ce mariage et sa naissance semblaient lui frayer le chemin au trône; mais ses vices et son incapacité le firent exclure de la dignité de César, que, par une dangereuse supériorité de talent, Constantin avait mérité de ne pas obtenir. Galère voulait des associés qui ne pussent ni déshonorer le choix de leur bienfaiteur ni résister à ses ordres. Un obscur étranger fut donc nommé souverain de l'Italie, et on laissa le fils du dernier empereur, redescendu à l'état de simple particulier, jouir de tous les avantages de la fortune dans une maison de campagne, à quelques milles de Rome. Les sombres passions de son âme, la honte, le dépit et la rage furent enflammées par l'envie, lorsqu'il apprit les succès de Constantin. Le mécontentement public ranima bientôt les espérances de Maxence. On lui persuada facilement d'unir ses injures et ses prétentions personnelles avec la cause du peuple romain. Deux tribuns des gardes prétoriennes et un intendant des provisions furent l'âme du complot; et comme tous les esprits concouraient au même but, l'événement ne fut ni douteux ni difficile. Les gardes massacrèrent le préfet de la ville et un petit nombre de magistrats qui restaient attachés à Sévère. Maxence, revêtu de la pourpre, fut déclaré au milieu des applaudissements du sénat et du peuple protecteur de la dignité et de la liberté romaine (28 octobre 306).

306

Maximien reprend la pourpre

On ne sait si Maximien avait été informé de la conspiration avant qu'elle éclatât, mais, dès que l'étendard de la révolte eut été arboré dans Rome, le vieil empereur sortit tout à coup de la retraite où l'autorité de Dioclétien l'avait condamné à mener tristement une vie solitaire. Lorsque Maximien parut de nouveau sur la scène, il cacha son ambition sous le voile de la tendresse paternelle. A la sollicitation de son fils et du sénat, il voulut bien reprendre la pourpre. Son ancienne dignité, son expérience, sa réputation dans les armes, donnèrent de l'éclat et de la force au parti de Maxence1.

1. Le sixième panégyrique présente la conduite de Maximien sous le jour le plus favorable; et l'expression équivoque d'Aurelius Victor, retrectante diu, peut également signifier qu'il trama la conjuration, ou qu'il s'y opposa. Voyez Zozime, II, p. 79, et Lactance, de Mort. persec., c. 26.

février 307

Mort de Sévère

Sévère
Sévère

L'empereur Sévère, pour suivre l'avis ou plutôt les ordres de son collègue, se rendit en diligence à Rome, persuadé que la promptitude inattendue de ses mesures dissiperait facilement le tumulte d'une population timide, dirigée, par un jeune débauché. Mais à son arrivée il trouva les portes de la ville fermées, les murs couverts d'hommes et de machines de guerre, et les rebelles commandés par un chef expérimenté. Les troupes même de l'empereur manquaient de courage ou d'affection. Un détachement considérable de Maures, attiré par la promesse d'une grande récompense, passa du côté de l'ennemi, et s'il est vrai que ces Barbares eussent été levés par Maximien dans son expédition en Afrique, ils préférèrent les sentiments naturels de la reconnaissance aux liens artificiels d'une fidélité promise. Le préfet du prétoire, Anulinus, se déclara pour Maxence, et il entraîna avec lui la plus grande partie des soldats accoutumés à recevoir ses ordres. Rome, selon l'expression d'un orateur, rappela ses armées; et l'infortuné Sévère sans force et sans conseil, se retira ou plutôt s'enfuit avec précipitation à Ravenne. Il pouvait y être pendant quelque temps en sûreté. Les marais qui environnaient cette ville suffisaient pour empêcher l'approche de l'armée d'Italie, et les fortifications de la place étaient capables de résister à ses attaques. La mer, que Sévère tenait avec une flotte puissante, assurait ses approvisionnements, et ouvrait ses ports aux légions d'Illyrie et des provinces orientales qui, au retour du printemps, auraient marché à son secours. Maximien, qui conduisait le siège en personne, redoutait les suites d'une entreprise qui pouvait consumer son temps et son armée. Persuadé, qu'il n'avait rien à espérer de la force et de la famille, il eut recours à des moyens qui convenaient bien moins à son caractère qu'à celui de son ancien collègue; et ce ne fut pas tant contre les murs de Ravenne que contre l'esprit de Sévère qu'il dirigea ses attaques. La trahison que ce malheureux prince avait éprouvée, le disposait à douter de la sincérité de ses plus fidèles amis. Les émissaires de Maximien persuadèrent facilement à Sévère qu'il se tramait un complot pour livrer la ville; et, dans la crainte qu'il avait de se voir remis à la discrétion d'un vainqueur irrité, ils le déterminèrent à recevoir la promesse d'une capitulation honorable. Il fut traité d'abord avec humanité et avec respect. Maximien mena l'empereur captif à Rome et lui donna l'assurance la plus solennelle que sa vie était en sûreté, puisqu'il avait abandonné la pourpre. Mais Sévère ne put obtenir qu'une mort douce et les honneurs funèbres réservés aux empereurs. Lorsque la sentence lui fut signifiée, on le laissa maître de la manière de l'exécuter. Il se fit ouvrir ses veines à l'exemple des anciens (février 307). Dès qu'il eut rendu les derniers soupirs1, son corps fut porté au tombeau qui avait été construit pour la famille de Gallien.

1. Les circonstances de cette guerre et la mort de Sévère sont rapportées très diversement et d'une manière fort incertaine dans nos anciens fragments (Voyez Tillemont, Hist. des Empereurs, tome IV, part. I, p. 555.).

21 mars 307

Constantin Auguste

Quoique le caractère de Maxence et celui de Constantin eussent très peu de rapport l'un avec l'autre, leur situation et leur intérêt étaient les mêmes, et la prudence exigeait qu'ils réunissent leurs forces contre l'ennemi commun. L'infatigable Maximien, quoique de rang supérieur, et malgré son âge avancé, passa les Alpes, sollicita une entrevue personnelle avec le souverain de la Gaule, et lui offrit sa fille Fausta, qu'il avait amenée avec lui, comme le gage de la nouvelle alliance. Le mariage fut célébré dans la ville d'Arles avec une magnificence extraordinaire, et l'ancien collègue de Dioclétien, ressaisissant tous les droits qu'il prétendait avoir à l'empire d'Occident, conféra le titre d'Auguste à son gendre et à son allié (21 mars 307). En recevant cette dignité des mains de son beau-père, Constantin paraissait embrasser la cause de Rome et du sénat; mais il ne s'exprima que d'une manière équivoque, et les secours qu'il fournit furent lents et incapables de faire pencher la balance. Il observait avec attention les démarches des souverains de l'Italie et de l'empereur d'Orient, qui allaient bientôt mesurer leurs forces, et il se préparait à consulter, dans la suite, sa sûreté et son ambition1.

1. Le sixième panégyrique fut prononcé pour célébrer l'élévation de Constantin; mais le prudent orateur évite de parler de Galère ou de Maxence. Il ne se permet qu'une légère allusion à la majesté de Rome, et aux troubles qui l'agitent.

septembre 307

Galère envahit l'Italie

Galère
Galère

Une guerre si importante exigeait la présence et les talents de Galère. A la tête d'une armée formidable, rassemblée dans l'Illyrie et dans les provinces orientales, il entra en Italie, résolu de venger la mort de Sévère, et de châtier les Romains rebelles, ou, comme s'exprimait ce Barbare furieux, avec le projet d'exterminer le sénat et de passer tout le peuple au fil de l'épée. Mais l'habile Maximien avait formé un plan judicieux de défense. Son rival trouva toutes les places fortifiées, inaccessibles et remplies d'ennemis, et quoiqu'il eût pénétré jusqu'à Narrai, à soixante milles de Rome, sa domination en Italie ne s'étendait pas au-delà des limites étroites de son camp. A la vue des obstacles qui naissaient de toutes parts, le superbe Galère daigna le premier de parler de réconciliation. Il envoya deux de ses principaux officiers aux souverains de Rome pour leur offrir une entrevue. Ces députés assurèrent Maxence qu'il avait tout à espérer, d'un prince qui avait pour lui les sentiments et la tendresse d'un père, et qu'il devait bien plus compter sur sa générosité que sur les chances incertaines de la guerre1. La proposition de l'empereur d'Orient fut rejetée avec fermeté, et sa perfide amitié refusée avec mépris. Il s'aperçu bientôt que s'il ne se déterminait à la retraite, il avait tout lieu d'appréhender le sort de Sévère. Pour hâter sa ruine, les Romains prodiguaient ces mêmes richesses qu'ils n'avaient pas voulu livrer à sa tyrannique rapacité. Le nom de Maximien, la conduite populaire de son fils, des sommes considérables distribuées en secret, et la promesse de récompenses encore plus magnifiques, réprimèrent l'ardeur des légions d'Illyrie, et corrompirent leur fidélité. Enfin, lorsque Galère donna le signal du départ, ce ne fut qu'avec quelque peine qu'il put engager ses vétérans à ne pas déserter un étendard qui les avait menés tant de fois à l'honneur et à la victoire. Un auteur contemporain attribue le peu de succès de cette expédition à deux autres causes : mais elles ne sont pas de nature à pouvoir être raisonnablement adoptées. Galère, dit-on, d'après les villes de l'Orient qu'il connaissait, s'était formé une idée forte imparfaite de la grandeur de Rome et il ne se trouva pas en état d'entreprendre le siège de l'immense capitale de l'empire. Mais l'étendue d'une place ne sert qu'à la rendre plus accessible à l'ennemi. Depuis longtemps Rome était accoutumée à se soumettre dès qu'un vainqueur s'approchait de ses murs; et l'enthousiasme passager du peuple aurait bientôt échoué contre la discipline et la valeur des légions. On prétend aussi que les soldats eux-mêmes furent frappés d'horreur et de remords, et que ces enfants de la république, pleins de respect pour leur antique mère, refusèrent d'en violer la sainteté2. Mais lorsqu'on se rappelle avec quelle facilité l'esprit de parti et l'habitude de l'obéissance militaire avaient, dans les anciennes guerres, armé les citoyens contre Rome, et les avaient rendus à ses ennemis les plus implacables, on est bien tenté d'ajouter peu de foi à cette extrême délicatesse d'une foule d'étrangers et de Barbares, qui, avant de porter la guerre en Italie, n'avaient jamais aperçu cette contrée. S'ils n'eussent pas été retenus par des motifs plus intéressés, leur réponse à Galère eût été celle des vétérans de César : Si notre général désire nous mener sur les rives du Tibre, nous sommes prêts à tracer son camp. Quels que soient les murs qu'il veuille renverser, il peut disposer de nos bras; ils auront bientôt fait mouvoir les machines. Nous ne balancerons pas, la ville dévouée à sa colère fut-elle Rome elle-même. Ce sont, il est vrai, les expressions d'un poète; mais ce poète avait étudié attentivement l'Histoire, et on lui a même reproché de n'avoir pas osé s'en écarter (Lucain, Phars., I, 381).

Les soldats de Galère donnèrent une bien triste preuve de leurs dispositions par les ravages qu'ils commirent dans leur retraite. Le meurtre, le pillage, la licence la plus effrénée, marquèrent partout les traces de leur passage. Ils enlevèrent les troupeaux des Italiens; ils réduisirent les villages en cendres; enfin ils s'efforcèrent de détruire le pays qu'il ne leur avait pas été possible de subjuguer. Pendant toute la marche, Maxence harcela leur arrière-garde; il évita sagement une action générale avec ses vétérans braves et désespérés. Son père avait entrepris un second voyage en Gaule, dans l'espoir d'engager Constantin, qui avait levé une armée sur la frontière, à poursuivre l'ennemi, afin de compléter la victoire. Mais la prudence et non le ressentiment dirigeait toutes les actions de Constantin. Il persista dans la sage résolution de maintenir une balance égale de pouvoir entre les divers souverains de l'empire. Il ne haïssait déjà plus Galère depuis que ce prince entreprenant avait cessé d'être un objet de terreur (Lactance, de Mort. persec., c. 27; Zozime, II, p. 82. Celui-ci fait entendre que Constantin, dans son entrevue avec Maximien, avait promis de déclarer la guerre à Galère).

1. Voyez au sujet de cette négociation, les fragments d'un historien anonyme, que M. de Valois a publiés à la fin de son édition d'Ammien Marcellin, p. 711. Ces fragments nous ont fourni plusieurs anecdotes curieuses, et, à ce qu'il paraît, authentiques.

2. Lactance, de Mort. persec., c. 28. La première de ces raisons est probablement prise de Virgile, lorsqu'il fait dire à un de ses bergers :
Illam ego huit nostro similem, Meliboe, putavi, etc.
Lactance aime ces illusions poétiques.

11 novembre 307

Licinius Auguste

L'âme de Galère, quoique susceptible des passions les plus violentes, n'était pas incapable d'une amitié sincère et durable. Licinius, qui avait à peu près les mêmes inclinations et le même caractère, paraît avoir toujours eu son estime et sa tendresse. Leur intimité avait commencé dans les temps peut-être plus heureux de leur jeunesse et de leur obscurité. L'indépendance et les dangers de la vie militaire avaient cimenté cette première union; et ils avaient parcouru d'un pas presque égal la carrière des honneurs attachés à la profession des armes. Il parait que Galère, du moment où il fut revêtu de la dignité impériale, forma le projet d'élever un jour son compagnon au même rang. Durant le peu de temps que dura sa prospérité, il ne crût pas le titre de César digne de l'âge et du mérite de Licinius; il lui destinait la place de Constance avec l'empire de l'Occident. Tandis, qu'il s'occupait de la guerre d'Italie, il envoya son ami sur le Danube pour garder cette frontière importante. Aussitôt après cette malheureuse expédition Licinius monta sur le trône vacant par la mort de Sévère, et il obtint le gouvernement immédiat des provinces de l'Illyrie1.

1. M. de Tillemont (Hist. des Empereurs, tome IV, part. I, p. 559) a prouvé que Licinius, sans passer par le rang intermédiaire de César, fut déclaré Auguste le 11 novembre de l'année 307, après que Galère fut revenu de l'Italie.

308

Maximin Auguste pour la deuxième fois

Dès que la nouvelle de son élévation fut parvenue en Orient, Maximin, qui gouvernait ou plutôt opprimait l'Egypte et la Syrie, ne put dissimuler sa jalousie et son mécontentement. Dédaignant le nom inférieur de César, il exigea hautement celui d'Auguste; et Galère, après avoir inutilement employé les prières et les raisons les plus fortes, souscrivit à sa demande1.

1. Lactance, de Mort. persec., c. 32. Lorsque Galère éleva Licinius à la même dignité que lui, et qu'il le déclara Auguste, il essaya de satisfaire ses jeunes collègues en imaginant pour Constantin et pour Maximin (et non Maxence. Voyez Baluze, p. 81) le nouveau titre de fils des Augustes; mais Maximin lui apprit qu'il avait déjà été salué Auguste par l'armée; Galère fut obligé de reconnaître ce prince, aussi bien que Constantin , comme associés égaux à la dignité impériale.

308

Six empereurs

L'univers romain fut gouverné, pour la première et pour la dernière fois, par six empereurs. En Occident, Constantin et Maxence affectaient de respecter leur père Maximien. Licinius et Maximin, en Orient, montraient une considération plus réelle à Galère leur bienfaiteur. L'opposition d'intérêt et le souvenir récent d'une guerre cruelle divisèrent l'empire en deux grandes puissances ennemies; mais leurs craintes respectives produisirent une tranquillité apparente et même une feinte réconciliation, jusqu'à ce que la mort des deux plus anciens souverains, de Maximien et surtout de Galère, donnât, une nouvelle direction aux vues et aux passions ambitieuses des princes qui leur survécurent.

308-310

Malheurs de Maximien

Maximien Hercule
Maximien Hercule

Lorsque Maximien avait, malgré sa répugnance, abdiqué l'empire, la bouche vénale des orateurs de ce siècle avait applaudi à sa modération philosophique. Ils le remercièrent de son généreux patriotisme. Mais il était impossible que l'harmonie subsistât longtemps entre Maximien et son fils, tant qu'ils seraient assis sur le même trône. Maxence qui se regardait comme le souverain de l'Italie, légitimement élu par le sénat et par le peuple romain, ne pouvait supporter les prétentions arrogantes de son père. D'un autre côté, Maximien déclarait que son nom et ses talents avaient seuls établi sur le trône un jeune prince téméraire et sans expérience. Une cause si importante fut plaidée devant les gardes prétoriennes. Ces troupes, qui redoutaient la sévérité du vieil empereur, embrassèrent le parti de Maxence1. On respecta toutefois la vie et la liberté de Maximien, qui se retira en Illyrie, affectant de déplorer son ancienne conduite, et méditant en secret de nouveaux complots. Mais Galère, qui connaissait son caractère turbulent, le força bientôt à quitter ses domaines, et le dernier asile du malheureux fugitif fut la cour de Constantin. Ce prince habile eut pour son beau-père les plus grands égards et l'impératrice Fausta le reçut avec toutes les marques de la tendresse filiale. Maximien, pour éloigner tout soupçon, résigna une seconde fois la pourpre2; protestant qu'il était enfin convaincu de la vanité, des grandeurs et de l'ambition. S'il eût suivi constamment ce dessein; il aurait pu finir ses jours avec moins de dignité, il est vrai, que dans sa première retraite; cependant il aurait encore goûté les douceurs d'un repos honorable. La vue du trône qui frappait ses regards lui rappela le poste brillant d'où il était tombé; et il résolut de tenter, pour régner ou périr, le dernier effort du désespoir. Une incursion des Francs avait obligé Constantin de se rendre sur les bords du Rhin. Il n'avait avec lui qu'une partie de son armée : le reste de ses troupes occupait les provinces méridionales de la Gaule, qui se trouvaient exposées aux entreprises de l'empereur d'Italie, et l'on avait déposé dans la ville d'Arles un trésor considérable. Tout à coup le bruit se répand que Constantin a perdu la vie dans son expédition. Maximien, qui avait inventé cette fausse nouvelle, ou qui y avait ajouté foi trop légèrement, monte sur le trône sans hésiter; s'empare du trésor, et, le dispersant avec sa profusion ordinaire parmi les soldats, il leur remet devant les yeux ses exploits et son ancienne dignité. Il paraît même qu'il s'efforça d'attirer à son parti son fils Maxence; mais il n'avait pas encore pu terminer cette négociation, ni affermir son autorité, lorsque la célérité de Constantin renversa toutes ses espérances. Ce prince ne fut pas plus tôt informé de l'ingratitude et de la perfidie de son beau-père, qu'il vola avec une diligence incroyable des bords du Rhin à ceux de la Saône. Il s'embarqua à Châlons sur cette dernière rivière. Arrivé à Lyon, il s'abandonna au cours rapide du Rhône, et parût aux portes d'Arles avec des forces, auxquelles Maximien ne pouvait espérer de résister; il eut à peine le temps de se réfugier dans la ville de Marseille, voisine de la ville d'Arles. La petite langue de terre qui joignait cette place au continent était fortifiée, et la mer pouvait favoriser la fuite de Maximien ou l'entrée des secours de son fils, si Maxence avait intention d'envahir la Gaule, sous le prétexte honorable de défendre un père malheureux, et qu'il pouvait prétendre outragé. Prévoyant les suites fatales d'un délai, Constantin ordonna l'assaut; mais les échelles se trouvèrent trop courtes, et l'empereur d'Occident aurait pu demeurer arrêté devant Marseille aussi longtemps que le premier des Césars. La garnison elle-même mit fin à ce siège : les soldats, ne pouvant se dissimuler leur faute et les dangers qui les menaçaient, achetèrent leur pardon en livrant la ville et la personne de Maximien.

1. Lactance, de Mort. persec., c. 28; Zozime, II, 82. On fit courir le bruit que Maxence était le fils de quelque Syrien obscur, et que la femme de Maximien avait substitué à son propre enfant. - Voyez Aurelius-Victor, Anon., Val. et Panegyr. vet., IX, 3, 4.

2. Lactance, de Mort. persec., c. 29. Cependant lorsque Maxim eut résigné la pourpre, Constantin lui conserva la pompe et les honneurs de la dignité impériale; et dans toutes les occasions publiques, il donnait la droite à son beau-père. Panegyr., ver., VII, 15.

février 310

Mort de Maximien

Une sentence irrévocable de mort fut prononcée en secret contre l'usurpateur (février 310). Il obtint seulement la même grâce qu'il avait accordée à Sévère; et l'on publia qu'oppressé par les remords d'une conscience tant de fois coupable, il s'était étranglé de ses propres mains. Depuis qu'il avait perdu l'assistance de Dioclétien, et dédaigné les avis modérés de ce sage collègue, il n'avait vécu que pour attirer sur l'Etat une foule de malheurs, et sur lui-même d'innombrables humiliations. Enfin, après trois ans de calamités, sa vie active fut terminée par une mort ignominieuse. Ce prince méritait sa destinée; mais nous applaudirions davantage l'humanité de Constantin, s'il eût épargné un vieillard dont il avait épousé la fille, et qui avait été le bienfaiteur de son père. Dans cette triste scène, il paraît que Fausta sacrifia au devoir conjugal les sentiments que lui put inspirer la nature1.

1. Zozime, II, p. 82; Eumène, Panegyr. vet., VII, 16-21. Le dernier de ces auteurs a sans contredit, exposé toute l'affaire dans le jour le plus favorable à son souverain. Cependant, d'après même sa narration partiale, on peut conclure que la clémence répétée de Constantin et les trahisons réitérées de Maximien, telles qu'elles ont été rapportées par Lactance (de Mort. persec., 29-30), et copiées par les modernes, sont dépourvues de tout fondement historique. Cependant quelques auteurs païens les rapportent et y ajoutent foi. Aurelius-Victor dit, en parlant de Maximien : Cumque specie officii, dolis compositis, Constantinum generum tentaret, acerbe, jure tamen interierat. (Aurelius-Victor, de Cosar., t. I, p. 623). Eutrope dit aussi : Inde ad Gallias profectus est (Maximianus) dolo composito, tanquam a filio esses expulsus, ut Constantino genero jungeretur; moliens tamen Constantinum, reperta occasione, interficere, ponas dedit justissimo exitu. Eutrope, t. I, l. X, p. 661. (Anom. gentl.).

5 mai 311

Mort de Galère

Les dernières années de Galère furent moins honteuses et moins infortunées. Quoiqu'il eût rempli plus de gloire le poste subordonné de César que le rang suprême d'Auguste, il conserva jusqu'à l'instant de sa mort la première place parmi les princes de l'empire romain : il vécut encore quatre ans environ après sa retraite d'Italie; et, renonçant sagement à ses projets de monarchie universelle, il ne songea plus qu'à mener une vie agréable. On le vit même alors s'occuper de travaux utiles à ses sujets; il fit écouler dans le Danube le superflu des eaux du lac Pelson, et couper les forêts immenses qui l'entouraient; ouvrage important qui rendait à la Pannonie une grande étendue de terres labourables1. Ce prince mourut d'une maladie longue et cruelle. Son corps, devenu d'une grosseur excessive par une suite de l'intempérance à laquelle il s'était livré toute sa vie, se couvrit d'ulcères et d'une multitude innombrable de ces insectes qui ont donné leur nom à un mal affreux. Mais, comme Galère avait offensé un parti zélé et très puissant parmi ses sujets (christianisme), ses souffrances, loin d'exciter leur compassion, ont été signalées comme l'effet visible de la justice divine2. Il n'eût pas plutôt rendu les derniers soupirs dans son palais de Nicomédie, que les deux princes dont il avait été le bienfaiteur commencèrent à rassembler leurs forces, dans l'intention de se disputer ou de se partager les Etats qui lui avaient appartenu. On les engagea cependant à renoncer au premier de ces projets, et à se contenter du second. Les provinces d'Asie tombèrent, en partage à Maximin; celles d'Europe augmentèrent les domaines de Licinius : l'Hellespont et le Bosphore de Thrace formèrent leurs limites respectives; et les rives de ces détroits, qui se trouvaient dans le centre de l'empire romain furent couvertes de soldats, d'armes et de fortifications. La mort de Maximien et de Galère réduisait à quatre le nombre des empereurs. Un intérêt commun unit bientôt Constantin et Licinius : Maximin et Maxence conclurent ensemble une secrète alliance. Leurs infortunés sujets attendaient avec effroi les suites funestes d'une dissension devenue inévitable depuis que ces souverains étaient plus retenus par la crainte ou par le respect que leur inspirait Galère.

1. Aurelius-Victor, c. 40. Mais ce lac était dans la Haute-Pannonie, près des confins de la Norique, et la province de Valeria (nom que la femme de Galère donna au pays desséché) était certainement située entre la Drave et le Danube (Sextus-Rufus, c. 9). Je croirais donc que Victor a confondu le lac Pelson avec les marais volocéens, où, comme on les appelle aujourd'hui, le lac Sabaton. Ce lac est au centre de la province de Valeria. Sa longueur est de douze milles de Hongrie, (environ soixante-dix milles anglais), et il peut en avoir deux de large. Voyez Severin.,i Pannonia, I, c. 9.

2. S'il est encore des hommes qui (semblables au docteur Jortin, Remarques sur l'Hist. ecclés., vol. II, p. 307-356) se plaisent à rapporter la mort merveilleuse des persécuteurs, je les exhorte à lire un passage admirable de Grotius (Hist., VII, 332), concernant la dernière maladie de Philippe II, roi d'Espagne.

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