Sertorius : né en 122, mort en 72 av. J.C.

Titre : un grand général de la république
L'Espagne au Ier siècle av. J.C.
Iberian Peninsula circa 50 BC
Alcides Pinto

Quintus Sertorius, né à Nursia (auj. Norcia) dans la Sabine. Il fait sa première campagne sous les ordres de Quintus Servilius Caepio en 105 avant J.C. contre les Teutons. Il est blessé au cours de la terrible défaite d'Arausio (Orange) et doit traverser le Rhône à la nage pour rejoindre ses lignes. Il participe ensuite à la seconde campagne contre les Teutons menée par le consul Caius Marius en 102 avant J.C. (victoire d'Aquae Sextiae). Il sert comme tribun en Espagne sous les ordres de Titus Didius en 97 avant J.C. pour réprimer la révolte des Celtibères. Dès son retour à Rome en 91 avant J.C., au début de la Guerre sociale, il est nommé questeur en Gaule Cisalpine pour lever des troupes. Il participe aux combats durant lesquels il perd un oeil. Sa bravoure lui vaut alors une grande popularité auprès du peuple. A Rome, Sylla s'oppose à sa nomination au tribunat de la plèbe. Rancunier, il se rallie à Marius et au parti des populaires. Quand Marius prend le pouvoir en 87 avant J.C. après le départ de Sylla en Asie, il assiste aux massacres organisés par Marius et Cinna, même s'il semble avoir fait son possible pour en atténuer les atrocités (cf. La révolution). Avec le retour d'Orient de Sylla, en 83 avant J.C., Sertorius part en Espagne.

Discoureur sans tradition d'école, il étonne les avocats les plus habiles par le naturel facile et coulant de sa parole et la sûreté émouvante de ses moyens oratoires. Dans la guerre de la révolution conduite par les démocrates, il avait trouvé l'occasion de manifester; contraste éclatant et honorable, un génie éminent de capitaine et d'homme d'Etat : de l'aveu de tous, il était le seul officier du parti démocratique qui sût préparer et mener la guerre : il était le seul politique aussi qui s'opposât avec une sage énergie aux excès et aux fureurs démagogiques.

Ses soldats d'Espagne le saluent du nom de nouvel Hannibal, non pas seulement parce qu'il avait perdu un oeil dans les combats, mais parce qu'en effet il faisait revivre la méthode ingénieuse et hardie tout ensemble du grand Carthaginois, sa merveilleuse adresse à nourrir la guerre par la guerre, son talent à entraîner les peuples étrangers dans ses intérêts, à les faire servir à son but, son sang-froid dans la bonne et la mauvaise fortune, sa rapidité inventive à tirer parti de ses victoires, ou à détourner les conséquences fatales de ses défaites. Il semble douteux que jamais homme d'Etat romain des siècles anciens ou contemporains ait égalé les mérites universels de Sertorius.

Contraint par les généraux de Sylla à se réfugier en Espagne, il mène d'abord une vie d'aventures, errant sur les côtes de la Péninsule et d'Afrique, tantôt en alliance, tantôt en guerre avec les pirates ciliciens établis aussi dans ces parages, et avec les chefs des tribus nomades de la Libye. La restauration victorieuse était allée le poursuivre jusque-là; un jour qu'il avait mis le siège devant Tingis (Tanger), un détachement de l'armée d'Afrique, commandé par Pacciocus, vient au secours du prince local. Sertorius le bat à fond et prend Tingis. Au bruit retentissant de pareils faits de guerre, les Lusitaniens, qui en dépit de leur soumission prétendue à l'empire de la République romaine, n'en continuent pas moins à défendre leur indépendance, et engagent tous les ans le combat avec les proconsuls de l'Espagne ultérieure. Les Lusitaniens envoient en Afrique une ambassade au Romain fugitif, l'invitant à se rendre au milieu d'eux et lui offrant le commandement de leurs milices. Sertorius, vingt ans avant, avait servi en Espagne sous Titus Didius; il connait les ressources du pays et se décide à répondre aux offres des Lusitaniens. Laissant un petit poste sur la côte mauritanienne, il prend la mer (vers 80 av. J.-C.); mais le détroit qui sépare l'Espagne et l'Afrique est occupé par Cotta avec une escadre romaine. Impossible de se glisser au travers. Sertorius se fraie la voie par la force et aborde heureusement en Lusitanie.

Vingt cités seulement s'y rangent sous ses ordres et quant aux Romains il n'en peut réunir que 2600, transfuges de l'armée de Pacciocus pour le plus grand nombre, ou Africains armés à la romaine. Avec son sûr coup d'oeil, il juge qu'il faut tout d'abord donner pour point d'appui aux bandes sans cohésion de ses guérillas un noyau solide de soldats disciplinés et organisés : à cet effet, il renforce la petite troupe amenée d'au-delà de la mer par une levée de 4000 fantassins et de 700 cavaliers : c'est avec cette légion unique et les essaims de ses volontaires espagnols qu'il marche en avant. L'Espagne ultérieure obéit à Lucius Fufidius, d'officier subalterne passé propréteur, à cause de son dévouement absolu envers Sylla, dévouement éprouvé jusque dans les proscriptions. Il est complètement battu sur le Bætis : 2000 Romains restent sur le carreau.

On envoie en hâte des messagers à Marcus Domitius Calvinus, gouverneur de la province de l'Ebre : il faut à tout prix arrêter les progrès de Sertorius. Bientôt aussi (-79 av. J.C.) parait sur le théâtre de la guerre Quintus Métellus, général expérimenté, que Sylla envoie en Espagne du sud pour y suppléer à l'insuffisance du propréteur. Mais la révolte ne peut plus être domptée. Du côté de l'Ebre, un officier de Sertorius, Lucius Hirtuléius, son questeur, détruit l'armée de Calvinus et tue celui-ci : puis à peu de temps de là, Lucius Manlius, proconsul de la Gaule transalpine, qui avait passé les Pyrénées pour venir au secours de son collègue, est à son tour battu par le brave chef de partisans. Lucius Hirtuléius n'échappe pas sans peine et gagnant Ilerda (Lerida) avec quelques hommes, s'en revient dans sa province. En marche, les peuplades aquitaniques tombent sur lui et lui enlèvent tous ses bagages.

Dans l'Espagne ultérieure, Métellus, sur ces entrefaites, pousse chez les Lusitaniens : mais bientôt, pendant qu'il tient assiégé Longobriga (non loin des bouches du Tage), Sertorius attire dans une embuscade toute une division romaine et Aquinus son chef, forçant par-là Métellus à lever le siège et à évacuer le territoire ennemi. Sertorius le suit, bat le corps de Thorius sur l'Anas (Guadiana), et dans cette guerre toute d'escarmouches fait subir en détail d'énormes pertes au général en chef. Celui-ci, tacticien méthodique un peu lourd, est au désespoir. Il a affaire à un ennemi qui se refuse au combat décisif, lui coupe tous les vivres et les communications, et voltige à toute heure, en tous lieux, sur ses flancs. De tels et incroyables succès, obtenus à la fois dans les deux Espagnes, ont d'autant plus d'importance qu'ils ne sont pas purement militaires et que les armes seules ne les ont pas conquis. Les émigrés par eux-mêmes ne sont pas redoutables; et quant aux Lusitaniens, il n'eût pas fallu priser trop haut leurs coups de main heureux, remportés sous la conduite de tel ou tel chef étranger. Mais avec la sûreté de son tact d'homme politique et de patriote, Sertorius, au lieu de se faire simplement le condottiere des Lusitaniens, se gère partout et butant qu'il était en lui comme un général et un légat romain en Espagne : c'est en cette qualité d'ailleurs qu'il y avait été envoyé, vingt ans avant, par les puissants d'alors.

Des chefs de l'émigration il compose un Sénat qui doit aller jusqu'à 340 membres, diriger les affaires selon les formes usitées à Rome et nommer les magistrats. Dans son armée il voit une armée romaine : les grades y appartiennent tous à des Romains. De même, au regard des Espagnols, il est le proconsul de Rome, exigeant d'eux, en vertu de sa charge, et des hommes et des subsides. Seulement, au lieu d'administrer despotiquement, selon l'usage, il fait tout pour attacher les provinciaux à Rome et à sa propre personne. Son humeur chevaleresque lui rend aisé de se familiariser avec les moeurs espagnoles : il enflamme la noblesse du pays d'un vif enthousiasme pour l'admirable capitaine, l'élu de son choix : là, comme chez les Celtes, comme chez les Germains, la coutume voulant que le prince ait ses fidèles, on voit les plus illustres Espagnols jurer par milliers de suivre jusqu'à la mort leur général romain; et Sertorius a en eux des compagnons d'armes plus sûrs même que ses compatriotes et que les hommes de son parti.

Loin de négliger les superstitions ayant cours parmi les rudes peuplades du pays, il en sait tirer bon parti. C'est Diane, à l'entendre, qui lui envoie ses plans tout faits, par une biche blanche, sa messagère ! En somme il gouverne avec douceur et justice. Aussi loin que son oeil et son bras peut atteindre, ses troupes sont soumises à la plus sévère discipline : partout ailleurs n'infligeant que des peines allégées, il se montre inexorable envers le soldat coupable d'un forfait en territoire ami. Il veut sérieusement l'amélioration durable du sort des provinciaux, abaissant les tributs, obligeant ses troupes à se construire des baraquements pour l'hiver, délivrant ainsi les villes du lourd fardeau des cantonnements, et arrêtant du même coup une source d'abus, d'insupportables tracasseries. Il fonde à Osca (Huesca), pour les enfants des Espagnols de bonne famille, une Académie, où ceux-ci reçoivent l'instruction usuelle de la jeunesse noble de Rome, où ils apprennent à parler le grec et le latin et à porter la toge.

Merveilleuse institution s'inspirant de la grande pensée de Gaius Gracchus et des hommes du parti démocratique, la perfectionnant même et ne tendant à rien moins qu'à romaniser insensiblement les provinces ! Pour la première fois on entreprend une telle oeuvre, non en détruisant les races indigènes, auxquelles se substitut la colonisation italienne, mais en faisant passer les provinciaux à la latinité. Les optimates à Rome n'ont que moqueries pour ces misérables émigrés, pour ces transfuges de l'armée italienne. On envoie contre Sertorius des armées énormes, y compris les levées en masse faites en Espagne, 120000 hommes de pied, 2000 archers et frondeurs, 5000 cavaliers. Contre des forces si démesurément supérieures, il sait se défendre par une succession de combats heureux et de victoires : bientôt même il est maître de la plus grande partie de l'Espagne. Dans la province ultérieure, Métellus se voit réduit aux seuls territoires sur lesquels ses troupes ont le pied : dès qu'ils le peuvent, tous les peuples passent à Sertorius.

Dans la citérieure, où Hirtuléius avait vaincu, il ne se trouve plus de soldats romains. Déjà les émissaires de Sertorius parcourent toutes les Gaules : déjà les races celtiques s'agitent, et des bandes rassemblées dans les flancs des Alpes en rendent les passages dangereux. La mer enfin appartient aux insurgés autant qu'au gouvernement légitime : les corsaires, presque aussi forts que la flotte romaine dans les eaux espagnoles, font cause commune avec les premiers. Sertorius leur avait construit une forteresse sur le Promontoire de Diane (en face d'Iviça, entre Valence et Carthagène). De ce poste, ils guettent les vaisseaux de Rome arrivant en ravitaillement des ports et des armées de la République : là encore, ils reçoivent ou vendent les produits des territoires révoltés et assurent les communications avec l'Italie et l'Asie-Mineure. Quel danger pour Rome que ces entremetteurs actifs, toujours prêts à transporter ailleurs les feux de l'incendie ! Quel danger, si l'on songe aux matières inflammables alors accumulées sur tous les points de l'empire !

sertorius
Sertorius

La mort, sur ces entrefaites, emporte soudainement Sylla (78 av. J.-C.). Tant qu'était resté debout l'homme à la voix duquel se serait levée à toute heure une armée de vétérans éprouvés et sûrs, l'oligarchie peut ne voir qu'un accident passager dans cette révolution presque accomplie en Espagne au profit des émigrés, et dans le succès d'un chef des opposants porté dans la péninsule à la magistrature suprême de la République. La guerre contre Sertorius prend mauvaise tournure et rend nécessaires des concessions qui ne sont pas compatibles ni avec la lettre ni avec l'esprit de la constitution de Sylla. Il faut à tout prix envoyer en Espagne une armée puissante et un général capable; or Pompée donne clairement à entendre qu'il désire ou plutôt qu'il exige cette mission. Les consuls de l'année ne montrent ni l'un ni l'autre l'envie d'aller se mesurer avec Sertorius et il faut bien reconnaître pour vrai le dire de Lucius Philippus, s'écriant en pleine Curie que parmi tant de sénateurs ayant un nom, il ne s'en trouve pas un seul qui peut ou veut prendre la conduite d'une grande guerre. Pompée reçoit donc les pouvoirs proconsulaires et le commandement de l'Espagne citérieure; il les reçoit du Sénat, non du peuple, qui seul, aux termes de la constitution, aurait dû voter, s'agissant de la promotion d'un simple citoyen à la fonction suprême. Quarante jours après son investiture, au cours de l'été de 77 av. J.-C., il franchit les Alpes.

Dès son entrée dans la Gaule le nouveau général trouve fort à faire. Non qu'une insurrection en forme y eût éclaté mais l'agitation règne en maints endroits. Il se voit forcé d'abord d'enlever leur indépendance aux cantons des Volces-Arécomiques et des Helviens [au sud des Cévennes] et de les faire sujets de Massalie. Puis construisant une nouvelle route de montagnes, dans les Alpes Cottiennes, il relie la vallée du Pô et la terre des Celtes par une voie de communication plus courte. Les travaux prennent toute la belle saison et ce n'est qu'à l'automne qu'il passe les Pyrénées. Pendant ce temps Sertorius ne s'était point endormi : Hirtuléius, envoyé par lui dans la province Ultérieure, y tient Métellus en échec : et lui-même, achevant de recueillir dans la Citérieure les fruits de ses victoires décisives, se prépare à vigoureusement recevoir le général du Sénat. On le voit attaquer et forcer l'une après l'autre les quelques villes celtibériennes qui tiennent encore pour Rome. Au milieu de l'hiver même, la forte Contrebia (au sud-est de Saragosse) tombe la dernière.

En vain toutes les cités menacées ont envoyé à Pompée message sur message, rien ne fait, et leurs supplications ne hâtent pas sa lenteur : il suit son ornière habituelle. A l'exception des ports défendus par la flotte romaine, et du district des Indigètes et des Lalétans (dans l'angle nord-est de la péninsule), où Pompée, qui vient enfin de franchir les Pyrénées, s'est retranché et fait, durant la mauvaise saison, bivouaquer ses troupes non aguerries encore aux fatigues, toute l'Espagne citérieure, à la fin de cette même année (-77), appartient à Sertorius par les traités d'alliance ou par la force : à dater de ce jour le pays du haut et du moyen Ebre sera le plus ferme soutien de son empire. Tout profite à l'armée insurgée, jusqu'aux alarmes produites par l'arrivée d'une nouvelle armée romaine, jusqu'au nom redouté de son chef. Marcus Perpenna, l'égal de Sertorius par le rang, avait élevé jusqu'alors des prétentions au commandement indépendant des troupes par lui amenées de Ligurie : à la nouvelle de l'entrée de Pompée en Espagne, ses soldats l'obligent à se mettre sous les ordres de son collègue plus capable.

Pour la campagne de 76 av. J.-C., Sertorius oppose Hirtuléius à Métellus : Perpenna, pendant ce temps, ira se poster avec une forte division sur le bas Ebre, pour barrer ce fleuve à Pompée au cas où, comme tout porte à le croire, il voudrait tirer au sud et donner la main à Métellus, ou au cas encore où il longerait la côte, dans l'intérêt d'un ravitaillement plus facile. Le corps de Gaius Hérennius est mis aussi à portée de Perpenna, qu'il devra soutenir : enfin Sertorius lui-même se poste à l'intérieur sur le haut Ebre, achevant la soumission des rares cantons demeurés fidèles à Rome, et se tenant tout prêt, selon les circonstances, à voler au secours d'Hirtuléius ou de Perpenna. Comme toujours il veut éviter les grandes batailles, et user l'ennemi dans de nombreux petits combats, ou en lui coupant les vivres. Mais Pompée bientôt refoule Perpenna, passe l'Ebre, bat ensuite Hérennius et le détruit sous Valence, place importante dont il se rend maître.

Il est grand temps que Sertorius arrive, et, compensant par le nombre de ses soldats et l'effort de son génie la supériorité militaire des légions de son adversaire, rétablit les affaires. La lutte se concentre et se prolonge autour de Lauro (sur le Xucar, au sud de Valence). Cette ville s'est déclarée pour Pompée et Sertorius l'assiège. Pompée fait tout au monde pour la débloquer : il y perd en détail plusieurs de ses divisions successivement écrasées et un jour arrive où le fameux général, qui s'imagine tenir les Sertoriens enveloppés, et invite déjà les assiégés au spectacle de la prise de toute l'armée de siège, se voit tout à coup débordé lui-même par la manoeuvre savante de son adversaire. Pour ne pas être enveloppé à son tour, il assiste, immobile dans son camp, à la capture et à l'incendie de la ville, son alliée, dont Sertorius fait emmener tous les habitants en Lusitanie. A la nouvelle de ce succès, une foule de cités de l'Espagne, du milieu et de l'est, se raffermissent dans leur foi auparavant ébranlée et reviennent aux insurgés.

Métellus, sur ces entrefaites, avait plus heureusement combattu. Après une chaude mêlée engagée imprudemment sous Italica (près de Séville) par Hirtuléius, et où les deux généraux en viennent personnellement aux mains, Hirtuléius battu et blessé doit évacuer le territoire romain propre et se rejeter en Lusitanie. Cette victoire permet à Métellus de marcher, à l'ouverture de la campagne de 75 av. J.-C., vers l'Espagne citérieure, afin de s'y réunir à Pompée aux environs de Valence, et d'aller ensuite tous les deux avec la masse de leurs forces présenter le combat à la grande armée de l'insurrection. Hirtuléius, rassemblant en toute hâte des troupes nouvelles, se jette sur sa route du côté de Ségovie : il est battu une seconde fois et reste sur le carreau avec son frère. Sa mort est une perte irréparable pour les Sertoriens. Impossible maintenant d'empêcher la réunion des deux Romains : mais pendant la marche de Métellus sur Valence, Pompée veut réparer le malheur de Lauro et avide de cueillir à lui seul les lauriers d'une sûre victoire, il engage la bataille avec Sertorius.

Celui-ci saisit avec joie l'occasion offerte avant l'arrivée de Métellus et avant que la mort d'Hirtuléius ne s'ébruite. C'est sur le Sucro (Xucar) que les armées se choquent. Pompée, à l'aile droite, est défait après un rude combat : on l'emporte grièvement blessé du champ de bataille. Mais à l'aile gauche, Afranius, vainqueur, s'empare du camp des Sertoriens. Il était occupé à le piller quand Sertorius, tombant sur lui, le force à vider la place. Si le général des insurgés eût pu recommencer la bataille le jour suivant, c'en était fait peut-être de l'armée de Pompée. Métellus arrive enfin : il avait passé sur le corps de Perpenna, qui lui fermait la route, et pris son camp. Sertorius est hors d'état, après leur jonction, de livrer bataille aux deux armées. Cette jonction heureusement opérée, la certitude du désastre d'Hirtuléius, impossible à cacher plus longtemps, l'inaction forcée de Sertorius après sa victoire de la veille, toutes ces circonstances jettent l'effroi dans ses bandes et comme il n'arrive que trop souvent chez les Espagnols, la plus grande partie de ses soldats se disperse sous le coup de ce revirement de la fortune.

Mais le découragement cessant aussi vite qu'il était venu, la biche blanche, chargée de consacrer aux yeux de la foule les plans militaires du chef, redevient plus populaire que jamais, et bientôt Sertorius reprend la campagne avec une armée nouvelle : il occupe le pays au sud de Sagonte (Murviedro), demeurée fidèle aux Romains : en même temps ses corsaires coupaient à ceux-ci la mer et la disette se faisait déjà sentir dans leur camp. On en vient une seconde fois aux mains dans la plaine du Turia (Guadalaviar) et la bataille demeura longtemps indécise. Sertorius avec sa cavalerie bat Pompée, dont le beau-frère et questeur, Lucius Memmius, officier intrépide, resta sur le terrain : mais Métellus bat Perpenna, et repousse victorieusement l'attaque de l'armée principale des Sertoriens, non sans gagner lui-même une blessure dans la mêlée. Les Sertoriens se dispersent de nouveau. Valence, où Hérennius tenait pour Sertorius, est prise et rasée. A ce moment les Romains peuvent espérer en avoir fini avec l'insurgé. Il n'avait plus d'armée et les légions, pénétrant jusque dans le massif intérieur, l'assiègent lui-même dans Clunia, sur le haut Douro [Coruna del Conde (Vieille-Castille)]. Mais pendant qu'ils attaquent en vain ce rocher inaccessible, les contingents espagnols se rassemblent encore sur un autre point. Sertorius s'échappe et à l'heure où se clôt cette année de 75 av. J.C., si féconde en faits de guerre, il rentre en scène à la tête d'une armée.

Quoi qu'il en soit, on peut à Rome se dire satisfait des événements. Les Espagnes moyenne et méridionale, après l'anéantissement du corps d'Hirtuléius et les batailles du Xucar et du Guadalaviar, sont complètement évacuées. Les villes celtibériennes de Segobriga (entre Tolède et Cuenca) et de Bilbilis (Calatayud), occupées par Métellus, assurent la reprise de possession de la République. La lutte se concentre désormais sur le cours de l'Ebre supérieur et moyen, autour des principales places d'armes des Sertoriens, Calagurris (Calahorra), Osca (Huesca), Ilerda (Lérida), et sur la côte autour de Tarraco (Tarragone). Les deux généraux romains avaient vaillamment payé de leur personne : mais les succès conquis étaient dus à Métellus et non pas à Pompée.

Quelques considérables pourtant que fussent les résultats obtenus, les Romains ne touchent pas encore le but et ils prennent leurs quartiers d'hiver, ayant devant eux la perspective peu consolante du renouvellement prochain et inévitable de leur travail de Sisyphe. Impossible de se cantonner dans la vallée de l'Ebre inférieur, vallée dévastée par tous, ennemis et amis. Pompée va passer l'hiver dans le pays des Vaccéens (autour de Valladolid); Métellus va en Gaule. Au printemps de 74 av. J.-C., ils recommencent les opérations, renforcés qu'ils sont de deux légions fraîches venues d'Italie. De batailles, il n'en est pas livré à vrai dire. Sertorius se restreint à une lutte de guérillas et de sièges. Dans le sud, Métellus réduit les cités qui tiennent encore, et pour supprimer jusqu'aux racines de la révolte, il emmène avec lui toute la population mâle. Sur l'Ebre Pompée a plus de mal. Pallantia (Palancia, au-dessus de Valladolid) qu'il assiégeait, est débloquée par Sertorius : Sertorius le bat devant Calagurris, et il doit quitter le haut pays, quoique Métellus l'eût rejoint pour investir à deux la place. Métellus ayant été hiverné dans sa province, et Pompée dans la Gaule, la campagne qui s'ouvre en -73 suit les mêmes errements : toutefois Pompée peut se glorifier de quelques succès plus sérieux : il contraint bon nombre de cités à quitter le parti des insurgés.

La lutte contre Sertorius dure depuis tantôt huit ans, sans qu'on en puisse entrevoir la fin. Elle fait au Sénat un tort immense. La fleur de la jeunesse italienne allait s'anéantissant dans les misères et les fatigues des guerres d'Espagne. Le trésor public, loin de s'enrichir, comme jadis, des richesses produites par la péninsule, avait à lui envoyer tous les ans des sommes énormes, nécessaires à la paie et au ravitaillement des armées et ces sommes, on avait peine à les réunir. Quant à l'Espagne elle-même, il va de soi qu'elle s'appauvrissait et se changeait en désert : la guerre de l'insurrection, acharnée et cruelle, l'anéantissement quotidien de cités tout entières, y apportaient un arrêt désastreux à la civilisation romaine, si magnifiquement prospère naguère. Les villes, qui tenaient pour le parti dominant dans Rome, souffraient pareillement d'indicibles maux : il fallait que la flotte latine convoyât le nécessaire à toutes les places de la côte et à l'intérieur, dans les cantons fidèles, la situation était à peu près désespérée. Dans les Gaules, le sort des populations ne valait guère mieux : là, les réquisitions en hommes de pied et en cavalerie, en vivres et en argent, les lourdes charges des cantonnements d'hiver des armées, charges devenant écrasantes au lendemain des mauvaises récoltes de 74 av. J.-C., tout avait fait le vide dans les caisses des cités : il avait fallu recourir aux banquiers de Rome, et s'imposer par surcroît une lourde dette. Généraux et soldats ne se battaient qu'à contrecoeur. Les généraux avaient affaire à un adversaire bien au-dessus d'eux par le talent : ils se heurtaient à une résistance patiente, opiniâtre, à une guerre pleine de dangers, où les succès étaient difficiles et sans gloire : on affirmait dans les camps que Pompée songeait à provoquer son rappel et à se faire donner ailleurs un commandement plus à souhait. Les soldats de même n'avaient pas le coeur à cette guerre où ils ne gagnaient que des coups, sans butin qui les récompensât, sans même que leur solde leur fût régulièrement payée.

Durant l'hiver de -74/-73, Pompée n'a-t-il pas dû faire savoir au Sénat que l'arriéré remonte à deux années, que l'armée menace de se débander. Nul doute que la République n'a pu éviter en grande partie tous ces embarras : il eût suffi de pousser moins mollement la guerre, pour ne pas dire avec moins de mauvaise volonté. Reconnaissons d'ailleurs que la faute n'est pas toute du côté du pouvoir et des généraux. La fortune les avait mis en face de Sertorius, d'un homme supérieur par le génie, et qui sur un terrain éminemment favorable aux luttes d'insurgés et de corsaires, peut durant des années défier d'innombrables armées et mener sa petite guerre de partisans. A cette heure même, loin qu'on puisse en entrevoir la fin, il semble que l'insurrection sertorienne allait s'allier avec d'autres révoltes et grandir encore par les dangers qu'elle ferait courir. A cette heure, Rome combattait sur toutes les mers avec les flibustiers, en Italie avec les esclaves rebelles, en Macédoine avec les peuples du Bas-Danube, dans l'Asie-Mineure avec Mithridate, encore une fois en campagne. Sertorius avait-il noué des intelligences complètes avec les ennemis italiotes et macédoniens de la République ?

Rien ne l'établit d'une façon précise : ce qui est sûr, c'est qu'il correspondait tous les jours avec les Marianiens d'Italie : c'est que depuis longtemps il était en alliance ouverte avec les pirates et le roi de Pont ! Avec ce dernier même, par l'intermédiaire des émigrés romains qui vivent à sa cour, il avait conclu des arrangements : un traité récent et en bonne forme avait tout récemment consacré l'amitié réciproque du Pont et de l'Espagne. Sertorius laisse au roi les états clients de l'Asie-Mineure, moins la province romaine d'Asie : il lui promet un de ses meilleurs officiers pour commander ses troupes et même une division de ses soldats. Le roi, en revanche, s'engage à fournir quarante vaisseaux et 3000 talents. Déjà, dans la capitale, les fortes têtes politiques se rappellent les temps où Philippe et Hannibal menaçaient l'Italie du côté de l'est et du côté de l'ouest : le nouvel Hannibal, disait-on, après avoir, comme l'ancien, subjugué l'Espagne par l'Espagne, n'allait-il pas bientôt, plus rapide que Pompée, descendre en Italie avec les hordes péninsulaires, appelant aux armes contre Rome et les Etrusques et les Samnites, comme l'avait fait jadis le Carthaginois ?

Sertorius n'est pas assez fort pour recommencer l'oeuvre de géant d'Hannibal. La terre d'Espagne, avec ses peuples et ses traditions, voilà le terrain de son succès : il est perdu s'il la quitte : déjà même l'offensive ne lui appartient plus. Tout son merveilleux génie ne peut rien pour changer la nature de ses soldats. La Landsturm espagnole reste ce qu'elle avait été toujours, incertaine et fugace comme le flot et le vent, aujourd'hui s'amassant en armée de 450000 têtes, demain se fondant en une poignée d'hommes et quant aux émigrés romains, ils sont tout indiscipline, tout orgueil, tout égoïsme. Les corps spéciaux, ceux qui, comme la cavalerie, veulent être tenus longtemps sous les armes, constituent la partie défectueuse, insuffisante de ses légions. La guerre peu à peu avait emporté ses meilleurs généraux, le noyau de ses vétérans : fatiguées par les exactions, des Romains, malmenées souvent par les officiers sertoriens, les cités les plus fidèles commencent à donner des signes d'impatience et d'hésitation. Chose remarquable, Sertorius, en cela encore pareil à Hannibal, ne se fait jamais illusion sur l'issue sans espoir de son entreprise : toute occasion de compromis qui se puisse rencontrer, il se garde de la laisser échapper, se montrant prêt à chaque heure à déposer les armes, en échange d'un sauf-conduit, qui lui permettrait de rentrer dans Rome et d'y vivre en paix. Mais les orthodoxes de la politique ne veulent entendre parler ni de compromis ni de réconciliation. Sertorius ne peut ni reculer, ni s'effacer : il marche en avant dans la voie déjà suivie, voie chaque jour plus étroite et plus semée d'abîmes.

Enfin, comme ceux d'Hannibal, ses succès allaient aussi se rapetissant : on se met à douter de son génie militaire : le Sertorius d'aujourd'hui passe le jour en orgies de table et dans l'ivresse : il consume follement les trésors et les heures ! Le nombre croit des transfuges et des cités qui l'abandonnent, bientôt viennent jusqu'à lui des bruits de complots tramés contre la vie de leur chef dans les rangs mêmes des émigrés. Et ces bruits n'avaient rien que de très croyable quand l'on songe à tous ces officiers de l'armée de l'insurrection à ce Perpenna surtout, furieux de rester en sous-ordre, et auxquels depuis longtemps les préteurs romains offraient l'amnistie et de grosses sommes en échange du sang du général ennemi. Sertorius prend son parti : il est sévère, la nécessité lui en faisant une loi : il condamne plusieurs accusés à mort, sans assesseurs convoqués au jugement. Aussitôt les mécontents de redoubler leurs plaintes : le général désormais est un danger pour ses amis plus encore que pour ses ennemis. Une seconde conjuration est découverte au sein même de l'état-major : quiconque est inculpé prend la fuite ou meurt. Tous ne furent pas dénoncés pourtant : les autres coupables, et parmi eux Perpenna, ne se montrent que plus ardents à en finir. On était au quartier général d'Osca.

A l'instigation de Perpenna, on vient apporter à Sertorius la nouvelle d'une brillante victoire, que l'armée aurait ailleurs remportée. Pour la célébrer dignement, Perpenna donne une fête et un repas splendide. Sertorius y vient, accompagné comme d'habitude par ses gardes du corps espagnols. Contrairement aux traditions d'autrefois, la fête dégénère bientôt en orgie : de brutales paroles s'échangent par-dessus les tables : il semble évident que quelques-uns des convives cherchent une querelle. Sertorius se rejette sur son lit, comme s'il voulait n'en rien entendre. A ce moment une coupe tombe à terre et résonne : c'est le signal convenu que donne Perpenna. Le voisin de table de Sertorius, Marcus Antonius, lui porte le premier coup. Aussitôt celui-ci se retourne et veut se lever : mais l'assassin se jette sur lui et le retient : aussitôt les autres convives, affiliés tous à la conjuration se jettent sur la victime qui lutte avec Antonius et pendant qu'il est là sans défense, les deux bras comprimés, ils tuent Sertorius à coups de poignard en 72 av. J.-C. Avec lui meurent ses fidèles. Ainsi finit l'un des plus grands hommes, sinon le plus grand homme qu'eût encore produit Rome. En de meilleures circonstances, il serait devenu peut-être le restaurateur de la patrie. Il périt misérablement trahi par ces bandes d'émigrés qu'il était condamné à mener aux combats contre Rome.

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