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  Les Turcs ottomans

1240-1398

Règne d'Orchan Règne d'Amurath Ier et ses conquêtes en Europe Bajazet Ier ou Ilderim



Sources historiques : Edward Gibbon






1240

Origine des Ottomans

Après la retraite de Gengis, Gelaleddin, sultan de Carizme, était revenu de l'Inde gouverner et défendre ses Etats de Perse. Dans l'espace de onze années, ce héros donna en personne quatorze batailles rangées, et telle était son activité qu'il fit en soixante-dix jours, à la tête de sa cavalerie, une marche de mille milles, de Teflis à Kerman; mais la jalousie des princes musulmans et les armées innombrables des Mongouls (Mongols) le firent succomber. Après sa dernière défaite, le brave Gelaleddin périt sans gloire dans les montagnes du Curdistan (Kurdistan). Sa mort dispersa sa vieille et courageuse armée, qui, sous le nom de Carizmiens ou Corasmins, comprenait un grand nombre de hordes turcomanes qui s'étaient attachées à la fortune du sultan. Les plus audacieux et les plus puissants de leurs chefs firent une invasion dans la Syrie, et pillèrent le saint-sépulcre de Jérusalem; les autres s'enrôlèrent au service d'Aladin, sultan d'Iconium; et c'est parmi ceux-ci que se trouvaient ses obscurs ancêtres de la lignée ottomane. Ils avaient originairement campé sur la rive méridionale de l'Oxus, dans les plaines de Mahan et de Néza; et j'observerai, comme un fait assez extraordinaire, que de ce même endroit sont sortis les Parthes et les Turcs qui ont fondé deux puissants empires. Soliman-Shah, qui commandait l'avant ou l'arrière-garde de l'armée carizmienne, se noya au passage de l'Euphrate. Son fils Orthogrul devint le sujet et le soldat d'Aladin, et établit à Surgut, sur les bords du Sangarius, un camp de quatre cents tentes ou familles, dont il dirigea cinquante-deux ans le gouvernement civil et militaire.

(Règne d'Othman; 1299-1326) Il fut le père de Thaman ou Athman, dont le nom a été changé en celui de calife Othman; et si on se représente ce chef de horde comme un pâtre et un brigand, il faut séparer de ces dénominations toute idée de bassesse et d'ignominie. Othman, doué à un degré éminent de toutes les vertus d'un soldat, profita habilement des circonstances de temps et de lieu qui favorisaient son indépendance et ses succès. La dynastie de Seljouk n'existait plus; la puissance expirante des khans mongouls (mongols) et leur éloignement l'affranchissaient de toute subordination; il se trouvait placé sur les frontières de l'empire grec; le Coran recommandait le gazi ou guerre sainte contre les infidèles; leur fausse politique avait ouvert les passages du mont Olympe, et l'invitait à descendre dans les plaines de Bithynie. Jusqu'au règne de Paléologue, ces passages avaient été vaillamment défendus par la milice du pays, qui jouissait pour récompense de la sûreté de ses propriétés et de l'exemption de toutes les taxes. L'empereur abolit leur privilège et se chargea de la défense; on exigea rigoureusement le tribut; mais les passages furent oubliés, et les vigoureux montagnards devinrent des paysans timides, sans énergie et sans discipline. Ce fut le 27 juillet de l'année 1299 de l'ère chrétienne, qu'Othman entra pour la première fois dans le district de Nicomédie; et l'exactitude singulière avec laquelle on a figé la date de cet armement, semblerait indiquer qu'on avait entrevu quel devait être l'accroissement rapide et destructeur qui menaçait l'empire. Les annales des vingt-sept années que dura son règne, n'offriraient qu'une répétition des mêmes incursions. A chaque campagne il recrutait et augmentait son armée de captifs et de volontaires. Au lieu de se retirer dans les montagnes, Othman conservait tous les postes utiles et susceptibles de défense; après avoir pillé les villes et les châteaux, il en réparait les fortifications, et préférait à la vie errante des nations pastorales les bains et les palais des villes qu'il commençait à se former. Ce ne fut cependant que vers la fin de sa vie, lorsqu'il était accablé par l'âge et les infirmités, qu'Othman eut la joie d'apprendre la conquête de Pruse, dont la famine ou la perfidie avait ouvert les portes à son fils Orchan. La gloire d'Othman est principalement fondée sur celle de ses descendants; mais les Turcs ont conservé de lui, ou composé en son nom, un testament qui renferme des conseils, remplis de justice et de modération.

1326-1360

Règne d'Orchan

Orchan
Orchan

La conquête de Pruse peut servir de véritable date à l'établissement de l'empire ottoman. Les sujets chrétiens rachetèrent leur vie et leurs propriétés par un tribut ou une rançon de trente mille écus d'or; et la ville fut bientôt transformée, par les soins d'Orchan, en une capitale musulmane. Il la décora d'une mosquée, d'un collège et d'un hôpital; on refondit les monnaies des Seljoucides; les nouvelles pièces portèrent le nom et l'empreinte de la nouvelle dynastie, et les plus habiles professeurs des connaissances humaines et divines attirèrent les étudiants persans et arabes des anciennes écoles de l'Orient. Aladin porta le premier le titre de vizir; dont son frère Orchan institua l'office en sa faveur; d'après ses lois, l'on put distinguer par l'habillement les habitants de la ville de ceux de la campagne, et les musulmans des infidèles. Les troupes d'Othman n'étaient composées que d'escadrons indociles de cavalerie turcomane, qui servaient sans paye et combattaient sans discipline; mais son fils pensa prudemment devoir former et exercer un corps d'infanterie. Il enrôla un grand nombre de volontaires qui se contentaient d'une faible paye, avec la liberté de rester chez eux lorsqu'on n'avait pas besoin de leurs services. La rudesse de leurs moeurs et leur caractère séditieux déterminèrent Orchan à élever ses jeunes captifs de manière à en faire des soldats du prophète et une partie de ses troupes; mais les paysans turcs conservèrent le privilège de former à la suite de l'armée un corps de cavalerie sous le nom de partisans. Par ses soins et son intelligence, il parvint à se créer une armée de vingt-cinq mille musulmans; il fit construire les machines nécessaires pour le siège ou l'attaque des villes, et en fit usage pour la première fois et avec succès contre Nicée et Nicomédie.

(Orchan fait la conquête de la Bithynie; 1326-1339) Orchan accorda des sauf-conduits à tous ceux qui voulurent se retirer avec leurs familles et leurs effets; mais il disposa des veuves des vaincus en faveur des conquérants qui les épousèrent; les livres, les vases et les images, furent achetés ou rachetés par les habitants de Constantinople. L'empereur Andronic le Jeune fut vaincu et blessé par Orchan, qui soumit toute la province ou le royaume de Bithynie jusqu'aux rives du Bosphore ou de l'Hellespont, et les chrétiens ne purent méconnaître la justice et la clémence d'un prince qui avait su s'attacher volontairement les Turcs de l'Asie. Orchan se borna modestement au titre d'Emir.

(Division de l'Anatolie entre les émirs turcs; 1300) Parmi les princes de Roum, et de l'Anatolie, quelques-uns lui étaient supérieurs en forces militaires; les Emirs de Ghermian et de Caramanie avaient l'un et l'autre à leurs ordres une armée de quarante mille hommes: placés au centre du royaume des Seljoucides, ils ont fait moins de bruit dans l'histoire que les saints guerriers qui, bien qu'inférieurs en puissance, se firent connaître en formant de nouvelles principautés dans l'empire grec. Les pays maritimes, depuis la Propontide jusqu'au Méandre, et à l'île de Rhodes, si longtemps menacés et si souvent pillés, en furent démembrés irrévocablement sous le règne d'Andronic l'Ancien.

(Perte des provinces asiatiques; 1312) Deux chefs turcs, Aidin et Sarukhan, donnèrent leur nom à leurs conquêtes, et ces conquêtes passèrent à leur postérité; ils asservirent ou ruinèrent les sept Eglises de l'Asie, et ces maîtres barbares foulent encore en Lydie et en Ionie les antiques monuments du christianisme. En perdant Ephèse, les chrétiens déplorèrent la chute du premier ange et l'extinction du premier flambeau des révélations. La destruction est complète, et les traces du temple de Diane et de l'Eglise de Sainte-Marie ont également disparu. Le cirque et les trois théâtres de Laodicée servent de repaire aux renards et aux loups; Sardes n'est plus qu'un misérable village. Le dieu de Mahomet est invoqué à Pergame et à Thyatire dans de nombreuses mosquées, et Smyrne ne doit sa population qu'au commerce étranger des Francs et des Arméniens. Philadelphie seule a été sauvée par une prophétie ou par son courage. Eloignés de la mer, oubliés des empereurs, environnés par les Turcs de toutes parts, ses intrépides citoyens défendirent leur religion et leur liberté durant plus de quatre-vingts ans, et obtinrent enfin du plus fier des Ottomans une capitulation honorable. Après la destruction des colonies grecques et des Eglises d'Asie, on voit encore subsister Philadelphie, telle qu'une colonne au milieu des ruines; et cet exemple satisfaisant peut servir à prouver que la voie la plus honorable est aussi quelquefois la plus sûre.

(Les chevaliers de Rhodes; 1310) Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem défendirent la liberté de Rhodes durant plus de deux siècles: cette île acquit, sous leur discipline, l'éclat de l'opulence et de la renommée; ces nobles et braves religieux méritèrent une gloire égale sur mer et sur terre, et leur île, boulevard de la chrétienté, attira et repoussa souvent les nombreuses armées des Turcs et des Sarrasins.

1341-1347

Premier passage des Turcs en Europe

Les discordes des Grecs furent la principale cause de leur destruction. Durant les guerres civiles du premier et du second Andronic, le fils d'Othman accomplit presque sans obstacle la conquête de la Bithynie; les mêmes désordres encouragèrent les Emirs turcomans de Lydie et d'Ionie à construire une flotte et à piller les îles voisines de la côte d'Europe. Réduit à défendre son honneur et sa vie, Cantacuzène, soit qu'il voulût prévenir ou imiter ses adversaires, eut recours aux ennemis de son pays et de sa religion. Amir, fils d'Aidin, cachait la politesse et l'humanité d'un Grec; une estime mutuelle et des services réciproques l'attachaient au grand-domestique; et leur amitié a été comparée, dans le langage du temps, à celle d'Oreste et de Pylade. Lorsqu'il apprit le danger de son ami persécuté par une cour ingrate, le prince d'Ionie réunit à Smyrne une flotte de trois cents vaisseaux et une armée de vingt-neuf mille hommes; il mit à la voile au milieu de l'hiver; et jeta l'ancre à l'embouchure de l'Hébré. Suivi d'une troupe choisie de deux mille Turcs, Amir avança sur les bords du fleuve, et délivra l'impératrice, que les sauvages Bulgares tenaient assiégée dans la ville de Demotica. A cette époque, son cher Cantacuzène, réfugié en Servie, laissait ignorer quel était son sort; Irène, impatiente de voir son libérateur, l'invita à entrer dans la ville, et accompagna cette invitation d'un présent de cent chevaux et de bijoux précieux; mais, par un genre particulier de délicatesse, ce sensible Barbare refusa, en l'absence de son ami malheureux, de voir son épouse et de jouir des agréments de son palais. Il soutint dans sa tente l'inclémence de la saison, et rejeta toutes les faveurs de l'hospitalité pour partager les souffrances de ses deux mille compagnons, aussi dignes que lui de l'honneur qu'on voulait lui faire. Le désir de venger Cantacuzène et le besoin de subsistances peuvent servir d'excuse à ses excursions par terre et par mer: il laissa neuf mille cinq cents hommes pour garder sa flotte, et parcourut inutilement la province pour découvrir son ami, De fausses lettres, la rigueur de l'hiver, les clameurs de ses volontaires, la quantité de dépouilles et le nombre des captifs, le déterminèrent enfin à se rembarquer. Le prince d'Ionie revint deux fois en Europe dans le cours de la guerre civile; il joignit ses troupes à celles de l'empereur, assiégea Thessalonique et menaça Constantinople. La calomnie a pu tirer quelque parti de l'insuffisance de ses secours, de son départ précipité, et d'un présent de dix mille écus qu'il accepta de la cour de Byzance; mais son ami fut satisfait, et la conduite d'Amir était suffisamment justifiée par la nécessité de défendre contre les Latins ses Etats héréditaires. Le pape, le roi de Chypre, la république de Venise et l'ordre de Saint Jean, s'étaient réunis dans une louable entreprise contre la puissance maritime des Turcs. Les galères des confédérés abordèrent sur la côte d'Ionie, et Amir fut tué d'une flèche à l'attaque de la citadelle de Smyrne, défendue pas les chevaliers de Rhodes. Avant de mourir, il procura généreusement à son ami un autre allié de sa nation, non pas plus sincère et plus ardent que lui; mais plus en état, par sa proximité de la Propontide et de Constantinople, de lui donner un prompt et puissant secours.

(Mariage d'Orchan avec une princesse grecque; 1346) La promesse d'un traité plus avantageux décida le prince de Bithynie à rompre ses engagements avec Anne de Savoie. L'orgueil d'Orchan l'engagea à promettre, de la manière la plus solennelle, que si Cantacuzène consentait à l'accepter pour son gendre il remplirait envers lui, sans jamais s'en écarter, tous les devoirs d'un sujet et d'un fils. L'ambition l'emporta sur la tendresse paternelle; le clergé grec se prêta à l'alliance d'une princesse chrétienne avec un disciple de Mahomet; et le père de Théodora nous détaille lui-même, avec une honteuse satisfaction. Des ambassadeurs, suivis d'un corps de cavalerie turque, arrivèrent dans trente vaisseaux devant son camp de Sélymbrie. On dressa un magnifique pavillon, sous lequel l'impératrice Irène passa la nuit avec ses filles. Dès le matin, Théodora, se plaça sur un trône entouré de rideaux de soie brodés en or. Les troupes étaient sous les armes; mais l'empereur était à cheval. A un signal, les rideaux s'ouvrirent et présentèrent l'épouse ou la victime environnée de torches nuptiales et d'eunuques prosternés. L'air retentit du bruit des trompettes; et des poètes tels que le siècle pouvait les fournir, célébrèrent, dans leurs chants nuptiaux, le prétendu bonheur de Théodora. Elle fut livrée au Barbare qui devenait son maître, sans aucune des cérémonies du culte chrétien; mais on était convenu, par le traité, qu'elle continuerait à professer librement sa religion dans le harem de Bursa, et son père fait l'éloge de sa conduite pieuse et charitable dans cette situation équivoque. Lorsque l'empereur grec se vit paisiblement assis sur le trône de Constantinople, il rendit visite à son gendre, qui accompagné de ses quatre fils de différentes épouses, vint l'attendre à Scutari, sur la côte asiatique. Les deux princes partagèrent, avec une apparente cordialité, les plaisirs de la chasse et d'un festin; et Théodora obtint la permission d'aller au-delà du Bosphore passer quelques jours dans la société de sa mère. Mais Orchan, dont l'amitié était subordonnée aux intérêts de sa politique, et de sa religion, se joignit sans hésiter, dans la guerre des Génois, aux ennemis de Cantacuzène.

1533

Etablissement des Ottomans en Europe

Dans son traité avec l'impératrice Anne, le prince ottoman avait stipulé cette singulière condition, qu'il lui serait permis de vendre ses prisonniers à Constantinople ou de les transporter en Asie. Une foule de chrétiens des deux sexes, de tous les âges, de prêtres et de moines, de vierges et de matrones, furent exposés nus dans les marchés publics, et souvent maltraités à coups de fouet pour exciter la charité à les racheter plus promptement; mais l'indignation des Grecs ne leur permettait guère que de déplorer le sort de leurs concitoyens, qu'ils voyaient emmener au loin dans un esclavage qui assujettissait leur âme et leur corps. Cantacuzène fut forcé de se soumettre aux mêmes conditions, et leur exécution doit avoir été encore plus funeste à l'empire. L'impératrice Anne avait obtenu un secours de dix mille Turcs; mais Orchan employa toutes ses forces au service de son père. Ces calamités n'étaient cependant que passagères; dès que l'orage cessait, les fugitifs retournaient dans leurs anciennes habitations: à là fin de la guerre, les musulmans évacuaient totalement l'Europe et se retiraient en Asie. Ce fut à l'occasion de sa dernière querelle avec son pupille, que Cantacuzène fixa dans le sein de l'empire le germe de destruction que ses successeurs ne purent déraciner, et ses dialogues théologiques contre le prophète Mahomet n'ont pas expié cette faute irréparable. Les Turcs modernes ignorent leur propre histoire, confondent leur premier passage de l'Hellespont avec le dernier, et représentent le fils d'Orchan comme un brigand obscur qui, suivi de quatre-vingts aventuriers passa par stratagème sur une terre ennemie et peu connue: Soliman à la tête d'un corps de dix mille hommes de cavalerie turque, fut transporté sur les vaisseaux de l'empereur grec, et traité comme son allié. Les troupes musulmanes rendirent quelques services et commirent beaucoup de désordres dans les guerres civiles de la Romanie. Mais la Chersonèse se trouva insensiblement peuplée d'une colonie de Turcs, et la cour de Byzance sollicita en vain la restitution des forteresses de la Thrace. Après quelques délais artificieusement prolongés par le prince ottoman et son fils, on en fixa le rachat à la somme de soixante mille écus, et le premier paiement avait été acquitté, lorsque les murs et les fortifications de la plupart de ces villes furent renversés par un tremblement de terre: les Turcs occupaient les places démantelées; ils rebâtirent Gallipoli, et Soliman eut soin de repeupler de musulmans cette ville, clef de l'Hellespont. L'abdication de Cantacuzène rompit les faibles liens de l'alliance domestique. Par ses derniers conseils, il engageait ses compatriotes à éviter une guerre imprudente, à comparer le nombre, la discipline et l'enthousiasme des Turcs à la faiblesse et à la pusillanimité des Grecs. Ces avis prudents furent méprisés par l'opiniâtre vanité d'un jeune homme, et justifiés par les victoires des musulmans.

(Mort de d'Orchan et de son fils Soliman) Au milieu de ses succès, Soliman tomba de cheval dans un exercice militaire dit Jerid, et perdit la vie; le vieil Orchan succomba peu de temps après à sa douleur.

septembre 1360-1389

Règne d'Amurath Ier et ses conquêtes en Europe

Mais les Grecs n'eurent pas le loisir de se réjouir de la mort de leurs ennemis; le glaive des Turcs se montra également redoutable entre les mains d'Amurath Ier, fils d'Orchan et frère de Soliman: on découvre à travers l'obscurité des annales byzantines, qu'il s'empara presque sans résistance de toute la Romanie et de la Thrace, depuis l'Hellespont jusqu'au mont Hémus, et que, presque aux portes de la capitale, il choisit Andrinople pour le siège de son gouvernement et de sa religion en Europe. Constantinople, dont la décadence date presque de l'époque de sa fondation, avait été successivement attaquée, durant le cours de dix siècles, par les Barbares de l'Orient et de l'Occident. Mais jusqu'à cette époque fatale, les Grecs ne s'étaient pas vus environnés du côté de l'Asie et de l'Europe par les forces d'une même puissance ennemie. Cependant Amurath, par prudence ou par générosité, suspendit encore pour quelque temps cette facile conquête; et son orgueil se contenta d'appeler fréquemment auprès de lui l'empereur Jean Paléologue et ses quatre fils, qui, dès qu'ils en recevaient l'ordre, se rendaient à la cour ou à l'armée du prince ottoman. Il marcha successivement, contre les nations esclavonnes, qui habitaient entre le Danube et la mer Adriatique, contre les Bulgares, les Serviens, les Bosniens, les Albanais, et il écrasa à plusieurs reprises, par ses excursions, ces tribus belliqueuses qui avaient si souvent insulté l'empire romain. Leur pays n'abondait ni en or ni en argent; leurs rustiques hameaux n'étaient pas enrichis par le commerce, ni décorés par les arts de luxe; mais les naturels de ces contrées avaient été de tout temps distingués par leur vigueur corporelle et l'énergie de leur courage: une institution sage en fit les plus fermes et les plus fidèles soutiens de la grandeur ottomane. Le vizir d'Amurath rappela à son souverain que les lois de Mahomet lui accordaient la cinquième partie des dépouilles et de tous les captifs; le ministre ajouta que des officiers vigilants, placés à Gallipoli, lèveraient facilement ce tribut au passage; et pourraient choisir les plus beaux et les plus vigoureux parmi les enfants des chrétiens. Le conseil fut adopté; on publia l'édit: des milliers de captifs européens furent élevés dans la religion de Mahomet et dans l'exercice des armes. Un dervis célèbre fit la cérémonie de consacrer cette nouvelle milice et de lui donner un nom.

(Les janissaires) Placé à la tête de leurs rangs, il étendit la manche de sa robe sur la tête du soldat qui était le plus à sa portée, et leur donna sa bénédiction dans les termes suivants : Qu'on les nomme janissaires (yengi cheri ou nouveaux soldats). Puisse leur valeur être toujours brillante, leur épée tranchante et leur bras victorieux. Puisse leur lance être toujours suspendue sur la tête de leurs ennemis, et quelque part qu'ils aillent, puissent-ils en revenir avec un visage blanc ! Telle fut l'origine de cette troupe formidable, la terreur des nations et quelquefois des sultans. Ils sont aujourd'hui déchus de leur valeur; leur discipline s'est relâchée et leurs rangs tumultueux ne peuvent résister à l'artillerie et à la tactique des nations modernes; mais au temps de leur institution ils jouissaient d'une supériorité décisive, parce qu'aucune des puissances de la chrétienté n'entretenait constamment sous les armes un corps régulier d'infanterie. Les janissaires combattaient contre leurs idolâtres compatriotes avec le zèle et l'impétuosité du fanatisme, et la bataille de Cossova anéantit la ligue et l'indépendance des tribus esclavonnes. En parcourant après sa victoire la scène du carnage, Amurath observait que la plupart des morts n'étaient que des adolescents; et son vizir lui répondait en courtisan, que des hommes d'un âge plus raisonnable n'auraient pas entrepris de résister à ses invincibles armes. Mais l'épée de ses janissaires ne pût le sauver du poignard du désespoir: un soldat servien s'élança du milieu des morts, et le blessa dans le ventre d'un coup mortel. Ce prince, petit-fils d'Othman, avait des moeurs simples et un caractère indulgent; il aimait les sciences et la vertu, mais il scandalisa les musulmans par son peu d'attention à assister à leurs prières publiques; et le mufti eut le courage de lui faire sentir sa faute, en refaisant son témoignage dans une cause civile. On trouve assez fréquemment dans l'histoire orientale ce mélange de servitude et de liberté.

9 mars 1389-
1403

Bajazet Ier ou Ilderim

Le caractère de Bajazet, fils et successeur d'Amurath, se peint fortement dans le surnom qui lui fut donné d'Ilderim ou l'Eclair; et il put s'enorgueillir d'une épithète qui exprimait l'ardente énergie de son âme et la rapidité de ses marches destructives. Durant les quatorze années de son règne, Bajazet courut sans cesse à la tête de ses armées, de Bursa à Andrinople, du Danube à l'Euphrate; et, quoique très zélé pour la propagation de sa religion, il attaqua, indistinctement, en Europe et en Asie, les princes chrétiens et les musulmans, et réduisit sous son obéissance toute la partie septentrionale de l'Anatolie, depuis Angora jusqu'à Amasie et Erzeroum. Les émirs de Ghermian, de Calamanie, d'Aldin et de Sarrukan, furent dépouillés de leurs Etats héréditaires et après la conquête à Iconium, la dynastie ottomane releva l'ancien royaume des Seljoucides. Les conquêtes de Bajazet en Europe ne furent ni moins rapides ni moins importantes. Dès qu'il eut assujetti les Serviens et les Bulgares à un joug régulier, il courut au-delà du Danube chercher de nouveaux ennemis et de nouveaux sujets dans la cour de la Moldavie. Tout ce qui reconnaissait encore l'empire grec dans la Thrace, la Macédoine et la Thessalie, passa sous celui du victorieux Ottoman. Un évêque complaisant le conduisit en Grèce à travers les Thermopyles; et nous remarquerons comme un fait singulier, que la veuve d'un chef espagnol, qui possédait le pays où se rendaient jadis les fameux oracles de Delphes, acheta la protection du sultan par le sacrifice d'une de ses filles remarquable par sa beauté. Pour assurer d'Asie en Europe la communication des Turcs, qui jusqu'alors avait été dangereuse et précaire, Bajazet établit à Gallipoli une flotte en croisière, qui commandait l'Hellespont et interceptait tous les secours que les Latins envoyaient à Constantinople. Tandis que ce prince sacrifiait sans scrupule à ses passions la justice et l'humanité, il forçait ses soldats à observer rigoureusement les règles de la décence et de la sobriété: les moissons se faisaient et se vendaient paisiblement au milieu de ses armées. Irrité de la négligence et de la corruption qui s'étaient introduites dans l'administration de la justice; il rassembla dans une maison tous les juges et gens de loi de ses Etats, qui ne redoutaient pas moins que d'y être brûlés vifs. Ses ministres tremblaient en silence; mais un bouffon d'Ethiopie osa lui représenter la véritable cause de ce désordre; et le souverain ôta pour l'avenir toute excuse à la vénalité, en annexant à l'office de cadi un revenu convenable. Enorgueilli de ses succès, il dédaigna son ancien titre d'émir, et accepta la patente de sultan du calife, esclave en Egypte sous les ordres des Mamelucks. Entraînés par la force de l'opinion des Turcs victorieux rendirent ce dernier et frivole hommage à la dynastie d'Abbas et aux successeurs de Mahomet. Le nouveau sultan, jaloux de mériter son titre, porta la guerre en Hongrie, théâtre perpétuel des triomphes des Turcs et de leurs défaites. Sigismond, roi de Hongrie, était fils et frère des empereurs d'Occident. Sa cause était celle de l'Eglise et de l'Europe; au premier bruit de son danger, les plus braves chevaliers français et allemands s'empressèrent de se croiser sous ses drapeaux.

(Bataille de Nicopolis; 28 septembre 1396) Bajazet défit à la journée de Nicopolis une armée de cent mille chrétiens, qui s'étaient orgueilleusement vantés que si le ciel menaçait de tomber, ils le soutiendraient sur le bout de leurs lances. Le plus grand nombre périt dans la plaine, ou se noya dans le Danube, et Sigismond, après s'être réfugié par la mer Noire à Constantinople, fit un long circuit pour retourner dans ses Etats épuisés. Dans l'orgueil de la victoire, Bajazet menaça d'assiéger Bude, d'envahir l'Allemagne et l'Italie, et de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre à Rome. Ses projets furent arrêtés, non par la miraculeuse interposition de l'apôtre, non par une croisade des puissances chrétiennes, mais par un long et violent accès de goutte. Les désordres du monde physique ont quelquefois remédié à ceux du monde moral; et un peu d'humeur âcre, en affectant une seule fibre d'un seul homme, peut suspendre les malheurs et la ruine des nations.

1396-1398

Croisade et capacité des princes français

Tel est le tableau général de la guerre de Hongrie; mais nous devons à la désastreuse aventure des Français quelques mémoires qui font connaître le caractère de Bajazet et les circonstances de sa victoire. Le duc de Bourgogne, souverain de la Flandre et oncle de Charles VI, n'avait pas l'ardeur intrépide de Jean son fils, comte de Nevers, qui partit accompagné de quatre princes ses cousins et ceux du monarque français. Le sire de Couci, un des meilleurs et des plus vieux capitaines de la chrétienté, guidait leur inexpérience; mais l'armée, commandée par un connétable, un amiral et un maréchal de France, n'était composée que de mille chevaliers et de leurs écuyers: l'éclat de leurs noms était une source de présomption et un obstacle à la discipline. Chacun se croyait digne de commander, personne ne voulait obéir, et les Français méprisaient également leurs alliés et leurs ennemis. Persuadés que Bajazet devait inévitablement périr ou prendre la fiute, ils calculaient déjà ce qu'il leur faudrait de temps pour se rendre à Constantinople et délivrer le saint-sépulcre. Lorsque les cris des Turcs annoncèrent leur approche, les jeunes Français étaient à table, se livrant à la gaîté, à l'irréflexion; et, déjà échauffés par le vin, ils se couvrirent avec précipitation de leurs armes, s'élancèrent sur leurs chevaux, coururent à l'avant-garde, et prirent pour un affront l'avis de Sigismond, qui voulait les priver de l'honneur de la première attaque. Les chrétiens n'auraient pas perdu la bataille de Nicopolis, si les Français eussent voulu déférer à la prudence des Hongrois; mais ils auraient probablement obtenu une victoire glorieuse, si les Hongrois eussent imité la valeur des Français. Après avoir rapidement dispersé les troupes d'Asie qui formaient la première ligne, ils forcèrent les palissades établies pour arrêter la cavalerie, mirent en désordre, après un sanglant combat, les janissaires eux-mêmes, et furent enfin accablés par la multitude d'escadrons qui sortirent des bois et attaquèrent de tous côtés cette poignée de guerriers intrépides. Dans cette journée funeste, Bajazet se fit admirer de ses ennemis par le secret et la rapidité de sa marche, par son ordre de bataille et ses savantes évolutions; mais ils l'accusent d'avoir inhumainement abusé de la victoire. Après avoir réservé le comte de Nevers et vingt-quatre princes ou seigneurs, dont ses interprètes lui attestèrent le rang et l'opulence, le sultan fit amener successivement devant lui le reste des Français captifs, et, sur leur refus d'abjurer leur religion, les fit successivement décapiter en sa présence. La perte de ses plus braves janissaires animait sa vengeance; et s'il est vrai que, dans la journée qui précéda la bataille, les Français eussent massacré leurs prisonniers turcs, ils ne durent imputer qu'à eux les effets d'une juste représaille. Un des chevaliers dont il avait épargné la vie, obtint la permission d'aller à Paris racontés cette lamentable histoire et solliciter la rançon des princes captifs. En attendant, l'armée turque traîna le comte de Nevers et les barons français dans ses marches; ils servirent de trophée aux musulmans en Europe et en Asie, et furent rigoureusement emprisonnés à Bursa, toutes les fois que le sultan résida dans cette capitale. On pressait chaque jour Bajazet d'expier par leur sang celui des martyrs musulmans; mais il leur avait promis la vie, et, soit qu'il eût ou pardonné ou condamné; sa parole était irrévocable. Au retour du messager, les présents et l'intercession des rois de France et de Chypre ne laissèrent pas de doutes au vainqueur sur le rang et l'importance de ses prisonniers. Lusignan lui présenta une salière d'or d'un travail exquis, estimée à dix mille ducats, et Charles VI envoya, par la voie de Hongrie, un vol d'oiseaux de fauconnerie tirés de la Norvège, six charges de chevaux du drap écarlate qu'on fabriquait alors à Reims, et de tapisseries d'Arras qui représentaient les batailles d'Alexandre. Après quelques délais occasionnés par l'éloignement plutôt que par aucun projet, Bajazet accepta deux cent mille ducats pour la rançon du comte de Nevers et des barons encore existants. Le maréchal de Boucicault, fameux guerrier, était de ce petit nombre d'heureux; mais l'amiral de France avait péri dans la bataille, et le connétable, ainsi que le sire de Couci, dans la prison de Bursa. Cette rançon, dont les frais accidentels avaient doublé la somme, tombait principalement sur le duc de Bourgogne ou plutôt sur ses sujets flamands, que les lois féodales obligeaient de contribuer lorsque le fils aîné de leur souverain était armé chevalier, et pour le délivrer de captivité. Quelques marchands génois se rendirent caution pour cinq fois la valeur de cette somme, d'où ce siècle guerrier put comprendre que le commerce et le crédit sont les liens des nations et de la société. On avait stipulé dans le traité que les captifs français jureraient de ne jamais porter les armes- contre leur vainqueur; mais Bajazet lui-même les dispensa de cette condition peu généreuse. Je méprise, dit-il à l'héritier de la Bourgogne, tes armes et tes serments. Tu es jeune, et tu auras peut-être l'ambition d'effacer la honte ou le malheur de ta première entreprise. Rassemble tes forces militaires, annonce ton projet, et sois sûr que Bajazet se réjouira de te rencontrer une seconde fois sur le champ de bataille. Avant leur départ, ils furent admis à la cour de Bursa; les princes français admirèrent la magnificence du sultan, dont l'équipage de chasse et de fauconnerie était composé de sept mille chasseurs et d'autant de fauconniers. Il fit devant eux ouvrir le ventre à un de ses chambellans, qu'une pauvre femme accusait d'avoir bu le lait de ses chèvres. Les étrangers furent étonnés de cet acte de justice; mais c'était la justice d'un sultan qui dédaigne d'examiner la valeur des preuves ou le degré de la faute.

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