Se connecter      Inscription        
 
Schisme des Grecs et des Latins ou séparation des Eglises d'Orient et d'Occident

1054





Sources historiques : Edward Gibbon




1054

Schisme des Grecs

Le schisme des Eglises grecque et latine suivit de près la restauration de l'empire d'Occident par Charlemagne. Une animosité nationale et religieuse divise encore les deux plus nombreuses communions du monde chrétien, et le schisme de Constantinople, en aliénant ses plus utiles alliés et en irritant ses plus dangereux ennemis, a précipité la décadence et la chute de l'empire romain en Orient.

(Leur aversion pour les Latins) Dans le cours de cette histoire, l'aversion des Grecs pour les Latins s'est souvent montrée à découvert. Elle devait sa première origine à la haine de ces derniers pour la servitude, enflammée depuis le règne de Constantin par l'orgueil de l'égalité et celui de la domination, et envenimée dans la suite par la préférence que des sujets rebelles avaient donnée à l'alliance des Francs. Dans tous les temps, les Grecs s'enorgueillirent de la supériorité de leur érudition religieuse et profane. Ils avaient reçu les premiers la lumière du christianisme, et prononcé les décrets de sept conciles généraux. Leur langue était celle de la sainte Ecriture, et de la philosophie; des Barbares, plongés dans les ténèbres de l'Occident, ne devaient pas prétendre à discuter les questions mystérieuses de la science théologique. Ils méprisaient à leur tour l'inconstance et la subtilité des Orientaux, auteurs de toutes les hérésies; ils bénissaient leur propre ignorance, qui se contentait de suivre avec docilité la tradition de l'Eglise apostolique. Dans le septième siècle cependant les synodes d'Espagne, et ensuite ceux de France, perfectionnèrent ou corrompirent le symbole de Nicée relativement au mystère de la troisième personne de la Trinité.

1054

Procession du Saint Esprit

Dans les longues controverses de l'Orient, on avait scrupuleusement défini la nature et la génération du Christ; et la relation connue d'un père avec son fils semblait en présenter à l'esprit quelque faible image. L'idée de naissance paraissait moins analogue au Saint-Esprit, qui, au lieu d'un don ou d'un attribut divin, était considéré par les catholiques comme une substance, une personne, un Dieu. Il n'avait pas été engendré; mais, en style orthodoxe, il procédait. Procédait-il du père seul, peut-être par le fils ? Ou du père et du fils ? Les Grecs adoptèrent la première de ces opinions; les Latins se déclarèrent pour la seconde, et l'addition du mot filioque, au symbole de Nicée, alluma la discorde entre les Eglises gauloise et orientale. Dans les commencements de cette controverse, les pontifes romains affectèrent de conserver la neutralité et un caractère de modération. Ils condamnaient l'innovation et acquiesçaient cependant à l'opinion des nations transalpines. Ils semblaient désirer de couvrir cette recherche inutile du voile du silence et de la charité; et dans la correspondance de Charlemagne et de Léon III, le pape s'exprime en sage politique, tandis que le monarque se livre aux passions et aux préjugés d'un prêtre. Mais l'orthodoxie de Rome céda naturellement à l'impulsion de sa politique temporelle; et le filioque, que Léon désirait effacer, fut inscrit dans le symbole et chanté dans la liturgie du Vatican. Les symboles de Nicée et de saint Athanase sont considérés comme faisant partie de la foi catholique indispensablement nécessaire au salut; et tous les chrétiens d'Occident, soit romains, soit protestants, chargés des anathèmes des Grecs, les rendent à ceux qui refusent de croire que le Saint-Esprit procède également du père et du fils.

1054

Variation dans la discipline ecclésiastique

De tels articles de foi ne laissent pas de possibilité d'accommodement; mais les règles de discipline doivent éprouver des variations dans des Eglises éloignées et indépendantes, et la raison des théologiens eux-mêmes pourrait avouer que ces différences sont inévitables et peu importantes. Soit politique, soit superstition, Rome a imposé à ses prêtres et à ses diacres la rigoureuse obligation du célibat; chez les Grecs, elle ne s'étend qu'aux évêques; la privation y est compensée par la dignité, et rendue peu sensible par l'âge. Le clergé paroissial, les papas, jouissent de la société conjugale de la femme qu'ils ont épousée avant d'entrer dans les ordres sacrés. Dans le onzième siècle, on débattit avec chaleur une question concernant les azymes, et l'on prétendit que l'essence de l'Eucharistie dépendait de l'usage du pain fait avec ou sans levain. Dois-je citer dans une histoire sérieuse les reproches dont on chargeait avec fureur les Latins qui demeurèrent longtemps sur la défensive ? Ils négligeaient d'observer le décret apostolique qui défend de se nourrir de sang ou d'animaux étouffés ou étranglés; ils observaient, tous les samedis le jeûne mosaïque; ils permettaient le lait et le fromage durant la première semaine du carême. On accordait aux moines infirmes l'usage de la viande, et la graisse des animaux suppléait quelquefois au défaut d'huile; on réservait le saint chrême ou l'onction du baptême à l'ordre épiscopal. Les évêques portaient un anneau comme époux spirituels de leurs Eglises; les prêtres se rasaient la barbe et baptisaient par une simple immersion : tels sont les crimes qui enflammèrent le zèle des patriarches de Constantinople, et que les docteurs latins justifièrent avec la même chaleur.

857-886

Querelles ambitieuses de Photius, patriarche de Constantinople avec les papes

La superstition et la haine nationale contribuent puissamment à envenimer les contestations les plus indifférentes; mais le schisme des Grecs eût pour cause immédiate la jalousie des deux pontifes. Celui de Rome soutenait la suprématie de l'ancienne métropole, et prétendait n'avoir pas d'égal dans le monde chrétien; celui de la capitale régnante prétendait à l'égalité, et refusait de reconnaître un supérieur. Vers le milieu du neuvième siècle, un laïque, l'ambitieux Photius, capitaine des gardes et principal secrétaire de l'empereur, obtint, par son mérite ou par la faveur, la dignité beaucoup plus désirable de patriarche de Constantinople. Ses connaissances étaient supérieures à celles de tout le clergé, même dans la science ecclésiastique. On n'accusa jamais la pureté de ses moeurs, mais on lui reprochait son ordination précipitée et son élévation irrégulière; son prédécesseur Ignace, qu'on avait forcé d'abdiquer, avait encore pour lui la compassion publique et l'opiniâtreté de ses adhérents. Ils en appelèrent à Nicolas Ier, l'un des plus orgueilleux et des plus ambitieux pontifes romains, qui saisit avidement l'occasion de juger et de condamner son rival. Leur querelle fût encore aigrie par un conflit de juridiction; les deux prélats se disputaient le roi et la nation des Bulgares, dont la récente conversion au christianisme paraissait de peu d'importance à l'un et à l'autre, s'il ne comptait pas ces nouveaux prosélytes au nombre de ses sujets spirituels. Avec l'aide de sa cour, le patriarche grec remporta la victoire; mais, dans la violence de la contestation, il déposa à son tour le successeur de saint Pierre, et enveloppa toute l'Eglise latine dans le reproche de schisme et d'hérésie; Photius, sacrifia la paix du monde à un règne court et précaire. Le César Bardas, son patron, l'entraîna dans sa chute; et Basile le Macédonien fit un acte de justice en replaçant Ignace, dont on n'avait pas assez considéré l'âge et la dignité. Du fond de son couvent ou de sa prison, Photius sollicita la faveur du nouveau souverain par des plaintes pathétiques et d'adroites flatteries; et à peine son rival eut-il fermé les yeux, qu'il remonta sur le siège patriarcal de Constantinople. Après la mort de Basile, Photius éprouva les vicissitudes des cours et l'ingratitude d'un élève monté sur le trône. Le patriarche fut déposé pour la seconde fois, et, dans la solitude de ses derniers moments, regretta peut-être d'avoir sacrifié à l'ambition les douceurs de l'étude et la liberté de la vie séculière. A chaque révolution, le clergé docile cédait, sans hésiter, au souffle de la cour et au signe du souverain; un synode composé de trois cents évêques était toujours également préparé à célébrer le triomphe du saint, ou à anathématiser la chute de l'exécrable Photius; et les papes, séduits par des promesses trompeuses de secours ou de récompenses, se laissèrent entraîner à approuver ces opérations diverses, et ratifièrent, par leurs lettres ou par leurs légats, les synodes de Constantinople : mais la cour et le peuple, Ignace et Photius, rejetaient également les prétentions des papes; on insulta, on emprisonna leurs ministres; la procession du Saint-Esprit fut oubliée, la Bulgarie annexée pour toujours au trône de Byzance, et le schisme prolongé par leur censure rigoureuse des ordinations multipliées qu'avait faites un patriarche irrégulier. L'ignorance et la corruption du dixième siècle suspendirent les rapports des deux nations sans adoucir leur inimitié; mais lorsque l'épée des Normands eut fait rentrer les églises de la Pouille sous la juridiction de Rome, le patriarche, en faisant les derniers adieux à son troupeau, l'avertit, par une lettre violente, d'éviter et d'abhorrer les erreurs des Latins. La naissante majesté du pontife romain ne put souffrir l'insolence d'un rebelle; et Michel Cerularius fût publiquement excommunié par ses légats au milieu de Constantinople.

16 juillet 1054

Les papes excommunient le patriarche de Constantinople et les Grecs

Secouant la poussière de leurs pieds, ils déposèrent sur l'autel de Sainte-Sophie un anathème terrible qui détaillait les sept mortelles hérésies des Grecs, et dévouait leurs coupables prédicateurs et leurs infortunés sectaires à l'éternelle société du démon et de ses anges de ténèbres. La concorde parut quelquefois se rétablir : selon que l'exigeaient les besoins de l'Eglise et de l'Etat, on affecta de part et d'autre le langage de la douceur et de la charité; mais les Grecs n'ont jamais abjuré leurs erreurs, les papes n'ont pas révoqué leur sentence; et l'on peut dater de cette époque la consommation du schisme de l'Orient. Il s'augmenta de chacune des entreprises audacieuses des pontifes romains. Les malheurs et l'humiliation des souverains de l'Allemagne firent rougir et trembler les empereurs de Constantinople, et le peuple se scandalisa de la puissance temporelle et de la vie militaire du clergé latin.

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante