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  Dynastie Paléologue

1261-1453

Michel Paléologue empereur Michel IX Paléologue Andronic l'Ancien ou Andronic II Paléologue Règne d'Andronic III Palélogue dit le Jeune Règne de Jean Cantacuzène L'empereur Jean Paléologue ou Jean V Paléologue (et Andronic IV Paléologue) L'empereur Manuel II Jean Paléologue VIII empereur Jean V Paléologue Constantin XI Paléologue





Sources historiques : Edward Gibbon




1261

Famille et caractère de Michel Paléologue

Parmi ceux qui sont fiers de leurs ancêtres, le plus grand nombre est réduit à se contenter d'une gloire locale ou domestique, il y en a peu qui osassent confier les mémoires particuliers de leur famille aux annales de leur nation. Dès le milieu du onzième siècle, la noble dynastie des Paléologues paraît avec éclat dans l'histoire de Byzance. Ce fut le vaillant George Paléologue qui plaça sur le trône le père des Manuel; et ses parents ou ses descendants continuèrent, dans les générations suivantes, à commander les armées et à présider les conseils de l'Etat. La famille impériale ne dédaigna pas leur alliance; et si l'ordre de succession par les femmes eût été strictement observé, la femme de Théodore Lascaris aurait cédé à sa soeur aînée, mère de Michel Paléologue, celui qui éleva depuis sa famille sur le trône. A l'illustration de la naissance il joignait les plus brillantes qualités politiques et militaires. Paléologue avait été élevé, dès sa première jeunesse, à l'office de connétable ou commandant des Français mercenaires; sa dépense personnelle n'excédait jamais trois pièces d'or par jour, mais son ambition le rendait avide et prodigue, et ses dons tiraient un nouveau prix de l'affabilité de ses manières et de sa conversation. L'amour que lui portaient le peuple et les soldats excita les inquiés de la cour; et Michel échappa trois fois au danger qu'il courut par son imprudence ou par celle de ses partisans.
1° Sous le règne de Vatacès et de la justice, il s'éleva une dispute entre deux officiers, dont l'un accusait l'autre de soutenir le droit héréditaire des Paléologues. La contestation fut décidée d'après la jurisprudence nouvellement empruntée des Latins par un combat singulier. L'accusé succomba, mais persista toujours à se déclarer seul coupable, et affirma que son patron n'avait pas approuvé ses propos imprudents ou criminels, dont il n'était pas même instruit. Cependant des soupçons pesaient sur le connétable; les murmures de la malveillance le poursuivaient partout, et l'archevêque de Philadelphie, adroit courtisan, le pressa d'accepter le jugement de Dieu, et de se justifier par l'épreuve du feu. Trois jours avant l'épreuve, on enveloppait le bras du patient dans un sac scellé du cachet royal, et il devait porter trois fois une boule de fer rougie au feu, depuis l'autel jusqu'à la balustrade du sanctuaire, sans employer d'artifice, et sans ressentir de mal. Paléologue éluda cette expérience dangereuse par une plaisanterie adroite. Je suis soldat, dit-il, et prêt à combattre mes accusateurs les armes à la main; mais un profane, un pécheur n'a point le don des miracles; votre piété, très saint prélat, mérite sans doute l'interposition du ciel, et je recevrai de vos mains la boule ardente qui doit être le garant de mon innocence. L'archevêque fut déconcerté, l'empereur sourit; de nouveaux services et de nouveaux honneurs valurent à Michel son absolution ou son pardon.
2° Sous le règne suivant, tandis qu'il était gouverneur de Nicée, on l'informa, dans l'absence du prince qu'il avait tout à craindre de sa méfiance, et que la mort ou au moins la perte des yeux finirait par être sa récompense. Au lien d'attendre l'arrivée et la sentence de Théodore, le connétable, suivi de quelques serviteurs s'échappa de la ville et de l'empire, fut pillé en route par les Turcomans du désert, mais trouva, cependant un asile à la cour du sultan. Dans cette situation équivoque, l'illustre exilé remplit également les devoirs de la reconnaissance et ceux du patriotisme, en repoussant les Tartares, en faisant passer des avis aux garnisons romaines de la frontière, et en parvenant à faire conclure un traité de paix dans lequel on stipula honorablement sa grâce et son rappel.
3° Tandis qu'il défendait l'Orient contre les entreprises du despote d'Epire, le prince le condamna sur de nouveaux soupçons; et, soit faiblesse ou fidélité, Michel se laissa charger de chaînes et conduire de Durazzo à Nicée, environ à six cents milles. Le respect du messager chargé de le conduire, sut adoucir cette commission; la maladie de l'empereur fit cesser le danger; et Théodore, au moment à expirer, en recommandant son fils à Paléologue, reconnut à la fois son innocence et son pouvoir.

25 décembre 1261

Michel Paléologue empereur

Le meurtre d'Étienne Hagiochristophoritès par Isaac Ange
Hyperpérion représentant
Michel Paléologue

Mais on avait trop outragé son innocence, et il connaissait trop bien son pouvoir pour qu'on dût espérer de l'arrêter dans la carrière ouverte à son ambition. Au conseil tenu après la mort de Théodore, il fut le premier à jurer fidélité à Muzalon; il fut ensuite le premier à violer ce serment; et sa conduite fut si adroite, qu'il tira tout l'avantage du massacre qui eut lieu peu de jours après, sans en partager le crime, ou du moins le reproche. Dans le choix d'un régent, il balança les intérêts et les passions des candidats, et, en les animant l'un contre l'autre, il disposa chacun d'eux à déclarer qu'après lui Paléologue méritait la préférence. Sous le titre de grand-duc il accepta ou s'attribua dans l'Etat, durant une longue minorité, l'autorité exécutive. Le patriarche n'était qu'un fantôme respectable, et Paléologue séduisit ou dissipa les factions des nobles par l'ascendant de son génie. Vatacès avait déposé les fruits de son économie dans une forteresse située sur les bords de l'Hermus, sous la garde des fidèles Varangiens. Le connétable conserva son autorité ou son influence sur les troupes étrangères : il se servit des gardes pour envahir le trésor, et du trésor pour corrompre les gardes; et quelque abus qu'il put faire des richesses publiques, on ne le soupçonna jamais d'avarice ou d'avidité personnelle. Par ses discours et ceux de ses émissaires, Paléologue s'efforça de persuader aux sujets de toutes les classes que leur prospérité augmenterait en proportion de son pouvoir. Il suspendit la rigueur des taxes, objet des réclamations perpétuelles du peuple; et défendit les épreuves du feu et les combats judiciaires. Ces institutions barbares étaient déjà ou abolies ou décréditées en France et en Angleterre, et le jugement de l'épée était contraire à la raison d'un peuple civilisé, ainsi qu'aux dispositions d'un peuple pusillanime. Le régent s'affectionna les vétérans en assurant la subsistance de leurs veuves et de leurs enfants. Le prêtre et le philosophe applaudirent à son zèle pour le progrès des sciences et la pureté de la religion; et tous les candidats s'appliquèrent personnellement ses promesses vagues de ne pas laisser le mérite sans récompense. Connaissant l'influence du clergé, Michel travailla avec succès à s'assurer les suffrages de cet ordre puissant. Le voyage dispendieux de Nicée à Magnésie lui en fournit un prétexte honnête. Dans des visites nocturnes, le régent séduisit les prélats par des libéralités, et flatta la vanité de l'incorruptible patriarche par l'hommage qu'il lui rendit, conduisant sa mule dans les rues de la ville; et écartant la foule à une distance respectueuse. Sans y monter aux droits de sa naissance, Paléologue encouragea la libre discussion des avantages d'une monarchie élective, et ses partisans demandèrent d'un ton triomphant quel serait le malade qui voudrait confier le soin de sa santé, ou quel marchand voudrait hasarder la conduite de son vaisseau aux talents d'un médecin ou d'un pilote héréditaire. L'enfance de l'empereur, et les dangers d'une longue minorité, exigeaient la protection d'un régent qui eut de l'âge et de l'expérience; d'un associé au-dessus de la jalousie de ses égaux, et revêtu du titre et des prérogatives de la royauté. Pour l'avantage du prince et des peuples, sans aucune vue d'intérêt pour lui-même ou pour sa famille, le grand-duc consentit à se charger de la tutelle et de l'éducation du fils de Théodore; mais il attendait avec impatience l'heureux moment où les mains du jeune empereur seraient assez fermes pour débarrasser son tuteur des rênes de l'administration, et lui procurer la douceur de rentrer dans sa paisible obscurité. On lui donna d'abord le titre et les prérogatives de despote, qui faisaient jouir des honneurs de la pourpre et du second rang dans la monarchie romaine. Il fut ensuite convenu que Jean et Michel seraient proclamés empereurs collègues, et élevés l'un et l'autre sur un bouclier; mais que le droit du premier à la succession lui conserverait la prééminence. Les augustes associés se jurèrent une amitié inviolable, et consentirent que les sujets s'obligeassent, par serment, à se déclarer contre l'agresseur; expression équivoque, propre à servir de prétexte à la discorde et à la guerre civile. Paléologue paraissait satisfait; mais à la cérémonie du couronnement, dans la cathédrale de Nicée, ses partisans réclamèrent hautement la préséance due à son âge et à son mérite. On éluda cette contestation déplacée, en remettant le couronnement de Jean Lascaris à une circonstance plus favorable; et le jeune prince, décoré d'une légère couronne, paru à la suite de son tuteur, qui reçut seul le diadème impérial des mains du patriarche.

(Michel Paléologue, empereur; janvier 1260) Ce ne fut pas sans une extrême répugnance qu'Arsène abandonna les intérêts de son pupille; mais les Varangiens élevèrent leur hache de bataille, et arrachèrent à l'enfance timide du prince légitime un signe d'approbation. Quelques voix firent entendre que l'existence d'un enfant ne devait plus mettre obstacle à la prospérité de la nation. Paléologue, reconnaissant, distribua libéralement à ses amis les emplois civils et militaires. Il créa dans sa propre famille un despote et deux sebastocrateurs; Alexis Strategopulus obtint le titre de César, et ce vieux général paya bientôt son élévation à l'empereur grec, en le remettant en possession de Constantinople.

25 juillet 1261

Conquête de Constantinople

Ce fut dans la seconde année de son règne (25 juillet 1261), tandis qu'il résidait dans le palais et les jardins de Nymphée, près de Smyrne, que Michel reçut dans la nuit la première nouvelle de cet incroyable succès, que, par les tendres soins de sa soeur Eulogie, on ne lui annonça qu'après l'avoir fait éveiller avec précaution. Le messager, homme obscur et inconnu, ne produisait pas de lettre du général victorieux; la défaite de Vatacès, et plus récemment l'entreprise inutile de Paléologue lui-même, ne lui permettaient pas de penser que huit cents soldats eussent surpris la capitale. On arrêta le messager suspect, en lui promettant de grandes récompenses si sa nouvelle se réalisait, et la mort si elle se trouvait fausse. La cour demeura quelques heures dans les alternatives de la crainte et de l'espérance, jusqu'au moment où les messagers d'Alexis arrivèrent avec les trophées de la victoire; l'épée, le sceptre, les brodequins et le bonnet de Baudouin l'usurpateur, qu'il avait laissés tomber dans sa fuite précipitée. On convoqua sur-le-champ une assemblée des prélats, des nobles et des sénateurs; et jamais peut-être événement ne causa une joie plus vive et plus universelle. Le nouveau souverain de Constantinople se félicita, dans un discours étudié, de sa fortune et de celle de la nation. Il fut un temps, dit-il, un temps bien éloigné, où l'empire des Romains s'étendait de la mer Adriatique au Tigre, et jusqu'aux confins de l'Ethiopie. Après la perte des provinces, la capitale elle-même dans ces jours de calamité, a été envahie par les Barbares d'Occident. Du dernier degré du malheur, le flot de la prospérité nous a soulevés de nouveau; mais nous étions toujours excités et fugitifs; et quand on nous demandait où était la patrie des Romains, nous indignions en rougissant le climat du globe et la région du ciel. -La Providence divine a favorisé nos armes: elle nous a rendu la ville de Constantin, le siège de l'empire et de la religion. Notre valeur et notre conduite peuvent faire de cette précieuse acquisition le présage et le garant de nouvelles victoires.

(Retour de l'empereur grec; 14 août 1261) Telle était l'impatience du prince, et du peuple, que vingt jours après l'expulsion des Latins, Michel entra triomphant dans Constantinople. A son approche on ouvrit la porte d'or; le pieux conquérant descendit de son cheval, et fit porter devant lui une image miraculeuse de Marie la conductrice, afin que la Vierge semblât le conduire elle-même au temple de son fils, la cathédrale de Sainte-Sophie. Mais, après les premiers transports de dévotion et d'orgueil, il contempla en soupirant, les ruines et la solitude que présentait sa capitale désolée. Le palais, souillé de fumée et de boue, portait partout les traces de la grossière intempérance des Français; des rues entières avaient été consumées par le feu ou dégradées par les injures du temps, les édifices sacrés et profanes étaient dépouillés de leurs ornements; et, comme si les Latins eussent prévu le moment de leur expulsion, ils avaient borné leur industrie au pillage et à la destruction. L'anarchie et la misère avaient anéanti le commerce, et la population avait disparu avec la richesse. Le premier soin du monarque grec fut de rétablir les nobles dans les palais de leurs pères; tous ceux qui purent présenter des titres rentrèrent en possession de leurs maisons ou du terrain qu'elles avaient occupé. Mais la plupart des propriétaires n'existaient plus, et le fisc en hérita. Michel repeupla Constantinople en y attirant les habitants des provinces, et des braves volontaires, ses libérateurs, y obtinrent un établissement. Les barons français et les principales familles s'étaient retirés avec l'empereur; mais la foule patiente des Latins obscurs chérissait le pays, et s'embarrassait peu du changement de maître. Au lieu de bannir les Pisans, les Génois et les Vénitiens de leurs factoreries, le sage conquérant reçut leur serment de fidélité, encouragea leur industrie confirma leurs privilèges, et leur permit de conserver leur juridiction et leurs magistrats. Les Pisans et les Vénitiens continuèrent à occuper d'ans la ville leurs quartiers séparés; mais les Génois méritaient à la fois la reconnaissance des Grecs, et excitèrent leur jalousie. Leur colonie indépendante s'était d'abord fixée à Héraclée dans un port de la Thrace. On les rappela, et ils obtinrent la possession exclusive du faubourg de Galata, poste avantageux où ils ranimèrent leur commerce, et insultèrent à la majesté de l'empire de Byzance.

25 décembre 1261

Paléologue banni Jean Lascaris

On célébra le retour à Constantinople comme l'époque d'un nouvel empire: le conquérant seul, et par le droit de son épée, renouvela la cérémonie de son couronnement dans la cathédrale de Sainte-Sophie; Jean Lascaris, son pupille et son légitime souverain, vit insensiblement ses honneurs détruits et son nom effacé des actes du gouvernement; mais ses droits subsistaient encore dans le souvenir des peuples, et le jeune monarque avançait vers l'âge de la virilité et de l'ambition. Soit crainte ou scrupule, Paléologue ne souilla pas ses mains du sang d'un prince innocent; mais balancé entre les sentiments d'un usurpateur et ceux d'un parent, il s'assura la possession du trône par un de ces crimes imparfaits avec lesquels l'habitude avait familiarisé les Grecs modernes: la perte de la vue rendait un prince incapable de gouverner l'empire; au lieu de lui arracher douloureusement les yeux, on en détruisit le nerf optique en les exposant à la réverbération ardente d'un bassin rougi au feu, et Jean Lascaris fut relégué dans un château écarté, où il languit obscurément durant un grand nombre d'années. Ce crime réfléchi peut paraître incompatible avec les remords; mais, en supposant que Michel comptât sur la miséricorde du ciel, il n'en demeurait pas moins exposé aux reproches et à la vengeance des hommes; qu'il avait mérités par sa barbare perfidie. Intimidés par sa cruauté, ses vils courtisans applaudissaient ou gardaient le silence; mais le clergé pouvait parler an nom d'un maître invisible, et avait pour chef un prélat inaccessible aux tentations, de la crainte et de l'espoir. Après une courte abdication de sa dignité, Arsène avait consenti à occuper de nouveau le trône ecclésiastique de Constantinople, et à présider à la restauration de l'Eglise. Les artifices de Paléologue s'étaient joués longtemps de la pieuse simplicité du prélat, qui se flattait, par sa patience et sa soumission, n'adoucir l'usurpateur et de protéger le jeune empereur. Lorsque Arsène apprit le funeste sort de Lascaris, il se résolut à employer les armes spirituelles, et cette fois la superstition combattit pour la cause de la justice et de l'humanité.

(Paléologue est excommunié par le patriarche Arsène; 1262-1268) Dans un synode d'évêques animés par son exemple, le patriarche prononça contre Michel une sentence d'excommunication; mais il eut la prudence de continuer à le nommer dans les prières publiques. Les prélats d'Orient n'avaient pas adopté les dangereuses maximes de l'ancienne Rome; ils ne se croyaient pas en droit, pour appuyer leurs censurés, de déposer les monarques et de délier leurs sujets du serment de fidélité; mais le criminel séparé de Dieu et de l'Eglise devenait un objet d'horreur, et dans une capitale habitée par des fanatiques turbulents, cette horreur pouvait armer le bras d'un assassin ou exciter une sédition. Paléologue sentit le danger, confessa son crime, et implora la clémence de son juge; le mal était irréparable; il en avait obtenu le prix, et la rigueur de la pénitence qu'il sollicitait pouvait effacer la faute et élever le pécheur à la réputation d'un saint; mais l'inflexible patriarche refusa d'indiquer un moyen d'expiation ou de donner aucun espoir de miséricorde. Il daigna seulement prononcer que pour un si grand crime la réparation devait être forte. Faut-il, dit Michel, que j'abdique l'empire ? Il offrait ou semblait offrir de remettre l'épée impériale. Arsène fit un mouvement pour saisir ce gage de la souveraineté; mais lorsqu'il s'aperçut que l'empereur n'était pas disposé à payer si cher son absolution, il se retira dans sa cellule avec indignation, et laissa le monarque suppliant; en larmes et à genoux devant la porte.

1266-1312

Schisme des arsénites

Le spectacle et le danger de cette excommunication subsistèrent durant plus de trois années. Le temps et le repentir de Michel firent cesser les clameurs du peuple, et les prélats condamnèrent la rigueur d'Arsène comme opposée à la douceur de l'Evangile. L'empereur fit adroitement pressentir que si on rejetait, encore sa soumission, il pourrait trouver à Rome un juge plus indulgent; mais il était plus simple et plus utile de placer, à la tête de l'Eglise byzantine le juge que pouvait désirer l'empereur. On mêla le nom d'Arsène dans quelques bruits vagues de mécontentement et de conspiration; quelques irrégularités de son ordination et de son gouvernement spirituel fournirent un prétexte; un synode le déposa, et une garde de soldats le transporta dans une petite île de la Propontide. Avant de partir pour son exil, le patriarche exigea avec hauteur qu'on prit un état des trésors de l'Eglise, déclara qu'il ne possédait personnellement que trois pièces d'or, qu'il avait gagnées à copier des psaumes, conserva toute l'indépendance de son caractère, et refusa jusqu'au dernier soupir le pardon imploré par l'empereur. Quelque temps après son départ, Grégoire, évêque d'Andrinople, vint occuper le siège de Byzance; mais il n'avait pas par lui-même assez d'autorité pour donner à l'absolution de l'empereur toute l'authenticité qu'on pouvait désirer: Joseph, vénérable moine, remplit cette importante fonction; cette édifiante cérémonie eut lieu en présence du sénat et du peuple. Au bout de six ans, l'humble pénitent parvint à rentrer dans la communion des fidèles, et il est satisfaisant pour l'humanité, de penser que la première condition imposée l'usurpateur fut d'adoucir le sort de l'infortuné Lascaris; mais d'esprit d'Arsène subsistait toujours dans une faction puissante qui s'était formée parmi les moines et le clergé, et qui entretint un schisme de plus de quarante-huit ans. Michel et son fils, respectant leurs scrupules, n'essayèrent de les attaquer qu'avec délicatesse, et la réconciliation des arsénites occupa sérieusement l'Etat et l'Eglise. Pleins de la confiance qu'inspire le fanatisme, ils avaient proposé d'éprouver par un miracle la justice de leur cause: on jeta dans un brasier ardent deux papiers sur lesquels étaient inscrits leur sentiment et celui de leurs adversaires et ils ne doutèrent pas que les flammes, ne respectassent la vérité; mais hélas ! les deux papiers furent également consumés, et cet accident imprévu qui rétablit la paix durant un jour, prolongea la querelle pendant une génération. Le traité final donna la victoire aux arsénites: le clergé s'abstint, durant quarante jours, de toutes fonctions ecclésiastiques une légère pénitence fût imposée aux laïques, on déposa le corps d'Arsène dans le sanctuaire; et, au nom du saint défunt, le prince et le peuple furent absous des péchés de leurs pères.

8 novembre 1273-
13 février 1332

Andronic l'Ancien ou Andronic II Paléologue

Andronic II
Andronic II

Le crime de Paléologue avait eu pour motif, ou du moins pour prétexte, l'établissement de sa famille; il s'empressa d'assurer la succession en partageant les honneurs de la pourpre avec son fils aîné. Andronic, depuis surnommé l'Ancien, fut couronné et proclamé empereur des Romains dans la seizième année de son âge; il porta ce titre auguste durant un règne long et peu glorieux, neuf ans comme le collègue de son père, et cinquante ans comme son successeur: Michel aurait été jugé lui-même plus digne du trône s'il n'y fût jamais monté: les assauts de ses ennemis spirituels et domestiques lui laissèrent rarement le temps de travailler à sa propre gloire ou au bonheur de ses sujets. Il enleva aux Francs plusieurs des îles les plus précieuses de l'Archipel, Lesbos, Chio et Rhodes: sous la conduite de son frère Constantin, qui commandait à Sparte et dans la Malvasie, les Grecs recouvrèrent toute la partie orientale de la Morée depuis Argos et Napoli jusqu'au cap de Ténare. Le patriarche censura sévèrement l'effusion du sang chrétien, et osa insolemment opposer aux armes des princes ses craintes et ses scrupules; mais tandis qu'on s'occupait de ces conquêtes d'Occident, les Turcs ravageaient tous les pays au-delà de l'Hellespont, et leurs déprédations justifièrent le sentiment d'un sénateur, qui prédit, au moment de sa mort, que la reprise de Constantinople serait la perte de l'Asie. Les conquêtes de Michel furent faites, par ses lieutenants; son épée se rouilla dans le palais des empereurs, et ses négociations avec les papes et le roi de Naples présentent des traits d'une politique perfide et sanguinaire.

(Son union avec l'Eglise Latine; 1274-1277) Le Vatican était le refuge le plus naturel d'un empereur latin chassé de son trône; le pape Urbain IV, sensible aux malheurs du prince fugitif, sembla vouloir soutenir ses droits. Il fit prêcher contre les Grecs schismatiques une croisade avec indulgence plénière; il excommunia leurs alliés et leurs adhérents, sollicita les secours de Louis IX en faveur de son parent, et demanda un dixième des revenus ecclésiastiques de la France et de l'Angleterre pour le service de la guerre sainte. Le rusé Michel qui épiait attentivement les progrès de la tempête naissante, essaya de suspendre les hostilités du pape et de calmer son zèle par des ambassades suppliantes et des lettres respectueuses; mais il insinuait qu'un établissement de paix solide devait être le premier pas vers la réunion des deux Eglises. La cour de Rome ne pouvait s'en laisser imposer par un artifice si grossier; on répondit à Michel que le repentir du fils devait précéder le pardon du père, et que la foi, condition équivoque, pouvait seule préparer une base d'alliance et d'amitié. Après beaucoup de délais et de détours, l'approche du danger et les importunités de Grégoire X obligèrent Paléologue d'entamer une négociation plus sérieuse: il allégua l'exemple du grand Vatacès et le clergé grec, qui pénétrait les intentions du prince, ne s'alarma pas des premières démarches de respect et de réconciliation. Mais lorsqu'il voulut presser la conclusion du traité, les prélats déclarèrent positivement, que les Latins étaient, non seulement de nom, mais de fait, des hérétiques, et qu'ils les méprisaient, comme la plus vile portion de l'espèce humaine. L'empereur tâcha de persuader, d'intimider ou de corrompre les ecclésiastiques les plus estimés du peuple, et d'obtenir individuellement leurs suffrages. Il se servît alternativement des motifs de la sûreté publique et des arguments de la charité chrétienne. On pesa le texte des pères et les armes des Français dans la balance de la politique et de la théologie; et, sans approuver le supplément ajouté au symbole de Nicée, les plus modérés furent amenés à avouer qu'ils croyaient possible de concilier les deux propositions qui occasionnaient le schisme, et de réduire la procession du Saint-Esprit, du père par le fils, ou du père et du fils, à un sens catholique et orthodoxe. La suprématie du pape paraissait plus facile à concevoir, mais plus pénible à confesser. Cependant Michel représentait aux moines et aux prélats qu'ils pouvaient consentir à considérer l'évêque de Rome comme le premier des patriarches; et que, dans un pareil éloignement, leur prudence saurait bien garantir les libertés de l'Eglise d'Orient des fâcheuses conséquences du droit d'appel. Paléologue protesta qu'il sacrifierait son empire et sa vie plutôt que de céder le moindre article de foi orthodoxe ou d'indépendance nationale, et cette déclaration fut scellée et ratifiée par une bulle d'or. Le patriarche Joseph se retira dans un monastère, pour se décider, selon l'événement du traité, soit à abandonner son siège, soit à y remonter; l'empereur, son fils Andronic, trente-cinq archevêques et évêques métropolitains et leurs synodes, signèrent les lettres d'union et d'obéissance, et on grossit la liste du nom de plusieurs des diocèses anéantis par l'invasion des infidèles. Une ambassade, composée de ministres et de prélats de confiance, dont les ordres secrets autorisaient et recommandaient une complaisance sans bornes, s'embarqua pour l'Italie, portant des parfums et des ornements précieux pour l'autel de Saint-Pierre. Le pape Grégoire X les reçut dans le concile de Lyon, à la tête de cinq cents évêques. Il versa des larmes de joie sur ses enfants si longtemps égarés mais enfin repentants, reçut le serment des ambassadeurs qui abjurèrent le schisme au nom des deux empereurs, décora les prélats de l'anneau et de la mitre, chanta en grec et en latin le symbole de Nicée, avec l'addition du filioque, et se félicita de ce qu'il lui avait été réservé de réunir les deux Eglises. Les nonces du pape suivirent bientôt, après les députés de Byzance, pour terminer cette pieuse opération, et leurs instructions attestent que la politique du Vatican ne se contentait pas d'un vain titre de suprématie: ils reçurent ordre d'examiner les dispositions du monarque et du peuple, d'absoudre les membres du clergé schismatique qui feraient les serments d'abjuration et d'obéissance, d'établir dans toutes les églises l'usage du symbole orthodoxe de préparer la réception d'un cardinal légat avec les pleins pouvoirs de sa dignité et de son office, et de faire sentir à l'empereur les avantages qu'il pourrait tirer de la protection temporelle du pontife romain.

1277-1282

Andronic persécute les Grecs

Mais ils ne trouvèrent pas un seul partisan chez une nation qui prononçait avec horreur les noms de Rome et de l'union. A la vérité, Joseph n'occupait plus le siège de patriarche; on lui avait substitué Veccus, ecclésiastique rempli de lumières et de modération, et les mêmes motifs obligeaient encore l'empereur à persévérer dans ses protestations publiques. Mais en particulier il affectait de blâmer l'orgueil des Latins et de déplorer leurs innovations, et Paléologue, avilissant son caractère par cette double hypocrisie, encourageait et punissait en même temps l'opposition de ses sujets. Du consentement des deux Eglises, on prononça une sentence d'excommunication contre les schismatiques obstinés; Michel se fit l'exécuteur des censures ecclésiastiques; et lorsque les moyens de persuasion ne réussissaient pas, il employait les menaces, la prison, l'exil, le fouet et les mutilations, pierres de touche, dit un historien, du courage et de la lâcheté. Deux princes grecs qui régnaient encore avec le titre de despotes sur l'Etolie, l'Epire et la Thessalie, s'étaient soumis au souverain de Constantinople; mais ils rejetèrent les chaînes du pontife romain, et soutinrent avec succès leur refus par les armes. Sous leur protection, les Evêques et les moines fugitifs assemblèrent des synodes d'opposition, rétorquèrent le nom d'hérétique et y ajoutèrent le nom injurieux d'apostat. Le prince de Trébisonde prit le titre d'empereur que Michel n'était plus digne de porter, et même les Latins de Négrepont, de Thèbes, d'Athènes et de la Morée, oubliant le mérite de la conversion, se joignirent, soit ouvertement ou secrètement, aux ennemis de Paléologue. Ses généraux favoris, qui faisaient partie de sa famille, désertèrent ou trahirent successivement une cause sacrilège. Sa sour Eulogie, sa nièce et deux de ses cousines, conspirèrent contre lui; une autre de ses nièces, Marie, reine des Bulgares, négocia la ruine de son oncle avec le sultan d'Egypte; et leur perfidie passa dans l'opinion publique pour l'effet de la plus haute vertu. Lorsque les nonces du pape le pressèrent de consommer le saint ouvrage, Paléologue leur exposa dans un récit sincère tout ce qu'il avait fait et ce qu'il avait souffert pour eux. Ils ne pouvaient douter que les sectaires des deux sexes et de tous les rangs n'eussent été privés de leurs honneurs, de leur fortune et de leur liberté. La liste des confiscations et des châtiments contenait les noms des personnes les plus chéries de l'empereur, et de celles qui méritaient le mieux ses bienfaits. Ils furent conduits à la prison où ils virent quatre princes du sang impérial, enchaînés aux quatre coins et agitant leurs fers dans un accès de rage. Deux d'entre eux sortirent de captivité, l'un par sa soumission, et l'autre par la mort; les deux autres furent punis de leur obstination par la perte des yeux: et les Grecs les moins opposés à l'union déplorèrent cette cruelle et funeste tragédie. Les persécuteurs doivent s'attendre à la haine de leurs victimes; mais ils tirent ordinairement quelque consolation du témoignage de leur conscience, des applaudissements de leur parti; et peut-être du succès de leur entreprise. Michel, dont l'hypocrisie n'était animée que par des motifs de politique, devait se haîr lui-même; mépriser ses partisans, estimer et envier les rebelles courageux auxquels il s'était rendu également odieux et méprisable. Tandis qu'à Constantinople on abhorrait sa violence, on se plaignait à Rome de sa lenteur, on y révoquait en doute sa sincérité; enfin, le pape Martin exclut de la communion des fidèles celui qui travaillait à y faire rentrer une Eglise schismatique.

(L'union dissoute; 1283) Dès que le tyran eut expiré, les Grecs, d'un contentement unanime, abjurèrent l'union; on purifia les Eglises, on réconcilia les pénitents, et Andronic, versant des larmes sur les erreurs de sa jeunesse, refusa pieusement aux restes de son père les obsèques d'un prince et même d'un chrétien.

26 février 1266

Charles d'Anjou s'empare de Naples et de la Sicile

Les Latins, durant leurs calamités, avaient laissé tomber en ruine les tours de Constantinople; Paléologue les fit rétablir, fortifier et garnir abondamment de grains et de provisions salées, dans la crainte d'un siège qu'il s'attendait à soutenir bientôt contre les puissances de l'Occident. Le monarque des Deux-Siciles était le plus formidable de ses voisins; mais tant que Mainfroy, bâtard de Frédéric II, occupait ce trône, ses Etats étaient pour l'empire d'Orient un rempart plutôt qu'un sujet d'inquiétude. Quoique actif et brave, l'usurpateur Mainfroy, séparé de la cause des Latins et proscrit par les sentences successives de plusieurs papes, était assez occupé à se défendre; et la croisade dirigée contre l'ennemi personnel de Rome, occupait les armées qui auraient pu assiéger Constantinople. Le frère de saint Louis, Charles, comte d'Anjou et de Provence, conduisait la chevalerie de France à cette sainte expédition; le vengeur de Rome obtint pour prix la couronne des Deux-Siciles. L'aversion de ses sujets chrétiens obligea Mainfroy d'enrôler une colonie de Sarrasins, que son père avait établie dans la Pouille; et cette ressource odieuse peut expliquer la méfiance du héros catholique, qui rejeta toutes les propositions d'accommodement. Portez, dit Charles, ce message au sultan de Nocera; dites-lui que Dieu et nos épées décideront entre nous, et que s'il ne m'envoie pas en paradis, je l'enverrai sûrement en enfer. Les armées se joignirent : j'ignore dans quel endroit de l'autre monde alla Mainfroy; mais dans celui-ci il perdit, près de Bénévent, la bataille, ses amis, la couronne et la vie. Naples et la Sicile se peuplèrent d'une lignée belliqueuse de noblesse française; et leur chef ambitieux se promit la conquête de l'Afrique, de la Grèce et de la Palestine. Les motifs spécieux pouvaient le déterminer à essayer d'abord ses armes contre Constantinople, et Paléologue, qui ne comptait pas sur ses propres forces, en appela plusieurs fois de l'ambition de Charles à l'humanité de saint Louis, qui conservait un juste ascendant sur l'esprit féroce de son frère. Charles fut retenu quelque temps dans ses Etats par l'invasion de Conradin, dernier héritier de la maison impériale de Souabe; mais ce jeune prince succomba dans une entreprise au-dessus de ses forces, et sa tête, publiquement abattue sur un échafaud, apprit aux rivaux de Charles à craindre pour leur vie autant que pour leurs Etats. La dernière croisade de saint Louis sur la côte d'Afrique donna encore un répit au souverain de Byzance. Le devoir et l'intérêt obligeaient également le roi de Naples à seconder cette sainte entreprise de ses troupes et de sa personne.

(Il menace l'Empire Grec; 1270) La mort de saint Louis le débarrassa du joug importun d'un censeur vertueux. Le roi de Tunis se reconnut vassal et tributaire de la couronne de Sicile; et les plus intrépides des chevaliers français eurent la liberté de marcher sous sa bannière contre l'empire grec. Un mariage et un traité réunirent ses intérêts à ceux de la maison de Courtenai: il promit sa fille Béatrix à Philippe, fils et héritier de l'empereur Baudouin; on accorda à celui-ci une pension de six cents pièces d'or pour soutenir sa dignité; son père distribua généreusement à ses alliés les royaumes et les provinces de l'Orient, ne réservant pour lui que la ville de Constantinople et ses environs, jusqu'à la distance d'une journée de marche. Dans ce danger menaçant, Paléologue s'empressa de souscrire le symbole et d'implorer la protection du pape, qui se montra alors véritablement un ange de paix et le père commun des chrétiens. Sa voix enchaîna la valeur et l'épée de Charles d'Anjou, et ses ambassadeurs grecs l'aperçurent qui, profondément blessé du refus qui lui avait été fait de permettre son entreprise et de consacrer ses armes, mordait de fureur son sceptre d'ivoire dans l'antichambre du pontife romain. Il paraît que ce prince respecta la médiation désintéressée de Grégoire X; mais l'orgueil et la partialité de Nicolas III l'éloignèrent insensiblement, et l'attachement de ce pontife pour sa maison, la famille des Ursins, aliéna du service de l'Eglise le plus fidèle de ses champions. La ligue contre les Grecs, composée de Philippe l'empereur latin, du roi des Deux-Siciles et de la république de Venise, allait avoir son exécution, et l'élection de Martin IV, Français de nation, au trône pontifical, donna une sanction à l'entreprise. Philippe fournissait son nom, Martin une bulle d'excommunication, les Vénitiens une escadre de quarante galères, et les redoutables forces de Charles consistaient en quarante comtes, dix mille hommes d'armes, un corps nombreux d'infanterie, et une flotte de plus de trois cents vaisseaux de transport. On fixa un jour éloigné pour le rassemblement de cette nombreuse armée dans le port de Brindes; et trois cents chevaliers s'étant d'avance emparés de l'Albanie, essayèrent d'emporter la forteresse de Belgrade. Leur défaite put flatter un instant la vanité de la cour de Constantinople; mais Paléologue, trop éclairé pour ne pas désespérer de ses forces, se fia de sa sûreté aux effets d'une conspiration, et, s'il est permis de le dire, aux travaux secrets du rat qui rongeait la corde de l'arc du tyran de Sicile.

1280

Palélogue excite les siciliens à se révolter

On comptait parmi les adhérents fugitifs de la maison de Souabe, Jean de Procida, qui avait été chassé d'une petite île de ce nom, qu'il possédait dans la baie de Naples. Il descendait d'une famille noble, mais comme son éducation avait été soignée dans son exil, Jean se tira de l'indigence en pratiquant la médecine, qu'il avait étudiée dans l'école de Salerne. Il ne lui restait plus rien à perdre que la vie; et la première qualité d'un rebelle est de la mépriser. Procida possédait l'art de négocier, de faire valoir ses raisons et de déguiser ses motifs. Dans ses diverses transactions, soit avec des nations, soit avec des particuliers, il savait persuader à tous les partis qu'il ne s'occupait que de leurs intérêts. Les nouveaux Etats de Charles étaient accablés de toutes espèces de vexations, soit fiscales ou militaires. Il sacrifiait la fortune et la vie de ses sujets italiens à sa propre grandeur et à la licence de ses courtisans; sa présence contenait la haine des Napolitains; mais l'administration faible et vicieuse des lieutenants ou des gouverneurs excitait le mépris et l'indignation des Siciliens. Procida ranima par son éloquence le sentiment de la liberté, et fit trouver à chaque baron son intérêt personnel à soutenir la cause commune. Dans l'espérance d'un secours étranger, Jean visita successivement la cour de l'empereur grec et celle de Pierre, roi d'Aragon, qui possédait les pays maritimes de Valence et de Catalogne. On offrit à l'ambitieux Pierre une couronne qu'il pouvait justement réclamer en faisant valoir les droits de son mariage avec la soeur de Mainfroy, et, le dernier voeu de Conradin qui, de l'échafaud où il perdit la vie, avait jeté son anneau à son héritier et à son vengeur. Paléologue se décida facilement à distraire son ennemi d'une guerre étrangère, en l'occupant chez lui d'une révolte, il fournit vingt-cinq mille onces d'or, dont on se servit utilement pour armer une flotte de Catalans qui mirent à la voile sous un pavillon sacré, et sous le prétexte d'attaquer les Sarrasins de l'Afrique. Déguisé en moine ou en mendiant, l'infatigable agent de la révolte vola de Constantinople à Rome, et de Sicile à Saragosse. Le pape Nicolas, ennemi personnel de Charles, signa lui-même le traité; et son acte de donation transporta les clefs de saint Pierre de la maison d'Anjou dans celle d'Aragon. Le secret, quoique répandu dans tant de différents pays, et librement communiqué à un si grand nombre de personnes, fut gardé, durant plus de deux années, avec une discrétion impénétrable; chacun des nombreux conspirateurs s'était pénétré de la maxime de Procida, qui déclarait qu'il se couperait la main gauche s'il soupçonnait qu'elle pût connaître l'intention de sa main droite. La mine se réparait avec un artifice profond et dangereux; mais on ne peut assurer si le tumulte de Palerme, qui amena l'explosion, fut accidentel ou prémédité.

La veille de Pâques, tandis qu'une procession de citoyens sans armes visitait une église hors de la ville, la fille d'une maison noble fut grossièrement insultée par un soldat français. La mort suivit aussitôt son insolence. Les soldats qui survinrent dispersèrent pour un instant la multitude; mais à la fin le nombre et la fureur l'emportèrent; les conspirateurs saisirent cette occasion; l'incendie se répandit sur toute l'île, et huit mille Français furent indistinctement égorgés dans cette révolution, à laquelle on a donné le nom de Vêpres siciliennes. On déploya dans toutes les villes la bannière de l'Eglise et de la liberté. La présence ou l'esprit de Procida animait partout la révolte; et Pierre d'Aragon, qui cingla de la côte d'Afrique à Palerme, entra dans la ville aux acclamations des habitants, qui le nommèrent le monarque et le libérateur de la Sicile. Charles, apprit avec autant de consternation que d'étonnement la révolte d'un peuple qu'il avait si longtemps foulé aux pieds avec impunité; et on l'entendit s'écrier, dans le premier accès de douleur et de dévotion : Grand Dieu, si tu as résolu de m'humilier, fais-moi dut moins descendre plus doucement du faîte de la grandeur ! Il rappela précipitamment, de la guerre contre les Grecs, la flotte et l'armée qui remplissaient déjà les ports de l'Italie; et Messine se trouva exposée, par sa situation, aux premiers efforts de sa vengeance. Sans confiance en leurs propres forces, et sans espoir de secours étrangers, les citoyens auraient ouvert leurs portes, si le monarque eût voulu assurer le pardon et la conservation des anciens privilèges; mais il avait déjà repris tout son orgueil. Les plus vives instances du légat ne purent lui arracher que la promesse d'épargner la ville, à condition qu'on lui remettrait huit cents des rebelles dont il donnerait-la liste, et dont le sort serait à sa discrétion. Le désespoir des Messinois ranima leur courage; Pierre d'Aragon vint à leur secours. Le manque de provisions et les dangers de l'équinoxe forcèrent son rival de se retirer sur les côtes de la Calabre. Au même instant l'amiral des Catalans, le célèbre Roger de Loria, balaya le canal avec son invincible escadre. La flotte française, moins nombreuse en galères qu'en bâtiments de transport, fut ou brûlée ou détruite, et le même évènement assura l'indépendance de la Sicile et la sûreté de Paléologue. Peu de jours avant sa mort, il apprit avec joie la chute d'un ennemi qu'il estimait et haîssait également, et peut-être se laissa-t-il gagner à cette opinion populaire: que si Charles n'eût pas rencontré Paléologue pour adversaire, Constantinople et l'Italie n'auraient en bientôt qu'un seul maître. Depuis cette époque funeste, la vie de Charles ne fut plus qu'une suite continuelle d'infortunes. Les ennemis insultèrent sa capitale, et firent son fils prisonnier. Charles mourût sans avoir recouvré la Sicile, qui, après une guerre de vingt ans, fut définitivement séparée du royaume de Naples, et transférée, comme royaume indépendant, à une branche cadette de la maison d'Aragon.

1303-1307

Service et guerres des Catalans dans l'Empire grec

On ne me soupçonnera pas, j'espère, de superstition, mais je ne puis m'empêcher de remarquer que, même dans ce monde, l'ordre naturel des évènements offre quelquefois les plus fortes apparences d'une rétribution morale. Le premier Paléologue avait sauvé son empire en couvrant les royaumes de l'Occident de révoltes et de sang; ces germes de discorde produisirent une génération d'hommes terribles qui assaillirent et ébranlèrent le trône de son fils. Dans nos siècles modernes, les dettes et les taxes sont le poison secret qui nous ronge au sein de la paix; mais dans les gouvernements faibles et irréguliers du moyen âge, elle était continuellement troublée par les calamités actuelles qui provenaient du licenciement des armées. Trop paresseux pour travailler, et trop fiers pour mendier leur subsistance, les mercenaires vivaient de brigandage; appuyés du nom de quelque chef dont ils déployaient la bannière, ils devenaient plus dangereux et semblaient un peu moins méprisables; le souverain, à qui leur service devenait inutile et que leur présence incommodait, tâchait de s'en débarrasser sur ses voisins. Après la paix de Sicile, des milliers de Génois, de Catalans, etc., qui avaient combattu par terre ou par mer pour la maison d'Aragon ou d'Anjou, se rassemblèrent et formèrent un corps de nation réunie par des moeurs et des intérêts semblables. Ayant appris l'irruption des Turcs dans les provinces asiatiques de l'empire d'Orient, ils résolurent d'aller chercher, en combattant contre eux, une solde et du butin; et Frédéric, roi de Sicile, contribua libéralement à leur fournir les moyens de s'éloigner. Depuis vingt ans qu'ils faisaient la guerre, ils ne connaissaient plus d'autre patrie que les camps ou les vaisseaux. Ils ne savaient que se battre, n'avaient d'autre propriété que leurs armes, et ne concevaient d'autre vertu que la valeur. Les femmes qui suivaient la troupe étaient devenues aussi intrépides que leurs maris ou leurs amants; on prétendait que d'un seul coup de sabre les Catalans fendaient en deux un cavalier et son cheval; et cette seule opinion était une arme puissante. Roger de Flor était de tous leurs chefs celui qui avait le plus de crédit; et il effaçait par son mérite personnel les fiers Aragonais, ses rivaux. Issu du mariage d'un gentilhomme allemand de la cour de Frédéric II et d'une demoiselle noble de Brindes, Roger fut successivement templier, apostat, pirate, et enfin le plus riche et le plus puissant amiral de la Méditerranée. Il cingla de Messine vers Constantinople, suivi de dix-huit galères, quatre gros vaisseaux et huit mille aventuriers. Andronic l'Ancien exécuta fidèlement le traité préliminaire que le général avait dicté avant de quitter la Sicile, et reçut ce formidable secours avec un mélange de joie et de terreur. On logea Roger dans un palais; et l'empereur donna sa nièce en mariage au vaillant étranger, qu'il décora aussitôt du titre de grand-duc ou d'amiral de la Romanie. Après quelque temps de repos, il transporta ses troupes au-delà de la Propontide, et attaqua hardiment les Turcs. Trente mille musulmans périrent dans deux batailles sanglantes; Roger fît lever le siège de Philadelphie, et mérita d'être nommé le libérateur de l'Asie. Mais l'esclavage et la ruine de cette malheureuse province furent bientôt la suite de cette courte prospérité. Les habitants, dit un historien, s'échappèrent de la fumée pour tomber dans les flammes: les hostilités des Turcs étaient moins funestes que l'amitié des Catalans. Ils considéraient comme leur propriété la vie et la fortune de ceux qu'ils avaient sauvés; les jeunes filles n'avaient échappé à des amants circoncis que pour passer de gré ou de force dans les bras des soldats chrétiens; la perception des amendes et des subsides était accompagnée de rapines sans frein et d'exécutions arbitraires, et le grand-duc assiégea Magnésie, ville de l'empire, pour la punir de la résistance qu'elle lui avait opposée. Il s'excusa de cette violence sur les ressentiments d'une armée victorieuse et irritée, qui aurait méconnu son autorité et peut-être attaqué sa vie, s'il eût prétendu châtier de fidèles soldats justement offensés du refus qu'on faisait de leur accorder le prix convenu de leur service. Les menaces et les plaintes d'Andronic découvraient la faiblesse et la misère de l'empire. Le monarque n'avait demandé, par sa bulle d'or, que cinq cents cavaliers et mille soldats d'infanterie; il avait cependant généreusement enrôlé et nourri la foule de volontaires qui étaient accourus dans ses Etats. Tandis que ses plus braves alliés se contentaient d'une paye de trois byzans d'or par mois, les Catalans recevaient chaque mois une ou même deux onces d'or. Un de leurs chefs avait taxé modestement à trois cent mille écus le prix de ses services futurs, et il était déjà sorti plus d'un million du trésor royal pour l'entretien de ces dispendieux mercenaires. On avait imposé une taxe cruelle sur la récolte des laboureurs; on avait retranché un tiers des appointements aux officiers publics, et le titre de la monnaie avait été si honteusement altéré, qu'il ne se trouvait plus que cinq parties d'or pur sur vingt-quatre. Roger obéit volontiers à l'ordre que lui donna l'empereur d'évacuer une province où il ne restât plus rien à piller, mais il refusa de disperser ses troupes. Sa réponse fut respectueuse, mais sa conduite annonça l'indépendance et la révolte. Le grand-duc protesta que si l'empereur marchait contre lui, il s'avancerait de quarante pas pour baiser la terre devant lui, mais qu'en se relevant de cette humble posture, Roger, n'oublierait pas que sa vie et son épée étaient au service de ses compagnons. Il daigna accepter le titre de César et les marques de cette dignité, et rejeta la nouvelle proposition du gouvernement de l'Asie, avec un subside de blé et d'argent, à condition qu'il réduirait ses troupes au nombre peu dangereux de trois mille hommes. L'assassinat est la dernière ressource des lâches. La curiosité conduisit le nouveau César au palais d'Andrinople, où la cour faisait sa résidence; les Alains de la garde le poignardèrent dans l'appartement, et en présence de l'impératrice; et quoiqu'on ait prétendu qu'ils l'avaient immolé à leur vengeance particulière, ses compatriotes, tranquilles à Constantinople sur la foi des traités, furent enveloppés dans une proscription prononcée par le prince et le peuple. La plus grande partie de ces aventuriers, intimidés par la perte de leur chef, se réfugièrent sur leurs vaisseaux, mirent à la voile et se répandirent sur les côtes de la Méditerranée. Mais une vieille bande, composée de quinze cents Catalans ou Français, se maintint dans la forteresse de Gallipoli sur l'Hellespont; ils y déployèrent la bannière d'Aragon, et offrirent de justifier et de venger leur général par un combat de dix ou de cent guerriers contre un nombre égal de leurs ennemis. Au lieu d'accepter cet audacieux défi, l'empereur Michel, fils et collègue d'Andronic, résolut de les écraser sous le nombre. Il vint à bout, en épuisant toutes les ressources de l'empire, de rassembler une armée de treize mille chevaux et de trente mille hommes d'infanterie: les vaisseaux grecs et génois couvrirent la Propontide. Dans deux batailles consécutives, les Catalans, animés par le désespoir et dirigés par la discipline, triomphèrent sur mer et sur terre de ces forces imposantes. Le jeune empereur s'enfuit dans son palais, et laissa un corps de cavalerie légère, insuffisant pour la défense du pays. Ces victoires ranimèrent l'espoir des aventuriers et augmentèrent bientôt leur nombre. Des guerriers de toutes les nations se réunirent sous la bannière et le nom de la grande compagnie, et trois mille musulmans convertis désertèrent les étendards de l'empereur pour se joindre à cette association militaire. La possession de Gallipoli donnait aux Catalans la facilité d'intercepter le commerce de Constantinople et de la mer Noire, tandis que leurs compagnons ravageaient des deux côtés de l'Hellespont, les frontières de l'Europe et de l'Asie. Pour prévenir leur approche, les Grecs dévastèrent eux-mêmes tous les environs de Byzance: les paysans se retirèrent dans la ville, avec leurs troupeaux, et égorgèrent en un seul jour tous les animaux qu'ils ne pouvaient ni renfermer ni nourrir. Andronic renouvela quatre fois ses propositions de paix et fut toujours repoussé avec inflexibilité; mais le manque de provisions et la discorde des chefs forcèrent les Catalans à s'éloigner des bords de l'Hellespont et des environs de la capitale. Après s'être séparés des Turcs, les restes de la grande compagnie continuèrent leur marche à travers la Macédoine et la Thessalie, et cherchèrent un nouvel établissement dans le coeur de la Grèce.

1204-1456

Révolutions d'Athènes

Après quelques siècles d'oubli, l'irruption des Latins réveilla la Grèce pour lui faire éprouver de nouveaux malheurs. Durant les deux cent cinquante années qui s'écoulèrent entre la première et la dernière conquête de Constantinople, une multitude de petits tyrans se disputèrent cette vénérable contrée. Ses villes antiques essuyaient encore tous les désordres des guerres civiles et étrangères, sans en être consolées par les dons du génie ou de la liberté; et si la servitude est préférable à l'anarchie, la Grèce doit se reposer avec joie sous le joug des Ottomans. Je n'entreprendrai pas l'histoire obscure des différentes dynasties qui s'élevèrent et tombèrent successivement sur le continent et dans les îles; mais un sentiment de reconnaissance pour le premier séjour des muses et de la philosophie, doit naturellement intéresser tout lecteur instruit à la destinée d'Athènes. Dans le partage de l'empire, la principauté d'Athènes et de Thèbes avait été la récompense d'Othon de La Roche, noble guerrier de la Bourgogne, avec le titre de grand-duc, auquel les Latins atiribuaiént un sens particulier, et dont les Grecs faisaient ridiculement remonter l'origine au siècle de Constantin. Othon suivait les étendards du marquis de Montferrat; son fils et ses deux petits-fils possédèrent paisiblement le vaste patrimoine qu'il avait acquis par un miracle de conduite ou de fortune, jusqu'au moment où l'héritière de cette famille contracta un mariage qui, sans le faire sortir des mains des Français, le fit passer à la branche aînée de la maison de Brienne, Gauthier de Brienne, issu de ce mariage, succéda au duché d'Athènes; et avec le secours de quelques Catalans mercenaires, qu'il investit de fiefs, le grand-duc se rendit maître de plus de trente châteaux appartenant à des seigneurs ses vassaux, ou seulement ses voisins. Mais ayant été informé de l'approche et des desseins de la grande compagnie, Gauthier rassembla sept cents chevaliers, six mille chevaux et environ huit mille hommes d'infanterie, et marcha hardiment à leur rencontre jusque sur les bords du Céphise en Béotie. Les forces des Catalans ne montaient qu'à trois mille cinq cents chevaux et quatre raille hommes d'infanterie mais, suppléant au nombre par l'ordre et la ruse, ils environnèrent leur camp d'une inondation artificielle. Le duc, suivi des chevaliers, s'étant avancé sans crainte et sans précaution dans la prairie, leurs chevaux s'enfoncèrent dans la boue, et il fut taillé en pièces avec la plus grande partie de la cavalerie française. Sa famille et sa nation furent chassées de la Grèce, et son fils Gauthier de Brienne, duc titulaire d'Athènes, tyran de Florence et connétable de France, perdit la vie dans les champs de Poitiers. Les victorieux Catalans se partagèrent l'Attique et la Béotie; ils épousèrent les veuves et les filles des vaincus, et durant quatorze années la grande compagnie fit trembler toute la Grèce. Des discordes les déterminèrent à reconnaître le chef de la maison d'Aragon pour leur souverain; et jusqu'à la fin du quatorzième siècle, les rois de Sicile disposèrent d'Athènes comme d'un gouvernement ou d'un apanage de leur empire. Après les Français et les Catalans, la famille des Acciajuoli, plébéienne à Florence, puissante à Naples, et souveraine en Grèce, forma la troisième dynastie. Athènes, qu'ils embellirent de nouveaux édifices, devint la capitale d'un royaume qui comprenait Thèbes, Argos, Corinthe, Delphes et une portion de la Thessalie. Leur empire fut détruit par le victorieux Mahomet II, qui fit étrangler le dernier grand-duc, et élever ses enfants dans la discipline et la religion du sérail.

(Situation présente d'Athènes) Quoiqu'il ne reste plus aujourd'hui que l'ombre d'Athènes, elle contient encore huit ou dix mille habitants. Les trois quarts sont Grées de langage et de religion; le reste est composé de Turcs, dont les liaisons avec les citoyens ont un peu adouci l'orgueil et la gravité nationale. L'olivier, don de Minerve, fleurit toujours dans l'Attique, et le miel du mont Hymette n'a rien perdu de son parfum exquis. Mais le commerce languissant est entre les mains des étrangers, et la culture de cette terre stérile, est abandonnée aux Valaques errants. Les Athéniens se distinguent toujours par la subtilité et la vivacité de leur esprit; mais ces avantages, lorsqu'ils ne sont pas dirigés et éclairés par l'étude et ennoblis par le sentiment de la liberté, dégénèrent en une vile disposition à la ruse. Ce peuple artificieux a évité la tyrannie des hachas par un expédient qui adoucit son esclavage en aggravant sa honte. Vers le milieu du dernier siècle, les Athéniens choisirent pour leur protecteur le kislar aga, ou chef des eunuques noirs du sérail. Cet esclave d'Ethiopie, qui jouit de la confiance du sultan daigne accepter un présent de trente mille écus, le waivode, son lieutenant, qu'il confirme à la fin de chaque année, peut en prendre cinq ou six mille de plus pour lui; et telle est la politique adroite des Athéniens; qu'ils parviennent presque toujours à faire punir ou déposer le gouverneur dont ils ont à se plaindre. Dans leurs différends particuliers, ils prennent pour juge leur archevêque. Ce prélat, le plus riche de l'Eglise grecque. Ils ont en outre un tribunal composé de huit geronti ou vieillards choisis dans les huit quartiers de la ville. Les familles nobles ne peuvent pas remonter authentiquement à plus de trois siècles; mais leurs principaux membres se distinguent par l'affectation d'un maintien grave, un bonnet fourré et le nom pompeux d'archonte. Ceux qui aiment les contrastes, représentent le langage moderne d'Athènes comme le plus barbare des soixante-dix dialectes du grec corrompu. Ce reproche est exagéré; mais il ne serait pas aisé de trouver dans la patrie de Platon et de Démosthènes un lecteur ou une copie de leurs admirables compositions. Les Athéniens foulent, avec une indifférence insultante, les ruines glorieuses de l'antiquité; et tel est l'excès de leur dégradation, qu'ils sont hors d'état d'admirer le génie de leurs prédécesseurs.

1282-1320

Superstition d'Andronic et du siècle

Le long règne d'Andronic l'Ancien n'est guère mémorable que par les querelles de l'Eglise grecque, l'invasion des Catalans et l'accroissement de la grandeur ottomane. On le célèbre comme le prince le plus savant, et le plus vertueux de son siècle; mais sa science et ses vertus ne contribuèrent ni son propre perfectionnement, ni au bonheur de la société. Esclave de la superstition la plus absurde, il était toujours environné d'ennemis réels ou imaginaires, et son imagination n'était pas moins frappée de la crainte des flammes de l'enfer que de celle des Turcs ou des Catalans. Sous le règne des Paléologues on considérait le choix d'un patriarche comme la plus sérieuse affaire de l'Etat. Les chefs de l'Eglise grecque étaient des moines ambitieux et fanatiques, dont les vices et les vertus, le savoir et l'ignorance, étaient également méprisables ou funestes. La discipline rigoureuse du patriarche Athanase irrita le peuple et le clergé; on l'entendit déclarer que le pécheur boirait jusqu'à la lie le calice de pénitence, et l'on répandit le conte ridicule d'un âne sacrilège qu'il avait puni, disait-on, pour avoir mangé une laitue dans le jardin d'un couvent. Chassé de son siège par la clameur publique, Athanase, avant de se retirer, composa deux écrits d'une teneur tout à fait opposée. Son testament public était sur ce ton de la résignation et de la charité; le codicille particulier lançait les plus terribles anathèmes sur les auteurs de sa disgrâce, et les excluait pour toujours de la communion de la sainte Trinité, des anges et des saints. Le prélat déposa ce dernier papier dans un pot de terre, qui fut placé par ses ordres sur le haut d'un pilier du dôme de Sainte-Sophie, dans l'espérance que la découverte de cet arrêt pourrait quelque jour le venger. Au bout de quatre ans, des enfants, grimpant sur des échelles pour chercher des nids de pigeons, découvrirent ce fatal secret, et Andronic, se trouvant compris dans l'excommunication, trembla sur le bord de l'abîme perfidement caché sous ses pas. Il fit immédiatement assembler un synode d'évêques pour discuter cette importante question: on condamna unanimement la précipitation qui avait dicté cet anathème clandestin; mais comme il ne pouvait être levé que par celui qui l'avait prononcé, et que ce prélat chassé de son siège n'en avait plus le pouvoir, on jugea qu'aucune puissance, de la terre ne pouvait infirmer la sentence. On arracha à l'auteur du désordre quelques faibles témoignages de pardon et de repentir; mais la conscience de l'empereur était toujours alarmée, et ce prince ne désirait pas moins vivement qu'Athanase lui-même le rétablissement d'un patriarche qui pouvait seul le tranquilliser. Au milieu de la nuit, un moine, après avoir heurté rudement à la porte de la chambre où l'empereur reposait, lui annonça une révélation de peste, de famine, de tremblement de terre et d'inondation. Andronic épouvanté sauta de son lit, passa le reste de la nuit en prières, et sentit ou crut sentir la terre trembler. L'empereur, suivi d'un cortège d'évêques, se rendit à pied à la cellule d'Athanase; et après une résistance convenable, le saint, de qui venait ce message qui avait alarmé l'empereur, consentit à absoudre le prince et à gouverner l'Eglise de Constantinople. Mais loin que sa disgrâce l'eut adouci, la solitude avait encore aigri son caractère, et le pasteur s'attira de nouveau la haine de son troupeau. Ses ennemis se servirent avec succès d'un singulier moyen de vengeance. Ils enlevèrent durant la nuit le marchepied ou tapis de pied de son siège, et le replacèrent, sans être aperçus, orné d'une caricature des plus satiriques. L'empereur y paraissait avec une bride dans sa bouche; Athanase tenait les rênes, et conduisait aux pieds du Christ le docile animal. On découvrit et l'on punit les auteurs de cette insulte; mais le patriarche, indigné de ce qu'on avait épargné leur vie, se retira une seconde fois dans sa cellule, et les yeux d'Andronic, ouverts pour un instant, se refermèrent sous son successeur.

Si cette transaction est une des plus curieuses et des plus intéressantes d'un règne de cinquante ans, je ne puis du moins me plaindre de la rareté des matériaux, lorsque je réduis en un petit nombre de pages les énormes in-folio de Pachymère, de Cantacuzène et de Nicéphore Grégoras, qui ont composé la prolixe et languissante histoire de cette époque. Le nom et la situation de l'empereur Jean Cantacuzène doivent sans doute attirer une vive curiosité sur ses ouvrages. Ses Mémoires comprennent un espace de quarante années, depuis la révolte d'Andronic le Jeune jusqu'au moment où il abdiqua lui-même l'empire; et l'on a remarqué qu'il était, comme Moïse et César le principal acteur des scènes qu'il décrit. Mais dans son éloquent ouvrage on chercherait en vain la sincérité d'un héros ou d'un pénitent; retiré dans un cloître, loin des vices et des passions du monde, il présente moins une confession qu'une apologie de la vie, d'un politique ambitieux. Au lieu de développer les caractères et les desseins des hommes, il ne présente que la surface spécieuse et adoucie des événements, colorés des louanges qu'il se donne ainsi qu'à ses partisans. Leurs motifs sont toujours purs, et leur but légitime. Ils conspirent et se révoltent sans aucune vue d'intérêt, et les violences qu'ils exercent ou tolèrent, sont toujours louées comme les effets naturels de la raison et de la vertu.

vers 1294-
12 octobre 1320

Michel IX Paléologue

Michel IX
Michel IX

A l'imitation du premier des Paléologues, Andronic l'Ancien associa son fils Michel aux honneurs de la pourpre; et depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à sa mort prématurée, ce prince fut considéré durant plus de vingt-cinq ans comme le second empereur des Grecs. A la tête des armées il n'excita ni l'inquiétude des ennemis ni la jalousie de la cour: sa patiente modération ne calcula pas les années de son père; et ce père n'eut jamais, ni dans les vices ni dans les vertus de son fils, aucun motif pour se repentir de la faveur qu'il lui avait accordée. Le fils de Michel portait le nom d'Andronic comme son grand-père, dont cette ressemblance avait de bonne heure déterminé la tendresse. L'esprit et la beauté d'Andronic augmentèrent l'affection du vieillard, qui se flattait que ses espérances trompées, dans sa première génération, se réaliseraient avec éclat dans la seconde. Son petit-fils fut élevé dans le palais comme l'héritier de l'empire et le favori de l'empereur; et dans les serments comme dans les acclamations du peuple, les noms du père, du fils et du petit-fils, formaient une trinité auguste: mais cette grandeur précoce corrompit bientôt le jeune Andronic; il voyait avec une impatience puérile le double obstacle qui arrêtait et pouvait arrêter longtemps l'essor de son ambition. Elle n'avait pour motif ni le désir de la gloire ni celui de travailler au bonheur de ses peuples; l'opulence et l'impunité étaient à ses yeux les plus précieuses prérogatives d'un monarque, et il commença ses indiscrétions par la demande qu'il fit d'être investi de quelques îles riches et fertiles où il pût vivre dans les plaisirs et l'indépendance. L'empereur s'offensa des nombreux et bruyants désordres qui troublaient la tranquillité de sa capitale; le jeune prince emprunta des usuriers génois de Péra les sommes que lui refusait la parcimonie de son grand-père; et cette dette onéreuse, au moyen de laquelle il affermit l'intérêt de la faction qu'il s'était formée, fût telle bientôt qu'elle ne pouvait plus être payée qu'au moyen d'une révolution. Une femme belle et d'un rang distingué, mais dont les moeurs étaient celles d'une courtisane, avait donné au jeune Andronic les premières leçons de l'amour. Il eut lieu de soupçonner les visites nocturnes d'un rival, et ses gardes, placés en embuscade à la porte de sa maîtresse, percèrent de leurs flèches un étranger qui passait dans la rue. Cet étranger était le prince Manuel son frère, qui languit et mourut de sa blessure. L'empereur Michel, leur père, dont la santé déclinait, expira environ huit jours après, pleurant la perte de ses deux enfants. Quoique le jeune Andronic n'eût pas eu l'intention de commettre un pareil crime, il ne devait pas moins considérer la perte de son frère et de son père comme la suite de ses dérèglements; et ce fut avec une profonde douleur que les hommes capables de sentiment et de réflexion, aperçurent qu'au lieu d'éprouver de la tristesse et des remords, il dissimulait faiblement sa joie d'être débarrassé de deux odieux compétiteurs. Ces évènements funestes et de nouveaux désordres aliénèrent par degrés le chef de l'empire. Après avoir épuisé en vain les conseils et les reproches, il transporta sur un autre de ses petits-fils ses espérances et son affection. Ce changement fut annoncé par un nouveau serment de fidélité fait au souverain et à la personne qu'il voudrait choisir pour son successeur. L'héritier naturel du trône, après s'être porté à de nouvelles insultes et avoir essuyé de nouveaux reproches, se vit exposé à l'ignominie d'un procès public. Avant de prononcer la sentence qui l'aurait probablement condamné à passer sa vie dans un cachot ou dans la cellule d'un monastère, l'empereur apprit que les partisans armés de son petit-fils remplissaient les cours de son palais. Il consentit à changer son jugement en un traité de réconciliation; et cette victoire encouragea le jeune Andronic et sa faction.

20 avril 1321-
24 mai 1328

Andronic III Paléologue ou Andronic le Jeune

Michel IX
Andronic III

Cependant la capitale, le clergé et le sénat, tenaient à la personne du vieil empereur, ou du moins à son gouvernement; et les mécontents ne pouvaient espérer de faire triompher leur cause et de renverser son trône que par la fuite, la révolte et des secours étrangers. Le grand domestique, Jean Cantacuzène était l'âme de l'entreprise. C'est de sa fuite de Constantinople que datent ses opérations et ses Mémoires; et si, c'est lui-même qui a vanté son patriotisme, un historien du parti contraire a du moins loué le zèle et l'habileté qu'il déploya en faveur du jeune empereur. Le jeune prince s'échappa de la capitale sous le prétexte d'une partie de chasse, leva à Andrinople l'étendard de la rébellion, et eut en peu de temps une armée de cinquante mille hommes, que le devoir ni l'honneur n'auraient pu décider à prendre les armes contre les Barbares. Des forces si considérables étaient capables de sauver l'empire ou de lui imposer la loi; mais la discorde régnait dans les conseils des rebelles, leurs opérations étaient lentes et incertaines; et la cour de Constantinople retardait leurs progrès par des intrigues et des négociations. Les deux Andronic prolongèrent, suspendirent et renouvelèrent, durant sept années, leurs désastreuses contestations. Par un premier traité, ils partagèrent les restes de l'empire: Constantinople, Thessalonique et les îles, appartinrent au vieil Andronic; le jeune acquit la souveraineté indépendante de presque toute la Thrace, depuis Philippi jusqu'au district de Byzance.

(Couronnement d'Andronic le Jeune; 2 février 1325) Par son second traité, le jeune Andronic stipula son couronnement immédiat, le paiement de son armée, et le partage égal des revenus et de la puissance. La surprise de Constantinople et la retraite définitive du vieil Andronic terminèrent la troisième guerre civile, et le jeune vainqueur régna seul sur l'empire. On peut découvrir les raisons de ces lenteurs dans le caractère des hommes et dans l'esprit du siècle. Lorsque l'héritier du trône exposa ses premiers griefs et annonça ses craintes, les peuples l'écoutèrent avec intérêt et lui prodiguèrent des applaudissements. Ses émissaires répandirent de tous côtés qu'il augmenterait la paye des soldats et déchargerait ses sujets d'une partie des impôts; et on ne réfléchit pas que ces deux promesses se détruisaient mutuellement. Toutes les fautes commises durant un règne de quarante ans servirent de prétexte à la révolte. La génération naissante voyait avec mécontentement se prolonger à l'infini le règne d'un prince dont les maximes et les favoris étaient de l'autre siècle; et la vieillesse d'Andronic n'inspirait pas de respect, parce que sa jeunesse avait manqué d'énergie. Il tirait des taxes publiques un revenu de cinq cent mille livres pesant d'or, et ce monarque, le plus riche des princes chrétiens, ne pouvait entretenir trois mille hommes de cavalerie et trente galères pour arrêter les progrès et les ravages des Turcs. Que ma situation, disait le jeune Andronic, est différente de celle du fils de Philippe ! Alexandre se plaignait de ce que son père ne lui laisserait rien à conquérir; hélas ! Mon grand-père ne me laissera rien à perdre. Mais les Grecs s'aperçurent bientôt qu'une guerre civile ne guérirait pas les maux de l'Etat, et que leur jeune favori n'était pas destiné à devenir le sauveur d'un empire à son déclin. A la première défaite son parti se trouva rompu par la légèreté du chef, par les différends qui s'élevèrent entre ses partisans, et par les intrigues de l'ancienne cour, qui sût engager les mécontents à déserter ou à trahir la cause du rebelle. Andronic le Jeune se laissa toucher par le remords, fatiguer par les affaires ou tromper par les négociations. Il cherchait plus les plaisirs que la puissance; et la liberté qu'il eut d'entretenir mille chiens de chasse, mille faucons et mille chasseurs, suffit pour ternir sa renommée et désarmer son ambition.

13 février 1332

La mort d'Andronic l'Ancien

(Andronic l'Ancien abdique; 24 mai 1328) Considérons à présent la catastrophe de cette intrigue compliquée, et la situation définitive des principaux acteurs. Andronic l'Ancien passa presque toute sa vieillesse dans la discorde civile; les différents événements de la guerre où des traités diminuèrent successivement et sa réputation et sa puissance, jusqu'à la nuit fatale, où le jeune Andronic s'empara de la ville et du palais, sans éprouver de résistance. Le commandant en chef dédaignant les avis qu'on lui donnait sur le danger, dormait paisiblement dans son lit, dans toute la sécurité de l'ignorance, tandis que le faible monarque, agité d'inquiétudes, était abandonné à une troupe de pages et d'ecclésiastiques. Ses terreurs ne tardèrent pas à se réaliser; des acclamations se firent entendre, et proclamèrent le nom et la victoire d'Andronic le Jeune. Prosterné au pied d'une image de la Vierge, il envoya humblement remettre le sceptre et demander la vie au conquérant. La réponse de celui-ci fut convenable et respectueuse. Il se chargeait, dit-il, du gouvernement pour satisfaire le voeu du peuple; mais son grand-père n'en conserverait pas moins son rang et sa supériorité. Le vainqueur lui laissait son palais, et lui assignait une pension de vingt-quatre mille pièces d'or, dont une moitié devait être fournie par le trésor royal, et l'autre par la pêche de Constantinople. Mais, dépouillé de sa puissance, Andronic tomba bientôt dans le mépris et dans l'oubli. Le silence de son palais n'était plus troublé que par les bestiaux et les volailles du voisinage, qui en parcouraient impunément les cours solitaires. Sa pension fut réduite à dix mille pièces d'or, dont il ne pouvait obtenir le paiement. L'affaiblissement de sa vue vint encore aggraver ses souffrances. On rendait chaque jour sa détention plus rigoureuse; et durant une absence et une maladie de son petit-fils, ses barbares gardiens l'obligèrent, en le menaçant de la mort, à quitter la pourpre pour l'habit et la profession monastique. Le moine Antoine (c'était le nom qu'il avait pris) avait renoncé aux vanités de ce monde; mais il se trouva avoir besoin d'une grossière robe fourrée pour l'hiver: comme le vin lui était défendu par son confesseur, et l'eau par son médecin, il se trouvait réduit, pour toute boisson, au sorbet d'Egypte. Ce ne fut pas sans peine que l'ancien empereur des Romains parvint à se procurer trois ou quatre pièces d'or pour pourvoir à ses modestes besoins; et s'il est vrai qu'il ait sacrifié cet or pour soulager les maux encore plus pressants d'un ami, ce sacrifie est de quelque mérite aux yeux de la religion et de l'humanité.

(La mort d'Andronic l'Ancien; 13 février 1332) Quatre ans après son abdication Andronic ou Antoine expira dans sa cellule (13 février 1332), âgé de soixante-quatorze ans; et tout ce que purent lui promettre les derniers discours de la flatterie, ce fut une couronne plus brillante que celle qu'il avait portée dans ce monde corrompu.

24 mai 1328-
15 juin 1341

Règne d'Andronic III Palélogue dit le Jeune

Le règne d'Andronic le Jeune ne fut ni plus glorieux ni plus fortuné que celui de son grand père. Il ne jouit que momentanément et avec amertume des fruits de son ambition. Monté sur le trône, il perdit les restes de son ancienne popularité; les défauts de son caractère furent alors plus en vue. Les murmures du peuple le forcèrent à marcher en personne contre les Turcs. Andronic ne manqua pas de courage au moment du danger; mais il ne remporta qu'une blessure pour trophée de son expédition, et la victoire des Ottomans consolida l'établissement de leur monarchie. Les désordres du gouvernement civil parvinrent à leur dernière période; sa négligence à observer les usages et à conserver l'intégrité du costume national a été déplorée par des Grecs comme le funeste symptôme de la décadence de l'empire. Les débauches de sa jeunesse avaient hâté pour lui l'âge des infirmités; et le monarque, à peine sauvé par la nature ou les médecins, ou la Vierge, d'une maladie très dangereuse, fût enlevé presque subitement dans la quarante-cinquième année de son âge.

(Ses deux épouses) Il avait été marié deux fois, et comme les progrès des Latins dans les armes et dans les arts avaient adouci les préjugés de la cour de Byzance, ses deux épouses furent prisés parmi les princesses de l'Allemagne et de l'Italie; la première, connue dans son pays soupe nom d'Agnès, et en Grèce sous celui d'Irène, était fille du duc de Brunswick. Son père, petit souverain d'un pays indigent et sauvage dans le Nord de l'Allemagne, tirait quelques revenus du produit de ses mines d'argent, et les Grecs ont célébré sa famille comme la plus ancienne et la plus noble de la dynastie teutonique. Irène mourut sans laisser d'enfants, et Andronic épousa Jeanne, soeur du comte de Savoie. On préféra l'empereur grec au roi de France; et le comte, honorant en sa soeur le titre d'impératrice, la fit accompagner d'une nombreuse suite de filles nobles eu de chevaliers: elle fut régénérée et couronnée dans l'église de Sainte-Sophie, sous le nom plus orthodoxe d'Anne. A la suite de ses noces, les Grecs et les Italiens se disputèrent le prix de l'adresse et de la valeur dans des tournois et des exercices militaires.

15 juin 1341-1391

Jean V Paléologue

Jean V
Jean V

L'impératrice Anne de Savoie survécut à son mari. Jean Paléologue, leur fils, hérita du trône dans la neuvième année de son âge; et son enfance eût pour protecteur le plus illustre et le plus vertueux des Grecs.

(Bonheur de Jean Cantacuzène) La sincère et tendre amitié que son père conserva toujours pour Cantacuzène, fait également honneur au prince et au ministre. La noblesse du dernier égalait presque celle de son maître; leur attachement s'était formé au milieu des plaisirs de leur jeunesse; et l'énergie résultante d'une éducation modeste compensait chez le sujet le lustre nouveau que la pourpre donnait au prince. Nous avons vu Cantacuzène enlever le jeune empereur à la vengeance de son grand-père, et le ramener triomphant dans le palais de Constantinople, après six ans de guerre civile. Sous le règne d'Andronic le Jeune; le grand-domestique gouverna l'empereur et l'empire: ce fut lui qui recouvra l'île de Lesbos et la principauté d'Etolie; ses ennemis avouent qu'au milieu des déprédateurs du bien public, Cantacuzène seul se montra modéré et retenu; et l'état qu'il donne volontairement de sa fortune, laisse présumer qu'il l'avait reçue par héritage, et ne l'augmenta pas par des rapines. Il ne spécifie pas à la vérité la valeur de son argent comptant, de sa vaisselle et de ses bijoux. Cependant, après le don volontaire de deux cents vases d'argent, après que ses amis en eurent mis un grand nombre en sûreté, et que ses ennemis en eurent beaucoup pillé, ses trésors confisqués suffirent pour équiper une flotte de soixante-dix galères. Cantacuzène ne donne pas l'état de ses domaines, mais ses greniers renfermaient une quantité immense d'orge et de froment; et d'après la pratique de l'antiquité; les mille paires de boeufs, employés à la culture de ses terres, indiquent environ soixante-deux mille cinq cents acres de labour. Ses pâturages renfermaient deux mille cinq juments poulinières, deux cents chameaux, trois cents mulets, cinq cents ânes, cinq mille bêtes à cornes, cinquante mille cochons et soixante-dix mille moutons. Ce précieux détail d'opulence rurale a droit de nous paraître étonnant dans la décadence de l'empire, et principalement dans la Thrace, province successivement dévastée par tous les partis. La faveur dont son maître l'honorait était fort au-dessus de sa fortune.

(Il est nommé régent de l'empire) Dans quelques moments de familiarité et durant sa maladie, l'empereur désira détruire la distance demeurée entre eux, et pressa son ami d'accepter la pourpre et le diadème. Le grand-domestique eut assez de vertu pour résister à cette offre séduisante; il l'affirme du moins dans son histoire: le dernier testament d'Andronic le Jeune le nomma tuteur de son fils et régent de l'empire.

1340

Sa régence est attaquée

Si, pour récompense de ses services, on eût accordé au régent un juste tribut de reconnaissance et de docilité, la pureté de son zèle pour les intérêts de son pupille ne se serait peut-être jamais démentie. Cinq cents soldats choisis gardaient le jeune empereur et son palais on célébra avec décence, les obsèques de son père; la tranquillité de la capitale annonçait sa soumission; et cinq cents lettres envoyées dans les provinces dès le premier mois qui suivit la mort du monarque, leur apprirent ses dernières volontés.

(Par Apocaurus) L'ambition du grand-duc ou amiral Apocaucus fit disparaître l'heureuse perspective d'une minorité tranquille, et pour rendre sa perfidie plus odieuse, l'auguste historien confesse l'imprudence qu'il avait eue d'élever Apocaucus à la dignité de grand-duc, contre l'avis de son souverain plus pénétrant que lui. Audacieux et rusé, avide et prodigue, l'amiral faisait alternativement servir tous ses vices aux vues de son ambition, et ses talents à la ruine de sa patrie. Enorgueilli par le commandement d'une forteresse et celui des forces navales, Apocaucus conspirait contre son bienfaiteur; et lui prodiguait en même temps des assurances d'attachement et de fidélité. Toutes les femmes de la cour de l'impératrice lui étaient vendues et agissaient d'après ses plans.

(Par l'impératrice Anne de Savoie) Il sut exciter Anne de Savoie à réclamer la tutelle de son fils; on déguisa le désir de commander sous le masque de la sollicitude maternelle, et l'exemple du premier des Paléologues instruisait sa postérité à tout craindre d'un tuteur perfide.

(Par le patriarche) Le patriarche Jean d'Apri, vieillard vain, faible et environné d'une parenté nombreuse et indigente, produisit une ancienne lettre d'Andronic, par laquelle l'empereur léguait le prince et le peuple à ses soins pieux. Le sort de son prédécesseur Arsène l'engageait à prévenir le crime d'un usurpateur plutôt que d'avoir à le punir; et Apocaucus ne put s'empêcher de sourire du succès de ses flatteries, lorsqu'il vit l'évêque de Byzance s'environner du même appareil que le pontife romain; et réclamer les mêmes droits temporels. Une ligue secrète se forma entre ces trois personnes si différentes de caractère et de situation: on rendit au sénat une ombre d'autorité; et l'on séduisit les peuples par le nom de liberté. Cette confédération puissante attaqua le grand-domestique, d'abord d'une manière détournée et ensuite à force ouverte. On disputa ses prérogatives, on rejeta ses conseils; ses amis furent persécutés, et il courut souvent des risques pour sa vie au milieu de la capitale et à la tête des armées. Tandis qu'il s'occupait au loin du service de l'Etat, on l'accusa de trahison, ou le déclara ennemi de l'empire et de l'Eglise; et on le dévoua lui et tous ses adhérents au glaive de la justice, à la vengeance du peuple et aux puissances de l'enfer. Sa fortune fut confisquée; on jeta dans une prison sa mère, déjà avancée en âge tous ses services furent mis en oubli, et Cantacuzène se vit forcé, par la violence et l'injustice, à commettre le crime dont on l'avait accusé. Rien dans sa conduite précédente n'autorise à penser qu'il eût formé aucun dessein coupable, la seule chose du moins qui pût le faire soupçonner, serait la véhémence de ses protestations réitérées d'innocence, et les éloges qu'il donne à la sublime pureté de sa vertu. Tandis que l'impératrice et le patriarche conservaient encore avec lui les apparences de l'amitié, il sollicita, à plusieurs reprises, la permission d'abandonner la régence et de se retirer dans un monastère. Lorsqu'on l'eut déclaré ennemi public, Cantacuzène résolut d'aller se jeter aux pieds du prince, et de présenter sa tête à l'exécuteur sans murmure et sans résistance. Ce ne fut qu'avec répugnance qu'il prêta l'oreille à la voix de la raison; sentit qu'il était de son devoir de sauver sa famille et ses amis, et qu'il n'y pouvait réussir qu'en prenant les armes et le titre de souverain.

26 octobre 1341

Jean VI Cantacuzène empereur

Jean VI Cantacuzène
Jean VI Cantacuzène

Ce fut dans la forteresse de Démotica, son patrimoine particulier, que l'empereur Jean Cantacuzène prit les brodequins pourpres. Sa jambe droite fut chaussée par ses nobles parents, et la gauche par les chefs latins auxquels il avait conféré l'ordre de la chevalerie. Mais, s'attachant à conserver encore dans sa révolte les formes de la fidélité, il fit proclamer les noms de Paléologue et d'Anne de Savoie, avant le sien et celui d'Irène son épouse. Une vaine cérémonie déguise mal la rébellion, et aucune injure personnelle ne peut sans doute excuser un sujet qui prend les armes contre son souverain; mais le manque de préparatifs et de succès peut confirmer ce que nous assure Cantacuzène, qu'il fut entraîné dans cette entreprise décisive moins par choix que par nécessité. Constantinople resta fidèle au jeune empereur. On sollicita le roi des Bulgares de secourir Andrinople. Les principales villes de la Thrace et de la Macédoine, après avoir hésité quelque temps, abandonnèrent le parti du grand-domestique et les chefs des troupes et des provinces pensèrent que leur intérêt particulier devait les engager à préférer le gouvernement sans vigueur d'une femme et d'un prêtre. L'armée de Cantacuzène, partagée en seize divisions, se cantonna sur les bords du Mélas, pour contenir ou intimider la capitale. La terreur ou la trahison dispersa ses troupes, et les officiers particulièrement les Latins mercenaires, acceptèrent les présents de la cour de Byzance et passèrent à son service. Après cet événement, l'empereur rebelle (car sa fortune flotta entre ces deux titres) se retira vers Thessalonique avec un reste de soldats choisis. Mais il échoua dans son entreprise sur cette place importante; et son ennemi Apocaucus le poursuivit par terre et par mer à la tête de forces supérieures. Chassé de la côte Cantacuzène, en se retirant ou plutôt en fuyant les montagnes de Servie (Serbie), assembla ses soldats dans le dessein de ne conserver que ceux qui offriraient volontairement de suivre sa fortune abattue. Un grand nombre l'abandonna bassement avec quelques protestations, et sa troupe fidèle se trouva réduite d'abord à deux mille, et enfin à cinq cents hommes. Le cral ou despote des Serviens le reçut avec humanité; mais du rôle d'allié il descendit successivement à celui de suppliant d'otage et de captif, réduit à attendre à la porté d'un Barbare qui pouvait disposer à son gré de la vie et de la liberté d'un empereur romain. Les offres les plus séduisantes ne purent cependant déterminer le cral à violer les lois de l'hospitalité; mais il se rangea bientôt du côté du plus fort et renvoya, sans lui faire aucune insulte, son ami, Cantacuzène s'exposer ailleurs à de nouvelles vicissitudes d'espérances et de dangers.

(Guerre civile; 1341-1347) Des succès variés alimentèrent durant près six années les fureurs de la guerre civile. Les factions des Cantacuzains et des Paléologues des nobles et des plébéiens, remplissaient les villes de leurs dissensions, et invitaient mutuellement les Bulgares, les Serviens et les Turcs, à consommer la ruine commune des deux partis. Le régent déplorait les calamités dont il était l'auteur et la victime; et sa propre expérience a pu lui dicter la juste et piquante observation qu'il fait sur la différence qui existe entre les guerres civiles et les guerres étrangères. Les dernières, dit-il, ressemblent aux chaleurs extérieures de l'été, toujours tolérables et souvent utiles; mais les autres ne peuvent se comparer qu'à une fièvre mortelle, dont l'ardeur consumé et détruit les principes de la vie.

1341

Victoire de Cantacuzème

L'imprudence qu'ont eue les nations civilisées de mêler des peuples barbares ou sauvages dans leurs contestations, a toujours tourné à leur honte et à leur malheur; cette ressource, favorable quelquefois à l'intérêt du moment, répugne également aux principes de l'humanité et de la raison. Il est d'usage que les deux partis s'accusent réciproquement d'avoir contracté les premiers cette indigne alliance; et ceux qui ont échoué dans leur négociation, sont ceux qui témoignent le plus d'horreur pour un exemple qu'ils envient et qu'ils ont tâché inutilement d'imiter. Les Turcs de l'Asie étaient moins barbares peut-être que les pâtres de la Bulgarie et de la Servie (Serbie); mais leur religion les rendait les plus implacables ennemis de Rome et des chrétiens. Les deux factions employèrent à l'envi les profusions et les bassesses pour gagner l'amitié des émirs. L'adresse de Cantacuzène lui obtint la préférence; mais le mariage de sa fille avec un infidèle, et la captivité de plusieurs milliers de chrétiens, furent le prix odieux du secours et de la victoire, et le passage des Ottomans en Europe précipita la ruine des débris de l'empire romain. La mort d'Apocaucus, juste mais singulière récompense de ses crimes, fit pencher la balance en faveur de son ennemi. L'amiral avait fait saisir dans la capitale et dans les provinces une foule de nobles et de plébéiens, objets de sa haine ou de ses craintes: ils étaient enfermés dans le vieux palais de Constantinople, et leur persécuteur s'occupait avec activité de faire hausser les murs, resserrer les chambres, et de tout ce qui pouvait assurer leur détention et aggraver leur misère. Un jour qu'ayant laissé ses gardes à la porte, il veillait dans la cour inférieure au travail de ses architectes, deux courageux prisonniers de la famille des Paléologues, armés de bâtons et animés par le désespoir, s'élancèrent sur l'amiral et le fendirent mort leurs pieds. La prison retentit des cris de vengeance et de liberté; tous les captifs rompirent leurs fers; ils barricadèrent leur retraite, et exposèrent sur les créneaux la tête d'Apocaucus, dans l'espérance d'obtenir l'approbation du peuple et la clémence de l'impératrice. Anne de Savoie vit peut-être sans regret la chute d'un ministre ambitieux et arrogant; mais tandis qu'elle hésitait à prendre un parti, la population et particulièrement les mariniers, animés par la veuve de l'amiral, enfoncèrent la prison firent main basse sur tous ceux qui se présentèrent: les prisonniers la plupart innocents du meurtre d'Apocaucus, ou qui plutôt n'en avaient pas partagé la gloire et qui s'étaient réfugiés dans une église, furent égorgés au pied des autels; et la mort du monstre fut aussi funeste et aussi sanglante que l'avait été sa vie. Cependant ses talents soutenaient seuls la cause du jeune empereur; après sa mort, ses partisans, remplis de soupçons les uns contre les autres, abandonnèrent la conduite de la guerre et rejetèrent toutes les offres de réconciliation. Dès le commencement de la guerre civile l'impératrice avait senti et avoué que les ennemis de Cantacuzène la trompaient; mais le patriarche prêcha fortement contre le pardon des injures, et lia la princesse par un serment de haine éternelle qu'elle ne pouvait rompre sans s'exposer aux foudres redoutables de l'excommunication. La haine d'Anne de Savoie fut bientôt indépendante de cette crainte, elle contempla les calamités de l'empire avec l'indifférence d'une étrangère. La concurrence d'une impératrice enflamma sa jalousie et elle menaça à son tour le patriarche, qui semblait incliner pour la paix, d'assembler un synode et de le dégrader de sa dignité. L'usurpateur aurait pu tirer un avantage décisif de la discorde et de l'incapacité de ses ennemis; mais la faiblesse des deux partis prolongea la guerre civile; et la modération de Cantacuzène n'a pas échappé au reproche d'indolence et de timidité. Il s'empara successivement des villes et des provinces, et le royaume de son pupille se trouva bientôt réduit à l'enceinte de Constantinople; mais la capitale contrebalançait seule le reste de l'empire, et Cantacuzène, avant d'entreprendre cette importante conquête, voulait s'y assurer et la faveur publique et de secrètes intelligences.

(Cantacuzène rentre dans Constantinople; 8 janvier 1347) Un Italien nommé Facciolati avait succédé à la dignité de grand-duc; il commandait la flotte, les gardes et la porte d'or: cependant son humble ambition ne dédaigna pas le prix de la perfidie; la révolution s'exécuta, sans danger, et sans qu'il en coûtât une goutte de sang. Dépourvue de tout moyen de résistance et de tout espoir de secours, l'inflexible Anne de Savoie voulait encore défendre le palais: plutôt que de livrer Byzance à sa rivale, elle aurait volontiers réduit la ville en cendres; mais les deux partis s'opposèrent également à ses fureurs, et le vainqueur, en dictant son traité, renouvela ses protestations de zèle et d'attachement pour le fils de son bienfaiteur. Le mariage de sa fille avec Jean Paléologue s'accomplit, et l'on stipula les droits héréditaires de son pupille; mais toute l'administration fut confiée pour dix ans à Cantacuzène. On vit deux empereurs et trois impératrices s'asseoir à la fois sur le trône de Constantinople, et une amnistie générale calma les craintes et assura les propriétés des sujets les plus coupables. Un célébra les noces et le couronnement avec un extérieur de concorde et de magnificence également dépourvues de réalité. Durant les derniers troubles, on avait dissipé les trésors de l'Etat, et dégradé ou vendu jusqu'aux meubles du palais. La fable impériale fut servie en étain ou en poterie, et la vanité remplaça l'or et les bijoux par du verre et du plomb doré.

8 janvier 1347-
janvier 1355

Règne de Jean Cantacuzène

Je me hâte de conclure l'histoire personnelle de Jean Cantacuzène: sa victoire lui valut l'empire; mais le mécontentement des deux partis troubla son règne et ternit son triomphe. Ses partisans purent regarder l'amnistie générale comme un acte de pardon pour ses ennemis et d'oubli de ses amis. Ils avaient vu pour sa cause leurs biens confisqués ou pillés; réduits à l'aumône dans les rues de Constantinople, ils maudissaient la générosité intéressée d'un chef qui, placé sur le trône de l'empire, avait pu aisément renoncer à son patrimoine. Les adhérents de l'impératrice rougissaient de devoir leur vie et leur fortune à la faveur précaire d'un usurpateur, et les désirs de vengeance se couvraient du masque d'une tendre inquiétude pour les intérêts et même pour la vie du jeune empereur. Ils furent alarmés avec raison de la demande que firent les partisans de Cantacuzène d'être dégagés de leur serment de fidélité envers les Paléologues et mis en possession de quelques places de sûreté. Ils plaidèrent leur cause avec éloquence et n'obtinrent, dit l'empereur Cantacuzène lui-même, qu'un refus de ma vertu sublime et presque incroyable. Des séditions et des complots troublèrent continuellement son gouvernement; il tremblait sans cesse que quelque ennemi étranger ou domestique n'enlevât le prince légitime pour faire de son nom et de ses injures le prétexte de la révolte. A mesure qu'il avançait en âge, le fils d'Andronic commençait à agir et à sentir par lui-même; les vices qu'il avait hérités de son père hâtèrent, plutôt qu'ils ne les retardèrent, les progrès de son ambition naissante, et Cantacuzène, si nous pouvons en croire ses protestations, travailla avec un zèle sincère à le retirer de la honte de ses inclinations sensuelles, et à élever son âme au niveau de sa fortune. Dans l'expédition de Servie; les deux empereurs, affectant l'un et l'autre un air de satisfaction et d'intelligence, se montrèrent ensemble aux troupes et aux provinces, et Cantacuzène initia son jeune collègue aux sciences de la guerre et du gouvernement. Après la conclusion de la paix, il laissa son rival à Thessalonique, résidence royale située sur la frontière, afin de le soustraire aux séductions d'une ville voluptueuse, et d'assurer par son absence la tranquillité de la capitale; mais en s'éloignant il perdit de son pouvoir, et le fils d'Andronic, entouré de courtisans artificieux ou irréfléchis, apprit à haïr son tuteur, à déplorer son exil et à revendiquer ses droits. Il fit une alliance secrète avec le despote de Servie, et bientôt après déclara ouvertement sa révolte; Cantacuzène, placé sur le trône d'Andronic l'Ancien, défendit la cause de l'âge et de la prééminence qu'il avait si vigoureusement attaquée durant sa jeunesse. A sa sollicitation, l'impératrice mère consentit à employer sa médiation, et fit un voyage à Thessalonique, d'où elle revint sans succès; mais, à moins que l'adversité n'eût produit chez Anne de Savoie une grande métamorphose, on peu douter du zèle et même de la sincérité qu'elle mit dans cette démarche. Tout en retenant le sceptre d'une main ferme et vigoureuse, le régent avait chargé Anne de représenter à son fils que les dix années de l'administration de son beau-père allaient bientôt expirer, et que ce prince, après avoir essayé des vains honneurs de ce monde, ne soupirait que pour le repos du cloître et ne désirait que la couronne du ciel. Si ces sentiment eussent été sincères, il pouvait en abdiquant rendre la paix à l'empire, et tranquilliser sa propre conscience par un acte de justice.

(Jean Paléologue prend les armes contre Cantacuzène; 1353) Paléologue était à l'avenir seul responsable de son gouvernement; et quels que fussent ses vices, on ne pouvait pas en craindre des suites plus funestes que les calamités d'une guerre civile, dans laquelle les deux partis se servirent encore des Barbares et des infidèles pour consommer réciproquement leur propre destruction. Le secours des Turcs, qui s'établirent alors en Europe d'une manière définitive, fit encore triompher Cantacuzène dans cette troisième querelle; et Paléologue, battu sur mer et sur terre, fut contraint de chercher un asile parmi les Latins de l'île de Ténédos. Son insolence et son obstination engagèrent le vainqueur dans une démarche qui devait rendre la querelle irréconciliable. Il revêtu son fils Matthieu de la pourpre, l'associa à l'empire, et établit ainsi la succession dans la famille des Cantacuzènes; mais Constantinople était encore attachée au sang de ses anciens maîtres et cette dernière injure accéléra le retour de l'héritier légitime. Un noble Génois entreprit de rétablir Paléologue, obtint la promesse d'épouser sa soeur, et termina la révolution avec deux galères et deux mille cinq cents auxiliaires. Sous le prétexte de détresse, ces galères furent admises dans le petit port: on ouvrit une porte; les soldats latins s'écrièrent tous ensemble: Victoire et longue vie à l'empereur Jean Paléologue ! et les habitants répondirent à leurs acclamations par un soulèvement en sa faveur. Il restait encore à Cantacuzène un parti nombreux et fidèle mais ce prince affirme dans son histoire (espère-t-il qu'on le croie ?) que, sûr d'obtenir la victoire, il en fit le sacrifice à la délicatesse de sa conscience; et que ce fut volontairement, et pour obéir à la voix de la religion et de la philosophie, qu'il descendit du trône pour s'enfermer avec joie dans la solitude d'un monastère.

(Abdication de Jean Cantacuzène; 1355) Dès qu'il eut renoncé à l'empire (janvier 1355), son successeur le laissa jouir paisiblement de la réputation de sainteté: il dévoua les restes de sa vie à l'étude et aux exercices de la piété monastique. Soit à Constantinople, où dans le monastère du mont Athos, le moine Josaphat fut toujours respecté comme le père temporel et spirituel de l'empereur, et il ne sortit de sa retraite que comme ministre de paix; pour vaincre l'obstination et obtenir le pardon de son fils rebelle.

1341-1351

Dispute concernant la lumière du mont Thabor

Cependant Cantacuzène exerça dans le cloître son esprit à la guerre théologique. Il aiguisa contre les Juifs et contre les musulmans tous les traits de la controverse; et, dans toutes les situations de sa vie, défendit avec un zèle égal la lumière divine du mont Thabor, question mémorable, et chef-d'oeuvre de la folie religieuse des Grecs. Les fakirs de l'Inde et les moines de l'Eglise orientale étaient également persuadés que, dans l'abstraction totale des facultés du corps et de l'imagination, le pur esprit pouvait s'élever à la jouissance ou à la vision de la Divinité. Les expressions de l'abbé qui gouvernait les monastères du mont Athos dans le onzième siècle, développeront d'une manière plus sensible l'opinion et les pratiques de ces religieux. Quand vous serez seuls dans votre cellule, dit le docteur asiatique, fermez la porte et asseyez-vous dans un coin; élevez votre imagination au-dessus de toutes les choses vaines et transitoires; appuyez votre barbe et votre menton sur votre poitrine; tournez vos regards et vos pensées vers le milieu de votre ventre, où est placé votre nombril, et cherchez l'endroit du coeur siège de l'âme. Tout vous paraîtra d'abord triste et sombre, mais si vous persévérez jour et nuit, vous éprouverez une joie ineffable. Dès que l'âme a découvert la place du coeur, elle se trouve enveloppée dans une lumière mystique et éthérée. Cette lumière, production d'une imagination malade, d'un estomac et d'un cerveau vides, était adorée des quiétistes comme l'essence pure et parfaite de Dieu lui-même. Tant que cette folie se renferma dans les monastères du mont Athos, les solitaires, simples dans leur foi, ne pensèrent pas à s'informer comment l'essence divine pouvait être une substance matérielle, ou comment une substance immatérielle pouvait se rendre sensible aux yeux du corps. Mais sous le règne d'Andronic le Jeune, ces couvents reçurent la visite de Barlaam, moine de la Calabre, également versé dans la philosophie et la théologie, dans la langue des Grecs et celle des Romains, et dont le génie souple pouvait, selon l'intérêt du moment, soutenir leurs opinions opposées; un solitaire indiscret révéla au voyageur les mystères de l'oraison mentale ou contemplative. Barlaam ne laissa pas échapper l'occasion de ridiculiser les quiétistes qui plaçaient l'âme dans le nombril, et d'accuser les moines du mont Athos d'hérésie et de blasphème. Ses arguments forcèrent les plus instruits à renoncer aux opinions peu approfondies de leurs frères ou du moins à les dissimuler, et Grégoire Palamas introduisit une distinction scolastique entre l'essence de Dieu et son opération. Son essence inaccessible réside, selon Grégoire, au milieu d'une lumière éternelle et incréée, et cette vision béatifique des saints s'était manifestée aux disciples du mont Thabor, dans la transfiguration de Jésus-Christ. Mais cette distinction ne pût se soustraire au reproche de polythéisme; Barlaam nia avec violence l'éternité de la lumière du mont Thabor, et accusa les palamites de reconnaître deux substances éternelles ou deux divinités, l'une visible et l'autre invisible. Du mont Athos, où la fureur des moines menaçait sa vie, le moine calabrois s'enfuit à Constantinople où ses manières agréables et polies lui gagnèrent la confiance du grand-domestique et celle de l'empereur. La cour et la ville prirent part à cette querelle théologique, suivie avec ardeur au milieu des désordres de la guerre civile. Mais Barlaam déshonora sa doctrine par sa fuite et son apostasie; les palamites triomphèrent, et le patriarche Jean d'Apri, leur adversaire, fut déposé par le consentement unanime des deux factions de l'Etat. Cantacuzène présida en qualité d'empereur et de théologien le synode de l'Eglise grecque qui établit comme article de foi la lumière incréée du mon Thabor; et après tant d'autres insultes, la raison humaine dut se regarder comme peu blessée par l'addition d'une seule absurdité. Un grand nombre de rouleaux de papier ou de parchemins furent salis de cette dispute; les sectaires impénitents qui refusèrent de souscrire à ce nouveau symbole, furent privés des honneurs de la sépulture chrétienne. Mais dès le siècle suivant, cette question tomba dans l'oubli, et je ne vois pas que le glaive ou le feu aient été employés à extirper l'hérésie du moine Barlaam.

1291-1347

Etablissement des Génois à Péra ou Galata

La guerre des Génois qui ébranla le trône de Cantacuzène et démontra la faiblesse de l'empire. Les Génois, qui occupaient le faubourg de Péra ou Galata depuis que les Latins avaient été chassés de Constantinople, recevaient cet honorable fief de la bonté du souverain; on leur permettait de conserver leurs lois et d'obéir à leurs magistrats particuliers; mais en se soumettant aux devoirs de vassaux et de sujets. On emprunta des Latins la dénomination expressive d'hommes liges, et leur podestat ou chef, avant de prendre possession de son office, prêtait à l'empereur le serment de fidélité. Gènes fit avec les Grecs une alliance solide, et s'engagea à fournir à l'empire, en cas de guerre défensive, une flotte de cent galères, dont la moitié devait être armée et équipée aux frais de la république. Michel Paléologue s'attacha durant son règne à relever la marine nationale, afin de ne plus dépendre d'un secours étranger; et la vigueur de son gouvernement contint les Génois de Galata dans les bornes que l'insolence de la richesse et l'esprit républicain les disposaient souvent à franchir. Un de leurs matelots se vanta un jour que ses compatriotes seraient bientôt les maîtres de la capitale; et tua le Grec qui s'était offensé de cette menace. Un de leurs vaisseaux de guerre, en passant devant le palais refusa le salut, et se permit ensuite quelques actes de piraterie sur la mer Noire. Les Génois se disposaient à défendre les coupables; mais, environnés des troupes impériales dans le long village de Galata ouvert de toutes parts, prêts à se voir donner l'assaut, ils implorèrent humblement la clémence de leur souverain. La facilité de pénétrer dans leur résidence, en assurant leur soumission, les exposait aux attaques des Vénitiens; leurs rivaux, qui, sous le règne d'Andronic l'Ancien, osèrent insulter la majesté du trône. A l'approche de leurs flottes; les Génois se retirèrent dans la ville avec leurs familles et leurs effets. Le faubourg qu'ils habitaient fut réduit en cendres; et le prince pusillanime, témoin de cet incendie, en témoigna pacifiquement son ressentiment dans une ambassade. Les Génois tirèrent un avantage durable de cette calamité passagère, et abusèrent bientôt de la permission qu'ils obtinrent d'environner Galata d'un mur fortifié, d'introduire l'eau de la mer dans le fossé, et de garnir le rempart de tours et de machines propres à le défendre. Les limites étroites de leur habitation ne purent contenir longtemps l'accroissement de leur colonie: ils acquirent successivement de nouveaux terrains, et les montagnes voisines se couvrirent de leurs maisons de campagne et de leurs châteaux qu'ils unirent et défendirent par de nouvelles fortifications. Les empereurs grecs, maîtres du passage étroit qui forme pour ainsi dire la porte de la mer intérieure, regardaient le commerce et la navigation du Pont-Euxin comme une partie de leur patrimoine. Sous le règne de Michel Paléologue, le sultan d'Egypte reconnut leur prérogative, en sollicitant et en obtenant la permission d'expédier tous les ans un vaisseau dans la Circassie et dans la Petite-Tartarie, pour l'achat des esclaves; permission dangereuse pour les chrétiens, puisque ces esclaves étaient ceux qu'on élevait pour recruter la redoutable troupe des mamelucks.

(Commerce et insolence des Génois) La colonie génoise de Péra fit avec avantage le commerce lucratif de la mer Noire; ils fournirent les Grecs de grains et de poissons, deux articles presque également indispensables à un peuple superstitieux. Il semble que la nature prenne soin de faire croître elle-même les fertiles moissons de l'Ukraine, produits d'une culture grossière et sauvage; et les énormes esturgeons que l'on pêche vers l'embouchure du Don ou du Tanaïs, lorsqu'ils s'arrêtent dans le riche limon et les eaux profondes des Palus-Méotides, renouvellent sans cesse une exportation inépuisable de caviar et de poisson salé. Les eaux de l'Oxus, de la mer Caspienne, du Volga et du Don, ouvraient un passage pénible et hasardeux aux épiceries et aux pierres précieuses de l'Inde. Après une marche de trois mois, les caravanes de Carizme trouvaient les vaisseaux d'Italie dans les ports de la Crimée. Les Génois s'emparèrent de toutes ces branches de commerce et forcèrent les Vénitiens et les Pisans d'y renoncer. Ils tenaient les nationaux en respect par les villes et les forteresses qui s'élevaient insensiblement sur les fondements de leurs modestes factoreries; et les Tartares assiégèrent inutilement Caffa, leur principal établissement. Les Grecs, totalement dépourvus de vaisseaux, étaient à la merci de ces audacieux marchands qui approvisionnaient ou affamaient Constantinople au gré de leur caprice ou de leur intérêt. Les Génois s'approprièrent la pêche, les douanes et jusqu'aux droits seigneuriaux du Bosphore, dont ils tiraient un revenu de deux cent mille pièces d'or; et c'était avec répugnance qu'ils en laissaient trente mille à l'empereur. La colonie de Péra ou Galata agissait soit en temps de paix, soit en temps de guerre, comme un Etat indépendant; et le podestat génois oubliait souvent, comme cela arrivera toujours dans les établissements éloignés, qu'il dépendait de la république.

1348

Guerre des Génois contre l'empereur Cantacuzème

L'insolence des Génois fut encouragée par la faiblesse d'Andronic l'Ancien et par les guerres civiles qui affligèrent sa vieillesse, et la minorité de son petit-fils. Les talents de Cantacuzène furent employés à ruiner l'empire plutôt qu'à le défendre; et après avoir terminé victorieusement la guerre civile, il se trouva réduit à la honte de faire juger qui des Grecs ou des Génois devait régner à Constantinople. Le refus de quelques terres, voisines de quelques limiteurs où ils voulaient construire de nouvelles fortifications, offensa les marchands de Péra, et durant l'absence de l'empereur qu'une maladie retenait à Démotica, ils bravèrent le faible gouvernement de l'impératrice. Ces audacieux républicains attaquèrent et coulèrent bas un vaisseau de Constantinople, qui avait osé pêcher à l'entrée du port; ils en massacrèrent l'équipage, et ensuite, au lieu de solliciter leur pardon, ils osèrent demander satisfaction. Ils prétendirent que les Grecs renonçassent à tout exercice de navigation, et repoussèrent avec des forces régulières les premiers mouvements de l'indignation du peuple. Tous les Génois de la colonie, sans distinction de sexe ni d'âge, travaillèrent avec une diligence incroyable à occuper le terrain qu'on leur refusait, à élever un mur solide, et à l'environner l'un fossé profond. En même temps, ils attaquèrent et brûlèrent deux galères byzantines. Trois autres, dans lesquelles consistaient les restes de la marine impériale, prirent la fuite pour éviter le même sort. Toutes les habitations situées hors du pont ou le long du rivage furent pillées et détruites; le régent et l'impératrice ne s'occupèrent que de défendre la capitale. Le retour de Cantacuzène calma d'alarme publique. L'empereur inclinait pour des mesures pacifiques; mais ses ennemis refusèrent toutes les propositions raisonnables, et il céda à l'ardeur de ses sujets, qui menaçaient les Génois, dans le style de l'Ecriture, de les briser comme un vase d'argile, et qui payèrent cependant avec répugnance les taxes imposées pour la construction des vaisseaux et les dépenses de la guerre. Les deux nations étant maîtresses, l'une de la terre et l'autre de la mer, Constantinople et Péra éprouvaient également tous les inconvénients d'un siège. Les marchands de la colonie; qui s'étaient flattés de voir terminer la querelle en peu de jours, commençaient à murmurer de leurs pertes; la république de Gênes, déchirée par des factions, tardait à envoyer des secours; et les plus prudents profitèrent de l'occasion d'un vaisseau de Rhodes pour éloigner leur fortune et leur famille du théâtre de la guerre.

(Défaite de la flotte de Cantacuzène) Au commencement du printemps, la flotte de Byzance, composée de sept galères et de quelques petits vaisseaux, sortit du port, cingla, rangée sur une seule ligne, vers le rivage de Péra, et présenta maladroitement le flanc à la proue de ses adversaires. Les équipages étaient composés de paysans ou d'ouvriers qui n'avaient pas, pour compenser leur ignorance, le courage naturel des Barbares. Le vent était fort, la mer haute: à peine aperçurent-t-ils de loin l'escadre ennemie encore immobile, qu'ils se précipitèrent dans la mer, se livrant à un danger certain pour éviter un danger douteux. Les troupes qui marchaient à l'attaque des lignes de Péra, furent au même instant saisies de la même terreur panique, et les Génois furent étonnés, presque honteux du peu que leur avait coûté cette double victoire: ayant couronné de fleurs leurs vaisseaux, ils amarinèrent les galères abandonnées, et les promenèrent plusieurs fois en triomphe devant les murs du palais. La seule vertu que pût en ce moment exercer l'empereur était la patience, et l'espoir de la vengeance sa seule consolation. Cependant la détresse où se trouvaient réduits les deux partis, les contraignit à un arrangement momentané, et l'on essaya de couvrir la honte de l'empire de quelques légères apparences de dignité et de puissance. Cantacuzène, ayant convoqué les chefs de la colonie, feignit de mépriser l'objet de la contestation, et, après quelques doux reproches, accorda généreusement aux Génois les terres dont ils s'étaient emparés, et que, pour la forme seulement, il avait voulu ou paru remettre sous la garde de ses officiers.

13 février 1352

Victoire des Génois sur les Grecs et les Vénitiens

Mais l'empereur fut bientôt sollicité de violer cet accord et de joindre ses armes à celles des Vénitiens, ennemis éternels des Génois et de leurs colonies. Tandis qu'il balançait entre la paix et la guerre, les habitants de Péra ranimèrent son juste ressentiment en lançant de leur rempart un bloc de pierre qui tomba au milieu de Constantinople. Lorsqu'il en fit des plaintes, ils s'excusèrent froidement sur l'imprudence de leur ingénieur. Mais ils recommencèrent dès le lendemain, et se félicitèrent d'une épreuve qui leur apprenait que Constantinople n'était pas hors de l'atteinte de leur artillerie. Cantacuzène signa aussitôt le traité proposé par les Vénitiens, mais la jouissance de l'empire romain influa bien peu dans la querelle de ces deux riches et puissantes républiques. Depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à l'embouchure du Tanaïs, leurs flottes combattirent plusieurs fois sans avantages décisifs, et donnèrent enfin une bataille méritocratique dans l'étroite mer qui baigne les murs de Constantinople. Il ne serait pas facile de concilier ensemble les relations des Grecs, des Vénitiens et des Génois. En suivant le récit d'un historien impartial, j'emprunterai de chaque nation les faits qui sont à son désavantage ou à l'honneur de ses ennemis. Les Vénitiens, soutenus de leurs alliés les Catalans, avaient l'avantage du nombre; et leur flotte, en y comprenant le faible secours de huit galères byzantines, était composée de soixante-quinze voiles. Les Génois, n'en avaient pas plus de soixante-quatre; mais leurs vaisseaux de guerre surpassaient, dans ce siècle, en force et en grandeur, ceux de toutes les puissances maritimes. Les amiraux étaient Doria et Pisani, dont les familles et les noms tiennent une place honorable dans les annales de leur patrie; mais les talents et la réputation du premier éclipsaient le mérite personnel de son rival. Doria attaqua les ennemis dans un moment de tempête, et le tumultueux dura depuis l'aurore jusqu'à la fin du jour. Les ennemis des Génois font l'éloge de leur valeur, et la conduite des Vénitiens n'obtient pas même l'approbation de leurs amis; mais les deux partis admirent unanimement l'adresse et la valeur des Catalans, qui couverts de blessures, soutinrent tout l'effort du combat. Lorsque les deux flottes se séparèrent, la victoire pouvait paraître incertaine. Cependant si les Génois perdirent treize galères prises ou coulées bas, ils en détruisirent vingt-six, deux des Grecs, dix des Catalans, et quatorze des Vénitiens. Le chagrin des vainqueurs fit connaître qu'ils étaient accoutumés à compter sur des victoires plus décisives; mais Pisani avoua sa défaite en se retirant dans un port fortifié, d'où ensuite, sous le prétexte d'exécuter les ordres du sénat, il fit voile avec les restes d'une flotte fugitive et en désordre pour l'île de Caddie, laissant la mer libre à ses rivaux. Dans une lettre adressée publiquement au doge et au sénat, Pétrarque emploie son éloquence à réconcilier les deux puissances maritimes, les deux flambeaux de l'Italie. L'orateur célèbre la valeur et la victoire des Génois, qu'il considère comme les plus habiles marins de l'univers, et déplore le malheur de leurs frères les Vénitiens. Il les engage à poursuivre avec la flamme et le fer les vils et perfides Grecs, et à purger la capitale de l'Orient de l'hérésie dont elle est infectée. Abandonnés de leurs alliés, les Grecs ne pouvaient plus, espérer de faire résistance: trois mois après cette bataille navale, l'empereur Cantacuzène sollicita et signa un traité par lequel il bannissait pour toujours les Catalans et les Vénitiens, et accordait aux Génois tous les droits du commerce et presque de la souveraineté. L'empire romain (on ne peut s'empêcher de sourire en lui donnant encore ce nom) serait bientôt devenu une dépendance de Gênes, si l'ambition de cette république n'eût pas été arrêtée par la perte de sa liberté et la destruction de sa marine. Une longue rivalité de cent trente ans se termina par le triomphe de Venise; et les factions des Génois forcèrent leur nation à chercher la paix domestique sous la domination d'un maître étranger, du duc de Milan ou du roi de France. Cependant, en renonçant aux conquêtes, les Génois conservèrent le génie du commerce; la colonie de Péra continua de dominer la capitale, et resta maîtresse de la navigation de la mer Noire jusqu'au moment où la conquête des Turcs l'enveloppa dans la ruine de Constantinople.

1355-1391

L'empereur Jean Paléologue ou Jean V Paléologue (et Andronic IV Paléologue)

Jean V
Jean V

Après s'être délivré d'un tuteur impérieux, Jean Paléologue fut durant trente-six années le spectateur oisif et, à ce qu'il parait, indifférent, de la ruine de son empire: totalement livré à l'amour ou plutôt à la débauche, sa seule passion forte, l'esclave des Turcs oubliait la honte de l'empereur romain dans les bras des filles et des femmes de Constantinople. Andronic (Andronic IV), son fils aîné, avait formé durant son séjour à Andrinople une liaison d'amitié et de crime avec Sauzes, le fils d'Amurath, et ils firent de concert le projet d'arracher à leurs pères le sceptre et la vie. Amurath, passé en Europe, découvrit et dissipa bientôt cette conjuration; après avoir privé Sauzes de la vue, il menaça son vassal de le traiter comme le complice de son fils, s'il ne lui infligeait pas le même châtiment. Paléologue obéit, et, par une précaution barbare, il enveloppa dans son arrêt l'enfance innocenté du prince Jean, fils du criminel Andronic mais on exécuta l'opération avec tant de douceur ou si peu d'habileté, que l'un conserva l'usage d'un oeil, et que l'autre n'éprouva d'autre infirmité que de loucher.

(Discorde des Grecs) Ainsi exclus de la succession, les deux princes furent renfermés dans la tour d'Anéma, et l'empereur récompensa la fidélité de Manuel, son second fils, en partageant avec lui la pourpre impériale; mais, au bout de deux ans, les factions des Latins et l'inconstance des Grecs produisirent une révolution: les princes prisonniers montèrent sur le trône, et les deux empereurs, prirent leur place dans la tour. Avant l'expiration des deux années suivantes, Paléologue et Manuel parvinrent à s'échapper par le secours d'un moine accusé de magie, alternativement désigné par les noms d'ange ou de diable. Ils se réfugièrent à Scutari; leurs partisans prirent les armes, et les Grecs des deux partis déployèrent l'ambitieuse animosité de César et de Pompée, lorsqu'ils se disputaient l'empire de l'univers. Le monde romain ne consistait plus que dans un coin de la Thrace, entre la Propontide et la mer Noire, dont l'étendue de cinquante milles en longueur sur une largeur d'environ trente milles, aurait été comparable à une des plus petites principautés d'Allemagne ou d'Italie, si les restes de Constantinople n'avaient pas encore présenté la richesse et la population de la capitale d'un royaume. Pour rétablir la paix, il fallut partager ce fragment d'empire. Paléologue et Manuel conservèrent la capitale; Andronic et son fils fixèrent leur résidence à Rhodosto et Sélymbrie, et gouvernèrent presque tout ce qui n'était: pas renfermé dans l'enceinte de Byzance. Dans le tranquille sommeil de la royauté, les passions de Jean Paléologue survivaient à sa raison et à ses forces. Il priva son fils bien-aimé, son collègue et son successeur, d'une jeune et belle princesse de Trébisonde; et tandis que le vieillard épuisé s'efforçait de consommer son mariage, le jeune Manuel se rendait aux ordres de la Porte ottomane, suivi de cent Grecs des plus illustres maisons. Ils servirent avec honneur dans les armées de Bajazet; mais l'entreprise de rétablir les fortifications de Constantinople irrita le prince ottoman. Il menaçça leur vie; on démolit aussitôt les nouveaux ouvrages; et c'est peut-être faire trop d'honneur à la mémoire de Jean Paléologue que d'attribuer sa mort à cette dernière humiliation.

1391-1425

L'empereur Manuel II

Manuel II Paléologue
Manuel II Paléologue

Manuel, promptement averti de cet événement, s'échappa secrètement et en diligence du palais de Bursa et prit possession du trône de Constantinople. Bajazet, affectant de mépriser la perte de ce précieux otage, poursuivit ses conquêtes en Asie et en Europe, tandis que le nouvel empereur de Byzance faisait la guerre à son neveu, Jean de Sélymbrie, qui défendit durant huit années ses droits légitimes à la succession des restes de l'empire. Le victorieux sultan voulut enfin terminer ses exploits par la conquête de Constantinople; mais il se rendit aux représentations de son vizir, qui lui fit craindre que cette entreprise n'attirât sur lui une seconde et plus redoutable croisade de tous les princes de la chrétienté.

(Détresse de Constantinople; 1395-1402) Bajazet écrivit à l'empereur grec une lettre conçue dans ces termes: Par la faveur divine notre invincible cimeterre a réduit sous notre obéissance presque toute l'Asie, et une portion considérable de l'Europe, à laquelle il ne manque que la ville de Constantinople, car il ne te reste plus rien, hors de son enceinte; sors de cette ville, remets-là dans nos mains, stipule ta récompense, ou tremble pour toi et ton malheureux peuple des suites d'un imprudent refus. Mais les instructions secrètes des ambassadeurs chargés de ce message permettaient d'adoucir la rigueur de cette demande, et de proposer un traité que les Grecs acceptèrent avec soumission et reconnaissance: ils accordèrent pour prix d'une trêve de dix ans un tribut annuel de trente mille écus d'or; ils eurent la douleur de voir tolérer publiquement le culte de Mahomet, et Bajazet eut la gloire d'établir un cadi et de fonder une mosquée dans la métropole de l'Eglise d'Orient. Cependant l'inquiet sultan ne respecta pas longtemps cette trêve; Bajazet prit le parti du prince de Sélymbrie, le souverain légitime, et environna Constantinople avec son armée. Manuel, dans sa détresse, implora la protection du roi de France; sa plaintive ambassade en obtint beaucoup de compassion et quelques secours sous les ordres du maréchal de Boucicault, dont la pieuse valeur était animée par le souvenir de sa captivité et le désir de s'en venger sur les infidèles. A la tête de quatre vaisseaux de guerre, il cingla d'Aigues-Mortes vers l'Hellespont, força le passage défendu par dix-sept galères turques, descendit six cents hommes d'armes et seize cents archers à Constantinople; et en fit la revue dans la plaine voisine, sans daigner compter ni mettre en bataille la multitude des Grecs. Son arrivée fit lever le blocus qui serrait Byzance par terre et par mer. Les escadrons de Bajazet s'éloignèrent précipitamment à une respectueuse distance, et plusieurs forteresses d'Europe et d'Asie furent emportées d'assaut par le maréchal et l'empereur, qui combattirent à côté l'un de l'autre avec la même intrépidité; mais les Ottomans reparurent bientôt en plus grand nombre, et le brave Boucicault, après s'être maintenu durant une année, résolut d'abandonner un pays qui ne pouvait plus fournir la paye ni la subsistance de ses soldats. Le maréchal offrit à Manuel de le conduire à la cour de France, où il pourrait solliciter lui-même des secours d'hommes et d'argent, et lui conseilla cependant de faire cesser la discorde civile en laissant le trône à son neveu. Manuel accepta la proposition; il introduisit le prince de Sélymbrie dans la ville, et telle était la misère publique, que le sort de l'exilé parut préférable à celui du souverain. Au lieu d'applaudir aux succès de son vassal, le sultan des Turcs réclama Byzance comme sa propriété; et, sur le refus de l'empereur Jean, il fit éprouver à la capitale les calamités réunies de la guerre et de la famine. Contre un pareil ennemi on ne pouvait rien espérer des prières ni de la résistance, et le sauvage conquérant aimait dévorer sa proie, si dans cette crise il n'eût pas été précipité du trône par un autre plus fort que lui. La victoire de Timour ou Tamerlan différa la chute de Constantinople d'environ un demi-siècle, et ce service important, quoique accidentel, donne à l'histoire et au caractère du conquérant mongoul (mongol) le droit d'occuper une place dans cette histoire.

1339

Ambassade d'Andronic le Jeune au pape Benoit XII

Durant les quatre derniers siècles de leur empire, on pourrait considérer les marques de haine ou d'amitié des princes grecs à l'égard du pape, comme le thermomètre de leur détresse et de leur prospérité, du succès et de la chute des dynasties barbares. Lorsque les Turcs de la lignée de Seljouk envahirent l'Asie et menacèrent Constantinople nous avons vu les ambassadeurs d'Alexis implorer un concile de Plaisance la protection du père commun des chrétiens. A peine les pélerins français eurent repoussé le sultan de Nicée à Iconium, que les empereurs de Byzance reprirent ou cessèrent de dissimuler leur haine et leur mépris naturel pour les schismatiques de l'Occident, et cette imprudence précipita la première chute de leur empire. Le ton doux et charitable de Vatacès marque la date de l'invasion des Mongouls (Mongols). Après la prise de Constantinople, des factions et des ennemis étrangers ébranlèrent le trône du premier Paléologue. Tant que l'épée de Charles fut suspendue sur sa tête, il fit bassement sa cour au pape, et sacrifia au danger du moment sa foi, ses vertus, et l'affection de ses sujets. Après la mort de Michel, le prince et le peuple soutinrent l'indépendance de leur Eglise et la pureté de leur symbole. Andronic l'Ancien ne craignait ni n'aimait les Latins: dans ses derniers malheurs, l'orgueil servit de rempart à sa superstition; il ne put décemment rétracter à la fin de sa vie les opinions qu'il avait soutenues avec fermeté dans sa jeunesse. Andronic, son petit-fils, asservi par son caractère et par sa situation, lorsqu'il vit les Turcs envahir la Bithynie, sollicita une alliance spirituelle et temporelle avec les princes de l'Occident. Après cinquante ans de séparation et de silence, le moine Barlaam fut député secrètement vers le pape Benoît XII; et il paraît que ses insidieuses instructions avaient été tracées par la main habile du grand-domestique. Trés saint père, dit le moine, l'empereur ne désire pas moins que vous la réunion des deux Eglises; mais, dans une entreprise si délicate il se trouve forcé de respecter sa propre dignité et les préjugés de ses sujets. Les moyens sont de deux sortes, la force ou la persuasion. L'insuffisance du premier est déjà démontrée par l'expérience, puisque les Latins ont subjugué l'empire sans pouvoir ébranler l'opinion des habitants: La persuasion, plus lente, est aussi plus sûre et plus solide. Trente ou quarante de nos docteurs, envoyés chez vous en députation, s'accorderaient probablement avec ceux du Vatican dans l'amour de la vérité et l'unité d'un symbole; mais, à leur retour, quel serait le fruit ou la récompense de leur démarche ? Le mépris de leurs confrères, et les reproches d'une nation aveugle et opiniâtre. Cependant les Grecs sont accoutumés à révérer les conciles généraux qui ont figé les articles de notre foi; et s'ils rejettent les décrets de Lyon, c'est parce qu'on n'a daigné ni entendre ni admettre les représentants de l'Eglise orientale dans cette réunion arbitraire. Pour accomplir cette pieuse opération, il sera expédient et même nécessaire qu'un légat intelligent parle pour la Grèce, assemble les patriarches de Constantinople, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, et qu'il prépare avec eux la tenue d'un synode libre et universel. Mais dans ce moment-ci, continua le subtil agent des Grecs, l'empire a tout à craindre de l'invasion des Turcs, qui occupent déjà quatre des principales villes de l'Anatolie. Les habitants annoncent le désir de rentrer sous l'obéissance de leur souverain et dans le sein de leur religion; mais les forces et les revenus de l'empereur sont insuffisants pour cette entreprise; et le légat romain doit se faire accompagner ou précéder d'une armée de Francs, pour chasser les infidèles et ouvrir la route du saint-sépulcre. En cas que les Latins soupçonneux exigeassent d'avance quelques garants, quelques gages de la fidélité des Grecs, Barlaam avait préparé une réponse raisonnable et convaincante:
1- Un synode général peut seul consommer la réunion des deux Eglises; il est impossible de l'assembler avant d'avoir délivré les trois patriarches de l'Orient, et un grand nombre d'autres prélats, du joug des musulmans.
2- Les Grecs sont aliénés par d'anciennes injures et une longue tyrannie: on ne peut espérer de les regagner que par quelque acte de fraternité, par quelque secours efficace, qui appuie l'autorité et les arguments de l'empereur et des partisans de l'union.
3- Quand même il resterait quelque légère différence dans la foi ou dans les cérémonies, les Grecs ne sont pas moins les disciples du Christ, et les Turcs sont les ennemis communs de tout ce qui porte le nom de chrétien. L'Arménie, l'île de Rhodes et l'île de Chypre, sont également attaquées, et il convient à la piété des princes français de s'armer pour la défense générale de la religion.
4- Quand même ils regarderaient les sujets d'Andronic comme les plus odieux des schismatiques, des hérétiques ou des païens, l'intérêt des princes de l'Occident devrait les engager à s'acquérir un utile allié, à protéger un empire chancelant qui couvre les frontières de l'Europe, et à se joindre aux Grecs contre les Turcs, sans attendre que ces derniers, après avoir conquis la Grèce, se servent de ses forces et de ses trésors pour porter dans le cour de l'Europe leurs armes victorieuses
. Les offres, les arguments et les demandes d'Andronic, furent éludés avec une froide et dédaigneuse indifférence. Les rois de France et de Naples rejetèrent les dangers et la gloire d'une croisade. Le pape refusa de convoquer un nouveau concile pour régler les anciens articles de la foi; et, par égard pour les vieilles prétentions de l'empereur et du clergé latin, il fit usage dans sa réponse à l'empereur grec, d'une suscription offensante : Au Moderator ou gouverneur des Grecs, et à ceux qui se disent les patriarches de l'Eglise d'Orient. On ne pouvait choisir pour cette ambassade une circonstance ou un caractère moins favorables.

1348

Négociation de Cantacuzène avec Clément VI

Après la mort d'Andronic, les Grecs, en proie aux guerres civiles, ne purent s'occuper de la réunion générale des chrétiens. Mais dès que Cantacuzène eut pardonné à ses ennemis vaincus, il entreprit de justifier ou au moins d'atténuer la faute qu'il avait commise en introduisant les Turcs dans l'Europe, et en mariant sa fille à un prince musulman. Deux de ses ministres, accompagnés d'un interpréte latin, se rendirent par ses ordres à la cour du pontife romain, transplantée dans la ville d'Avignon, sur les bords du Rhône, où elle resta durant soixante-dix ans. Ils représentèrent la dure nécessité qui les avait forcés d'embrasser l'alliance des infidèles, et firent entendre par son ordre les mots spécieux et édifiants de croisade et d'union. Le pape Clément VI, successeur de Benoît XII, leur fit une réception affable et honorable, parut touché des malheurs de Cantacuzène, convaincu de son mérite, persuadé de son innocence, et parfaitement instruit de l'état et des révolutions de son empire. Il avait appris tous ces détails d'une dame de Savoie, de la suite de l'impératrice Anne. Si Clément ne possédait pas les vertus d'un prêtre, il avait du moins l'élévation et la magnificence d'un prince, et distribuait les bénéfices et les royaumes avec la même facilité. Sous son règne, Avignon fut le siège du faste et des plaisirs. Il avait surpassé dans sa jeunesse la licence des moeurs d'un baron, et son palais, lorsqu'il fut devenu pape, sa chambre a coucher même, étaient souvent embellis ou déshonorés par la présence de ses favorites. Les guerres de la France et de l'Angleterre ne permettaient pas de penser à une croisade; mais la vanité de Clément s'amusa de ce projet brillant, et les ambassadeurs grecs s'en retournèrent avec deux prélats latins députés par le pontife. A leur arrivée à Constantinople, l'empereur et les nonces se complimentèrent mutuellement sur leur éloquence et leur piété. Les fréquentes conférences se passèrent en louanges et en promesses, dont ils se laissaient réciproquement amuser sans y donner la moindre confiance. Je suis enchanté, leur dit le dévot Cantacuzène, du projet de notre guerre sainte; elle fera ma gloire personnelle en même temps que le bien de toute la chrétienté. Mes Etats offriront aux armées françaises un passage libre et sûr; mes troupes, mes galères et mes trésors, seront consacrés à la cause commune, et mon sort serait digne d'envie si je pouvais mériter et obtenir la couronne du martyre. Je tâcherais en vain de vous peindre l'ardeur avec laquelle je désire la réunion des membres épars de Jésus-Christ. Si ma mort pouvait y servir, je présenterais avec joie ma tête et mon épée. Si ce phénix spirituel devait naître de mes cendres, j'élèverais mon bûcher et je l'allumerais de mes propres mains. L'empereur grec osa cependant observer que c'était l'orgueil et la précipitation des Latins qui avaient introduit les articles de foi sur lesquels se divisaient les deux Eglises. Il blâma la conduite servile et tyrannique du premier Paléologue, et déclara qu'il ne soumettrait sa conscience qu'aux décrets libres d'un synode général. Les circonstances, continua-t-il, ne permettent ni au pape ni à moi de nous réunir à Rome ou à Constantinople; mais on peut choisir une ville maritime sur les frontières des deux empires, pour assembler les évêques et instruire les fidèles de l'Orient et de l'Occident. Les nonces parurent satisfaits de ces propositions, et Cantacuzène affecta de déplorer la perte de ses espérances, qui furent bientôt détruites par la mort de Clément et les dispositions différentes de son successeur. Quant à lui, il vécut longtemps encore, mais dans un cloître, d'où l'humble moine ne put, si ce n'est par ses prières, influer sur la conduite de son pupille et les destinées de l'empire.

1355

Traité de Jean Paléologue Ier avec Innocent VI

Cependant, de tous les princes de Byzance, aucun ne fut si bien disposé que le pupille Jean Paléologue à rentrer sous l'obéissance du pontife romain. Sa mère, Anne de Savoie, avait été baptisée dans le giron de l'Eglise latine: son mariage avec Andronic l'avait forcée à changer de nom, d'habillement et de culte; mais son coeur était demeuré fidèle à son pays et à sa religion. Elle avait dirigé elle-même l'éducation de son fils, et l'empereur devenu homme, du moins par sa taille si ce n'est par son esprit, ne cessa pas de se laisser gouverner par elle. Lorsque la retraite de Cantacuzène le laissa seul maître de la monarchie grecque, les Turcs commandaient sur l'Hellespont. Le fils de Cantacuzène assemblait des rebelles à Andrinople; et Paléologue ne pouvait se fier ni à son peuple ni à lui- même. Par le conseil de sa mère, et dans l'espérance d'un secours étranger, il sacrifia les droits de l'Eglise et de l'Etat, et cet acte d'esclavage, signé d'encre pourpre et scellé d'une bulle d'or, fut secrètement porté au pape par un italien. Le premier article du traité consistait en un serment de fidélité et d'obéissance à Innocent VI et à ses successeurs, les pontifes suprêmes de l'Eglise catholique et romaine. L'empereur promettait de rendre à leurs nonces ou légats tous les honneurs auxquels ils pouvaient légitimement prétendre, de préparer un palais pour les recevoir, et une église pour leurs cérémonies; enfin de donner Manuel, son second fils, pour otage et garant de sa fidélité. Pour toutes ces concessions, il demandait un prompt secours de quinze galères avec cinq cents hommes d'armes et mille archers pour le défendre contre ses ennemis chrétiens et musulmans. Paléologue promit de soumettre ses peuples et son clergé au joug spirituel du pontife romain. Mais pour vaincre la résistance qu'il prévoyait de la part des Grecs, il proposa les deux moyens efficaces de l'éducation et de la séduction. Le légat fut autorisé à distribuer les bénéfices vacants parmi les ecclésiastiques qui souscriraient au symbole du Vatican. On institua trois écoles pour enseigner à la jeunesse de Constantinople la langue et la doctrine des Latins, et le nom d'Andronic, héritier de l'empire, parut le premier sur la liste des étudiants. Paléologue déclarait que si tous ses efforts devenaient superflus, si la force et la persuasion se trouvaient insuffisantes, il se croirait indigne de régner. Il transférait dans ce cas à Innocent toute son autorité royale et paternelle, lui donnant plein pouvoir de diriger sa famille et son royaume, et de marier Andronic son fils et son successeur. Mais ce traité n'eut jamais ni exécution ni publicité. Le secours des Romains et la soumission des Grecs n'existèrent que dans l'imagination de leur souverain, que le secret sauva seul du déshonneur de cette inutile humiliation.

1369

Visite de Jean Paléologue à Urbain V à Rome

Les armées victorieuses des Turcs fondirent bientôt sur lui. Après avoir perdu Andrinople et la Romanie, il se trouva resserré dans sa capitale, vassal de l'orgueilleux Amurath, et réduit à la misérable espérance de n'être que le dernier dévoré par ce sauvage. Dans cet état d'abaissement, Paléologue prit la résolution de s'embarquer pour Venise, d'où il alla se jeter aux pieds du pape. Il fut le premier souverain de Byzance qui eût jamais visité les régions inconnues de l'Occident; mais Paléologue ne pouvait espérer de trouver ailleurs des secours et de la consolation; et sa dignité était moins offensée de paraître dans le sacré collège qu'à la Porte ottomane. Après une longue absence, les papes retournaient alors des bords du Rhône sur ceux du Tibre: Urbain V, pontife d'un caractère doux et vertueux, encouragea ou permis le pélerinage du prince grec; et le palais du Vatican reçut dans la même année les deux fantômes d'empereurs qui représentaient la majesté de Constantin et de Charlemagne. Dans cette visite de supplication le souverain de Constantinople, dont le malheur absorbait la vanité, poussa la soumission des paroles et des formes au-delà de ce qu'on pouvait attendre: obligé de passer d'abord par un examen, il reconnut, en bon catholique, en présence de quatre cardinaux, la suprématie du pape et de la double procession du Saint-Esprit. Après cette purification, on l'introduisit à une audience publique dans l'église de Saint-Pierre, où Urbain siégeait sur son trône, environné d'un cortège de cardinaux. Le prince grec après trois génuflexions, baisa dévotement les pieds, les mains et enfin la bouche du saint père, qui célébra une grande messe en sa présence, lui permit de tenir la bride de sa mule, et lui donna un repas somptueux dans le Vatican. Malgré cette réception amicale et honorable, Urbain accorda quelque préférence à l'empereur d'Occident, et Paléologue n'obtint pas le rare privilège de chanter l'Evangile en qualité de diacre. Urbain tâcha de ranimer le zèle du roi de France et des autres souverains de l'Europe en faveur de son prosélyte; mais ils étaient trop occupés de leurs querelles particulières pour penser à la cause générale. L'empereur fonda son dernier espoir sur un mercenaire anglais, Jean Hawkwood ou Acuto, qui, suivi d'une bande d'aventuriers sous le nom de la confrérie blanche, avait ravagé toute l'Italie, depuis les Alpes jusqu'à la Calabre, vendait ses services à ceux qui voulaient les payer, et avait encouru une juste excommunication en attaquant la résidence du pape. Urbain autorisa cependant une négociation avec ce brigand; mais les forces ou le courage d'Hawkwood se trouvèrent au-dessous de cette entreprise, et ce fut peut-être un bonheur pour Paléologue d'avoir manqué un secours probablement dispendieux, certainement insuffisant, et peut-être dangereux. L'infortuné Grec se préparait à quitter l'Italie; mais il fut arrêté par un obstacle humiliant. En passant Venise, il avait emprunté des sommes considérables à une usure exorbitante; ses coffres étaient vides, et ses créanciers inquiets le retinrent pour la sûreté de leur paiement. En vain l'empereur pressait Andronic, régent du royaume, et son fils aîné, d'user de toutes les ressources et de dépouiller, s'il le fallait, les autels pour tirer son père d'une captivité ignominieuse. Insensible à la honte de son père, ce fils dénaturé se réjouissait secrètement de sa captivité. L'Etat était pauvre, le clergé opiniâtre; on ne pouvait même manquer au besoin de quelque scrupule religieux pour servir de masque à une criminelle indifférence. Manuel, frère d'Andronic, après lui avoir sévèrement reproché cette négligence si contraire à son devoir, vendit ou engagea ce qu'il possédait, s'embarqua pour Venise, délivra son père, et s'offrit lui-même pour la sûreté de la dette.

(Son retour à Constantinople; 1370) De retour à Constantinople, comme empereur et comme père, Paléologue traita ses deux fils chacun selon leur mérite. Mais le pélerinage de Rome n'avait réformé ni la foi ni les moeurs de l'indolent Paléologue, et son apostasie ou conversion, dépourvue d'effets comme de sincérité, fut promptement oubliée des Grecs et des Latins.

1400-1402

Voyage de Manuel en Occident

Trente ans après le retour de Paléologue, le même motif fit entreprendre, mais avec plus d'étendue, le voyage de l'Occident à Manuel, son successeur. J'ai raconté son traité avec Bajazet, l'infraction du traité, le siège ou blocus de Constantinople, et le secours que les Français envoyèrent sous les ordres du vaillant Boucicault. Manuel avait sollicité, par ses ambassadeurs, l'aide des princes latins; mais on imagina que la présence d'un monarque infortuné arracherait des larmes et des secours aux Barbares les plus durs; et le maréchal, qui lui conseillait ce voyage, le précéda pour préparer sa réception. Les Turcs interceptaient la communication par terre mais la navigation de Venise était ouverte et sûre. On le reçut en Italie comme le premier, ou du moins comme le second des princes chrétiens. Manuel inspira la compassion comme confesseur et champion de la foi, et la dignité de sa conduite empêcha que cette compassion ne dégénérât en mépris. De Venise, il passa successivement à Padoue et à Pavie. Le duc de Milan, quoique allié secret de Bajazet, le fit conduire honorablement jusqu'aux frontières de ses Etats.

(A la cour de France; 1400) Lorsqu'il entra sur les terres de France, les officiers du roi se chargèrent de l'accompagner et de le défrayer. Une cavalcade de deux mille des plus riches citoyens de Paris alla en armes au devant de lui jusqu'à Charenton. Aux portes de Paris, il fut complimenté par le chancelier et le parlement, et Charles VI, suivi des princes et de la noblesse, embrassa son frère avec cordialité. On revêtit le successeur de Constantin d'une robe de soie blanche et on lui présenta pour monture un superbe cheval blanc. Ce cérémonial n'est pas indifférent chez les Français: on y considère la couleur blanche comme le symbole de la souveraineté; et l'empereur d'Allemagne, après avoir réclamé avec hauteur cette distinction dans sa dernière visite et avoir éprouvé un refus positif, avait été contraint de monter un cheval noir. Manuel logea au Louvre; les bals et les fêtes se succédèrent avec rapidité; les Français cherchèrent, en variant ingénieusement les plaisirs de la chasse et de la table, à déployer leur magnificence aux yeux du prince étranger, et à le distraire un instant de sa douleur. On lui accorda l'usage particulier d'une chapelle, et les docteurs de Sorbonne observèrent avec surprise, et peut-être avec scandale, le langage les cérémonies et les vêtements du clergé grec. Mais du premier coup d'oeil il put apercevoir qu'il n'avait pas de secours à espérer de la France: l'infortuné Charles VI, ne jouissait que de quelques instants lucides, et retombait sans cesse dans un état de frénésie ou de stupidité. Le duc d'Orléans, son frère, et son oncle le duc de Bourgogne, saisissaient alternativement les rênes du gouvernement; la guerre civile fut bientôt la suite de leur désastreuse concurrence. Le premier, jeune et d'un caractère ardent, se livrait avec impétuosité à sa passion pour les femmes et pour tous les plaisirs. Le second était père de Jean, comte de Nevers, délivré récemment de sa captivité chez les Turcs. Ce jeune prince intrépide aurait volontiers couru de nouveaux hasards pour effacer sa honte; mais son père, plus prudent, en avait assez des frais et des dangers de la première expérience.

(A la cour d'Angleterre; 1400) Lorsque Manuel eut satisfait la curiosité et peut-être fatigué la patience des Français, il résolut de passer en Angleterre. Sur la route de Douvres à Londres, le prieur et les moines de Saint-Augustin lui firent à Cantorbery (Canterbury) une réception honorable. A Blackheath, il trouva le roi Henri IV, qui, suivi de toute sa cour, vint saluer le roi grec, dit notre vieil historien, dont je transcris exactement les expressions, et fut traité à Londres, durant plusieurs jours, comme l'empereur de l'Orient. Mais l'Angleterre était encore moins disposée que la France à entreprendre une croisade. Dans cette même année, le souverain légitime avait été déposé et mis à mort. L'ambitieux usurpateur Henri de Lancastre, en proie à l'inquiétude et aux remords, n'osait éloigner ses troupes d'un trône continuellement ébranlé par des révoltes et des conspirations: il plaignit, loua et fêta l'empereur de Constantinople; mais s'il fit voeu de prendre la croix, ce fut sans doute pour apaiser son peuple et peut-être sa conscience par le mérite ou l'apparence de ce pieux projet.

(Son retour en Grèce; 1402) Comblé cependant de présents et d'honneurs, le prince grec fit une seconde visite à Paris, et, après avoir passé deux années dans les cours de l'Occident, il traversa l'Allemagne et l'Italie, s'embarqua à Venise, et attendit patiemment dans la Morée le moment de sa ruine ou de sa délivrance. Il avait cependant échappé à la nécessité ignominieuse de vendre sa religion, soit publiquement, soit en secret. Le schisme déchirait l'Eglise latine: deux papes, l'un à Rome et l'autre à Avignon, se disputaient l'obéissance des rois, des nations et des universités de l'Europe. L'empereur grec, attentif à ménager les deux partis, s'abstint de toute correspondance avec ces deux rivaux, tous deux indignés et peu favorisés de l'opinion. Il partit au moment du jubilé, et traversa toute l'Italie sans demander ou mériter l'indulgence plénière, qui efface les péchés des fidèles et les dispense de la pénitence. Cette négligence offensa le pape de Rome; il accusa Manuel d'irrévérence pour l'image du Christ, et exhorta les princes de l'Italie à abandonner un schismatique obstiné.

1402

Connaissances et descriptions des Grecs

A l'époque des croisades, les Grecs avaient contemplé avec autant de terreur que de surprise le cours perpétuel des émigrations qui ne cessaient de s'écouler des pays inconnus de l'Occident. Les visites de leurs derniers empereurs déchirèrent le voile de séparation, et leur découvrirent les puissantes nations de l'Europe, qu'ils n'osèrent plus insulter du nom de barbares. Un historien grec de ce siècle a conservé les observations du prince Manuel et des observateurs plus curieux qui l'accompagnaient. Je vais rassembler ces idées éparses et les présenter en raccourci à mon lecteur. Peut-être ne verra-t-il pas sans plaisir ce tableau grossier de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre, dont l'état ancien et moderne nous est si bien connu.

(De l'Allemagne) L'Allemagne, dit Chalcocondyles, offre un vaste pays, et s'étend depuis Vienne jusqu'à l'Océan, depuis Prague en Bohême jusqu'à la rivière Tartessus et aux Pyrénées (cette géographie paraîtra sans doute un peu extraordinaire). Le sol est assez fertile, quoiqu'il ne produise ni figues ni olives; l'air y est sain, les hommes sont robustes et d'une santé vigoureuse. On éprouve rarement, dans ces contrées septentrionales, les calamités de la peste ou des tremblements de terre. Après les Scythes ou les Tartares, on peut regarder les Allemands ou Germains comme la nation la plus nombreuse. Ils sont braves et patients; et si toutes leurs forces obéissaient à un seul chef, elles seraient irrésistibles. Ils ont obtenu du pape le privilège d'élire l'empereur des Romains, et le patriarche latin n'a point de sujets plus zélés et plus soumis. La plus grande partie de ces pays est divisée entre des princes et des prélats; mais Strasbourg, Cologne, Hambourg, et plus de deux cents villes libres forment autant de républiques confédérées, régies par des lois sages et justes, conformes à la volonté et à l'intérêt général. Les duels, ou combats singuliers à pied, y sont d'un usage familier, en temps de paix et de guerre. Les Allemands excellent dans tous les arts mécaniques; c'est à leur industrie que nous devons l'invention de la poudre et des canons connus aujourd'hui de la plus grande partie des nations.

(De la France) Le royaume de France s'étend environ à quinze ou vingt jours de marche depuis l'Allemagne jusqu'à l'Espagne, et depuis les Alpes jusqu'à la mer, qui la sépare de l'Angleterre: on y trouve un grand nombre de villes florissantes. Paris, la résidence des rois, surpassé toutes les autres en luxe et en richesses. Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendent alternativement dans le palais du monarque, et le reconnaissent pour leur souverain. Les plus puissants sont les ducs de Bretagne et de Bourgogne: le dernier possède les riches provinces de Flandre, dont les ports sont fréquentés par nos commerçants et par les négociants des pays les plus éloignés. La nation française est ancienne et opulente; sa langue et ses moeurs, bien qu'avec quelque différence, ne s'éloignent pas entièrement de celles des Italiens. La dignité impériale de Charlemagne, leurs victoires sur les Sarrasins, et les exploits de leurs héros Olivier et Roland, les enorgueillissent au point qu'ils se regardent comme le premier peuple de l'Occident; mais cette vanité insensée a été récemment humiliée par l'événement malheureux de leur guerre contre les Anglais qui habitent l'île de la Bretagne.

(De l'Angleterre) On peut considérer la Bretagne au milieu de l'Océan, et vis-à-vis des côtes de la Flandre, comme une ou comme trois îles réunies par l'uniformité de moeurs et de langage sous le même gouvernement. Sa circonférence est de cinq mille stades; le pays, couvert d'un grand nombre de villes et de villages, produit peu de fruits et point de vin, mais il abonde en orge, en froment, en miel et en laines. Les habitants fabriquent une grande quantité de draps et d'étoffes; Londres, leur capitale, l'emporte pour le luxe, la richesse et la population, sur toutes les villes de l'Occident. Elle est située sur la Tamise, rivière large et rapide, qui, à la distance de trente milles, se jette dans la mer des Gales. Le flux et le reflux offrent tous les jours aux vaisseaux de commerce la facilité d'entrer et de sortir sans danger de son port. Le roi est le chef d'une puissante et turbulente aristocratie. Ses premiers vassaux possèdent leurs fiefs en franc-alleu héréditaire; et les lois fixent les limites de son autorité et de leur obéissance. Ce royaume a été souvent déchiré par des factions, et conquis par des étrangers; mais les habitants sont courageux, robustes, renommés dans les armes et victorieux à la guerre. Leurs boucliers ressemblent à ceux des Italiens, et leur épée à celle des Grecs. Leurs principales forces consistent dans la supériorité de leurs archers. Leur langage n'a aucune affinité avec celui du continent; mais leurs habitudes de vie différent peu de celles des Français. On peut regarder le mépris de la chasteté des femmes et de l'honneur conjugal comme la principale singularité de leurs moeurs. Dans leurs visites réciproques, le premier acte d'hospitalité est de permettre à leurs hôtes les embrassements de leurs femmes et de leurs filles. Entre amis, ils les empruntent et les prîrent sans honte, sans que personne soit blessé de cet étrange commerce et de ses suites inévitables. Instruits comme nous le sommes des usages de la vieille Angleterre et sûrs de la vertu de nos mères, nous pouvons sourire de la crédulité, ou nous indigner de l'injustice de l'historien grec, qui a confondu sans doute un baiser décent de réception, avec des familiarités criminelles; mais cette injustice ou cette crédulité peuvent nous être utiles en nous apprenant à nous méfier des détails donnés par des voyageurs sur des nations étrangères et éloignées, et à ne pas croire légérement des faits qui répugnent au caractère de l'homme et aux sentiments de la nature.

1402-1417

Indifférence de Manuel pour les Latins

Après son retour et la victoire de Timour, Manuel régna plusieurs années heureux et paisible. Tant que les fils de Bajazet recherchèrent son amitié et ménagèrent ses faibles Etats, il se contenta de son ancienne religion, et composa dans ses loisirs vingt dialogues théologiques pour sa défense. L'arrivée des ambassadeurs grecs au concile de Constance, annonça le rétablissement de la puissance ottomane en même temps que celle de l'Eglise latine: les conquêtes d'Amurath et de Mahomet rapprochèrent l'empereur du Vatican; le siège de Constantinople fit presque acquiescer à la double procession du Saint-Esprit; et lorsque débarrassé de ses rivaux, Martin V occupa seul la chaire pontificale, il se rétablit entre l'Orient et l'Occident un commerce amical de lettres et d'ambassades.

(Ses négociations; 1417-1425) L'ambition d'une part, et de l'autre l'infortune, dictaient un même langage de paix et de charité. Manuel affectait le désir de marier les six princes ses fils à des princesses italiennes, et le pape, non moins rusé, fit passer à Constantinople la fille du marquis de Montferrat avec un cortège séduisant de jeunes filles de haute naissance, dont les charmes lui paraissaient propres à vaincre l'obstination des schismatiques. Sous l'extérieur du zèle, on pouvait cependant apercevoir que tout était faux à la cour et dans l'Eglise de Constantinople. Selon que le danger paraissait plus ou moins pressant, l'empereur précipitait ou prolongeait ses négociations, autorisait ou désavouait ses ministres, et échappait à des instances trop pressantes en alléguant la nécessité de consulter les patriarches et les prélats, et l'impossibilité de les assembler dans un moment où les Turcs environnaient la capitale. D'après l'examen des transactions publiques, il paraît que les Grecs insistaient sur trois opérations successives, un secours, un concile et enfin la réunion, tandis que les Latins éludaient la seconde, et ne voulaient s'engager à la première que comme une suite et une récompense volontaire de la troisième.

(Conversation particulière de l'empereur Manuel) Mais l'extrait d'une conversation particulière de Manuel nous expliquera plus clairement l'énigme de sa conduite et ses véritables intentions. Sur la fin de ses jours, l'empereur avait revêtu de la pourpre Jean Paléologue VIII, son fils aîné, sur lequel il se reposait de la plus grande partie du gouvernement. Dans un de ses entretiens avec son collègue, où il n'avait pour témoin que l'historien Phranza, son chambellan favori, Manuel développa à son successeur les vrais motifs de ses négociations avec le pontife de Rome. Il ne nous reste, dit Manuel, pour toute ressource contre les Turcs, que la crainte de notre réunion avec les Latins, la terreur que leur inspirent les belliqueuses nations de l'Occident, qui pourraient se liguer pour notre délivrance et leur destruction. Des que vous serez pressé par les infidèles, faites-leur envisager ce danger. Proposez un concile, entrez en négociations; mais prolongez-les toujours et éludez la convocation de cette assemblée, qui ne vous serait d'aucune utilité spirituelle ou temporelle. Aucun des deux partis ne voudra reculer ou se rétracter; les Latins sont orgueilleux, les Grecs sont obstinés. En voulant accomplir la réunion, vous ne feriez que confirmer le schisme, aliéner les Eglises, et nous exposer sans ressource et sans espoir à la merci des Barbares. Peu satisfait de cette sage leçon, le jeune prince se leva et sortit en silence. Le prudent monarque, continue Phranza, me regarda, et reprit ainsi son discours: Mon fils se croit grand et héroïque; mais, hélas ! Ce siècle misérable n'offre aucun champ à l'héroïsme ni à la grandeur. Son esprit audacieux pouvait convenir dans les temps plus heureux de nos ancêtres. Notre situation présente exige moins un empereur qu'un économe circonspect des débris de notre fortune. Je n'ai point oublié les vastes espérances qu'il fondait sur notre alliance avec Mustapha, et je crains que sa témérité imprudente ou même sa piété ne précipite la ruine de notre maison et de la monarchie.

(Mort de l'empereur Manuel) L'expérience et l'autorité de Manuel éludèrent cependant le concile et conservèrent la paix jusqu'à la soixante-dix-huitième année de son âge, dans laquelle il expira revêtu d'un habit monastique, après avoir distribué ses meubles précieux à ses enfants, aux pauvres, à ses médecins et à ses domestiques favoris. Andronic son second fils, eut pour sa part la principauté de Thessalonique, et mourut de la lèpre peu de temps après avoir vendu cette ville aux Vénitiens, qui en furent promptement dépouillés par les Turcs. Quelques succès avaient réuni le Péloponnèse ou Morée à l'empire, et dans des temps plus heureux, Manuel avait fortifié l'isthme, dans une étendue de six milles, d'un mur solide, flanqué de cent cinquante-trois tours, qui disparut à la première irruption des Ottomans. La fertile péninsule aurait pu suffire aux quatre jeunes princes, Théodore, Constantin, Démétrius et Thomas; mais ils épuisèrent les restes de leurs forces en guerres civiles, et les vaincus se réfugièrent dans le palais de Constantinople; où ils vécurent sous la protection et la dépendance de leur frère Jean Paléologue VIII.

1425-1437

Jean Paléologue VIII empereur

Jean VIII
Jean VIII

Ce prince, l'aîné des fils de Manuel, fut reconnu, après la mort de son père, pour seul empereur des Grecs. Il s'occupa d'abord de répudier son épouse et de contracter un nouveau mariage avec la princesse de Trébisonde. La beauté était à ses yeux la plus indispensable qualité d'une impératrice. Il obtint l'aveu de son clergé, en le menaçant de se retirer dans un cloître, et d'abandonner le trône à son frère Constantin, si on refusait de consentir à son divorce. La première, ou pour mieux dire la seule victoire de Paléologue, fut celle qu'il remporta sur un Juif, qu'après une longue et savante dispute, il convertit à la foi chrétienne: cette importante conquête a été soigneusement consignée dans l'histoire du temps; mais il renouvela bientôt le projet de réunir les deux Eglises, et, sans égard pour les avis de son père, prêta l'oreille, à ce qu'il paraît de bonne foi, à la proposition de s'aboucher avec le pape dans un concile général au-delà de la mer Adriatique. Martin V encourageait ce dangereux projet, et son successeur Eugène s'en occupa faiblement, jusqu'à ce qu'enfin, après une négociation languissante, l'empereur reçut une sommation de la part d'une assemblée revêtue d'un caractère différent, celle des prélats indépendants de Bâle, qui s'intitulaient les représentants et les juges de l'Eglise catholique.

1425-1437

Corruption de l'Eglise latine

Le pontife romain avait défendu et gagné la cause de la liberté ecclésiastique; mais le clergé victorieux se trouva bientôt exposé à la tyrannie de son libérateur, que son caractère sacré mettait à l'abri des armes, qu'il employait si efficacement contre les magistrats civils. Les appels anéantissaient leur grande charte ou le droit d'élection; on l'éludait par des commendes, on le déjouait par des survivances, et il était obligé de céder à des réserves arbitraires. La cour de Rome institua une vente publique qui enrichissait les cardinaux et les favoris du pape des dépouilles de toutes les nations; celles-ci voyaient les principaux bénéfices de leur territoire s'accumuler sur la tête des étrangers et des absents. Durant leur résidence à Avignon, l'ambition des papes se convertit en avarice et en débauche. Ils imposaient rigoureusement sur le clergé le tribut des dîmes et des premiers fruits; mais ils toléraient ouvertement l'impunité des vices, des désordres et de la corruption.

(Schisme; 1377-1429) Ces scandales multipliés furent aggravés par le grand schisme d'Occident, qui dura plus d'un demi-siècle. Dans leurs fougueuses querelles, les deux pontifes de Rome et d'Avignon publiaient réciproquement les vices de leur rival; leur situation précaire avilissait leur autorité, relâchait leur discipline et multipliait leurs besoins et leurs exactions.

(Concile de Pise; 1409- De Constance; 1414-1418) Les synodes de Pise et de Constance, furent successivement tenus pour guérir les maux de l'Eglise et rétablir son autorité; mais, sentant leurs forces, ces grandes assemblées résolurent de rétablir les privilèges de l'aristocratie chrétienne. Les pères de Constance prononcèrent une sentence personnelle contre deux pontifes qu'ils refusaient de reconnaître, et déposèrent par une troisième celui qu'ils avaient avoué pour leur souverain. Ils procédèrent ensuite à limiter l'autorité du pape, et ne se séparèrent pas qu'ils ne l'eussent soumis à la suprématie d'un concile général. On statua que pour la réforme et le maintien de l'Eglise, on convoquerait régulièrement ces assemblées à une époque fixe, et que chaque synode indiquerait, avant de se dissoudre, le temps et le lieu de l'assemblée suivante.

(De Bâle; 1431-1443) La cour de Rome éluda facilement la convocation du concile de Sienne; mais la vigoureuse fermeté de celui de Bâle pensa être fatale à Eugène IV, le pontife régnant. Les pères, qui pressentaient ses desseins, se hâtèrent de publier, par leur premier décret, que les représentants de l'Eglise militante étaient revêtus d'une Juridiction spirituelle ou divine sur tous les chrétiens, sans en excepter le pape, et qu'on ne pouvait dissoudre, proroger ni transférer un concile général, qu'après la délibération libre de ses membres, suivie de leur consentement. Eugène n'ayant pas moins fulminé sa bulle de dissolution, ils osèrent sommer, réprimander et menacer le rebelle, successeur de saint Pierre.

(Ils se déclarent contre Eugène IV) Après lui avoir accordé, par de longs délais le temps du repentir, ils déclarèrent finalement que s'il ne se soumettait pas avant le terme fixe de soixante jours, il demeurerait suspendu de toute autorité temporelle et ecclésiastique; et pour établir leur juridiction sur le prince comme sur le prêtre, ils s'emparèrent de l'administration du gouvernement d'Avignon, annulèrent l'aliénation du patrimoine sacré, et défendirent de lever à Rome de nouvelles contributions. Leur hardiesse fût justifiée, non seulement par l'opinion générale du clergé, mais par l'approbation et la protection des premiers monarques de la chrétienté. L'empereur Sigismond se déclara le serviteur et le défenseur du synode; l'Allemagne et la France en firent autant; le duc de Milan était l'ennemi personnel d'Eugène, et une émeute du peuple romain força le pontife à fuir du Vatican. Rejeté à la fois par ses sujets spirituels et temporels, il ne lui resta d'autre parti à prendre que celui de la soumission. Eugène se rétracta dans une bulle humiliante, qui ratifiait tous les actes du concile, incorporait ses légats et les cardinaux à cette assemblée vénérable, et semblait annoncer sa résignation aux décrets d'une législature suprême. Leur renommée s'étendit jusque dans l'Orient, et ce fut en présence des pères du concile que Sigismond reçut les ambassadeurs ottomans, qui mirent à ses pieds douze grands vases remplis de robes de soie et de pièces d'or.

(Négociations avec les Grecs; 1434-1437) Les pères de Bâle aspiraient à la gloire de ramener les Grecs et les Bohémiens dans le giron de l'Eglise; leurs députés pressèrent l'empereur et le patriarche de Constantinople de se réunir à une assemblée qui possédait la confiance des nations de l'Occident. Paléologue n'était pas éloigné d'accepter cette proposition, et le sénat catholique reçut honorablement ses ambassadeurs; mais le choix du lieu parut un obstacle insurmontable: il refusait obstinément de traverser les Alpes ou la mer de Sicile, et exigeait qu'on assemblât le concile dans quelque ville de l'Italie, ou dans les environs du Danube. Les autres articles éprouvèrent moins de difficultés: on convint de défrayer l'empereur et une suite de sept cents personnes durant son voyage, de lui faire remettre sur-le-champ une somme de huit mille ducats pour aider son clergé, et d'accorder dans son absence un secours de dix mille ducats, de trois cents archers et de quelques galères, pour la sûreté de Constantinople. La ville d'Avignon fit les fonds des premières avances, et l'on prépara l'embarquement à Marseille, quoique avec un peu de lenteur et de difficulté.

24 novembre 1437

Jean Paléologue s'embarque sur les galères du pape

Dans sa triste situation, Paléologue jouissait du plaisir de voir les puissances ecclésiastiques de l'Occident rechercher à l'envi son amitié. Mais l'artificieuse activité d'un monarque l'emporta sur la lenteur et l'inflexibilité qui formait le caractère des républiques. Les décrets de Bâle tendaient continuellement à limiter le despotisme du pape, et à élever dans l'Eglise un tribunal suprême et permanent. Eugène portait le joug avec impatience, et l'union des Grecs lui fournissait un prétexte décent pour transporter du Rhin sur le Pô un synode indocile et factieux. Au-delà des Alpes, les pères n'espéraient plus de conserver leur indépendance. La Savoie ou Avignon, qu'ils acceptèrent avec répugnance, étaient regardés à Constantinople comme situés fort au-delà des colonnes d'Hercule. L'empereur et son clergé redoutaient les dangers d'une longue navigation; ils s'offensèrent de l'orgueilleuse déclaration par laquelle le concile annonça qu'après avoir anéanti la nouvelle hérésie des Bohémiens, il déracinerait bientôt l'ancienne hérésie des Grecs. Du côté d'Eugène, tout était douceur, complaisance et respect. Il invitait le souverain de Constantinople à faire cesser, par sa présence, le schisme des latins comme celui des Grecs. Il proposa pour le lieu de leur entrevue amicale, Ferrare, située sur les bords de la mer Adriatique; et à l'aide d'une surprise ou de quelque artifices, se procura un faux décret du concile qui approuvait sa translation dans cette ville de l'Italie. Neuf galères furent équipées pour cette expédition à Venise et dans l'île de Candie: elles devancèrent les vaisseaux de Bâle, l'amiral romain reçut ordre de ceux-ci de les couler à fond, de les brûler et de les détruire: ces escadres ecclésiastiques auraient pu se rencontrer dans les mêmes mers où Sparte et Athènes s'étaient disputé jadis la gloire de la prééminence. Alternativement assailli par les deux factions, qui semblaient toujours prêtes à en venir aux mains pour la possession de sa personne, Paléologue hésita encore, avant de quitter son palais et son pays, de tenter cette dangereuse entreprise. Il se rappelait les conseils de son père, et le bon sens devait lui suggérer que les Latins, divisés entre eux, ne s'accorderaient pas pour une cause étrangère. Sigismond essaya de le détourner de son voyage. On ne pouvait le soupçonner de partialité, puisqu'il adhérait au concile, et ce conseil recevait encore du poids de l'étrange opinion où l'on était que Sigismond nommerait un Grec pour succéder à l'empire. Le sultan des Turcs était encore un conseiller qui ne méritait pas sa confiance, mais qu'il craignait d'offenser. Amurath ne comprenait rien aux querelles des chrétiens. Bien qu'il redoutât leur union, il offrit d'ouvrir ses trésors aux besoins de Paléologue, en déclarant toutefois, avec une apparence de générosité, que Constantinople serait inviolablement respectée durant l'absence de son souverain. Les plus riches présents et les plus belles promesses achevèrent de décider le prince grec. Il désirait s'éloigner pour quelque temps d'une scène de malheur et de danger. Après s'être débarrassé des députés du concile par une réponse équivoque, il annonça la résolution de s'embarquer sur les galères du pape. Le grand âge du patriarche Joseph le rendait plus susceptible de crainte que d'espoir; effrayé des dangers qu'il allait courir sur l'Océan, le pontife observa que dans un pays étranger sa faible voix et celle d'une trentaine de ses prélats seraient étouffées par le nombre et le pouvoir des évêques qui composaient le synode latin. Il céda cependant à la volonté de Paléologue, à la flatteuse assurance qu'on l'écouterait comme l'oracle des nations, et au désir secret d'apprendre de son frère de l'Occident à rendre l'Eglise indépendante des souverains. Les cinq porte-croix ou dignitaires de Sainte-Sophie furent attachés à sa suite; et l'un d'eux, le grand ecclésiarque ou prédicateur, Sylvestre Syropulus, a composé une histoire curieuse et sincère de la fausse union. Le clergé obéit malgré lui aux ordres de l'empereur et du patriarche; mais la soumission était son premier devoir, et la patience sa plus utile vertu: on trouve dans une liste choisie de vingt prélats, les métropolitains d'Héraclée, Cyzique, Nicée, Nicomédie, Ephèse et Trébisonde, deux nouveaux évêques, Marc et Bessarion, élevés à cette dignité sur la confiance qu'inspiraient leur savoir et leur éloquence. On nomma quelques moines et quelques philosophes pour donner plus d'éclat à l'érudition et à la Sainteté de l'Eglise grecque, et une troupe de chanteurs et de musiciens pour le service de la chapelle impériale. Les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, envoyèrent des députés ou on leur en supposa; le primat de Russie représentait une Eglise nationale, et les Grecs pouvaient le disputer aux Latins, pour l'étendue de leur empire spirituel. On exposa les précieux vases de Sainte-Sophie aux dangers de la mer, afin que le patriarche pût officier avec la pompe ordinaire; et l'empereur employa tout l'or qu'il put rassembler, à décorer son char et son lit d'ornements massifs. Mais tandis que les Grecs tâchaient de soutenir l'extérieur de leur ancienne magnificence, ils se disputaient le partage des quinze mille ducats que le pape leur avait donnés pour aumône préliminaire. Lorsque tous les préparatifs furent terminés, Paléologue, suivi d'un train nombreux, accompagné de son frère Démétrius et des premiers personnages de l'Etat et de l'Eglise, s'embarqua sur huit vaisseaux à voiles et à rames, cingla par le détroit de Gallipoli dans l'Archipel, et passa dans le golfe Adriatique.

9 février 1438

Son entrée triomphante à Venise

Après une longue et fatigante navigation de soixante-dix-sept jours, cette escadre religieuse jeta l'ancre devant Venise, et la réception qui lui fut faite attesta la joie et la magnificence de cette république (9 février 1438). Souverain du monde, le modeste Auguste n'avait jamais exigé de ses sujets les honneurs que les Vénitiens indépendants prodiguèrent à son faible successeur. Du haut d'un trône placé sur la poupe de son vaisseau, Paléologue reçut la visite, ou, pour parler à la grecque, les adorations du doge et des sénateurs. Ils montaient le Bucentaure suivi de douze puissantes galères: la mer était couverte d'innombrables gondoles destinées, les unes à la pompe du spectacle, les autres au plaisir des spectateurs; l'air retentissait des sons de la musique et du bruit des acclamations; les vêtements des matelots et même les vaisseaux brillaient de soie et d'or; et tous les emblèmes présentaient les aigles-romaines unies aux lions de Saint-Marc. Ce brillant cortège remonta le grand canal et passa sous le pont de Rialto. Les Orientaux contemplaient avec admiration les palais, les églises et l'immense population d'une ville qui semblait flotter sur les vagues; mais ils soupirèrent en apercevant les dépouilles et les trophées du sac de Constantinople.

(A Ferrare; 28 février) Après avoir séjourné quinze jours à Venise, Paléologue continua sa route alternativement par terre et par eau jusqu'à Ferrare. La politique du Vatican l'emporta dans cette occasion sur son orgueil et le prince grec reçut tous les anciens honneurs accordés à l'empereur d'Orient. Il fit son entrée sur un cheval noir; mais on conduisait devant lui un superbe cheval blanc dont le harnais était décoré d'aigles en broderie d'or. Il marcha couvert d'un dais soutenu par les princes de la maison d'Este, les fils ou les parents de Nicolas, marquis de la ville et souverain plus puissant que Paléologue. Le prince grec ne descendit de cheval qu'au pied de l'escalier; le pape s'avança jusqu'à la porte de son appartement, releva le prince au moment où il fléchissait le genou, et, après l'avoir embrassé paternellement, le conduisit à un siège placé à sa gauche. Le patriarche grec ne voulut pas descendre de sa galère avant d'être convenu d'un cérémonial qui mît une apparence d'égalité entre l'évêque de Rome et celui de Constantinople; celui-ci reçut du premier un embrassement fraternel, et tous les ecclésiastiques grecs refusèrent de baiser les pieds du pontife romain. A l'ouverture du synode, les chefs ecclésiastiques et temporels se disputèrent le centre ou la place d'honneur; et Eugène n'éluda l'ancien cérémonial de Constantin et de Marcien, qu'en alléguant que ses prédécesseurs ne s'étaient trouvés en personne ni à Nicée, ni à Chalcédoine. Après de longs débats, on convint que les deux nations occuperaient, à droite et à gauche, les deux côtés de l'église; que la chaire de saint Pierre serait élevée à la première place devant le rang des Latins, et que le trône de l'empereur grec, à la tête de son clergé, serait à la même hauteur, en face de la seconde place ou du siège vacant de l'empereur d'Occident.

1438-1439

Concile des Grecs et des Latins à Ferrare; le 18 octobre 1438 et à Florence; le 6 juillet 1439

Mais dès que les réjouissances et les formalités des Latins firent place à des discussions sérieuses, les Grecs mécontents du pape et d'eux-mêmes, se repentirent de leur imprudent voyage. Les émissaires d'Eugène l'avaient représenté à Constantinople comme au faîte de la prospérité, à la tête des princes et des prélats européens, prêts à sa voix, à croire et à prendre les armes. L'assemblée peu nombreuse du concile de Ferrare dissipa l'illusion. Les Latins ouvrirent la première session avec cinq archevêques, dix-huit évêques et dix abbés, dont le plus gland nombre étaient sujets ou compatriotes du pontife italien. Excepté le duc de Bourgogne, aucun des souverains de l'Occident ne daigna paraître ou envoyer des ambassadeurs; et il n'était pas possible de supprimer les actes judiciaires de Bâle contre la personne et la dignité d'Eugène, qui se terminèrent par une nouvelle élection. Dans ces circonstances, Paléologue demanda et obtint un délai qui pût lui donner le temps d'obtenir des Latins quelque avantage temporel pour prix d'une union désapprouvée de ses sujets; après la première séance, les débats publics furent remis à six mois. L'empereur, suivi d'une troupe de favoris et de janissaires, passa l'été dans un vaste monastère situé agréablement à six miles de Ferrare. Oubliant dans les plaisirs de la chasse les querelles de l'Eglise et les calamités de l'Etat, il ne s'occupa qu'à détruire le gibier, sans écouter les justes plaintes du marquis et des laboureurs. Pendant ce temps, ses malheureux Grecs souffraient tous les maux de l'exil et de la pauvreté. On avait assigné à chaque étranger, pour sa dépense, trois ou quatre florins d'or par mois; et quoique la somme entière ne monta pas à plus de sept cents florins, l'indigence ou la politique du Vatican laissait toujours beaucoup d'arrérages. Ils soupiraient après leur délivrance; mais un triple obstacle s'opposait à leur fuite. On ne souffrait pas qu'ils sortissent de Ferrare sans un passeport de leurs supérieurs: les Vénitiens avaient promis d'arrêter et de renvoyer les fugitifs; et en arrivant à Constantinople ils ne pouvaient échapper à l'excommunication, aux amendes, et à une sentence qui condamnait même les ecclésiastiques à être déhouillés nus et fouettés publiquement. La faim put seule décider les Grecs à ouvrir la première conférence; et ce ne fut qu'avec une répugnance extrême qu'ils consentirent à suivre à Florence le synode fugitif. Mais cette nouvelle translation était inévitable, la peste était à Ferrare: on soupçonnait la fidélité du marquis; les troupes du duc de Milan approchaient de la ville; et comme elles occupaient la Romagne, ce ne fut pas sans peine et sans danger que le pape, l'empereur et les prélats trouvèrent un chemin à travers les sentiers peu fréquentés de l'Apennin.

Mais la politique et le temps surmontèrent tous ces obstacles. La violence des pères de Bâle contribua au succès d'Eugène. Les nations de l'Europe détestèrent le schisme, et rejetèrent l'élection de Félix V, successivement duc de Savoie, ermite et pape. Les plus puissants des princes se rapprochèrent de son rival, et passèrent insensiblement de la neutralité à un attachement sincère. Les légats, suivis de quelques membres respectables, désertèrent vers les Romains, qui virent augmenter chaque jour leur nombre et ramener l'opinion publique. Le concile de Bâle se trouva réduit à trente-neuf évêques et trois cents membres du clergé inférieur; tandis que les Latins de Florence réunissaient à la personne du pape huit cardinaux, deux patriarches, huit archevêques, cinquante-deux évêques et quarante-cinq abbés ou chefs d'ordres religieux. Les travaux de neuf mois et les débats de vingt-cinq séances opérèrent enfin la réunion des Grecs. Les deux églises avaient agité quatre questions principales:
1- l'usage du pain azyme dans la communion;
2- la nature du purgatoire;
3- la suprématie du pape;
4- la procession simple ou double du Saint-Esprit.
La cause des deux nations fut discutée par dix habiles théologiens. Le cardinal Julien employa son éloquence, inépuisable en faveur des Latins; et les Grecs eurent pour principaux champions Marc d'Ephèse et Bessarion de Nicée. Nous ne passerons pas sous silence une observation qui fait honneur aux progrès de la raison humaine. On traita la première de ces questions comme un point peu important qui pouvait varier sans conséquence selon l'opinion des temps ou des nations; quant à la seconde, les deux partis convinrent qu'il devait y avoir un état intermédiaire de purification pour les péchés véniels. Quant à savoir si cette purification s'opérait par le feu élémentaire, c'était un point que dans peu d'années les contestants devaient avoir la commodité de décider sur le lieu même. La suprématie du pape paraissait plus importante et plus contestable; cependant les Orientaux avaient toujours reconnu l'évêque de Rome pour le premier des cinq patriarches; ils ne firent pas de difficulté d'admettre qu'il exercerait sa juridiction conformément aux saints canons, condescendance vague qui pouvait se définir ou s'éluder selon les circonstances. La procession du Saint-Esprit, du père seul, ou du père et du fils, était un article de foi plus profondément enraciné dans l'opinion des hommes. Dans les sessions de Ferrare et de Florence, on divisa l'addition latine de filioque en deux questions:
1- celle de la légalité;
2- et celle de l'orthodoxie.
Il n'est peut-être pas nécessaire de protester sur un pareil sujet de mon impartiale indifférence; mais il me semble que les Grecs avaient en leur faveur un argument victorieux dans la défense, faite par le concile de Chalcédoine, d'ajouter aucun article, quel qu'il fût, au symbole de Nicée, ou plutôt de Constantinople. Dans les affaires de ce monde, il n'est pas aisé de concevoir qu'une assemblée de législateurs puisse lier les mains à des successeurs revêtus de la même autorité; mais une décision dictée par l'inspiration divine doit être vraie et immuable; l'avis d'un évêque ou d'un synode provincial ne peut prévaloir contre le jugement universel de l'Eglise catholique. Quant au fond de la doctrine les arguments étaient égaux des deux côtés, et la dispute paraissait interminable: la procession d'un Dieu confond l'intelligence humaine. L'Evangile, placé sur l'autel, n'offrait rien qui pût résoudre cette question; les textes des pères pouvaient avoir été falsifiés par supercherie ou embrouillés par des arguments captieux; et les Grecs ne connaissaient ni les écrits des saints latins, ni leurs caractères. Nous pouvons du moins être assurés que les arguments de chacun des deux partis parurent impuissants à ceux du parti opposé. La raison peut éclairer le préjugé; une attention soutenue peut rectifier l'erreur du premier coup d'oeil, lorsque l'objet est à notre portée: mais les évêques et les moines avaient appris dès leur enfance à répéter une formule de mots mystérieux; ils attachaient leur honneur national et personnel à la répétition des mêmes mots, et l'aigreur d'une dispute publique acheva de les rendre intraitables.

1439

Négociations avec les Grecs

Tandis qu'ils se perdaient dans un labyrinthe d'arguments obscurs, le pape et l'empereur désiraient également une apparence d'union qui pouvait seule remplir le but de leur entrevue: l'obstination ne résista pas à des négociations personnelles et secrètes. Le patriarche Joseph avait succombé sous le poids de l'âge et des infirmités; ses dernières paroles avaient été des paroles de paix et de charité. L'espoir d'occuper sa place tentait l'ambition du clergé; et la prompte soumission des archevêques de Russie et de Nicée, Isidore et Bessarion, fut achetée et récompensée par une prompte promotion à la dignité de cardinal. Dans les premiers débats, Bessarion s'était montré le plus ferme et le plus éloquent champion de l'Eglise grecque; et, si sa patrie le rejeta comme apostat et comme enfant illégitime, il présenta, si l'on peut en croire l'histoire ecclésiastique, l'exemple rare d'un patriote qui se recommande à la cour par une résistance marquante et une soumission placée à propos. Aidé de ses deux coadjuteurs spirituels, l'empereur sut employer vis-à-vis de chacun des évêques les arguments les plus appropriés à leur situation générale et à leur caractère particulier. Tous cédèrent successivement à l'exemple ou à l'autorité. Prisonniers chez les Latins, et dépouillés de leurs revenus par les Turcs trois robes et quarante ducats formaient leur trésor qui se trouva bientôt épuisé. Ils dépendaient, pour leur retour, des vaisseaux de Venise et de la générosité du pape; et telle était leur indigence, qu'il suffit pour les gagner de leur offrir le paiement des arrérages qui leur étaient dus. Le secours qu'exigeait le danger de Constantinople pouvait excuser une prudente et pieuse dissimulation; mais on y ajouta de vives inquiétudes pour leur sûreté personnelle, en insinuant que les hérétiques opiniâtres seraient abandonnés en Italie à la justice ou à la vengeance du pontife romain. Dans l'assemblée particulière des Grecs, vingt-quatre membres de cette Eglise approuvèrent la formule d'union, et il n'y eut que douze opposants. Mais les cinq porte-croix de Sainte-Sophie qui prétendaient à remplacer le patriarche, furent repoussés par les règles de l'ancienne discipline; leur droit de voter fut transmis à des moines, à des grammairiens, à des laïques, dont on attendait plus de complaisance; et la volonté du monarque produisit une fausse et lâche unanimité. Deux fidèles patriotes osèrent seuls déclarer leurs sentiments personnels et ceux de la nation. Démétrius, frère de l'empereur, se retira à Venise pour n'être pas témoin de cette union; et Marc d'Ephèse, prenant peut-être son orgueil pour sa conscience, traita les Latins d'hérétiques, rejeta leur communion, et se déclara hautement le champion de l'Eglise grecque et orthodoxe. On essaya de rédiger le traité d'union en termes qui pussent satisfaire les Latins sans trop humilier les Grecs; mais, en pesant les mots et les syllabes, on laissa cependant un peu incliner la balance en faveur du Vatican. On convint (je demande ici l'attention du lecteur) que le Saint-Esprit procède du père et du fils comme d'un même principe et d'une même substance; qu'il procède par le fils étant de la même nature et de la même substance, et qu'il procède du père et du fils par une spiration et une production. On comprendra plus facilement les articles du traité préliminaire. Eugène s'engageait vis-à-vis des Grecs à payer tous les frais de leur retour; à entretenir dans tous les temps deux galères et trois cents soldats pour la défense de Constantinople; à fournir dix galères pour un an, ou vingt pour six mois, toutes les fois qu'il en serait requis; à solliciter dans une occasion pressante les secours des princes d'Europe, et faire mouiller dans le port de Byzance tous les vaisseaux qui transporteraient des pèlerins à Jérusalem.

25 juin 1438

Eugène est déposé à Bâle

Dans la même année et presque dans le même jour (25 juin 1438), on déposait Eugène à Bâle, tandis qu'il terminait à Florence la réunion des Grecs avec les Latins. Le premier de ces synodes, que le pontife romain appelait à la vérité une assemblée de démons, le déclara coupable de simonie, de parjure, de tyrannie, d'hérésie et de schisme, incorrigible de ses vices et indigne de remplir aucune fonction ecclésiastique.

(Réunion des Grecs avec les Latins; le 6 juillet 1438) Le second, au contraire, le révérait comme le vicaire légitime et sacré de Jésus-Christ, comme celui dont la piété et les vertus avaient réuni, après une séparation de six siècles, les catholiques de l'Orient et de l'Occident en un seul troupeau et sous un seul pasteur. L'acte d'union fut signé par le pape, l'empereur et les principaux membres des deux Eglises, sans excepter même ceux qu'on avait exclus, comme Syropulus, du droit de donner leur suffrage. Deux copies semblaient suffire, l'une pour l'Orient, et l'autre pour l'Occident; mais Eugène en fit transcrire et signer quatre, afin de multiplier les monuments de sa victoire. Le 6 juillet, jour mémorable, les successeurs de saint Pierre et de Constantin montèrent sur leurs trônes, en présence des deux nations assemblées dans la cathédrale de Florence. Les représentants de ces nations, le cardinal Julien, et Bessarion, archevêque de Nicée, parurent dans la chaire, et après avoir lu à haute voix l'acte d'union, chacun dans sa langue nationale, ils se donnèrent publiquement le baisée de paix et de réconciliation au nom et aux applaudissements de leurs compatriotes présents. Le pape et son clergé officièrent conformément à la liturgie romaine; on chanta le symbole avec l'addition du filioque. Les Grecs déguisèrent assez gauchement leur approbation, en prétextant l'ignorance où ils étaient du sens de ces mots harmonieux, mais mal articulés; et les Latins, plus scrupuleux, refusèrent avec fermeté d'admettre aucune des cérémonies de l'Eglise d'Orient. L'empereur et son clergé n'oublièrent pas cependant tout à fait l'honneur national. Ils ratifièrent volontairement le traité, sous la clause tacite qu'on n'entreprendrait pas de rien innover dans leur symbole ou leurs cérémonies; ils ménagèrent et respectèrent la généreuse fermeté de Marc d'Ephèse, et refusèrent, après la mort de Joseph, de procéder à l'élection d'un nouveau patriarche ailleurs que dans la cathédrale de Sainte-Sophie. Eugène surpassa ses promesses et leurs espérances par la libéralité de ses récompenses générales et particulières. Les Grecs s'en retournèrent par Ferrare et Venise avec moins de pompe et plus de modestie.

(Leur retour à Constantinople; 1er février 1440) J'instruirai mon lecteur, dans le chapitre suivant, de la réception qu'on leur fit à Constantinople. Le succès de la première entreprise encouragea Eugène à renouveler cette scène édifiante; les députés des arméniens et des maronites, les jacobites d'Egypte et de Syrie, les nestoriens et les Ethiopiens, successivement admis à baiser les pieds du pape, annoncèrent l'obéissance et l'orthodoxie de l'Orient. Leurs ambassadeurs, inconnus chez les nations qu'ils prétendaient représenter, répandirent dans l'Occident la pieuse renommée d'Eugène, et des clameurs adroitement semées accusèrent les schismatiques de la Suisse et de la Savoie d'être les seuls opposants à la parfaite union du monde chrétien. A leur vigoureuse opposition succéda enfin la lassitude d'un effort inutile. Le concile de Bâle fut insensiblement dissous, et Felix, renonçant à la tiare, retourna dans son dévot ou délicieux ermitage de Ripaille.

(Paix définitive de l'Eglise; 1449) Des actes mutuels d'oubli et d'indemnité établirent la paix générale: on laissa tomber les projets de réforme; les papes continuèrent à exercer leur despotisme spirituel et à en abuser, et les élections de Rome ne furent troublées depuis par aucune contestation.

1300-1453

Etat de la langue grecque à Constantinople

Les voyages consécutifs des trois empereurs ne leur produisirent pas de grands avantages dans ce monde ni peut-être dans l'autre; mais les suites en furent heureuses. Ils portèrent l'érudition grecque en Italie, d'où elle se répandit chez toutes les nations de l'Occident et du Nord. Dans l'esclavage abject où étaient réduits les sujets de Paléologue, ils possédaient encore la clef précieuse des trésors de l'antiquité, cette langue harmonieuse et féconde qui donne une âme aux objets des sens, et un corps aux abstractions de la philosophie. Depuis que les Barbares, après avoir forcé les barrières de la monarchie, s'étaient répandus jusque dans la capitale, ils avaient sans doute corrompu la pureté du dialecte, et il a fallu d'abondants glossaires pour interpréter une multitube de mots tirés des langues arabe, turque, esclavonne, latine ou française. Mais cette pureté se soutenait à la cour, et on l'enseignait encore dans les collèges. Un savant Italien, qu'une longue résidence et une alliance honorable avaient naturalisé à Constantinople environ trente ans avant la conquête des Turcs, nous a laissé sur le langage des Grecs quelques détails embellis peut-être par sa partialité. La langue vulgaire, dit Philelphe, a été altérée par le peuple et corrompue par la multitude de marchands ou d'étrangers qui arrivaient tous les jours à Constantinople et se mêlent avec les habitants. C'est des disciples de cette école que les Latins ont reçu les traductions plates et obscures de Platon et d'Aristote. Mais nous ne nous attachons qu'aux Grecs qui méritent d'être imités parce qu'ils ont échappé à la contagion. On retrouve dans leurs conversations familières la langue d'Aristophane et d'Euripide, des philosophes et des historiens d'Athènes, et le style de leurs écrits est encore plus soigné et plus correct. Ceux qui sont attachés à la cour par leur place et leur naissance, sont ceux qui conservent le mieux, sans aucun mélange, l'élégance et la pureté des anciens; on retrouve toutes les grâces naturelles du langage chez les nobles matrones, qui n'ont aucune communication avec les étrangers; que dis-je ? Les étrangers ! Elles vivent retirées et éloignées des regards même de leurs concitoyens. Elles paraissent rarement dans les rues, et ne sortent de leurs maisons que le soir, pour aller à l'église ou visiter leurs plus proches parents. Dans ces occasions, elles vont à cheval couvertes d'un voile, accompagnées de leurs maris, environnées de leur famille ou de leurs domestiques.

Parmi les Grecs, un clergé opulent et nombreux se dévouait au service des autels: les moines et les évêques se distinguèrent toujours par l'austérité de leurs moeurs, et ne se livrèrent jamais, comme les ecclésiastiques latins, aux intérêts et aux plaisirs de la vie séculière et même de la vie militaire. Après avoir perdu une partie de leur temps dans les dévotions, la discorde et l'oisiveté de l'église ou du cloître, les esprits actifs et curieux se livraient avec ardeur à l'étude de l'érudition grecque, sacrée et profane. Les ecclésiastiques présidaient à l'éducation de la jeunesse; les écoles d'éloquence et de philosophie se perpétuèrent jusqu'à la chute de l'empire; et l'on peu affirmer que l'enceinte de Constantinople contenait plus de sciences et de livres qu'il n'y en avait de répandus dans les vastes contrées de l'Occident.

(Comparaison des Grecs avec les Latins) Mais nous avons déjà observé que les Grecs s'étaient arrêtés ou rétrogradaient, tandis que les Latins s'avançaient par des progrès rapides. Ces progrès étaient animés par l'esprit d'indépendance et d'émulation, et même le petit univers renfermé dans les bornes de l'Italie contenait plus de population et d'industrie que l'empire expirant de Byzance. En Europe, les dernières classes de la société s'étaient affranchies de la servitude féodale; et la liberté amène le désir de s'instruire et les lumières qui en sont la suite. La superstition avait conservé l'usage à la vérité grossier et corrompu de la langue latine; des milliers d'étudiants peuplaient les universités répandues depuis Bologne jusqu'à Oxford, et leur ardeur mal dirigée pouvait se tourner vers des études plus libérales et plus nobles. Dans la résurrection des sciences l'Italie fût la première qui jeta pour ainsi dire son linceul, et Pétrarque a mérité, par ses leçons et son exemple, à être considéré comme le premier qui en ralluma le flambeau. L'étude et l'imitation des écrivains de l'ancienne Rome produisirent un style plus pur, des raisonnements plus justes et des sentiments plus nobles. Les disciples de Virgile et de Cicéron s'approchèrent avec un empressement respectueux des Grecs, maîtres de ces grands écrivains. Dans le sac de Constantinople, les Français et même les Vénitiens avaient méprisé et détruit les ouvrages de Lysippe et d'Homère: un seul coup suffit pour anéantir irrévocablement les chefs-d'oeuvre de l'art; mais la plume renouvelle et multiplie par la copie les oeuvres du génie, et posséder et comprendre ces copies fût l'ambition de Pétrarque et de ses amis. La conquête des Turcs hâta sans doute le départ des muses, et nous ne pouvons nous défendre d'un mouvement de terreur en réfléchissant que les écoles et les bibliothèques de la Grèce auraient pu être détruites avant que l'Europe sortît de sa barbarie, et que les germes des sciences auraient été dispersés avant que le sol de l'Italie fût suffisamment préparé pour leur culture.

1339-1374

Renaissance de l'érudition grecque en Italie

Les plus savants italiens du quinzième siècle avouent et célèbrent la renaissance de l'érudition grecque, ensevelie depuis plusieurs siècles dans l'oubli. On cite pourtant dans cette contrée, et au-delà des Alpes, quelques hommes savants qui, dans les siècles d'ignorance, se distinguèrent honorablement par la connaissance de la langue grecque, et la vanité nationale n'a pas négligé les louanges dues à ces exemples d'érudition extraordinaire. Sans examiner trop scrupuleusement leur mérite personnel, on doit remarquer que leur science était sans motif et sans utilité; qu'ils pouvaient aisément se satisfaire eux-mêmes ainsi que des contemporains encore plus ignorants; qu'il existait chez eux très peu de manuscrits écrits dans la langue qu'ils avaient apprise si miraculeusement, et qu'on ne l'enseignait dans aucune université de l'Occident. Il en restait quelques vestiges dans un coin de l'Italie, comme langue vulgaire, ou du moins comme langue ecclésiastique. L'ancienne influence des colonies dôriennes et ioniennes n'était pas totalement détruite; les églises de la Calabre avaient été longtemps attachées au trône de Constantinople, et les moines de Saint Basile faisaient encore leurs études au mont Athos et dans les écoles de l'Orient.

(Leçons de Barlaam; 1339) Le moine Barlaam, qu'on a déjà vu paraître comme sectaire et comme ambassadeur, était Calabrais de naissance, et ce fut lui qui ressuscita le premier, au-delà des Alpes, la mémoire ou les écrits d'Homère. Pétrarque et Boccace le représentent comme un homme de petite taille, très étonnant par son génie et son érudition, qui avait un discernement juste et rapide, mais une élocution lente et difficile. Ils attestent que, dans le cours de plusieurs siècles, la Grèce n'avait pas produit son égal pour la connaissance de l'histoire, de la grammaire et de la philosophie. Les princes et les docteurs de Constantinople reconnurent, par leurs attestations, la supériorité de son mérite. Il en existe encore une: l'empereur Cantacuzène, le protecteur de ses adversaires, avoue que ce profond et subtil logicien était versé dans la lecture d'Euclide, d'Aristote et de Platon.

(Etudes de Pétrarque; 1339-1374) A la cour d'Avignon il se lia d'intimité avec Pétrarque, le plus savant des Latins, et le désir mutuel de s'instruire fut le motif de leur commerce littéraire. Le Toscan suivit avec ardeur l'étude de la langue grecque; après avoir laborieusement combattu contre la sécheresse et la difficulté des premières règles, Pétrarque parvînt à sentir les beautés des poètes et des philosophes dont il possédait le génie; mais il ne jouit pas longtemps de la société et des leçons de son nouvel ami. Barlaam abandonna une ambassade inutile, et provoqua imprudemment, à son retour en Grèce, le fanatisme des moines, en tâchant de substituer la lumière de la raison à celle de leur nombril. Après une séparation de trois ans, les deux amis se rencontrèrent à la cour de Naples; mais le généreux écolier, renonçant à l'occasion de se perfectionner, obtint pour Barlaam, à force de recommandations, un petit évêché dans la Calabre, sa patrie. Les différentes occupations de Pétrarque, l'amour, l'amitié, ses correspondances et ses voyages, le laurier qu'il reçut à Rome, et ses compositions soignées en vers et en prose, en latin et en italien, le détournèrent de l'étude d'un idiome étranger; et en avançant en âge, il lui resta moins d'espoir que de désir d'apprendre la langue grecque. Il avait environ cinquante ans, lorsqu'un de ses amis, ambassadeur de Byzance, également versé dans les deux langues, lui fit présent d'une copie d'Homère. La réponse de Pétrarque atteste également sa reconnaissance, ses regrets et son éloquence. Après avoir célébré la générosité du donateur et la valeur d'un don plus précieux à ses yeux que l'or et les rubis, il continue ainsi: Le présent du texte original de ce divin poète, source de toute invention, est digne de vous et de moi: vous avez rempli votre promesse et satisfait mes désirs. Mais votre générosité est imparfaite; en me donnant Homère, il fallait aussi vous donner vous-même, devenir mon guide dans ce champ de lumière et découvrir à mes yeux étonnés les séduisantes merveilles de l'Iliade et de l'Odyssée. Mais hélas ! Homère est muet pour moi, ou je suis sourd pour lui et il n'est pas en mon pouvoir de jouir de la beauté que je possède. J'ai placé le prince des poètes à côté de Platon, le prince des philosophes, et je m'enorgueillis à les contempler. J'avais déjà tout ce qui a été traduit en latin de leurs écrits immortels; mais, sans en tirer du profit, j'éprouve de la satisfaction à les voir, ces Grecs respectables, dans leur véritable costume national. La vue d'Homère m'enchante; et, quand je tiens dans mes mains ce silencieux volume, je m'écrie avec un soupir: Poète illustre, avec quelle joie j'écouterais tes chants, si la mort d'un ami et la douloureuse absence d'un autre n'ôtaient pas à mon ouïe toute sa sensibilité ! Mais l'exemple de Caton m'encourage, et je ne désespère pas encore puisqu'il ne parvint que sur la fin de sa vie à la connaissance des lettres grecques.

1360

De Boccace

La science à laquelle Pétrarque tâchait en vain d'atteindre, ne résista pas aux efforts de son ami Boccace, le père de la prose toscane. Cet écrivain populaire, qui doit sa célébrité au Décaméron, c'est-à-dire à une centaine de contes d'amour et de plaisanterie, peut être considéré, à juste titre, comme celui qui ranima en Italie l'étude abandonnée de la langue grecque.

(Léonce Pilate; premier professeur de la langue grecque à Florence et dans l'Occident; 1360-1363) En 1360, il parvint à retenir auprès de lui, par ses conseils et son hospitalité, Léon ou Léonce Pilate, disciple de Barlaam, qui allait à Avignon. Boccace le logea dans sa maison, lui obtint une pension de la république de Florence, et dévoua tous ses loisirs au premier professeur grec qui eût enseigné cette langue dans les contrées occidentales de l'Europe. L'extérieur de Léon aurait dégoûté un disciple moins ardent. Il était enveloppé du manteau d'un philosophe ou d'un mendiant; son maintien était repoussant, ses cheveux noirs rabattus sur son visage, sa barbe longue et malpropre, ses manières étaient grossières, son caractère inconstant et sombre; et il ne réparait cet extérieur rebutant, lorsqu'il parlait latin, ni par les grâces ni même par la clarté de l'élocution. Mais son esprit renfermait un trésor d'érudition grecque. Il était également versé dans la fable et l'histoire, dans la grammaire et la philosophie: il expliqua les poèmes d'Homère dans les écoles de Florence. Ce fût sur ses instructions que Boccace composa, en faveur de son ami Pétrarque, une traduction littérale en prose de l'Iliade et de l'Odyssée, dont il est probable que Laurent Valla se servit secrètement pour composer, dans le siècle suivant, sa version latine. Boccace recueillit dans la conversation de Léon les matériaux de son traité sur la généalogie des dieux du paganisme, que son siècle regarda comme un prodige d'érudition. L'auteur le parsema de caractères et de passages grecs pour exciter la surprise et l'admiration de ses ignorants contemporains. Les premiers pas de l'instruction sont lents et pénibles; l'Italie entière ne fournit d'abord que dix disciples d'Homère à Rome, Venise et Naples, n'ajoutèrent pas un seul nom à cette liste. Mais les étudiants se seraient multipliés et les progrès auraient été plus rapides, si l'inconstant Léon n'eût pas abandonné, au bout de trois ans, une situation honorable et avantageuse. En passant à Padoue, il s'arrêta quelques jours chez Pétrarque, qui fut aussi blessé de son caractère sombre et insociable que satisfait de son érudition. Mécontent des autres et de lui-même, dédaignant le bonheur dont il pouvait jouir, Léon ne portait jamais son imagination avec plaisir que sur les personnes et les objets absents. Thessalien en Italie, et Calabrais en Grèce, il méprisait, en présence des Latins, leurs moeurs, leur religion et leur langage, et ne fut pas plus tôt arrivé à Constantinople qu'il regretta la richesse de Venise et l'élégance des Florentins. Ses amis d'Italie furent sourds à ses importunités: comptant sur leur curiosité et leur indulgence, il s'embarqua pour un second voyage; mais, à l'entrée du golfe Adriatique, le vaisseau qu'il montait fut assailli d'une tempête; et l'infortuné professeur, qui s'était attaché comme Ulysse à un mât, périt frappé de la foudre. Le sensible Pétrarque donna des larmes à sa mort; mais il s'informa surtout soigneusement si quelque copie de Sophocle ou d'Euripide n'était pas tombée entre les mains des mariniers.

1390-1415

Etablissement de la langue grecque en Italie par Manuel Chrysoloras

Les faibles germes recueillis par Pétrarque et semés par Boccace, se desséchèrent bientôt. La génération suivante se borna d'abord à perfectionner l'éloquence latine; elle abandonna l'érudition grecque, et ce ne fut que vers la fin du treizième siècle que cette étude se renouvela, d'une manière durable en Italie. Avant d'entreprendre son voyage, Manuel avait député des orateurs aux souverains de l'Occident, pour émouvoir leur compassion. Parmi ces envoyés, Manuel Chrysoloras était le plus considérable par son rang ou par son savoir. Sa naissance était noble, et on prétendait que ses ancêtres avaient quitté Rome à la suite du grand Constantin. Après avoir visité les cours de France et d'Angleterre, où il obtint quelques contributions et beaucoup de promesses, le député fut invité à faire publiquement les fonctions de professeur; et Florence eut encore tout l'honneur de cette seconde invitation. Chrysoloras, également versé dans les langues grecque et latine, mérita le traitement que lui faisait la république, et surpassa ses espérances. Des écoliers de tout âge et de tout rang accoururent à son école, et l'un d'eux composa une histoire générale, dans laquelle il rend compte de ses motifs et de ses succès. A cette époque, dit Léonard Arétin, j'étudiais la jurisprudence; mais mon âme était enflammée de l'amour, des lettres, et je donnai quelque temps à l'étude de la logique et de la rhétorique. A l'arrivée de Manuel, je balançai en moi-même si j'abandonnerais l'étude des lois ou si je laisserais échapper l'occasion précieuse qui se présentait; et, dans l'ardeur de ma jeunesse, je raisonnai ainsi avec moi-même: Te manqueras-tu à toi-même et à ta fortune ? Refuseras-tu d'apprendre à converser familièrement avec Homère, Platon et Démosthènes, avec ses poètes, ces philosophes et ces orateurs, dont on raconte tant de merveilles, et que toutes les générations ont reconnus pour les grands maîtres des sciences ? Il se trouvera toujours dans nos universités un nombre suffisant de professeurs du droit civil; mais un maître de langue grecque, et un maître comme celui-ci, si on le laisse échapper, on ne le remplacera peut-être jamais. Convaincu par ce raisonnement, je me livrai tout entier à Chrysoloras, et mon ardeur était si vive, que les leçons que j'avais étudiées dans la journée étaient la nuit le sujet constant de mes songes. Dans le même temps, Jean de Ravenne, élevé dans la maison de Pétrarque, expliquait les auteurs latins à Florence. Les Italiens qui illustrèrent leur siècle et leur pays, se formèrent à cette double école; et cette ville devint l'utile séminaire de l'érudition des Grecs et des Romains. L'arrivée de l'empereur rappela Chrysoloras de son école à la cour; mais il enseigna dans la suite à Pavie et à Rome avec le même succès et les mêmes applaudissements. Les quinze dernières années de sa vie se partagèrent entre l'Italie et Constantinople; tantôt envoyé, et tantôt professeur, l'honorable emploi d'éclairer par ses talents une nation étrangère ne lui fit jamais oublier ce qu'il devait à son prince et à son pays. Manuel Chrysoloras mourut à Constance, où il avait été député vers le concile par son souverain.

1400-1500

Les Grecs en Italie

D'après cet exemple, une foule de Grecs indigents et instruits au moins de leur langue, se répandirent en Italie et hâtèrent ainsi les progrès des lettres grecques. Les habitants de Thessalonique et de Constantinople fuirent loin de la tyrannie des Turcs dans un pays riche libre, et où on les accueillit généreusement. Le concile introduisit dans Florence les lumières de l'Eglise grecque et les oracles de la philosophie de Platon: les fugitifs qui adhéraient à l'union avaient le double mérite d'abandonner leur patrie non seulement pour la cause du christianisme, mais plus particulièrement pour celle du catholicisme. Un patriote qui sacrifie son parti et sa conscience aux séductions de la faveur, peut cependant n'être pas privé des vertus sociales d'un particulier. Loin de son pays il est moins exposé aux noms humiliants d'esclave et d'apostat, et la considération qu'il acquiert parmi ses nouveaux associés peut le rétablir insensiblement dans sa propre estime.

(Le cardinal Bessarion) Bessarion obtint la pourpre ecclésiastique pour prix de sa docilité; il fixa sa résidence en Italie, et le cardinal grec, patriarche titulaire de Constantinople, fut considéré à Rome comme le chef et le protecteur de sa nation. Il exerça ses talents dans les légations de Bologne, de Venise, de France et d'Allemagne; et dans un conclave il fut presque désigné un moment pour la chaire de saint Pierre. Ses honneurs ecclésiastiques illustrèrent son mérite et ses travaux littéraires. Il fit de son palais une école, et dans ses visites du Vatican le cardinal était toujours suivi d'un cortège nombreux de disciples des deux nations, de savants qui s'applaudissaient eux-mêmes et qu'applaudissait le public, et dont les écrits, aujourd'hui couverts de poussière, furent répandus de leur temps et utiles à leurs contemporains.

(Leur mérite et leurs défauts) Je n'entreprendrai pas de compter tous ceux qui contribuèrent dans le quinzième siècle à restaurer la littérature grecque. Il suffira de citer avec reconnaissance les noms de Théodore Gaza, de Georges de Trébisonde, de Jean Argyropule et de Démétrius Chalcocondyle, qui enseignèrent leur langue nationale dans les écoles de Florence et de Rome. Leurs travaux égalèrent ceux de Bessarion, dont ils révéraient la dignité, et dont la fortune était l'objet de leur secrète envie; mais la vie de ces grammairiens fut humble et obscure; ils s'étaient écartés de la carrière lucrative de l'Eglise, leurs moeurs et leurs vêtements les séquestraient de la société, et puisque le mérite de l'érudition leur suffisait, ils devaient aussi se contenter de sa récompense. Jean Lascaris mérite une exception. Son affabilité, son éloquence et sa naissance illustre, recommandèrent à la cour de France un descendant des empereurs: on l'employa alternativement dans les mêmes villes, comme professeur et comme négociateur. Par devoir et par intérêt ces savants cultivèrent l'étude de la langue latine, et quelques-uns parvinrent à écrire et à parler, une langue étrangère avec élégance et facilité; mais ils ne dépouillèrent jamais la vanité nationale. Leurs louanges ou au moins leur admiration était réservée exclusivement aux écrivains de leur pays, aux talents desquels ils devaient leur réputation et leur subsistance. Ils trahirent quelquefois leur mépris par des critiques irrévérentes ou plutôt des satires contre la poésie de Virgile et les harangues de Cicéron. Ces habiles maîtres avaient dû leur supériorité à la pratique habituelle d'une langue vivante, et leurs premiers disciples ne pouvaient plus discerner combien ils avaient dégénéré de la science et même de la pratique de leurs ancêtres. Le bon sens de la génération suivante proscrivit dans les écoles la prononciation vicieuse qu'ils y avaient introduite. Ils ne connaissaient pas la valeur des accents grecs; et ces notes musicales qui, prononcées par une langue attique, renfermaient pour une oreille attique le secret de l'harmonie, n'étaient à leurs yeux, comme aux nôtres, que des marques muettes et insignifiantes inutiles en prose et gênantes dans la poésie. Ils possédaient les véritables principes de la grammaire; les précieux fragments d'Apollonius et d'Hérodien furent fondus dans leurs leçons et leurs traités de la syntaxe et des étymologies, quoique dépourvus d'esprit philosophique, sont encore aujourd'hui d'un grand secours aux étudiants. Lorsque les bibliothèques de Byzance furent détruites, chaque fugitif saisi un fragment du trésor, une copie de quelque auteur qui, sans lui, aurait été perdu. Ces copies furent multipliées par des plumes laborieuses, quelquefois élégantes; ils corrigèrent le texte, et y ajoutèrent leurs interprétations ou celles des anciens scholiastes. Les Latins connurent, sinon l'esprit; du moins le sens littéral des auteurs classiques de la Grèce. Les beautés du style disparaissent dans une traduction; mais Théodore Gaza eut le bon esprit de choisir les solides ouvrages de Théophraste et d'Aristote. Leurs histoires naturelles des plantes et des animaux ouvrirent un vaste champ à la théorie et aux expériences.

1400-1500

Philosophie platonicienne

On poursuivit cependant toujours par préférence les nuages incertains de la métaphysique. Un Grec vénérable ressuscita en Italie le génie de Platon, condamné depuis longtemps à l'oubli, et l'enseigna dans le palais des Médicis. Cette élégante philosophie pouvait être de quelque avantage dans un temps où le concile de Florence ne s'occupait que de querelles théologiques. Son style est un précieux modèle de la pureté du dialecte attique; il adapte souvent ses sublimes pensées au ton familier de la conversation, et les enrichit quelquefois de tout l'art de l'éloquence et de la poésie. Les Dialogues de ce grand homme présentent un tableau dramatique de la vie et de la mort d'un sage; et quand il daigne descendre des cieux, son système moral imprime dans l'âme l'amour de la vérité, de la patrie et de l'humanité. Socrate, par ses préceptes et son exemple, avait recommandé un doute modeste et de libres recherches; et l'enthousiasme des platoniciens, qui adoraient aveuglément les visions et les erreurs de leur divin maître, pouvait servir à corriger la méthode sèche et dogmatique de l'école péripatéticienne. Aristote et Platon offrent des mérites si égaux, quoique très différents, qu'on trouverait, en les balançant, la matière d'une controverse interminable; mais quelque étincelle de liberté peut jaillir du choc de deux servitudes opposées. Ces deux sectes divisèrent les Grecs modernes, qui combattirent sous l'étendard de leurs chefs avec moins d'intelligence que de fureur: les fugitifs de Constantinople choisirent Rome pour leur nouveau champ de bataille; mais les grammairiens mêlèrent bientôt à cette contestation philosophique la haine et les injures personnelles; et Bessarion, quoique partisan zélé de Platon, soutint l'honneur national en interposant les avis et l'autorité d'un médiateur. La doctrine de l'Académie faisait, dans les jardins des Médicis, les plaisirs des hommes polis et éclairés; mais cette société philosophique fut bientôt détruite; et si le sage d'Athènes fut encore étudié dans le cabinet, son puissant rival resta seul l'oracle de l'école et de l'Eglise.

1447-1492

Progrès des Latins

J'ai représenté avec impartialité le mérite littéraire des Grecs; mais on doit avorter que l'ardeur des Latins les seconda et les surpassa peut-être. L'Italie était alors partagée en un grand nombre de petits Etats indépendants; les princes et les républiques se disputaient l'honneur d'encourager et de récompenser la littérature.

(Nicolas V; 1447-1455) Nicolas V, dont le mérite fût infiniment supérieur à sa réputation, se tira, par son érudition et ses vertus, de l'obscurité où l'avait placé sa naissance. Le caractère de l'homme l'emporta toujours sur l'intérêt du pape, et Nicolas aiguisa de ses propres mains les armes dont on se servit bientôt pour attaquer l'Eglise romaine. Il avait été l'ami des principaux savants de son siècle; il devint leur protecteur, et telle était la rare simplicité de ses moeurs, qu'eux ni lui ne s'aperçurent presque pas de ce changement. Lorsqu'il pressait d'accepter un présent, il ne l'offrait pas comme une mesure du mérite mais comme une marque de son affection; et lorsque la modestie hésitait à profiter de sa faveur: Acceptez, disait-il avec le sentiment de ce qu'il valait, vous n'aurez pas toujours un Nicolas parmi-vous. L'influence du saint-siège se répandit dans toute la chrétienté, et le vertueux pontife en profita plus pour acquérir des livres que des bénéfices. Il fit chercher dans les ruines des bibliothèques de Constantinople et dans tous les monastères de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne, les manuscrits poudreux de l'antiquité, dont il faisait tirer des copies exactes lorsqu'on refusait de lui vendre l'original. Le Vatican, ancien dépôt des bulles et des légendes, des monuments de la superstition et de la fraude, se remplit d'un mobilier plus intéressant; et telle fut l'activité de Nicolas, que, dans les huit années de son règne, il parvint à composer une bibliothèque de cinq mille volumes. C'est à sa munificence que le monde latin fût redevable des traductions de Xénophon, Diodore, Polybe, Thucydide, Hérodote et Appien; de la Géographie de Strabon, de l'Iliade, des plus précieux ouvrages de Platon, d'Aristote, de Ptolémée, de Théophraste, et des pères de l'Eglise grecque. Un marchand de Florence, qui gouvernait la république sans titre et sans armes, imita l'exemple du pontife romain.

(Côme et Laurent de Médicis; 1428-1492) Côme de Médicis fut la tige d'une suite de princes; son nom et son siècle sont intimement liés avec l'idée du rétablissement des sciences. Son crédit devint de la renommée, ses richesses furent consacrées à l'avantage du genre humain; ses correspondances s'étendaient du Caire à Londres, et le même vaisseau lui rapportait souvent des livres grecs et des épiceries de l'Inde. Le génie et l'éducation de son petit-fils Laurent en firent non seulement le protecteur, mais un membre et un juge de la littérature. Le malheur trouvait dans son palais un secours, et le mérite une récompense; l'académie platonicienne faisait le charme de ses loisirs; il encouragea l'émulation de Démétrius Chalcocondyles et d'Ange Politien; et Jean Lascaris, son zélé missionnaire, rapporta de l'Orient deux cents manuscrits, dont quatre-vingts étaient inconnus alors aux bibliothèques de l'Europe. Le même esprit anima toute l'Italie, et les progrès des nations payèrent les princes de leur libéralité. Les Latins se réservèrent la propriété exclusive de leur propre littérature; et ces disciples de la Grèce devinrent bientôt capables de transmettre et de perfectionner les leçons qu'ils avaient recrues. Après une courte succession de maîtres étrangers, l'émigration cessa; mais le largage de la Grèce s'était répandu au-delà des Alpes, et les étudiants de France, d'Allemagne et d'Angleterre, propagèrent dans leur patrie le feu sacré qu'ils avaient reçu dans les écoles de Rome et de Florence. Dans les productions de l'esprit comme dans celles de la terre, l'art et l'industrie surpassent les dons de la nature: les auteurs grecs, oubliés sur les bords de l'Ilissus, ont été mis en lumière sur ceux de l'Elbe et de la Tamise; Bessarion, et Gaza auraient pu porter envie à la supériorité des Barbares, à l'exactitude de Budé, au goût d'Erasme, à l'abondance d'Etienne, à l'érudition de Scaliger, au discernement de Reiske ou de Bentley. Ce fut le hasard qui mit du côté des Latins l'avantage de l'invention de la presse; mais Alde Manuce et ses innombrables successeurs employèrent cet art précieux à perpétuer et à multiplier les ouvrages de l'antiquité. Un seul manuscrit apporté de la Grèce produisait dix mille copies, toutes plus belles que l'original.

1447-1492

Usage et abus de l'ancienne érudition

Avant la renaissance de la littérature classique, les Barbares de l'Europe étaient plongés dans la plus épaisse ignorance; et la pauvreté de leur langue annonçait la grossièreté de leurs moeurs. Ceux qui étudièrent les idiomes plus parfaits de Rome et de la Grèce, se trouvèrent transplantés dans un nouveau monde de sciences et de lumières. Ils se virent admis dans la société des nations libres et polies de l'antiquité, et à la conversation familière de ces hommes, immortels qui avaient parlé le langage sublime de l'éloquence et de la raison. De tels rapports devaient nécessairement élever l'âme et perfectionner le goût des modernes; cependant on peut croire, d'après les premiers essais, que l'étude des anciens avait donné à l'esprit humain des chaînes plutôt que des ailes. L'esprit d'imitation, quelque louable qu'il soit, tient toujours de l'esclavage; et les premiers disciples des Grecs et des Romains semblaient former une colonie d'étrangers an milieu de leur pays et de leur siècle. Le soin minutieux apporté à pénétrer dans les antiquités des temps reculés, aurait pu être employé à perfectionner l'état présent de la société: les critiques et les métaphysiciens suivaient servilement l'autorité d'Aristote; les poètes, les historiens et les orateurs, répétaient orgueilleusement les pensées et les expressions du siècle d'Auguste; ils observaient les ouvrages de la nature avec les yeux de Pline et de Théophraste, et quelques-uns d'eux, dévots païens, rendaient secrètement hommage aux dieux d'Homère et de Platon. Les Italiens, dans le siècle qui suivit la mort de Pétrarque et de Boccace, se trouvèrent écrasés sous le nombre et la puissance de leurs anciens auxiliaires. On vit paraître une foule d'imitateurs latins que nous laissons convenablement reposer sur les rayons de nos bibliothèques; mais on citerait difficilement, à cette époque d'érudition, la découverte d'une science, un ouvrage d'invention ou d'éloquence dans la langue nationale. Cependant, aussitôt que le sol eut été suffisamment pénétré de cette rosée céleste, la végétation et la vie parurent de toutes parts; les idiomes modernes se perfectionnèrent; les auteurs classiques de Rome et d'Athènes inspirèrent un goût pur et une noble émulation. En Italie, comme ensuite en France et en Angleterre, au règne séduisant de la poésie et des fictions succédèrent les lumières de la philosophie spéculative et expérimentale. Le génie peut quelquefois luire prématurément; mais dans l'éducation d'un peuple comme dans celle d'un individu, il faut que sa mémoire soit exercée avant de mettre en mouvement les ressorts de sa raison ou de son imagination, et ce n'est qu'après les avoir imités longtemps que l'artiste parvient à égaler et quelquefois à surpasser ses modèles.

1447

Comparaison de Rome et de Constantinople

Un Grec éloquent, le père des écoles de l'Italie, a comparé et célébré les villes de Rome et de Constantinople. Le sentiment qu'éprouva Manuel Chrysoloras à la vue de cette ancienne capitale du monde, siège de ses ancêtres, surpassa toutes les idées qu'il avait pu s'en former; et il cessa de blâmer l'ancien sophiste qui s'écriait que Rome était un séjour fait non pour les hommes, mais pour les dieux. Ces dieux et ces hommes avaient disparu depuis longtemps; mais, aux yeux de l'enthousiaste éclairé, la majesté de ses ruines reproduisait l'image de son ancienne prospérité. Les monuments des consuls et des Césars, des martyrs et des apôtres, excitaient de toutes parts la curiosité du philosophe et celle du chrétien. Manuel confessa que les armes et la religion de Rome avaient été destinées à régner dans tous les temps sur l'univers; mais sa vénération pour les beautés respectables de la mère-patrie ne lui faisait pas oublier les charmes de la plus belle de ses filles, dans le sein de laquelle il avait pris naissance. Le patriote Byzantin célèbre avec autant de chaleur que de vérité les avantages naturels et éternels de Constantinople, ainsi que les monuments plus fragiles de la puissance et des arts dont elle était ou avait été embellie. Cependant il observe modestement que la perfection de la copie ne fait que tourner à la gloire de l'original, et que les parents se voient avec plaisir retracés ou même surpassés par leurs enfants. Constantinople, dit l'orateur, est située sur une colline entre l'Europe et l'Asie, entre l'Archipel et la mer Noire. Elle joint ensemble, pour l'avantage commun des nations, les deux mers et les deux continents, et tient à son gré les portes du commerce ouvertes ou fermées. Son port, environné de tous côtés par le continent et la mer, est le plus vaste et le plus sûr de l'univers. On peut comparer les portes et les murs de Constantinople à ceux de Babylone: ses tours hautes et nombreuses sont construites avec la plus grande solidité; le second mur ou la fortification extérieure suffirait à la défense et à la majesté d'une capitale ordinaire. On peut introduire dans ses fossés un courant fort et rapide; et cette île artificielle peut être alternativement environnée, comme Athènes, de la terre ou des eaux. On allègue deux causes qui durent contribuer naturellement et fortement à perfectionner le plan de la nouvelle Rome. Le monarque qui la fonda commandait aux plus illustres nations du monde; et dans l'exécution de son dessein il employa aussi utilement les sciences et les arts de la Grèce que la puissance des Romains. La grandeur de la plupart des autres villes a dépendu du temps et des événements; on trouve toujours dans leurs beautés un mélange de désordre et de difformité; et les habitants, attachés à l'endroit qui les a vus naître, ne peuvent rectifier ni les vices du sol ou du climat, ni les erreurs de leurs ancêtres. Mais le plan de Constantinople, et son exécution, furent l'ouvrage libre d'un seul génie; et ce modèle primitif fut seulement perfectionné par le zèle obéissant de ses sujets et de ses successeurs. Les îles adjacentes offraient une inépuisable quantité de marbres, on transporta les autres matériaux du fond de l'Europe et de l'Asie; les édifices publics et particuliers, les palais, les églises, les aqueducs, les citernes, les portiques, les colonnes, les bains et les hippodromes, furent tous construits sur des dimensions convenables à la grandeur de la capitale de l'Orient. Le superflu des richesses de la ville se répandit le long des rivages de l'Europe et de l'Asie; et les alentours de Byzance jusqu'à l'Euxin, à l'Hellespont et au grand mur, ressemblaient à un populeux faubourg ou à une suite continuelle de jardins. Dans ce tableau enchanteur, l'orateur confond adroitement le passé avec le présent, les temps de prospérité avec celui de la décadence; mais la vérité lui échappe involontairement, et il avoue, en soupirant, que sa malheureuse patrie n'est plus que l'ombre ou le tombeau de la superbe Byzance. Les anciens ouvrages de sculpture avaient été défigurés par le zéle aveugle des chrétiens ou par la violence des Barbares. Les plus beaux édifices étaient démolis; on brûlait les marbres précieux de Paros et de la Numidie pour en faire de la chaux, ou on les employait aux usages les plus grossiers. La place de la plupart des statues était marquée par un piédestal vide; on ne pouvait juger des dimensions de la plupart des colonnes que par les restes d'un chapiteau brisé. Les débris des tombes des empereurs étaient dispersés sur le sol; les ouragans et les tremblements de terre avaient secondé les coups du temps, et la tradition populaire ornait les espaces vides de monuments fabuleux d'or ou d'argent. Il distingue toutefois de ces merveilles, qui n'existaient que dans la mémoire ou n'avaient peut-être existé que dans l'imagination, le pilier de porphyre, la colonne et le colosse de Justinien, l'église et surtout le dôme de Sainte-Sophie, qui termine convenablement son tableau, puisqu'il ne peut, dit-il, être décrit d'une manière digne de ses beautés, et qu'après en avoir parlé on ne peut nommer aucun autre objet. Mais il oublie d'observer que, dans le siècle précédent, les fondements du colosse et de l'église avaient été soutenus et réparés par les soins actifs d'Andronic l'Ancien. Trente ans après que l'empereur eut consolidé Sainte-Sophie, au moyen de deux nouveaux supports ou pyramides, l'hémisphère oriental du dôme s'écroula tout à coup; les images, les autels et le sanctuaire furent écrasés sous les ruines: mais le mal ne tarda pas à être réparé. Les citoyens de toutes les classes travaillèrent avec persévérance à déblayer les décombres; et les Grecs employèrent les tristes débris de leur richesse et de leur industrie à rétablir le plus magnifique et le plus vénérable temple de l'Orient.

1440-1448

Schisme grec après le concile de Florence

Menacés d'une destruction prochaine, la ville et l'empire de Constantinople fondaient un dernier espoir sur la réunion de la mère et de la fille, sur la tendresse maternelle de Rome et l'obéissance filiale de Constantinople. Au concile de Florence, les Grecs et les Latins s'étaient embrassés, avaient signé, avaient promis; mais ces démonstrations d'amitié étaient perfides et inutiles; et tout l'édifice de l'union, dénué de fondements, disparut bientôt comme un songe. L'empereur et ses prélats partirent sur les galères de Venise; mais lorsqu'ils relâchèrent dans la Morée, dans les îles de Corfou et de Lesbos, les sujets des Latins se plaignirent hautement de l'union prétendue qui ne devait servir, disaient-ils, que d'un nouvel instrument à la tyrannie. En débarquant sur la rive de Byzance, ils furent salués ou plutôt assaillis par le murmure général du zélé blessé et du mécontentement. Depuis plus de deux ans qu'avait duré leur absence, la capitale était privée de ses chefs civils et ecclésiastiques, et le fanatisme fermentait dans l'anarchie; des moines turbulents gouvernaient la conscience des femmes et des dévots, et leur prêchaient la haine des Latins, pour eux le premier sentiment de la nature et de la religion. Avant son départ pour l'Italie, l'empereur avait flatté ses sujets d'un prompt et puissant secours; et le clergé, rempli du sentiment de son orthodoxie et de sa science, s'était promis et avait promis à son troupeau une victoire facile sur les aveugles pasteurs de l'Occident. Les Grecs, trompés dans cette double espérance, se livrèrent à l'indignation; les prélats qui avaient souscrit sentirent leur conscience se réveiller; le moment de la séduction était passé: ils avaient plus à craindre de la colère publique qu'à espérer de la protection du pape et de l'empereur. Loin de vouloir excuser leur conduite, ils confessèrent humblement leur faiblesse et leur repentir, et implorèrent la miséricorde de Dieu et de leurs compatriotes. Lorsqu'on leur demanda d'un ton de reproche quels avaient été le résultat et l'avantage du concile d'Italie, ils répondirent, avec des soupirs et des larmes: Nous avons composé une foi nouvelle; nous avons changé la piété pour l'impiété; nous avons renoncé à l'immaculé sacrifice, nous sommes devenus azymites. On appelait azymites ceux qui communiaient avec du pain azyme ou sans levain; et ceci pourrait me forcer à rétracter ou à expliquer l'éloge que j'ai fait plus haut de la philosophie renaissante. Hélas ! continuaient-ils, nous avons succombé à la misère; on nous a séduits par la fraude, par les craintes et les espérances d'une vie transitoire. Nous méritons qu'on abatte la main qui a scellé notre crime, qu'on arrache la langue; qui a prononcé le symbole des Latins. Ils prouvèrent la sincérité de leur repentir par un accroissement de zèle pour les plus minutieuses cérémonies, pour les dogmes les plus incompréhensibles. Ils se séquestrèrent et n'eurent de communication avec personne, pas même avec l'empereur, dont la conduite fut un peu plus décente et plus raisonnable. Après la mort du patriarche Joseph, les archevêques d'Héraclée et de Trébisonde eurent le courage de refuser le poste qu'il laissait vacant, et le cardinal Bessarion préféra l'asile utile et commode que lui offrait le Vatican. Il ne restait à élire à l'empereur et à son clergé que Métrophanes de Cyzique, qui fut sacré dans l'église de Sainte-Sophie; mais elle resta vide. Les porte-croix abandonnèrent le service des autels. La contagion se communiqua de la ville aux villages, et Métrophanes fit inutilement usage des foudres de l'Eglise contre un peuple de schismatiques. Les regards des Grecs se tournèrent vers Marc d'Ephèse, le défenseur de son pays; les souffrances de ce saint confesseur furent payées par un tribut d'applaudissement et d'admiration. Son exemple et ses écrits propagèrent la flamme de la discorde religieuse. II succomba bientôt sous le poids de l'âge et des infirmités; mais l'Evangile de Marc n'était pas une loi de miséricorde: il demanda à son dernier soupir qu'on n'admit pas à son convoi les adhérents de Rome, qu'il dispensait de prier pour lui.

1440-1448

Zèle des Russes et des Orientaux

Le schisme ne se renferma pas dans les limites étroites de l'empire grec: tranquilles sous celui des Mamelucks, les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, assemblèrent un nombreux synode, désavouèrent leurs représentants à Ferrare et à Florence, condamnèrent le symbole et le concile des Latins, et menacèrent l'empereur de Constantinople des censures de l'Eglise d'Orient. Parmi les sectaires de la communion grecque, les Russes étaient les plus puissants, les plus ignorants et les plus superstitieux. Leur primat, le cardinal Isidore, courut rapidement de Florence à Moscou, pour réduire sous le joug du pape cette nation indépendante; mais les évêques russes avaient puisé leurs principes au mont Athos, et le souverain ainsi que les sujets suivaient les opinions théologiques de leur clergé. Le titre, le faste et la croix latine du légat, ami de ces hommes impies qui rasaient leur barbe, célébraient le service divin avec des gants aux mains et des bagues aux doigts, furent pour les Russes autant de sujets de scandale. Isidore fut condamné par un synode; on l'enferma dans un monastère, et ce cardinal n'échappa qu'avec beaucoup de difficulté à la fureur d'un peuple féroce et fanatique. Les Russes refusèrent le passage aux missionnaires de Rome, qui allaient travailler à convertir les païens au-delà du Tanaïs, et justifièrent leur refus par cette maxime que le crime de l'idolâtrie est moins damnable que celui du schisme. L'aversion des Bohémiens pour le pape fit excuser leurs erreurs, et le clergé grec sollicita, par une députation, l'alliance de ces enthousiastes sanguinaires. Tandis qu'Eugène triomphait de la réunion des Grecs et de leur orthodoxie, ses partisans étaient circonscrits dans les murs ou plutôt dans le palais de Constantinople: le zèle de Paléologue, excité par l'intérêt, fut bientôt refroidi par la résistance; il craignit d'exposer sa couronne et sa vie en contraignant la conscience d'une nation qui n'aurait pas manqué de secours étrangers et domestiques pour soutenir sa pieuse révolte. Le prince Démétrius, son frère, qui avait gardé en Italie un silence conforme à la prudence et fait pour lui concilier la faveur publique, menaçait de s'armer pour la cause de la religion, et l'intelligence apparente des Grecs et des Latins alarmait le sultan des Turcs.

9 février 1421-1451

Règne et caractère d'Amurath II

Le sultan Murad ou Amurath vécut quarante-neuf ans, et régna trente ans six mois et huit jours. C'était un prince courageux et équitable, d'une âme grande, patient dans les travaux, instruit, clément; pieux et charitable; il aimait et encourageait les hommes studieux et tout ce qui excellait dans quelque art ou science que ce fût. C'était un bon empereur et un grand général. Aucun homme ne remporta plus ou de plus grandes victoires. Belgrade seule résista à ses attaques. Sous son règne, le soldat fût toujours victorieux; le citoyen, riche et tranquille. Lorsqu'il avait soumis un pays, son premier soin était de construire des mosquées, des caravansérails, des collèges et des hôpitaux. Il donnait tous les ans mille pièces d'or aux fils du prophète; il en envoyait deux mille cinq cents aux personnes pieuses de la Mecque, de Médine et de Jérusalem. Ce portrait est tiré d'un historien de l'empire ottoman. Mais les plus cruels tyrans ont obtenu des louanges d'un peuple, esclave et superstitieux; et les vertus d'un sultan ne sont souvent que les vices qui lui sont le plus utiles ou qui sont le plus agréables à ses sujets. Une nation qui n'a jamais connu les avantages égaux pour tous des lois et de la liberté, peut se laisser imposer par les saillies du pouvoir arbitraire. La cruauté du despote prend à ses yeux le caractère de la justice; elle appelle libéralité ce qui n'est que profusion, et décore l'obstination du nom de fermeté. Sous le règne de celui qui rejette les excuses les plus raisonnables, il se trouve peu d'actes de soumission impossibles, et le coupable doit nécessairement trembler où l'innocence n'est pas toujours tranquille. Des guerres continuelles maintinrent la tranquillité des peuples et la discipline des soldats. La guerre était le métier des janissaires; ceux qui échappaient aux dangers partageaient les dépouilles et applaudissaient à la généreuse ambition de leur souverain. La loi de Mahomet recommandait aux musulmans de travailler à la propagation de la foi. Tous les infidèles étaient leurs ennemis et ceux de leur prophète, et le cimeterre était l'unique instrument de conversion dont les Turcs sussent faire usage. Cependant la conduite d'Amurath attesta sa justice et sa modération. Les chrétiens eux-mêmes la reconnurent; ils ont considéré la prospérité de son règne et sa mort paisible comme la récompense de son mérite extraordinaire. Dans la vigueur de son âge et de sa puissance militaire, il déclara rarement la guerre sans y avoir été forcé: la soumission le désarmait facilement après la victoire; et dans l'observation des traités, sa parole était sacrée et inviolable. Les Hongrois furent presque toujours les agresseurs. La révolte de Scanderbeg l'irrita. Le perfide Caramanien, vaincu deux fois, obtint deux fois son pardon du monarque ottoman. Thèbes, surprise par le despote, justifia l'invasion de la Morée: le petit-fils de Bajazet put enlever aux Vénitiens Thessalonique, si récemment achetée par eux; et après le premier siège de Constantinople, l'absence, les malheurs de Paléologue, les injures qu'il en reçut, n'engagèrent jamais le sultan à hâter les derniers moments de l'empire de Byzance.

1451

Ses deux abdications successives

Mais le trait le plus frappant du caractère et de la vie d'Amurath, est sans doute d'avoir abdiqué deux fois le trône; si ses motifs n'eussent pas été dégradés par un mélange de superstition, nous ne pourrions refuser des louanges à un monarque philosophe qui, à l'âge de quarante ans, sut discerner le néant des grandeurs humaines. Après avoir remis le sceptre entre les mains de son fils, il se retira dans l'agréable retraite de Magnésie; mais il y chercha la société des saints et des ermites. Mais l'invasion des Hongrois l'éveilla bientôt de ce rêve d'enthousiasme; et son fils prévint le voeu du peuple en s'adressant à son père au moment du danger. Sous la conduite de leur ancien général, les janissaires furent vainqueurs; mais il revint du champ de bataille de Warna prier, jeûner et tourner avec ses compagnons de retraite de Magnésie. Le danger de l'Etat interrompit une seconde fois ses pieuses occupations. L'armée victorieuse dédaigna l'inexpérience de son fils: Andrinople fut abandonnée au meurtre et au pillage, et l'émeute des janissaires décida le divan à solliciter la présence d'Amurath pour prévenir leur révolte. Ils reconnurent la voix de leur maître, tremblèrent et obéirent; et le sultan fut forcé à supporter malgré lui sa brillante servitude, dont au bout de quatre ans il fut délivré par l'ange de la mort. L'âge ou les infirmités, le caprice ou l'infortune, ont fait descendre plusieurs princes du trône, et ils ont eu le temps de se repentir de cette démarche irrévocable. Mais le seul Amurath, libre de choisir, et après avoir essayé de l'empire et de la solitude, fit une seconde fois de la vie privée l'objet de sa préférence.

1451

Eugène forme une ligue contre les Turcs

Après le départ des Grecs, Eugène n'avait pas oublié leurs intérêts personnels, et sa tendre sollicitude pour l'empire de Byzance était animée par la crainte de voir les Turcs s'approcher des côtes de l'Italie et peut-être bientôt les envahir. Mais l'esprit qui avait produit les croisades n'existait plus, et les Francs montrèrent une indifférence aussi déraisonnable que l'avait été leur tumultueux enthousiasme. Dans le onzième siècle, un moine fanatique avait su précipiter l'Europe sur l'Asie pour la délivrance du saint-sépulcre; dans le quinzième, les plus pressants motifs de politique et de religion ne purent réunir les Latins pour la défense commune de toute la chrétienté. L'Allemagne était un inépuisable magasin d'armes et de soldats; mais pour mettre en mouvement ce corps languissant et compliqué, il aurait fallu l'impulsion d'une main ferme et vigoureuse, et le faible Frédéric III ne jouissait ni de l'influence d'un empereur, ni d'aucune considération personnelle. Une longue guerre avait diminué les forces de la France et de l'Angleterre sans épuiser leur animosité. Mais le duc de Bourgogne, prince vain et fastueux, se fit, sans danger et sans frais, un mérite de l'aventureuse piété de ses sujets, qui firent voile sur une flotte bien équipée des côtes de la Flandre vers celles de l'Hellespont. Les républiques de Gênes et de Venise, plus à portée du théâtre de la guerre, réunirent leurs flottes sous l'étendard de Saint-Pierre. Les royaumes de Pologne et de Hongrie, qui couvraient, pour ainsi dire, les barrières intérieures de l'Eglise latine, étaient les plus intéressés à s'opposer aux progrès des Turcs. Les armes étaient le patrimoine des Scythes et des Sarmates, et ces nations paraissaient propres à soutenir la lutte, si elles eussent dirigé contre l'ennemi commun les forces militaires qui s'entredétruisaient dans leurs discordes civiles. Mais le même esprit les rendait également incapables d'accord et d'obéissance. Le pays était trop pauvre et le monarque trop peu puissant pour entretenir une armée régulière; les corps irréguliers de cavalerie hongroise et polonaise manquaient des armes et des sentiments qui, en quelques occasions, donnèrent à la chevalerie française une force invincible. De ce côté, cependant, les desseins d'Eugène et l'éloquence de son légat, le cardinal Julien, furent soutenus par des circonstances favorables; la réunion des deux couronnes sur la tête de Ladislas, guerrier jeune et ambitieux, et la valeur d'un héros, Jean Huniades, dont le nom était déjà fameux parmi les chrétiens et redoutable aux Turcs. Le légat répandit un inépuisable trésor de pardons et d'indulgences; un grand nombre de guerriers allemands et français s'enrôlèrent sous l'étendard sacré, et de nouveaux alliés d'Europe et d'Asie rendirent ou firent paraître la croisade un peu plus formidable. Un despote fugitif de Servie exagéra la détresse et l'ardeur des chrétiens qui habitaient au-delà du Danube; ils avaient, disait-il, unanimement résolu de défendre leur religion et leur liberté. L'empereur grec, avec un courage inconnu à ses ancêtres, se chargeait de garder le Bosphore, et promettait de sortir de Constantinople à la tête de ses troupes nationales et mercenaires. Le sultan de Caramanie annonçait la retraite d'Amurath et une diversion puissante dans l'Anatolie; et si les flottes de l'Occident pouvaient occuper au même instant le détroit de l'Hellespont, la monarchie ottomane se trouvait inévitablement partagée et détruite. Le ciel et la terre devaient sans doute contribuer avec joie à la destruction des mécréants; et le légat répandait, en termes prudemment équivoques, l'opinion d'un secours invisible du Fils de Dieu et de sa divine mère.

1444

Ladislas, roi de Pologne et de Hongrie, marche contre les Turcs

La guerre sainte était le cri unanime des diètes de Pologne et de Hongrie; et Ladislas, après avoir passé le Danube; conduisit l'armée de ses sujets confédérés jusqu'à Sophia, la capitale des Bulgares. Ils remportèrent dans cette expédition deux brillantes victoires, qui furent attribuées, avec raison, à la valeur et à la conduite de Huniades. A la première affaire, il commandait une avant-garde de dix mille hommes avec lesquels il surprit le camp des Turcs; à la seconde, il défit et prit le plus renommé de leurs généraux, malgré le double désavantage du terrain et du nombre. L'approche de l'hiver et les obstacles naturels et artificiels qu'opposait le mont Hémus arrêtèrent ce héros, que six jours de marche auraient pu conduire du pied des montagnes aux tours ennemies d'Andrinople ou à la capitale hospitalière de l'empire grec. L'armée fit paisiblement sa retraite; et son entrée à Bude eut en même temps l'air d'un triomphe militaire et d'une procession religieuse. Le roi, accompagné de ses guerriers, suivait à pied une double file d'ecclésiastiques; il pesa dans une balance égale le mérite et les récompenses des deux nations, et l'humilité chrétienne tempéra l'orgueil de la conquête. Treize pachas, neuf étendards et quatre mille prisonniers, étaient d'irrécusables trophées de la victoire; et les croisés, que tout le monde était disposé à croire et que nul n'était présent pour contredire, multiplièrent sans scrupule les myriades d'Ottomans qu'ils avaient laissées sur le champ de bataille.

(Paix des Turcs) La preuve la plus incontestable et l'effet le plus salutaire de leurs succès furent une députation du divan, chargée de solliciter la paix, de racheter les prisonniers et d'évacuer la Servie et la frontière de Hongrie. Par ce traité conclu dans la diète de Segedin, le roi, le despote et Huniades, obtinrent tous les avantages publics et particuliers qu'ils pouvaient raisonnablement désirer. On convint d'une trêve de dix ans; les disciples de Jésus-Christ et ceux de Mahomet jurèrent sur l'Evangile et sur le Coran; ils invoquèrent également le nom de Dieu comme le protecteur de la vérité et le vengeur du parjure. Les ambassadeurs turcs proposèrent de substituer à l'Evangile l'eucharistie et la présence réelle du Dieu des catholiques; mais les chrétiens refusèrent de profaner leurs saints mystères. Une conscience superstitieuse se sent beaucoup moins retenue par le serment en lui-même, que par les formes extérieures et visibles dont on se sert pour le garantir.

1444

Infraction du traité de paix

Durant toute cette transaction qu'il désapprouvait, le cardinal légat, trop faible pour s'opposer seul à la volonté du peuple et du monarque, observa un morne silence; mais la diète n'était pas encore rompue lorsque Julien apprit par un envoyé que le Caramanien était entré dans l'Anatolie, et que l'empereur grec avait envahi la Thrace; que les flottes de Venise, de Gênes et de Bourgogne, occupaient l'Hellespont, et que les alliés, informés de la victoire de Ladislas et ignorant le traité, attendaient impatiemment le retour de son armée. Est-ce donc ainsi, s'écria le cardinal relevé par ces heureuses nouvelles, que vous tromperez leurs espérances et que vous abandonnerez votre propre fortune ? C'est à eux, c'est à votre Dieu et aux chrétiens vos frères que vous avez engagé votre foi; cette première obligation annule un serment imprudent et sacrilège fait aux ennemis de Jésus-Christ. Le pape est son vicaire dans ce monde; vous ne pouvez légitimement ni promettre ni agir sans sa sanction. C'est en son nom que je sanctifie vos armes et que je vous absous du parjure. Suivez-moi dans le chemin du salut et de la gloire; et s'il vous reste encore des scrupules, rejetez sur moi le crime et le châtiment. L'inconstance des assemblées populaires et le caractère sacré du légat secondèrent ces funestes arguments: on résolut la guerre dans le même lieu où l'on venait de jurer la paix; et en exécution du traité, les Turcs furent attaqués par les chrétiens, auxquels ils purent alors donner le nom d'infidèles. Les maximes du temps pallièrent le parjure de Ladislas, dont le succès et la délivrance de l'Eglise latine auraient été la meilleure excuse; mais le traité qui aurait dû lier sa conscience, avait diminué ses forces. Les volontaires allemands et français, lorsqu'ils avaient entendu proclamer la paix, s'étaient retirés avec des murmures d'indignation. Les Polonais étaient fatigués d'une expédition si éloignée de leur pays, et peut-être dégoûtés d'obéir à des chefs étrangers; leurs palatins se hâtèrent de profiter de la permission de se retirer dans leurs provinces ou dans leurs châteaux. Les Hongrois mêmes étaient divisés par des factions, ou retenus par des scrupules louables; et les débris de la croisade qui entreprirent cette seconde expédition, se trouvèrent réduits au nombre insuffisant de vingt mille hommes. Un chef des Valaques, qui joignit l'armée royale avec ses vassaux, osa observer que le sultan était souvent suivi d'une troupe aussi nombreuse dans ses parties de chasse, et le don qu'il fit à Ladislas de deux chevaux d'une vitesse extraordinaire aurait pu indiquer ce qu'il augurait de l'événement; mais le despote de Servie, après avoir recouvré son royaume et retrouvé ses enfants, se laissa tenter par la promesse de nouvelles possessions. L'inexpérience de Ladislas, l'enthousiasme du légat et la présomption du vaillant Huniades lui-même, leur persuadèrent que tous les obstacles devaient céder à l'invincible pouvoir de l'épée et de la croix. Après avoir passé le Danube, deux routes différentes pouvaient également les conduire à Constantinople et à l'Hellespont: l'une, directe, escarpée et difficile, traverse le mont Hémus; l'autre, plus longue et plus sûre, conduit par des plaines et le long des côtes de la mer Noire, où ils pouvaient, suivant l'ancienne coutume des Scythes, avoir toujours leurs flancs couverts du mobile rempart de leurs chariots. Ils préférèrent judicieusement cette seconde route. L'armée catholique traversa la Bulgarie, brûlant et saccageant impitoyablement les églises et les villages des chrétiens du pays, et prit son dernier poste à Warna, lieu situé près du bord de la mer; et dont le nom est devenu célèbre par la défaite et la mort de Ladislas.

10 novembre 1444

Bataille de Warna

Ce fut sur ce terrain funeste qu'au lieu d'apercevoir la flotte qui devait seconder leurs opérations; ils apprirent qu'Amurath, sorti de sa solitude de Magnésie, arrivait avec toutes ses forces d'Asie au secours de ses conquêtes d'Europe. Quelques écrivains prétendent que l'empereur grec, intimidé ou séduit, lui avait livré le passage du Bosphore; et l'amiral génois, catholique et neveu du pape, n'a pu se laver du reproche de s'être laissé corrompre pour livrer la garde de l'Hellespont. D'Andrinople le sultan s'avança à marches forcées à la tête de soixante mille hommes; et lorsque Huniades et le légat eurent examiné de plus près l'ordre et le nombre des Turcs, ces ardents guerriers proposèrent trop tard une retraite, devenue impraticable. Le roi se montra seul résolu de vaincre ou de périr, et peu s'en fallut que sa généreuse résolution ne fût couronnée de la victoire. Les deux monarques combattaient au centre en face l'un de l'autre, et les beglerbegs, ou généraux de l'Anatolie et de la Romanie, commandaient la droite et la gauche, vis-à-vis des divisions d'Huniades et du despote. Dès la première charge, les ailes de l'armée turque furent rompues; mais cet avantage devint un malheur. Dans l'ardeur de la poursuite, les vainqueurs dépassèrent l'armée des ennemis, et privèrent leurs compagnons d'un secours nécessaire. Lorsque Amurath vit fuir ses escadrons, il désespéra de sa fortune et de celle de l'empire; un janissaire vétéran, saisit la bride de son cheval, et le sultan eut la générosité de pardonner et même d'accorder une récompense au soldat qui avait osé apercevoir la terreur de son souverain et s'opposer à sa fuite. Les Turcs avaient exposé en tête de l'armée le traité de paix, monument de la perfidie chrétienne; on dit que le sultan, tournant ses regards vers le ciel, implora la protection du Dieu de vérité, et demanda au prophète Jésus-Christ de venger cette dérision impie de son nom et de sa religion. Avec un corps intérieur en nombre et des rangs en désordre, Ladislas se précipita courageusement sur les ennemis, et perça jusqu'à la phalange impénétrable des janissaires.

(Mort de Ladislas) Amurath, si l'on en croit les annales ottomanes, perça d'un javelot le cheval du roi de Hongrie; Ladislas tomba sur les lances de l'infanterie; et un soldat turc s'écria d'une voix forte: Hongrois, voilà la tête de votre roi ! La mort de Ladislas fut le signal de leur défaite; et Huniades, accourant de son imprudente poursuite, déplora son erreur et le malheur public. Après avoir taché inutilement de retirer le corps du roi, accablé par la multitude confuse des vainqueurs et des vaincus, il employa les derniers efforts de son courage et de son habileté à sauver les restes de sa cavalerie valaque. Dix mille chrétiens périrent à la bataille de Warna; la perte des Turcs fût plus considérable, mais moins sensible relativement à leur nombre. Le sultan philosophe n'eût cependant pas honte d'avouer qu'une seconde victoire semblable entraînerait la destruction du vainqueur. Il fit élever une colonne à l'endroit où Ladislas était tombé; mais la modeste inscription de ce monument célébrait la valeur et déplorait l'infortune du jeune roi, sans blâmer son imprudence.

1444

Le cardinal Julien

Je ne puis me décider à m'éloigner du champ de Warna sans donner à mon lecteur une esquisse du caractère et de l'histoire des deux principaux personnages de cette entreprise: Jean Huniades et le cardinal Julien. Julien Cesarini sortait d'une noble famille romaine. Ses études avaient embrassé l'érudition des Grecs et celle des Latins, la jurisprudence et la théologie, et la flexibilité de son génie lui avait assuré des succès dans les écoles, à la cour et dans les camps. A peine était-il revêtu de la pourpre romaine, qu'on le chargea d'aller en Allemagne solliciter l'empire d'armer contre les rebelles et les hérétiques de la Bohême. L'esprit de persécution est indigne d'un chrétien, et la profession des armes ne convient pas à un prêtre; mais les moeurs du temps excusaient l'une, et Julien ennoblit l'autre par l'intrépidité qui le fit demeurer seul, et inébranlable au milieu de la honteuse déroute des Allemands. En qualité de légat du pape, il ouvrît le concile de Bâle; mais, président de ce concile, il se montra bientôt le plus zélé champion de la liberté ecclésiastique, et prolongea l'opposition, durant sept années, par son zèle et son intelligence. Après avoir fait prendre les mesures les plus vigoureuses contre l'autorité et la personne d'Eugène, quelque motif d'intérêt ou de conscience lui fit quitter brusquement le parti populaire. Le cardinal se retira de Bâle à Ferrare; et dans les débats des Grecs et des Latins, les deux nations admirèrent la sagacité de ses arguments, et la profondeur de son érudition théologique. Nous avons vu dans l'ambassade de Hongrie les funestes effets de ses sophismes et de son éloquence; il en fut la première victime. Le cardinal, qui faisait à la fois le métier de prêtre et celui de soldat, périt dans la déroute de Warna. On raconte les circonstances de sa mort de plusieurs manières; mais on croit assez généralement que l'or dont il était chargé retarda sa fuite et tenta la barbare rapacité de quelques-uns des fuyards chrétiens.

1456

Jean Corvin Huniades

D'une origine obscure ou au moins douteuse, Huniades s'était élevé par son mérite au commandement des armées de Hongrie. Son père était Valaque, et sa mère Grecque. Il est possible que sa lignée inconnue remontât aux empereurs de Constantinople. Les prétentions des Valaques et le surnom de Corvinius, du lieu où il avait pris naissance, pourraient fournir des prétextes pour lui supposer quelque consanguinité avec les patriciens de l'ancienne Rome. Dans sa jeunesse, il fit les guerres d'Italie, et fut retenu avec douze cavaliers par l'évêque de Zagrad. Sous le nom du chevalier Blanc, il acquit une renommée brillante, sa fortune s'augmenta par une noble et riche alliance, et, en défendant les frontières de la Hongrie, il remporta dans la même année trois victoires sur les Ottomans. Ce fut par son crédit que Ladislas de Pologne obtint la couronne de Hongrie; le titre et l'office de vayvode de Transylvanie furent la récompense de ce service important. La première croisade de Julien ajouta deux lauriers à la couronne militaire d'Huniades; dans la détresse générale on oublia la fatale erreur de Varna, et durant l'absence et la minorité de Ladislas d'Autriche, roi titulaire, Huniades fût nommé général et gouverneur de la Hongrie: dans les premiers moments, ce fut la crainte qui imposa silence à l'envie; un règne de douze ans annonce qu'il unissait les talents du politique à ceux du guerrier. Cependant l'examen de ses exploits ne présente pas l'idée d'un général consommé. Le chevalier Blanc combattit moins de la tête que du bras, et comme chef d'une horde de Barbares indisciplinés qui attaquent sans crainte et fuient sans honte. Sa vie militaire est composée d'une alternative romanesque de victoires et de revers. Les Turcs, qui se servaient de son nom pour effrayer les enfants indociles, l'appelaient par corruption jancus laïn, ou le maudit; à cette haine est une preuve de leur estime. Ils ne purent jamais pénétrer dans le royaume dont Huniades était le gardien, et au moment où ils se flattaient de le voir perdu sans ressource ainsi que son pays, ce fut alors qu'il se montra le plus redoutable. Au lieu de se borner à une guerre défensive, quatre ans après la défaite de Warna, Huniades pénétra une seconde fois dans le coeur de la Bulgarie, et soutint jusqu'au troisième jour, dans la plaine de Cossovie, les efforts d'une armée ottomane quatre fois plus nombreuse que celle qu'il commandait. Le héros abandonné fuyait seul à travers les forêts de la Valachie, lorsqu'il fut arrêté par deux voleurs; mais tandis qu'ils se disputaient une chaîne d'or qui pendait à son cou, il reprit son épée, tua un des brigands, et mit l'autre en fuite. Après avoir couru de nouveaux dangers pour sa liberté et pour sa vie, Huniades consola par sa présence un peuple affligé.

(Sa défense de Belgrade et sa mort; 22 juillet-4 septembre 1456) La défense de Belgrade contre toutes les forces ottomanes commandées par Mahomet II, fut le dernier et le plus glorieux exploit de sa vie. Après un siège de quarante jours, les Turcs, parvenus jusque dans la ville, furent forcés de se retirer. Les nations pleines de joie célébrèrent Huniades et Belgrade comme les boulevards de la chrétienté; mais cette grande délivrance fut suivie, environ un mois après, de la mort de celui qui l'avait opérée, et l'on peut regarder comme la plus brillante de ses épitaphes le regret du sultan Mahomet, de ne pouvoir plus espérer de se venger du seul adversaire par lequel il eût jamais été vaincu. A la première vacance du trône, les Hongrois reconnaissants nommèrent et couronnèrent son fils Mathias Corvin, alors âgé de dix-huit ans. Son règne fut long et prospère: Mathias aspira à la gloire de saint et à celle de conquérant; mais son mérite plus certain est d'avoir encouragé les sciences, et la mémoire d'Huniades a dû son éclat à l'éloquence des orateurs et des historiens latins que son fils attira de l'Italie.

1404-1413

Naissance et éducation de Scanderberg, prince de l'Albanie

Dans la liste des héros, on associe assez généralement Jean Huniades et Scanderbeg, et ils ont mérité l'un et l'autre notre attention en occupant les armes ottomanes de manière à différer la ruine de l'empire grec. Jean Castriot, père de Scanderbeg, était souverain héréditaire d'un petit district de l'Epire ou de l'Albanie, entre les montagnes et la mer Adriatique. Trop faible pour résister à la puissance du sultan, Castriot acheta la paix en se soumettant à la dure condition de payer un tribut. Il donna ses quatre fils pour otages ou garants de sa fidélité; et les quatre jeunes princes, après avoir été circoncis, furent élevés dans la religion de Mahomet, et formés à la politique et à la discipline des Turcs. Les trois aînés restèrent confondus dans la foule des esclaves, et périrent, dit-on, par le poison; mais l'histoire ne fournit pas de preuve qui autorise à rejeter ou à admettre cette imputation. Elle paraît peu probable, lorsque l'on considère les soins et l'attention avec lesquels on éleva Georges Castriot le quatrième frère, qui annonça dès sa plus tendre jeunesse la vigueur et l'intrépidité d'un soldat. Il obtint la faveur d'Amurath par trois victoires successives sur un Tartare et deux Persans qui avaient fait un défi aux guerriers de la cour ottomane, et le nom turc de Scanderbeg, Iskender-Beg ou le seigneur Alexandre, atteste également sa gloire et sa servitude. La principauté de son père fut réduite en province, mais on lui accorda pour indemnité le titre et le rang de sangiac, le commandement de cinq mille chevaux et la perspective des premières dignités de l'empire. Il servit avec honneur dans les guerres d'Europe et d'Asie; et l'on ne peut se défendre de sourire à l'artifice ou à la crédulité de l'historien qui suppose que Scanderbeg ménageait les chrétiens dans toutes les rencontres, tandis qu'il se précipitait comme la foudre sur tout ennemi musulman. La gloire d'Huniades est sans reproche; il combattit pour sa patrie et sa religion mais les ennemis qui ont loué la valeur du patriote hongrois, ont flétri son rival des épithètes ignominieuses de traître et d'apostat. Aux yeux des chrétiens, la révolte de Scanderbeg est justifiée par les injures de son père, par la mort suspecte de ses trois frères, par sa propre dégradation et l'esclavage de son pays. Ils admirent le zèle généreux, quoique tardif, avec lequel Scanderbeg défendit la foi et l'indépendance de ses ancêtres; mais, depuis l'âge de neuf ans, ce guerrier professait la doctrine du Coran, et l'Evangile lui était inconnu. L'autorité et l'habitude déterminent la religion d'un soldat, et il est assez difficile de démêler quelle lumière nouvelle vint l'éclairer à l'âge de quarante ans. Ses motifs paraîtraient moins suspects d'intérêt ou de vengeance, s'il eût rompu sa chaîne dès qu'il en sentit le poids; mais un si long oubli de ses droits les avait sans doute diminués, et chaque année de soumission et de récompense cimentait les liens mutuels du sultan et de son sujet. Si Scanderbeg converti à la foi chrétienne médita longtemps le dessein de se révolter contre son bienfaiteur, toute âme droite condamnera cette lâche dissimulation qui servait pour trahir, qui promettait pour se parjurer, et qui contribuait avec activité à la ruine temporelle et spirituelle de tant de milliers de ses malheureux frères. Louerons-nous sa correspondance secrète avec Huniades, tandis qu'il commandait l'avant-garde de l'armée ottomane ?

(Il trahit et charge l'armée des Turcs; 28 novembre 1443) L'excuserons-nous d'avoir déserté ses étendards, et arraché par sa trahison la victoire à son protecteur ? Dans la confusion d'une déroute, Scanderbeg suivait des yeux le reis-effendi ou principal secrétaire: lui appuyant un poignard sur la poitrine, il l'obligea de dresser un firman ou patente du gouvernement d'Albanie; et, de peur qu'une trop prompte découverte ne nuisit à ses projets, il fit massacrer, avec toute sa suite, l'innocent complice de sa fourberie. Suivi de quelques aventuriers instruits de son dessein, il se rendit précipitamment, à la faveur de la nuit, du champ de bataille dans ses montagnes paternelles. A la vue du firman, Croya lui ouvrit ses portes: dès qu'il fut maître de la citadelle, Scanderbeg quitta le masque de la dissimulation, et, renonçant publiquement au prophète et au sultan des Turcs, il se déclara le vengeur de sa famille et de son pays. Les noms de religion et de liberté allumèrent une révolte générale; la lignée martiale des Albanais jura unanimement de vivre et de mourir avec son prince héréditaire et les garnisons ottomanes eurent le choix du martyre ou du baptême. A l'assemblée des états d'Epire, on choisit Scanderbeg pour conduire la guerre contre les Turcs, et tous les alliés s'engagèrent à fournir leur contingent d'argent et de soldats. Leurs contributions, ses domaines et les riches salines de Selina, lui procurèrent un revenu annuel de deux cent mille ducats, dont, sans rien distraire pour les besoins du luxe, il employa exactement la totalité pour le service public. Affable dans ses manières et sévère dans sa discipline, il bannissait de son camp tous les vices inutiles, et maintenait son autorité en donnant l'exemple. Sous sa conduite, les Albanais se crurent invincibles et le parurent à leurs ennemis. Attirés par l'éclat de sa renommée, les plus braves aventuriers de France et d'Allemagne accoururent et furent accueillis sous ses drapeaux. Ses troupes permanentes consistaient en huit mille chevaux et sept mille hommes d'infanterie.

(Sa valeur) Ses chevaux étaient petits et ses guerriers actifs; mais Scanderbeg jugeait habilement des obstacles et des ressources qu'offraient ses montagnes; des torches allumées annonçaient le danger, et toute la nation se distribuait dans des postes inaccessibles. Avec ces forces inégales, Scanderbeg résista durant vingt-trois années à toute la puissance de l'empire ottoman, et deux conquérants, Amurath II et, son fils plus grand que lui, échouèrent toujours contre un rebelle qu'ils poursuivaient avec un mépris simulé et un ressentiment implacable. Amurath entra dans l'Albanie suivi de soixante mille chevaux et de quarante mille janissaires. Il put sans doute ravager les campagnes, occuper les villes ouvertes, convertir les églises en mosquées, circoncire les jeunes chrétiens et immoler les captifs inviolablement attachés à leur religion; mais ses conquêtes se bornèrent à la petite forteresse de Sfetigrade, dont la garnison, qui résista constamment aux assauts, fut vaincue par un artifice grossier et par les scrupules de la superstition. Amurath perdit beaucoup de monde devant Croya, la forteresse et la résidence des Castriot, et en leva honteusement le siège. Durant sa marche, son attaque et sa retraite, il eut toujours à se défendre d'un ennemi presque invincible qui le harcelait sans cesse, et le dépit de cette humiliante expédition contribua peut-être à abréger les jours du sultan. Dans la gloire de ses conquêtes, Mahomet II ne put arracher cette épine de son sein. Il permit à ses lieutenants de négocier une trêve; et le prince d'Albanie mérite d'être considéré comme le défenseur habile et zélé de la liberté de son pays. L'enthousiasme de la religion et de la chevalerie a placé son nom entre ceux d'Alexandre et de Pyrrhus, qui ne rougiraient pas sans doute de leur intrépide compatriote; mais la faiblesse de sa puissance et de ses Etats le place à une grande distance des héros qui ont triomphé de l'Orient et des légions romaines. Une saine critique doit peser dans de justes balances le récit brillant de ses exploits, les pachas et les armées vaincus, et les trois mille Turcs qu'il immola de sa propre main. Dans la solitude obscure de l'Epire, et contre un ennemi ignorant, ses biographes ont pu permettre à leur partialité toute la latitude accordée aux romans; mais l'histoire d'Italie jette sur leurs fictions le jour de la vérité. Ils nous apprennent eux-mêmes à nous défier de leur sincérité, par le récit fabuleux qu'ils nous donnent de ses exploits, lorsque, passant la mer Adriatique à la tête de huit cents hommes, il vint secourir le roi de Naples. Ils auraient pu avouer, sans ternir sa gloire, qu'il fut à la fin forcé de céder à la puissance ottomane.

(Sa mort; 17 janvier 1467) Réduit aux dernières extrémités; il demanda un asile au pape Pie II, et ses ressources étaient probablement épuisées puisqu'il mourut fugitif à Lissus (17 janvier 1467), dans le territoire de Venise. Sa sépulture fut bientôt violée par les Turcs devenus maîtres de ce pays; mais la pratique superstitieuse des janissaires, qui portaient ses os enchâssés dans un bracelet, annonce involontairement leur vénération pour sa valeur. La ruine de sa patrie, qui suivit immédiatement sa mort, est encore un monument de sa gloire; mais s'il eût judicieusement balancé les suites de la soumission et de la résistance, un patriote généreux aurait peut-être renoncé à une lutte inégale dont tout le succès dépendait de la vie et du génie d'un seul homme. Scanderbeg fut probablement soutenu par l'espérance raisonnable, bien qu'illusoire, que le pape, le roi de Naples et la république de Venise, se réuniraient pour défendre un peuple libre et chrétien qui gardait les côtes de la mer Adriatique et le passage étroit qui sépare la Grèce de l'Italie. Son fils encore enfant fut sauvé du désastre; les Castriot furent investis d'un duché dans le royaume de Naples, et leur sang s'est perpétué jusqu'à nos jours dans les plus illustres familles du royaume. Une colonie d'Albanais fugitifs obtint un établissement dans la Calabre, ou ils conservent encore le langage et les moeurs de leurs ancêtres.

1448-1453

Constantin XI Paléologue

Constantin XI
Constantin XI

Après avoir parcouru la longue carrière de la décadence et de la chute de l'empire romain; je suis enfin parvenu au règne du dernier de ces empereurs de Constantinople, qui soutinrent si faiblement le nom et la majesté des Césars. Après la mort de Jean Paléologue, qui survécut environ quatre ans à la croisade de Hongrie, la famille royale se trouva réduite, par la mort d'Andronic et la profession monastique d'Isidore, aux trois fils de l'empereur Manuel, Constantin, Démétrius et Thomas. Le premier et le dernier étaient au fond de la Morée; mais Démétrius, qui possédait le domaine de Sélymbrie, se trouvait dans les faubourgs à la tête d'un parti. Le malheur de son pays ne refroidissait pas son ambition, et la paix de l'empire avait été déjà troublée par sa conspiration avec les Turcs et les schismatiques. On enterra l'empereur défunt avec une précipitation extraordinaire et même suspecte. Démétrius se servit, pour justifier ses prétentions au trône, d'un sophisme faible et usé. Il observa qu'il était l'aîné des fils nés dans la pourpre et sous le règne de son père; mais l'impératrice-mère, le sénat et les soldats le clergé et le peuple, se déclarèrent unanimement pour le successeur légitime; et le despote Thomas qui, sans avoir été prévenu de l'événement, était revenu par hasard à Constantinople, soutint avec chaleur les droits de son frère Constantin. On députa sur-le-champ à Andrinople l'historien Phranza en qualité d'ambassadeur. Amurath le reçut avec honneur et le renvoya chargé de présents; mais sa bienveillante approbation annonçait sa suzeraineté et la chute prochaine de l'empire d'Orient. Constantin fut couronné à Sparte par deux illustres députés. Il partit au printemps de la Morée, évita la rencontre d'une escadre turque, entendit avec satisfaction les acclamations de ses sujets, célébra son avènement par des réjouissances, et épuisa par ses largesses les trésors ou plutôt la pauvreté de ses Etats. Il céda immédiatement à ses frères la possession de la Morée, et les deux princes Démétrius et Thomas s'unirent en présence de leur mère, par des serments et des embrassements, gage peu solide de leur fragile amitié. L'empereur s'occupa ensuite du choix d'une épouse. On proposa la fille du doge de Venise; mais les nobles de Byzance objectèrent la distance qui se trouvait entre un monarque héréditaire et un magistrat électif; et, dans la détresse où ils se trouvèrent bientôt après, le magistrat de cette puissante république n'oublia pas l'affront qu'il avait reçu, Constantin hésita entre les familles royales de Géorgie et Trébisonde, et les détails de l'ambassade de Phranza, soit par rapport à ses fonctions publiques, soit par rapport à sa vie privée, nous peignent les derniers moments de l'empire grec.

1450-1452

Ambassades de Phranza

Phranza, protovestiaire ou grand-chambellan, partit de Constantinople chargé des pouvoirs de l'empereur et le reste des richesses et du luxe de l'empire fut employé à l'environner de la pompe convenable. Sa nombreuse suite était composée de nobles, de gardes, de moines et de médecins; on y joignit une troupe de musiciens, et cette ambassade dispendieuse fut prolongée durant plus de deux ans. A son arrivée en Géorgie ou Ibérie, les habitants des villes et des villages s'attroupèrent autour des étrangers; et telle était leur simplicité, qu'ils prenaient le plus grand plaisir à entendre des sons harmonieux sans savoir ce qui les produisait. Dans la foule se trouvait un vieillard âgé de plus de cent ans, qui avait été emmené en captivité par les Barbares, et amusait ses auditeurs du récit des merveilles de l'Inde, d'où il était retourné en Portugal par une mer inconnue. De cette terre hospitalière, Phranza continua son voyage jusqu'à Trébisonde, où il apprit du prince de cet empire la mort récente d'Amurath. Loin de s'en réjouir, ce politique expérimenté laissa voir la crainte qu'un prince jeune et ambitieux n'adhérât pas longtemps au système sage et pacifique de son père. Après la mort du sultan, Marie sa veuve, chrétienne et fille du despote de Servie, avait été reconduite honorablement dans sa famille. Sur la réputation de son mérite et de sa beauté, l'ambassadeur la désigna comme la plus digne de fixer le choix de l'empereur. Phranza détaille et réfute toutes les objections qu'on pouvait élever contre cette proposition. La majesté de la pourpre suffit, dit-il, pour anoblir une alliance inégale; l'obstacle de la parenté peut se lever par la dispense de l'Eglise au moyen de quelques aumônes; l'espèce de tache attachée à son mariage avec un Turc est une circonstance sur laquelle on a toujours fermé les yeux; et Phranza ajoute que quoique la belle Marie fût âgée de près de cinquante ans, elle pouvait encore espérer de donner un héritier à l'empire. Constantin prêta l'oreille à cet avis, que son ambassadeur lui fit passer par le premier vaisseau qui partit de Trébisonde; mais les factions de la cour s'opposèrent à ce mariage, et la sultane le rendit impossible en consacrant pieusement le reste de sa vie à la profession monastique. Réduit à la première alternative, Phranza donna la préférence à la princesse de Géorgie, et son père, ébloui d'une alliance si glorieuse, renonça non seulement à demander, selon la coutume nationale, un prix pour sa fille, mais offrit de plus une dot de cinquante-six mille ducats et cinq mille de pension annuelle. Il assura l'ambassadeur que ses soins ne resteraient pas sans récompense, et que comme l'empereur avait adopté son fils au baptême, la future impératrice de Constantinople se chargerait de l'établissement de sa fille. A l'arrivée de Phranza, Constantin ratifia le traité, imprima de sa main trois croix rouges sur la bulle d'or qui en était le garant; et assura l'envoyé de Géorgie qu'au commencement du printemps ses galères iraient chercher la princesse.

(Situation de la cour de Byzance) Après avoir terminé cette affaire, l'empereur prit à part le fidèle Phranza, et l'embrassant, non pas avec la froide approbation d'un souverain, mais comme un ami pressé de répandre dans le sein de son ami les secrets de son âme après une longue absence: Depuis que j'ai perdu ma mère et Cantacuzène, qui me conseillaient seuls sans intérêt ni passions personnelles, je suis environné, dit le souverain de Byzance, d'hommes auxquels je ne puis accorder ni amitié, ni confiance, ni estime. Vous connaissez Lucas Notaras, le grand-amiral; obstinément attaché à ses propres sentiments, il assure partout qu'il dirige à son gré mes pensées et mes actions. Le reste des courtisans est conduit par l'esprit de parti ou par des vues d'intérêt personnel: faut-il donc que je consulte des moines sur des projets de politique ou de mariage? J'aurai encore longtemps besoin de votre zèle et de votre activité. Au printemps, vous engagerez un de mes frères à aller solliciter en personne le secours des puissances de l'Occident. De la Morée vous irez en Chypre exécuter une commission secrète, et de là vous passerez en Géorgie, d'où vous ramènerez la future impératrice. - Vos ordres, seigneur, répondit Phranza, sont irrésistibles; mais daignez considérer, ajouta-t-il avec un grave sourire, que si je m'absente continuellement de ma famille, ma femme pourrait être tentée de chercher un autre époux ou de se jeter dans un monastère. Après avoir plaisanté sur ses craintes, l'empereur prit un ton plus sérieux, l'assura qu'il l'éloignait polir la dernière fois, qu'il destinait à son fils une riche et illustre héritière, et à lui l'important office de grand logothète ou de principal ministre d'Etat. On arrangea sur-le-champ le mariage; mais l'amiral avait usurpé l'office, quoique incompatible avec sa place. Il fallut quelque temps pour négocier, pour obtenir son consentement et convenir d'une indemnité. La nomination de Phranza fut à moitié déclarée et à moitié cachée, de peur de déplaire à un favori insolent et puissant. On fit durant l'hiver les préparatifs de l'ambassade, et Phranza résolut de saisir cette occasion d'éloigner son fils, et de le placer, à la moindre apparence de danger, chez les parents de sa mère, dans la Morée. Tels étaient les projets publics et particuliers qui furent dérangés par la guerre des Turcs, et ensevelis sous les ruines de l'empire.

1452

Mahomet II

Le siège de Constantinople par les Turcs attire d'abord nos regards et notre curiosité sur la personne et le caractère du puissant destructeur de cet empire. Mahomet II était fils d'Amurath II: sa mère a été décorée des titres de chrétienne et de princesse; mais vraisemblablement elle se trouva confondue dans la foule de ces concubines qui venaient de tous les pays peupler le harem du sultan. Il eut d'abord l'éducation et les sentiments d'un dévot musulman; et à cette époque de sa vie, toutes les fois qu'il conversait avec un infidèle, il ne manquait pas ensuite de purifier ses mains et son visage, au moyen d'ablutions prescrites par la loi. Il paraît que l'âge et le trône relâchèrent la sévérité de cette étroite bigoterie; son âme ambitieuse ne voulut reconnaître aucun pouvoir au-dessus du sien. Mais en public il montra toujours du respect pour la doctrine et la discipline du Coran; ses indiscrétions privées n'arrivèrent jamais à l'oreille du peuple, et il faut, sur cet objet, se défier beaucoup de la crédulité des étrangers et des sectaires, toujours disposés à croire qu'un esprit endurci contre la vérité doit être armé contre l'erreur et l'absurdité d'un mépris encore plus invincible. Instruit par les maîtres les plus habiles, il fit de rapides progrès dans les diverses routes de l'instruction; on assure qu'il parlait ou entendait cinq langues, l'arabe, le persan, le chaldaïque ou l'hébreu, le latin et le grec. Le persan pouvait contribuer à ses amusements, et l'arabe à son édification: les jeunes Orientaux apprenaient pour l'ordinaire ces deux langues; d'après les rapports qui se trouvaient entre les Grecs et les Turcs, il put désirer de savoir la langue d'une nation qu'il voulait asservir; il était intéressant que ses louanges en vers ou en prose latine pussent parvenir à son oreille; mais on ne voit pas de quel usage lui pouvait être, ou quel mérite pouvait recommander à sa politique le dialecte grossier de ses esclaves hébreux. L'histoire et la géographie lui étaient familières; son émulation s'enflammait à la lecture des vies des héros de l'Orient, peut-être de ceux de l'Occident; ses connaissances en astrologie peuvent être excusées par l'absurdité du siècle, et parce que ce vain savoir suppose quelques principes de mathématiques: ses généreuses invitations aux peintres de l'Italie et les récompenses qu'il leur accorda, sont l'indice d'un goût profane pour les arts. Mais la religion et les lettres ne parvinrent pas à dompter ce caractère sauvage et sans frein. Le silence des Annales turques, qui n'accusent d'ivrognerie que trois princes de la ligne ottomane, atteste sa sobriété; mais la fureur et l'inflexibilité de ses passions sont incontestables. Il paraît hors de doute que dans son palais, ainsi qu'à la guerre, les motifs les plus légers le déterminaient à verser des ruisseaux de sang, et que ses goûts contre nature déshonorèrent sauvent les plus nobles d'entre ses jeunes captifs. Durant la guerre d'Albanie, il médita les leçons de son père, qu'il surpassa bientôt, et on attribue à son invincible cimeterre la conquête de deux empires, de douze royaumes, et de deux cents villes. Il avait sans aucun doute les qualités d'un soldat et peut-être celles d'un général: la prise de Constantinople mit le comble à sa gloire; mais si nous comparons les moyens, les obstacles et les exploits, Mahomet II doit rougir de se voir placé à côté d'Alexandre ou de Timour. Les forces ottomanes qu'il commandait furent toujours plus nombreuses que l'armée des ennemis; cependant ses conquêtes ne passèrent ni l'Euphrate ni la mer Adriatique, et ses progrès furent arrêtés par Huniades et Scanderbeg, les chevaliers de Rhodes et le roi de Perse.

9 février 1451-2 juillet 1481

Règne de Mahomet II

Sous le règne d'Amurath, il avait goûté deux fois de la royauté et était descendu deux fois du trône: sa jeunesse ne lui permit pas de s'opposer au rétablissement de son père, mais il ne pardonna jamais aux vizirs qui avaient conseillé cette salutaire mesure. Il épousa la fille d'un émir turcoman, et, après des fêtes qui durèrent deux mois, il partit d'Andrinople avec sa femme pour aller résider dans le gouvernement de Magnésie. En moins de six semaines, il fut rappelé par un message du divan qui annonçait la mort d'Amurath, et une disposition à la révolte de la part des janissaires. Sa célérité et sa vigueur les ramenèrent à l'obéissance: il traversa l'Hellespont avec une garde choisie, et à un mille d'Andrinople, les vizirs et les émirs, les imans et les cadis, les soldats et le peuple, se prosternèrent aux pieds du nouveau sultan: ils affectèrent l'attendrissement et la joie. Il avait alors vingt et un ans: il écarta toute cause de sédition par la mort nécessaire de ses frères encore enfants. Les ambassadeurs de l'Asie et de l'Europe vinrent bientôt le féliciter et solliciter son amitié; il prit avec eux le langage de la modération et de la paix. Il ranima la confiance de l'empereur grec par les serments solennels et les flatteuses assurances dont il accompagna la ratification du traité fait avec l'empire; enfin il assigna un riche domaine des bords du Strymon pour le paiement de la pension annuelle de trois cent mile aspres due à la cour de Byzance, qui, à sa prière, gardait un prince ottoman. Mais ses voisins durent trembler lorsqu'ils virent la sévérité avec laquelle ce jeune monarque réformait le faste de la maison de son père. Les sommes consacrées au luxe furent employées à des objets d'ambition; il renvoya ou il enrôla parmi ses troupes un corps inutile de sept mille fauconniers. Durant l'été de la première année de son règne, il parcourut à la tête d'une armée les provinces d'Asie; mais après avoir humilié l'orgueil des Caramariens, il accepta leur soumission, afin de n'être détourné par aucun obstacle de l'exécution de son plus grand dessein.

1451

Intentions hostiles de Mahomet II contre les Grecs

Les casuistes musulmans, et en particulier les casuistes turcs, ont décidé que les fidèles ne pouvaient être liés par une promesse contraire à l'intérêt et aux devoirs de leur religion, et que le sultan pouvait abroger ses propres traités et celui de ses prédécesseurs. La justice et la magnanimité d'Amurath avaient méprisé ce privilège immoral; mais l'ambition fit descendre son fils, le plus orgueilleux des hommes, aux artifices les plus bas de la dissimulation et de la perfidie. La paix était sur ses lèvres et la guerre dans son coeur; il ne songeait qu'à s'emparer de Constantinople, et l'imprudence des Grecs lui fournit le premier prétexte de la fatale rupture. Loin de se faire oublier, leurs ambassadeurs suivirent son camp pour demander que le prince turc payât et même augmentât la somme annuelle que recevait l'empire grec. Le divan fut importuné de leurs plaintes; et le vizir, ami secret des chrétiens, se vit contraint de leur faire connaître les sentiments de ses collègues. Insensés et misérables Romains, leur dit Calil, nous connaissons vos desseins; et vous ignorez le péril où vous êtes ! Le scrupuleux Amurath n'est plus; sa couronne appartient à un jeune vainqueur qui n'est enchaîné par aucune loi, et qu'aucun obstacle ne peut arrêter. Si vous échappez de ses mains, remerciez-la bonté divine qui diffère encore le châtiment de vos péchés. Pourquoi vouloir nous effrayer d'une manière indirecte et par de vaines menaces ? Relâchez le fugitif Orchan, couronnez le sultan de Romanie, appelez les Hongrois des autres rives du Danube, armez contre nous les nations de l'Occident, et soyez sûrs que vous ne ferez que provoquer et précipiter votre ruine. Mais si ces terribles paroles du vizir effrayèrent les ambassadeurs, ils furent rassurés par l'accueil obligeant, et les propos affectueux du prince ottoman; Mahomet leur promit qu'au moment où il serait de retour à Andrinople, il écouterait les plaintes des Grecs, et s'occuperait de leurs véritables intérêts. Dès qu'il eut repassé l'Hellespont, il supprima la pension qu'on leur payait, et il ordonna de chasser leurs officiers des rives du Strymon; il faisait ainsi connaître ses dispositions hostiles: bientôt il donna un second ordre, qui menaçait et même commençait en quelque sorte le siège de Constantinople. Son grand-père avait élevé une forteresse du côté de l'Asie, dans le passage étroit du Bosphore, Mahomet résolut d'en construire une plus formidable sur la rive opposée, c'est-à-dire du côté de l'Europe, et mille maçons eurent ordre de se trouver au printemps dans un lieu nommé Asomaton, situé à environ cinq milles de la capitale de l'empire grec. La persuasion est la ressource des faibles; mais les faibles persuadent rarement: les ambassadeurs de Constantin essayèrent vainement de détourner Mahomet de l'exécution de son projet. Ils représentèrent que le grand-père du sultan avait demandé la permission de Manuel pour bâtir un fort sur son propre territoire; mais que cette double fortification, qui allait rendre les Turcs maîtres du détroit, ne pouvait avoir pour objet que de porter atteinte à l'alliance des deux nations, d'intercepter le commerce des Latins dans la mer Noire, et peut-être d'affamer Constantinople. Je ne forme point d'entreprise contre votre ville, répondit le perfide sultan; mais ses murs sont la borne de votre empire. Avez-vous oublié la détresse où se trouva mon père lorsque vous fîtes une ligue avec les Hongrois, lorsqu'ils envahirent notre contrée par terre, lorsque des galères françaises occupaient l'Hellespont ? Amurath se vit réduit à forcer le passage du Bosphore, et vos moyens ne se trouvèrent pas répondre à votre malveillance. Alors enfant, j'étais à Andrinople; les musulmans tremblaient, et les gabours insultèrent pour un temps à nos malheurs. Mais lorsque mon père eut remporté la victoire dans les champs de Warna, il fit voeu d'élever un fort sur la rive occidentale, et je dois accomplir ce voeu: avez-vous le droit, avez-vous la force d'empêcher ce que je veux faire sur mon propre territoire ? Car ce terrain est à moi; les établissements des Turcs en Asie arrivent jusqu'aux côtes du Bosphore, et l'Europe est désertée par les romains. Retournez chez vous; dites à votre roi, que l'Ottoman actuel diffère beaucoup de ses prédécesseurs, que ses résolutions surpassent les voeux qu'ils formèrent, et qu'il fait plus qu'ils ne pouvaient résoudre. Partez, il ne vous sera fait aucun mal; mais je ferai écorcher vif le premier d'entre vous qui reviendra avec un pareil message. Après cette déclaration, Constantin, le premier des Grecs par son courage ainsi que par son rang, avait résolu de prendre les armes et de résister à l'approche et à l'établissement des Turcs sur le Bosphore. Il se laissa retenir par les conseils de ses ministres de l'ordre civil et de l'ordre ecclésiastique; ils lui firent adopter un système moins noble et même moins prudent que le sien: ils le déterminèrent à prouver sa patience en souffrant de nouveaux outrages, à laisser les Ottomans se charger du crime de l'agression, et à compter sur la fortune et le temps pour leur défense et pour la destruction d'un fort que Mahomet ne pouvait garder longtemps, si près d'une capitale grande et peuplée. L'hiver s'écoula au milieu des espérances des hommes crédules et des craintes des hommes sages: on remit sans cesse à prendre des précautions qui devaient être l'affaire de chaque citoyen et l'occupation de chaque instant. Les Grecs fermèrent les yeux sur le danger qui les menaçait, jusqu'à ce que l'arrivée du printemps et l'approche de Mahomet leur annonçassent leur perte décidée.

mars 1452

Mahomet II construit une forteresse sur le Bosphore

On désobéit rarement à un maître qui ne pardonne jamais. Le 26 mars (1452), la plaine d'Asomaton se couvrît d'un essaim actif d'ouvriers turcs: on leur amena par terre et par mer, de l'Europe et de l'Asie, les matériaux dont ils avaient besoin. La chaux avait été préparée dans la Cataphrygie; on tira les bois des forêts d'Héraclée et de Nicomédie, et les carrières de l'Anatolie fournirent la pierre. Chacun des mille maçons était aidé de deux manoeuvres, et on fixa leur tâche journalière à la mesure de deux coudées. On donna à la forteresse une forme triangulaire; une grosse tour épaula chacun des angles, dont l'un se trouvait sur le penchant de la colline, et les deux autres sur la côte de la mer. On fixa l'épaisseur des murs à vingt-deux pieds, et à trente le diamètre des tours; une solide plate-forme de plomb couvrit tout l'édifice. Mahomet en personne pressa et dirigea l'ouvrage avec une ardeur infatigable; ses trois vizirs voulurent avoir l'honneur d'achever chacun leur tour respective; le zèle des cadis le disputa d'émulation à celui des janissaires: le service de Dieu et du sultan ennoblissait les fonctions les plus ignobles, et l'activité de la multitude était animée par les regards d'un despote qui d'un sourire envoyait l'espérance de la fortune, et d'un coup d'oeil annonçait la mort. L'empereur grec vit avec effroi les progrès d'un travail qu'il ne pouvait plus arrêter; c'est en vain qu'il essaya, par des caresses et des présents, d'apaiser un ennemi inflexible qui cherchait et fomentait secrètement des occasions de rupture. Ces occasions ne pouvaient tarder à se présenter. Les musulmans employaient sans scrupule les débris de plusieurs magnifiques églises, et même des colonnes de marbre consacrées à l'archange saint Michel; et quelques chrétiens, qui voulurent les empêcher de s'en emparer, reçurent de leurs mains la couronne du martyre. Constantin avait demandé une garde turque pour protéger les champs et les récoltes de ses sujets. Mahomet établit cette garde; mais le premier ordre qu'il lui donna fut de laisser paître librement les mulets et les chevaux du camp, et de défendre ses gens, s'ils étaient attaqués par les naturels du pays. Les gens de la suite d'un chef ottoman avaient abandonné la nuit leurs chevaux au milieu d'un champ de blé mûr; le dommage irrita les Grecs, l'insulte acheva de les révolter, et plusieurs individus des deux nations périrent dans une rixe qui en fut la suite. Mahomet écouta les plaintes avec joie, et fit partir un détachement avec ordre d'exterminer les habitants du village.

(La guerre des Turcs; Juin) Les coupables avaient pris la fuite, mais quarante moissonneurs, qui, comptant sur leur innocence, travaillaient en paix, tombèrent sous le fer des Turcs. Jusqu'alors Constantinople avait reçu les Turcs qu'y amenaient le commerce et la curiosité; à la première alarme, l'empereur ordonna de fermer les portes; mais, toujours occupé de la paix, il relâcha, le troisième jour, les Turcs qui s'y trouvaient, et son dernier message à Mahomet annonça la ferme résignation d'un chrétien et d'un guerrier. Puisque ni les serments, ni les traités, ni la soumission, ne peuvent assurer la paix, dit-il au sultan, poursuivez vos attaques impies, ma confiance est en Dieu seul: s'il lui plaît d'adoucir votre coeur, je me réjouirai de cet heureux changement; s'il vous livre Constantinople, je me soumettrai sans murmure à sa sainte volonté. Mais tant que le juge des princes de la terre n'aura pas prononcé entre nous, je dois vivre et mourir en défendant mon peuple. La réponse de Mahomet, annonça qu'il était décidé à la guerre; ses fortifications étaient achevées, et avant de retourner à Andrinople, il y établit un aga vigilant et quatre cents janissaires pour lever un tribut sur tous les navires, sans distinction de pays, qui passeraient à la portée de ses batteries.

(1er septembre) Un navire vénitien, qui refusait d'obéir aux nouveaux maîtres du Bosphore, fut coulé bas d'un seul coup de canon. Le capitaine et trente matelots se sauvèrent dans la chaloupe; mais ils furent conduits à la Porte chargés de fers: on empala le chef, on coupa la tête aux autres, et l'historien Ducas vit à Démotica leurs corps exposés aux bêtes féroces. Le siège de Constantinople fut renvoyé au printemps suivant; mais une armée ottomane marcha dans la Morée pour occuper les forces des frères de Constantin.

(17 janvier 1453) A cette époque de calamités, l'un de ces princes le despote Thomas, eut le bonheur ou le malheur de se voir naître un fils (17 janvier 1453), dernier héritier, dit l'affligé Phranza, de la dernière étincelle de l'empire romain.

septembre-avril 1452

Préparatifs du siège de Constantinople

Les Grecs et les Turcs passèrent l'hiver dans le trouble et l'anxiété: les premiers étaient agités par leurs craintes, les seconds par leurs espérances, les uns et les autres par les préparatifs de défense et d'attaque; et les deux empereurs, qui de tous étaient ceux qui avaient le plus à perdre ou à gagner, ressentaient plus vivement que les autres les mouvements qui occupaient les deux nations. L'ardeur de la jeunesse et la violence du caractère excitaient la vivacité des émotions de Mahomet; il amusait ses loisirs de la construction du palais de Jehan Numa (la guérite du monde) qu'il fit élever à Andrinople, et auquel il donna une hauteur prodigieuse; mais ses pensées étaient irrévocablement fixées sur le projet de conquérir la ville des Césars. Il se leva vers la seconde veille de la nuit, et manda son premier vizir. Le message et l'heure, le caractère du prince et sa propre situation, tout alarmait la conscience coupable de Calil-pacha; il avait eu la confiance d'Amurath et avait conseillé de le rappeler au trône. Mahomet, à son avènement à la couronne, l'avait confirmé dans la place de vizir, avec les apparences de la faveur; mais le vieux ministre savait bien qu'il marchait sur une glace fragile et glissante, qu'elle pouvait se rompre sous ses pas et le plonger dans l'abîme. Son affection pour les chrétiens, peut-être innocente sous le règne précédent, lui avait fait donner le nom odieux de Gabour Ortachi, ou de frère nourricier des infidèles. Dominé par son avarice, il entretenait avec l'ennemi une correspondance vénale et criminelle, qui fut découverte et punie après la guerre. Lorsqu'il reçut pendant la nuit l'ordre de se rendre auprès du sultan, il embrassa sa femme et ses enfants qu'il craignait de ne plus revoir; il remplit de pièces d'or une coupe, se rendit en hâte au palais, se prosterna devant le sultan et, selon l'usage des Orientaux, lui offrit l'or qu'il avait apporté comme un léger tribut, gage de sa soumission et de sa reconnaissance. Je ne veux pas, lui dit Mahomet, reprendre ce que je t'ai donné, mais plutôt accumuler mes bienfaits sur ta tête. A mon tour je veux de toi un présent qui me sera bien plus utile, et auquel je mets bien plus de prix: je te demande Constantinople. Le vizir, revenu de sa surprise, lui répondit: Le même dieu qui t'a donné une si grande portion de l'empire romain ne te refusera pas la capitale et le peu de domaines qui restent à cet empire. Sa providence et ton pouvoir me l'assurent, et tes fidèles esclaves et moi nous sacrifierons nos jours et notre fortune pour exécuter tes volontés. - Lala (c'est-à-dire précepteur), dit le sultan, tu vois cet oreiller; dans mon agitation je l'ai poussé toute la nuit d'un côté et d'un autre. Je me suis levé; je me suis recouché, mais le sommeil s'est refusé à mes paupières fatiguées. Prends garde à l'or et à l'argent des Romains; nous valons mieux qu'eux à la guerre, et à l'aide de Dieu et du prophète nous ne tarderons pas à nous emparer de Constantinople. Pour connaître la disposition de ses soldats, il parcourait souvent les rues seul et déguisé, et il était dangereux de reconnaître le sultan lorsqu'il voulait se cacher aux yeux du vulgaire. Il employait ses heures de loisir à tracer le plan de la capitale de l'empire grec, à discuter avec ses généraux et ses ingénieurs, en quel endroit on élèverait des batteries, et de quel côté on donnerait l'assaut, où l'on ferait jouer les mines, et où l'on appliquerait les échelles. Durant le jour, on essayait les manoeuvres et les opérations imaginées pendant la nuit.

avril 1452

Le grand canon de Mahomet

Parmi les instruments de destruction, il étudiait avec un soin particulier la terrible découverte que venaient de faire les Latins, et son artillerie surpassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Un fondeur de canons, danois ou hongrois, qui trouvait à peine sa subsistance au service des Grecs, passa du côté des Turcs, et le sultan le paya bien. Il avait été satisfait de sa réponse à la première question qu'il s'empressa de lui faire. Puis-je avoir un canon assez fort pour envoyer un boulet ou une pierre capable de renverser les murs de Constantinople ? - Je n'ignore pas, répondit le fondeur, la force de ces murs; mais quand ils seraient plus solides que ceux de Babylone, je pourrais leur opposer une machine d'une force supérieure; ce sera ensuite à vos ingénieurs à la placer et à la diriger. D'après cette réponse on établit une fonderie à Andrinople, on prépara le métal, et dans l'espace de trois mois, ce fondeur, nommé Urbain, présenta un canon de bronze d'une grandeur prodigieuse et presque incroyable. Le calibre était, dit-on, de douze palmes, et il lançait un boulet de pierre qui pesait plus de six quintaux. On choisit devant le nouveau palais un endroit vide pour l'essayer; mais, afin de prévenir les suites funestes que pouvaient entraîner le saisissement et la frayeur, on avertit le public, par une proclamation, que le lendemain on se servirait du canon. L'explosion se fit sentir ou entendre à cent stades à la ronde. La portée du boulet fut de plus d'un mille, et il s'enfonça d'une brasse sur le terrain où il tomba. Pour le transport de cette machine destructive, on réunit ensemble trente chariots qu'on fît traîner par un attelage de soixante boeufs; deux cents hommes furent placés des deux côtés pour tenir en équilibre et soutenir cette masse toujours prête à rouler d'un côté ou de l'autre; deux cent cinquante ouvriers marchèrent en avant, chargés d'aplanir la route et de réparer les ponts, et il fallut près de deux mois de travail pour lui faire faire une route de cent cinquante milles. Un philosophe d'un esprit piquant se moque en cette occasion de la crédulité des Grecs, et il observe avec beaucoup de raison qu'on doit toujours se méfier des exagérations des vaincus. Il calcule que pour chasser un boulet seulement de deux cents livres, il faudrait environ cent cinquante livres de poudre; que cette quantité de poudre ne pouvait s'allumer à la fois, le coup partirait avant que la quinzième partie prit feu, et qu'ainsi le boulet aurait très peu d'effet. Ignorant comme je le suis dans l'art de la destruction, j'ajouterai seulement que l'artillerie, aujourd'hui plus éclairée, préfère le nombre à la grandeur des pièces, la vivacité du feu au bruit ou même à l'effet d'une seule explosion. Cependant je n'ose rejeter le témoignage positif et unanime des contemporains, et il doit paraître assez vraisemblable que dans leurs efforts ambitieux et peu éclairés, les premiers fondeurs passèrent les bornes de la modération. Un canon turc, plus considérable que celui de Mahomet, garde encore l'entrée des Dardanelles et si l'usage en est incommode, une épreuve récente a montré que l'effet était loin d'en être méprisable. Trois cents livres de poudre chassèrent un boulet de pierre de onze quintaux à la distance de six cents toises: le boulet se sépara en trois morceaux qui traversèrent le canal, et, laissant la mer couverte d'écume, allèrent par ricochets frapper et rebondir contre la colline opposée.

6 avril 1453

Mahomet II forme le siège de Constantinople

Tandis que Mahomet menaçait la capitale de l'Orient, l'empereur grec implorait par de ferventes prières les secours de la terre et du ciel. Mais les puissances invisibles étaient sourdes à ses supplications, et la chrétienté voyait avec indifférence la chute de Constantinople, qui n'avait d'autre espoir que d'être secourue par la jalousie politique du sultan d'Egypte. Parmi les Etats qui pouvaient aider Constantinople, les uns se trouvaient trop faibles et les autres trop éloignés: quelques-uns regardaient le danger comme imaginaire, d'autres comme inévitable. Les princes de l'Occident étaient enfoncés dans les interminables querelles qui les divisaient entre eux, et le pontife de Rome était irrité de la fausseté ou de l'obstination des Grecs. Au lieu d'employer en leur faveur les armes et les trésors de l'Italie, Nicolas V avait prédit la destruction de leur Etat, et son honneur était intéressé à l'accomplissement de cette prophétie. Il fut peut-être ému de compassion lorsqu'il les vit au dernier degré du malheur, mais sa pitié arriva trop tard; ses efforts manquèrent d'énergie et n'eurent aucun succès, et Constantinople était au pouvoir des Turcs avant que les escadres de Gênes et de Venise, sortissent de leurs ports; les princes, ceux même de la Morée et des îles de la Grèce, gardèrent une froide neutralité: la colonie génoise établie à Galata négocia un traité particulier, et le sultan la laissa se flatter que sa clémence lui permettrait de survivre à la ruine de l'empire. Un grand nombre de plébéiens et quelques nobles abandonnèrent lâchement leur pays au moment du danger; l'avarice des riches refusa à l'empereur et garda pour les Turcs des trésors qui auraient acheté des armées de mercenaires. Indigent et abandonné, Constantin se prépara toutefois à soutenir l'approche de son redoutable adversaire; son courage était égal à ses dangers, mais ses forces ne l'étaient pas à la lutte qui se préparait. Dès les premiers jours du printemps, l'avant-garde des Turcs s'empara des bourgs, et des villages jusqu'aux portes de Constantinople. Elle épargna et protégea ceux qui se soumirent; mais elle extermina avec le fer et la flamme quiconque voulut résister. Les villes que possédaient les Grecs sur la mer Noire, Mesembria, Acheloum et Bizon, se rendirent à la première sommation; Sélymbrie mérita seule les honneurs d'un siège ou d'un blocus, et ses braves habitants, pendant qu'ils étaient investis du côté de terre, mirent leurs embarcations à la mer, allèrent piller la côte de Cyzique, et vendirent en place publique les captifs qu'ils ramenèrent. Mais tout se tut et se prosterna à l'arrivée de Mahomet: il s'arrêta d'abord à cinq milles de la capitale de l'empire grec; il s'approcha ensuite avec son armée en bataille; il arbora son drapeau devant la porte de Saint-Romain, et commença le 6 avril le mémorable siège de Constantinople.

6 avril 1453

Forces des Turcs et des Grecs

Les troupes de l'Europe et de l'Asie s'étendaient de droite à gauche de la Propontide au port; les janissaires étaient placés au fond, devant la tente de Mahomet; un fossé profond couvrait les lignes ottomanes et un corps particulier environnait le faubourg de Galata, et surveillait la foi douteuse des Génois. Philelphe, qui résidait en Grèce trente années avant le siège, assure, d'après des données recueillies avec soin, que les forces des Turcs, en les comprenant toutes sans exception, ne pouvaient être de plus de soixante mille cavaliers et de vingt mille fantassins; et il accuse la pusillanimité des nations chrétiennes qui s'étaient soumises si docilement. Le nombre des capiculi, soldats de la Porte qui marchaient avec le prince, et qu'on payait de son trésor, n'était peut-être pas en effet plus considérable; mais les pachas entretenaient ou levaient une milice provinciale dans leurs gouvernements respectifs; il y avait un grand nombre de terres assujetties à une redevance militaire; l'appât du butin amenait une foule de volontaires sous le drapeau de Mahomet, et le son de la trompette sacrée dut y attirer un essaim de fanatiques affamés et intrépides, qui augmentèrent du moins la terreur des Grecs, et qui servirent à émousser leur glaive par une première attaque. Ducas, Chalcocondyles et Léonard de Chios, portent trois ou quatre cent mille hommes l'armée du sultan; mais Phranza se trouva plus près, il l'observa mieux, et il n'y compta que deux cent cinquante-huit mille hommes, évaluation précise, qui ne passe pas la mesure des faits connus ni celle des probabilités. La marine des assiégeants était moins formidable: il y avait trois cent vingt navires dans la Propontide, mais dix-huit seulement pouvaient être regardés comme des vaisseaux de guerre, et il parait que le plus grand nombre n'était que des flûtes et des transports, qui versaient dans le camp, des hommes, des munitions et des vivres.

(Forces des Grecs) Constantinople, dans son dernier état de décadence, avait encore plus de cent mille habitants; mais ce compte est pris sur la liste des captifs, et non sur celle des combattants. C'étaient pour la plupart des ouvriers, des prêtres, des femmes et des hommes dénués de ce courage que les femmes elles-mêmes ont déployé quelquefois pour le salut commun. Je conçois, j'excuserais presque la répugnance des sujets à servir sur une frontière éloignée, pour obéir à la volonté d'un tyran; mais l'homme qui n'ose pas exposer sa vie pour défendre ses enfants et sa propriété, a perdu dans la société la disposition la plus active et la plus énergique de la nature humaine. D'après un ordre de l'empereur, on avait été dans les différentes rues inscrire ceux des citoyens et même des moines qui se trouvaient propres et disposés à prendre les armes pour la défense du pays. La liste fut remise à Phranza, et, plein d'étonnement et de douleur, il avertit son maître que la nation ne pouvait compter que sur quatre mille neuf cent soixante-dix Romains. Constantin et son fidèle ministre gardèrent ce triste secret, et on tira de l'arsenal la quantité de boucliers, d'arbalètes et de mousquets, dont on avait besoin. Ils furent soutenus d'un corps de deux mille étrangers sous les ordres de Jean Justiniani, noble Génois; ces auxiliaires furent d'avance libéralement payés, et on promit à leur chef que la souveraineté de l'île de Lesbos serait le prix de sa valeur et de ses succès. Une grosse chaîne fut tendue à l'entrée du port, que défendaient d'ailleurs quelques navires de guerre et des navires marchands, tant grecs qu'italiens; et l'on retint pour le service public tous les vaisseaux des nations chrétiennes qui arrivèrent successivement de Candie et de la mer Noire. Une capitale de treize et peut-être de seize milles de circonférence, n'avait contre toutes les forces de l'empire ottoman qu'une garnison de sept ou huit mille soldats. L'Europe et l'Asie étaient ouvertes aux assiégeants, et la force et les vivres des Grecs devaient diminuer chaque jour, sans qu'ils pussent espérer aucun secours du dehors.

12 décembre 1452

Fausse union des deux Eglises

Les premiers Romains se seraient armés avec la résolution de vaincre ou de mourir. Les premiers chrétiens se seraient embrassés, et auraient attendu avec patience et charité la couronne du martyre. Mais les Grecs de Constantinople ne mettaient de chaleur qu'aux affaires de religion, et cette chaleur ne produisait qu'animosité et discorde. L'empereur Jean Paléologue avait renoncé, avant de mourir, au projet détesté de ses sujets de réunir l'Eglise grecque et l'Eglise latine; on ne le reprit que lorsque la détresse de Constantin son frère fît une loi de recourir à un dernier essai de dissimulation et de flatterie. Il envoya des ambassadeurs à Rome; il les chargea de demander des secours temporels, en assurant que les Grecs se soumettraient à la domination spirituelle du pape: il dit que s'il avait négligé l'Eglise, les soins pressants de l'Etat l'avaient exigé; et il témoigna le désir de voir dans sa capitale un légat du pontife. Le Vatican savait trop combien il fallait peu compter sur la parole des Grecs, mais il ne pouvait décemment dédaigner ces signes de repentir; il accorda plus aisément un légat qu'une armée; et six mois avant la prise de Constantinople, le cardinal Isidore, né en Russie, y parut en cette qualité, avec un cortège de prêtres et de soldats. L'empereur le traita comme son ami et comme son père; il écouta avec respect ses sermons, tant en public qu'en particulier, et signa, ainsi que les plus soumis d'entre les prêtres et les laïques de l'Eglise grecque, l'acte d'union tel qu'il avait été accepté dans le concile de Florence. Le 12 décembre, les Grecs et les Latins se réunirent pour le sacrifice et la prière, dans l'église de Sainte-Sophie; on y fit une commémoration solennelle des deux pontifes, c'est-à-dire de Nicolas V, vicaire de Jésus-Christ, et du patriarche Grégoire, exilé par un peuple rebelle.

6 avril 1453

Obstination des Grecs

Mais le vêtement et la langue du prêtre latin qui officia à l'autel furent pour les Grecs un objet de scandale; ils observèrent avec horreur qu'il consacrait du pain sans levain, et qu'il versait de l'eau froide dans la coupe de l'eucharistie. Un historien national avoue, en rougissant, qu'aucun de ses compatriotes, pas même l'empereur, ne fut de bonne foi dans cette réconciliation. Pour se disculper de leur soumission précipitée et absolue, ils disaient s'être réservé le droit de faire par la suite une révision de l'acte; mais la meilleure ou la plus mauvaise de leurs excuses était l'aveu de leur parjure. Accablés des reproches de ceux de leurs frères qui n'avaient pas trahi leur conscience, ils leur répondaient tout bas : Ayez patience; attendez que la ville soit délivrée du grand dragon qui cherche à nous dévorer: vous verrez alors si nous sommes sincèrement réconciliés avec les azymites. Mais la patience n'est pas l'attribut du zèle religieux et l'adresse d'une cour ne peut contenir l'énergie et la violence de l'enthousiasme populaire. De l'église de Sainte-Sophie, les citoyens des différentes classes et les personnes des deux sexes se portèrent en foule à la cellule du moine Gennadius, pour consulter ce religieux, qui passait pour l'oracle de l'Eglise. Le saint personnage ne se montra pas absorbé, à ce qu'il paraît, dans ses profondes méditations ou dans ses extases mystiques, il avait seulement exposé sur sa porte une tablette, où la multitude entière lut successivement ces terribles paroles: Misérables Romains ! pourquoi abandonnez-vous la vérité ? pourquoi, au lieu de mettre votre confiance en Dieu, comptez-vous sur les Italiens ? en perdant votre foi, vous perdrez votre ville. Seigneur, ayez pitié de moi ! je proteste en votre présence que je suis innocent de ce crime. Misérables Romains ! faites vos réflexions, arrêtez-vous et repentez-vous; au moment où vous renoncerez à la religion de vos pères, en vous liguant avec l'impiété, vous vous soumettrez à une servitude étrangère. D'après l'avis de Gennadius, les vierges consacrées à Dieu, pures comme les anges et orgueilleuses comme les démons, s'élevèrent contre l'acte d'union, et abjurèrent toute communion avec les associés présents et à venir de l'Eglise latine; et la plus grande partie du clergé et du peuple approuva et imita leur exemple. En sortant du monastère de Gennadius, les Grecs dévots se dispersèrent dans les tavernes, burent à la confusion des esclaves du pape, vidèrent leurs verres en l'honneur de l'image de la sainte Vierge, et la supplièrent de défendre contre Mahomet cette ville qu'elle avait autrefois défendue contre Chosroês et le chagan; enivrés de fanatisme et de vin, ils s'écrièrent bravement: Qu'avons-nous besoin de secours ou d'union ? Qu'avons-nous besoin des Latins ? Loin de nous le culte des azymites! Cette frénésie épidémique troubla la nation durant l'hiver qui précéda la victoire des Turcs; le carême et l'approche de Pâques, au lieu d'inspirer la charité, ne servirent qu'à renforcer l'obstination et l'influence des fanatiques. Les confesseurs scrutèrent et alarmèrent les consciences; ils imposèrent des pénitences rigoureuses à ceux qui avaient reçu la communion des mains d'un prêtre accusé d'avoir donné un aveu formel ou tacite à l'union. Le service de celui-ci à l'autel communiquait la souillure aux simples spectateurs de la cérémonie; les prêtres qui y assistaient sans y prendre part, perdaient la vertu de leur caractère sacerdotal; et, même dans le danger d'une mort subite, il n'était pas permis d'invoquer le secours de leurs prières ou leur absolution. Dès que le sacrifice des Latins eut souillé l'église de Sainte-Sophie, le clergé et le peuple s'en éloignèrent comme d'une synagogue juive ou d'un temple païen; et cette basilique vénérable, qui, remplie d'un nuage d'encens, éclairée d'une multitude innombrable de flambeaux, avait si souvent retenti du son des prières et des actions de grâces, demeura livrée à un vaste et morne silence. Les Latins étaient les plus odieux des hérétiques et des infidèles; et le premier ministre de l'empire, le grand-duc, déclara qu'il aurait mieux aimé voir à Constantinople le turban de Mahomet que la tiare du pape ou un chapeau de cardinal. Ce sentiment d'un chrétien et d'un patriote était général parmi les Grecs et leur devint fatal. Constantin fut privé de l'affection et de l'appui de ses sujets, et leur lâcheté naturelle se trouva consacrée par leur résignation aux décrets de Dieu ou le chimérique espoir d'une délivrance miraculeuse.

6 avril-29 mai 1453

Siège de Constantinople

Deux des côtés du triangle que forme la ville de Constantinople, ceux qui s'étendent le long de la mer, étaient inaccessibles à l'ennemi; la Propontide formait d'un côté une défense naturelle, et le port, de l'autre, une défense artificielle. Un double mur et un fossé de cent pieds de profondeur couvraient la base du triangle située entre ces deux rives du côté de terre: Phranza, témoin oculaire, donne à ces fortifications une étendue de six milles. Ce fut là que les Ottomans formèrent leur principale attaque. Constantin, après avoir réglé le service et le commandement des postes les plus périlleux, entreprit de défendre le mur extérieur. Les premiers jours du siège, les soldats descendirent dans le fossé, ou firent une sortie en pleine campagne; mais ils s'aperçurent bientôt qu'en proportion de leurs nombres respectifs, un chrétien valait plus de vingt Turcs, et après ces premières preuves de courage ils se bornèrent prudemment à lancer des armes de trait du haut du rempart. Cette prudence ne peut être accusée de lâcheté: la nation, il est vrai, était pusillanime et vile; mais le dernier des Constantin mérite le nom de héros; sa noble troupe de volontaires respirait l'esprit des premiers Romains, et les auxiliaires étrangers soutenaient l'honneur de la chevalerie de l'Occident. Du milieu de la fumée, du bruit et du feu de leur mousqueterie et de leurs canons, des grêles de javelines et de traits tombaient sans cesse sur l'ennemi. Chacune de leurs petites armes vomissait en même temps cinq ou même dix balles de plomb de la grosseur d'une noix; et selon l'épaisseur des rangs serrés, ou la force de la poudre, chaque coup pouvait traverser l'armure et le corps de plusieurs guerriers; mais les Turcs approchèrent bientôt à couvert dans des tranchées ou derrière des ruines. Chaque jour ajoutait à la science des chrétiens; mais leur magasin de poudre était peu considérable, et devait se trouver bientôt épuisé. Leur artillerie, peu nombreuse et de peu calibre, ne pouvait produire de grands effets; et s'il se trouvait quelques pièces assez fortes, ils craignaient de les placer sur de vieux murs, que l'explosion devait ébranler et renverser. Ce secret destructeur avait été aussi révélé aux musulmans, et ils l'employaient avec l'énergie qu'ajoutent à tout moyen le zèle les richesses et le despotisme. Nous avons déjà parlé du grand canon de Mahomet, objet important et apparent dans l'histoire de cette époque: cette énorme bouche de feu se trouvait épaulée de deux autres presque aussi grandes. Les Turcs pointeront une longue chaîne de canons contre les murs quatorze batteries foudroyèrent en même temps les endroits les plus accessibles; et les auteurs, en parlant de l'une d'entre elles, se servent d'expression équivoques, d'où il résulte, ou qu'elle contenait cent trente pièces, ou bien qu'elle envoya cent trente boulets. Au reste, malgré le pouvoir et l'activité de Mahomet, on aperçoit l'enfance de l'art. Sous un maître qui comptait les moments, le grand canon ne pouvait tirer que sept fois par jour. Le métal échauffé creva; plusieurs canonniers périrent, et on admira l'habileté d'un fondeur, qui, afin de prévenir cet accident, imagina de verser de l'huile dans les bouches à feu après chaque explosion.

6 avril-29 mai 1453

Attaque et défense

Les premiers boulets des musulmans, envoyés au hasard, firent plus de bruit que de ravage, et ce fut d'après l'avis d'un chrétien que les ingénieurs apprirent à diriger leurs coups sur les deux côtés opposés aux angles saillants d'un bastion. Les artilleurs n'étaient pas adroits; mais la multiplicité des coups produisit l'effet; et les Turcs, s'étant avancés jusqu'aux bords du fossé, entreprirent de combler cette énorme ouverture et de se frayer un chemin pour donner l'assaut. Ils y entassèrent une quantité innombrable de fascines, de tonneaux et de troncs d'arbres; et telle fut l'impétuosité des travailleurs, que ceux qui se trouvaient sur les bords, ou les plus faibles, furent poussés dans le précipice et ensevelis au même instant sous les masses qu'on y jetait. Les assiégeants s'efforçaient de remplir le fossé; et les assiégés n'avaient d'autre moyen de salut que de rendre ces travaux inutiles; après des combats longs et meurtriers, ils détruisaient toujours pendant la nuit ce que les soldats de Mahomet avaient fait pendant le jour. L'art des mines offrait une ressource au sultan; mais le terrain était un rocher; les ingénieurs chrétiens l'arrêtaient d'ailleurs par des contre-mines: on n'avait pas encore imaginé de remplir de poudre à canon ces passages souterrains, et de faire sauter des tours et des villes entières. Ce qui distingua le siège de Constantinople, ce fut la réunion de l'artillerie ancienne et de l'artillerie moderne. Les bouches à feu étaient entremêlées de machines qui lançaient des pierres et des dards; le boulet et le bélier battaient les mêmes murs; et la découverte de la poudre à canon n'avait pas fait négliger l'usage de l'inextinguible feu grégeois. Une immense tour de bois s'approchait sur des cylindres, une triple couverture de peaux de boeufs défendait ce magasin mobile de munitions et de fascines. Les guerriers qu'elle renfermait, tiraient continuellement sans danger par les ouvertures; et trois portes qu'elle offrait sur le devant, permettaient aux soldats et aux ouvriers de faire des sorties et de se retirer. Ils montaient par un escalier à la plate-forme supérieure, et du haut de cette plate-forme on pouvait avec des poulies élever une échelle avec laquelle on formait un pont qui s'accrochait au rempart ennemi. Par la réunion de ces divers moyens d'attaque, dont quelques-uns étaient aussi nouveaux pour les Grecs qu'ils leur devinrent funestes, la tour de Saint-Romain fut enfin renversée: après un combat opiniâtre, les Turcs furent repoussés de la brèche et arrêtés par la nuit. Ils comptaient à la pointe du jour recommencer l'attaque avec une nouvelle ardeur, et plus de succès. L'empereur et le Génois Justiniani ne perdirent pas un de ces moments laissés au repos et à l'espérance; ils passèrent la nuit sur le rempart, et prèssèrent des travaux d'où dépendaient le sort de l'Eglise et celui de Constantinople. Aux premiers rayons de l'aurore, l'impatient Mahomet vit avec autant d'étonnement que de douleur sa tour de bois réduite en cendres, le fossé nettoyé et rétabli, et la tour de Saint-Romain forte et entière; il déplora la ruine de son projet, et s'écria avec irrévérence que trente-sept mille prophètes ne l'auraient pas déterminé à croire que les infidèles pussent en si peu de temps l'aire un pareil ouvrage.

6 avril-29 mai 1453

Secours et victoire des cinq vaisseaux

La générosité des princes chrétiens fut froide et tardive; mais du moment où Constantin avait craint que sa capitale ne fût assiégée, il avait entamé des négociations dans les îles de l'Archipel, dans la Morée et en Sicile, pour en obtenir les secours les plus indispensables. Cinq grands vaisseaux marchands armés en guerre auraient appareillé de Chios dès le premier jour d'avril, si un vent du Nord ne les eût opiniâtrement arrêtés. Un de ces vaisseaux portait le pavillon impérial; les quatre autres appartenaient aux Génois; ils étaient chargés de froment et d'orge, d'huile et de végétaux, et surtout de soldats et de matelots pour le service de la capitale. Après un pénible délai, une brise légère venant du Sud, leur permit enfin de mettre à la voile, et ce même vent, devenu plus fort le second jour, leur fit traverser l'Hellespont et la Propontide; mais la capitale de l'empire grec était déjà investie par terre et par mer; et l'escadre turque placée à l'entrée du Bosphore s'étendait d'un rivage à l'autre en forme de croissant, afin d'intercepter ou du moins de repousser ces audacieux auxiliaires. Le lecteur qui a présent à l'esprit le tableau géographique de Constantinople, concevra et admirera la grandeur de ce spectacle. Les cinq vaisseaux chrétiens continuaient à s'avancer, avec de joyeuses acclamations, à force de rames et de voiles, contre une escadre ennemie de trois cents navires; le rempart, le camp, les côtes de l'Europe et de l'Asie étaient couverts de spectateurs qui attendaient avec inquiétude l'effet de cet important secours. Au premier coup d'oeil l'événement ne pouvait paraître douteux; la supériorité des musulmans était hors de toute proportion, et dans un calme leur nombre et leur valeur auraient sûrement triomphé. Toutefois leur marine imparfaite n'avait pas été créée à loisir par le génie du peuple, mais par la volonté du sultan: au comble de la grandeur, les Turcs ont reconnu que si Dieu leur a donné l'empire de la terre, il a laissé celui de la mer aux infidèles; une suite de défaites et une rapide décadence ont établi la vérité de ce modeste aveu. Si l'on en excepte dix huit galères d'une certaine force, le reste de l'escadre était composé de bateaux ouverts, grossièrement construits, mal manoeuvrés, surchargés de soldats et dénués de canon; et comme le courage vient en grande partie du sentiment de nos forces, les plus braves janissaires purent trembler sur un nouvel élément. Du côté des chrétiens d'habiles pilotes gouvernaient cinq grands vaisseaux remplis des vétérans de l'Italie et de la Grèce, qui avaient une longue habitude des travaux, et des dangers de la navigation. Ils cherchaient à couler bas, ou à mettre en pièces les faibles embarcations qui les arrêtaient. Leur artillerie balayait les vagues, ils versaient le feu grégeois sur ceux des ennemis qui osaient s'approcher pour tenter l'abordage, et les vents et les flots sont toujours du côté des navigateurs les plus habiles. Les Génois sauvèrent dans ce combat le vaisseau impérial, qui se trouvait accablé par le nombre; et les Turcs, repoussés dans deux attaques, l'une de loin, l'autre plus rapprochée, essuyèrent une perte considérable. Mahomet était à cheval sur la grève; il encourageait les musulmans par sa voix, par des promesses de récompense, par la crainte qu'il inspirait, plus puissante sur eux que la crainte de l'ennemi. L'effervescence de ses esprits, les mouvements de son corps semblaient imiter les actions des combattants; et comme s'il avait été le maître de la nature, étranger à toute crainte, il faisait d'impuissants efforts pour lancer, son cheval dans la mer. Ses violents reproches, les clameurs du camp, déterminèrent les navires turcs à une troisième attaque qui leur fut encore plus funeste que les deux autres, et je dois citer, quoique je ne puisse le croire, le témoignage de Phranza, qui dit que, de l'aveu des Turcs, le massacre de cette journée leur coûta plus de douze mille hommes. Ils s'enfuirent en désordre vers les côtes de l'Europe et de l'Asie, tandis que l'escadre des chrétiens s'avança triomphante et sans aucun dommage le long du Bosphore, et mouilla en sûreté en dedans de la chaîne du port. Dans l'ivresse de la victoire, ils soutenaient que la force de leurs bras aurait écrasé toute l'armée des Turcs. De son côté Baltha-Ogli, l'amiral ou le capitan-pacha, qui avait été blessé à l'oeil, cherchait à tirer quelque consolation de cet accident, en assurant qu'il était l'unique cause de la défaite: c'était un renégat issu des princes de la Bulgarie; le vice détesté de l'avarice souillait ses qualités militaires, et sous le despotisme d'un prince ou celui du peuple, le malheur est une preuve suffisante de crime. Le rang et les services de ce guerrier furent effacés par le mécontentement de Mahomet; quatre esclaves l'ayant étendu par terre en présence du sultan, il reçut cent coups d'une barre d'or: Mahomet avait ordonné sa mort, et le vieux général admira la bonté du sultan, qui se contenta de le dépouiller de ses biens et de l'exiler. Ce secours ranima l'espoir des Grecs, et accusa l'indifférence des peuples de l'Occident qui se trouvaient alliés de l'empire. Des millions de croisés étaient venus chercher une mort inévitable, dans les déserts de l'Anatolie et dans les rochers de la Palestine; mais Constantinople était par sa situation bien fortifiée contre ses ennemis et accessible à ses alliés: un armement peu considérable des puissances maritimes aurait sauvé les restes du nom romain et maintenu une forteresse chrétienne au centre de l'empire ottoman. Cependant les tentatives faites pour la délivrance de Constantinople se bornèrent aux cinq vaisseaux dont je viens de parler; les nations éloignées, se montrèrent insensibles aux progrès des Turcs, et l'ambassadeur de Hongrie, ou du moins celui de Huniades, résidait au camp des Turcs, afin de dissiper les craintes et de diriger les opérations du sultan.

6 avril-29 mai 1453

Mahomet fait transporter ses navires par terre

Il était difficile aux Grecs de pénétrer le secret du divan; toutefois leurs auteurs sont persuadés qu'une résistance si opiniâtre et si surprenante avait fatigué la persévérance de Mahomet. On dit qu'il médita une retraite, et qu'il aurait bientôt levé le siège si l'ambition et la jalousie du second vizir ne se fut élevée contre les perfides avis de Calil-pacha, qui entretenait toujours une secrète correspondance avec la coeur de Byzance. Il jugea qu'il serait impossible de s'emparer de la ville, s'il ne parvenait pas à former une attaque du côté de la mer, en même temps que ses troupes donneraient l'assaut de l'autre côté; mais il n'avait aucun moyen de forcer le port: la grosse chaîne qui le fermait se trouvait alors appuyée de huit grands navires, de vingt autres plus petits, et à un assez grand nombre de galères et de bateaux; les Turcs, au lieu de forcer cette barrière, avaient à craindre une sortie des vaisseaux grecs, et un second combat en pleine mer. Au milieu de ces perplexités, le génie de Mahomet conçut et exécuta un plan d'une hardiesse merveilleuse: il résolut de faire transporter par terre, de la rive du Bosphore dans la partie la plus enfoncée du havre, ses plus légers navires et ses munitions. La distance est d'environ dix milles, le terrain est inégal; il se trouvait parsemé de broussailles; et comme il fallait passer derrière le faubourg de Galata, le succès de l'entreprise, où la mort de tous ceux qu'on y emploierait dépendaient de la colonie génoise. Mais ces avides marchands ambitionnaient la faveur d'être dévorés les derniers, et le sultan, rassuré sur ce point, suppléa par la multitude de bras au défaut de ses connaissances en mécanique. Le chemin aplani fut couvert d'une large plate-forme composée de planches fortes et solides que pour les rendre plus glissantes, on enduisit de graisse de boeuf et de brebis. Il fit tirer du détroit, placer sur des rouleaux et couler sur ces planches, à force de bras et de poulies, quatre-vingts galères ou brigantins de cinquante et trente rames; deux guides ou pilotes étaient au gouvernail et la proue de chaque navire: les voiles flottaient au gré des vents, et des chants et des acclamations égayèrent ce grand travail. Dans le cours d'une seule nuit, la flotte des Turcs gravit la colline, traversa la plaine et fut lancée dans le havre, dans un lieu où il n'y avait pas assez d'eau pour les navires plus lourds des Grecs. La terreur qu'inspira aux Grecs cette opération, et la confiance qu'elle donna aux Turcs, exagérèrent son importance réelle; mais ce fait notoire et incontestable eut pour témoins les deux nations dont les écrivains l'ont également raconté. Les anciens avaient employé souvent ce stratagème. Les galères ottomanes, je dois le répéter, n'étaient que de gros bateaux si nous comparons la grandeur des navires et la distance, les obstacles et les moyens, on a peut-être exécuté de nos jours des entreprises aussi merveilleuses. Dès que Mahomet eut des navires et des troupes dans la partie supérieure du havre, avec des tonneaux réunis par des solives et des anneaux de fer, et revêtus d'un plancher solide, il construisit à l'endroit le plus resserré un pont, ou plutôt un môle, large de cinquante coudées et long de cent. Il établit un de ses plus grands canons sur cette batterie flottante, tandis que les quatre-vingts galères, les troupes et les échelles, approchaient du côté le plus accessible, celui par où les guerriers latins avaient autrefois emporté la ville d'assaut. On a reproché aux chrétiens de n'avoir pas détruit les ouvrages avant qu'ils fussent achevés; mais un feu supérieur fit taire le feu de leur batterie, et ils essayèrent une nuit de brûler les navires ainsi que le pont du sultan. La vigilance de Mahomet empêcha leur approche; les galiotes les plus avancées furent prises ou coulées bas; il fit inhumainement massacrer quarante jeunes guerriers, les plus braves de l'Italie et de la Grèce. L'empereur fit exposer sur ses remparts les têtes de deux cent soixante captifs musulmans, sans que ces cruelles représailles pussent diminuer sa douleur.

(Détresse de la ville) Après un siège de quarante jours, rien ne pouvait plus différer la prise de Constantinople: la garnison peu nombreuse se trouvait épuisée par une double attaque; le canon des Ottomans avait détruit de toutes parts ces fortifications qui avaient résisté pendant près de dix siècles à l'attaque des ennemis; elles offraient plusieurs brèches, et près de la porte de Saint-Romain l'artillerie des Turcs avait abattu quatre tours. Pour payer ses troupes, faibles et prêtes à se révolter, Constantin fut réduit à dépouiller les églises, en promettant de restituer quatre fois la valeur de ce qu'il y prenait; et ce sacrilège fournit aux ennemis de l'union un nouveau sujet de reproche. L'esprit de discorde diminuait encore le peu de forces des chrétiens; les auxiliaires génois et vénitiens faisaient valoir leur prééminence respective, et Justiniani et le grand-duc, dont l'ambition n'était pas amortie par leur commun danger, s'accusaient mutuellement de perfidie et de lâcheté.

29 mai 1453

Préparatifs des Turcs pour l'assaut général

Durant le siège de Constantinople on avait parlé quelquefois de paix et de capitulation, et il y avait eu plusieurs messages, entre le camp et la ville. La fierté de l'empereur Grec se trouvait abattue par le malheur, et pourvu qu'on mît à couvert sa religion et sa royauté, il se serait soumis à toutes les conditions. Mahomet désirait charger le sang de ses soldats; il désirait surtout s'assurer les trésors de Byzance, et remplissait également son devoir de musulman en offrant aux gabours l'alternative de se faire circoncire, de payer un tribut, ou de se résigner à la mort. Une somme annuelle de cent mille ducats aurait satisfait sa cupidité; mais son ambition voulait la capitale de l'Orient. Il proposa à Constantin un équivalent de cette ville; il proposa la tolérance aux Grecs, ou, s'ils l'aimaient mieux, la permission de se retirer en sûreté; mais, après une négociation infructueuse, il déclara qu'il trouverait un trône ou un tombeau sous les murs de Constantinople. Le sentiment de l'honneur et la crainte du blâme universel ne permirent pas à Paléologue de livrer sa capitale aux Ottomans: il résolut de souffrir les dernières extrémités de la gloire. Le sultan employa plusieurs jours aux préparatifs de l'assaut, et sa confiance dans l'astrologie, sa science favorite, laissa respirer les Grecs jusqu'au 29 mai, jour que les astres annonçaient être le jour heureux et prédestiné de la prise de Constantinople. Le 27 au soir, il donna ses derniers ordres. Il manda les chefs de ses troupes, et ses hérauts publièrent dans son camp les motifs de cette périlleuse entreprise, et excitèrent les soldats à faire leur devoir. La crainte est le premier principe d'un gouvernement despotique; ses menaces, exprimées dans le style des Orientaux, annonçaient que quand les fugitifs et les déserteurs auraient les ailes d'un oiseau, ils n'échapperaient pas à son inexorable justice. La plupart de ses janissaires et de ses pachas avaient reçu le jour dans des familles chrétiennes; mais des adoptions successives perpétuaient la gloire du nom turc, et, malgré le changement des individus; l'imitation et la discipline maintiennent l'esprit d'une légion, d'un régiment ou d'une oda. On exhorta les musulmans à purifier; pour ce pieux combat leur esprit par la prière, leur corps par sept ablutions et à s'abstenir de nourriture jusqu'au soir du lendemain. Une foule de derviches parcourut les tentes, pour inspirer aux soldats le désir du martyre, pour leur donner l'assurance qu'ils passeraient une jeunesse inépuisable au milieu des rivières et des jardins du paradis, et dans les bras des houris aux yeux noirs. Mahomet toutefois comptait principalement sur l'effet des récompenses temporelles et visibles. On promit une double solde comme prix de la victoire. La ville et les bâtiments m'appartiennent, dit Mahomet, mais je vous abandonne les captifs et le butin, les trésors de l'or et de la beauté; soyez riches et heureux. Les provinces de mon empire sont nombreuses: l'intrépide soldat qui montera le premier sur les murs de Constantinople, sera récompensé par le gouvernement de la plus belle et de la plus riche, et ma reconnaissance accumuler sur lui des honneurs et une fortune au-delà de ses espérances. Des motifs si variés et si puissants répandirent une ardeur générale parmi les Turcs; méprisant la mort, et impatients du combat, ils firent retentir le camp de l'acclamation musulmane: Dieu est Dieu; il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est l'apôtre de Dieu; et depuis Galata jusqu'aux sept tours, la terre et la mer furent éclairées des feux qu'ils allumèrent pendant la nuit.

29 mai 1453

Dernier adieu de l'empereur

La situation des chrétiens était bien différente; ils déploraient avec des cris impuissants leurs péchés ou le châtiment qui les menaçait. On avait exposé dans une procession solennelle l'image céleste de la Vierge; mais la Vierge n'écouta pas leurs prières ils accusaient l'obstination de l'empereur, qui n'avait pas voulu rendre la place quand il en était encore temps; ils anticipaient les horreurs de leur sort, et soupiraient après le repos et la sûreté dont ils espéraient jouir dans l'esclavage des Turcs. Les plus nobles d'entre les Grecs et les plus braves d'entre les alliés furent mandés au palais le 28 au soir, pour s'y préparer à l'assaut général qu'ils allaient avoir à soutenir. Le dernier discours de Paléologue fut l'oraison funèbre de l'empire romain. Il promit, conjura, et essaya vainement de ranimer dans les coeurs l'espoir éteint dans le sien; il n'avait à offrir pour le présent qu'un aspect triste et sombre, et l'Evangile ni l'Eglise chrétienne, n'ont promis aucune récompense sensible aux héros qui tomberaient en servant leur pays. Mais l'exemple du prince, et l'ennui de se voir renfermés dans une ville assiégée, avaient armé ces guerriers du courage du désespoir. L'historien Phranza, qui assista à cette lugubre assemblée, la décrit d'une manière pathétique. Ils versèrent des larmes, ils s'embrassèrent; oubliant leurs familles et leurs richesses, ils se dévouèrent à la mort. Chacun des chefs se rendit à son poste, et passa la nuit à faire sur le rempart une garde vigilante. L'empereur, suivi de quelques fidèles compagnons, entra dans l'église de Sainte-Sophie, qui, en peu d'heures, allait devenir une mosquée pleurèrent; ils prièrent au pied des autels, et y reçurent la sainte communion. Il se reposa quelques moments dans le palais, qui retentissait de cris et de lamentations, il demanda pardon à tous ceux qu'il avait pu offenser, et monta à cheval pour visiter les gardes et reconnaître les mouvements de l'ennemi. La chute du dernier des Constantin est plus glorieuse que la longue prospérité des Césars de Byzance.

29 mai 1453

Assaut général

Un assaut peut quelquefois réussir au milieu des ténèbres; cependant les talents militaires et les connaissances astrologiques de Mahomet le déterminèrent à attendre le matin de ce mémorable 29 mai 1453. On n'avait pas perdu un seul instant de la nuit; les troupes, le canon et les fascines, s'étaient avancés au bord du fossé qui en plusieurs endroits offrait un chemin uni jusqu'à la brêche, et ses quatre-vingts galères touchaient presque avec leurs proues et leurs échelles d'escalade les murs du port le moins susceptibles de défense. Le sultan ordonna le silence sous peine de mort; mais les lois physiques du mouvement et du son ne se trouvent pas soumises à la discipline et à la crainte. Chaque individu pouvait étouffer sa voix et mesurer ses pas; mais la marche et le travail d'une armée produisirent nécessairement des sons confus qui frappèrent l'oreille des sentinelles des tours. Au lever de l'aurore, les Turcs donnèrent l'assaut par mer et par terre, sans tirer, selon leur usage le canon du matin, et leur ligne d'attaque serrée, et continue a été comparée à une longue corde tressée ou tordue. Les premiers rangs étaient composés du rebut des troupes, d'un ramas de volontaires qui se battaient sans ordre et sans discipline, de vieillards ou d'enfants de paysans et de vagabonds, et enfin de tous ceux qui avaient joint l'armée dans l'aveugle espoir du butin ou du martyre. Une impulsion générale les porta au pied des murs; les plus hardis à monter sur le rempart furent précipités dans le fossé; la foule se trouvait si pressée, que chaque dard et chaque boulet des chrétiens renversait des guerriers. Mais cette laborieuse défense ne tarda pas à épuiser leurs forces et leurs munitions: le fossé se remplit de cadavres qui servirent de pont à leurs camarades et la mort de ces enfants perdus fut plus utile que ne l'avait été leur vie. Les soldats de l'Anatolie et de la Romanie, conduits par leurs pachas et leurs sangiaks, chargèrent les uns après les autres; leurs succès furent divers et douteux: l'assaut durait depuis deux heures, les Grecs avaient et gagnaient encore de l'avantage; on entendit la voix de l'empereur, qui excitait ses soldats à achever, par un dernier effort, la délivrance de leur pays. Dans ce fatal moment, les janissaires s'ébranlèrent frais, vigoureux et invincibles. Le sultan, à cheval et une massue à la main, était le témoin et le juge de leur valeur; il avait autour de lui dix mille hommes de ses troupes domestiques, qu'il réservait pour les moments décisifs, et de la voix et de l'oeil il dirigeait et pressait les flots des combattants. On voyait derrière la ligne la nombreuse troupe des ministres de sa justice qui poussaient, qui contenaient, qui punissaient les guerriers; si le danger était devant la honte et une mort inévitable se trouvaient derrière ceux qui songeaient à prendre la fuite. La musique guerrière des tambours, des trompettes et des timbales, étouffait les cris de l'effroi et de la douleur; et l'expérience a prouvé que l'opération mécanique des sons, en donnant plus de vivacité à la circulation du sang et des esprits, produit sur la machine humaine plus d'effet que l'éloquence de la raison et de l'honneur. L'artillerie des lignes, des galères et du pont des assaillants, foudroyait les Grecs sur tous les points; le camp, la ville, les assiégeants et les assiégés, étaient environnés d'un nuage de fumée qui ne pouvait plus être dissipé que par la délivrance ou la destruction complète de l'empire romain. Les combats singuliers des héros, de l'histoire et de la fable amusent notre imagination et nous inspirent de l'intérêt; les savantes évolutions de la guerre peuvent éclairer l'esprit et perfectionner un art nécessaire, quoique pernicieux au genre humain; mais dans la peinture d'un assaut général, tout est sang, horreur et confusion; et séparé par trois siècles et un millier de milles d'une scène qui n'a pas eu de spectateurs, et dont les acteurs eux-mêmes ne pouvaient se former une idée exacte ou complète, je n'essaierai pas de la dessiner.

Si Constantinople ne fit pas une plus longue résistance, il faut l'attribuer à la balle ou au trait qui perça la main de Justiniani à travers son gantelet. La vue de son sang et l'extrême douleur que lui causait sa blessure, abattirent son courage: il était, par son bras et ses conseils, le plus ferme rempart de la ville. Comme il abandonnait son poste pour chercher un chirurgien, l'infatigable empereur s'aperçut de sa retraite, et l'arrêta: Votre blessure, s'écria Paléologue, est légère; le danger est imminent; votre présence est nécessaire, et de quel côté se fera votre retraite ? - Je me retirerai, dit le Génois tremblant, par le chemin que Dieu a ouvert aux Turcs; et à ces mots il traverse rapidement une des brèches. Du mur intérieur. Ce trait de lâcheté déshonora une vie toute guerrière; il survécut peu de jours, et ses derniers instants, qu'il passa à Galata ou dans l'île de Chios, furent empoisonnés par les reproches de sa conscience et par ceux du public. La plupart des auxiliaires latins imitèrent son exemple, et la défense se relâcha au moment où l'attaque était poussée avec le plus de vigueur. Le nombre des Ottomans était cinquante fois, peut-être cent fois plus considérable que celui des chrétiens: les doubles murs de la place, foudroyés par l'artillerie, n'offraient plus qu'un amas de ruines; il devait y avoir, dans une circonférence de plusieurs milles, des endroits accessibles ou mal gardés, et si les assiégeants se rendaient maîtres d'un seul point, la ville se trouvait à jamais perdue. Hassan le janissaire, d'une stature et d'une force gigantesques, mérita le premier la récompense qu'avait promise le sultan. Son cimeterre d'une main et son bouclier de l'autre, il escalada le mur extérieur; dix-huit de trente janissaires émules de sa valeur, périrent sous le fer ennemi: parvenu au sommet, et s'y défendant avec ses douze camarades, il fût précipité dans le fossé; on le vit se relever sur ses genoux, mais il fut renversé de nouveau par une grêle de dards et de pierres. Toutefois il avait montré qu'il pouvait gagner le haut du rempart: bientôt un essaim de Turcs couvrit les murs et les tours, et les Grecs, perdant ainsi l'avantage du terrain, furent accablés par la multitude des musulmans, qui augmentait d'un moment à l'attire. On aperçut longtemps au milieu de cette foule, l'empereur remplissant tous les devoirs de général et de soldat; il disparut enfin. Les nobles qui combattaient autour de lui soutinrent jusqu'à leur dernier soupir les honorables noms de Paléologue et de Cantacuzène. On l'entendit prononcer ces douloureuses paroles : Aucun des chrétiens ne voudra- t-il donc me couper la tête ? et sa dernière inquiétude fut de tomber vif entre les mains des infidèles.

(Mort de l'empereur Constantin XI Paléologue) Déterminé à la mort, il avait eu la précaution de quitter ses habits de pourpre: au milieu du tumulte, il tomba sous une main inconnue et demeura caché sous un monceau de morts. Du moment où il eut été tué, il n'y eut plus de résistance et la déroute fut générale; les Grecs se mirent à fuir du côté de la ville; et chacun se pressant d'entrer, plusieurs périrent étouffés dans l'étroit passage de la porte de Saint-Romain. Les Turcs, victorieux se précipitèrent à leur poursuite par les brèches du mur intérieur, et tandis qu'ils avançaient dans les rues; ils furent rejoints par la division qui avait forcé la porte de Phenar du côté du port. Dans la première chaleur de la poursuite, environ deux mille chrétiens furent passés au fil de l'épée; mais l'avarice triompha bientôt de la cruauté, et les vainqueurs avouèrent qu'ils auraient sur-le-champ fait quartier, si la valeur de Constantin et de ses soldats d'élite ne leur eût fait supposer qu'ils trouveraient la même opposition dans tous les quartiers de la capitale.

(Perte de la ville et de l'empire) Ainsi, après un siège de cinquante-trois jours, tomba enfin sous les armes de Mahomet II, cette Constantinople qui avait bravé les forces de Chosroès, du chagan et des califes. Les Latins n'avaient renversé que son empire, mais les musulmans vainqueurs renversèrent sa religion.

mai 1453

Les Turcs pillent Constantinople

Le bruit du malheur vole avec rapidité; mais telle était l'étendue de la ville, que les quartiers les plus éloignés demeurèrent encore quelques moments dans l'heureuse ignorance de leur triste sort. Mais au milieu de la consternation générale, au milieu des affreuses inquiétudes, que chacun éprouvait pour soi ou pour la patrie, au milieu du tumulte et du bruyant fracas de l'assaut, le repos sans doute approcha peu cette nuit des habitants de Constantinople; et j'ai peine à croire qu'un grand nombre de femmes grecques avaient été éveillées par les janissaires d'un profond et tranquille sommeil. Dès que le malheur public fut certain, les maisons et les couvents se trouvèrent en un instant déserts; les habitants tremblants s'amoncelaient dans les rues comme une troupe de timides animaux; comme si la réunion de leur faiblesse eût dû produire la force, ou se flattant peut-être que dans cette foule chacun d'eux se trouverait caché et en sûreté. Ils se réfugiaient de toutes parts dans l'église de Sainte-Sophie; en moins d'une heure, les pères et les maris, les femmes et les enfants, les prêtres, les moines et les religieuses, remplirent le sanctuaire, le choeur, la nef et les galeries supérieures et inférieures; ils en barricadèrent les portes, ils cherchaient un asile dans ce temple sacré qui la veille encore leur paraissait un édifice souillé. Leur confiance se fondait sur la prédiction d'un fanatique, ou d'un imposteur qui avait annoncé que les Turcs emporteraient Constantinople, qu'ils poursuivraient les Grecs jusqu'à la colonne de Constantin, sur la place qui précède Sainte-Sophie, mais que ce serait le terme des malheurs de Byzance; qu'un ange descendrait du ciel le glaive à la main, et livrerait son glaive et l'empire à un pauvre homme assis au pied de la colonne; qu'il lui dirait: Prends ce glaive et venge le peuple du Seigneur; qu'à ces mots les Turcs prendraient la fuite, que les Romains victorieux les chasseraient alors de l'Occident et de toute l'Anatolie, jusqu'aux frontières de la Perse. C'est à ce propos que Ducas reproche aux Grecs, avec une grande vérité et d'une manière assez piquante, leur discorde et leur opiniâtreté: Si l'ange avait paru, s'écrie cet historien, s'il eût proposé d'exterminer vos ennemis à condition que vous souscririez l'union de l'Eglise, dans ce fatal moment vous auriez encore refusé ce moyen de salut, ou vous auriez trompé votre Dieu.

mai 1453

Captivité des grecs

L'entrée de Mehmed II dans Constantinople
L'entrée de Mehmed II
dans Constantinople
Fausto Zonaro (1854-1929)

Tandis qu'ils attendaient cet ange qui n'arrivait captivité pas, les Turcs enfoncèrent à coups de hache les portes de Sainte-Sophie: n'éprouvant pas de résistance, le sang ne coula pas; et ils ne s'occupèrent que du soin de choisir et de garder leurs prisonniers. La jeunesse, la beauté et l'apparence de la richesse, déterminèrent leur choix; et l'antériorité de la saisie, la force personnelle et l'autorité des chefs, décidèrent alors du droit de propriété. Dans l'espace d'une heure, les captifs mâles se trouvèrent liés avec des cordes, les femmes avec leurs voiles et leurs ceintures: les sénateurs furent accouplés à leurs esclaves, les prélats aux portiers des églises, des jeunes gens de lignée plébéienne à de nobles vierges, cachées jusqu'alors au jour et aux regards de leurs plus proches parents. Cette captivité confondit les rangs de la société et brisa les liens de la nature; et les gémissements des pères, les larmes des mères, les lamentations des enfants, ne purent émouvoir les inflexibles soldats de Mahomet. Les cris les plus persans étaient ceux des religieuses qu'on voyait arrachées des autels le sein découvert, les bras étendus et les cheveux épars: nous devons croire que peu d'entre elles purent préférer les grilles du sérail à celles du monastère. Les rues étaient pleines de ces malheureux captifs, de ces animaux domestiques rudement conduit en longues files. Le vainqueur, pressé de retourner chercher un nouveau butin, hâtait par des menaces et des coups leur marche tremblante. Au même instant, les mêmes scènes de rapine se répétèrent dans toutes les églises et dans tous les couvents, tous les palais et toutes les habitations de la capitale: le lieu le plus sacré ou le plus solitaire ne put défendre la personne ou la propriété des Grecs. Plus de soixante mille de ces infortunés furent traînés dans le camp et sur la flotte; ils furent échangés ou vendus d'après le caprice ou l'intérêt de leurs maîtres, et dispersés dans les diverses provinces de l'empire ottoman. Il est bon de faire connaître ici les aventures de quelques-uns des plus remarquables. L'historien Phranza, premier chambellan et principal secrétaire de l'empereur, tomba ainsi que sa famille au pouvoir des Turcs. Après quatre mois d'esclavage, il recouvra sa liberté; l'année suivante, il se hasarda d'aller à Andrinople, et racheta sa femme qui appartenait au mir-bashi, ou maître de la cavalerie; mais on avait réservé pour l'usage de Mahomet ses deux enfants, qui se trouvaient dans la fleur de l'âge et de la beauté. Sa fille mourut dans le sérail, peut-être vierge: son fils, âgé de quinze ans, préféra la mort à l'infamie et fut poignardé par le sultan qui voulait attenter à sa pudeur. Mahomet ne prétendit pas sans doute expier cette action cruelle par la générosité éclairée avec laquelle il rendit la liberté à une matrone grecque et à ses deux filles, sur une ode latine de Philelphe, qui avait pris sa femme dans cette noble famille. L'orgueil ou la cruauté de Mahomet aurait été sensiblement flatté de la prise du légat de Rome; mais le cardinal Isidore parvint à s'échapper de Galata sous l'habit d'un homme du peuple. Les vaisseaux italiens étaient toujours maîtres de la chaîne et de l'entrée du havre extérieur. Ils avaient signalé leur valeur durant le siège, et pour se sauver ils profitèrent du moment où le pillage de la ville occupait les équipages turcs. Lorsqu'ils appareillèrent, une foule suppliante couvrit la grève; mais ils ne pouvaient se charger de tant de malheureux: les Vénitiens et les Génois choisirent leurs compatriotes; et, malgré les promesses de Mahomet, les habitants de Galata abandonnèrent leurs maisons et se sauvèrent avec ce qu'ils avaient de plus précieux.

mai 1453

Evaluation du butin

Dans la peinture du sac des grandes villes, l'historien est condamné à d'uniformes récits des mêmes calamités; les mêmes passions produisent les mêmes effets; et lorsque ces passions n'ont plus de frein, l'homme civilisé diffère, hélas ! bien peu de l'homme sauvage. Parmi les vagues exclamations de la bigoterie et de la haine, nous ne trouvons pas qu'on accuse les Turcs d'avoir versé de gaîté de coeur le sang des chrétiens; mais, selon leurs maximes, qui furent celles de l'antiquité, la vie des vaincus leur appartenait, et le vainqueur eut pour récompense de ses exploits les services, le prix de la vente ou la rançon de ses captifs de l'un ou l'autre sexe. Le sultan avait accordé à ses soldats, toutes les richesses de Constantinople, et une heure de pillage enrichit plus que le travail de plusieurs années. Mais le butin n'ayant pas été partagé d'une manière régulière, le mérite n'en fixa pas les portions; et les valets du camp, qui n'avaient pas essuyé la fatigue et les dangers de la bataille, s'approprièrent les récompenses de la valeur. Le récit de toutes ces déprédations serait aussi peu amusant que peu instructif; on les a évaluées à quatre millions de ducats, reste de la richesse de l'empire. Une petite partie de cette somme fut prise sur les Vénitiens, les Génois, les Florentins et les négociants d'Ancône. Ces étrangers augmentaient leur fortune par une continuelle et rapide circulation; mais les Grecs consumaient la leur dans le vain luxe de leurs palais et de leur garde-robe, ou bien ils enfouissaient leurs trésors convertis en lingots et en vieille monnaie, de peur que le fisc ne les réclamât pour la défense du pays. La profanation et le pillage des églises et des monastères excitèrent les plaintes les plus douloureuses. Sainte-Sophie, le ciel terrestre, le second firmament, le véhicule des chérubins, le trône de la gloire de Dieu fut dépouillé de ces offrandes qu'y avait portées durant des siècles la dévotion des chrétiens: l'or et l'argent, les perles et les pierreries, les vases et les ornements qu'elle contenait, furent indignement employés à l'usage des hommes. Lorsque les musulmans eurent dépouillé les saintes images de ce qu'elles pouvaient offrir de précieux à des regards profanes, la toile ou le bois des tableaux ou des sièges furent déchirés, brisés, foulés aux pieds, ou employés, dans les écuries et dans les cuisines, aux usages les plus vils. Au reste les Latins qui s'étaient emparés de Constantinople s'étaient permis les mêmes sacrilèges; et le zélé musulman pouvait bien faire éprouver aux monuments de l'idolâtrie le traitement qu'avaient souffert de la part des coupables catholiques le Christ, la Vierge et les saints. Un philosophe, au lieu de se joindre à la clameur publique, pourra observer qu'au déclin des arts le travail n'avait probablement pas plus de valeur que le sujet de l'ouvrage, et que la supercherie des prêtres et la crédulité du peuple ne tardèrent pas à rouvrir d'autres sources de visions et de miracles. Il regrettera plus sérieusement la perte des bibliothèques de Byzance; qui furent anéanties ou dispersées au milieu de la confusion générale. On dit que cent vingt mille manuscrits furent alors perdus, qu'avec un ducat on achetait dix volumes, et que ce prix, trop considérable peut-être pour une tablette de livres de théologie, était le même pour les oeuvres complètes d'Aristote et d'Homère, c'est-à-dire des plus nobles productions de la science et de la littérature des anciens Grecs. On songe du moins avec plaisir qu'une portion inestimable de nos richesses classiques était déjà déposée en sûreté dans l'Italie, et que des ouvriers d'une ville d'Allemagne avaient fait une découverte qui brave les ravages du temps et des Barbares.

mai 1453

Mahomet II parcourt la ville, Sainte-Sophie, le palais

Le désordre et le pillage commencèrent à Constantinople dès la première heure de cette mémorable journée du 29 mai; ils se prolongèrent jusqu'à la huitième: à ce moment, Mahomet arriva en triomphe par la porte de Saint-Romain; il était accompagné de ses vizirs; de ses pachas et de ses gardes, dont chacun, dit un historien de Byzance, doué de la force d'Hercule et de l'adresse d'Apollon, équivalait, en un jour de bataille, à dix hommes ordinaires. Le vainqueur fut frappé d'étonnement et de surprise à l'aspect magnifique, mais étrange à ses yeux, de ces dômes et de ces palais d'un style si différents de celui de l'architecture orientale. Lorsqu'il fut dans l'Hippodrome ou Atmeidan, la colonne des trois serpents attira son attention; et pour montrer sa force, il abattit, avec sa massue de fer ou sa hache de bataille, la mâchoire inférieure de l'un de ces monstres, que les Turcs prenaient pour les idoles ou les talismans de la ville. Il descendit de cheval à la grande porte de Sainte-Sophie, entra dans l'église, et se montra si jaloux de conserver ce monument de sa gloire, qu'apercevant un zélé musulman occupé à briser le pavé de marbre, il l'avertit d'un coup de cimeterre que s'il avait accordé à ses soldats le butin et les captifs, il avait réservé pour le souverain les édifices publics et particuliers. La métropole de l'Eglise d'Orient fut, par ses ordres, transformée en mosquée; les riches objets de la superstition, ceux qu'on avait pu déplacer, ne s'y trouvaient plus; on renversa les croix; les murs couverts de peintures à fresque et de mosaïques furent lavés, purifiés et dépouillés de tout ornement. Le même jour ou le vendredi suivant, le muezzin ou le crieur proclama, du haut de la tour la plus élevée, l'ezan ou invitation publique au nom de Dieu et de son prophète; l'iman prêcha, et Mahomet II fit la namaz de prières et d'actions de grâces sur le grand autel, où l'on avait célébré les mystères chrétiens, si peu de jours auparavant, devant le dernier des Césars. En sortant de Sainte-Sophie, il se rendit à la demeure auguste, mais désolée, qu'avaient habitée cent successeurs de Constantin: en peu d'heures, elle avait été dépouillée de toute la pompe de la royauté; il ne put s'empêcher de faire une triste réflexion sur les vicissitudes de la grandeur humaine, et répétant un élégant distique d'un poète persan: L'araignée, dit-il, a fabriqué sa toile dans le palais impérial, et la chouette a chanté ses chants de nuit sur les tours d'Afrasiab.

mai 1453

Sa conduite envers les Grecs

Toutefois son esprit n'était pas satisfait, et sa victoire ne lui semblait pas complète, tant qu'il ne savait pas ce qu'était devenu Constantin; s'il avait pris la fuite, s'il était prisonnier, ou s'il avait péri dans le combat. Deux janissaires réclamèrent l'honneur et le prix de sa mort; on le reconnut sous un tas de cadavres, aux aigles d'or brodés sur sa chaussure: les Grecs reconnurent en pleurant la tête de leur souverain. Mahomet, après avoir fait exposer aux regards publics ce sanglant trophée, accorda à son rival les honneurs de la sépulture. L'empereur mort, Lucas Notaras, grand-duc et premier ministre de l'empire, se trouvait être le plus important des prisonniers. On l'amena au pied du trône avec ses trésors: Et pourquoi, lui dit le sultan indigné, n'avez-vous pas employé ces trésors à la défense de votre prince et de votre pays ? - Ils vous appartenaient, répondit l'esclave; Dieu vous les avait réservés. - S'ils m'étaient réservés, répliqua le despote, pourquoi donc avez-vous eu l'audace de les retenir si longtemps, et de vous permettre une résistance si infructueuse et si funeste ? Le grand-duc allégua l'obstination des auxiliaires et quelques encouragements secrets de la part du vizir turc; il sortit enfin de cette périlleuse entrevue, avec l'assurance qu'on lui pardonnait et qu'on protégerait ses jours. Mahomet alla voir la femme de Notaras, princesse âgée, accablée de douleurs et de maladies, et employa pour la consoler les plus tendres expressions d'humanité et de respect filial. Il eut la même clémence pour les principaux officiers de l'Etat; il paya lui-même la rançon de plusieurs, et durant quelques jours il se déclara l'ami et le père des vaincus; mais bientôt la scène changea, et avant son départ de l'Hippodrome fut inondé du sang des plus nobles captifs. Les chrétiens parlent avec horreur de sa perfide cruauté; dans leur récit, l'exécution du grand-duc et de ses deux fils est embellie de toutes les couleurs d'un martyre héroïque; ils attribuent sa mort au refus généreux qu'il fit de livrer ses enfants aux intimes désirs de Mahomet. Mais un historien grec a laissé échapper, par inadvertance, un mot sur une conspiration, sur un projet de rétablir l'empire de Byzance, sur des secours qu'on attendait de l'Italie: de pareilles trahisons peuvent être glorieuses; mais le rebelle assez courageux pour les hasarder, n'a pas le droit de se plaindre s'il les paie de sa vie; et l'on ne peut blâmer un vainqueur de détruire des ennemis auxquels il ne peut plus se fier. Le sultan retourna à Andrinople le 18 juin, et il sourit des basses et trompeuses félicitations des princes chrétiens qui voyaient leur perte prochaine dans la chute de l'empire d'Orient.

mai 1453-1481

Il repeuple et embellit Constantinople

Constantinople avait été laissée vide et désolée, sans prince et sans peuple; mais on n'avait pu lui ôter cette admirable position qui la désignera toujours pour la métropole d'un grand empire, et le génie du lieu triomphera toujours des révolutions du temps et de la fortune. Bursa et Andrinople, autrefois sièges de l'empire ottoman, ne furent plus que des villes de province; et Mahomet II établit sa résidence et celle de ses successeurs sur la colline élevée qu'avait choisie Constantin. Il prit la précaution de détruire les fortifications de Galata, où les Latins auraient pu trouver un refuge; mais il fit promptement réparer les dommages causés par l'artillerie des Turcs et avant le mois d'août 1453 on avait préparé une grande provision de chaux pour rétablir les murs de la capitale, le sol et les édifices publics et particuliers, sacrés et profanes, appartenant au vainqueur. Il prit sur la pointe du triangle un terrain de huit stades pour son sérail ou son palais. C'est là qu'au sein de la noblesse, le grand-seigneur (nom pompeux imaginé par les Italiens) semble régner sur l'Europe et sur l'Asie, tandis que sa personne non plus que les rives du Bosphore ne sont pas à l'abri des insultes d'une escadre ennemie. Il accorda un grand revenu à la cathédrale de Sainte-Sophie, désormais devenue mosquée: il la fit couronner de minarets élevés; il l'environna de bocages et de fontaines qui servent aux ablutions des musulmans, et qui leur procurent de la fraîcheur. On suivit le même modèle dans la construction des jami ou mosquées royales: la première fut bâtie par Mahomet lui-même sur les ruines de l'église des Saints-Apôtres et des tombeaux des empereurs grecs. Le troisième jour après la conquête, une vision révéla le tombeau à Abou-Ayub ou Job, qui avait été tué durant le premier siège mis devant Constantinople par les Arabes, et c'est devant le sépulcre de ce martyr que les nouveaux sultans ceignent le glaive impérial. Constantinople n'appartient plus à l'historien de l'empire de Rome; et je ne décrirai pas les édifices civils et religieux que les Turcs profanèrent ou élevèrent. La population ne tarda pas à se rétablir, et avant la fin de septembre cinq mille familles de l'Anatolie et de la Romanie s'étaient conformées à l'ordre du prince, qui leur enjoignait, sous peine de mort, de venir occuper les habitations de la capitale. Le trône de Mahomet était gardé par de nombreux et fidèles sujets; mais sa politique éclairée aspirait à rassembler les restes des Grecs: ceux-ci accoururent en foule, du moment où ils n'eurent plus à craindre pour leur vie, leur liberté et l'exercice de leur religion: on reprit pour l'élection et l'investiture du patriarche le cérémonial de la cour de Byzance. Ce fut avec un mélange de satisfaction et d'horreur qu'ils virent le sultan, environné de toute sa pompe, remettre aux mains de Gennadius la crosse ou le bâton pastoral, symbole de ses fonctions ecclésiastiques, le conduire à la porte du sérail, lui donner un cheval richement équipé, et commander à ses vizirs et à ses pachas de le mener au palais qui lui était assigné. Les églises de Constantinople furent partagées entre les deux religions; on fixa les bornes des deux cultes, et jusqu'au moment où les privilèges de l'Eglise grecque furent violés par Selim, petit-fils de Mahomet, il s'écoula soixante ans durant lesquels les Grecs jouirent des avantages de cet équitable partage. Les défenseurs du christianisme, excités par les ministres du divan qui voulaient tromper le fanatisme de Selim, osèrent soutenir que ce partage avait été un acte de justice, et non pas de générosité, un traité et non pas une concession, et que si une moitié de la ville avait été prise d'assaut, l'autre moitié s'était rendue à la suite d'une capitulation sacrée; que le feu avait consumé la chartre, mais que la déposition de trois vieux janissaires suppléait à cette perte; et leur foi vendue a plus de poids sur l'esprit de Cantemir, que la déclaration positive et unanime des auteurs contemporains.

mai 1453-1481

Extinction des familles impériales des Commènes et des Paléologues

J'abandonne aux armes turques les débris de la monarchie des Grecs en Europe et en Asie; mais, dans une histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain en Orient, je dois conduire jusqu'à leur extinction les deux dernières dynasties qui aient régné à Constantinople, Démétrius et Thomas Paléologue, frères de Constantin et despotes de la Morée, furent consternés en apprenant la mort de l'empereur et la ruine de la monarchie. Sans espoir de pouvoir se défendre, ils se disposèrent, ainsi que les nobles attachés à leur fortune, à passer en Italie, hors de la portée de la foudre ottomane. Leurs premières inquiétudes furent dissipées par Mahomet, qui se contenta d'un tribut de douze mille ducats; occupé à ravager le continent et les îles par ses invasions, il laissa à la Morée un répit de sept ans. Mais ces sept années furent une période de douleur, de discorde et de misère. Trois cents archers d'Italie ne pouvaient plus défendre l'hexamilion, ce rempart de l'isthme, relevé et renversé si souvent. Les Turcs s'emparèrent des portes de Corinthe; ils revinrent de cette incursion, faite durant l'été, avec beaucoup de captifs et de butin; les Grecs se plaignirent, mais on les écouta avec indifférence et avec mépris. Les Albanais, tribu errante de pasteurs, remplirent la péninsule de brigandages et de meurtres. Démétrius et Thomas implorèrent le secours dangereux et humiliant d'un pacha voisin; et après avoir étouffé la révolte, il traça aux deux princes la règle de leur conduite. Mais ni les liens du sang, ni les serments renouvelés au pied des autels et au moment de la communion, ni la nécessité dont la force est encore plus impérieuse, ne purent apaiser ou suspendre leurs querelles domestiques. Chacun d'eux porta le fer et la flamme sur le territoire de l'autre; ils consumèrent dans cette guerre dénaturée les aumônes et les secours de l'Occident, et ne firent servir leur puissance qu'à des exécutions barbares et arbitraires. Dans sa détresse et son ressentiment, le plus faible des deux eut recours à leur commun maître; et lorsque le moment du succès et de la vengeance fut arrivé, Mahomet se déclara l'ami de Démétrius, et entra dans la Morée arec des forces irrésistibles.

(Perte de la Morée; 1460) Après avoir pris possession de Sparte: Vous êtes trop faible, dit-il à son allié, pour contenir cette province turbulente. Votre fille sera reçue dans mon lit, et vous passerez le reste de vos jours dans la tranquillité et les honneurs. Démétrius soupira, mais obéit. Il livra sa fille et ses forteresses; il suivit à Andrinople son souverain, et son gendre, et reçut, pour son entretien et celui de sa maison, une ville de la Thrace et les îles adjacentes d'Imbros, de Lemnos et de Samothrace. Il y fut rejoint l'année suivante par un compagnon d'infortune, David, le dernier des princes de la dynastie des Comnènes, qui, après la prise de Constantinople par les Latins, avait fondé un nouvel empire sur la côte de la mer Noire. Mahomet, qui poursuivait ses conquêtes dans l'Anatolie, investit, avec une escadre et une armée la capitale de David, qui osait prendre le titre d'empereur de Trébisonde: la négociation se borna à une question unique et péremptoire: Voulez-vous, lui dit le sultan, en résignant votre royaume, conserver votre vie et vos richesses ? ou bien aimez-vous mieux perdre votre royaume, vos richesses et la vie ? Le faible Comnène fut épouvanté, et suivit l'exemple d'un musulman son voisin, le prince de Sinope, qui, d'après une pareille sommation, avait livré une ville fortifiée, quatre cents canons et dix ou douze mille soldats.

(De Trésibonde; 1461) On exécuta fidèlement les articles de la capitulation de Trébisonde. David et sa famille furent conduits dans un château de la Romanie; mais David fut soupçonné, d'après de légers indices, d'entretenir une correspondance avec le roi de Perse, et le vainqueur l'immola avec toute sa famille à ses soupçons ou à sa cupidité. Le titre de beau-père du sultan ne mit pas longtemps l'infortuné Démétrius à l'abri de l'exil et de la confiscation; son abjecte soumission excita la pitié et le mépris de Mahomet. On fit passer à Constantinople les Grecs de sa suite; on lui assigna une pension de cinquante mille aspres, jusqu'à ce qu'enfin l'habit monastique et la mort, qu'il n'atteignit que dans un âge avancé, le délivrassent du pouvoir d'un maître terrestre. Il n'est pas aisé de prononcer si la servitude de Démétrius fut plus humiliante que l'exil auquel se condamna son frère Thomas. Lorsque la Morée tomba au pouvoir des Turcs, celui-ci se réfugia à Corfou, et au-delà en Italie, avec quelques compagnons dépouillés de tout. Son nom, ses malheurs, et la tête de l'apôtre saint André, lui valurent l'hospitalité au Vatican, et sa misère fut prolongée par une pension de six mille ducats, que lui firent le pape et les cardinaux. André et Manuel, ses deux fils, furent élevés en Italie; mais l'aîné, méprisé de ses ennemis et à charge de ses amis, s'avilit par sa conduite et par son mariage. Il ne lui restait que son titre d'héritier de l'empire de Constantinople, et il le vendit successivement aux rois de France et d'Aragon. Charles VIII, aux jours de sa passagère prospérité, aspira à réunir l'empire d'Orient au royaume de Naples. Au milieu d'une fête publique, il prit le titre d'Auguste et l'habit de pourpre; les Grecs se réjouissaient, et les Ottomans tremblaient déjà de voir arriver les chevaliers français. Manuel Paléologue, second fils de Thomas, voulut revoir sa patrie. Son retour pouvait être agréable à la Porte, et ne pouvait l'inquiéter; grâces aux bontés du sultan, il vécut à Constantinople dans l'aisance, et ses funérailles furent honorées par un nombreux cortège de chrétiens et de musulmans. S'il est des animaux d'un naturel si généreux qu'ils refusent de propager leur lignée dans la servitude, c'est dans une moins noble espèce qu'il faut ranger les derniers princes de la famille impériale. Manuel accepta deux belles femmes de la générosité du grand seigneur, et laissa un fils confondu dans la foule des esclaves turcs, dont il adopta l'habit et la religion.

1453

Douleur et effroi en Europe

Lorsque les Turcs furent maîtres de Constantinople, on sentit et on exagéra l'importance de cette perte. Le pontificat de Nicolas V, d'ailleurs paisible et heureux, fût déshonoré par la chute de l'empire d'Orient et la douleur ou l'effroi des Latins ranima ou parut ranimer l'enthousiasme des croisades. Dans l'une des contrées les plus éloignées de l'Occident, à Lille en Flandre, Philippe, duc de Bourgogne, assembla les premiers personnages de sa noblesse, et régla le fastueux appareil de la fête, de manière à frapper leur imagination et leurs sens. Au milieu du banquet, un Sarrasin d'une taille gigantesque entra dans la salle; il conduisait un simulacre d'éléphant qui portait un château; on vit sortir du château, en habit de deuil, une matrone qui représentait la religion. Elle déplora ses malheurs, elle accusa l'indolence de ses champions; le premier héraut de la toison d'or s'avança, tenant sur son poing un faisan en vie qu'il offrit au duc, selon les rites de la chevalerie. Sur cette étrange sommation, Philippe, prince sage et âgé, s'engagea lui et toutes ses forces pour une sainte guerre contre les Turcs. Les barons et les chevaliers réunis dans cette assemblée, imitèrent son exemple; ils en jurèrent Dieu, la Vierge Marie, les dames et le faisan: ils y ajoutèrent des voeux particuliers non moins extravagants que la teneur générale de leur serment. Mais l'exécution de tous ces engagements défendait de quelques événements à venir et étrangers à cette entreprise; et le duc de Bourgogne, qui vécut encore douze ans, put, jusqu'au dernier moment de sa vie, paraître et se croire peut-être à la veille de son départ. Si le même feu avait embrasé tous les coeurs; si l'union des chrétiens avait égalé leur valeur, si toutes les puissances, depuis la Suède jusqu'à Naples, avaient fourni dans une juste proportion, leur contingent de cavalerie, d'infanterie et de subsides, il y a lieu de croire que les Européens auraient repris Constantinople, et qu'on aurait repoussé les Turcs au-delà de l'Hellespont et de l'Euphrate. Mais le secrétaire de l'empereur, qui écrivit toutes les dépêches, qui assista à toutes les assemblées, AEneas Sylvius, homme distingué par ses vues politiques et ses talents oratoires, fait connaître, d'après ce qu'il avait vu, combien l'état de la chrétienté et la disposition des esprits s'opposaient à l'exécution de ce projet. La chrétienté, dit-il, est un corps sans tête, une république qui n'a ni lois ni magistrats. Le pape et l'empereur ont l'éclat que donnent les grandes dignités: ce sont des fantômes éblouissants; mais ils sont hors d'état de commander, et personne ne veut obéir. Chaque pays est gouverné par un souverain particulier, et chaque prince a des intérêts séparés. Quelle éloquence pourrait parvenir à réunir sous le même drapeau un si grand nombre de puissances discordantes par leur nature, et ennemies les unes des autres ? Si on pouvait rassembler leurs troupes, qui oserait faire les fonctions de général ? quel ordre établirait-on dans cette armée ? quelle en serait la discipline militaire ? qui voudrait entreprendre de nourrir une si énorme multitude ? qui pourrait comprendre leurs divers langages ou diriger leurs moeurs incompatibles ? Quel homme viendrait à bout de réconcilier les Anglais et les Français, Gênes et l'Aragon, les Allemands et les peuples de la Hongrie et de la Bohême ? Si on entreprend cette guerre avec un petit nombre de troupes, elles seront accablées par les infidèles; avec un grand nombre, elles le seront par leur propre poids et par leur désordre. Toutefois ce même AEneas Sylvius, lorsqu'il fût devenu pape sous le nom de Pie II, passa le reste de sa vie à négocier une guerre contre les Turcs. Il excita au concile de Mantoue quelques étincelles d'un enthousiasme faible ou simulé: mais lorsqu'il arriva à Ancône pour s'embarquer lui-même avec les troupes, les engagements s'évanouirent en excuses; le jour du départ, fixé d'une manière précise, fut remis à une époque indéfinie, et son armée se trouva composée de quelques pèlerins allemands qu'il fut obligé de renvoyer avec des indulgences et des aumônes. Ses successeurs et les autres princes de l'Italie ne s'occupèrent pas de l'avenir; dominés par le moment, ils ne songèrent qu'à s'agrandir autour d'eux la distance ou la proximité de chaque objet déterminait à leurs yeux sa grandeur apparente. Des vues plus étendues les auraient engagés, pour leur propre intérêt, à soutenir sur mer une guerre défensive contre l'ennemi commun, et l'appui de Scanderbeg et de ses braves Albanais aurait empêché l'invasion du royaume de Naples.

(Mort de Mahomet II; 1481) Le siège et le sac d'Otrante par les Turcs répandirent une consternation générale, et le pape Sixte IV se disposait à fuir au-delà des Alpes, lorsque cet orage fut dissipé par la mort de Mahomet II (3 mai ou 2 juillet 1481), qui termina sa carrière à l'âge de cinquante et un ans. Son génie ambitieux aspirait à la conquête de l'Italie; il possédait une ville très forte, un vaste port, et, selon toute apparence, le même prince aurait subjugué l'ancienne et la nouvelle Rome.

Fin de l'empire romain d'Orient

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