Se connecter      Inscription        
 
  Etat de Rome  

1145-1500

Charles d'Anjou Hérésie politique d'Arnaud de Brescia Conrad III Frédéric Ier Les colonnes (Colonna) Pétrarque Cola de Rienzo (Nicolas Rienzi Gabrini)





Sources historiques : Edward Gibbon




1100-1500

Etat et révolution de Rome

Dans le cours des premiers siècles de la décadence et de la chute de l'empire romain, nos regards demeurent invariablement fixés sur la cité souveraine qui avait donné des lois, à la plus belle portion du globe. Nous contemplons sa fortune, d'abord avec admiration, ensuite avec pitié, toujours avec attention; et lorsque notre esprit s'éloigne du Capitole pour examiner les provinces, on ne les regarde que comme des branches détachées successivement du corps de l'empire. La fondation d'une nouvelle Rome sur les rivages du Bosphore nous a obligés de suivre les successeurs de Constantin, et notre curiosité s'est laissé entraîner dans les contrées les plus reculées de l'Europe et de l'Asie, pour y découvrir les caisses et les auteurs du long affaiblissement de la monarchie de Byzance. Les conquêtes de Justinien nous ont rappelés aux bords du Tibre pour y être témoins de la délivrance de l'ancienne métropole; mais cette délivrance ne fit que changer ou peut-être qu'aggraver la servitude. Rome avait déjà perdu ses trophées, ses dieux et ses Césars, et la domination des Goths n'avait été ni plus humiliante ni plus oppressive que la tyrannie des Grecs. Au huitième siècle de l'ère chrétienne, une querelle religieuse sur le culte des images excita les Romains à recouvrer leur indépendance. Leur évêque devint le père temporel et spirituel d'un peuple libre; et l'empire d'Occident, rétabli par Charlemagne, releva encore de l'éclat de son nom la singulière constitution de l'Allemagne moderne. Le nom de Rome nous frappe toujours d'un respect involontaire. Ce climat, dont je n'examine pas ici l'influence, n'était plus le même; la pureté de son sang s'était corrompue à travers mille canaux étrangers; mais ses ruines vénérables et le souvenir de sa grandeur passée ranimèrent une étincelle du caractère de la nation. Les ténèbres du moyen âge offrent quelques scènes dignes de nos regards, et je ne terminerai cet ouvrage qu'après avoir jeté un coup d'oeil sur l'état et les révolutions de la ville de Rome, qui se soumit à l'autorité absolue des papes, vers l'époque où les Turcs asservirent Constantinople.

800-1100

Empereurs de Rome, français et allemenands

Au commencement du douzième siècle, époque de la première croisade, les Latins respectaient Rome comme la métropole du monde, comme le trône du pape et de l'empereur, qui tiraient de la cité éternelle les titres, les hommages dont ils jouissaient, et le droit ou l'exercice de leur empire temporel. Après une si longue interruption dans son histoire, il ne sera pas inutile de répéter ici qu'une diète nationale choisissait au-delà du Rhin les successeurs de Charlemagne et des Othon; mais que ces princes se contentaient du modeste titre de roi d'Allemagne et d'Italie, jusqu'au moment où ils avaient passé les Alpes et l'Apennin pour venir sur les bords du Tibre chercher la couronne impériale. Ils recevaient à quelque distance de la ville les hommages du clergé et du peuple, qui allaient à leur rencontre avec des branches de palmier et des croix; ces figures de loups et de lions, de dragons et d'aigles, tous ces terribles emblèmes qu'on voyait flotter sur les drapeau, rappelaient les légions et les cohortes qui avaient autrefois combattu pour la république. L'empereur jurait trois fois de maintenir les libertés de Rome, d'abord au pont Milvius, ensuite à la porte de la ville, enfin sur l'escalier du Vatican, et la distribution des largesses d'usage imitait faiblement la magnificence des premiers Césars. Il était couronné dans l'église de Saint-Pierre par le successeur de ce prince des apôtres; la voix de Dieu se confondant avec celle du peuple, le consentement du peuple se manifestait par ces acclamations: Victoire et longue vie au pape notre souverain ! victoire et longue vie à l'empereur notre souverain ! victoire et longue vie aux soldats romains et teutons ! Les noms de César et d'Auguste, les lois de Constantin et de Justinien, l'exemple de Charlemagne et d'Othon, établissaient la suprême domination des empereurs; on gravait leur titre et leur image sur les monnaies du pape; et pour constater leur juridiction, ils remettaient le glaive de la justice au préfet de la ville; mais le nom, la langue et les moeurs d'un maître barbare réveillaient tous les préjugés des Romains. Les Césaire de la Saxe et de la Franconie étaient les chefs d'une aristocratie féodale; ils ne pouvaient exercer une discipline civile et militaire qui seule assure l'obéissance d'un peuple éloigné, impatient du joug de la servitude, quoique peut-être incapable de liberté. Une seule fois dans sa vie chaque empereur passait les Alpes, à la tête d'une armée d'Allemands ses vassaux. J'ai décrit le paisible cérémonial de son entrée et de son couronnement; mais l'ordre en était communément troublé par les clameurs et la sédition des Romains, qui s'opposaient à leur souverain comme à un étranger qui venait envahir leur territoire: son départ était toujours brusqué et souvent honteux; et durant l'absence qu'occasionnait un long règne, on insultait à son pouvoir et on oubliait son nom. Les progrès de l'indépendance en Allemagne et en Italie minèrent la base de la souveraineté impériale, et le triomphe des papes fut la délivrance de Rome.

800-1500

Autorité des papes

L'empereur avait régné par droit de conquête; l'autorité du pape était fondée sur l'opinion et l'habitude, base moins imposante, mais plus solide. Le pontife, en affranchissant son pays de l'influence d'un prince étranger, se rendit plus cher à son troupeau dont il redevint en effet le pasteur. Le choix du vicaire de Jésus- Christ ne dépendait plus de la nomination vénale ou arbitraire d'une cour d'Allemagne; il était nommé librement par le collège des cardinaux, pour la plupart originaires ou habitants de Rome.

(Fondée sur l'affection du peuple) Les applaudissements des magistrats et du peuple confirmaient son élection, et c'était en définitive du suffrage des Romains que dérivait cette puissance ecclésiastique à laquelle on obéissait en Suède et dans la Bretagne. Les mêmes suffrages donnaient à la capitale un souverain et un pontife. On croyait généralement que Constantin avait accordé aux papes la domination temporelle de Rome, et les publicistes les plus courageux, les plus audacieux sceptiques se bornaient à contester le droit de l'empereur et la validité de sa donation. L'ignorance et la tradition de quatre siècles avaient profondément enraciné dans les esprits l'opinion de la vérité du fait et de l'authenticité de la donation, et l'origine de cette fable se perdait sous des effets réels et durables.

(Sur le droit) Le nom de dominus ou de seigneur était gravé sur la monnaie de l'évêque; son droit était reconnu par des acclamations et des serments de fidélité; et, d'après le consentement volontaire ou forcé des empereurs d'Allemagne, il avait longtemps exercé une juridiction suprême ou subordonnée sur la ville et sur le patrimoine de saint Pierre. Le règne des papes, agréable aux préjugés des Romains, n'était pas incompatible avec leurs libertés, et des recherches plus éclairées auraient découvert une source encore plus noble de leur pouvoir, la reconnaissance d'une nation qu'ils avaient arrachée à l'hérésie et à la tyrannie des empereurs grecs. Il paraît que, dans un siècle de superstition, la puissance royale et l'autorité sacerdotale réunies durent se fortifier l'une l'autre, et que les clefs du paradis étaient pour l'évêque de Rome le garant le plus sûr de l'obéissance qu'il voulait obtenir sur la terre. Les vices personnels de l'homme pouvaient, il est vrai, affaiblir le caractère sacré du vicaire de Jésus-Christ

(Sur leurs vertus) Mais les scandales du dixième siècle furent effacés par les vertus austères et plus dangereuses de Grégoire VII et de ses successeurs; et dans les combats d'ambition qu'ils soutinrent pour les droits de l'Eglise, leurs revers et leurs succès augmentèrent également la vénération du peuple. Victimes de la persécution, on les voyait quelquefois errer dans la pauvreté et dans l'exil; le zèle apostolique avec lequel ils s'offraient au martyre, devait émouvoir et intéresser en leur faveur tous les catholiques. Quelquefois tonnant du haut du Vatican, ils créaient, jugeaient, déposaient les rois de la terre, et le plus orgueilleux des Romains ne pouvait se croire avili en se soumettant à un prêtre qui voyait les successeurs de Charlemagne lui baiser les pieds et lui tenir l'étrier. L'intérêt même temporel de la ville de Rome était de défendre les papes et de leur assurer dans son sein un séjour tranquille et honorable, puisque c'était de leur seule présence qu'un peuple vain et paresseux tirait la plus grande partie de ses subsistances et de leurs ses richesses.

(Sur leurs richesses) Le revenu fixe des papes avait probablement diminué: des mains sacrilèges avaient envahi en Italie et dans les provinces un assez grand nombre de domaines de l'ancien patrimoine de saint Pierre, et les vastes concessions de Pépin et de ses descendants, réclamées plutôt que possédées par l'évêque de Rome, ne pouvaient compenser cette perte; mais une foule perpétuelle et toujours croissante de pélerins et de suppliants nourrissait le Vatican et le Capitole; l'étendue de la chrétienté était fort augmentée, et le pape ainsi que les cardinaux étaient accablés des affaires que leur donnait le jugement des causes en matières ecclésiastiques et en matières civiles. Une nouvelle jurisprudence avait établi dans l'Eglise latine le droit et l'usage des appels; on engageait ou l'on sommait les évêques et les abbés du Nord et de l'Occident à venir solliciter ou porter des plaintes accuser leurs ennemis ou se justifier au sanctuaire des saints apôtres. On citait un fait qu'il faut regarder comme une espèce de prodige: on dit que deux chevaux appartenant à l'archevêque de Mayence et à l'archevêque de Cologne, repassèrent les Alpes encore chargés d'or et d'argent: mais on ne tarda pas à voir que le succès des pélerins et des clients dépendait moins de la justice de la cause que de la valeur de l'offrande. Ces étrangers déployaient avec ostentation leurs richesses et leur piété, et leurs dépenses sacrées ou profanes, tournaient par mille canaux au profit des Romains.

800-1500

Inconstance de la superstition

Des raisons si puissantes devaient maintenir le peuple de Rome dans une pieuse et volontaire soumission envers son père spirituel et temporel. Mais l'opération du préjugé ou de l'intérêt est souvent troublée par les mouvements indomptables des passions. C'est ainsi que les Romains inconsidérés profanèrent la châsse de saint Pierre, volèrent les offrandes des fidèles, blessèrent les pélerins, sans calculer le nombre et la valeur de ces pélerinages qu'allait arrêter leur brigandage sacrilège. L'influence même de la superstition est mobile et précaire, et souvent l'avarice ou l'orgueil délivre l'esclave dont la raison est asservie. Les fables et les oracles des prêtres peuvent avoir beaucoup d'emprise sur l'esprit d'un barbare; mais aucun esprit n'est moins disposé à préférer l'imagination aux sens, à sacrifier les désirs et les intérêts de ce monde à un motif éloigné ou à un objet invisible et peut-être idéal: dans la vigueur de l'âge et de la santé, ses moeurs sont toujours en contradiction avec sa foi; et le désordre continue jusqu'à l'époque ou la vieillesse, la maladie ou l'infortune, éveillent ses craintes et le pressent d'acquitter la double dette que lui imposent la piété et le remords. J'ai déjà observé que l'indifférence de nos temps modernes sur les matières de religion est ce qu'il y a de plus favorable à la paix et à la sûreté des prêtres. Sous le règne de la superstition, ils avaient beaucoup à espérer de l'ignorance, et beaucoup à craindre de la violence des hommes; l'accroissement continuer de leurs richesses les aurait rendus seuls propriétaires de tous les biens de la terre, mais ces biens que leur livrait un père repentant leur étaient enlevés par un fils avide: on adorait les ecclésiastiques, ou bien on attentait à leur personne; et les mêmes individus plaçaient sur l'autel ou foulaient aux pieds la même idole.

(Séditions de Rome contre les papes) Dans le système féodal de l'Europe, les distinctions et la mesure des pouvoirs n'étaient fondées que sur les armes; et dans le tumulte qu'elles excitaient, on écoutait ou l'on suivait rarement la paisible voix de la loi et de la raison. Les Romains dédaignaient le joug et insultaient à l'impuissance de leur évêque, qui ne pouvait, par son éducation et par son caractère, exercer décemment ou avec succès la puissance du glaive. Les motifs de son élection et les faiblesses de sa vie faisaient la matière de leur entretien, et la proximité diminuait le respect que son nom et ses décrets inspiraient à un monde barbare. Cette remarque n'a pas échappé à notre historien philosophe. Tandis que le nom et l'autorité de la cour de Rome étaient la terreur des contrées recalées de l'Europe, plongées dans une profonde ignorance, et où l'on ne connaissait ni son caractère ni sa conduite, en Italie on respectait si peu le souverain pontife que ses ennemis les plus invétérés environnaient les portes de Rome; qu'ils contrôlaient son gouvernement dans la ville; que des ambassadeurs qui arrivaient des extrémités de l'Europe pour lui témoigner l'humble ou plutôt l'abjecte soumission du plus grand monarque de son siècle, eurent bien de la peine à parvenir jusqu'à son trône et à se jeter à ses pieds.

1086-1305

Successeurs de Grégoire VII

Dès les premiers temps, la richesse des papes avait excité l'envie; leur pouvoir avait rencontré des oppositions, leur personne avait été exposée à la violence. Mais la longue guerre de la tiare et de la couronne augmenta le nombre et enflamma les passions de leurs ennemis. Les Romains, sujets et adversaires à la fois de l'évêque et de l'empereur, ne purent jamais embrasser de bonne foi et avec persévérance les haines mortelles des Guelfes et des Gibelins, si fatales à l'Italie; mais ils étaient recherchés par les deux partis, et dans leurs bannières ils arboraient alternativement les clefs de saint Pierre et l'aigle d'Allemagne. Grégoire VII, qu'on peut ou honorer ou détester comme le fondateur de la souveraineté des papes, fut chassé de Rome, et mourut en exil à Salerne. Trente-six de ses successeurs soutinrent, jusqu'à leur retraite à Avignon, une lutte inégale contre les Romains: on oublia souvent le respect dû à leur âge et à leur dignité, et les églises, au milieu des solennités de la religion, furent souvent souillées de meurtres et de séditions. Ces désordres sans liaison et sans but, effets d'une brutalité capricieuse seraient aussi ennuyeux que dégoûtants à raconter; je me bornerai à quelques événements du douzième siècle, qui peignent la situation des papes et celle de la ville de Rome.

(Pascal II; 1099-1118) Au moment où Pascal II (1099-1118) officiait, le jeudi de la semaine sainte; il fut interrompu par les cris de la multitude: elle demandait d'un ton impérieux, la confirmation d'un magistrat qu'elle favorisait. Le silence du pontife accrut la fureur de la population; et ayant refusé de se mêler des affaires de la terre lorsqu'il s'occupait de celles du ciel, on lui déclara avec des menaces et des serments qu'il serait la cause et le témoin de la ruine publique. Le jour de Pâques, se rendant avec son clergé, en procession et pieds nus, aux tombeaux des martyrs, il fut assailli deux fois, sur le pont Saint-Ange et devant le Capitole, d'une grêle de pierres et de dards. On rasa les maisons de ses adhérents: Pascal se sauva avec peine, et après avoir couru bien des dangers il leva une armée dans le patrimoine de saint Pierre; la guerre civile empoisonna ses derniers jours du sentiment des maux dont il fut la cause ou la victime.

(Gélase II; 1118-1119) Les scènes qui suivirent l'élection de Gélase II (1118-1119), son successeur, furent encore plus scandaleuses sous les points de vue civils et religieux. Cencio Frangipani, baron puissant et factieux, entra dans le conclave furieux et les armes à la main; il dépouilla, frappa, foula à ses pieds les cardinaux, et saisit sans respect et sans pitié le vicaire de Jésus-Christ à la gorge: il traîna Gélase par les cheveux, l'accabla de coups, le blessa avec ses éperons, et le fit conduire dans sa propre maison, où il l'enchaîna. Une insurrection du peuple délivra le pontife; les familles rivales de Frangipani s'opposèrent à sa fureur; et Cencio, qui se vit contraint de demander pardon, regretta moins son entreprise que son mauvais succès. Peu de jours après, le pape fut encore attaqué au pied des autels. Tandis que ses ennemis et ses partisans se livraient un combat meurtrier, il se sauva en habits pontificaux. Les compagnons de cette indigne fuite, qui excita la pitié des matrones romaines, furent ou dispersés ou désarçonnés, et on trouva le pape seul et à demi mort de crainte et de fatigue dans les champs situés derrière l'église de Saint-Pierre. Après avoir, selon le langage de l'Ecriture, secoué la poussière de ses souliers, l'apôtre s'éloigna d'une ville où sa dignité était insultée et sa personne en danger; et, avouant involontairement qu'il valait mieux obéir à un seul empereur que se voir soumis à tant de maures; il mit au jour la vanité de ce pouvoir qui faisait l'objet de l'ambition sacerdotale.

(Lucius II; 1144-1145 - Lucius II; 1181-1185) Ces exemples seraient sans doute suffisants; mais je ne peux omettre les malheurs de deux papes du même siècle, Lucius II (1144-1145) et Lucius III (1181-1185). Le premier, montant à l'assaut du Capitole, en équipage de guerrier, reçut un coup de pierre à la tempe et expira peu de jours après. Le second vit son cortège chargé de blessures. Plusieurs de ses prêtres avaient été faits prisonniers dans une émeute; les cruels Romains réservant un de ces captifs pour servir de guide aux autres, crevèrent les yeux à tout le reste, leur mirent par dérision des mitres sur la tête, les placèrent sur des ânes, le visage tourné vers la queue, et leur firent jurer de se montrer en cet état à la tête du clergé, pour servir de leçon aux autres. L'espoir ou la crainte, la lassitude ou le remords, la disposition du peuple et les conjonctures, amenaient quelquefois un intervalle de paix et de soumission: on rétablissait le pape avec de joyeuses acclamations, dans le palais de Latran ou le Vatican, d'où on l'avait chassé avec des menaces et des violences. Mais la racine du mal était profonde, et son action subsistait toujours; ces moments de calme se trouvaient précédés et suivis d'orages qui coulaient presque à fond la barque de saint Pierre. Rome offrait sans cesse le spectacle de la guerre et de la discorde: les diverses factions et les diverses familles fortifiaient et assiégeaient les églises et les palais.

(Caliste II; 1129-1124 - Innocent II; 1130-1143) Après avoir donné la paix à l'Europe, Calliste II (1119-1124) eut seul assez de puissance et de fermeté pour interdire aux particuliers, dans la métropole l'usage des armes. Les émeutes de Rome excitèrent une indignation générale chez les peuples qui révéraient le trône apostolique.

(Caractère des romains selon saint Bernard) Saint Bernard, dans une lettre à Eugène III, son disciple, fait, avec toute la vivacité de son esprit et de son zèle, le tableau des vices de ce peuple rebelle. Qui ne connaît, dit le moine de Clairvaux, la vanité et l'arrogance des Romains, peuple élevé dans la sédition, nation cruelle, intraitable, qui dédaigne d'obéir à moins qu'elle ne soit trop faible pour résister ? Lorsque les Romains promettent de servir, ils aspirent à régner; s'ils jurent de vous demeurer fidèles, ils épient l'occasion de se révolter: cependant si vos portes ou vos conseils leur sont fermés, leur mécontentement s'exhale en violentes clameurs. Habiles à faire le mal, ils n'ont jamais appris l'art de faire le bien: odieux à la terre et au ciel, impies envers la divinité; livrés à la sédition, jaloux de leurs voisins, cruels à l'égard des étrangers, ils n'aiment personne, et personne ne les aime. Tandis qu'ils cherchent à inspirer la crainte, ils vivent eux-mêmes dans des transes continuelles et avilissantes; ils ne veulent pas se soumettre, et ils ne savent point gouverner; sans foi envers leurs supérieurs; insupportable à leurs égaux; ingrats pour leurs bienfaiteurs; d'une égale impudence dans leurs demandes et dans leurs refus, ils sont magnifiques dans leurs promesses, misérables dans l'exécution; enfin l'adulation et la calomnie, la perfidie et la trahison sont les moyens ordinaires de leur politique. Sûrement ce sombre portrait n'a pas été coloré par le pinceau de la charité chrétienne; mais, quelque bizarre et difforme qu'il puisse paraître, il offre l'image frappante des Romains du douzième siècle.

1140

Hérésie politique d'Arnaud de Brescia

Arnaud de Brescia
Arnaud de Brescia

Les Juifs n'avaient pas voulu reconnaître Jésus-Christ lorsqu'il parut à leurs regards sous le caractère d'un homme du peuple, et lorsque son vicaire s'environnait de la pourpre et de l'orgueil du monarque de ce monde, les Romains pouvaient également le méconnaître. L'agitation des croisades avait fait reparaître en Occident quelques étincelles de curiosité et de raison. La secte des pauliciens, qui avait commencé dans la Bulgarie, s'établit en Italie et en France: les visions des gnostiques se mêlèrent à la simplicité de l'Evangile, et les ennemis du clergé accordèrent leurs passions et leur conscience, la dévotion et l'amour de la liberté. Arnaud de Brescia, qui ne s'éleva jamais au-dessus des derniers rangs de l'Eglise, et qui portait l'habit de moine, plutôt comme la livrée de la pauvreté que comme celle de l'obéissance, emboucha le premier la trompette de la liberté romaine. Ses adversaires ne pouvaient lui refuser l'esprit et l'éloquence, car ils en avaient souvent éprouvé les traits; ils avouent malgré eux la pureté spécieuse de sa morale, et ses erreurs en imposaient au public par un mélange de vérités utiles et importantes. Dans ses études théologiques, il avait été disciple du fameux et infortuné Abailard, qui fût de même soupçonné d'hérésie; mais l'amant d'Héloïse avait de la douceur et de la flexibilité dans le caractère, et l'humilité de son repentir édifia et désarma les juges ecclésiastiques. Il est vraisemblable qu'Arnaud emprunta de son maître quelques définitions métaphysiques de la Trinité, contraires au goût de son temps: on censura vaguement ses idées sur le baptême et l'eucharistie; mais une l'hérésie politique fut la source de sa réputation et de ses malheurs. Il osa rappeler cette déclaration de Jésus-Christ, que son royaume n'est pas de ce monde: Arnaud soutint hardiment que le glaive et le sceptre appartenaient au magistrat civil; que les honneurs et les possessions temporelles étaient le légitime apanage des laïques; que les abbés, les évêques et le pape lui-même, devaient renoncer à leurs domaines ou à leur salut; qu'après l'abandon de leurs revenus, les dîmes et les oblations volontaires des fidèles devaient leur suffire, non à satisfaire aux besoins du luxe et de l'avarice, mais à mener la vie frugale qui convient à l'exercice des travaux spirituels. Le prédicateur fut révéré quelque temps comme un patriote, et ses dangereuses leçons ne tardèrent pas à produire le mécontentement ou la révolte de la ville de Brescia contre son évêque. Mais la faveur du peuple est moins durable que le ressentiment des prêtres; et lorsqu'au concile général de Latran, Innocent II (1130-1143) eut condamné l'hérésie d'Arnaud; le préjugé et la crainte déterminèrent les magistrats eux-mêmes à exécuter le décret de l'Eglise. Le disciple d'Abailard ne pouvait plus trouver d'asile en Italie; il passa les Alpes et fut accueilli à Zurich, ville qui est aujourd'hui la capitale du premier des cantons suisses. Zurich, qui avait été d'abord une garnison romaine, ensuite une maison de campagne royale et un chapitre de filles nobles, était devenue peu à peu une cité libre et florissante, où les commissaires de l'empereur prononçaient quelquefois sur les appels des Milanais. Dans un siècle moins mûr, pour la reformation gage celui de Zwingle, son précurseur fut entendu avec applaudissements; un peuple brave et simple adopta et conserva longtemps dans ses opinions la couleur que leur avait donnée Arnaud l'évêque de Constance et même le légat du pape, séduits par son adresse ou son mérite, oublièrent en sa faveur les intérêts de leur maître et ceux de leur ordre.

1144-1154

Brescia exhorte les romains à rétablir la république

Les violentes exhortations de saint Bernard éveillèrent enfin leur zèle, et l'ennemi de l'Eglise, forcé par la persécution à ce parti désespéré, vint dans Rome arborer son étendard en face du successeur de saint Pierre.

Toutefois le courage d'Arnaud n'était pas dépourvu de prudence: il était protégé et avait peut-être même été appelé par les nobles et le peuple; son éloquence tonna sur les sept collines en faveur de la liberté. Mêlant dans ses discours les passages de Tite-Live et de saint Paul, les raisons de l'Evangile et l'enthousiasme de liberté qu'inspirent les auteurs classiques, il fit sentir aux Romains combien, par leur patience et les vices du clergé, ils avaient dégénéré des premiers temps de l'Eglise et de la cité. Il les engagea à revendiquer leurs droits inaliénables d'hommes et de chrétiens, à rétablir les lois et les magistrats de la république, à respecter le nom de l'empereur, mais à réduire leur pasteur au gouvernement spirituel de son troupeau. Le gouvernement spirituel du pape ne put même échapper à la censure du réformateur, et il apprit au clergé inférieur à résister aux cardinaux qui avaient usurpé une autorité despotique sur les vingt-huit quartiers ou paroisses de Rome. Cette révolution ne put s'accomplir sans violence et sans pillage, sans que le sang coulât et que plusieurs maisons fussent démolies. La faction victorieuse s'enrichit des dépouilles du clergé et, des nobles du parti contraire. Arnaud de Brescia eut le temps de jouir des effets de sa mission ou de les déplorer. Son règne dura plus de dix ans, durant lesquels deux papes, Innocent II et Anastase IV, tremblèrent au milieu du Vatican, ou bien errèrent en exil dans les villes des environs. Un pontife plus ferme et plus heureux monta enfin sur le trône de saint Pierre. Ce fut Adrien IV, le seul Anglais qui ait porté la tiare, et qui, par son mérite, s'éleva du fond du monastère de Saint-Alban, de l'état de moine et presque de mendiant, à la chaire pontificale. Il se fit connaître dès la première insulte: un cardinal ayant été tué ou blessé dans la rue, il jeta un interdit sur le peuple de Rome; depuis Noël jusqu'à Pâques la ville fut privée des consolations réelles ou imaginaires du culte religieux. Les Romains avaient méprisé leur prince temporel; ils se soumirent avec douleur et avec effroi aux censures de leur père spirituel; ils expièrent leur crime par le repentir, et le bannissement du prédicateur séditieux fut le prix de leur absolution. Mais la vengeance d'Adrien n'était pas satisfaite et le couronnement de Frédéric Barberousse, dont l'époque approchait, devint funeste au réformateur qui avait blessé, quoique dans une proportion différente, les chefs de l'Eglise et ceux de l'Etat. Le pape eut à Viterbe une entrevue avec l'empereur: il lui peignit les séditieuses fureurs des Romains, les insultes, les outrages et les craintes auxquels sa personne et son clergé se trouvaient continuellement exposés; les funestes effets de l'hérésie d'Arnaud, qui tendait à renverser tous les principes de la subordination civile et ecclésiastique. Frédéric se laissa persuader par ces raisons ou séduire par le désir de la couronne impériale. Dans les calculs de l'ambition, l'innocence ou la vie d'un individu, sont des intérêts de bien peu d'importance, et ils immolèrent leur ennemi commun à une réconciliation momentanée. Arnaud, depuis sa retraite de Rome, vivait sous la protection des vicomtes de la Campanie; l'empereur usa de son pouvoir pour s'en rendre maître.

(Son exécution; 1155) Le préfet de la ville prononça son arrêt: le martyr de la liberté fût brûlé vif sous les yeux à un peuple ingrat et indifférent; et on jeta ses cendres dans le Tibre, de peur que les hérétiques ne fissent de ses reliques un objet de vénération. Le clergé triomphait: la secte de l'hérésiarque fut dispersée avec ses cendres; mais sa mémoire vivait encore dans l'esprit des Romains. Vraisemblablement ils avaient tiré de son école ce nouvel article de foi, que la métropole de l'Eglise catholique n'est pas soumise aux peines de l'excommunication et de l'interdit. Les papes pouvaient répondre que la juridiction suprême qu'ils exerçaient sur les rois et les nations embrassait plus particulièrement encore la ville et le diocèse du prince des apôtres; mais personne ne les écoutait, et le même principe qui atténuait l'action des foudres du Vatican devait en tempérer l'abus.

1144

Rétablissement du sénat

L'amour de la liberté a fait croire que dès le dixième siècle, dans leurs premières luttes avec les Othon, le sénat et le peuple de Rome avaient rétabli la république; que tous les ans on choisissait deux consuls parmi les nobles, et que dix à douze magistrats plébéiens faisaient revivre le nom et les fonctions des tribuns du peuple. Mais cet imposant édifice disparaît au flambeau de la critique. Au milieu des ténèbres du moyen âge, on découvre quelquefois les titres de sénateur, de consul ou de fils de consul; mais ces titres étaient accordés par les empereurs, ou bien les citoyens puissants les prenaient eux-mêmes comme marque de leur rang et de leur dignité, et peut-être de leurs prétentions à une origine pure et patricienne; mais ce n'étaient que des apparences sans réalité et sans conséquence, qui désignaient un homme, et non point un ordre dans le gouvernement. Ce n'est qu'en 1144 que les actes de la ville commencèrent à dater du rétablissement du sénat comme d'une époque glorieuse. L'ambition de quelques individus ou l'enthousiasme du peuple produisit à la hâte une nouvelle constitution, et au douzième siècle Rome n'avait pas un historien ou un législateur qui fût en état de développer ou de rétablir l'harmonie et les proportions de l'ancien modèle. L'assemblée générale d'un peuple libre et armé s'expliquera toujours par de bruyantes et imposantes acclamations. Il était difficile qu'une multitude aveugle, qui ne connaissait ni les formes ni les avantages d'un gouvernement bien combiné, adoptât cette division régulière des trente-cinq tribus, cet équilibre des centuries calculé d'après les fortunes, les débats des orateurs d'un système opposé, ni enfin la lente opération des suffrages donnés à haute voix ou au scrutin. Arnaud proposa de faire revivre l'ordre équestre; mais quels pouvaient être le motif et la mesure d'une pareille distinction ? Il aurait fallu réduire; d'après la pauvreté qui régnait alors la quotité de fortune nécessaire pour être membre de la classe des chevaliers: on avait plus besoin des fonctions civiles des juges et des fermiers du fisc; les fiefs militaires et l'esprit de chevalerie, suppléaient d'une manière plus noble au devoir primitif des individus de l'ordre équestre, c'est-à-dire au service de guerre qu'ils devaient faire à cheval. La jurisprudence de la république était devenue inutile, et on ne la connaissait pas. Les nations et les familles de l'Italie qui obéissaient aux lois de la ville de Rome et aux lois barbares, avaient insensiblement formé une masse commune, où une faible tradition et des fragments imparfaits conservaient le souvenir des Pandectes de Justinien. Les Romains auraient sans doute rétabli, avec leur liberté, le titre et les fonctions de consuls, s'ils n'avaient pas dédaigné un titre si prodigué par les villes d'Italie, qu'à la fin il n'a plus désigné que les agents du commerce en pays étranger. Mais les droits de tribuns, ce mot redoutable qui arrêtait les conseils publics, supposent ou doivent produire une démocratie autorisée par les lois. Les anciennes familles patriciennes étaient sujettes de l'Etat, les barons modernes en étaient les tyrans; et les ennemis de la paix et de la tranquillité publique, qui insultaient le vicaire de Jésus-Christ, n'auraient pas respecté longtemps le caractère d'un magistrat plébéien sans armes.

1144

Le Capitole

Nous devons remarquer dans le cours du douzième siècle, qui fut pour Rome une ère nouvelle et l'époque d'une nouvelle existence, les événements qui annoncèrent ou confirmèrent son indépendance politique.
1° Le mont Capitolin, l'une des sept collines de la cité, a environ quatre cents verges de longueur, et sa largeur est de deux cents. Une rampe de cent pas conduit au sommet de la roche Tarpéienne: la montée en était beaucoup plus difficile avant que les décombres des édifices eussent adouci la pente, et comblé les précipices. Dès les premiers siècles, le Capitole avait servi de temple pendant la paix et de forteresse pendant la guerre; les Romains y soutinrent un siège contre les Gaulois maîtres de la ville; durant les guerres civiles de Vitellius et de Vespasien, ce sanctuaire de l'empire fut pris d'assaut et brûlé. A l'époque de l'histoire où je suis parvenu, les temples de Jupiter et des divinités qui lui servaient de cortège avaient disparu; des monastères et des maisons les avaient remplacés: le temps avait détruit ou dégradé les gros murs et les longs portiques qui régnaient sur le penchant de la colline. Le premier usage que firent les Romains de leur liberté, fut de fortifier de nouveau le Capitole, quoique sans lui rendre sa beauté, d'y établir leur arsenal, et d'y tenir leur conseil; et sans doute ils ne pouvaient y monter sans que les cours les plus froids ne s'enflammassent au souvenir de leurs ancêtres.

(La monnaie) Les premiers Césars avaient le droit exclusif de fabriquer les monnaies d'or et d'argent; ils abandonnèrent au sénat celui de fabriquer les monnaies de bronze et de cuivre. Un champ plus vaste fut ouvert aux emblèmes et aux légendes prodigués par l'esprit de flatterie, et le prince put se dispenser du soin de célébrer ses propres vertus. Les successeurs de Dioclétien ne mirent pas même d'intérêt à l'adulation du sénat; leurs officiers reprirent à Rome et dans les provinces la direction de toutes les monnaies, et les Goths qui régnèrent en Italie, ainsi que les dynasties grecques, françaises et allemandes, héritèrent de cette prérogative. Le sénat de Rome revendiqua au douzième siècle ce droit honorable et lucratif de fabriquer les monnaies, perdu depuis huit cents ans; droit auquel les papes semblaient avoir renoncé depuis que Pascal II avait établi leur résidence au-delà des Alpes. On montre dans les cabinets des curieux quelques-unes de ces médailles du douzième ou treizième siècle frappées par la république de Rome. On en voit une en or, sur laquelle Jésus-Christ est représenté tenant de la main gauche un livre avec cette inscription: VOEU DU SENAT ET DU PEUPLE ROMAIN, ROME CAPITALE DU MONDE: sur le revers, saint Pierre remet la bannière à un sénateur à genoux qui porte la toge, et qui après de lui un bouclier où se trouvent gravés son nom et les armes de sa famille.

(Le préfet de la ville) A mesure que le pouvoir de l'empire déclinait, le préfet de la Ville était descendu au rang d'un officier municipal; toutefois il exerçait en dernier ressort la juridiction civile et criminelle. Il recevait des successeurs d'Othon une épée nue; c'était la forme de son investiture et l'emblème de ses fonctions. On n'accordait cette dignité qu'aux nobles familles de Rome; le pape ratifiait l'élection du peuple; mais les trois serments qu'on exigeait imposèrent des obligations contradictoires, qui durent souvent l'embarrasser. Les Romains, devenus indépendant, supprimèrent un serviteur qui ne leur appartenait pour ainsi dire que pour un tiers; ils le remplacèrent par un patrice; mais ce titre, que Charlemagne n'avait pas dédaigné, était trop grand pour un citoyen ou pour un sujet, et, après la première ferveur de la rébellion, ils consentirent sans peine au rétablissement du préfet.

(1198-1216) Environ un demi-siècle après cet événement Innocent III (1198-1216), le plus ambitieux, ou du moins le plus heureux des pontifes, affranchit les Romains et lui-même de ce reste de soumission à un prince étranger; il investit le préfet avec une bannière et non pas avec une épée, et il le déclara absous de toute espèce de serment ou de service envers les empereurs d'Allemagne. Le gouvernement civil de Rome fut donné à un ecclésiastique, cardinal ou destiné à le devenir; mais sa juridiction a été fort limitée, et dans le temps de la liberté de Rome ce fut du sénat et du peuple qu'il reçut ses pouvoirs.

(Nombre des membres du sénat, et forme de leur élection) Après la renaissance du sénat, les pères conscrits, si je puis employer cette expression, furent revêtus de la puissance législative et du pouvoir exécutif; mais leurs vues ne s'étendaient guère au-delà du jour où ils se trouvaient, et ce jour était ordinairement troublé par la violence ou le tumulte. Lorsque l'assemblée était complète elle se composait de cinquante-six sénateurs, dont les principaux étaient distingués par le titre de conseillers, ils étaient nommés par le peuple peut-être chaque année, mais chaque citoyen ne donnait sa voix que pour le choix des électeurs; ces électeurs étaient au nombre, de dix dans chaque quartier ou paroisse, et cette forme présentait ainsi la base la plus solide d'une constitution libre. Les papes qui, dans cet orage, crurent devoir plier pour n'être pas brisés, confirmèrent par un traité l'établissement et les privilèges du sénat; ils espérèrent que le temps, la paix et la religion, rétabliraient leur pouvoir. Les Romains, d'après des motifs d'intérêt public ou d'intérêt privé, faisaient quelquefois un sacrifice momentané de leurs prétentions; ils renouvelaient alors leur serment de fidélité au successeur de saint Pierre et à Constantin, chef légitime de l'Eglise et de la république.

1144

L'office de sénateur

Dans une ville sans lois les conseils publics manquèrent d'union et de vigueur, et les Romains adoptèrent bientôt une forme d'administration plus énergique et plus simple. Un seul magistrat, ou deux au plus, furent revêtus de toute l'autorité du sénat; et comme ils ne restaient en place que six mois ou une année, la courte durée de leur exercice contrebalançait l'étendue de leurs fonctions; mais les sénateurs de Rome profitaient de ces instants de règne pour satisfaire leur ambition et leur avarice: des intérêts de famille ou de parti corrompaient leur justice; et comme ils ne punissaient que leurs ennemis, ils ne trouvaient de la soumission que parmi leurs adhérents. L'anarchie, que ne tempérait plus le soin pastoral de l'évêque, fit sentir aux Romains qu'ils ne pouvaient se gouverner eux-mêmes et ils cherchèrent au dehors un bien qu'ils n'espéraient plus de leurs concitoyens. A la même époque, les mêmes motifs déterminèrent la plupart des républiques d'Italie à une mesure qui, quelque étrange qu'elle puisse paraître, convenait à leur situation, et qui eut les effets les plus salutaires. Elles choisissaient dans une ville étrangère, mais alliée, un magistrat impartial, de famille noble et d'un caractère irréprochable, tout à la fois guerrier et homme d'Etat, et réunissant en sa faveur la voix de la renommée et celle de son pays: elles lui déléguaient, pour un intervalle déterminé, le gouvernement dans la paix et dans la guerre. Le traité entre le gouverneur et la république qui l'appelait, était muni de serments et de signatures: on réglait avec une précision scrupuleuse leurs devoirs réciproques ainsi que la durée du pouvoir et la quotité du salaire de ce magistrat étranger. Les citoyens juraient de lui obéir comme à leur légitime supérieur; il jurait de son côté d'unir l'impartialité d'un étranger au zèle d'un patriote. On le nommait podesta; il choisissait quatre ou six chevaliers ou jurisconsultes, qui l'aidaient à la guerre et dans l'administration de la justice: sa maison, montée sur un pied convenable-, était à ses frais; sa femme, son fils ni son frère, dont on aurait pu craindre l'influence, n'avaient la permission de l'accompagner. Durant l'exercice de ses fonctions, on ne lui permettait pas d'acheter une terre, de former une alliance ou même d'accepter une invitation chez un citoyen, et il ne pouvait retourner avec honneur dans sa patrie, sans avoir satisfait aux plaintes qu'on avait pu élever contre son gouvernement.

1140

Brancaléon

C'est ainsi que, vers le milieu du treizième siècle, les Romains appelèrent de Bologne le sénateur Brancaléon (1252-1258), dont un historien anglais a tiré de l'oubli le nom et le mérite. Soigneux de sa réputation, et bien instruit des difficultés de cette grande charge, il refusa d'abord l'honorable commission qu'on lui proposait, mais il se rendit enfin. La durée de son gouvernement fut figée à trois ans, pendant lesquels les statuts de la ville furent suspendus. Les coupables et les mauvais sujets l'accusèrent de cruauté, le clergé le soupçonna de partialité; mais les amis de la paix et du bon ordre applaudirent à la fermeté et à la droiture du magistrat auquel ils durent le retour de ces biens. Nul criminel ne fut assez puissant pour braver sa justice, ou assez obscur pour y échapper. Il fit monter sur un gibet deux nobles de la famille d'Annibaldi; il fit détruire sans aucun égard, dans Rome et dans la campagne d'alentour, cent quarante tours qui servaient de repaires aux brigands. Il traita le pape comme un simple évêque, et l'obligea de résider dans son diocèse: les ennemis de Rome craignirent et éprouvèrent la puissance de ses armes. Les Romains, indignes du bonheur dont il les faisait jouir, payèrent ses services d'ingratitude. Excités par les voleurs publics, dont il s'était pour eux attiré la haine, ils déposèrent et emprisonnèrent leur bienfaiteur, et n'auraient pas épargné sa vie, si Bologne n'avait pas eu des garants de sa sûreté. Avant de partir, Brancaléon avait prudemment exigé qu'on livra trente étages des premières familles de Rome; dès qu'on sut le podesta en danger, sa femme demanda qu'on fit autour des étages une garde plus sévère; et Bologne, fidèle à l'honneur, brava les censures du pape. Cette généreuse résistance laissa aux Romains le loisir de comparer le présent et le passé: Brancaléon fut tiré de sa prison, et conduit au Capitole au milieu des acclamations du peuple. Il continua de gouverner avec fermeté et avec succès; et lorsque sa mort eut fait taire l'envie, on renferma sa tête dans un vase précieux, qu'on déposa au sommet d'une grande colonne de marbre.

1263-1278

Charles d'Anjou

Bientôt on reconnut que la raison et la vertu n'étaient pas une puissance suffisante; au lieu d'un simple citoyen, auquel ils accordaient une obéissance volontaire; les Romains choisirent pour leur sénateur un prince qui, déjà revêtu d'un pouvoir indépendant, se trouvait en état de les défendre, contre l'ennemi et contre eux-mêmes. Leurs suffrages tombèrent sur Charles d'Anjou (1263-1278), le prince le plus ambitieux et le plus guerrier de son siècle: il accepta en même temps le royaume de Naples que lui offrait le pape, et l'office de sénateur que lui donnait le peuple romain. Marchand à la conquête de son royaume, il passa dans Rome; il y reçut les serments de fidélité; il logea au palais de Latran, et, durant ce premier séjour, il eut soin de ne pas laisser apercevoir les traits fortement prononcés de son caractère despotique. Cependant il éprouva l'inconstance du peuple, qui reçut avec les mêmes acclamations son rival, l'infortuné Conradin, et la jalousie des papes fut alarmée de se voir dans le Capitole un si puissant vengeur. Il avait d'abord été revêtu, durant sa vie, de l'autorité de sénateur; mais on régla ensuite que ses pouvoirs seraient renouvelés tous les trois ans, et l'inimitié de Nicolas III obligea le roi de Sicile à abdiquer le gouvernement de Rome. Ce pontife impérieux fit voir, dans une bulle qui devint une loi perpétuelle, l'authenticité et la validité de la donation de Constantin, non moins essentielle à la paix de la ville qu'à l'indépendance de l'Eglise; il établit que le sénateur serait élu tous les ans, et déclara incapables de remplir cet emploi les empereurs, les rois, les princes et toutes les personnes d'un rang trop éminent et trop illustre.

(Le pape Martin IV; 1281) Martin IV (1281), qui sollicita humblement les suffrages du peuple pour être nommé sénateur, révoqua les exclusions prononcées par la bulle de Nicolas III. Sous les yeux et en vertu de l'autorité du peuple, deux électeurs conférèrent, non pas au pape, mais au noble et fidèle Martin, la dignité de sénateur, l'administration suprême de la république jusqu'à sa mort, avec le droit à en exercer les fonctions, à volonté par lui-même ou par ses délégués.

(L'empereur Louis de Bavière; 1328) Environ cinquante ans après, on accorda le même titre à l'empereur Louis de Bavière (1328), et la liberté de Rome fut ainsi reconnue par ses deux souverains, qui acceptèrent un office municipal dans l'administration de leur propre métropole.

1144

Conrad III

Lorsque Arnaud de Brescia eut soulevé les esprits contre l'Eglise, les Romains cherchèrent adroitement, dans les premiers moments de la rébellion, à mériter les bonnes grâces de l'empereur, et à faire valoir leur mérite et leurs services dans la cause de César.

(Conrad III; 1144) Les discours de leurs ambassadeurs à Conrad III (1144) et à Frédéric Ier, offrent un mélange de flatterie et d'orgueil, de souvenirs traditionnels et d'ignorance de leur propre histoire. Après quelques mots de plaintes sur le silence du premier de ces princes, et du peu d'intérêt qu'il paraissait témoigner à la ville de Rome, ils l'exhortèrent à passer les Alpes et à venir recevoir de leurs mains la couronne impériale. Nous supplions votre majesté, lui disaient-ils, de ne pas dédaigner la soumission de vos enfants et de vos vassaux, de ne pas écouter les accusations de nos ennemis communs, qui peignent le sénat comme l'ennemi de votre trône, et qui sèment des germes de discorde, pour recueillir des fruits de destruction. Le pape et le Sicilien ont formé une ligue impie; ils veulent s'opposer à notre liberté et à votre couronnement. A l'aide du ciel, notre zèle et notre courage ont jusqu'ici repoussé leurs tentatives. Nous avons pris d'assaut les maisons et les forteresses des familles puissantes, et surtout des Frangipani, qui leur sont dévoués. Nous avons des troupes dans quelques-uns de ces édifices, et nous avons rasé les autres. Le pont Milvius, qu'ils avaient rompu et que nous avons réparé et fortifié, vous offre un passage; votre armée peut entrer dans la ville sans être incommodée par le château Saint-Ange. Dans tout ce que nous avons fait et tout ce que nous projetons, nous n'avons songé qu'à votre gloire et à votre service, persuadés que bientôt vous viendrez vous-même venger les droits envahis par le clergé, faire revivre la dignité de l'empire, et surpasser la réputation et la gloire de vos prédécesseurs. Puissiez-vous fixer votre résidence dans Rome, la capitale du monde, donner des lois à l'Italie et au royaume teutonique, et imiter Constantin et Pandectes de Justinien, qui, par la vigueur du sénat et du peuple, obtinrent le sceptre de la terre! Mais ces vues brillantes et trompeuses séduisirent peu Conrad, qui avait les yeux fixés sur la Terre-Sainte, et qui, bientôt après son retour de la Palestine, mourut sans venir à Rome.

1155

Frédéric Ier

Frédéric Barberousse (1155), son neveu et son successeur, mit plus de prix à la couronne impériale, et gouverna le royaume d'Italie d'une manière plus absolue qu'aucun des successeurs d'Othon. Environné de ses princes ecclésiastiques et séculiers, il donna, dans son camp de Sutri, audience aux ambassadeurs de Rome, qui lui adressèrent ce discours hardi et pompeux: Prêtez l'oreille à la reine des cités; venez avec des intentions paisibles et amicales dans l'enceinte de Rome, qui a secoué le joug du clergé, et qui est impatiente de couronner son légitime empereur. Puissent, sous votre heureuse influence, revenir les anciens temps ! Soutenez les droits de la ville éternelle; abaissez sous sa domination l'insolence des autres peuples. Vous n'ignorez pas que dans les premiers siècles la sagesse du sénat, la valeur et la discipline de l'ordre équestre, étendirent ses armes victorieuses en Orient et en Occident, au-delà des Alpes et sur les îles de l'Océan. Nos péchés, en l'absence de nos princes, avaient fait tomber dans l'oubli le sénat, cette noble institution, et nos forces ont diminué avec notre sagesse. Nous avons rétabli le sénat et l'ordre équestre; l'un dévouera ses conseils et l'autre ses armes à votre personne et au service de l'empire. N'entendez-vous pas le langage de la cité de Rome ? Elle vous dit: Vous étiez mon hôte, je vous ai fait un de mes citoyens, vous étiez un étranger de par-delà les Alpes, et je vous ai choisi pour mon souverain, je me suis donnée à vous, je vous ai donné tout ce qui m'appartenait. Le premier, le plus sacré de vos devoirs, est de jurer, de signer, que vous verserez votre sang pour la république, que vous y maintiendrez la paix et la justice, que vous observerez les lois de la ville et les chartres de vos prédécesseurs, et que pour récompenser les fidèles sénateurs qui vous proclameront au Capitole, vous leur paierez cinq mille livres d'argent. Enfin, avec le nom d'Auguste, prenez-en le caractère. La fastueuse rhétorique des ambassadeurs n'était pas épuisée; mais Frédéric, qu'impatientait leur vanité, les interrompit et prit avec eux le langage d'un roi et d'un conquérant. La valeur et la sagesse des premiers Romains furent en effet célèbres, leur dit-il; mais on ne retrouve pas cette sagesse dans votre harangue, et je voudrais que vos actions nous offrissent leur courage. Ainsi que toutes les choses de ce monde, Rome a éprouvé les vicissitudes du temps et de la fortune. Vos familles les plus nobles se sont transplantées dans la cité royale élevée par Constantin, et il y a longtemps que les Grecs et les Francs ont épuisé le reste de vos forces et de votre liberté. Voulez-vous revoir l'antique gloire de Rome, la sagesse du sénat et le courage des chevaliers, la discipline du camp et la valeur des légions ? vous les retrouverez dans la république d'Allemagne. L'empire n'est point sorti de Rome, nu et dépouillé. Ses ornements et ses vertus ont aussi passé les Alpes pour se réfugier chez un peuple qui en est plus digne; ils seront employés à votre défense, mais ils exigent votre soumission. Vous dites que mes prédécesseurs ou moi nous avons été appelés par les Romains; l'expression est impropre: on ne nous a pas appelés; on nous a implorés. Charlemagne et Othon, dont les cendres reposent ici, délivrèrent Rome des tyrans étrangers ou domestiques qui l'opprimaient, et leur domination fut le prix de votre délivrance. Vos aïeux ont vécu, ils sont morts sous cette domination. Je vous réclame à titre d'héritage et de possession; et qui osera vous arracher de mes mains ? Le bras des Francs et des Germains est-il affaibli par la vieillesse ? Suis-je vaincu ? suis-je captif ? Ne suis-je pas environné des drapeaux d'une armée puissante et invincible ? Vous imposez des conditions à votre maître, vous exigez des serments: si les conditions sont justes, les serments seraient superflus; si elles sont injustes, ils deviennent criminels. Pouvez-vous douter de ma justice ? elle s'étend sur le dernier de mes sujets. Après avoir rendu à l'empire romain le royaume de Danemark, ne saurai-je pas défendre le Capitole? Vous prescrivez la mesure et l'objet de mes largesses; je les répands avec profusion, mais elles sont toujours volontaires. J'accorderai tout au mérite patient, et je refuserai tout à l'importunité. L'empereur ni le sénat ne purent soutenir ces hautes prétentions de domination et de liberté. Frédéric, réuni au pape et suspect aux Romains, continua sa marche vers le Vatican; une sortie du Capitole troubla son couronnement: le nombre et la valeur des Allemands triomphèrent dans un combat sanglant; mais, après cette victoire, il ne se crut pas en sûreté sous les murs d'une ville dont il se disait le souverain. Douze années après, il voulut placer un antipape sur le trône de saint Pierre; il assiégea Rome, et douze galères pisanes entrèrent dans le Tibre; mais d'artificieuses négociations et une maladie contagieuse qui frappa les assiégeants, sauvèrent le sénat et le peuple, et depuis cette époque, ni Frédéric ni ses successeurs ne renouvelèrent une pareille entreprise. Les papes, les croisades et l'indépendance de la Lombardie et de l'Allemagne, suffirent pour les occuper. Ils recherchèrent l'alliance des Romains, et Frédéric II fit présent au Capitole du grand drapeau qu'on nommait le Carroccio de Milan. Après l'extinction de la maison de Souabe, ils furent relégués au-delà des Alpes, et leurs derniers couronnements laissèrent apercevoir la faiblesse et la misére des Césars teutoniques.

1155

Guerres des Romains contre les villes qui se trouvaient dans leur voisinage

Sous le règne d'Adrien (Hadrien), à l'époque où l'empire se prolongeait de l'Euphrate à l'Océan, du mont Atlas aux collines Grampiennes, un historien plein d'imagination retraçait ainsi aux Romains le tableau de leurs premières guerres: Il fut un temps, dit Florus, où Tibur et Préneste, nos maisons de plaisance durant l'été, étaient l'objet des voeux de conquête offerts au Capitole; nous redoutions alors les bocages d'Aricie; nous pouvions triompher sans rougir des villages sans noms des Sabins et des Latins, et Corioles même donnait un titre qu'on ne croyait pas indigne d'un général victorieux. Ce contraste du passé et du présent flattait l'orgueil de ses contemporains; il les aurait humiliés, s'il avait pu leur montrer le tableau de l'avenir, s'il leur avait prédit qu'après dix siècles Rome, dépouillée de l'empire et resserrée dans ses premières limites, recommencerait les mêmes hostilités sur ces mêmes cantons qu'embellissaient ces maisons de campagne et ces jardins. Le territoire qui borde les deux rives du Tibre était toujours réclamé comme le patrimoine de saint Pierre, et quelquefois possédé à ce titre; mais les barons ne reconnaissaient ni lois ni maîtres, et les villes imitaient trop fidèlement les révoltes et les discordes de la métropole. Les Romains des douzième et treizième siècles travaillèrent sans relâche à soumettre ou à détruire les vassaux rebelles de l'Eglise et du sénat, et si le pape modéra quelquefois leurs vues intéressées et la violence de leur ambition, il les encouragea souvent par le secours de ses armes spirituelles. Leurs petites guerres furent celles des premiers consuls et des premiers dictateurs qu'on tirait de la charrue. Ils se rassemblaient en armes au pied du Capitole; ils sortaient de la ville, pillaient ou brûlaient la récolte de leurs voisins, livraient des combats tumultueux, et rentraient dans leurs murs après une expédition de quinze ou vingt jours. Les sièges étaient longs et mal conduits: ils se livraient, après la victoire, aux ignobles passions de la jalousie et de la vengeance, et au lieu de se fortifier du courage d'un ennemi vaincu, ils ne songeaient qu'à l'écraser. Les captifs sollicitaient leur pardon en chemise et la corde au cou: le vainqueur démolissait les remparts et même les maisons des cités rivales; il dispersait les habitants dans les villages des environs. C'est ainsi que dans ces féroces hostilités, furent successivement détruites les villes de Porto, d'Ostie, d'Albano, de Tusculum, de Préneste et de Tibur ou Tivoli, résidences des cardinaux évêques. Porto et Ostie, les deux clefs du Tibre, ne se sont pas relevées: les bords marécageux et malsains de cette rivière sont couverts de troupeaux de buffles, et le Tibre est perdu pour la navigation et le commerce. Les collines offrant une douce retraite contre les chaleurs de la fin de l'été, ont repris leurs charmes arec la paix: Frascati s'est élevée près des ruines de Tusculum: Tibur ou Tivoli a repris la dignité d'une petite ville; et les bourgades moins étendues d'Albano et de Palestrine s'embellissent des villa des cardinaux et des princes de Rome. L'ambition destructive des Romains fut souvent contenue et repoussée par les cités voisines et leurs alliés.

(Bataille de Tusculum; 1167) Au premier siège de Tibur, ils furent chassés de leur camp; et par rapport à l'état comparatif de la ville de Rome aux deux époques, on peut rapprocher les batailles de Tusculum (1167) et de Viterbe ces mémorables journées de Trasimène et de Cannes. Dans la première de ces petites guerres, trente mille Romains furent battus par mille cavaliers allemands que Frédéric Barberousse avait envoyés au secours de Tusculum; et, d'après les calculs les plus authentiques et les plus modérés, le nombre des morts fut de trois mille, et le nombre des prisonniers de deux mille.

(Bataille de Viterbe; 1234) Soixante-huit ans après, les Romains marchèrent contre Viterbe (1234), ville de l'Etat ecclésiastique, avec toutes les forces de Rome; par une rare coalition, l'aigle des Césars se trouva unie aux clefs de Saint Pierre sur les drapeaux de deux armées, et les auxiliaires du pape se trouvaient commandés par un comte de Toulouse et un évêque de Winchester. Les Romains perdirent beaucoup de monde, et leur déroute fut honteuse; mais si le prélat anglais a réellement porté leur nombre à cent mille hommes et leur perte à trente mille, la vanité d'un pèlerin a pu seule lui dicter cette exagération. Supposé qu'en rebâtissant le Capitole on eût fait revivre la politique du sénat et la discipline des légions, l'Italie se trouvait tellement divisée, qu'il eût été facile de la conquérir une seconde fois. Mais à la guerre, les Romains de ce temps n'étaient qu'au niveau des républiques des environs, et ils étaient fort inférieurs dans les arts. Leur ardeur guerrière ne durait pas longtemps; après quelques saillies désordonnées, ils retombaient dans l'apathie nationale, ils négligeaient les institutions utilitaires, et recouraient pour leur défense à l'humiliant et dangereux secours des mercenaires étrangers.

1179-1328

Election des papes

L'ambition est une ivraie qui croit de bonne heure et avec rapidité dans la vigne du Seigneur. Sous les premiers princes chrétiens, la chaire de saint Pierre était disputée par la vénalité et la violence qui accompagnent une élection populaire; le sang souillait les sanctuaires de Rome; et du troisième au douzième siècle l'Eglise fut troublée par des schismes fréquents. Aussi longtemps que le magistrat civil prononça en dernier ressort sur ces discussions, le mal fut passager et local; que le mérite fût jugé par l'équité ou la faveur, le compétiteur évincé ne pouvait guère arrêter le triomphe de son rival. Lorsque les empereurs eurent perdu leurs anciennes prérogatives, lorsqu'on eut établi pour maxime que le vicaire de Jésus-Christ n'est justiciable d'aucun tribunal de la terre, à chaque vacance du saint-siège la chrétienté courait le risque de se voir déchirée par le schisme et la guerre. Les prétentions des cardinaux et du clergé inférieur, des nobles et du peuple, étaient vagues et sujettes à contestation; la liberté de l'élection se trouvait anéantie par les émeutes d'une ville qui ne reconnaissait plus de supérieur. A la mort d'un pape, les deux factions procédaient, en différentes églises, à une double élection. Le nombre et le poids des suffrages, l'époque de la cérémonie, le mérite des candidats, se balançaient mutuellement: les membres les plus respectables du clergé étaient divisés; et les princes étrangers, qui se courbaient devant le trône spirituel, ne pouvaient distinguer la fausse idole de la véritable. Les empereurs produisirent souvent des schismes en voulant opposer à un pontife ennemi un pontife dévoué à leurs intérêts: chacun des compétiteurs essuyait les outrages des adhérents de son rival qui n'étaient pas retenus par la conscience; ils se voyaient réduits à acheter les partisans, que l'avarice ou l'ambition animait presque toujours.

(Droit des cardinaux établi par Alexandre III; 1179) Alexandre III établit un ordre de succession paisible et durable; il abolit les élections tumultueuses du clergé et du peuple; et attribua au seul collège des cardinaux le droit de choisir le pape (1179). L'exercice de cet important privilège plaça sur le même niveau les évêques, les prêtres et les diacres; le clergé paroissial de Rome obtint le premier rang dans la hiérarchie; les ecclésiastiques qui le composaient étaient pris indifféremment chez toutes les nations chrétiennes, et la possession des plus riches bénéfices et des évêchés les plus considérables n'était pas incompatible avec le titre qu'ils obtenaient à Rome et les fonctions qu'ils y exerçaient: les sénateurs de l'Eglise catholique, les coadjuteurs et les légats du souverain pontife, furent revêtus de pourpre, symbole du martyre ou de la royauté; ils se prétendaient égaux aux rois; et comme jusqu'au règne de Léon X ils n'ont guère été plus de vingt ou vingt-cinq, leur petit nombre relevait encore leur dignité. Par ce sage règlement toute incertitude et tout scandale furent dissipés; et cette opération coupa si bien la racine du schisme, que dans un intervalle de six siècles on ne vit qu'une seule fois une double élection; mais comme on avait exigé les deux tiers des voix, l'intérêt et les passions des cardinaux différèrent souvent le choix d'un nouveau pape; et tandis qu'ils prolongeaient leur règne indépendant, le monde chrétien n'avait pas de chef. Le trône pontifical vaquait depuis trois ans, lorsque les suffrages se réunirent sur Grégoire X (1274); il voulut prévenir un pareil abus.

(Institution du conclave par Grégoire X; 1274) La bulle qu'il a publiée sur cette matière, après avoir éprouvé quelque opposition, a passé dans le code de la loi canonique; elle accorde neuf jours pour les funérailles du pape défunt et l'arrivée des cardinaux absents; elle ordonne de les emprisonner le dixième jour, chacun avec un domestique, dans un appartement commun ou conclave, qui ne soit séparé ni par des murs ni par des tapisseries, et auquel on ne laisse qu'une petite fenêtre, par où l'on introduira les choses dont ils auront besoin; de fermer toutes les portes, qui seront gardées par les magistrats de la ville, afin que les cardinaux n'aient aucune communication avec le dehors; si l'élection n'est pas faite en trois jours, de ne servir ensuite aux cardinaux qu'un plat le matin et un plat le soir, et à la fin du huitième jour, de ne leur accorder qu'une petite quantité de pain, d'eau et de vin: tant que dure la vacance du saint-siège, les cardinaux ne peuvent toucher aux revenus de l'Eglise, ni se mêler de l'administration, excepté dans des cas de nécessité très rares; toute espèce de conventions et de promesses parmi les électeurs est formellement annulée, et leur intégrité doit être garantie par des serments et soutenue par les prières des fidèles. On s'est relâché peu à peu sur quelques articles d'une rigueur incommode et superflue; mais la clôture est demeurée entière: des raisons de santé et le besoin de la liberté excitent toujours les cardinaux à hâter le moment de leur délivrance; et l'introduction du scrutin à couvert les intrigues du conclave du voile brillant de la charité et de la politesse. Les Romains furent ainsi dépouillés de l'élection de leur prince et de leur évêque; et au milieu, de l'effervescence de la liberté qu'ils croyaient avoir reconquise, ils se montrèrent insensibles à la perte de cet inestimable privilège.

(1328) L'empereur Louis de Bavière, qui suivit les traces d'Othon le Grand voulut le leur rendre (1328). Après quelques négociations avec les magistrats, il fit assembler les Romains devant l'église de Saint-Pierre; le pape d'Avignon, Jean XXII, fut déposé, et le choix de son successeur fut ratifié par le consentement et les applaudissements du peuple. Il fut établi par une loi nouvelle, librement adoptée, que l'évêque de Rome ne serait jamais absent de la ville plus de trois mois de l'année, et ne s'en éloignerait jamais de plus de deux journées de chemin; que s'il ne revenait pas à la troisième sommation, il serait, comme officier public, chassé de son siège et dégradé de ses fonctions. Mais Louis publiait sa faiblesse et les préjugés de son temps: hors de l'enceinte de son camp, le fantôme qu'il avait créé ne put obtenir aucune considération; les Romains méprisèrent leur propre ouvrage; l'antipape implora le pardon de son légitime souverain, et cette attaque tentée mal à propos ne fit qu'affermir le droit exclusif des cardinaux.


Devenez membre de Roma Latina

Inscrivez-vous gratuitement et bénéficiez du synopsis, le résumé du portail, très pratique et utile; l'accès au forum qui vous permettra d'échanger avec des passionnés comme vous de l'histoire latine, des cours de latin et enfin à la boutique du portail !

L'inscription est gratuite : découvrez ainsi l'espace membre du portail; un espace en perpétuelle évolution...

Pub


Rien de plus simple : cliquez sur ce lien : Inscription


1309-1418

Les papes sont absents de Rome

Si l'élection des papes avait toujours eu lieu au de Vatican, on n'eut pas impunément violé les droits du sénat et du peuple; mais les Romains oublièrent et laissèrent oublier ces droits durant l'absence des successeurs de Grégoire VII, qui ne crurent pas que l'obligation de résider dans la ville ou dans le diocèse dût être regardée comme un précepte divin. Le soin de ce diocèse les intéressait moins que le gouvernement de l'Eglise universelle; et les papes ne pouvaient se plaire dans une ville où leur pouvoir rencontrait sans cesse des oppositions, et où leur personne était souvent exposée à des dangers. Fuyant la persécution des empereurs et les guerres de l'Italie, ils se réfugièrent au-delà des Alpes, dans le sein hospitalier de la France; en d'autres occasions, pour se mettre à l'abri des séditions de Rome, ils vécurent et moururent à Agnani, à Pérouse, Viterbe et dans les cités des environs, où ils passaient des jours plus tranquilles. Lorsque le troupeau se trouvait lésé ou appauvri par l'absence du pasteur, le peuple lui déclarait, d'une manière impérieuse, que saint Pierre avait établi sa chaire, non pas dans un obscur village, mais dans la capitale du monde; il le menaçait de prendre les armes pour aller détruire la ville et les habitants qui oseraient lui offrir une retraite. Les papes obéissaient en tremblant. A peine arrivés, on leur demandait des dédommagements pour les pertes qu'avait occasionnées leur désertion; on leur présentait l'état des maisons qu'on n'avait pas louées, des denrées qu'on n'avait pas vendues, et enfin des dépenses des serviteurs et des étrangers à la suite de la cour, dont la ville de Rome n'avait pas profité. Après avoir joui de quelques moments de paix, et peut-être d'autorité, ils étaient chassés par de nouvelles séditions et rappelés de nouveau par les sommations impérieuses ou les respectueuses invitations du sénat. En pareille occasion, les exilés et les fugitifs qui se retiraient avec le pape, s'éloignaient peu de la métropole, et ne tardaient pas à y revenir; mais au commencement du quatorzième siècle, le trône apostolique fut transféré, à ce qu'il paraissait, pour toujours, des rives du Tibre à celles du Rhône; et on peut dire que cette transmigration, fut une suite de la violente querelle de BonifaceVIII (1294-1303) et du roi de France.

(Boniface VIII; 1294-1303) Aux armes spirituelles du pape, l'excommunication et l'interdît, on opposa l'union des trois ordres du royaume, et les privilèges de l'Eglise gallicane; mais le pape ne put se soustraire à d'autres armes plus réelles que Philippe le Bel eut le courage d'employer. Il résidait à Agnani, sans prévoir le danger qui le menaçait. Son palais et sa personne furent attaqués par trois cents cavaliers, que Guillaume de Nogaret, ministre de France, et Sciarra Colonna, noble Romain, ennemi du pape, avaient levés secrètement. Les cardinaux prirent la fuite; les habitants d'Agnani oublièrent la fidélité et la reconnaissance qu'ils devaient à leur souverain. Seul et sans armes, l'intrépide Boniface s'assit dans son fauteuil, et, à l'exemple des anciens sénateurs, attendit le glaive des Gaulois. Nogaret, étranger à l'ennemi qu'il combattait, se contenta d'exécuter les ordres de son maître: Colonna accabla d'injures et de coups le pontife qu'il haïssait personnellement; et durant sa captivité, qui fut de trois jours, tous deux sans cesse occupés à irriter son opiniâtreté, la provoquèrent par de mauvais traitements qui mirent sa vie en danger. Ce délai de trois jours, qu'on ne peut expliquer, ranima la valeur des partisans de l'Eglise, leur donna le temps d'agir, et Boniface fut délivré des mains sacrilèges qui le retenaient; mais ce caractère impérieux avait reçu une mortelle blessure. Boniface mourut à Rome dans un accès de rage et de ressentiment. Deux vices éclatants, l'avarice et l'orgueil, ont déshonoré sa mémoire; et son courage, qui, dans la cause de l'Eglise, devint celui d'un martyr, n'a pu lui obtenir les honneurs de la canonisation. Ce fut un magnanime pécheur, disent les chroniques du temps, qui se glissa comme un renard sur le trône apostolique, régna comme un lion, et mourut comme un chien. Il eut pour successeur Benoît XI, le plus doux des hommes, qui cependant excommunia les émissaires impies de Philippe le Bel, et lança sur la ville et le peuple d'Agnani d'effrayantes malédictions dont les esprits superstitieux croient encore apercevoir les effets.

(Translation du saint-siège à Avignon; 1309) A sa mort, l'habileté de la faction française fixa la longue indécision du conclave. Elle proposa que la faction opposée désignât trois cardinaux parmi lesquels le parti français serait tenu d'en choisir un dans l'espace de quarante jours: cette offre spécieuse fut acceptée. L'archevêque de Bordeaux, ennemi forcené de son roi et de son pays, fut le premier sur la liste. Mais son ambition était connue; le roi de France avait été informé par un rapide messager que le choix du pape était entre ses mains. L'archevêque céda à la voix de sa conscience et à l'appât du présent qui lui était offert. Les conditions en furent réglées dans une entrevue particulière, et tels furent la célérité et le secret de la négociation, que le conclave applaudit d'une voix unanime à l'élection de l'archevêque de Bordeaux, qui prit le nom de Clément V. Mais les cardinaux des deux partis reçurent bientôt avec une égale surprise l'ordre de le suivre au-delà des Alpes, et s'aperçurent promptement qu'ils ne devaient plus espérer de revenir à Rome. Clément V avait promis de résider en France, et ses goûts l'y portaient. Après avoir promené sa cour dans le Poitou et la Gascogne, après avoir ruiné par son séjour les villes et les couvents qui se trouvèrent sur sa route, il s'établit enfin à Avignon (1309), qui a été plus de soixante-dix-sept ans la florissante résidence du pontife de Rome et la métropole de la chrétienté. De tous côtés, par terre, par mer, et par le Rhône, Avignon est d'un accès facile; les provinces méridionales de la France ne le cèdent pas à l'Italie: le pape et les cardinaux y bâtirent des palais, et les trésors de l'Eglise y attirèrent bientôt les arts du luxe. Les évêques de Rome possédaient déjà le comtat Venaissin, district peuplé et fertile touchant à celui d'Avignon. Ils profitèrent ensuite de la jeunesse et de la détresse de Jeanne Ire, reine de Naples et comtesse de Provence, pour acheter la souveraineté d'Avignon, qu'ils ne payèrent que quatre-vingt mille florins. A l'ombre de la monarchie française, et au milieu d'un peuple obéissant, les papes retrouvèrent cette existence honorable et tranquille à laquelle ils étaient depuis si longtemps étrangers. Mais l'Italie déplorait leur absence, et Rome, solitaire et pauvre, dut se repentir de cet indomptable esprit de liberté qui avait chassé du Vatican le successeur de saint Pierre. Son repentir trop tardif devenait inutile. Lorsque le sacré collège eut perdu ses vieux membres, il se remplit de cardinaux français qui virent Rome et l'Italie avec horreur et mépris, et perpétuèrent une suite de papes pris dans la nation et même dans la province au milieu de laquelle ils résidaient, et attachés à leur patrie par des liens indissolubles.

1300

Institution du jubilé ou de l'année sainte

Le progrès de l'industrie avait formé et enrichi les républiques de l'Italie; le temps de leur liberté l'époque la plus florissante de leur population et de leur agriculture, de leurs manufactures et de leur commerce; leurs travaux, d'abord mécaniques, amenèrent peu à peu les arts du luxe et du génie. Mais la position de Rome était moins favorable, et le sol moins fertile; ses habitants, avilis par la paresse et enivrés par l'orgueil, s'imaginaient follement que le tribut des sujets devait nourrir à jamais la métropole de l'Eglise et de l'empire. Le grand nombre de pèlerins qui venaient au tombeau des apôtres, entretenait à quelques égards ce préjugé; et le dernier legs des papes, l'institution de l'année sainte, ne fut pas moins utile au peuple qu'au clergé. Depuis la perte de la Palestine, le bienfait des indulgences plénières destiné aux croisades, demeurait sans objet et le trésor le plus précieux de l'Eglise avait été enlevé huit ans à la circulation publique. Boniface VIII, à la fois ambitieux et avare, lui ouvrit un nouveau canal; il se trouva assez instruit pour connaître et rappeler les jeux séculaires qu'on célébrait à Rome à la fin de chaque siècle. Pour sonder sans péril la crédulité populaire, on prêcha un sermon sur cette matière; on eut l'adresse de répandre des bruits, on fit valoir la déposition de quelques vieillards; et le 1er janvier de l'année 1300, l'église de Saint-Pierre fut remplie de fidèles qui demandèrent à grands cris les indulgences de l'année sainte, qu'on était dans l'usage d'accorder. Le pontife, qui épiait et excitait leur dévote impatience, se laisse facilement persuader, d'après le témoignage des vieillards, de la justice de leur demande, et publia une absolution plénière en faveur de tous les catholiques qui dans le cours de cette année et à la fin de chaque siècle, visiteraient respectueusement les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Cette heureuse nouvelle se répandit promptement par toute la chrétienté. On vit d'abord des provinces les plus voisines de l'Italie, et ensuite des contrées les plus éloignées, telles que la Hongrie et la Bretagne, les routes se couvrir d'une foule de pèlerins empressés d'obtenir le pardon de leurs péchés par un voyage sans doute pénible et dispendieux, mais qui du moins n'offrait pas les dangers du service militaire. On oublia dans ce transport général toutes les excuses que pouvaient fournir le rang ou le sexe, l'âge ou les infirmités; et tel fût l'empressement de leur dévotion, que plusieurs personnes périrent foulées aux pieds dans les rues et dans les églises. Il n'est pas facile d'évaluer avec exactitude le nombre des pèlerins; il a probablement été exagéré par le clergé, habile à répandre la contagion de l'exemple: mais un historien judicieux, qui était à Rome alors, nous assure que durant le jubilé il n'y eut jamais moins de deux cent mille étrangers dans la ville, et un autre témoin dit que dans toute l'année on y vit plus de deux millions d'étrangers. Il eût suffi d'une légère offrande de la part de chaque individu pour fournir un immense trésor; et deux prêtres, des râteaux à la main, étaient occupés nuit et jour à recueillir, sans compter, les monceaux d'or et d'argent qu'on versait sur l'autel de Saint-Paul. Heureusement que c'était une année de paix et d'abondance; si le fourrage fut cher, si les hôtelleries et les logements furent à un prix énorme, l'adroit Boniface et les avides Romains avaient eu soin de préparer d'inépuisables magasins de pain et de vin, de viande et de poisson. Dans une ville dépourvue de commerce et d'industrie, on voit promptement disparaître des richesses purement casuelles. La cupidité et la jalousie de la génération suivante, demandèrent à Clément VI d'accorder un nouveau jubilé sans attendre la fin du siècle (1350). Le pape eut la bonté d'y consentir, il offrit à Rome ce misérable dédommagement de ce qu'elle avait perdu par la translation du saint-siège; et, pour qu'on ne l'accusât pas de manquer à la loi de ses prédécesseurs, il fonda cette nouvelle pratique sur la loi mosaïque, dont elle prit son nom de jubilé.

(Le second jubilé; 1350) On obéit à sa voix, et le nombre, le zèle et la libéralité des pèlerins ne le cédèrent pas à ce qu'on avait vu au premier jubilé. Mais ils essuyèrent le triple fléau de la guerre, de la peste et de la famine; on attenta à la pudeur des femmes et des vierges dans les châteaux de l'Italie, et les farouches Romains, qui n'étaient plus contenus par la présence de leur évêque, volèrent et égorgèrent un assez grand nombre d'étrangers. C'est sans doute à l'avidité des papes qu'il faut attribuer ce raccourcissement de l'intervalle des jubilés, d'abord à cinquante ans, puis à trente-trois, puis à vingt-cinq. Cependant la durée du second de ces intervalles fut calculée sur celui de la vie de Jésus-Christ. La profusion des indulgences, la révolte des protestants et l'affaiblissement de la superstition, ont bien diminué les produits des jubilés, toutefois le dernier qu'on a célébré (le dix-neuvième) a été une année de plaisir et de profit pour les Romains, et le sourire du philosophe ne troublera pas ici le triomphe du clergé et le bonheur du peuple.

1300

Les nobles ou barons de Rome

Au commencement du onzième siècle, l'Italie était en proie à la tyrannie féodale, également onéreuse au souverain et au peuple. Ses nombreuses républiques, qui bientôt étendirent leur liberté et leur empire sur les campagnes d'alentour, vengèrent les droits de la nature humaine. On brisa le glaive des nobles, on affranchit leurs serfs, on démolit leurs châteaux; ils rentrèrent dans la société, ils y reprirent les habitudes de l'obéissance; leur ambition fut bornée aux honneurs municipaux; dans les orgueilleuses aristocraties de Venise et de Gênes, chaque patricien fut soumis aux lois. Mais le faible et irrégulier gouvernement de Rome ne put dompter ses rebelles enfant, qui, dans la ville et hors des murs, méprisaient l'autorité du magistrat. Ce n'était plus une dispute civile entre les nobles et les plébéiens sur le gouvernement de l'Etat; les barons maintenaient leur indépendance par la force des armes; ils avaient fortifié leurs palais et leurs châteaux de manière à soutenir un siège; ils aimaient dans leurs querelles particulières une multitude de vassaux et de domestiques, ils ne tenaient à leur pays ni par leur origine ni par aucun sentiment d'affection; et un véritable Romain aurait repoussé ces fiers étrangers, qui dédaignaient le nom de citoyens, et se qualifiaient orgueilleusement de princes de Rome. Après une suite d'obscures révolutions, les familles avaient perdu leur chartrier; on avait aboli les surnoms; le sang des diverses nations s'était mêlé dans un millier de canaux, et les Goths et les Lombards, les Grecs et les Francs, les Germains et les Normands, avaient obtenu les plus belles possessions de la faveur du prince ou comme un tribut payé à leur valeur. Il est aisé de concevoir que les choses durent se passer ainsi; mais l'élévation d'une famille de Juifs au rang de sénateurs et de consuls, est la seule de ce genre qu'offre la longue captivité de ces malheureux proscrits.

(Famille de Léon le Juif) Sous le règne de Léon X, un Juif opulent et éclairé embrassa le christianisme, et fut honoré du baptême du nom de son parrain, le pape régnant. Pierre, son fils, ayant montré du zèle et du courage dans la cause de Grégoire VII, ce pape lui donna le gouvernement du môle d'Adrien (Hadrien), qu'on appela ensuite la tour de Crescence; et qu'on nomme aujourd'hui le château Saint-Ange. Le père et le fils eurent beaucoup d'enfants; leurs richesses, amassées par l'usure, passèrent dans les familles de Rome les plus anciennes; et leurs alliances devinrent si nombreuses qu'ils parvinrent à placer sur le trône de saint Pierre le petit-fils du converti. Il était soutenu par la majorité du clergé, et du peuple; il régna plusieurs années au Vatican sous le nom d'Anaclet, et il n'a été flétri du nom d'antipape que par l'éloquence de saint Bernard et le triomphe d'Innocent II. Après sa chute et sa mort, on ne vit plus reparaître sa famille, et aucun des nobles modernes ne voudrait descendre d'une lignée juive. Je n'ai pas le dessein de faire connaître les familles romaines qui se sont éteintes à diverses époques, ou celles qui se sont prolongées jusqu'à nos jours, celle des Frangipani, qui eût des consuls à la renaissance de la république, tire son nom de la générosité qu'elle eut de rompre (frangere) ou partager son pain avec le peuple dans une famine; souvenir plus glorieux que celui d'avoir, avec les Corsi et ses alliés, enfermé un grand quartier de la ville dans les chaînes de ses fortifications. Les Savelli, qui paraissent être d'extraction sabine, ont conservé leur dignité première. On trouve sur les monnaies des premiers sénateurs, le vieux surnom de Capizucchi; les Conti ont gardé les honneurs, mais non pas les domaines des comtes de Signia, et les Annibaldi doivent avoir été bien ignorants ou bien modestes, s'ils ne se sont pas donnés pour descendants du héros de Carthage.

1300

Les colonnes (Colonna)

Mais dans le nombre, et peut-être au-dessus des pairs et des princes de Rome, il faut, distinguer les maisons rivales des Colonnes et des Ursins, dont l'histoire particulière est une partie essentielle des annales de la Rome moderne.
1° Le nom et les armes des Colonnes (Colonna) ont donné lieu à plusieurs étymologies bien incertaines; et dans ces recherches, les orateurs et les historiens n'ont oublié ni la colonne de Trajan, ni les colonnes d'Hercule, ni la colonne à laquelle on attacha Jésus-Christ lors de sa flagellation, ni enfin la colonne lumineuse qui guida les Israélites dans le désert. C'est en 1104 que l'histoire en parle pour la première fois; et l'explication qu'on donnait alors de leur nom, atteste leur pouvoir et leur antiquité. Les Colonnes avaient provoqué les armes de Pascal II en s'emparant de Cavae; mais ils possédaient légitimement les fiefs de Zagarola et de Colonna dans la campagne de Rome: il est probable que cette dernière ville était ornée de quelque colonne élevée, reste d'une ancienne maison de campagne ou d'un ancien temple. Ils possédaient aussi une moitié de la ville de Tusculum, située dans le voisinage, et l'on présume de là qu'ils descendent des comtes de Tusculum, qui, au dixième siècle, opprimèrent les papes. Selon leur opinion et de celle du public, leur famille, qui remonte à un temps fort reculé, tire son origine des bords du Rhin, et les souverains de l'Allemagne ne se sont pas crus abaissés par une affinité réelle ou fabuleuse avec une maison qui, dans les révolutions de sept siècles, a obtenu souvent les illustrations du mérite, et toujours celles de la fortune. Vers la fin du treizième siècle, la branche la plus puissante était composée d'un oncle et de six frères, tous distingués dans les armes ou élevés aux dignités ecclésiastiques. Pierre, l'un d'entre eux, fut choisi pour sénateur de Rome; un char de triomphe le porta au Capitole, et quelques voix le saluèrent du vain titre de César: Jean et Etienne furent nommés marquis d'Ancône et comtes de la Romagne par Nicolas IV, qui favorisa tellement leur famille, que sur des portraits satiriques on le voit emprisonné dans une colonne creuse. Après sa mort, leur conduite hautaine révolta Boniface VIII, le plus implacable des hommes. Deux cardinaux de cette famille, l'oncle et le neveu, contestèrent son élection, et il employa contre leur maison les armes temporelles et spirituelles du saint-siège. Il proclama une croisade contre ses ennemis personnels: leurs biens furent confisqués: les troupes de saint Pierre et celles des familles nobles rivales des colonnes assiégèrent les forteresses qu'ils avaient des deux côtés du Tibre et après la ruine de Palestrine ou Préneste, leur principale résidence, on fit passer sur le terrain qu'elle avait occupé, la charrue, emblème d'une éternelle désolation. Les six frères, dégradés, bannis et proscrits, furent réduits à se déguiser; ils errèrent en Europe à travers mille dangers, mais conservant toujours l'espoir du retour et de la vengeance. La France les servit dans ce double espoir; ils conçurent et dirigèrent l'entreprise de Philippe le Bel, et je louerais leur magnanimité s'ils avaient respecté l'infortune et le courage du tyran captif. Le peuple romain annula les actes civils de Boniface VIII; il rétablit les Colonnes dans leur dignité et leurs possessions: on peut juger de leurs richesses par le tableau de leurs pertes, et se former une évaluation de ces pertes par les cent mille florins d'or de dédommagement qu'on leur accorda sur les biens des complices et des héritiers du dernier pape. Les successeurs de Boniface VIII abolirent prudemment toutes les censures et toutes les déclarations d'incapacité civile prononcées contre une maison dont cet orage passager ne servit qu'à affermir plus solidement la fortune. Sciarra Colonna signala sa hardiesse lors de l'emprisonnement du pape à Agnani; et longtemps après, lors du couronnement de Louis de Bavière, cet empereur, plein de reconnaissance, permit aux Colonnes d'orner leurs armes d'une couronne royale. Mais celui qui surpassa les autres en mérite et en réputation, fut Etienne premier du nom, que Pétrarque aimait et estimait comme un héros supérieur à son siècle et digne de l'ancienne Rome. La persécution et l'exil développèrent ses talents dans la paix et dans la guerre: victime du malheur, il fut un objet, non de pitié, mais de respect; l'aspect du danger n'était qu'un motif de plus pour l'engager à déclarer ce nom qu'on poursuivait; et un jour qu'on lui demanda: Où est maintenant votre forteresse ? il mit la main sur son coeur et répondit: Ici. Il soutint avec la même vertu le retour de la prospérité; et jusqu'à la fin de ses jours, Etienne Colonne fût par ses ancêtres, par lui-même et par ses enfants un des personnages des plus illustres de la république romaine ou de la cour d'Avignon.

(Les Ursins) Les Ursins sont venus de Spolette au douzième siècle: on les appelait les fils d'Ursus, du nom de quelque personnage élevé en dignité; personnage dont on ne sait rien, sinon qu'il est leur premier ancêtre. Ils se distinguèrent bientôt entre les nobles de Rome par le nombre et la valeur de leurs alliés, par la force des tours qui leur servaient de défense, par les dignités du sénat et du sacré collège, et par deux papes de leur famille et de leur nom, Célestin III et Nicolas III. Leurs richesses prouvent que les abus du népotisme sont très anciens. Célestin aliéna en leur faveur les domaines de saint Pierre, et Nicolas, qui sollicita pour eux l'alliance des monarques, voulait leur donner de nouveaux royaumes dans la Lombardie et la Toscane, et les revêtir à jamais de l'office de sénateurs de Rome. Tout ce que nous avons dit de la grandeur des Colonnes, rejaillit également sur les Ursins, qui ont toujours été leurs antagonistes et toujours leurs égaux en forces durant la longue querelle qui troubla l'Etat de l'Eglise pendant plus de deux siècles et demi.

(Leurs querelles héréditaires) La jalousie de la prééminence et du pouvoir fut la véritable cause de cette querelle; mais pour donner à leurs divisions un prétexte spécieux, les Colonnes adoptèrent le nom de Gibelins et le parti de l'empire, et les Ursins épousèrent celui de Guelfes et la cause de l'Eglise. L'aigle et les clefs paraissaient sur leurs bannières, et ces factions, qui se partagèrent l'Italie ne se livrèrent jamais à de plus violentes fureurs qu'à l'époque où l'on avait oublié dès longtemps l'origine et la nature de la dispute. Après la retraite des papes à Avignon, elles se disputèrent, les armes à la main, le gouvernement de la république; elles réglèrent à la fin qu'on élirait chaque année deux sénateurs rivaux, ce qui perpétua les maux de la discorde. Leurs hostilités particulières désolèrent la ville et la campagne; et la balance pencha alternativement de l'un et de l'autre côté. Mais aucun individu des deux familles avait péri par le glaive à l'époque où Etienne Colonne le jeune surprit et égorgea le champion le plus renommé des Ursins. Il ne dût son triomphe qu'à la violation de la trêve qui subsistait alors; et les Ursins s'en vengèrent lâchement en assassinant à la porte d'une église un enfant des Colonnes et deux domestiques qui le suivaient. Le même Etienne Colonne, fut nommé sénateur de Rome pour cinq ans, et on lui donna un collègue qui ne devait rester en place qu'une année. La muse de Pétrarque s'abandonnant à ses voeux ou à ses espérances, prédit que le fils de son respectable héros rétablirait l'antique gloire de Rome et de l'Italie; que sa justice anéantirait les loups et les lions, les serpents et les ours, qui s'efforçaient de renverser l'inébranlable COLONNE de marbre.

19 juin 1304 - 19 juillet 1374

Pétrarque

Les modernes ne voient dans Pétrarque que le chantre italien de Laure et de l'amour. L'Italie, dans ce chantre harmonieux, admire ou plutôt adore le père de sa poésie lyrique; et l'enthousiasme ou l'affectation de la sensibilité amoureuse répète ses chants, ou du moins son nom. Quelle que puisse être l'opinion d'un étranger, il n'a qu'une connaissance superficielle de la langue italienne, et il doit s'en rapporter sur ce point au jugement d'une nation éclairée. Toutefois j'ose espérer ou je présume, que les Italiens ne comparent pas des sonnets et des élégies, dont la marche est toujours uniforme et ennuyeuse, aux sublimes compositions de leurs poètes épiques, à l'originalité sauvage du Dante, aux beautés régulières du Tasse, ou à l'inépuisable variété de l'inimitable Arioste. Je suis encore moins propre à juger du mérite de l'amant; et je m'intéresse peu à une passion métaphysique pour une maîtresse si aérienne qu'on a contesté son existence, pour une femme si féconde qu'elle mit au monde onze enfants légitimes, tandis que son amoureux Céladon soupirait et chantait ses douleurs auprès de la fontaine de Vaucluse. Dans l'opinion de Pétrarque et celle des plus graves de ses contemporains, son amour était un péché et les vers italiens un amusement frivole. Il dut à des vers et à des morceaux de philosophie et d'éloquence écrits en latin, sa réputation, qui ne tarda pas à remplir la France et l'Italie: ses amis et ses disciples se multiplièrent dans chaque ville; et si le gros volume de ses oeuvres dort maintenant en paix, notre reconnaissance doit des éloges à l'homme qui par ses préceptes et par son exemple, fit revivre le goût et l'étude des auteurs du siècle d'Auguste. Pétrarque aspira dès ses premières années à la couronne poétique. Celui qui avait obtenu dans les trois facultés les honneurs académiques, recevait le rang suprême de maître ou de docteur en poésie; et le titre de poète lauréat, que la coutume, plutôt que la vanité, perpétue à la cour d'Angleterre, a été inventé par les Césars de la Germanie. Dans les combats de musique de l'antiquité, le vainqueur obtenait un prix, on croyait que Virgile et Horace avaient été couronnés au Capitole: cette idée échauffa Pétrarque, qui voulut obtenir les mêmes horreurs, et le laurier tira pour lui un nouvel attrait de la ressemblance de son nom avec celui de Laure. Ces deux objets de ses désirs augmentèrent de prix par la difficulté; et si la vertu ou la prudence de Laure fut inflexible, il subjugua du moins la nymphe de la poésie et put se vanter de son triomphe. Sa vanité n'était pas du genre le plus délicat; puisqu'il s'est plu à célébrer le succès de ses travaux: son nom était devenu populaire; ses amis le servaient avec chaleur; il surmonta enfin, par la dextérité du mérite patient, les oppositions publiques ou secrètes de la jalousie et du préjugé. A l'âge de trente-six ans, on le sollicita d'accepter ce qui faisait l'objet de ses désirs: il était alors dans la solitude de Vaucluse; et le jour où il reçut cette invitation solennelle de la part du sénat de Rome, il en reçut une semblable de l'université de Paris. Sans doute il n'appartenait pas au savoir d'une école de théologie et à l'ignorance d'une ville livrée au désordre, d'accorder cette couronne immortelle, quoique idéale, que décernent au génie les hommages du public et de la postérité; mais Pétrarque a eut soin d'écarter cette fâcheuse réflexion et, après quelques moments d'incertitude et de joie, il se décida pour les honneurs que lui offrait la métropole du monde.

8 avril 1341

Son couronnement poétique à Rome

La cérémonie de son couronnement fut célébrée au Capitole, par le suprême magistrat de la république, son protecteur et son ami. On y vit douze jeunes patriciens en habit écarlate, et six représentants des plus illustres familles, en robes vertes, avec des guirlandes de fleurs. Le sénateur comte d'Anguillara, allié des Colonnes, monta sur son trône, environné des princes et des nobles; et Pétrarque, appelé par un héraut, se leva. Après avoir fait un discours sur un texte de Virgile, et formé à trois reprises des voeux pour la prospérité de Rome s'agenouilla devant le trône, et le sénateur, en lui mettant une couronne de laurier sur la tête, l'accompagna de ce mot plus précieux: C'est la récompense du mérite. Le peuple s'écria: Longue vie au Capitole et au poète ! Pétrarque répandit par un sonnet à la gloire de Rome, effusion du génie et de la reconnaissance. Le cortège se rendit au Vatican, et le poète déposa devant la châsse de saint Pierre la couronne profane qu'il venait d'obtenir. Le diplôme qu'on offrait à Pétrarque lui accordait le titre et les privilèges de poète lauréat qui ne subsistaient plus depuis treize siècles: on l'autorisait à porter à son choix une couronne de laurier, de lierre ou de myrte, à prendre l'habit de poète, à enseigner, disputer, interpréter, composer dans tous les lieux et sur tous les sujets de littérature. Le sénat et le peuple ratifièrent cette grâce, et on y ajouta le caractère de citoyen de Rome, comme une récompense de son zèle pour la gloire de cette ville. Cette distinction était honorable, et il la méritait. Il avait puisé dans les écrits de Cicéron et de Tite-Live les idées de ces patriotes des beaux temps de la république: son imagination ardente donnait à toutes les idées la chaleur du sentiment, et faisait de tout sentiment une passion. La vue des sept collines et de leurs ruines majestueuses fortifia ces vives impressions. Il aima un pays qui, après l'avoir couronné, l'adoptait pour un de ses enfants. La pauvreté et l'abaissement de Rome excitèrent l'indignation et la pitié de ce fils reconnaissant; il dissimula les fautes de ses concitoyens; il applaudissait avec enthousiasme aux derniers héros et aux dernières matrones de la république; et, entraîné par le souvenir du passé et des espérances sur l'avenir, il se plaisait à oublier la misère du temps où il vivait, Rome était toujours à ses yeux la maîtresse légitime du monde: le pape et l'empereur, son évêque et son général, avaient abandonné leur poste, par une honteuse retraite sur les bords du Rhône et du Danube; mais la république, en reprenant ses vertus, pouvait rétablir sa liberté et sa domination. Tandis que l'enthousiasme et l'éloquence le livraient ainsi à leurs brillantes chimères, une révolution qui parut prête à les réaliser vint étonner Pétrarque, l'Italie et l'Europe. Je vais parler de l'élévation et de la chute du tribun Rienzi: le sujet a de l'intérêt, les matériaux sont en grand nombre, et le coup d'oeil d'un barde patriote animera quelquefois le récit détaillé, mais simple, du Florentin et surtout du Romain qui ont traité ce morceau d'histoire.

1313-1354

Cola de Rienzo (Nicolas Rienzi Gabrini)

Dans un quartier de la ville, qui n'était habité que par des artisans et des Juifs; le mariage d'un cabaretier et d'une blanchisseuse produisit le libérateur de Rome. Nicolas Rienzi Gabrini ne pouvait recevoir d'une pareille famille ni dignité ni fortune; mais elle s'imposa des privations pour lui donner une éducation libérale, cause de sa gloire et de sa fin prématurée. Le jeune plébéien étudia l'histoire et l'éloquence, les écrits de Cicéron, de Sénèque, de Tite-Live, de César et de Valère Maxime, et son génie s'éleva au-dessus de ses égaux et de ses contemporains. Il étudiait avec une ardeur infatigable les manuscrits et les marbres de l'antiquité; il aimait à expliquer ce qu'il savait dans la langue vulgaire de son pays, et se laissait souvent entraîner à s'écrier: Où sont aujourd'hui ces romains, leurs vertus, leur justice et leur puissance ? pourquoi n'ai-je pas reçu le jour dans ces temps heureux ? Lorsque la république envoya à la cour d'Avignon une ambassade composée des trois ordres de l'Etat, l'esprit et l'éloquence de Rienzi le firent nommer parmi les treize députés des communes. Il eut l'honneur de haranguer le pape Clément VI, et le plaisir de converser avec Pétrarque, esprit analogue au sien; mais l'humiliation et la pauvreté arrêtaient ses désirs ambitieux et le patriote romain était réduit à un seul vêtement et aux aumônes de l'hôpital. La justice rendue à son mérite, ou le sourire de la faveur, le tira enfin de cet état de misère; il obtint l'emploi de notaire apostolique, qui lui procura un salaire journalier de cinq florins d'or, des liaisons plus honorables et plus étendues, et le droit de faire contraster l'intégrité de ses paroles et de ses actions avec les vices alors dominants dans l'Etat. Son éloquence rapide et persuasive faisait une grande impression sur la multitude, toujours disposée à l'envie et à la censure. La mort de son frère, tué par des assassins qu'on n'avait pas punis, lui donnait une nouvelle ardeur, et il était impossible d'excuser ou d'exagérer les malheurs publics. La tranquillité et la justice, objets de toutes les sociétés civiles, étaient intérieurement bannies de Rome. Des citoyens jaloux, qui auraient enduré toutes les injures relatives à leurs personnes ou à leurs propriétés, étaient profondément blessés du déshonneur de leurs femmes et de leurs filles; ils étaient opprimés également par l'arrogance des nobles et la corruption des magistrats; et, selon les emblèmes allégoriques reproduits de diverses manières sur les tableaux que Rienzi exposait dans les rues et dans les églises, la seule différence qui se trouvât entre les chiens et les serpents, était l'abus qu'ils faisaient les uns des armes, et les autres des lois. Tandis que la foule attirée par ces tableaux les regardait avec curiosité, l'orateur, plein de hardiesse et toujours préparé, en développait le sens, en appliquait la satire; il allumait les passions des spectateurs, et annonçait un espoir éloigné de délivrance et de soulagement. Les privilèges de Rome, sa souveraineté à jamais durable sur ses princes et sur ses provinces, étaient, soit en public, soit en particulier, l'objet de ses discours; et un monument de servitude devint entre ses mains un titre et un aiguillon de liberté. Le décret du sénat, qui accordait les plus grandes prérogatives à l'empereur Vespasien, avait été inscrit sur une table de cuivre qu'on voyait encore dans le choeur de l'église de Saint-Jean de Latran. Il invita un grand nombre de nobles et de plébéiens à la lecture solennelle de ce décret, et fit élever un théâtre pour les recevoir. Rienzi arriva couvert d'un habit qui avait de la magnificence et quelque chose de mystérieux; il expliqua l'inscription, il la traduisit en langue vulgaire; il la commenta, et s'étendit avec éloquence et avec chaleur sur l'antique gloire du sénat et du peuple, d'où dérivait toute espèce de pouvoir légal. L'indolente ignorance des nobles ne leur permit pas d'apercevoir le but sérieux de ces singulières représentations: ils maltraitèrent quelquefois de paroles, et même de coups, le plébéien qui s'érigeait en réformateur; mais ils lui permirent souvent d'amuser de ses menaces et de ses prédictions les personnes qui se rassemblaient au palais Colonne, et le moderne Brutus se cachait sous le masque de la folie et le rôle d'un bouffon. Tandis qu'il se livrait à leur mépris, le rétablissement du bon état, son expression favorite, était regardé par le peuple comme un événement désirable possible, et enfin même comme un événement prochain tous les plébéiens étaient disposés à applaudir au libérateur qui leur était promis, et quelques-uns eurent le courage de le seconder.

20 mai 1347

Cola de Rienzo s'arroge le gouvernement de Rome

Une prophétie ou plutôt une sommation affichée à la porte de l'église Saint-George, fut le premier aveu public de ses desseins; et une assemblée de cent citoyens, réunis la nuit sur le mont Aventin, fut le premier pas vers leur exécution. Après avoir exigé des conspirateurs un serment de garder le secret et de le secourir; il leur fit voir l'importance et la facilité de l'entreprise; leur montra les nobles désunis et sans ressource, forts seulement de la crainte qu'inspirait leur puissance imaginaire; le pouvoir et le droit réunis dans les mains du peuple; les revenus de la chambre apostolique suffisants pour alléger la misère publique, et le pape lui-même ayant intérêt d'approuver leur victoire sur les ennemis du gouvernement et de la liberté. Après avoir assuré à sa première déclaration l'appui d'une troupe fidèle, il ordonna, au son des trompettes, que chacun eût à se trouver sans armes, la nuit du lendemain devant l'église Saint-Ange; afin de pourvoir au rétablissement du bon état. Il employa cette nuit à faire célébrer trente messes du Saint-Esprit; à la pointe du jour il sortit de l'église, tête nue, armé de pied en cap, et ayant autour de lui les cent conjurés. Le vicaire du pape, simple évêque d'Orviète, qu'on avait déterminé à jouer un rôle dans cette singulière cérémonie, marchait à la droite de Rienzi, devant lequel on portait trois étendards, emblèmes des desseins des conjurés. Le premier, qu'on nommait la bannière de la liberté, représentait Rome assise sur deux lions, et tenant d'une main une palme, et de l'autre un globe; sur celui de la justice, on voyait saint Paul, l'épée nue à la main; et sur le troisième, saint Pierre avec les clefs de la concorde et de la paix. Rienzi était encouragé par les applaudissements d'une foule innombrable qui comprenait peu de chose à tout cet appareil; mais qui formait de grandes espérances. La procession se rendit lentement du château Saint-Ange au Capitole. Le sentiment de son triomphe fut troublé par de secrètes émotions qu'il s'efforça de supprimer: il monta sans obstacle et avec une apparente confiance dans la citadelle de la république; et du haut du balcon il harangua le peuple, qui confirma ses actes, et ses lois de la manière la plus flatteuse. Les nobles, comme s'ils eussent été dépourvus d'armes et de moyens de prendre un parti, demeuraient consternés et en silence, témoins de cette étrange révolution; on avait eu soin de choisir le moment où Etienne Colonne, le plus redoutable d'entre eux, ne se trouvait pas à Rome. A la première rumeur il revint dans son palais; il affecta de mépriser cette émeute populaire, et déclara au député de Rienzi que, lorsqu'il en aurait le loisir, il jetterait par les fenêtres du Capitole le fou qui l'avait chargé d'une si belle commission. La grande cloche sonna aussitôt l'alarme; le soulèvement fut si rapide et le danger devint si pressant, qu'Etienne Colonne gagna avec précipitation le faubourg Saint-Laurent, d'où, après un moment de repos, il continua de s'éloigner avec la même diligence, jusqu'à ce qu'il se trouvât en sûreté dans son château de Palestrine, regrettant son imprudence de n'avoir pas étouffé la première étincelle de ce terrible incendie. On publia au Capitole un ordre général et péremptoire, qui enjoignait à tous les nobles de se retirer paisiblement dans leurs domaines: ils obéirent, et leur départ assura la tranquillité de Rome, qui ne renferma plus que des citoyens libres et obéissants.

20 mai 1347

Cola de Rienzo tribun

Mais une soumission volontaire disparaît avec les premiers transports de l'enthousiasme. Rienzi reconnut l'importance de justifier son usurpation par des formes régulières et un titre légal. S'il l'eut voulu, le peuple reconnaissant, et, enivré de l'exercice du pouvoir, aurait accumulé sur sa tête les titres de sénateur et de consul, de roi et d'empereur: il préféra l'antique et modeste nom de tribun; la protection des communes formait l'essence de ce titre sacré, et le peuple ignorait que le tribunat n'avait jamais donné de part à la puissance législative ou au pouvoir exécutif de la république. Ce fut sous ce nom de tribun que Rienzi publia, de l'aveu des Romains, les règlements les plus salutaires pour le rétablissement et le maintien du bon état. Conformément aux voeux de l'honnêteté et de l'inexpérience, une loi ordonna de terminer en quinze jours tous les procès civils. Le danger des parjures multipliés justifie peut-être une autre loi qui infligeait au crime de fausse accusation la peine qu'aurait subie l'accusé. Le législateur peut se voir forcé, par les désordres du temps, à punir de mort tous les homicides, et à ordonner, pour toutes les injures, la peine du talion. Comme on ne pouvait espérer une bonne administration de la justice qu'après avoir aboli la tyrannie des nobles, on déclara que personne, excepté le suprême magistrat, n'aurait la possession ou le commandement des portes, des ponts ou des tours de l'Etat; qu'on n'introduirait aucune garnison particulière dans les villes ou châteaux du territoire de Rome; qu'aucun particulier ne pourrait ni porter d'armes, ni fortifier son habitation, soit dans la ville, soit dans la campagne; que les barons répondraient, de la sûreté des grands chemins et de la libre circulation des denrées, et que la protection accordée aux malfaiteurs et aux voleurs serait punie d'une amende de mille marcs d'argent. Mais ces règlements eussent été impuissants et ridicules si l'autorité civile n'eût pas été soutenue par des forces capables de contenir la licence des nobles. Au premier moment d'alarme, la cloche du Capitole pouvait rassembler plus de vingt mille volontaires; mais le tribun et les lois avaient besoin d'une force plus régulière et plus stable. Dans chacun des ports de la côte, on plaça un vaisseau chargé de protéger le commerce. Les treize quartiers de la ville levèrent, habillèrent et payèrent à leurs frais une milice permanente de trois cent soixante cavaliers et de treize cents fantassins, et on retrouve l'esprit des républiques dans le don de cent florins qu'on assigna, comme un témoignage de reconnaissance, aux héritiers des soldats qui perdraient la vie au service de la république. Rienzi employa sans crainte de sacrilège les revenus de la chambre apostolique aux frais de la défense de l'Etat, à l'établissement des greniers publics, au soulagement des veuves, des orphelins et des couvents pauvres. L'impôt sur les feux, l'impôt sur le sel et les douanes, produisaient chacun cent mille florins par année; les abus étaient bien criants, si, comme on le dit, la judicieuse économie du tribun tripla en quatre ou cinq mois le revenu de la contribution sur le sel. Après avoir ainsi rétabli les forces et les finances de la république, Rienzi manda les nobles qui, dans leurs châteaux solitaires, continuaient à jouir de l'indépendance; il leur enjoignit de se trouver au Capitole, et de venir prêter le serment de fidélité au nouveau gouvernement et de soumission aux lois du bon état. Craignant pour leur sûreté, mais sentant qu'un refus aurait encore plus de danger que l'obéissance, les princes et les barons revinrent à Rome et rentrèrent dans leurs maisons comme de simples et paisibles citoyens. Les Colonnes et les Ursins, les Savelli et les Frangipani, se virent confondus devant le tribunal d'un plébéien, de ce vil bouffon dont ils s'étaient moqués si souvent; et leur humiliation était augmentée par un dépit qu'ils s'efforçaient en vain de déguiser. Le même serment fut prononcé tour à tour par les diverses classes de la société, par le clergé et par les citoyens aisés, par les juges et les notaires, par les marchands et les artisans; l'ardeur et la sincérité du zèle se montraient davantage à mesure qu'on descendait vers les dernières classes. Tous juraient de vivre et de mourir au sein de la république et de l'Eglise, dont on lia adroitement les intérêts en associant pour la forme, l'évêque d'Orviète, vicaire du pape, à l'office de tribun. Rienzi se vantait d'avoir affranchi le trône et le patrimoine de saint Pierre d'une aristocratie de rebelles; et Clément VI, qui se réjouissait de la chute des nobles, affectait de croire aux démonstrations d'attachement que lui donnait le réformateur, de reconnaître ses services, et de confirmer le pouvoir dont il avait été revêtu par le peuple. Un zèle très vif pour la pureté de la foi animait les discours et peut-être le coeur de Rienzi; il insinua que le Saint-Esprit l'avait chargé d'une mission surnaturelle, imposa de fortes peines pécuniaires à ceux qui ne rempliraient pas le devoir annuel de la confession et de la communion, et s'appliqua rigoureusement à maintenir le bien-être spirituel et temporel de son peuple fidèle.

20 mai 1347

La république de Rome

Jamais peut-être le pouvoir du caractère d'un seul homme ne s'est montré avec autant d'énergie, que dans la révolution soudaine, quoique passagère, opérée par le tribun Rienzi. Il soumit un repaire de bandits à la discipline d'une armée ou d'un couvent: il écoutait avec patience; il rendait une prompte justice; il était inexorable dans ses châtiments; le pauvre et l'étranger l'abordaient sans peine, et ni la naissance, ni la dignité, ni les immunités de l'Eglise, ne pouvaient sauver le coupable ou ses complices. Il abolit dans Rome les maisons privilégiées et tous ces asiles qui arrêtaient les officiers de la justice, et il employa aux fortifications du Capitole le fer et le bois de leurs barricades. Le vieux père des Colonnes, qui avait reçu un criminel dans son palais, subit la double honte d'avoir voulu le sauver et de ne s'en pas trouver le pouvoir. On avait volé près de Capranica une mule et une jarre d'huile; le seigneur du canton, qui était de la famille des Ursins, fut condamné à payer la valeur de la mule et de l'huile, et de plus à une amende de cinq cents florins pour avoir mal gardé la route. La personne des barons n'était pas plus à l'abri des lois que leurs maisons ou leurs terres; et, soit par hasard, soit à dessein, Rienzi traitait avec la même rigueur les chefs des factions opposées. Pierre Agapet Colonne, qui avait été sénateur de Rome, fut arrêté dans la rue pour une injustice ou pour une dette; et Martin des Ursins, qui, entre autres actes de violence et de rapines, avait pillé un navire naufragé à l'embouchure du Tibre, satisfit enfin par sa mort à la justice de son pays. Son nom, la pourpre de deux oncles cardinaux, son mariage récent, et une maladie mortelle, n'ébranlèrent pas l'inflexible tribun, qui voulait faire un exemple, et qui avait choisi sa victime. Les officiers publics arrachèrent Martin de son palais et de son lit nuptial: son procès fut court, et l'évidence de ses crimes incontestable; la cloche du Capitole assembla le peuple; le coupable, dépouillé de son manteau, à genoux et les mains liées derrière le dos, entendit son arrêt de mort, et, après lui avoir laissé quelques moments pour sa confession, on le mena au gibet. Dès ce moment tous les criminels perdirent l'espoir d'échapper au châtiment, et les scélérats, les fauteurs de désordres, les oisifs, purifièrent bientôt par leur fuite la ville et le territoire de Rome. Alors, dit Fortifiocca, les forêts se réjouirent de n'être plus infestées de brigands, les boeufs reprirent les travaux du labourage; les pèlerins revinrent dans les églises; les grands chemins et les hôtelleries se remplirent de voyageurs; le commerce, l'abondance et la bonne foi, reparurent dans les marchés, et l'on put laisser une bourse d'or en sûreté sur la route publique. Lorsque les sujets n'ont pas à craindre pour leur vie et leur propriété, l'industrie et les richesses qui en sont la récompense reparaissent bientôt d'elles-mêmes: Rome était toujours la métropole du monde chrétien; et les étrangers qui avaient joui de l'heureuse administration du tribun, publièrent dans tous les pays sa gloire et sa fortune.

20 mai 1347

Le tribun est respecté en Italie

Animé par le succès de ses desseins, Rienzi conçut une idée plus vaste encore, mais peut-être chimérique. Il voulait former des divers Etats de l'Italie, soit principautés, soit villes libres, une république fédérative où Rome tiendrait comme autrefois, et à juste titre, le premier rang. Il n'était pas moins éloquent dans ses écrits que dans ses discours. Des messagers rapides et fidèles furent chargés de ses nombreuses lettres: à pied, un bâton blanc à la main, ils traversaient les bois et les montagnes; leur personne avait dans les contrées ennemies le caractère sacré des ambassadeurs; soit flatterie ou vérité, ils rapportèrent à leur retour qu'ils avaient trouvé les grands chemins bordés d'une multitude, à genoux, implorant le ciel pour le succès de leur voyage. Si les passions avaient pu écouter la raison; si l'intérêt public avait pu triompher de l'intérêt particulier, l'Italie confédérée, et gouvernée par un tribunal suprême, se serait guérie des maux que lui causaient ses discordes intestines, et aurait fermé les Alpes aux Barbares du Nord. Mais l'époque favorable à cette réunion était passée; et si Venise, Florence, Sienne, Pérouse et quelques villes inférieures, offrirent au bon état la vie et la fortune de leurs sujets, les tyrans de la Lombardie et de la Toscane devaient mépriser ou détester le plébéien qui venait d'établir une constitution libre. Leur réponse cependant, ainsi que celle des autres cantons de l'Italie, était remplie de témoignages d'amitié et de considération pour le tribun: Rienzi reçut bientôt après les ambassadeurs des princes et des républiques; et au milieu de ce concours d'étrangers et dans toutes les relations de plaisir ou d'affaires, ce notaire plébéien savait montrer la politesse ou familière ou majestueuse qui convient à un souverain. L'époque la plus glorieuse de son règne fût le moment où Louis, roi de Hongrie, invoqua sa justice contre sa belle-soeur, Jeanne, reine de Naples, qui avait étranglé son mari. Le procès de Jeanne fut plaidé à Rome d'une manière solennelle; mais, après avoir entendu de part et d'autre les avocats, il eut la sagesse de renvoyer à une autre époque la décision de cette grande affaire, que l'épée du Hongrois, ne tarda pas à terminer. Au-delà des Alpes, et surtout à Avignon, la révolution excitait la curiosité, la surprise et les applaudissements.

(Et célébré par Pétrarque) Pétrarque avait vécu dans l'intimité de Rienzi; peut-être l'avait-il secrètement excité par ses conseils; les écrits qu'il publia à cette époque respirent toute l'ardeur du patriotisme et de la joie: son respect pour le pape, sa reconnaissance pour les Colonnes, disparurent auprès des devoirs plus sacrés de citoyen. Le poète lauréat du Capitole approuve la révolution, applaudit au héros, et, à travers quelques craintes et quelques avis, présente à la république les plus brillantes espérances d'une grandeur éternelle et toujours croissante.

20 mai 1347

Ses vices et ses folies

Tandis que Pétrarque s'abandonnait à ses visions prophétiques, la réputation et le pouvoir de son héros déclinaient avec rapidité; le peuple, qui avait vu d'un oeil d'admiration l'ascension du météore, commençait à remarquer les irrégularités de sa marche, et les ombres qui ternissaient souvent son éclat. Plus éloquent que judicieux, plus entreprenant que résolu, Rienzi ne tenait pas ses talents asservis à l'empire de la raison; il exagérait toujours dans une proportion décuple les objets de crainte et d'espoir, et la prudence qui n'aurait pas suffi pour élever son trône, ne s'occupa pas à le soutenir. Au faite des grandeurs, ses bonnes dualités prirent insensiblement le caractère des vices qui touchent à chaque vertu; sa justice dégénéra en cruauté, sa libéralité en profusion, et le désir de la réputation devint en lui une ostentation et une vanité puérile. Il aurait dû savoir que les premiers tribuns, si forts et si sacrés dans l'opinion publique, ne se distinguaient ni par le ton, ni par le vêtement, ni par le maintien, d'un plébéien ordinaire; que lorsque, dans l'exercice de leurs fonctions, ils parcouraient la ville à pied, un seul viator ou sergent les accompagnait. Les Gracques auraient été indignés ou peut-être auraient-ils souri en voyant leur successeur se qualifier de SÉVÈRE ET MISÉRICORDIEUX, LIBÉRATEUR DE ROME, DÉFENSEUR DE L'ITALIE, AMI DU GENRE HUMAIN, DE LA LIBERTÉ, DE LA PAIX ET DE LA JUSTICE; TRIBUN AUGUSTE. C'était au moyen d'un pareil théâtre que Rienzi avait préparé la révolution; mais ensuite, livré au luxe et à l'orgueil, il abusa de la maxime politique qui recommande de parler tout à la fois aux yeux et à l'esprit de la multitude. Il avait reçu de la nature tous les agréments extérieurs, mais l'intempérance ne tarda pas à le grossir et à le défigurer; il ne corrigeait en public ses dispositions à une gaîté rieuse que par une affectation de gravité et de sévérité. Il portait, du moins dans les occasions d'apparat, une robe de velours ou de satin de plusieurs couleurs, garnie de fourrure et brodée en or: le bâton de magistrat qu'il tenait à la main était un sceptre d'acier poli, surmonté d'un globe et d'une croix d'or qui renfermait un petit morceau de la vraie croix. Lorsqu'il parcourait la ville ou assistait à une procession, il montait un cheval blanc, symbole de la royauté; le grand drapeau de la république, qui offrait un soleil environné d'étoiles, une colombe et une branche d'olivier, flottait au-dessus de sa tête; il jetait à la population des pièces d'or et d'argent; il était entouré de cinquante gardes armés de hallebardes, et sa marche était précédée d'un escadron de cavalerie qui avait des timbales et des trompettes d'argent massif.

1er août 1347

Il est reçu chevalier

Le désir qu'il montra d'obtenir le rang de chevalier laissa voir la bassesse de sa naissance, et dégrada la dignité de ses fonctions: en se faisant armer chevalier (1er août 1347), il se rendit tout à la fois odieux aux nobles parmi lesquels il se rangeait, et aux plébéiens qu'il abandonnait. Cette cérémonie épuisa les sommes qui restaient au trésor, et tout ce que pouvaient fournir le luxe et les arts de son temps. Le cortège partit du Capitole et alla au palais de Latran: on avait préparé des décorations et des jeux dans toute la longueur du chemin; le clergé, l'ordre civil et l'ordre militaire, marchaient sous leurs bannières respectives; les dames romaines accompagnaient sa femme, et les ambassadeurs des divers Etats de l'Italie, présents à la cérémonie, durent louer en public et tourner secrètement en ridicule une pompe si bizarre et si nouvelle. Arrivé le soir à l'église et au palais de Constantin, il remercia alors et renvoya son nombreux cortège, qu'il invita à la fête du lendemain. Il reçut l'ordre du Saint-Esprit des mains d'un vieux chevalier: la purification du bain était une cérémonie préalable; et ce qui scandalisa et révolta les Romains plus qu'aucune autre des actions du tribun, il se servit du vase de porphyre où, d'après une ridicule tradition, on croyait que Constantin avait été guéri de sa lèpre par le pape Sylvestre. Il osa ensuite veiller ou plutôt reposer dans l'enceinte sacrée du baptistère; et un accident ayant fait tomber son lit de parade, on en tira un présage de sa chute prochaine. Le lendemain, lorsque les fidèles se rassemblèrent pour les cérémonies du culte, il se montra à la foule dans une attitude majestueuse, avec une robe de pourpre, son épée et ses éperons d'or. Sa légéreté et son insolente interrompirent bientôt les saints mystères. Se levant de son trône et s'avançant vers l'assemblée, il dit à haute voix: Nous sommons le pape Clément de se présenter à notre tribunal; nous lui ordonnons de résider dans son diocèse de Rome; nous sommons aussi devant nous le collège des cardinaux, ainsi que les deux prétendants, Charles de Bohême et Louis de Bavière, qui prennent le titre d'empereurs; nous ordonnons, à tous les électeurs d'Allemagne de nous informer sur quel prétexte ils ont usurpé le droit inaliénable du peuple romain, qui est l'ancien et légitime souverain de l'empire. Il tira ensuite son épée vierge encore, l'agita à trois reprises vers les trois parties du monde, et, dans son extravagance, il dit trois fois: Et cela aussi m'appartient. L'évêque d'Orviète, vicaire du pape, essaya d'arrêter toutes ces folies, mais une musique guerrière étouffa ses faibles protestations; et au lieu de sortir de l'assemblée, il dîna avec Rienzi son collègue, à une table réservée jusqu'alors au souverain pontife. On prépara un de ces banquets tels que les Césars en donnaient jadis aux Romains. Les appartements, les portiques et les cours du palais de Latran, étaient remplis de tables pour les hommes et les femmes de toutes les conditions: un ruisseau de vin coulait des narines du cheval de bronze qui portait la figure de Constantin; et si l'on se plaignit d'une chose, ce fut de manquer d'eau: l'ordre et la crainte continrent la licence du peuple.

(Son couronnement) On assigna un jour peu éloigné pour le couronnement de Rienzi. Les personnages les plus distingués du clergé de Rome placèrent l'une après l'autre, sur sa tête, sept couronnes de différentes feuilles ou de différents métaux; elles représentaient les sept dons du Saint-Esprit, et c'était ainsi qu'il prétendait toujours suivre l'exemple des anciens tribuns: des spectacles si extraordinaires trompaient ou flattaient le peuple, qui satisfaisait sa vanité par celle de son chef. Mais dans sa vie privée il s'écarta bientôt des lois de la frugalité et de l'abstinence; et les plébéiens, qui se laissaient imposer par le faste des nobles, furent blessés du luxe de leur égal. Sa femme, son fils, son oncle, barbier de profession, tenaient, avec des manières ignobles, des maisons de princes; et sans prendre la majesté des rois, Rienzi en acquit tous les vices.

1er août 1347

Les nobles de Rome

Un simple citoyen a décrit ainsi avec compassion, peut-être avec plaisir, l'humiliation des barons de Rome: Ils paraissaient devant le tribun, tête nue, les mains croisées sur la poitrine, et le regard baissé; et ils tremblaient ! bon Dieu, comme ils tremblaient ! Tant que Rienzi n'imposa d'autre joug que celui de la justice, tant que ses lois parurent être celles du peuple romain, leur conscience les forçait d'estimer l'homme qu'ils détestaient par orgueil et par intérêt: les extravagances du tribun ajoutèrent le mépris à la haine; et ils eurent l'espoir de renverser un pouvoir que la puissance publique ne soutenait plus avec la même force. L'animosité des Colonnes et des Ursins fut suspendue pour un moment par leur commune disgrâce; ils se réunirent par leurs voeux contre Rienzi, et concertèrent peut-être leurs projets. On saisit alors un meurtrier qui avait essayé d'attenter aux jours du tribun; on le mit à la torture, il accusa les nobles. Dès l'instant où Rienzi mérita le sort d'un tyran, il en prit les soupçons et les maximes: le même jour, il attira au Capitole, sous différents prétextes, ses principaux ennemis, parmi lesquels on comptait cinq personnes de la famille des Ursins, et trois des Colonnes; mais au lieu de se trouver à un conseil ou à une fête, ils se virent retenus prisonniers sous le glaive du despotisme ou celui de la justice: innocents ou coupables, ils durent éprouver la même frayeur. Le son de la grosse cloche ayant rassemblé le peuple, ils furent accusés d'une conjuration contre la vie du tribun; et, bien que quelques-uns pussent déplorer leur malheur, il ne s'éleva pas une main ou une voix pour arracher les premières têtes de la noblesse au danger qui les menaçait. Le désespoir soutenait en eux l'apparence du courage: ils passèrent dans des chambres séparées une nuit cruelle; et le vénérable héros des Colonnes, Etienne, frappant à la porte de sa prison, conjura les sentinelles, à diverses reprises, de le délivrer par une prompte mort d'une servitude si honteuse. L'arrivée d'un confesseur et le tintement de la cloche les instruisirent de leur destinée. La grande salle du Capitole, destinée à ce sanglant spectacle, était tapissée de rouge et de blanc. La physionomie du tribun était sombre et sévère, les bourreaux avaient le glaive à la main, et le son des trompettes interrompit les barons, qui voulurent adresser un discours à l'assemblée; mais dans ce moment décisif, Rienzi n'était pas moins agité et moins inquiet que ses captifs: il craignait l'éclat de leur nom, leur famille, l'inconstance du peuple et les reproches da monde entier; après les avoir imprudemment offensés par une mortelle injure, il conçut le vain espoir, en pardonnant, d'obtenir pardon à son tour, et prononça un discours travaillé, dans le ton d'un chrétien et d'un suppliant; comme l'humble ministre des communes, il pria ses maîtres de faire grâce à ces nobles criminels, engageant sa foi et son autorité pour garants de leur repentir et de leur bonne conduite à l'avenir. Si la clémence des Romains vous fait grâce, leur dit le tribun, ne promettez-vous pas de consacrer votre vie et votre fortune à la défense du bon état ? Les barons, étonnés de cette inconcevable clémence, répondirent par une inclination de tête; et tandis qu'ils renouvelaient leur serment de fidélité, ils formaient peut-être en secret le voeu plus sincère de se livrer à la vengeance. Un prêtre prononça leur absolution au nom du peuple; ils reçurent la communion en même temps que le tribun; ils assistèrent à un banquet, suivirent la procession, et lorsqu'on eut épuisé tous les signes de réconciliation tant spirituels que temporels, ils retournèrent chez eux avec les nouveaux titres de généraux, de consuls et de patriciens.

1er août 1347

Les nobles s'arment contre Cola di Rienzo

Le souvenir du danger qu'ils avaient couru, plutôt que celui de leur délivrance, les arrêta pendant quelques semaines; mais à la fin les plus puissants des Ursins sortirent de la ville avec les Colonnes, et arborèrent à Marino l'étendard de la rébellion. On répara à la hâte les murs de ce château; les vassaux se rendirent auprès de leurs seigneurs; les hommes mis hors de la protection des lois s'armèrent contre le magistrat: de Marino jusqu'aux portes de Rome, on enleva le bétail, on dévasta les vignes et les champs de blé, et le peuple accusa Rienzi de ces calamités que son gouvernement lui avait fait oublier. Rienzi paraissait avec plus d'avantage sur la tribune que sur le champ de bataille; il ne s'occupa du soin d'arrêter les rebelles que lorsqu'ils eurent levé beaucoup de soldats et rendu leurs forteresses imprenables. La lecture de Tite-Live ne lui avait donné ni les talents ni la valeur d'un général: vingt mille Romains furent obligés de revenir sans honneur et sans succès de l'attaque de Marino: il amusa sa vengeance à peindre ses ennemis la tête en bas et à noyer deux chiens (ç'aurait au moins dû être deux ours) représentant les Ursins. Les rebelles, convaincus de son incapacité, poussèrent leurs opérations avec plus de vigueur. Soutenus secrètement par un assez grand nombre de citoyens, ils entreprirent de pénétrer dans Rome, par force ou par surprise, à la tête de quatre mille fantassins et seize cents cavaliers. On garda la ville avec soin, le tocsin soigna toute la nuit; les portes furent alternativement gardées avec une grande vigilance et insolemment ouvertes; mais après quelque hésitation ils crurent devoir se retirer. Les deux premières divisions s'éloignaient lorsque les nobles de l'arrière-garde, voyant une entrée libre, se laissèrent emporter à leur imprudente valeur. Après le succès d'une première escarmouche, ils furent accablés par le nombre et massacrés sans quartier.

(Défaite et mort de Colonne; 20 novembre) Là périt Etienne Colonne le jeune, de qui Pétrarque attendait la restauration de l'Italie. Avant lui tombèrent sous le fer de l'ennemi, Jean son fils, jeune homme qui donnait de grandes espérances, Pierre son frère qui put regretter la tranquillité et les honneurs de l'Eglise, son neveu et deux bâtards de sa maison; et le nombre de sept, les sept couronnes du Saint- Esprit, comme les appelait Rienzi, fut complété par les mortelles douleurs d'un père inconsolable, le vieux chef de la maison de Colonne, qui avait survécu aux espérances et la fortune de sa famille. Le tribun pour animer ses troupes, imagina une apparition et une prophétie de saint Martin et de Boniface VIII. Il montra du moins dans la poursuite le courage d'un héros; mais il oublia les maximes des anciens Romains, qui abhorraient les triomphes obtenus dans la guerre civile. Il monta au Capitole, déposa sur l'autel son sceptre et sa couronne, et se vanta, avec quelque fondement, d'avoir coupé une oreille dont le pape ni l'empereur n'avaient pu venir à bout. Sa basse et implacable vengeance refusa aux morts les honneurs de la sépulture, et les corps des Colonnes, qu'il menaça d'exposer avec ceux des plus vils malfaiteurs, furent secrètement enterrés par les religieuses de leur famille. Le peuple partagea la douleur de ces saintes filles; il se repentit de sa fureur et abhorra l'indécente joie de Rienzi, qui alla voir le lieu où ces illustres victimes avaient reçu la mort. Ce fut là qu'il accorda à son fils les honneurs de la chevalerie: chacun des cavaliers de sa garde donna un coup léger au jeune néophyte; ce fut toute la cérémonie; et son ablution, aussi ridicule qu'inhumaine, se fit dans un étang encore souillé du sang des nobles.

15 décembre 1347

Chute et évasion de Cola di Rienzo

Un léger délai eût sauvé les Colonnes, Rienzi fut chassé un mois après ce triomphe. Ivre de sa victoire il perdit le peu de vertus civiles qu'il avait encore conservées, et il les perdit sans acquérir la réputation d'un habile guerrier. Une opposition hardie et vigoureuse se forma contre lui dans la ville, et lorsqu'il proposa à l'assemblée publique d'établir un nouvel impôt, de régler le gouvernement de Pérouse, trente-neuf membres combattirent son opinion. On voulut les accuser de perfidie et de corruption; ils repoussèrent cette imputation, et le contraignirent à prouver, en les chassant de force; que si la population le soutenait encore, sa cause était déjà abandonnée par les citoyens les plus respectables. Le pape ni les cardinaux ne s'étaient jamais laissé éblouir par ses vaines protestations; ils étaient justement offensés de l'insolence de sa conduite: la cour d'Avignon fit partir pour l'Italie un cardinal légat, et après une négociation inutile et deux entrevues avec Rienzi, il fulmina une bulle d'excommunication qui dépouillait le tribun de son office, et le traitait de rebelle, de sacrilège et d'hérétique. Ce qui restait des barons se trouvait alors abaissé à la nécessité d'obéir: l'intérêt et la vengeance les engagèrent au service de l'Eglise; mais se souvenant de la mort tragique des Colonnes, ils abandonnèrent à un aventurier le péril et la gloire de la révolution. Jean Pepin, comte de Minorbino, au royaume de Naples avait été condamné, pour ses crimes ou pour ses richesses, à une prison perpétuelle; et Pétrarque, en sollicitant la liberté du captif, contribua d'une manière indirecte à la perte de son ami. Minorbino se glissa dans Rome avec cent cinquante soldats; il environna de barricades le quartier des Colonnes, et fit sans peine ce qu'on avait jugé impossible. Dès le premier moment d'alarme, la cloche du Capitole ne cessa de tinter; mais, au lieu d'accourir à ce signal si bien connu, le peuple demeura tranquille et en silence, et le pusillanime tribun, versant des larmes sur cette ingratitude, abdiqua le gouvernement et quitta le palais de l'Etat.

1347-1354

Révolutions de Rome

Le comte Pepin, sans tirer l'épée, rétablit l'Eglise et l'aristocratie; on nomma trois sénateurs; le légat fut le premier, et ses collègues furent choisis dans les familles rivales des Colonnes et des Ursins. On abrogea toutes les institutions du tribun, sa tête fut proscrite; mais son nom paraissait encore si redoutable, que les barons balancèrent encore trois jours avant d'oser entrer dans la ville: Rienzi demeura plus d'un mois dans le château Saint-Ange, d'où il se retira paisiblement, après avoir vainement essayé de ranimer le courage et l'affection des Romains. Leur chimère de liberté et d'empire avait disparu; dans leur abattement ils étaient prêts à se livrer à la servitude, pourvu qu'elle fût tranquille et bien réglée. Ils remarquèrent à peine que les nouveaux sénateurs tiraient leur autorité du siège apostolique; que pour réformer la république, on avait revêtu quatre cardinaux d'un pouvoir dictatorial. Rome fut agitée de nouveau par les querelles sanglantes des barons, qui se détestaient les uns les autres et qui méprisaient les communes. Leurs forteresses à la ville et à la campagne se relevèrent et furent de nouveau démolies, et les paisibles citoyens, semblables à un troupeau de moutons, furent, dit l'historien florentin, dévorés par ces loups ravisseurs. Mais lorsque l'orgueil et l'avarice des nobles eurent enfin épuisé la patience des Romains, une confrérie de la Vierge Marie protégea ou vengea la république. La cloche du Capitole sonna le tocsin; les nobles, en armes, tremblèrent devant une multitude désarmée; Colonne, l'un des sénateurs, se sauva par une fenêtre du palais, et Ursini fut lapidé au pied de l'autel. Deux plébéiens, Cerroni et Baroncelli, occupèrent successivement le dangereux office de tribun. La douceur de Cerroni le rendait peu propre à soutenir le poids dont il était chargé: après quelques faibles efforts, il se retira avec une réputation pure et une fortune honnête, pour jouir le reste de sa vie des douceurs de la campagne. Baroncelli, dénué d'éloquence ou de génie, se distingua par sa fermeté: il parlait comme un patriote, et marchait sur les pas des tyrans. Son soupçon était un arrêt de mort, et la mort fut la récompense de ses cruautés. Au milieu des malheurs publics, on oublia les fautes de Rienzi; et les Romains regrettèrent la paix et la prospérité du bon état.

1351

Aventures de Cola di Rienzo

Après un exil de sept ans, le premier libérateur de Rome fut rendu à son pays: il s'était sauvé du château Saint-Ange sous un habit de moine ou de pèlerin, était allé implorer l'amitié du roi de Hongrie qui régnait alors à Naples, avait cherché à exciter l'ambition de tous les aventuriers courageux qu'il avait rencontrés; il était revenu à Rome dans la foule des pèlerins du jubilé; il s'était ensuite caché parmi les ermites de l'Apennin, et il avait erré dans les villes de l'Italie, de l'Allemagne et de la Bohême. On ne le voyait pas, mais son nom inspirait encore la terreur, et l'inquiétude de la cour d'Avignon prouve son mérite personnel; et peut même lui en faire supposer un supérieur à la réalité. Un étranger, à qui Charles IV donnait audience, s'avoua franchement pour le tribun de la république; il étonna une assemblée d'ambassadeurs et de princes par l'éloquence d'un patriote, par les visions d'un prophète, par ce qu'il leur annonça de la chute des tyrans et du royaume du Saint-Esprit; mais quelles que fussent les espérances qui l'avaient porté à se découvrir, Rienzi se trouva captif; il soutint son caractère d'indépendance et de dignité, il obéit comme par son propre choix à l'ordre irrésistible du souverain pontife. Son indigne conduite avait refroidi Pétrarque; le zèle du poète fut ranimé par le malheur et la présence de son ami: il se plaignit hardiment d'un siècle où le libérateur de Rome était remis par son empereur entre les mains de son évêque. Rienzi fut conduit lentement, mais sous une sûre escorte, de Prague à Avignon.

(Prisonnier à Avignon; 1351) Son entrée dans cette ville fut celle d'un malfaiteur; il fut enchaîné dans sa prison par la jambe, et quatre cardinaux eurent ordre d'examiner les crimes d'hérésie et de rébellion dont on l'accusait; mais le procès et la condamnation de Rienzi auraient fixé l'attention sur des objets qu'il était prudent de laisser sous le voile du mystère: la suprématie temporelle des papes, le devoir de la résidence, et les privilèges civils et ecclésiastiques du clergé et du peuple de Rome. Le pontife qui régnait alors méritait le nom de Clément; les malheurs et la grandeur d'âme du captif excitèrent sa pitié et son estime, et Pétrarque croit qu'il respecta dans le héros le nom et le sacré caractère de poète. On adoucit la prison de Rienzi; on lui donna des livres, et il chercha dans une étude assidue de Tite-Live et de la Bible la cause et la consolation de ses malheurs.

8 septembre 1354

La mort de Cola di Rienzo

(Cola di Rienzo sénateur de Rome) Sous le pontificat d'Innocent VI, il eut lieu d'espérer sa liberté et son rétablissement; et la cour d'Avignon persuadée que cet homme, qui avait eu autrefois tant de succès dans sa rébellion, pouvait seul apaiser et réformer l'anarchie de la métropole. Après avoir exigé solennellement de lui une promesse de fidélité, elle l'envoya en Italie, avec le titre de sénateur; mais la mort de Baroncelli, qui survint alors, parut rendre sa mission inutile; et le légat, le cardinal Albornoz, politique consommé, lui permit avec répugnance, et sans lui donner de secours, de continuer sa périlleuse entreprise. Rienzi fut d'abord reçu comme il pouvait le désirer: le jour de son entrée fut une fête publique; son éloquence, son crédit, firent d'abord revivre les lois du bon état; mais ses vices et ceux du peuple ne tardèrent pas à couvrir de nuages une si belle aurore. Il dut, au Capitole, regretter souvent sa captivité d'Avignon; et après une administration de quatre mois, il fut massacré dans une émeute qu'avaient suscitée les barons romains. Il avait, dit on, contracté dans la société des Allemands, et des Bohémiens des habitudes d'intempérance et de cruauté; le malheur avait amorti son enthousiasme, sans fortifier sa raison ou sa vertu; et des espérances de la jeunesse, cette vive certitude, gage du succès, étaient remplacées par la froide impuissance de la méfiance et du désespoir. Tribun, il avait régné avec un pouvoir absolu fondé sur le choix et sur l'affection des Romains. Sénateur, il n'était plus que le servile ministre d'une cour étrangère, et pendant qu'il se rendait suspect aux citoyens, il fut abandonné par le prince. Albornoz, qui semblait vouloir le perdre, lui refusa avec inflexibilité tout secours d'hommes et d'argent; Rienzi, en sa qualité de sujet, n'osait plus toucher aux revenus de la chambre apostolique; et le premier projet d'impôt fut le signal des clameurs et de la sédition. Sa justice même fut souillée au moins du reproche de cruauté et de personnalité; il sacrifia à sa méfiance le citoyen de Rome le plus vertueux: et lorsqu'il fit exécuter un voleur public qui l'avait aidé de sa bourse, le magistrat oublia ou se rappela beaucoup trop les obligations du débiteur. Une guerre civile épuisa ses trésors et la patience de la ville; les Colonnes, enfermés dans le château de Palestrine, se permettaient toujours des hostilités, et ses mercenaires méprisèrent bientôt un chef ignorant et timide, qui se montrait jaloux de tout mérite subalterne. Rienzi offrit durant sa vie et à sa mort un bizarre assemblage d'héroïsme et de lâcheté. Lorsqu'une multitude furieuse investit le Capitole, lorsque ses officiers de l'ordre civil et de l'ordre militaire l'abandonnèrent, le sénateur, intrépide en ce moment, saisit le drapeau de la liberté, se présenta sur le balcon, prononça un discours éloquent, dans lequel il chercha à émouvoir les Romains; et à leur persuader que sa chute entraînerait celle de la république. Des imprécations et une grêle de pierres interrompirent son discours: un trait lui perça la main, et dès cet instant il tomba dans le plus lâche désespoir: il s'enfuit en pleurant au fond du palais, et ne s'y croyant pas en sûreté, il descendit, à l'aide d'un drap, dans une cour donnant sous les fenêtres de la prison. Abandonné, sans espérance, il fut assiégé jusqu'au soir: les portes du Capitole furent détruites par le feu, et enfoncées à coups de hache. Le sénateur, caché sous l'habit d'un plébéien, voulut s'évader; mais on le reconnut, et on le traîna sur la plate-forme du palais, théâtre fatal de ses jugements et de ses exécutions. Privé de voix et de mouvement, il demeura une heure entière à moitié nu et à demi mort, au milieu de la multitude. La rage s'était calmée et avait fait place à la curiosité et à l'étonnement; un dernier mouvement de respect et de compassion agissait en sa faveur, et allait peut- être l'emporter sur la haine, lorsqu'un assassin plus hardi que les autres lui plongea un poignard dans le coeur.

(Sa mort; 8 septembre 1354) Rienzi expira au même instant; son corps, percé de mille coups par la rage de ses ennemis, fût abandonné aux chiens, et ensuite livré aux flammes. La postérité balancera les vices et les vertus de cet homme extraordinaire; mais, dans une longue période d'anarchie et de servitude, Rienzi a été souvent célébré comme le libérateur de son pays et le dernier des patriotes romains.

8 septembre 1354

Pétrarque sollicite les papes d'Avignon de venir résider à Rome

(Pétrarque appelle l'empereur Charles V; janvier-mai 1355) Le premier et le plus noble des désirs de Pétrarque était le rétablissement d'une république libre; mais après l'exil et après la mort de son héros plébéien, du tribun de Rome, il tourna ses regards vers le roi des Romains. Le Capitole était encore souillé du sang de Rienzi, lorsque Charles IV descendit les Alpes pour se faire couronner empereur et roi d'Italie. Il reçut à Milan la visite du poète, dont il paya les flatteries par des illusions; il accepta une médaille d'Auguste, et promis sans sourire d'imiter le fondateur de la monarchie romaine. Les espérances toujours trompées de Pétrarque venaient d'une fausse application des noms et des maximes de l'antiquité. Il aurait dû voir que les temps ni les caractères n'étaient pas les mêmes, que la différence était incommensurable entre le premier des Césars et un prince bohémien élevé par la faveur du clergé au rang de chef titulaire de l'aristocratie germanique. Loin de songer à rendre à Rome sa gloire et ses provinces, Charles avait promis au pape, par un traité secret, de sortir de Rome le jour de son couronnement; et dans sa honteuse retraite il fut poursuivi par les reproches du poète patriote.

Pétrarque, ne pouvant plus espérer le rétablissement de la liberté ni de l'empire, forma des voeux moins élevés; il entreprit de réconcilier le pasteur et le troupeau, et de ramener l'évêque de Rome dans son ancien et véritable diocèse. Son zèle sur ce point ne se ralentit jamais; on le vit soit dans la ferveur de sa jeunesse, soit lorsqu'il eut acquis l'autorité de l'âge, adresser successivement ses exhortations à cinq papes et son éloquence fut toujours animée du sentiment et de la franchise d'une noble liberté; fils d'un citoyen de Florence, il ne cessa de préférer le pays où il avait reçu le jour à celui auquel il devait son éducation, et l'Italie fut toujours à ses yeux la reine et le jardin du monde. Sans doute, malgré ses factions domestiques, elle était plus avancée dans les arts et dans les sciences, plus riche et plus polie que la France; mais la différence n'était pas telle que Pétrarque eût le droit de traiter de barbares toutes les contrées situées au-delà des Alpes. Avignon, la mystique Babylone, réceptacle de tous les vices et de tous les genres de corruption, était l'objet de sa haine et de son mépris; mais il oubliait que ces vices scandaleux n'étaient pas une production du sol, et qu'ils marchaient à la suite du pouvoir et du luxe de la cour des papes. Il avoue que le successeur de saint Pierre est l'évêque de l'Eglise universelle; mais il ajoute que l'apôtre avait établi son siège non sur les bords du Rhône, mais, sur ceux du Tibre, et que tandis que toutes les villes du monde chrétien jouissaient de la présence de leur évêque, la seule métropole demeurait solitaire et abandonnée. Depuis la translation du saint-siège, les édifices sacrés de Latran, du Vatican, leurs autels et leurs saints, languissaient dépouillés et dégradés; et comme si le tableau de la vieillesse et des infirmités d'une femme en pleurs pouvait ramener un mari volage, souvent il peignait Rome sous l'emblème d'une matrone inconsolable; mais la présence du souverain légitime devait dissiper le nuage qui couvrait les sept collines: une gloire éternelle, la prospérité de Rome et la prospérité de l'Italie, devaient être la récompense du pape qui oserait prendre cette généreuse résolution. Des cinq pontifes auxquels s'adressa Pétrarque, les trois premiers, Jean XXII, Benoît XII et Clément VI, ne virent dans cette hardiesse qu'un amusement ou peut-être une importunité; mais enfin Urbain V tenta ce mémorable changement qu'acheva Grégoire XI. Ils rencontrèrent à leur projet des obstacles puissants et presque insurmontables. Un roi de France, qui a mérité le surnom de Sage, ne voulait pas affranchir les papes de la dépendance où les tenait leur séjour dans le centre de ses Etats; la plupart des cardinaux étaient Français, attachés à la langue, aux moeurs et au climat d'Avignon, à leurs magnifiques palais, et surtout aux vins de Bourgogne. L'Italie leur paraissait une terre étrangère ou ennemie, et ils s'embarquèrent à Marseille avec autant de répugnance que s'ils eussent été bannis ou vendus en terre infidèle.

(Retour d'Urbain V; 16 octobre 1367-17 avril 1370) Urbain V vécut trois années au Vatican (16 octobre 1367, 17 avril 1370) en sûreté et d'une manière honorable; sa dignité était protégée par une garde de deux mille cavaliers, et il y reçut les félicitations du roi de Chypre, de la reine de Naples et des empereurs d'Orient et d'Occident; mais bientôt la joie de Pétrarque et des Italiens fit place à la douleur et à l'indignation. Déterminé, soit par des motifs d'utilité publique ou particulière, par ses propres désirs ou par les prières des cardinaux, Urbain retourna en France, et l'élection très prochaine de son successeur fut affranchie du tyrannique patriotisme des Romains. Les puissances du ciel s'intéressèrent à leur cause; une sainte pèlerine, Brigitte de Suède, désapprouva le départ d'Urbain et prédit sa mort.

(Grégoire XI rétablit enfin le saint-siège à Rome; 17 janvier 1377) Sainte Catherine de Sienne excita Grégoire XI à retourner à Rome; et il parait que les papes eux-mêmes, grands fauteurs de la crédulité humaine, crurent aux visions de ces deux femmes. Au reste, des raisons temporelles appuyaient ces avis du ciel. Des troupes ennemies entrées dans Avignon, y avaient outragé le saint-siège: un héros, à la tête de trente- mille brigands, y avait exigé un vicaire de Jésus-Christ et du sacré collège une rançon et l'absolution, et cette maxime des guerriers français, d'épargner le peuple et de piller de l'Eglise, était une nouvelle hérésie de la plus dangereuse conséquence. Le pape, ainsi chassé d'Avignon, était vivement sollicité pour retourner à Rome. Le sénat et le peuple le reconnaissaient pour leur souverain légitime, lui offraient les clefs des portes, des ponts et des forteresses, du moins pour le quartier situé au-delà du Tibre; mais ils déclaraient en même temps qu'ils ne pouvaient plus supporter le scandale et le malheur de son absence et que son obstination à demeurer sur les bords du Rhône les déterminerait à faire revivre et à soutenir leur ancien droit d'élection. On avait demandé à l'abbé du mont Cassin, si renommé par le clergé et le peuple, s'il accepterait la tiare: Je suis citoyen de Rome, avait répondu ce vénérable ecclésiastique, et mon premier devoir est d'obéir à la voix de mon pays.

(Sa mort; 27 mars 1378) Si on laissait à la superstition à chercher les causes d'une mort prématurée, si le mérite des actions se jugeait d'après l'événement, on devrait croire que cette mesure, si raisonnable et si convenable était contraire aux volontés du ciel. Grégoire XI mourut quatorze mois après son retour au Vatican, et sa mort fut suivie du grand schisme d'Occident qui divisa l'Eglise durant plus de quarante ans. Le sacré collège était alors composé de vingt-deux cardinaux: six étaient demeurés à Avignon; onze Français, un Espagnol et quatre Italiens, entrèrent au conclave en suivant les formes ordinaires.

9 avril

Urbain VI

On n'avait pas encore établi la loi qui ordonne de choisir le pape parmi les cardinaux; et ils nommèrent d'une voix unanime l'archevêque de Bari, sujet de Naples, et recommandable par son zèle et son savoir: le nouveau pape prit le nom d'Urbain VI; et l'épître du sacré collège affirme que son élection avait été libre et régulière, et qu'ils avaient été, comme à l'ordinaire, inspirés par le Saint Esprit. La cérémonie de l'adoration, de l'investiture et du couronnement, se fit de la manière accoutumée: Rome et Avignon obéirent au pouvoir temporel d'Urbain VI, et le monde latin reconnut sa suprématie ecclésiastique. Durant plusieurs semaines, les cardinaux continuèrent à se réunir autour de lui avec les plus vives protestations d'attachement et de fidélité; mais lorsque les chaleurs de l'été leur permirent de sortir de Rome avec décence, ils se réunirent à Agnani et à Fundi, et là, en sûreté, ils jetèrent le masque, convinrent de leur fausseté et de leur hypocrisie.

(Election de Clément VII; 21 septembre) Ils excommunièrent l'antéchrist de Rome, et procédant à une nouvelle élection, ils choisirent Robert de Genève, qui prit le nom de Clément VII, et l'annoncèrent aux nations pour le légitime vicaire de Jésus-Christ. Ils représentèrent leur premier choix comme forcé et illégal, et nul de droit, ayant été dicté par les menaces des Romains et la crainte de la mort. Des faits et des vraisemblances paraissent justifier cette plainte. Les douze cardinaux français, formant plus des deux tiers des suffrages, se trouvaient maîtres de l'élection; et quelles que fussent leurs jalousies intestines, on ne peut guère présumer qu'ils eussent sacrifié librement leurs droits et leurs intérêts à un étranger qui les éloignait pour jamais de leur patrie. Les récits divers et même contradictoires des contemporains confirment plus ou moins le soupçon d'une violence populaire. Les Romains, naturellement portés à la sédition et à la licence, étaient encore excités par ce sentiment de leurs droits, et la crainte d'une seconde émigration. Trente mille rebelles armés environnèrent, dit-on, le conclave et l'intimidèrent par leurs cris: les cloches du Capitole et de Saint-Pierre sonnèrent le tocsin: La mort ou un pape italien ! était le cri universel; les douze bannerets ou chefs de quartiers répétèrent la même menace sous la forme d'un charitable avis; on fit quelques préparatifs pour brûler les cardinaux réfractaires, et il parût probable que s'ils donnaient la tiare à un Français ils ne sortiraient pas en vie du Vatican. Leur dissimulation, durant quelques semaines qui suivirent le conclave, ne fut pas moins forcée; mais l'orgueil et la cruauté d'Urbain les menaçaient d'un danger encore plus grand; et ils ne tardèrent pas à connaître ce tyran, assez insensible pour se promener dans son jardin, et réciter son bréviaire au milieu des gémissements de six des cardinaux auxquels on donnait la torture dans une chambre voisine: son zèle inflexible, qui blâmait hautement leur luxe et leurs vices, les aurait forcés de remplir leurs devoirs dans leurs paroisses à Rome; et s'il n'eût pas différé, par malheur pour lui, la promotion qu'il méditait, les cardinaux français allaient se trouver en minorité dans le sacré collège et dénués de tout appui. Ces motifs et l'espoir de repasser les Alpes les portèrent à troubler imprudemment la paix et l'unité de l'Eglise, et les écoles catholiques disputent encore sur la validité de la première ou de la seconde élection. La vanité de la nation plutôt que l'intérêt, détermina la cour et le clergé de France. La Savoie, la Sicile, l'île de Chypre, l'Aragon, la Castille, la Navarre et l'Ecosse, entraînés par cet exemple, se rangèrent du parti de Clément VII, et après sa mort, de celui de Benoît XIII. Rome et les principaux Etats de l'Italie, l'Allemagne, le Portugal, l'Angleterre, les Pays-Bas et les royaumes du Nord, adhérèrent à l'élection d'Urbain VI, qui eut Boniface IX, Innocent VII et Grégoire XII, pour successeurs.

1378-1418

Grand schisme d'Occident

Des bords du Tibre et des rives du Rhône, les deux papes se combattirent avec la plume et avec l'épée: l'ordre de la société fut troublé sous les rapports tant civils qu'ecclésiastiques, et les Romains souffrirent une bonne partie de ces maux, dont on pouvait les accuser d'être les premiers auteurs. Ils s'étaient vainement flattés de rétablir dans la capitale la monarchie de l'Eglise, et de sortir de leur pauvreté à l'aide des tributs et des offrandes des nations.

(Maux de Rome) Mais le schisme de la France et de l'Espagne détourna le cours de ces richesses, et les deux jubilés qu'on célébra dans l'espace de dix ans, ne purent les dédommager de leur perte. Les affaires du schisme, les armes étrangères et des émeutes populaires obligèrent souvent Urbain VI et ses trois successeurs à abandonner le Vatican. La funeste animosité des Colonnes (Colonna) et des Ursins (Ursinis) subsistait toujours: les bannerets de Rome s'emparèrent et abusèrent des privilèges d'une république; les vicaires de Jésus-Christ qui avaient levé des troupes punirent les rebelles par le gibet, l'épée et le poignard; et onze députés du peuple, appelés à une conférence amicale, furent massacrés en trahison et jetés dans la rue. Depuis l'invasion de Robert le Normand, les Romains avaient soutenu leurs divisions intestines sans la dangereuse intervention des étrangers. Mais au milieu des désordres du schisme, un voisin ambitieux, Ladislas, roi de Naples, défendit et trahit tour à tour le pape et le peuple; il fut déclaré par le souverain pontifie gonfalonier ou général de l'Église; tandis que les citoyens lui déférèrent le choix de leurs magistrats. Il tint Rome assiégée par terre et par mer, et y entra trois fois comme un conquérant barbare; il profana les autels, viola les jeunes filles, pilla les marchands, fit ses dévotions à Saint-Pierre, et laissa une garnison dans le château Saint-Ange. Ses armes ne furent pas toujours heureuses, et il ne dut une fois qu'à un délai de trois jours la conservation de sa vie et de sa couronne; mais il triompha à son tour, et sa mort prématurée sauva seule la métropole et l'Etat ecclésiastique des entreprises de ce vainqueur ambitieux, qui avait pris le titre ou du moins usurpé les pouvoirs de roi de Rome.

1394-1407

Négociations pour la paix et la réunion des schismatiques

Je n'ai pas entrepris l'histoire ecclésiastique du schisme d'Occident; mais Rome est vivement intéressée dans les contestations élevées au sujet de la succession de ses souverains. Les premiers conseils pour la paix et la réunion des chrétiens sortirent de l'université de Paris et de la faculté de la Sorbonne, dont les docteurs étaient regardés, au moins dans l'Eglise gallicane, comme les maîtres les plus consommés dans la science théologique. Ils écartèrent sagement toutes les recherches sur l'origine et les raisons des deux partis; et pour remédier à tant de maux, ils proposèrent que les deux papes abdiquassent en même temps après que chacun d'eux aurait autorisé les cardinaux de la faction opposée à se réunir pour une élection légitime, et que les nations refusassent d'obéir à celui des deux compétiteurs qui préférerait ses intérêts à ceux du public. Dès que le saint-siège vaquait, ces médecins de l'Eglise demandaient avec instance qu'on prévînt les funestes suites d'un choix précipité; mais la politique du conclave et l'ambition des cardinaux n'écoutaient ni la raison ni les prières, et quelques promesses qu'eut pu faire celui qui obtenait la tiare, le pape n'était jamais lié par les serments du cardinal. L'artifice des pontifes rivaux, les scrupules ou les passions de leurs adhérents, et les vicissitudes des factions qui, en France, gouvernaient l'insensé Charles VI, éludèrent durant quinze ans les desseins pacifiques de l'université de Paris. On adopta enfin une résolution vigoureuse: une ambassade solennelle, composée du patriarche titulaire d'Alexandrie, de deux archevêques, de cinq évêques, de cinq abbés, de trois chevaliers et de vingt docteurs, se rendit à la cour d'Avignon et à celle de Rome: elle y demanda, au nom de l'Eglise et du roi, l'abdication des deux papes, de Pierre de Luna, qu'on nommait Benoît XIII, et d'Angelo Corrario, qu'on appelait Grégoire XII. Pour l'honneur de Rome et le succès de leur commission, les ambassadeurs demandèrent une conférence avec les magistrats de la ville: ils déclarèrent d'une manière positive que le roi très chrétien ne voulait pas tirer le saint-siège du Vatican, qui était à ses yeux la résidence convenable au successeur de saint Pierre. Un orateur éloquent répondit, au nom du sénat et du peuple, que les Romains désiraient concourir à la réunion de l'Eglise; il déplora les maux temporels, et spirituels d'un si long schisme, et réclama la protection de la France contre les armes du roi de Naples. Les réponses de Benoît et de Grégoire furent également édifiantes et trompeuses; et les deux rivaux, pour éluder leur abdication, se montrèrent animés du même esprit. Ils convinrent de la nécessité d'une entrevue préliminaire; mais ils ne purent jamais s'accorder sur le temps, le lieu et la forme de cette entrevue. Si l'un avance, disait un serviteur de Grégoire, l'autre recule; l'un semble être un animal qui craint la terre, et l'autre une créature qui craint l'eau. Ainsi, deux vieux prêtres, pour quelques instants de vie et de pouvoir qui peuvent leur rester encore, compromettent la paix et le salut du monde chrétien.

1409-1418

Les conciles de Pise (1409) et de Constance (1414-1418)

Enfin le monde chrétien s'indigna de leur obstination et de leurs artifices chacun d'eux fut abandonné par ses cardinaux qui se réunirent à ceux du parti contraire comme à des amis et à des collègues: leur révolte fut soutenue par une nombreuse assemblée de prélats et d'ambassadeurs. Le concile de Pise déposa avec une égale justice le pape de Rome et celui d'Avignon; le conclave élut Alexandre V d'une voix unanime, et après la mort d'Alexandre, arrivée peu de temps après, nomma de la même manière Jean XXIII, le plus débauché de tous les hommes. Mais au lieu d'éteindre le schisme, la précipitation des Français et des Italiens ne fit qu'élever un troisième prétendant au trône de saint Pierre. On contesta les droits nouveaux que s'étaient attribués le concile de Pise et le conclave qui en fut la suite. Les rois d'Allemagne, de Hongrie et de Naples, adhérèrent à la cause de Grégoire XII; la dévotion et le patriotisme des Espagnols les décidèrent en faveur de Benoît XIII, leur compatriote.

(Concile de Constance; 1414-1418) Le concile de Constance réforma les décrets inconsidérés du concile de Pise. L'empereur Sigismond y joua un grand rôle en qualité d'avocat ou de protecteur de l'Eglise catholique; et ce concile, par le nombre et l'importance des membres de l'ordre civil et de l'ordre ecclésiastique qui y assistèrent, sembla former les états généraux de l'Europe. Des trois compétiteurs, Jean XXIII fut la dernière victime: il prit la fuite, mais on le ramena captif: on supprima les accusations les plus scandaleuses; le vicaire de Jésus-Christ ne fut accusé que de piraterie, de meurtre, de viol, de sodomie et d'inceste, et après avoir souscrit à sa condamnation, il expia dans une prison l'imprudence de s'être fié de sa sûreté sur une ville libre au-delà des Alpes. Grégoire XII, dont la juridiction se trouvait bornée à l'enceinte de Rimini, descendit plus honorablement du trône, la session où il renonça au titre et à l'autorité de légitime pape, fut convoquée par son ambassadeur. Pour vaincre l'obstination de Benoît XIII et de ceux qui le soutenaient, l'empereur fit le voyage de Constance à Perpignan. Les rois de Castille, d'Aragon, de Navarre et d'Ecosse, obtinrent un honorable traité; Benoît fut déposé par le concile, de l'aveu des Espagnols: mais on laissa ce vieillard dont on n'avait rien à craindre, excommunier deux fois par jour, de son château solitaire, les royaumes rebelles qui avaient abandonné sa cause. Après avoir extirpé les restes du schisme, le concile de Constance précéda avec lenteur et avec circonspection à l'élection du souverain de Rome et du chef de l'Eglise. Dans cette grande occasion, on ajouta aux vingt-trois cardinaux qui formaient le sacré collège, trente députés tirés en nombre égal des cinq grandes nations de la chrétienté, l'italienne, l'allemande, la française, l'espagnole et l'anglaise. Cette intervention des étrangers fut rendue moins pénible aux habitants de Rome par la générosité qu'ils eurent de choisir un Italien et un Romain, et Othon Colonne, recommandable par sa famille et par son mérite personnel, réunit les voix du conclave. Rome reçut avec joie et avec soumission, pour souverain, le plus noble de ses enfants. L'Etat ecclésiastique fut détendu par sa puissante famille, et c'est sous ce règne que les papes sont rentrés au Vatican et s'y sont figés à demeure.

1417-1441- 1447

Martin V-Eugène IV-Nicolas V

(Martin V; 1417) Martin V (1417) reprit le droit de fabriquer les monnaies que le sénat avait exercé durant près de trois siècles; il y fit mettre son image et son nom et c'est à lui que commence la suite des médailles des papes. Eugène IV (1341), son successeur immédiat, est le dernier pontife qui se soit vu chassé de Rome par une émeute; et Nicolas V (1417), successeur d'Eugène IV, est le dernier qui ait été importuné de la présence d'un empereur romain.

(Dernière révolte de Rome; 29 mars-26 octobre 1434) 1- La querelle d'Eugène avec les pères du concile de Bâle, et le poids ou la crainte d'une nouvelle excise, encouragèrent et excitèrent les Romains à envahir le gouvernement, temporel de la ville. Ils prirent les armes, élirent sept gouverneurs de la république et un connétable du Capitole; ils emprisonnèrent le neveu du pape, assiégèrent le pontife dans son palais; et lorsqu'il prit la fuite en habit de moine, et que sa barque descendit le Tibre, ils l'assaillirent d'une multitude de traits. Toutefois il avait encore au château Saint-Ange une garnison fidèle et de l'artillerie; ses batteries foudroyaient la ville, et un boulet adroitement pointé renversa la barricade du pont, et dispersa d'un seul coup les héros de la république. Une rébellion de cinq mois (29 mai, 26 octobre 1434), avait épuisé leur constance. Sous la tyrannie des nobles gibelins, les plus sages d'entre les patriotes regrettèrent la domination du pape, et leur repentir bientôt unanime fut suivi de la soumission. Les troupes de saint Pierre occupèrent de nouveau le Capitole; les magistrats retournèrent chacun dans leur maison; les plus coupables furent punis de la mort ou de l'exil, et le légat, arrivant à la tête de deux mille fantassins, et de quatre mille chevaux, fut salué comme le père de la ville. Les conciles de Ferrare et de Florence; la frayeur ou le ressentiment, prolongèrent l'absence d'Eugène. Il fût reçu par un peuple soumis; mais par les acclamations mêmes qui accompagnèrent son entrée, il comprit que pour entretenir la fidélité des Romains et assurer son repos, il devait abolir sans délai l'odieux impôt qui avait été une des causes de la révolte.
2- Rome se rétablit, s'embellit et s'éclaira sous le paisible règne de Nicolas V.

(Frédéric III; dernier empereur d'Allemagne, couronné à Rome; 18 mars 1452) Tandis que le pape s'occupait des ornements de sa capitale et du bonheur de son peuple, il fût alarmé par l'approche de l'empereur Frédéric III; au reste, ni le caractère ni la puissance de ce prince ne pouvaient justifier un tel effroi. Après avoir rassemblé dans la métropole ses forces militaires, après avoir pourvu au tant qu'il le put à sa sûreté par des serments et des traités, Nicolas reçut d'un air satisfait le fidèle avocat et vassal de l'Eglise romaine. On était alors si disposé à la soumission, Frédéric III était si faible, que rien ne troubla la pompe de son couronnement; mais cette vaine cérémonie était si humiliante pour une nation indépendante, que ses successeurs se sont dispensés du fatigant voyage de Rome, et que le choix des électeurs d'Allemagne leur a paru un titre suffisant.

1417-1447

Statuts et gouvernement de Rome

Un citoyen a remarqué avec satisfaction et avec orgueil que le roi des Romains, après avoir salué légèrement les cardinaux et les prélats qui allèrent de Rome à sa rencontre, distingua le sénateur de Rome et son habit de cérémonie, et que, dans ce dernier adieu, le fantôme de l'empire et celui de la république s'embrassèrent d'une manière amicale. Selon les lois de Rome, son premier magistrat devait être docteur es lois, étranger, et né au moins à quarante milles de la cité: il ne pouvait être lié avec les habitants de parenté ou d'alliance au troisième degré canonique. On le nommait chaque année; lorsqu'il sortait de charge on examinait sévèrement sa conduite, et il ne pouvait exercer le même office qu'après un intervalle de deux ans. Il recevait trois mille florins pour ses dépenses et son salaire; et la pompe qui l'environnait était digne de la majesté de la république. Il portait une robe de brocart d'or ou de velours cramoisi; pendant l'été une étoffe de soie plus légère; il avait un sceptre d'ivoire à la main; les trompettes annonçaient son approche; il était précédé d'au moins quatre licteurs, qui tenaient des baguettes rouges enveloppées de banderoles de couleur d'or, couleur de la ville. Son serment au Capitole indiquait ses pouvoirs et ses fonctions; il jurait d'observer et de maintenir les lois, de réprimer l'orgueilleux, de protéger le pauvre, et d'exercer la justice et la miséricorde dans toute l'étendue de juridiction. Il était aidé par trois étrangers instruits, les deux collatéraux et le juge des appels en matière criminelle. Les lois attestent le grand nombre de procès qu'ils avaient à juger pour crimes de vol, de rapt et de meurtre, et telle est la faiblesse de ces lois, qu'elles semblent autoriser les querelles privées et les associations de citoyens armés pour leur défense mutuelle. Le sénateur n'était chargé que de l'administration de la justice. Le Capitole, le trésor et le gouvernement de la ville et de son territoire, étaient confiés à trois conservateurs qu'on changeait quatre fois par an. La milice des treize quartiers se rassemblait sous les drapeaux des caporioni, leurs chefs particuliers, dont le premier était distingué par le nom et le rang de prior. Le pouvoir législatif du peuple résidait dans le conseil secret et dans les assemblées générales. Les magistrats et leurs prédécesseurs immédiats, quelques officiers du fisc et des tribunaux, et trois classes de treize, vingt-six et quarante conseillers, en tout environ cent vingt personnes, composaient le conseil secret. Tous les citoyens mâles pouvaient voter à l'assemblée générale; et, ce qui ajoutait à la valeur de ce privilège, on avait soin d'empêcher que les étrangers n'usurpassent le titre de citoyens de Rome. De sages et sévères précautions prévenaient les troubles de la démocratie. Les magistrats avaient seuls le droit de proposer une question. On ne permettait à personne de parler, si ce n'est du haut d'une chaire ou d'un tribunal: les acclamations tumultueuses étaient contenues; on prenait les voix au scrutin; et on publiait les décrets sous les noms respectables du sénat et du peuple. Il ne serait pas facile d'indiquer une époque où la pratique ait été parfaitement d'accord avec cette théorie; car les progrès de l'ordre se sont trouvés liés avec la diminution successive de la liberté; mais l'an 1580, sous le pontificat et de l'aveu de Grégoire XIII, les anciens statuts furent rassemblés en un recueil, divisés en trois livres et adaptés au moment où l'on se trouvait. Les Romains suivent encore ce code de lois civiles et criminelles, et si les assemblées populaires ne subsistent plus, un sénateur étranger, et trois conservateurs résident toujours au Capitole. Les papes ont adopté la politique des Césars; et l'évêque de Rome, en exerçant le pouvoir absolu d'un monarque temporel et spirituel, a toujours affecté de conserver les formes d'une république.

9 janvier 1453

Conspiration de Porcaro

C'est une vérité triviale, que les caractères extraordinaires doivent trouver des occasions qui leur soient favorables, et que le génie de Cromwell ou de Retz pourrait expirer maintenant dans l'obscurité. Ce fanatisme de liberté qui porta Rienzi sur un trône, conduisit au gibet, un siècle après, Porcaro son imitateur. Etienne Porcaro était d'une noble extraction et d'une réputation sans tâche; sa langue était armée d'éloquence, et son esprit était éclairé par l'instruction: s'élevant au-dessus d'une ambition vulgaire, il voulut rendre la liberté à sa patrie et immortaliser son nom. La domination des prêtres est de toutes la plus odieuse à un esprit doué d'idées libérales. On venait de reconnaître la fausseté de la prétendue donation de Constantin, et cette découverte écartait tout scrupule: Pétrarque était l'oracle des italiens; et toutes les fois que Porcaro repassait dans sa mémoire l'ode qui peint le patriote et le héros de Rome, il s'appliquait les visions prophétiques du poète. Ce fut aux funérailles d'Eugène IV qu'il fit son premier essai des dispositions du peuple: il prononça un discours soigné par lequel il appelait les Romains à la liberté, et aux armes; ils paraissaient l'écouter avec plaisir, lorsqu'un grave personnage prit la défense de l'Eglise et de l'Etat. La loi déclarait coupable de haute trahison un orateur séditieux; mais le nouveau pontife, par compassion et par estime pour Porcaro, se chargea de l'honorable soin de le ramener et d'en faire son ami. L'inflexible républicain, appelé à Anagni, en revint avec une nouvelle gloire et un accroissement de zèle. Il cherchait une occasion favorable pour exécuter son plan; il ne l'attendit pas longtemps. Au milieu des jeux de la place Navarre (Navano ?), des enfants et des artisans ayant pris querelle, il s'efforça de convertir cette querelle en un soulèvement général du peuple. Nicolas, toujours humain, ne voulut pas le punir de mort; il se contenta, pour l'éloigner de la tentation, de le reléguer à Bologne, en lui assignant une pension honnête, et ne lui imposant d'autre obligation que celle de se présenter chaque jour devant le gouverneur de la ville. Mais Porcaro avait appris du dernier Brutus qu'on ne doit aux tyrans ni fidélité ni reconnaissance. Il s'occupa dans son exil à déclamer contre la sentence arbitraire du pape; il forma peu à peu un parti et une conspiration: son neveu, jeune homme entreprenant, assembla une troupe de conjurés; au jour convenu (9 janvier 1453), il donna dans sa maison à Rome une fête aux amis de la république. Porcaro, qui s'était évadé de Bologne, parût au milieu des convives avec une robe de pourpre et d'or; sa voix, son maintien, ses gestes, annonçaient un homme, dévoué à la vie et à la mort, à la cause glorieuse qu'il embrassait. Il s'étendit dans un discours étudié sur les motifs et les moyens de l'entreprise; il fit valoir le nom et les libertés de Rome, la mollesse et l'orgueilleuse tyrannie du clergé, l'aveu formel ou tacite de tous les citoyens; un secours de trois cents soldats et quatre cents exilés, dès longtemps exercés à combattre et à souffrir; ils leur promit, pour les rendre plus ardents à frapper, toute liberté de vengeance; et enfin, un million de ducats devait être la récompense de la victoire. Demain, fête de l'Epiphanie, il serait aisé, ajouta-t-il, d'arrêter le pape et les cardinaux, à la porte de l'église de Saint-Pierre ou au pied de l'autel, de les conduire chargés de fers sous les murs du château Saint-Ange, et là, de les forcer, par la menace et la vue de la mort, à nous rendre cette forteresse; de monter ensuite au Capitole, de sonner le tocsin, et, dans une assemblée populaire, de rétablir l'ancienne république. Au moment où il triomphait en idée, il était déjà trahi. Le sénateur, à la tête d'une garde nombreuse, investit la maison où se trouvaient les conjurés; le neveu de Porcaro parvint à s'ouvrir un passage à travers la foule; mais le malheureux Etienne fût saisi dans une armoire, s'affligeant de ce que ses ennemis avaient prévenu de trois heures l'exécution de son dessein. Après des crimes si manifestes et si multipliés, le pape n'écouta que sa justice. Porcaro et neuf de ses complices furent pendus sans confession et au milieu des terreurs et clos invectives de la cour de Nicolas: les Romains accordèrent leur compassion et presque leur suffrage à ces martyrs de la liberté publique. Mais leur suffrage fut muet, leur compassion inutile, et leur liberté à jamais perdue: si on les a vus se soulever depuis dans quelque vacance du saint-siège ou lorsqu'on manquait de pain, on trouve de pareils mouvements au sein de la plus abjecte servitude.

(Derniers désordres de la noblesse de Rome) Mais l'indépendance des nobles, fomentée par la discorde, survécut à la liberté des communes, qui ne peut être fondée que sur l'union du peuple. Les barons conservèrent longtemps le privilège de piller et d'opprimer leurs concitoyens; leurs maisons, étaient des forteresses et des asiles; ils protégeaient contre les lois une troupe féroce de bandits et de criminels qui les servaient de leurs épées et de leurs poignards. L'intérêt particulier entraîna quelquefois les papes et leurs neveux dans ces querelles domestiques. Sous le règne de Sixte IV, Rome fut bouleversée par les combats que se livrèrent ces maisons rivales, et par les sièges qu'elles entreprirent et soutinrent les unes contre les autres: le protonotaire Colonne fut mis à la torture et décapité après avoir vu son palais en cendres, et son ami Savelli, prisonnier de ses ennemis, fut égorgé pour n'avoir pas voulu se joindre aux cris de victoire des Ursins; mais les papes, sûrs d'être assez forts pour commander l'obéissance de leurs sujets toutes les fois qu'ils seraient assez fermes pour la réclamer, ne tremblèrent plus au Vatican, et les étrangers qui remarquaient ces désordres particuliers, admiraient néanmoins la modération des impôts et la sage administration de l'Etat ecclésiastique.

1500

Les Papes acquièrent un empire absolu

Les foudres spirituelles du Vatican dépendent de la force que leur prête l'opinion: si cette opinion fait place à la raison ou à la passion, leur vain bruit peut s'évaporer dans les airs; et le prêtre sans appui se trouve exposé à la violence brutale du moindre adversaire ou noble ou plébéien. Mais lorsque les papes eurent quitté le séjour d'Avignon, le glaive de saint Paul garda les clefs de saint Pierre. Rome était commandée par une citadelle imprenable et le canon est bien puissant contre les séditions populaires; une troupe régulière de cavalerie et d'infanterie servait sous le drapeau du pape; ses amples revenus lui permettaient de fournir aux dépenses de la guerre; et l'étendue de ses domaines le mettait en état d'accabler une ville révoltée sous une armée de voisins ennemis et de sujets fidèles. Depuis la réunion des duchés de Ferrare et d'Urbin, l'Etat ecclésiastique se prolonge de la Méditerranée à la mer Adriatique, et des confins du royaume de Naples aux bords du Pô: la plus grande partie de cette vaste et fertile contrée redonnait des le seizième siècle la souveraineté légitime et temporelle des pontifes de Rome. Leurs premiers droits se sont fondés sur les donations véritables ou fabuleuses des siècles d'ignorance. Je ne pourrais raconter ce qu'ils ont fait successivement pour consolider leur empire, sans me jeter trop avant dans l'histoire de l'Italie, et même dans celle de l'Europe; il faudrait détailler les crimes d'Alexandre VI, les opérations militaires de Jules II, et la politique éclairée de Léon X, sujet illustré par la plume du plus noble historiens de cette époque. Durant la première période de leurs conquêtes, et jusqu'à l'expédition de Charles VIII, les papes furent en état de lutter avec succès contre les princes et les pays voisins, dont les forces militaires étaient inférieures ou tout au plus égales à celles de la cour de Rome; mais dès que les monarques de la France, de l'Allemagne et de l'Espagne, se disputèrent, avec des armées gigantesques, la domination de l'Italie, les successeurs de saint Pierre appelèrent l'artifice au secours de leur faiblesse; ils cachèrent dans un labyrinthe de guerres et de traités leurs vues ambitieuses, et l'espoir, qui ne les abandonna jamais, de reléguer les Barbares au-delà des Alpes. Les guerriers du Nord et de l'Occident, réunis sous le drapeau de Charles-Quint, détruisirent souvent l'équilibre que le Vatican s'efforçait d'établir; les plans mobiles et faibles de Clément VII exposèrent sa personne et ses Etats; et Rome fut en proie, durant sept mois, à une armée sans frein, plus cruelle, et plus avide que les Goths et les Vandales. Après cette sévère leçon, les pontifes resserrèrent leur ambition qui fut alors presque satisfaite: ils reprirent le rôle paternel qui leur convient, et ne firent plus de guerre offensive, si l'on en excepte une querelle inconsidérée où le vicaire de Jésus-Christ et le sultan des Turcs s'armèrent en même temps contre le royaume de Naples. Les Français et les Allemands se retirèrent à la fin du champ de bataille; les Espagnols étaient bien affermis dans la possession de Milan, de Naples, de la Sicile, de la Sardaigne et des côtes de la Toscane, et il fut de leur intérêt de maintenir la paix et la dépendance de l'Italie, qui ont duré presque sans troubles depuis le milieu du seizième siècle jusqu'au commencement de celui-ci. La politique religieuse de la cour d'Espagne dominait et protégeait le Vatican; les préjugés et l'intérêt du roi catholique le disposaient dans toutes les occasions à soutenir le prince contre le peuple; et au lieu des encouragements, des secours et du refuge que les amis de la liberté et les ennemis des lois avaient trouvés jusqu'alors dans les Etats voisins, ils se virent de toutes parts enfermés dans le cercle de fer du despotisme. L'éducation et l'habitude de l'obéissance subjuguèrent à la longue l'esprit turbulent de la noblesse et des communes de Rome. Les barons oublièrent les guerres et les factions de leurs aïeux; le luxe et le gouvernement les asservirent peu à peu à leur empire. Au lieu de soutenir à leurs frais une multitude de partisans et de satellites, ils employèrent leurs revenus à ces dépenses particulières qui multiplient les plaisirs et diminuent le pouvoir du propriétaire. Les Colonnes et les Ursins ne luttèrent plus que sur la décoration de leur palais et de leurs chapelles, et l'opulence subite des familles pontificales égala ou surpassa leur antique splendeur. On n'entend plus à Rome la voix de la liberté ni celle de la discorde, et, au lieu d'un torrent écumeux, elle n'offre plus qu'un lac uni et stagnant où se peint l'image de l'oisiveté et de la servitude.

1500

Le gouvernement ecclésiastique

La domination temporelle du clergé scandalise également le chrétien, le philosophe et le patriote. La majesté locale de Rome, le souvenir de ses consuls et de ses triomphes semblent ajouter une nouvelle amertume au sentiment et à la honte de sa servitude. En calculant de sang-froid les avantages et les défauts du gouvernement ecclésiastique, on peut le louer dans son état actuel comme une administration douce, décente et paisible, qui n'a pas à craindre les dangers d'une minorité où la fougue d'un jeune prince, qui n'est pas minée par le luxe, et qui est affranchie des malheurs de la guerre; mais ces avantages se trouvent contrebalancés par ces avénements fréquents et renouvelés presque tous les sept ans, de souverains, rarement originaires de Rome, jeunes politiques de soixante ans, parvenus au déclin de leur vie et de leurs talents, sans espoir de vivre assez longtemps pour achever les travaux de leur règne passager et sans enfants pour les continuer. On tire le pontife du sein de l'Eglise et même du fond des couvents, des habitudes de l'éducation et de l'existence les plus contraires à la raison, à l'humanité et à la liberté. Enchaîné dans les filets d'une croyance servile, il a appris à croire en raison de l'absurdité, à respecter ce qui est méprisable et à mépriser ce qui est digne de l'estime de tous les êtres raisonnables; à punir l'erreur comme un crime, à célébrer la mortification de la chair et le célibat comme la première des vertus, à mettre les saints du calendrier au-dessus des héros de Rome et des sages d'Athènes, à regarder enfin le missel ou le crucifix comme des instruments plus utiles que la charrue ou le métier qui produit des étoffes. Il peut dans les nonciatures ou sous la pourpre acquérir quelque connaissance du monde; mais son esprit et ses moeurs conservent la tache primitive: sans doute il peut, par l'étude et l'expérience, arriver à une juste appréciation de sa profession; mais cet artiste sacerdotal doit nécessairement se pénétrer de quelque partie de cet esprit de bigoterie qu'il tâche d'inculquer aux autres. Le génie de Sixte Quint s'élança de l'obscurité d'un couvent de franciscains dans un règne de cinq ans, il anéantit la lignée des bandits et de tous ces hommes vicieux proscrits par les lois; il abolit les lieux de franchise séculiers où se retiraient les scélérats; il créa une marine et une armée de terre; il rétablit les monuments de l'antiquité, il voulut les égaler dans ses constructions; et, après avoir usé noblement du revenu public, et l'avoir considérablement augmenté, il laissa cinq millions d'écus dans le château Saint-Ange; mais la cruauté souilla sa justice; des vues de conquête furent la cause de son activité; les abus reparurent à sa mort: on dissipa le trésor qu'il avait amassé; il chargea la postérité de trente-cinq nouveaux impôts et de la vénalité des offices; et dès qu'il eut rendu le dernier soupir, un peuple ingrat ou opprimé renversa sa statue. L'originalité sauvage de Sixte-Quint occupe une placé particulière dans l'histoire des papes et l'on ne peut juger des maximes et des effets de leur administration temporelle, que par un examen positif et comparatif des arts et de la philosophie, de l'agriculture et du commerce, de la richesse et de la population de l'Etat ecclésiastique. Quant à moi, je veux mourir en paix avec tout le monde, et dans ces derniers moments je n'offenserai pas volontairement même le pape et le clergé de Rome.

1430

Le discours de Pogge

Vers la fin du règne d'Eugène IV, le savant Pogge et un de ses amis, serviteurs du pape l'un et l'autre, montèrent sur la colline du Capitole; ils se reposèrent parmi les débris des colonnes et des temples, et de cette hauteur ils contemplèrent l'immense tableau de destruction qui s'offrait à leurs yeux. Le lieu de la scène et ce spectacle leur ouvraient un vaste champ de moralités sur les vicissitudes de la fortune, qui n'épargne ni l'homme ni ses ouvrages les plus orgueilleux, qui précipite dans le même tombeau les empires et les cités; et ils se réunirent dans cette opinion que, comparativement à sa grandeur passée, Rome était de toutes les villes du monde celle dont la chute offrait l'aspect le plus imposant et le plus déplorable. L'imagination de Virgile, dit le Pogge à son ami, a décrit Rome dans son premier Etat et telle qu'elle pouvait être à l'époque où Evandre accueillit le réfugié troyen. La roche Tarpéienne que voilà ne présentait alors qu'un hallier sauvage et solitaire: au temps du poète, sa cime était couronnée d'un temple et de ses toits dorés. Le temple n'est plus; on a pillé l'or qui le décorait; la roue de la fortune a achevé sa révolution, les épines et les ronces défigurent de nouveau ce terrain sacré. La colline du Capitole, où nous sommes assis, était jadis la tête de l'empire romain, la citadelle du monde et la terreur des rois, honorée par les traces de tarit de triomphateurs; enrichie des dépouilles et des tributs d'un si grand nombre de nations: ce spectacle qui attirait les regards du monde, combien il est déclin ! combien il est changé ! combien il s'est effacé ! Des vignes embarrassent le chemin des vainqueurs; la fange souille l'emplacement qu'occupaient les bancs des sénateurs. Jetez les yeux sur le mont Palatin et parmi ses énormes et uniformes débris; cherchez le théâtre de marbre, les obélisques, les statues colossales, les portiques du palais de Néron; examinez les autres collines de la cité: partout vous apercevrez des espaces vides, coupés seulement par des ruines et des jardins. Le Forum, où le peuple romain faisait ses lois et nommait ses magistrats, contient aujourd'hui des enclos destinés à la culture des légumes, ou des espaces que parcourent les buffles et les pourceaux. Tant d'édifices publics et particuliers, qui, par la solidité de leur construction, semblaient braver tous les âges, gisent renversés, dépouillés, épars dans la poussière, comme les membres d'un robuste géant; et ceux de ces ouvrages imposants qui ont survécu aux outrages du temps et de la fortune, rendent plus frappante la destruction du reste.

1430

Description qu'il fait des ruines de Rome

Ces ruines sont décrites fort en détail par le Pogge, l'un des premiers qui se soient élevés des monuments de la superstition religieuse à ceux de la superstition classique.
1° Parmi les ouvrages du temps de la république, il distinguait encore un pont, un arceau, un sépulcre, la pyramide de Cestius, et dans la partie du Capitole occupée par les officiers de la gabelle, une double rangée de voûtes qui portaient le nom de Catulus et attestaient sa munificence.
2° Il indique onze temples plus ou moins conservés; depuis le Panthéon, encore entier, jusqu'aux trois arceaux et à la colonne de marbre, reste du temple de la Paix que Vespasien fit élever après les guerres civiles et son triomphe sur les Juifs.
3° Il fixe un peu légèrement à sept le nombre des anciens thermes ou bains publics, tous tellement dégradés qu'aucun ne laissait plus entrevoir l'usage ni la distribution de leurs diverses parties; mais ceux de Dioclétien et d'Antonin Caracalla étaient encore appelés du nom de leurs fondateurs; ils étonnaient les curieux qui observaient la solidité et l'étendue de ces édifices, la variété des marbres, la grosseur et la multitude des colonnes, et comparaient les travaux et la dépense qu'avaient exigés de pareils édifices avec leur utilité et leur importance. Aujourd'hui même il reste quelques vestiges des thermes de Constantin, d'Alexandre de Domitien ou plutôt de Titus.
4° Les arcs de triomphe de Titus, de Sévère et de Constantin, se trouvaient en entier et le temps n'en avait pas effacé les inscriptions; un fragment d'un autre tombant en ruine était honoré du nom de Trajan, et on en voyait sur la voie Flaminienne deux encore sur pied, consacrés à la moins noble mémoire de Faustine et de Gallien.
5° Le Pogge, après nous avoir décrit les merveilles du Colisée, aurait pu négliger un petit amphithéâtre de brique, qui vraisemblablement servait aux gardes prétoriennes, des édifices publics et particuliers occupaient déjà en grande partie l'emplacement des théâtres de Marcellus et de Pompée, et on ne distinguait plus que la position et la forme du cirque agonal et du grand cirque.
6° Les colonnes de Trajan et d'Antonin étaient debout, mais les obélisques égyptiens étaient brisés ou ensevelis sous la terre. Ce peuple de dieux et de héros créés par le ciseau des statuaires avait disparu; il ne restait qu'une statue équestre de bronze, et cinq figures en marbre, dont les plus remarquables, étaient deux chevaux de Phidias et de Praxitèle.
7° Les mausolées ou sépulcres d'Auguste et d'Adrien ne pouvaient avoir entièrement disparu, mais le premier n'offrait plus qu'un monceau de terre; celui d'Adrien, appelé château Saint-Ange, avait pris le nom et l'extérieur d'une citadelle moderne. Si l'on y ajoute quelques colonnes éparses et dont on ne connaissait plus la destination, telles étaient les ruines de l'ancienne ville; car les murs, formant une circonférence de dix milles, fortifiés de trois cent soixante-dix-neuf tours et s'ouvrant par treize portes, laissaient voir les marques d'une construction plus récente.

1430

Dépérissement graduel des ouvrages de Rome

C'est plus de neuf siècles après la chute de l'empire d'Occident, et même du royaume des Goths en Italie, que le Pogge faisait cette triste description. Durant la longue période d'anarchie et de malheurs de l'empire, les arts et les richesses, abandonnèrent les bords du Tibre, la ville ne put ajouter à ses embellissements où rétablir les anciens et comme toutes les choses humaines doivent rétrograder si elles n'avancent pas, le progrès de chaque siècle hâtait la ruine des ouvrages de l'antiquité. Mesurer le progrès du dépérissement et indiquer à chaque époque, l'état de claque édifice, serait un travail inutile et infini; je me bornerai donc à deux observations qui nous conduiront à examiner brièvement et en général les causes et les effets de ce dépérissement.
1° Deux siècles avant la complainte éloquente du Pogge, un auteur anonyme avait publié une description de Rome. Son ignorance peut nous avoir désigné les mêmes objets aperçus par le Pogge, sous des noms bizarres ou fabuleux: toutefois ce topographe barbare avait des yeux et des oreilles; il était en état d'observer les restes d'antiquités qui subsistaient encore, et d'écouter les traditions du peuple. Il indique d'une manière très distincte sept théâtres, onze bains, douze arcs de triomphe et dix-huit palais, dont plusieurs avaient disparu avant le temps où écrivait le Pogge. Il parait que plusieurs des solides monuments de l'antiquité ont subsisté longtemps, et que les principes de la destruction ont agi, aux treizième et quatorzième siècles, avec un redoublement d'énergie.
2° La même réflexion est applicable aux trois derniers siècles, et nous chercherions en vain le Septizonium de Sévère, célébré par Pétrarque et par les historiens du seizième siècle. Tant que les édifices de Rome furent entiers, la solidité de la masse et l'accord des parties résistèrent à l'impétuosité des premiers coups; mais la destruction commencée, des fragments ébranlés tombèrent au premier choc.

Après des recherches faites avec beaucoup de soin sur la destruction des ouvrages des Romains, je trouve quatre causes principales, dont l'action s'est prolongée durant plus de six siècles:
1° le dégât opéré par le temps et la nature;
2° les dévastations des Barbares et des chrétiens;
3° l'usage et l'abus, qu'on a faits des matériaux qu'offraient les monuments de l'antiquité;
et 4° les querelles intestines des habitants de Rome.

1430

Les dégats opérés par le temps et la nature

L'homme parvient à élever des monuments bien plus durables que sa courte vie; cependant ces monuments sont comme lui périssables, et dans l'immensité des siècles sa vie et ses ouvrages n'ont qu'un instant. Il n'est pourtant pas facile de circonscrire la durée d'un édifice simple et solide. Ces pyramides, merveilles de l'antiquité, excitaient déjà la curiosité des anciens; cent générations ont disparu comme les feuilles de l'automne, et après la chute des Pharaons et des Ptolémées, des Césars et des califes, les mêmes pyramides, debout et inébranlables, s'élèvent encore au-dessus des flots du Nil débordé.

(Les ouragans et les tremblements de terre) Un édifice composé de parties diverses et délicates est plus sujet au dépérissement, et le travail silencieux du temps peut être accéléré par des ouragans et des tremblements de terre, des inondations et des incendies. Sans doute l'atmosphère et le sol de Rome ont éprouvé des secousses; ses tours élevées ont été ébranlées dans leurs fondements; mais il ne parait pas que les sept collines se trouvent placées sur aucune des grandes cavités du globe, et la ville n'a éprouvé dans aucun siècle des convulsions de la nature qui, dans les climats où se trouvent situées Antioche, Lisbonne ou Lima, anéantissent en peu de moments les travaux de plusieurs générations.

(Les incendies) Le feu est l'agent le plus actif de la vie et de la destruction: la volonté ou seulement la négligence des hommes peut produire, peut étendre ce rapide fléau, et toutes les époques des annales romaines sont marquées par des calamités de ce genre. Le mémorable incendie, crime ou malheur du règne de Néron, continua avec plus ou moins de fureur durant six ou neuf jours. Les flammes dévorèrent une quantité innombrable d'édifices accumulés dans des rues étroites et tortueuses; et lorsqu'elles cessèrent, des quatorze quartiers de Rome, quatre seulement étaient dans leur entier, trois se trouvaient détruits complètement, et sept étaient défigurés par les restes fumants des édifices en ruines. L'empire étant au plus haut point de sa gloire, la métropole sortit de ses cendres avec un nouvel éclat; mais les vieux citoyens déploraient des pertes irréparables, les chefs-d'oeuvre des Grecs, les trophées de la victoire, et les monuments de l'antiquité primitive ou fabuleuse. Dans les temps de misère et d'anarchie, chaque blessure est mortelle, chaque perte est sans remède, et les soins publics du gouvernement, l'activité de l'intérêt particulier, ne peuvent plus réparer le dégât. Mais deux considérations donnent lieu de penser que les incendies produisent plus de ravages dans une ville florissante que dans une ville misérable.
1° Les matières combustibles, la brique, le bois et les métaux, se consument ou se fondent promptement, et les flammes attaquent en vain des murailles nues, des voûtes d'une grande épaisseur, dépouillées de leurs ornements.
2° C'est dans les habitations plébéiennes qu'une funeste étincelle cause pour l'ordinaire des incendies; mais dès que le feu les a dévorées, les grands édifices qui ont résisté à la flamme, ou qu'elle n'a pu atteindre, se trouvent seuls au milieu d'un espace aide, et ne courent plus aucun danger.

(Inondations) La situation de Rome l'expose à de fréquentes inondations. Le cours des rivières qui descendent de l'un ou de l'autre côté de l'Apennin, sans en excepter le Tibre, est irrégulier et de peu de longueur; leurs eaux sont basses durant les chaleurs de l'été, et lorsque les pluies ou la fonte des neiges les grossissent au printemps ou en hiver, elles forment des torrents impétueux. Si le vent les repousse à leur arrivée dans la mer, leur lit ordinaire ne pouvant les contenir, elles débordent et inondent sans obstacle les plaines et les villes des environs. Peu après le triomphe qui suivit la première guerre punique, des pluies extraordinaires enflèrent le Tibre, et un débordement, de plus longue durée et plus étendu que ceux qu'on avait vus jusqu'alors, détruisit tous les bâtiments qui se trouvent au-dessous des collines de Rome. Diverses causes amenèrent les mêmes dégâts; selon la nature du sol, les édifices furent entraînés par une impulsion subite, ou dissous et minés par le séjour des eaux. La même calamité se renouvela sous le règne d'Auguste: le fleuve mutiné renversa les palais et les temples situés sur ses haras; et les sains de cet empereur pour nettoyer et agrandir son lit, qu'avaient encombré les ruines, n'empêchèrent pas ses successeurs d'avoir à s'occuper des mêmes périls et des mêmes travaux. La superstition et des intérêts particuliers arrêtèrent longtemps le projet de détourner dans de nouveaux canaux le Tibre; ou quelques-unes des rivières qui lui portent leur tribut. On l'a exécuté depuis; mais les avantages de cette opération tardive et mal faite n'ont pas dédommagé du travail et de la dépense. L'asservissement des rivières, est la victoire la plus belle et la plus importante que les hommes aient obtenue sur les révoltes de la nature. Et si le Tibre put faire de pareils ravages sous un gouvernement actif et ferme, qui pouvait arrêter, ou qui pourrait compter les maux auxquels fut exposée la ville après la chute de l'empire d'Occident ? Le mal lui-même produisit enfin le remède. L'accumulation des décombres et de la terre détachée de ces collines a exhaussé le sol de Rome, qui maintenant élevé, à ce qu'on croit, de quatorze ou quinze pieds au-dessus de l'ancien niveau, rend la ville moins accessible aux débordements de la rivière.

1430

Dévastations dont les Barbares et les chrétiens se sont rendues coupables

Les auteurs de toutes les nations, qui imputent aux Goths et aux chrétiens la destruction des monuments de l'ancienne Rome, ont négligé d'examiner jusqu'à quel point ils pouvaient être animés du besoin de détruire, et jusqu'à quel degré ils eurent le loisir et les moyens de se livrer à cette disposition. J'ai décrit plus haut le triomphe de la barbarie et de la religion, je vais indiquer en peu de mots la liaison réelle ou imaginaire de ce triomphe avec la ruine de l'ancienne Rome. Nous pouvons, composant ou adoptant sur l'émigration des Goths et des Vandales les idées romanesques les plus capables de plaire à notre imagination, supposer qu'ils sortirent de la Scandinavie brûlant de venger la fuite d'Odin, de briser les chaînes des nations et de châtier les oppresseurs, d'anéantir tous les monuments de la littérature classique, et d'établir leur architecture nationale sur les débris de l'ordre toscan et de l'ordre corinthien. Mais, dans la réalité, les guerriers du Nord n'étaient ni assez sauvages ni assez raffinés pour former ces projets de destruction et de vengeance. Les pasteurs de la Scythie et de la Germanie avaient été élevés dans les armées de l'empire; ils en avaient pris la discipline, et, bien instruits de la faiblesse de l'Etat, ils entreprirent une invasion. Avec l'usage de la langue latine, ils avaient adopté l'habitude de respecter le nom et les titres de Rome; et bien que hors d'état de chercher à égaler les arts et les travaux littéraires d'une période plus éclairée, ils montraient plus de dispositions à les admirer qu'à les anéantir. Les soldats d'Alaric et de Genseric, maîtres un moment d'une capitale riche et qui n'offrait pas de résistance, se livrèrent à toute l'effervescence d'une armée victorieuse. Au milieu des licencieux plaisirs de la débauche et de la cruauté; les richesses d'un transport facile furent l'objet de leurs recherches, et ils ne pouvaient trouver ni orgueil, ni plaisir, ni avantage à penser qu'ils abattaient les monuments des consuls et des Césars. D'ailleurs leurs moments étaient précieux. Les Goths évacuèrent Rome le sixième jour, et les Vandales le quinzième; et quoiqu'il soit plus facile de détruire que d'élever un édifice; leur fureur précipitée aurait eu peu d'effet sur les solides constructions de l'antiquité. Le lecteur doit se souvenir qu'Alaric et Genséric affectèrent de respecter les bâtiments de Rome; que l'heureuse administration de Théodoric les maintint dans leur force et dans leur beauté, et que le ressentiment passager de Totila fut réprimé par ses propres réflexions et par les conseils de ses amis et de ses ennemis. Si une pareille accusation ne doit pas recarder les Barbares, il n'en est pas de même des catholiques de Rome. Les statues, les autels, les temples du démon, étaient abominables à leurs yeux, et il y a lieu de croire que, maîtres absolus de la ville, ils travaillèrent avec zèle et avec persévérance à effacer tous les vestiges de l'idolâtrie de leurs ancêtres. La démolition des temples de l'Orient leur offrait un exemple à suivre, en même temps qu'elle appuie notre conjecture; il est vraisemblable que le mérite ou le démérite d'une pareille action doit être en partie attribué aux nouveaux convertis. Toutefois leur aversion se bornait aux monuments de la superstition des païens, et les édifices qui servaient aux affaires et aux plaisirs de la société pouvaient être conservés sans offense et sans scandale. La nouvelle religion fut rétablie, non par un tumulte populaire, mais par les décrets des empereurs et du sénat, et par la loi du temps. De tous les individus qui composaient la hiérarchie chrétienne, les évêques de Rome furent communément les plus sages et les moins fanatiques; et l'on n'a aucune accusation positive à opposer contre eux à l'action méritoire d'avoir sauvé le Panthéon, pour employer ce majestueux édifice au service de la religion.

1430

Usage et abus des matériaux qu'offraient les monuments de l'antiquité

La valeur de tout objet qui sert aux besoins ou aux plaisirs de l'espèce humaine, se compose de sa substance et de sa forme, de la matière et de la main d'oeuvre. Son prix dépend du nombre de ceux qui peuvent l'acquérir ou l'employer, de l'étendue du marché, et par conséquent de l'aisance ou de la difficulté qu'on trouve à l'exporter au dehors, selon la nature de la chose, sa situation locale et les conjonctures passagères de ce monde. Les Barbares qui se rendirent maîtres de Rome, usurpèrent en un moment le travail et les trésors de plusieurs générations; mais, excepté les choses d'une consommation immédiate, ils durent voir sans aucune convoitise toutes celles qu'on ne pouvait transporter sur les chariots des Goths ou sur les navires des Vandales. L'or et l'argent furent les principaux objets de leur avidité, parce que dans chaque pays, et sous le moindre volume, ils procurent la quantité la plus considérable du travail et de la propriété des autres. La vanité d'un chef barbare put mettre du prix à un vase ou à une statue de ces métaux précieux; mais la multitude, plus grossière, ne s'attachait qu'à la substance, sans s'occuper de la forme; et le métal fondu en lingots fut sans doute promptement converti en monnaie au coin de l'empire. Les pillards les moins actifs et les moins heureux furent réduits à l'enlèvement de l'airain, du plomb, du fer et du cuivre: les tyrans grecs pillèrent tout ce qui avait échappé aux Goths et aux Vandales, et l'empereur Constant, dans sa visite spoliatrice à la ville de Rome, enleva les plaques de bronze qui couvraient le Panthéon. Les édifices de Rome pouvaient être considérés comme une vaste mine de divers matériaux très variés; le premier travail, celui de les tirer du sein de la terre, était fait; les métaux étaient purifiés et jetés en moule; les marbres étaient taillés et polis; et après avoir satisfait à la cupidité des étrangers et des citoyens, les restes de la ville, si on eût trouvé un acheteur, étaient encore bons à vendre. On avait déjà dépouillé les monuments de l'antiquité de leurs précieux ornements; mais les Romains se montraient disposés à démolir, de leurs propres mains, les arcs de triomphe et les murailles, dès que le bénéfice pourrait l'emporter sur les frais du travail et de l'exportation. Si Charlemagne eût fait de l'Italie le siège de l'empire d'Occident, loin d'attenter aux constructions des Césars, son génie aurait aspiré à en être le réparateur; mais des vues politiques retinrent ce monarque dans les forêts de la Germanie; il ne put satisfaire son goût pour les arts qu'en achevant la dévastation, et les marbres de Ravenne et de Rome décorèrent le palais qu'il éleva à Aix-la-Chapelle. Cinq siècles après Charlemagne, Robert, roi de Sicile, le plus sage et le plus éclairé des souverains de son siècle, se procura des mêmes matériaux qui lui furent facilement apportés par le Tibre et la Méditerranée, et Pétrarque se plaignait avec indignation de ce que l'ancienne capitale du monde tirait de ses entrailles de quoi embellir le luxe indolent de la ville de Naples. Au reste, les pillages ou les ventes des marbres et des colonnes ne furent pas communs dans le moyen âge; et le peuple de Rome, sans concurrent à cet égard, eût pu employer les anciennes constructions à ses besoins publics ou particuliers, si la forme et la position de ces édifices ne les eussent rendus, à bien des égards, inutiles à la ville et à ses habitants. Les murs décrivaient toujours la même circonférence; mais la ville était descendue des sept collines dans le champ de Mars, et plusieurs de ces beaux monuments qui avaient bravé les outrages des siècles, se trouvaient loin des habitations, et pour ainsi dire dans un désert. Les palais des sénateurs ne convenaient plus aux moeurs ou à la fortune de leurs indignes successeurs; on avait perdu l'usage des bains et des portiques: les jeux du théâtre, de l'amphithéâtre et du cirque ne subsistaient plus depuis le sixième siècle; quelques temples furent appropriés à l'usage du culte régnant; mais en général les églises chrétiennes préfèrent la forme de le croix, et la mode ou des calculs raisonnables avaient établi un mode particulier pour les cellules et les bâtiments des cloîtres. Le nombre de ces pieux établissements se multiplia outre mesure sous le règne ecclésiastique; la ville contenait quarante monastères d'hommes, vingt de femmes et soixante chapitres et collèges de chanoines et de prêtres, qui augmentaient, au lieu de la réparée, la dépopulation du dixième siècle; mais si les formes de l'ancienne architecture furent dédaignées d'un peuple insensible à leur usage et leur beauté, ses abondants matériaux furent employés à tous les objets auxquels les pouvaient appliquer ses besoins ou sa superstition: les plus belles colonnes de l'ordre ionique et de l'ordre corinthien, les marbres de Paros et de Numidie les plus précieux, furent réduits peut être à servir de soutien à un couvent ou à une écurie. Les dégâts que les Turcs se permettent chaque jour dans les villes de la Grèce et de l'Asie, peuvent servir d'exemple; et dans la destruction graduelle des monuments de l'ancienne Rome, Sixte-Quint, qui employa les pierres du Septizonium au noble édifice de Saint-Pierre, est le seul excusable. Un fragment et une ruine, quelque mutilés, quelque profanés qu'ils puissent être, excitent encore un sentiment de plaisir et de regret; mais la plupart des marbres furent non seulement défigurés, mais détruits. On les brûla pour en faire de la chaux. Le Pogge, depuis son arrivée, avait vu disparaître le temple de la Concorde et beaucoup d'autres grands édifices; et une épigramme du même temps annonçait la respectable et juste crainte que cette pratique ne finît par anéantir tout à fait les monuments de l'antiquité; les besoins et les dévastations des Romains ne furent arrêtés que par la diminution de leur nombre: Pétrarque, entraîné par son imagination, a pu supposer à Rome plus d'habitants qu'elle n'en avait; mais j'ai peine à croire que, même au quatorzième siècle, on n'y en trouvât que trente-trois mille. Si depuis cette époque jusqu'au règne de Léon X, la population s'éleva à quatre-vingt-cinq mille âmes, cet accroissement dut être funeste à l'ancienne cité.

1430

Les querelles domestiques des habitants de Rome

J'ai réservé pour la dernière la plus puissante de ces causes de destruction, les guerres intestines des Romains. Sous la domination des empereurs grecs et français la paix de la ville fut troublée par de fréquentes mais passagères séditions. C'est du déclin de l'autorité des successeurs de Charlemagne; c'est-à-dire des premières années du dixième siècle, que datent ces guerres particulières dont la licence viola impunément les lois du code et celles de l'Evangile, sans respecter la majesté du souverain absent, ni la présence et la personne du vicaire de Jésus-Christ. Durant une obscure période de cinq siècles, Rome fut perpétuellement déchirée par les sanglantes querelles des nobles et du peuple, des Gibelins et des Guelfes, des Cotonnes et des Ursins. A cette époque, où tous les différends étaient décidés par l'épée, où personne ne pouvait se fier à des lois sans pouvoir de la sûreté de sa vie ou de sa propriété, les citoyens puissants s'armaient pour l'attaque ou la défense, contre les ennemis, objets de leur haine ou de leur crainte. Si l'on en excepte Venise, toutes les républiques libres de l'Italie se trouvaient dans le même cas; les nobles avaient usurpé le droit de fortifier leurs maisons et d'élever de grosses tours capables de résister à une attaque subite. Les villes étaient remplies de ces constructions de pierre: Lucques contenait trois cents tours, dont la hauteur était bornée par les lois à quatre-vingts pieds; et en suivant la proportion convenable, on peut appliquer ces détails aux Etats plus riches et plus peuplés. Lorsque le sénateur Brancaléon voulut rétablir la paix et la justice, son premier soin fut, comme nous l'avons dit, de démolir cent quarante des tours qu'on voyait à Rome; et à la dernière époque de l'anarchie et de la discorde, sous le règne de Martin V, l'un des treize ou quatorze quartiers de la ville en contenait encore quarante-quatre. Les restes de l'antiquité étaient on ne saurait mieux appropriés à ces usages pernicieux: les temples et les arcs de triomphe offraient une base large, solide, pour appuyer les nouveaux remparts de briques ou de pierres; et je puis citer pour exemple les tours qu'on éleva sur les arcs de triomphe de Jules César, de Titus et des Antonins. Il fallait peu de changements pour faire d'un théâtre, d'un amphithéâtre ou d'un mausolée, une forte et vaste citadelle. Je n'ai pas besoin de répéter que c'est du môle d'Adrien qu'on a fait le château Saint-Ange. Le Septizonium de Sévère fut en état de résister à l'armée d'un souverain; le sépulcre de Metella a disparu sous les ouvrages dont on l'a chargé; les Savelli et les Ursins occupèrent les théâtres de Pompée et de Marcellus; et les forteresses informes, construites sur ces édifices, ont acquis peu à peu l'éclat et l'élégance d'un palais d'Italie. Les églises elles-mêmes furent environnées d'armes et de remparts, et les machines de guerre placées sur le comble de l'église de Saint-Pierre, épouvantaient le Vatican et scandalisaient le monde chrétien. Tout lieu fortifié doit être attaqué, et tout ce qui est attaqué peut être détruit. Si les Romains avaient pu enlever aux papes le château Saint-Ange, ils avaient résolu, par un décret public, d'anéantir ce monument de servitude. Une place voyait dans un seul siège toutes les constructions élevées pour sa défense exposées à être renversées, et à chaque siège on employait avec ardeur tous les moyens et toutes les machines de destruction. Après la mort de Nicolas IV, Rome, sans souverain ni sénat, se trouva abandonnée pendant six mois à la fureur de la guerre civile. Les maisons, dit un contemporain cardinal et poète, furent écrasées par des pierres d'une grosseur énorme et lancées avec rapidité. Les coups du bélier percèrent les murailles; les tours furent enveloppées de feu et de fumée, et l'ardeur des assiégeants était excitée par l'avidité et le ressentiment. La tyrannie des lois acheva l'ouvrage de la destruction, et les diverses factions de l'Italie, se livrant à des vengeances aveugles et inconsidérées, rasèrent tour à tour les maisons et les châteaux de leurs adversaires. Si l'on compare quelques jours d'invasions étrangères à des siècles de guerres intestines, on ne pourra douter que les dernières n'aient été de beaucoup les plus funestes à la ville, et l'on peut citer Pétrarque à l'appui de cette opinion. Voyez, dit-il, ces restes qui attestent l'ancienne grandeur de Rome; le temps et les Barbares ne peuvent s'enorgueillir d'une si incroyable destruction; il faut l'attribuer à ses propres citoyens, aux plus illustres de ses enfants; et vos ancêtres (il écrivait à un noble de la famille d'Annibaldi) ont fait avec le bélier ce que le héros carthaginois ne put faite avec l'épée de ses troupes. L'influence des deux dernières causes que je viens de décrire, s'augmenta par une action réciproque, puisque la destruction des maisons et des tours qu'abattait la guerre civile, forçait continuellement à tirer de nouveaux matériaux des monuments de l'antiquité.

1430

Le Colisée ou l'amphithéâtre de Titus

On peut appliquer chacune de ces observations à l'amphithéâtre de Titus, qui a pris le nom de COLISÉE, soit à cause de son étendue, ou de la statue colossale de Néron, et qui peut-être aurait subsisté à jamais s'il n'avait eu d'autre ennemi que le temps et la nature. Les historiens qui ont calculé le nombre des spectateurs sont disposés à croire qu'il y avait au-dessus du dernier gradin de pierre des galeries de bois à plusieurs étages, qui furent à diverses reprises consumées par le feu et reconstruites par les empereurs. Tout ce qu'il y avait de précieux, de portatif ou de profane, les statues des dieux et des héros, les riches sculptures de bronze ou revêtues de feuilles d'or et d'argent, fut d'abord la proie de la conquête ou du fanatisme, de d'avarice des Barbares ou de celle des chrétiens. On voit plusieurs trous dans les énormes pierres qui composent les murs du Colisée; et voici les deux conjectures les plus vraisemblables qu'on ait formées sur cet objet. Des crampons d'airain ou de fer liaient l'assise inférieure à l'assise supérieure, et l'oeil de la rapine ne dédaigna pas les métaux les moins précieux. On a tenu longtemps une foire ou un marché dans l'arène de cet amphithéâtre; une ancienne description de la cité parle des ouvriers établis au Colisée; et ils firent ou ils agrandirent ces trous pour y placer les morceaux de bois qui soutenaient leurs échoppes et leurs tentes. Le Colisée, réduit à sa majestueuse simplicité, excita le respect et l'admiration des pèlerins du Nord, et leur grossier enthousiasme se manifesta par ces mots sublimes devenus proverbe, et que le vénérable Bède a recueillis au huitième siècle, dans ses écrits: Rome subsistera tant que le Colisée sera debout. Quand le Colisée tombera, Rome tombera; et quand Rome tombera, le monde tombera avec elle. Dans les principes modernes de l'art militaire, le Colisée, dominé par trois collines, n'eût pas été choisi pour servir de forteresse; mais la force de ses murs et de ses voûtes pouvait résister aux machines de siège; il pouvait contenir dans son enceinte une nombreuse garnison; et tandis qu'une faction occupait le Vatican et le Capitole, l'autre se retranchait au palais de Latran et au Colisée.

1430

Jeux de Rome

Nous avons parlé de l'abolition des jeux de l'ancienne Rome, mais il ne faut pas prendre ces mots à la rigueur; car aux quatorzième et quinzième siècles, la loi ou la coutume de la ville réglait les jeux qui se donnaient avant le carême, sur le mont Testacée et dans le cirque agonal. Le sénateur présidait en grand appareil; il adjugeait et distribuait les prix, c'est-à-dire un anneau d'or ou le pallium, comme il était appelé, morceau d'étoffe de laine ou de soie. Un impôt sur les Juifs, fournissait à la dépense annuelle de ces jeux, et aux courses de chevaux, de chars ou à pied, on ajoutait les jeux plus nobles d'une joute ou tournoi exécuté par soixante-douze combats de jeunes Romains.

(Combats de taureaux au Colisée; 3 septembre 1332) L'an 1332, on donna au Colisée un combat de taureaux, à l'exemple des Maures et des Espagnols, et le journal d'un auteur contemporain peint les moeurs de ce temps. On répara un nombre de gradins suffisant pour asseoir les spectateurs; et une proclamation, qui fut publiée jusqu'à Rimini et Ravenne, invita les nobles à venir exercer leur habileté et leur courage dans cette périlleuse aventure. La fête eut lieu le 3 septembre: les dames romaines formaient trois divisions et occupaient trois balcons revêtues d'une étoffe écarlate: la belle Jacova de Rovère conduisait les matrones qui habitaient au-delà du Tibre, lignée pure qui offre encore de nos jours les traits et le caractère de l'antiquité. Les autres étaient, comme à l'ordinaire, pour le parti des Colonnes ou pour celui des Ursins. Les deux factions s'enorgueillissaient du nombre et de la beauté de leurs femmes; l'historien vante les charmes de Savella des Ursins, et les Colonnes regrettèrent l'absence de la plus jeune femme de leur famille, qui s'était foulé la cheville du pied dans les jardins de la tour de Néron. Un vieux et respectable citoyen tira au sort les combattants, qui, descendus dans l'arêne, attaquèrent les taureaux sans autre arme qu'une lance, et, à ce qu'il paraît, à pied, Monaldescho indique ensuite les noms, les couleurs et les devises de vingt des chevaliers les plus distingués parmi ces noms; on en trouve plusieurs des plus illustres de Rome et de l'Etat ecclésiastique, les Malatesta, Polenta, della Valle, Cafarello, Savelli, Capoccio, Conti, Annibaldi, Altieri, Corsi. Chacun d'eux avait choisi sa couleur d'après son goût et sa situation. Les devises respiraient l'espérance ou la douleur, la bravoure ou l'esprit de galanterie: Je suis seul comme le plus jeune des Horaces, disait un intrépide étranger. - Je vis inconsolable, était la devise d'un veuf affligé. - Je brûle sous la cendre, celle d'un amant discret. - J'adore Lavinie ou Lucrèce, ces mots équivoques déclaraient et cachaient une passion plus moderne. - Ma fidélité est aussi pure, était la devise d'une livrée blanche. - Si je suis noyé dans le sang, est-il une mort plus agréable ? ainsi s'exprimait un courage féroce. - Y a-t-il quelqu'un de plus fort que moi ? le corps de la devise était une peau de lion. L'orgueil ou la prudence des Ursins ne leur permit pas d'entrer dans la lice, où trois de leurs rivaux portaient ces devises qui prouvaient la fierté des Colonnes: Je suis fort malgré ma tristesse. - Ma force égale ma grandeur. Celle du troisième: Si je tombe, vous tomberez avec moi, était adressée aux spectateurs; voulant faire entendre, dit l'auteur contemporain, que tandis que les autres familles étaient soumises au Vatican, eux seuls soutenaient le Capitole. Les combats furent dangereux et meurtriers. Chacun des chevaliers attaqua à son tour un taureau sauvage, et il paraît que les animaux remportèrent la victoire, puisque onze seulement demeurèrent étendus sur l'arène, et qu'il y eut dix-huit chevaliers de tués et neuf blessés. Plusieurs des plus nobles familles purent avoir des pertes à pleurer; mais la pompe des funérailles qui eurent lieu, dans les églises de Saint-Jean-de-Latran et de Sainte-Marie-Majeure, procura au peuple une seconde fête. Sans doute ce n'était pas en de pareils combats que les Romains devaient prodiguer leur sang; mais en blâmant leur folie, il faut donner des éloges à leur bravoure; et les nobles chevaliers qui étalent leur magnificence en exposant leurs jours sous les yeux des belles, excitent un intérêt d'un genre plus relevé que les milliers de captifs et de malfaiteurs que l'ancienne Rome traînait malgré eux à la boucherie de l'amphithéâtre.

1430

Dégats qu'a éprouvés le Colisée

Le Colisée servit rarement à cet usage; la fête que nous venons d'indiquer a peut-être été la seule. Les citoyens avaient chaque jour besoin de matériaux, et ils allaient sans crainte et sans remords démolit ce beau monument. Un accord scandaleux du quatorzième siècle assura aux deux factions le droit de tirer des pierres de la carrière commune du Colisée, et le Pogge déplore la perte de la plupart de ces pierres réduites en chaux par les insensés Romains. Pour réprimer cet abus, et prévenir les crimes qui pouvaient se commettre la nuit dans cette vaste et funèbre enceinte, Eugène IV l'environna d'un mur, et, par une chartre qui a longtemps existé, donna le terrain et l'édifice à des moines d'un couvent voisin. Après sa mort, le mur fut renversé dans une émeute: le peuple déclara alors que le Colisée ne devait jamais devenir une propriété particulière; et si les Romains eussent respecté d'ailleurs ce noble monument de la grandeur de leurs pères, leur résolution mériterait des éloges. Au milieu du seizième siècle, époque de goût et d'érudition, le Colisée se trouvait endommagé dans l'intérieur; mais la circonférence extérieure de seize cent douze pieds était entière: on y voyait trois rangs; chacun de quatre-vingts arcades, s'élever à cent huit pieds. C'est aux neveux de Paul III qu'il faut imputer l'état de ruine où il se trouve maintenant, et tous les voyageurs qui vont examiner le palais Farnèse, doivent maudire le sacrilège et le luxe de ces princes parvenus.

(Consécration du Colisée) On fait le même reproche aux Barberins (Barberinis); et sous chaque règne on eut à craindre les mêmes attentats, jusqu'au moment où il fut mis sous la sauvegarde de la religion par Benoît XIV, le plus éclairé des pontifes, qui lui consacra un lieu que la persécution et la fable ont honoré de la mort d'un si grand nombre de martyrs.

1430

Ignorance et barbarie des romains

Lorsque Pétrarque vit pour la première fois ces monuments dont les débris sont si fort au-dessus des plus belles descriptions, il fut étonné de la stupide indifférence des Romains; il s'aperçut qu'excepté Rienzi et l'un des Colonnes, un habitant des rives du Rhône connaissait mieux que les nobles et les citoyens de la métropole les restes de tant de chefs-d'oeuvre, et une pareille découverte l'humilia au lieu de l'enorgueillir. Une ancienne description de la ville, composée dans les premières années du treizième siècle, montre bien l'ignorance et la crédulité des Romains: je n'indiquerais pas les erreurs sans nombre de lieux et de noms qu'offre cet ouvrage; je me bornerai a un passage qui pourra faire naître sur les lèvres du lecteur un sourire de mépris et d'indignation. Le Capitole, dit l'auteur anonyme, est ainsi nommé parce qu'il est à la tête du monde: c'est de là que les consuls et les sénateurs gouvernaient autrefois la ville et toutes les contrées de la terre. Ses murs, très élevés et d'une grande épaisseur, étaient couverts de cristal et d'or, et surmontés d'un toit de la plus riche et de la plus précieuse ciselure. Au-dessous de la citadelle se trouvait un palais d'or, pour la plus grande partie, orné de pierres précieuses, et qui valait à lui seul le tiers du monde entier. On y voyait rangées par ordre les statues de toutes les provinces, qui avaient une clochette au cou; et par l'effet d'un art magique, si une province se révoltait contre Rome, la statue qui la représentait se tournait vers le point de l'horizon où étaient les rebelles, la clochette sonnait, le prophète du Capitole annonçait le prodige, et le sénat était averti du danger qui menaçait la république. On trouve dans le même ouvrage un second exemple moins important d'une égale absurdité; il est relatif aux deux chevaux de marbre conduits par des jeunes hommes, qui des bains de Constantin ont été transportés au mont Quirinal. L'auteur les attribue à Phidias et à Praxitèle; et son assertion, dénuée de fondement, serait excusable s'il ne se trompait pas de plus de quatre siècles sur le temps où vécurent ces statuaires grecs, s'il ne les plaçait pas sous le règne de Tibère, s'il n'en faisait pas des philosophes ou des magiciens qui adoptèrent la nudité pour emblème de leurs connaissances et de leur amour du vrai qui révélèrent à l'empereur ses actions les plus secrètes, et qui, après avoir refusé des récompenses pécuniaires, sollicitèrent l'honneur de laisser à la postérité ce monument d'eux-mêmes. L'esprit des Romains, en proie aux idées de magie, devint insensible aux beautés de l'art: le Pogge ne trouva plus à Rome que cinq statues; et par bonheur tant d'autres ensevelies sous les ruines par hasard ou de dessein prémédité, n'ont été découvertes qu'à une époque plus éclairée. La figure du Nil qui orne maintenant le Vatican, fut retrouvée par des ouvriers qui fouillaient une vigne près du temple ou couvent de la Minerve; mais le propriétaire, impatienté de la visite de quelques curieux, fit rentrer dans le sein de la terre ce marbre qui lui paraissait sans valeur. La découverte d'une statue de Pompée, de dix pieds de hauteur, occasionna un procès. On l'avait trouvé sous un mur de séparation; le juge décida qu'afin de satisfaire aux droits des deux propriétaires on séparerait la tête du corps, et l'arrêt allait être exécuté, si l'intercession d'un cardinal et la libéralité du pape n'eussent délivré le héros romain des mains de ses barbares compatriotes.

1420

Réparations et embellissements de Rome

Mais les nuages de la barbarie se dissipèrent peu à peu, et la paisible autorité de Martin V et de ses successeurs travailla tout à la fois à la police de l'Etat ecclésiastique et à la réparation des ornements de la capitale. Les progrès de ce genre, qui commencèrent au quinzième siècle, n'ont pas été l'effet naturel de la liberté et de l'industrie. Une grande ville se forme d'abord par le travail et la population du district d'alentour, qui fournit aux citadins des subsistances et la matière première des manufactures et du commerce; mais la plus grande partie de la campagne de Rome n'offre qu'un désert triste et solitaire: des vassaux indigents et sans espoir de salaire cultivent avec indolence les domaines des princes et du clergé, qui ont envahi tout le terrain; et les misérables récoltes de ces domaines sont, ou renfermées, ou exportées par les calculs du monopole. Le séjour d'un monarque, les dépenses d'une cour livrée au luxe et le tribut des provinces, contribuent ensuite, quoique par des causes moins naturelles, à l'accroissement d'une capitale. Les tributs et les provinces ont disparu avec la chute de l'empire: si le Vatican a su attirer quelques parcelles de l'or du Brésil et de l'argent du Pérou, le revenu des cardinaux, le salaire des officiers, les contributions que lève le clergé et les offrandes des pèlerins et des clients, n'y ajoutent qu'une ressource bien faible et bien précaire, suffisante cependant pour alimenter l'oisiveté de la cour et de la ville. La population de Rome, bien inférieure à celle des grandes capitales de l'Europe, n'excède pas cent soixante-dix mille âmes (1787), et dans la vaste enceinte de ses murs, la plus grande partie des sept collines n'offre que des ruines et des vignobles. On doit attribuer à la superstition et aux abus du gouvernement la beauté et l'éclat de la ville moderne. Chaque règne, presque sans exception, a été marqué par l'élévation rapide d'une nouvelle famille enrichie par un pontife sans enfants aux dépens de l'Eglise et du pays. Les palais de ses neveux fortunés offrent les plus dispendieux monuments d'élégance et de servitude, où l'architecture, la peinture et la sculpture, dans toute leur perfection, se sont prostituées à leur service. Leurs galeries et leurs jardins renfermaient les morceaux de l'antiquité les plus précieux, rassemblés par le goût ou par la vanité. C'est avec plus de décence que les papes ont employé les revenus ecclésiastiques à la pompe du culte; mais il n'est pas besoin d'indiquer cette multitude d'autels, de chapelles et d'églises, objets de leurs pieuses fondations. Ces astres inférieurs sont éclipsés par l'éclat du Vatican, par le dôme de Saint-Pierre, le plus noble édifice qui ait jamais été consacré à la religion: la gloire de Jules II, de Léon X et de Sixte-Quint, s'y trouve liée aux talents supérieurs du Bramante, de Fontana, de Raphaël et de Michel-Ange. La munificence qui bâtit tant de palais et d'églises s'est occupée avec le même soin de faire revivre et d'égaler les ouvrages des anciens: on a relevé des obélisques étendus sur la poussière, on les a placés dans les lieux les plus apparents; on a réparé trois des onze aqueducs des Césars et des consuls; on a amené sur une suite d'arcades de construction ancienne et nouvelle, des rivières artificielles qui jettent dans des bassins de marbre des flots d'une eau salutaire et rafraîchissante; et le spectateur, impatient de monter les degrés de Saint-Pierre, est arrêté par une colonne de granit d'Egypte, qui s'élève à la hauteur de cent vingt pieds, au milieu de deux magnifiques fontaines dont l'abondance ne s'épuise jamais. Les historiens et les savants ont jeté du jour sur la topographie, la description et les monuments de l'ancienne Rome, et les voyageurs viennent en foule de ces contrées reculées du Nord, jadis sauvages, pour y contempler respectueusement les traces des héros, et visiter, non les reliques de la superstition, mais les restes de l'empire.

2021

Conclusion

L'histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain, le tableau le plus vaste et peut-être le plus imposant des annales du monde, excitera l'attention de tous ceux qui ont vu les ruines de l'ancienne Rome; elle doit même obtenir celle de tous les lecteurs. Les diverses causes et les effets progressifs de cette révolution sont liés à la plupart des événements les plus intéressants de l'histoire: elle développe la politique artificieuse des Césars, qui conservèrent longtemps le nom et le simulacre de la république; les désordres du despotisme militaire; la naissance, l'établissement et les sectes du christianisme; la fondation de Constantinople; la division de la monarchie; l'invasion et l'établissement des Barbares de la Germanie et de la Scythie; les institutions de la loi civile; le caractère et la religion de Mahomet; la souveraineté temporelle des papes; le rétablissement et la chute de l'empire d'Occident; les croisades des Latins en Orient; les conquêtes des Sarrasins et des Turcs; la chute de l'empire grec; la situation et les révolutions de Rome à l'époque du moyen âge. L'importance et la variété, du sujet ont pu satisfaire l'historien; il a senti ses imperfections, mais il a dû souvent en accuser la disette des matériaux. C'est au milieu des débris du Capitole que j'ai formé le projet d'un ouvrage qui a occupé et amusé près de vingt années de ma vie; et que, bien qu'il soit loin de remplir mes désirs, je livre enfin à la curiosité et à l'indulgence du public.

Lausanne, 27 juin 1787

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante