Antonin le Pieux   

11 juillet 138 - 7 mars 161

11 juillet 138

Antonin

Hadrien
Antonin
Glyptothek, Munnich

La biographie d'Antonin le Pieux par Julius Capitolinus est encore plus maigre que celle d'Hadrien par Spartianus. Elle enferme en quelques pages l'histoire d'un règne de vingt-trois ans, et nous réduit à dire de cet empereur ces seuls mots, qui sont assez pour sa gloire, mais trop peu pour notre curiosité : transiit benefaciendo, il a passé en faisant le bien1.

Dès le temps de Xiphilin, le chapitre où Dion Cassius racontait l'histoire de ce prince était perdu, et si l'on veut juger de ce que valent les abréviateurs qui sont à présent notre principale ressource, qu'on lise Aurelius Victor racontant comment se fit l'adoption d'Antonin. ...Hadrien convoqua le sénat pour créer un César. Comme les sénateurs s'empressaient d'accourir à l'assemblée, l'empereur aperçut par hasard Antonin, qui, du bras, soutenait les pas chancelants d'un vieillard, son beau-père ou son père. Pénétré d'admiration à cette vue, Hadrien fait accomplir les cérémonies nécessaires pour l'adoption d'Antonin comme César, et il ordonne le massacre des sénateurs qui l'avaient tourné en ridicule. Après sa mort, le sénat, insensible aux prières du nouveau prince, refusa de décerner à Hadrien les honneurs de l'apothéose, tant il était affligé de la perte d'un si grand nombre de ses membres ! Mais lorsqu'il vit reparaître tout à coup ceux dont il déplorait le trépas, chacun, après avoir embrassé ses amis, finit par accorder ce qu'il avait refusé d'abord.

Les ancêtres d'Antonin, originaires de Nîmes (dès le temps de Tibère, cette ville avait le jus Latii, ce qui donnait le droit de cité romaine à ceux des habitants de Nîmes qui y avaient exercé une charge municipale), avaient exercé à Rome les plus hautes charges et s'y étaient fait remarquer par la dignité de leur vie. Cinq fois les faisceaux consulaires avaient été portés dans sa maison; l'on disait de son père qu'il était un homme intègre et de moeurs pures (Homo castus et integer (Capitolin, Antonin, 1). Son aïeul paternel avait été préfet de la Ville. Arr. Antoninus était son aïeul maternel). Ce dernier, Arrius Antoninus, était cet ami de Nerva qui plaignait le vieux consulaire d'échanger une condition paisible contre celle d'empereur. Antonin hérita de ces vertus et de cette modération. Il fut consul (120), proconsul d'Asie (128 ou 129), juge (judex) d'une des quatre provinces italiennes et membre du consistoire (conseil) impérial, fonctions qui prouvent que depuis longtemps l'attention d'Hadrien s'était arrêtée sur lui. Sa femme, la première Faustine, lui avait donné quatre enfants, dont deux fils, morts avant son avènement. De ses deux filles, il perdit l'une durant son proconsulat d'Asie; l'autre fut la seconde Faustine, qui épousa Marc-Aurèle.

Bon ménager de son patrimoine, Antonin augmenta sa fortune par l'économie, non par l'usure, car il prêtait au-dessous du taux légal; il l'employa à aider ses amis, bien plus qu'à ses plaisirs, et, une fois prince, il en consacra les revenus aux besoins de l'Etat. A son avènement, il refusa l'aurum coronarium, que l'Italie voulait lui donner, et ne prit que la moitié de ce que les provinces lui offrirent; de sorte qu'il fut obligé de prélever sur son propre bien une partie des gratifications dues, dans cette circonstance, aux soldats et au peuple. Il avait du goût, de l'éloquence, et gouvernait son esprit comme sa maison en maître qui voulait que tout y fût bien rangé. Il écoutait beaucoup, délibérait longtemps, et, la décision prise, y persistait avec fermeté; on n'administre bien qu'à cette condition. Il estimait la popularité ce qu'elle vaut, n'agissait qu'en vue du devoir, et s'inquiétait peu du reste : c'était un sage (voyez le portrait que Marc-Aurèle a tracé de lui dans ses Pensées, I, 16, et la phrase que de très savants hommes interprètent différemment; ce qui n'est pas douteux, c'est qu'elle renferme un éloge pour Antonin).

Il avait cependant un défaut fâcheux pour lui prince, il s'arrêtait aux petites choses : il aurait voulu couper en quatre un grain de cumin (Dion, LXX, 3; Julien (les Césars, 9) : Fi le vétilleux ! il est homme à faucher le cumin, ou, comme nous dirions, à tondre un oeuf), et on prétendait qu'il était avare; et ces propos ne furent peut-être que la rançon de sa bonne renommée. Au consilium (conseil du prince) il opinait toujours pour les résolutions les plus douces, et, durant son règne, il garda cette disposition à faire grâce : vertu royale, quand il s'agit de pardonner une offense au prince, mais dangereuse si cette bonté affaiblit l'autorité de la loi. Comme tous ceux que nous appelons les Antonins, il vécut moins en empereur qu'en riche particulier, souffrant la liberté de parole de ses amis, même les violences du peuple. Durant une disette la foule lui jeta des pierres, il répondit par un discours. Il admirait, chez un de ses familiers, certaines colonnes et demanda d'où elles venaient : Quand tu entres dans la maison d'autrui, sois muet et sourd, répondit l'autre brutalement, et l'empereur ne s'en fâcha pas.

Arrivant à Smyrne, sous le règne d'Hadrien, comme proconsul, il descendit chez le rhéteur Polémon, alors absent; la nuit venue, le sophiste rentra et fit un tel bruit des embarras qu'on lui causait, qu'Antonin déguerpit sur l'heure. A quelques années de là, un acteur vint se plaindre de ce que Polémon, président des jeux Olympiques, l'avait chassé du théâtre en plein jour. Et moi, dit le prince, il m'a bien chassé en pleine nuit. Une autre fois, les courtisans s'indignaient de voir Marc-Aurèle pleurer son précepteur mort; il les en reprit vivement : Permettez-lui d'être homme, leur dit-il, car la philosophie ni l'empire ne doivent dessécher le coeur. Plus d'une fois on l'entendit répéter qu'il voulait se conduire avec le sénat comme il avait désiré, étant sénateur, qu'on se conduisit avec lui : pensée qui semblait l'annonce du grand principe moral qu'Alexandre Sévère inscrira sur les murs de son lararium : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi-même.

Nous aurions à raconter beaucoup d'actes de sa munificence, beaucoup de libéralités faites par lui à des particuliers, au peuple de Rome2, aux cités des provinces, qu'il secourut ou embellit; nous voyons en effet, par quantité d'inscriptions, qu'il suivit l'exemple de son prédécesseur (ainsi il acheva l'aqueduc commencé par Hadrien dans la nouvelle Athènes. (C. I. L., t. III, n° 519.)).

1. Son premier nom était Titus Aurelius Fulvus Boionius Arrius Antoninus; après son avènement il s'appela T. AElius Hadrianus Antoninus Pius; il était né le 19 septembre 86, dans la villa de Lanuvium. Pour les fastes consulaires de 138-147, voyez Lacour-Gayet., au premier volume des Mélanges de l'Ecole française de Rome.

2. Neuf fois, durant son règne, les deux cent mille citoyens qui prenaient part aux distributions publiques reçurent chacun 3 à 400 sesterces (Eckhel, t. VII, p. 11-27), et de ce chef la dépense monta à 640 millions de sesterces (Chronogr., ed. Momms., p. 647). Malgré ces dons et les autres libéralités, malgré les dépenses de l'Etat, Antonin laissa un trésor de 2700 millions de sesterces (Dion, LXXIII, 8); ce qui veut dire que la situation financière était excellente, puisque, durant les vingt-trois années de son règne, le budget impérial avait dû se solder annuellement par un excédant de recettes de 25 millions de francs. Pour la question des dépenses de l'armée, il faut augmenter ces chiffres pour l'époque Antonine où l'on comptait 30 légions au lieu de 25.

11 juillet 138

Antonin le Pieux empereur

Hadrien
Antonin
Musée de l'Agora, Athènes

Il avait cinquante-deux ans, l'âge qui donne la pleine maturité, sans ôter encore l'activité et la force. L'activité d'Hadrien avait paru quelquefois inquiète et bruyante; celle d'Antonin fut silencieuse et discrète. Son prédécesseur était toujours en course; durant près d'un quart de siècle, il ne quitta pas un jour Rome ou ses environs, excepté pour un rapide voyage en Asie. Au belliqueux Trajan avait succédé un pacifique; l'empereur nomade fut remplacé par un prince sédentaire.

Hadrien était mort fort impopulaire au sénat; on a vu que les reproches qui lui sont faits viennent de la sourde irritation des Pères contre un prince dont la cour errante portait loin d'eux l'éclat et la réalité du gouvernement, de sorte que le néant de leur autorité n'était même plus caché derrière des apparences. Ils voulaient lui refuser l'apothéose, c'est-à-dire le déclarer tyran et annuler ses actes. Antonin refusa de se faire le complice de cette iniquité, qui d'ailleurs eût infirmé ses droits. Suivant Dion, toute opposition tomba devant la crainte de l'armée. Hadrien fut donc mis au rang des dieux; Antonin lui éleva un temple à Pouzzoles, lui donna des flamines, et institua en son honneur un concours quinquennal. L'apothéose et le temple étaient pour le prince défunt affaires d'étiquette impériale. Ces honneurs rendus à la mémoire d'Hadrien ne méritaient donc pas au nouvel empereur que les sénateurs lui décernassent le surnom de Pius, mais comme ils avaient usé avec les autres toutes les épithètes de louange, ils ne trouvèrent que celle-là qui fût restée disponible; et puis le prince ne s'étant pas associé à leur haine contre Hadrien, ils s'associaient, en lui donnant ce titre, à son respect filial.

138-161

Pax romana

Durant ce règne de vingt-trois ans, l'empire jouit d'une paix profonde, et les sujets reconnaissants regardèrent l'Etat comme une grande famille gouvernée par le meilleur des pères. Un contemporain, Pausanias, voulait que l'empereur fût appelé le Père du genre humain.

Dans son désir d'éviter tout bruit, tout mouvement qui dérangeât le bel ordre mis dans l'empire par son prédécesseur, il reprit la règle de Tibère pour la longue durée des magistratures, mais en l'exagérant. Il conserva leurs fonctions à ceux qui les tenaient d'Hadrien; quand il eut de nouveaux choix à faire, il n'éleva aux charges que des hommes expérimentés, et souvent, dit son biographe, il les laissa mourir dans leur place. Ainsi, son ami M. Gavius Maximus commanda pendant vingt années les cohortes prétoriennes; Orfitus (Ser. Scipio Salvidienus Orfitus avait été appelé à ce poste par Hadrien en remplacement de L. Catilius Severus) garda la préfecture de la Ville tant qu'il lui plut et ne fut remplacé que sur sa demande; des gouverneurs restèrent sept ans, même neuf années dans leur gouvernement. P. Pactumeius Clemens, légat de Cilicie sous Hadrien, fut élevé au consulat, et maintenu néanmoins dans son commandement. Cette politique était excellente, à la condition pourtant de ne pas aller trop loin dans cette voie, car le plus actif s'alanguit dans des fonctions toujours les mêmes; comme la vie s'éteint au milieu des eaux dormantes, l'administration où l'on n'entretient pas une certaine action de renouvellement arrive bien vite à la sénilité.

Le droit civil lui doit beaucoup, et les Pandectes renferment plusieurs fragments de ses constitutions ou rescrits. Une est célèbre sous le nom de quarte Antonine ou réserve établie en faveur de l'adopté sur les biens de l'adoptant. En preuve de son esprit libéral, on mentionnera encore la décision qui permit aux enfants d'un nouveau citoyen, lorsqu'ils n'optaient pas pour la nationalité de leur père, de conserver leurs droits sur son héritage. Auparavant, le Grec, obtenant le jus civitatis et dont les enfants restaient provinciaux, était obligé de léguer sa succession à des citoyens ou de la laisser au fisc, comme bien tombé en déshérence. La condition des esclaves fut encore adoucie. Antonin déclara que le maître qui, pour un motif frivole, tuait son esclave serait puni de la relégation ou de la mort; que celui qui l'aurait maltraité outre mesure serait forcé de le vendre, et qu'il ne pourrait ni le racheter ni écrire au contrat une clause qui lui permit de le poursuivre de sa colère jusque dans la servitude d'autrui, telle que celle-ci : Défense de l'affranchir; ou cette autre : Il, ou elle, sera livré à la prostitution. Un de ses rescrits porte. Il est de l'intérêt des maîtres qu'un appui contre la faim, la cruauté et une intolérable injustice ne soit pas retiré aux esclaves qui l'implorent justement.

Dans l'administration financière, il retrancha les dépenses inutiles, les pensions servies à des gens qui rongeaient l'Etat sans lui rendre aucun service; il vendit des villas du domaine impérial, des bijoux, des meubles précieux : capital dont il fit bénéficier le trésor public; comme Hadrien il accorda encore la remise des arriérés d'impôts, et Marc-Aurèle, Aurélien, feront comme lui. Son économie lui donna les moyens de développer l'institution alimentaire et de venir au secours de villes désolées par l'incendie ou par un tremblement de terre, comme Rome, Antioche, Narbonne et Rhodes. Tous les empereurs étaient de grands bâtisseurs. C'était une dette qu'ils payaient dans Rome, au peuple entier, en décorant la cité de monuments nouveaux; aux pauvres, en leur donnant du travail; à leur prédécesseur, en lui élevant le temple exigé par l'apothéose; dans les provinces, c'était la condition de leur popularité. En outre, chaque empereur, comme les princes d'Orient, voulait avoir sa demeure vierge de tout souvenir. Ainsi Néron avait délaissé le palais des Césars; Vespasien détruisit la Maison d'Or, et Antonin ne voulut pas habiter la villa Tiburtine. L'âge des Antonins fut un temps de fête pour les architectes, car on démolissait incessamment pour reconstruire. Mais il faut répéter que, hors de Rome, les travaux étaient surtout l'oeuvre des riches cités, où ils étaient payés avec les revenus municipaux, les dons des citoyens, et souvent une subvention impériale.

Comme Hadrien, Antonin créa de nouvelles chaires de rhétorique et de philosophie dans beaucoup de villes, en allouant aux titulaires un traitement qui leur fut payé par l'Etat, quand les ressources locales se trouvèrent insuffisantes. A l'argent il ajouta des honneurs : dans les petites villes, cinq médecins, trois sophistes et trois grammairiens; dans les grandes, dix médecins, cinq sophistes et cinq grammairiens furent exemptés des charges municipales; et il couronna la déclamation même en donnant, dans l'année 143, le consulat à deux rhéteurs fameux, le Grec Hérode Atticus et le Latin Cornelius Pronto. Mais les poètes ne lui paraissaient pas aussi nécessaires; du moins, il réduisit la pension qu'Hadrien avait faite au poète lyrique Mésomède.

Il se trouva pourtant des sénateurs pour conspirer contre ce prince qui faisait de la félicité publique l'unique objet de son gouvernement. Cette fois on ne doute plus, comme sous Hadrien, de la réalité du crime; les Pères, faisaient dans la postérité la réputation des princes, admettent pour le favori du sénat un péril dont ils avaient nié l'existence pour l'ami des provinciaux. Il n'y eut pas d'exécution : Atilius Titianus en fut quitte pour la perte de ses biens; Priscianus se tua lui-même; Avidius Cassius, qui se révolta sous Marc-Aurèle, eut au moins le désir de renverser Antonin; Celsus enfin, que nous ne connaissons pas, fit quelque entreprise sérieuse, puisque, vingt, ou trente ans après, la seconde Faustine en rappelait le souvenir à son époux. Le sénat mettait un grand zèle à rechercher les coupables, Antonin l'arrêta. Que gagnerai-je, répondit-il à ceux qui le pressaient de sévir, que gagnerai-je à ce qu'on sache qu'un certain nombre de mes concitoyens me haïssent ?

138-161

Les provinces

Antonin n'aimait pas la guerre. Mieux vaut, disait-il, sauver un citoyen que tuer mille ennemis. Il n'entreprit par lui-même aucune expédition, mais ses lieutenants eurent à livrer des combats défensifs : en Afrique, contre les nomades1, sur la frontière des Carpates et du Danube, contre des Daces réfugiés dans les montagnes, et contre des peuplades germaines établies au voisinage de la Pannonie. Capitolin dit que les Juifs firent encore quelque émeute, et qu'il y eut des rébellions en Egypte et en Grèce. Une émeute en Grèce, au lendemain d'Hadrien, se comprend mal, à moins qu'il ne s'agisse d'une conspiration, celle de Celsus par exemple, dont nous ne savons ni le lieu ni la date, ou de quelque tumulte populaire auquel Lucien semble faire allusion (157); et une révolte des Juifs aurait été, ce semble, bien difficile, après tout le sang que Trajan et Hadrien avaient tiré à ce peuple2. En Egypte, l'affaire fut plus sérieuse; puisque le préfet Dinarchos fut tué (147-8), et que, au dire d'un ancien, l'empereur se crut obligé de faire le voyage d'Orient : ce fut la seule fois qu'il quitta Rome pour aller plus loin que la Campanie3.

Dans la Bretagne, Lollius Urbicus, qui s'était distingué en Judée sous Hadrien, réprima les Brigantes (140), et, se trouvant à l'étroit derrière le Vallum Hadriani, reporta la ligne des défenses de la province plus au Nord, jusqu'au rempart d'Agricola, le Graham's dike (mur d'Antonin, 140), levée de terre gazonnée, courant entre les deux golfes de la Clyde et du Forth. En récompense, Lollius obtint plus tard la première charge de l'Etat, celle de préfet de la Ville. Les Parthes préparaient une expédition contre l'Arménie, une lettre d'Antonin les arrêta. Les Lazes, les Quades, les Arméniens, acceptèrent les rois qu'il leur donna4; sa protection couvrit les Grecs des bords de l'Euxin contre les Scythes du voisinage et l'Arménie contre les brigandages des Alains. Appien raconte qu'il vit à Rome les députés de peuplades barbares qui demandaient à être reçues au nombre des sujets de l'empire; Antonin refusa : c'était la politique d'Auguste et d'Hadrien. Il y vint aussi des ambassades de la Bactriane et de l'Inde : preuve que les relations de commerce avec ces régions lointaines continuaient.

En somme, les guerres sous Antonin furent sans importance et les émeutes sans périls. Alors, dit son biographe, toutes les provinces étaient florissantes.... et aucun prince ne fut autant respecté des Barbares. Un contemporain, le rhéteur Aristide, montre quelle confiance inspirait cette longue paix : Le continent tout entier est en repos, et l'on ne croit plus à la guerre, même lorsqu'elle sévit sur quelque point écarté ( Aristide, I, 3, éd. Dind.).

1. Pausanias, VIII, 43. D'après les médailles (Cohen, Ant., n° 686 et 687) on peut rapporter cette guerre à l'année 139. On a pensé qu'il y eut deux expéditions en Libye : celle dont il vient d'être question, qui semble rappeler par la présence dans cette contrée des vexillaires de la légion Va Ferrata, habituellement cantonnée en Syrie, et qui en 145 sont occupés à tracer une route dans l'Aurès (Léon Renier, Inscr. d'Algérie, n° 4369); l'autre, vers 160, qui serait attestée par une médaille représentant l'empereur vêtu du paludamentum, l'Afrique prosternée devant lui et, derrière, une victoire tenant un trophée; mais cette médaille est de Commode. Cf. Eckhel, t. VII, p. 26.

2. Les monnaies d'Alexandrie citées en preuve par Munter (Die Juden unter Hadrian, p. 98) ne mènent pas à une conclusion positive, et la guerre des Parthes, à l'aide de laquelle Gratz (Judische Cesch., IV, n° 20) essaye de se tirer d'embarras, n'eut lieu que trois ans avant la mort d'Antonin.

3. Letronne (Recherches pour servir à l'histoire de l'Egypte, p. 250) met cette révolte dans les années 148 et 149. Cf. Malala, Chronogr., XI, p. 280, éd. Niebuhr, et Aristide, I, 350, éd. Dind. La mention du voyage d'Antonin en Orient, dont Capitolin ne parle pas, se trouve dans Malala, auteur de peu d'autorité, il est vrai, et qui a ramassé bien des fables, mais qui a peut-être pris ce fait dans la Chronique d'Antioche. Cf. Waddington, Chronol. du rhéteur Aristide.

4. Voyez, dans Eckhel, t. III, p. 5 et 15 : dans Cohen, Anton., n° 758 et 759, les médailles avec la légende : Rex Quadis datus Armeniis, qui se placent entre 139 et 145. Le dernier de ces deux auteurs dit (Anton., p. 279) que la décadence de l'art commence à se faire sentir sous Antonin, dans les médailles, surtout dans celles d'argent.

138-161

Les chrétiens

Plus respectueux qu'Hadrien envers les vieux usages et les antiques légendes, il croyait trouver un intérêt de conservation sociale en des choses où son prédécesseur n'avait vu qu'un intérêt de curiosité sceptique. Il essayait comme Auguste de ranimer le patriotisme expirant, en remettant à la mode les origines merveilleuses du peuple romain; quelques-unes de ses monnaies représentent la fuite d'Enée, la fondation d'Albe, Mars et Rhéa, Romulus et les premières dépouilles opimes, Horatius Coclès défendant le pont du Janicule, ou Esculape arrivant dans l'île du Tibre sous la forme d'un serpent (Glycon). Pour raffermir les dieux sur leurs autels chancelants, il remplissait scrupuleusement ses fonctions pontificales, ramenait aux temples la foule avide de spectacles et méritait que les Pères, abusés par ces apparences de restauration religieuse, fissent graver une inscription avec ces mots : Le sénat et le peuple romain au très bon, très grand et très juste prince Antonin Auguste, ob insignem erra cærimonias publicas curam ac religionem. En même temps, il essayait d'arrêter le progrès des conversions juives, par le renouvellement des peines édictées sous Vespasien contre ceux qui pratiquaient la circoncision sur des hommes étrangers à l'origine hébraïque.

En lui voyant cette disposition d'esprit, on pourrait penser qu'il n'eût cruellement traité les chrétiens. Il n'en fut rien. Il suivit, à leur égard, la politique de son père adoptif (Hadrien) et leur accorda une tolérance de fait, qui fut pourtant troublée, de loin en loin, par quelque magistrat trop zélé, frappant une victime impatiente de mourir. Quant au rescrit qu'Eusèbe a mis sous son nom, on ne peut le recevoir, au moins dans sa forme actuelle, comme authentique. Il est certain que ce prince et son prédécesseur n'ont jamais songé à donner droit de cité dans l'empire à la religion nouvelle; mais ils n'auraient pas voulu davantage la persécuter. L'un par indifférence philosophique, l'autre par bonté de coeur, répugnaient à verser le sang pour des croyances. Sous le règne d'Antonin, dit Orose, la paix régna dans l'Eglise.

A cette époque, la foi trouva un habile et hardi défenseur. Saint Justin représente dans l'histoire de l'empire le moment décisif où le christianisme, qui, avec saint Paul, avait professé l'impuissance de la raison, et qui, avec les premiers successeurs des apôtres, vivait dans l'ombre et le mystère, sort au grand jour et revendique hautement ses droits comme doctrine rationnelle. Alors ce qu'on appelait dédaigneusement la religion des esclaves et des femmes, des enfants et des vieillards, s'affirme, non seulement devant le bourreau, mais devant la science.

Saint Justin était un Grec de Palestine qui avait traversé tous les systèmes de philosophie avant d'arriver au christianisme, et qui a raconté lui-même, dans un dialogue à la manière de Platon, non sans grâce, les diverses étapes de son esprit. Il ne brûle pas, comme tant d'autres, ce qu'il avait adoré. Le christianisme, pour lui, est une philosophie nouvelle, plus sûre, plus utile que l'ancienne, mais il ne renie pas celle qui l'a précédée. Socrate, dit-il, avait été une incarnation du ?????, ou raison divine répandue dans l'humanité, ????? ????????x??, car toute intelligence en contient une parcelle. Le Christ en fut une autre plus complète, puisqu'il est la Vérité absolue. Lorsque le maître de Platon tenta, avec la force de la vérité, d'enlever les hommes aux démons, ceux-ci le firent tuer comme impie et athée. Ils l'ont de même contre nous. Athées, nous le sommes contre vos dieux, mais non contre le Dieu véritable, le Père de toute vertu que nous adorons, avec le Fils qu'il nous a envoyé pour nous instruire, avec l'armée des bons anges, ses satellites, et l'Esprit prophétique. Vos anciens ont enseigné certains dogmes que nous exposons d'une manière plus divine, et dont seuls nous prouvons la vérité. Nous disons, comme Platon, que Dieu a tout produit et tout ordonné; comme les stoïciens, que le monde périra dans les flammes; comme vos poètes et vos philosophes, que les bons seront récompensés et les méchants punis. Quand nous appelons Jésus-Christ le ????? divin, la Raison de Dieu, nous ne faisons que lui appliquer la dénomination donnée à Mercure.... Si on dit qu'il a été crucifié, en cela même il ressemble à ceux des fils de Jupiter qui, selon vous, ont eu des tourments à souffrir; qu'il est né d'une Vierge, il a cela de commun avec Persée; qu'il guérissait les boiteux, les paralytiques, les infirmes, et ressuscitait les morts, c'est ce que vous racontez d'Esculape.... Tous ceux qui ont vécu d'une manière conforme à la raison sont chrétiens. Tels furent, chez les Grecs, Socrate, Héraclite et ceux qui leur ressemblent, comme de notre temps Musonius (c'est dans l'Apologie II, § 8, que se trouve le nom de Musonius; les autres sont dans la première, § 21.), et, chez les Barbares, Abraham, Ananias, Mizaël, Elie et beaucoup d'autres.

Saint Justin se défend, mais aussi il attaque. Aux dieux incestueux et adultères du paganisme il oppose celui des chrétiens, et aux scandaleuses leçons de leur histoire ses saints commandements. En face de la vieille société légalisant ses vices par l'impôt qu'elle en tire et dressant des autels à Antinoüs, il met la société nouvelle qui, au lieu de têtes impures et de sacrifices sanglants, a pour culte la prière, l'aumône, le baiser de paix, la communion fraternelle avec le pain et le vin; puis il s'écrie : Cessez donc d'imputer à des hommes purs vos débauches et celles de vos dieux !

Comme prédication aux pauvres, aux opprimés, comme plaidoirie devant un tribunal païen, la défense était habile : on trouve même dans les premiers mots de cette supplique l'intrépidité d'un homme qui acceptait le combat avec les maîtres du monde :

A L'EMPEREUR TITUS AELIUS ANTONIN PIEUX,
AUGUSTE, CESAR,
A SON FILS VERISSIME, PHILOSOPHE,
A LUCIUS, PHILOSOPHE,
FILS DE CESAR PAR LA NAISSANCE ET D'ANTONIN PAR L'ADOPTION,
PRINCE AMI DES LETTRES;
AU SACRE SENAT ET AU PEUPLE ROMAIN TOUT ENTIER,
AU NOM DE CEUX QUI, PARMI TOUS LES HOMMES,
SONT INJUSTEMENT HAIS ET PERSECUTES;
MOI, L'UN D'EUX,
JUSTIN,... J'AI ECRIT CE DISCOURS.

Cette façon de supplier, ce mot emprunté aux stoïciens : Vous pouvez nous tuer; vous ne pouvez nous nuire, étaient d'un croyant résolu à donner sa vie pour sa foi et qui la donnera.

Depuis Trajan, le christianisme avait pris assez d'importance pour que la première Apologie de saint Justin ait pu parvenir à l'empereur, sans le déterminer cependant à violer les lois de l'empire, dont il avait la garde, par la publication d'un édit de tolérance. Les chrétiens restèrent donc exposés aux violences de la population dans les villes où ils montraient trop de zèle contre les idoles, trop d'ardeur pour le martyre, et, sous ce prince débonnaire, des chrétiens périrent. Une lettre des fidèles de Smyrne aux églises d'Asie, qu'Eusèbe a conservée, est la vivante peinture d'une de ces scènes abominables et sublimes. Un homme de Phrygie, de ce pays on Cybèle exigeait des dévotions sanglantes, Quintus, décida quelques Smyrniotes et Philadelphiens à provoquer leur supplice pour jouir plus tôt des béatitudes éternelles. Ils étaient douze et montrèrent un courage héroïque au milieu de tourments atroces que les bourreaux s'ingénièrent à varier. Un d'eux, Germanicus, se signala entre tous par son mépris des tortures. Le proconsul répugnait à frapper des hommes qui ne lui paraissaient coupables que d'entêtement religieux; il aurait voulu les sauver : Aie pitié de ta jeunesse, disait-il à Germanicus; et lui, avide de la mort, irritait les bêtes pour être plus vite mis en pièces. Au moment du combat, le Phrygien trembla et renia sa foi. Il manquait une victime à la joie du peuple, ou cria qu'il fallait remplacer Quintus par Polycarpe. C'était un vieillard de quatre-vingts ans et le plus illustre des évêques d'Asie. Le gouverneur impérial qui le connaissait bien ne l'avait jamais inquiété, et il avait pu, sans cacher sa foi, atteindre à ce grand âge. Il ne croyait pas qu'on dût chercher le martyre; au momment où avait éclaté la fureur populaire, provoquée par les témérités de Quitrius, il avait quitté la ville et s'était retiré dans une maison écartée. On alla l'y prendre; il aurait pu fuir encore, mais il ne le voulut pas. Le proconsul essaya longtemps d'arracher un mot qui lui permit de l'épargner : Jure, lui dit-il, par la fortune de César; dis : Otez du monde les impies, et je te renverrai absous, et lui, répondait : Je suis chrétien, si tu veux connaître ma religion, donne-moi un jour : je t'en informerai. Le proconsul ayant répliqué que c'était le peuple qu'il fallait convaincre, Polycarpe répondit : Je ne refuse pas de t'instruire, toi, parce que j'ai appris à rendre aux hommes en dignité l'honneur qui leur est dû, mais cette tourbe ne mérite pas que je nie défende devant elle.

Comme le peuple demandait qu'on jetât aux lions cet ennemi des dieux qui voulait abolir leur culte et leurs sacrifices, le gouverneur objecta que cela ne lui était pas permis, parce que les jeux étaient terminés. Alors, au bûcher ! hurla la foule, et elle courut chercher du bois aux bains, aux boutiques, puis elle dressa le bûcher pendant que le vieillard se déshabillait tranquillement pour y monter. Quand le feu eut été mis, le vent emporta derrière lui la flamme, qui s'arrondit en voûte au-dessus de la tête du martyr, ainsi qu'il enfle la voile d'un vaisseau; et il nous sembla voir comme de l'or ou de l'argent éprouvé dans la fournaise. En même temps nous sentions une agréable odeur de parfum précieux. Le bourreau l'acheva d'un coup d'épée1.

La procédure établie par Trajan : S'ils sont accusés et convaincus, qu'ils soient punis, avait été suivie. Le gouverneur n'en avait pas référé à Rome et n'avait pas eu besoin de le faire. Le peuple avait crié : Les chrétiens aux lions ! et les chrétiens s'offrant d'eux-mêmes à satisfaire la joie de la foule, leur sang avait rougi l'arène.

Au dire de Justin, de pareilles scènes eurent lieu en divers points de l'empire. Mais il est certain que la haine contre les blasphémateurs des dieux croissait dans le peuple, avec leur nombre; que la foi, plus confiante, devenait téméraire, et que les officiers impériaux doivent avoir eu la main forcée, plus que ne l'auraient voulu des administrateurs intelligents et sceptiques, peu préoccupés de Jupiter et beaucoup de la paix publique.

L'empereur sut-il quelque chose de ces lointaines affaires ? On peut en douter; il n'est pas même sûr qu'il ait connu dans les dernières années de son règne l'exécution du Grec Ptolémée et de deux autres chrétiens, ordonnée par le préfet de Rome. C'étaient de petites gens, qu'on n'avait pas recherchés et qui s'étaient encore livrés eux-mêmes. Leur sort n'intéressait personne, et, dans ce monde si dur, si prodigue de la vie humaine, un supplice n'était pas un spectacle assez rare pour qu'il ait fait quelque bruit dans la ville.

Aux coups qui les frappaient, les chrétiens répondaient par de sourdes et irritantes menaces. La Sibylle n'accordait à Antonin que trois successeurs et annonçait, pour l'année 495, la destruction de Rome, de l'Italie et de l'empire : Oh ! Comme tu pleureras alors, dépouillée de ton brillant laticlave et revêtue d'habits de deuil, O Rome orgueilleuse, fille du vieux Latinus ! Tu tomberas pour ne plus te relever. La gloire de tes légions aux aigles superbes disparaîtra. Où sera ta force ? Quel peuple sera ton allié parmi ceux que tu as asservis à tes folies ? A voir tant de haine amassée des deux parts, on comprend qu'entre l'ancienne et la nouvelle société il s'était creusé un abîme où des victimes devaient tomber.

1. La date du martyre de saint Polycarpe a donné lieu à beaucoup de discussions. M. Waddington (Vie d'Aristide, p. 255) le met au 25 février 155. M. J. Réville (Revue de l'histoire des religions, t. III, p. 569) le reporte à l'année 166. Pour cette question de date, le doute subsiste; mais il importe peu à l'histoire générale que Polycarpe soit mort sous Antonin ou sous Marc-Aurèle. Les empereurs sans doute n'en eurent jamais connaissance, et le jugement à porter sur eux n'en peut être modifié.

7 mars 161

La mort d'Antonin

Antonin
Eglise San Lorenzo in Miranda

Antonin arrivait à un grand âge : il avait dépassé soixante-quatorze ans, et, sans être pris d'aucun mal, ses forces diminuaient. Aussi faisait-on dans les temples des prières pour sa santé. Lyon conserve un monument destiné à rappeler qu'on y avait accompli, trois mois avant la mort du prince, le grand sacrifice expiatoire de ce temps, un taurobole. En mars 161, une fièvre de trois jours l'emporta. Au moment d'expirer, il donna pour mot d'ordre au tribun des gardes : Patience et résignation, AEquanimitas.

On a fait de lui un mari complaisant, et même chose a été dite de son successeur : les deux Faustine ont fort mauvaise réputation. Ces accusations sont faciles à répandre, difficiles à réfuter; et il semble que la malignité, ne trouvant pas à s'exercer sur les Antonins ait voulu se dédommager, en se donnant carrière à l'égard des deux impératrices. Il n'y avait pas seulement de l'affection dans ces paroles d'Antonin à Fronton, au sujet de la première Faustine : Dans le discours que tu as consacré à ma Faustine, j'ai trouvé plus encore de vérité que d'éloquence. Car il en est ainsi; oui, par les dieux ! j'aimerais mieux vivre avec elle à Gyaros que sans elle au palais (Gyaros était une île déserte et un lieu de déportation). Lorsqu'il perdit, peu de temps après son avènement (141), la mère de ses quatre enfants, il refusa de se remarier (il faut dire cependant que, suivant l'usage romain, il prit une concubine) et il lui bâtit un temple à Rome.

Mais quand lui-même fut mort et passé dieu, le sénat, pour conserver le souvenir de cette mutuelle affection, réunit les deux époux en consacrant le temple : Au dieu Antonin et à la déesse Faustine. Il en subsiste de magnifiques débris à San Lorenzo in Miranda, église construite dans le temple qui était l'objet de l'admiration des Romains1.

Il fit mieux que de donner à Faustine des prêtresses et des statues d'or : il consacra son nom par une fondation charitable en faveur des jeunes Faustiniennes. Une médaille à l'effigie de l'impératrice montre, au revers, Antonin entouré de jeunes enfants, avec ces mots à l'exergue : Puellae Fautinianae; et jusqu'à sa dernière heure il soutint et accrut l'institution des pueri alimentarii, qui sauvait les familles pauvres du désespoir, en les empêchant de recourir à l'antique et abominable coutume de l'abandon des nouveau-nés.

Lorsque Antonin s'était aperçu de sa fin prochaine, il avait fait porter la statue d'or de la Victoire, qui ne quittait jamais le chevet des empereurs, dans la chambre de son gendre et fils adoptif, Marcus Aurelius Antoninus (Marc Aurèle), surnommé le Philosophe.

1. Il en reste la cella, dix colonnes en marbre cipollin, hautes de 16 mètres, avec un entablement et une frise en marbre de Paros sur laquelle était taillée en relief l'inscription Divae Faustinae. Les autres mots, Divo Antotino, ont été gravés en creux sur l'architrave après la mort d'Antonin. (Orelli, n° 868.) On achève de dégager ces belles ruines. - L'Itinéraire dit d'Antonin n'est ni de ce prince ni de son temps. Cet ouvrage fut sans doute l'oeuvre anonyme et successive de l'administration romaine, une sorte de livre de poste officiel.

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