Marc Aurèle   

8 mars 161 - 17 mars 180

Lucius Aurelius Verus Marc Aurèle La guerre Parthique Mort de Lucius Aurelius Verus Révolte d'Avidius Cassius Mort de Marc Aurèle Les guerres marcomanes




8 mars 161

Marc Aurèle

Marc Aurèle
Marc Aurèle
Musée Saint-Raymond

Sa famille était originaire du municipe de Succubo en Espagne (La Ronda ou Sucubi dans la province de Grenade, près de Cordoue. Son nom était Marcus Annuis Verus; après son adoption par Hadrien, il s'appela AElius Aurelius Verus Caesar; après son avènement, Marcus Aurelius Antoninus Augustus); lui-même naquit à Rome le 26 avril 121. Son aïeul, fait patricien par Vespasien, avait été deux fois consul et préfet de la Ville. Il n'eut pas d'enfance. Dès l'âge de douze ans, il prit le manteau des philosophes et montra l'austérité du plus sévère stoïcien, travaillant sans relâche, mangeant peu et couchant à terre, sur la dure; sa mère Domitia Lucilla (Lucilla descendait de Domitius Afer) eut besoin de beaucoup d'instances pour le faire consentir à user d'un lit sur lequel on étendit des peaux de mouton. Après son adoption par Hadrien/Antonin (procédure d'adrogation), à dix-huit ans, il continua de se rendre chez ses maîtres; empereur, il leur prodigua les honneurs, les récompenses; plusieurs furent consuls (Ainsi le philosophe Junius Rusticus fut deux fois consul et préfet de Rome; Fronton avait eu déjà les faisceaux); à d'autres, il éleva des statues. Leurs portraits étaient placés au milieu de ses dieux lares, et, à l'anniversaire de leur mort, il allait sacrifier sur leurs tombeaux, qu'il tint toujours ornés de fleurs.

Un d'eux, le philosophe Rusticus, lui avait rendu le service de combattre le goût détestable que Fronton avait d'abord inoculé à son élève, ces mignardises, ces mièvreries qu'on trouve dans les lettres de Marc-Aurèle à son premier maître. J'ai beaucoup lu ce matin, lui écrivait-il un jour, et j'ai noté dix images ou sujets de comparaisons; et une autre fois : Je t'envole une idée que j'ai développée ce matin et un lieu commun d'avant-hier...; aujourd'hui il me sera difficile de faire autre chose que la pensée du soir. Envoie-moi trois pensées et dix lieux communs (Epist. ad Marc., II, 9, et V, 59). Quelle éducation de prince ! Plus tard il disait : Rusticus m'a détourné des fausses voies où entraient les sophistes et des élégances affectées de la rhétorique; je lui dois de ne jamais donner à la légère mon assentiment aux habiles discoureurs; et c'est lui qui m'a mis dans les mains les commentaires d'Epictète (Pensées, I, 7).

Il régla minutieusement sa vie pour ne pas l'user plus vite que la nature ne le voulait, et il suivit les prescriptions de ses médecins, au nombre desquels se trouvait Galien, comme une obligation qui lui était imposée de conserver à son âme l'enveloppe temporaire dont les dieux l'avaient revêtue. Chaste et sobre, il lie connut pas ce qu'on appelle le plaisir; ou mieux, il en trouva un, supérieur à tous les autres, dans l'accomplissement du devoir, dans cette perpétuelle étude qu'il faisait de lui-même pour s'élever à un haut degré de perfection. Marc-Aurèle est le héros moral de l'antiquité païenne.



8 mars 161

Lucius Aurelius Verus

Il avait un frère d'adoption, Lucius Aurelius Verus, fils de cet AElius Verus à qui la succession d'Hadrien avait été d'abord réservée. Au lieu de le retenir dans le demi-jour où ce jeune homme était jusqu'alors resté, il en fit son collègue et son gendre, de sorte que l'Etat eut pour la première fois deux maîtres, quoique le sénat n'eut déféré l'empire qu'à un seul. Du reste, Verus prit le rôle d'un lieutenant, non d'un égal. Il y trouvait son compte, ayant plus de goût pour le plaisir que pour le pouvoir. On dit que par lui Rome revit quelques-unes des scènes de débauche de Néron : les orgies dans les tavernes de bas étage; les rixes nocturnes dans les rues; les profusions dans les spectacles, le jeu et les festins : jusqu'à 6 millions de sesterces dépensés en un jour; heureusement pas de cruauté. D'ailleurs la gravité de Marc-Aurèle réparait tout et couvrait l'honneur de la maison impériale, qui peut-être courait moins de dangers qu'on ne le prétend. Fronton et Dion Cassius donnent, en effet, une tout autre idée de Lucius; et, dans une de ses lettres, ce prince se félicite d'avoir appris de son maître la franchise et l'amour du vrai plus encore que la science du beau langage.

161

Les périls sur les frontières

Les deux empereurs avaient accordé aux armées, en don de joyeux avènement, l'énorme somme de 20000 sesterces par soldat. Ce rachat de l'empire était une nécessité à laquelle le meilleur prince ne pouvait plus se soustraire et, pour le moment, un acte de prudence, car Antonin avait légué à son successeur la guerre sur toutes les frontières. Ses derniers moments avaient été troublés par des visions menaçantes : Dans le délire de la fièvre, dit son biographe, il ne parlait que de la république et des rois qui voulaient l'assaillir. A peine, en effet, s'était éteint le bruit des fêtes célébrées pour l'avènement des deux princes, qu'ils apprenaient l'invasion des Maures dans l'Espagne, déjà troublée par une insurrection des Lusitaniens, en Gaule, des séditions agitaient la Séquanie; en Bretagne, les Pictes couraient le pays, et, chose plus grave, les légions voulaient contraindre leur chef, Statius Priscus, à prendre la pourpre. Enfin, de l'Orient arrivaient des nouvelles alarmantes. Vologèse y faisait depuis longtemps des préparatifs de guerre; en 162, il jeta ses Parthes sur l'Arménie, où ils détruisirent toute une armée romaine, et sur la Syrie, dont les légions furent vaincues; cette province était compromise, la Cappadoce menacée, l'Asie Mineure ouverte, sans défense, avec toutes ses richesses, aux rapides cavaliers du grand roi (on ne peut donner la date de tous ces mouvements).

Devant ces périls, Marc-Aurèle montra de la résolution et de l'activité. Statius Priscus, rappelé de Bretagne, afin que son désintéressement n'y restât pas exposé à de trop dangereuses tentations, fut remplacé par un chef dont le nom était de bon augure pour un commandement dans ce pays, Calpurnius Agricola1. Lui-même fut envoyé en Cappadoce, tandis qu'un général habile formait, avec l'élite des légions du Danube et du Rhin, des bataillons de guerre (vexillationes), qu'il se hâta d'y conduire. Un autre alla refouler les Cattes (Chattes), et le gouverneur de la Belgique, Didius Julianus, qui fera un si triste empereur, chassa les Chauces de sa province. A Rome, le roi fugitif des Arméniens avait été reçu avec honneur; on lui avait donné le laticlave sénatorial et le consulat : c'était une promesse de secours. De grandes forces, en effet, furent dirigées sur l'Orient; Marc-Aurèle voulut même que son collègue s'y rendît.

Au lieu de se mettre à la tête de l'expédition avec la juvénile ardeur et l'inexpérience qui auraient gêné les vieux généraux, Verus demeura, par ordre de son frère, à Antioche, pour réunir les réserves et les munitions, pour surveiller et contenir les provinces voisines, tandis que ses lieutenants poussaient en avant. Le principal d'entre eux, Avidius Cassius, était un Syrien, homme dur et ambitieux qu'on disait descendant du meurtrier de César (il était originaire de Cyrrhus, et son père, le rhéteur Héliodoros, avait été, sous Hadrien et Antonin, préfet d'Egypte. Cf. Letronne, Inscr. d'Egypte, I, 129.); il ne lui déplaisait pas de s'entendre appeler Catilina, et il aurait voulu qu'on le regardât au moins comme un nouveau Marius. Il était impitoyable quand il s'agissait de la discipline. En expédition, pas de bagages; il punissait sévèrement ceux qui avaient emporté autre chose que du lard, du biscuit et du vinaigre. Pour une violence commise contre les habitants de la province, les coupables, attachés au-dessus d'un grand feu, périssaient à la fois asphyxiés par la fumée et brûlés par les flammes. Aux déserteurs, il faisait couper les jarrets ou les cuisses. Un jour des auxiliaires surprennent un corps de Barbares et le détruisent. Ils avaient attaqué sans ordre; Cassius fait mettre les centurions en croix. Qui vous assurait, leur dit-il, que ce n'était pas un piège et que l'honneur de l'armée romaine ne serait pas compromis ? On s'indigne de cette sévérité; une sédition éclate, et l'armée entière entoure, menaçante, le prétoire du général. Il en sort sans armes : Frappez-moi, dit-il, et ajoutez ce crime à celui du renversement de la discipline. Tout rentra dans l'ordre. L'écrivain de qui nous tenons ces détails termine son récit par ces mots : Il mérita d'être craint, parce qu'il ne craignait pas.

1. Le nouveau général semble pourtant s'être replié du rempart d'Antonin sur le vallum Hadriani, où l'on a trouvé une inscription à son nom (Orelli, n° 5869). Plus tard Marc-Aurèle fit passer cinq mille cinq cents cavaliers iazyges dans cette province. (Dion, LXXI, 14 et 16.)

161-166

La guerre Parthique

Vologèse IV, roi de Parthie
Vologèse IV
roi de Parthie

Cassius était l'homme que Marc-Aurèle avait donné pour lieutenant à son frère et tel qu'il en faut à la tête des troupes. Je lui ai confié, écrivait-il à un préfet, ces légions de Syrie qui vivent dans les délices de Daphné. Vous le connaissez; il a toute la sévérité de ceux dont il porte le nom, et il rétablira cette ancienne discipline sans laquelle il n'y a pas d'armée. Vous vous rappelez ce vers de notre vieux poète: C'est par les moeurs antiques et par ceux qui les suivent que la république se conserve. Assurez bien les approvisionnements: il saura les utiliser. Et le préfet répond : Le choix est excellent, car il fallait à ces soldats un chef sévère, capable de leur fermer la porte des thermes et d'arracher ces fleurs dont ils se couvrent la tête, le cou et la poitrine.

Le lendemain de son arrivée, Cassius fit annoncer à son de trompe que le soldat vu à Daphné serait ignominieusement cassé, et il chassa du camp tout ce qui sentait le luxe ou la mollesse. Des exercices continuels, des revues fréquentes, non d'apparat, mais d'inspection sévère, la menace de tenir tout l'hiver l'armée sous la tente, eurent, en peu de temps, rendu à ses troupes l'aspect de vieilles légions, et Cassius, maître d'elles, prit l'offensive. Nous ignorons les incidents de cette guerre, qui parait avoir duré quatre ans et s'être étendue le long de la frontière orientale, depuis l'Euxin jusqu'au golfe Persique. On parle de nombreux succès remportés par les Romains, de la prise, par l'habile Priscus, d'Artaxata, principale forteresse de l'Arménie, dont le roi rentra dans ses Etats comme vassal de Rome, et d'une grande victoire près de Zeugma sur l'Euphrate, qui ouvrit aux légions l'empire parthe jusqu'au coeur. Ce fut comme l'expédition de Trajan renouvelée : mêmes triomphes, mêmes conquêtes : celle du Nord de la Mésopotamie avec Edesse et Nisibe, invasion de l'Assyrie et de la Médie, prise de Ctésiphon et incendie du palais du roi, destruction de Séleucie après un immense massacre de ses habitants; mais aussi même retour attristé par la faim, la soif et la mort d'un grand nombre de soldats. Cassius avait-il pris de meilleures mesures que Trajan, ou la guerre faite aux Juifs par Hadrien avait-elle supprimé une des causes les plus actives de révolte dans ces régions ? On ne sait, mais Vologèse demanda la paix (165), qu'il avait dédaigneusement refusée avant l'ouverture des hostilités; et il céda la partie septentrionale de la Mésopotamie, que les Romains gardaient encore à la fin du règne de Commode. Par cette acquisition, la seule qu'il importât de faire à l'Orient de l'Euphrate, leur influence en Arménie, où régnait maintenant leur vassal, était consolidée. On a déjà vu comment de là ils tenaient en échec, par les Arméniens leurs alliés, les peuples du Caucase, et par eux-mêmes l'empire des Parthes. Les deux empereurs célébrèrent un triomphe où ils prirent les titres de Parthique, d'Arméniaque et de Médique.

Ces succès retentirent au loin dans l'Asie, et le commerce romain en profita pour étendre ses relations. Les annales chinoises mentionnent vers ce temps une ambassade envoyée par un empereur Antonin au Fils du Ciel. Ces ambassadeurs, inconnus des écrivains de Rome, étaient, selon toute apparence, des marchands qui, dans un intérêt de négoce, s'étaient donné un rôle politique. En échange des dents d'éléphant, des cornes de rhinocéros, des écailles de tortue, offerts à Houang-Ti, ils reçurent beaucoup de cette soie qu'ils vendaient dans l'empire son poids d'or (Letronne, Mém. de l'Acad. des inscr., t. X, p. 227. Houang-Ti, qui régna de 147 à 168, fut donc contemporain d'Antonin et de Marc-Aurèle).

161-166

La justice sous Marc-Aurèle

Durant la guerre Parthique, Marc-Aurèle était resté au centre de l'empire, afin de pourvoir rapidement à tous les besoins. Il avait montré beaucoup de déférence aux sénateurs, venant du fond de la Campanie pour ne pas manquer une de leurs séances et ne sortant de la curie qu'après que le consul avait prononcé l'antique formule : Pères conscrits, nous n'avons plus rien à vous proposer. Comme tous les empereurs qui prirent leur fonction au sérieux, il remplit exactement sa charge de justicier; il écoutait les parties, décidait selon le droit, surtout selon l'équité, sans hâte, mais aussi sans retard; et, pour que les juges fissent comme lui, il les força de siéger deux cent trente jours dans l'année.

La société ancienne avait de la haine et de la colère contre le coupable; elle se vengeait en le torturant; il lui fallait des supplices et aussi des douleurs, une lente et cruelle agonie. Marc-Aurèle entrevit, par instinct de clémence, plutôt que par principe arrêté d'intérêt social, la doctrine moderne du châtiment appliqué de manière à amender le coupable : Nous devons, disait-il, chercher par les châtiments à faire éclore le bien qui se cache souvent au fond du coeur des coupables. Il adoucit les peines sans avoir de faiblesse pour le crime, mais avec beaucoup de sévérité pour les délateurs convaincus de calomnie. Il recommande l'humanité : dans les cas douteux, le juge rendra la sentence la plus douce; il veut, comme Hadrien, que les gouverneurs saisis d'une accusation recherchent le fait, mais aussi l'intention, parce que c'est la volonté de nuire qui fait le criminel. Un fils tue sa mère, mais on le soupçonne d'avoir agi sous l'influence d'un accès d'aliénation mentale; Marc-Aurèle consulté répond : Il sera suffisamment puni par son mal. Cependant, pour sa propre sûreté et pour celle des autres, qu'on le donne en garde aux siens, dans sa propre demeure. Les gardiens des fous doivent veiller à ce que ces malheureux ne commettent rien contre eux-mêmes ni contre les autres. S'ils le faisaient, ce sont les gardiens qu'il faudrait punir (Digeste). Il disait encore : On ne doit point se fâcher contre les méchants; au contraire, il faut prendre soin d'eux et les supporter avec douceur. Si tu le peux, corrige-les; dans le cas contraire, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers eux que t'a été donnée la bienveillance (Pensées).

Hadrien avait partagé l'administration de l'Italie entre quatre consulaires, Marc-Aurèle les remplaça par des juridici dont l'intervention restreignit la juridiction municipale, et il admit les préteurs à cette fonction, afin d'élargir le cercle où il pourrait choisir1. Il développa l'institution des curateurs, qui était née sous Trajan : Beaucoup de villes, dit son biographe, en reçurent de lui; et, pour en relever l'éclat, il les prit souvent dans l'ordre sénatorial. Ces curateurs jouèrent dans l'Italie ancienne, pour l'administration financière, le rôle rempli par les podestats dans l'Italie du moyen âge pour la justice. Des décurions fléchissaient déjà sous le poids des honneurs municipaux; il interdit de confier ces charges à ceux qui ne pouvaient les porter sans dommage pour eux-mêmes, et il défendit qu'on forçât les autres de vendre à leurs concitoyens du blé au-dessous du cours. Il établit autour de Rome une ligne de douane qu'Aurélien transformera en ligne de rempart.

Pour assurer l'état des citoyens, Marc-Aurèle ordonna que tous les enfants nés libres fussent, dans les trente jours, inscrits à Rome, chez les préfets du trésor de Saturne; dans les provinces, chez les greffiers publics : ce sont nos registres de l'état civil; et, afin de donner plus de garantie aux mineurs pour leurs biens, il créa le préteur des tutelles. Les tuteurs rendaient auparavant leurs comptes aux consuls, qui changeaient souvent et avaient mille autres soins; une administration spéciale, examina désormais leur gestion. Cette même sollicitude pour l'intérêt des familles lui fit étendre le droit de donner des curateurs aux adultes âgés de moins de vingt-cinq ans qui compromettaient leur fortune, et il commença la reconstitution de la famille naturelle, dont les facilités reconnues à l'adoption rompaient si souvent les liens, en édictant que les enfants, filles et garçons, seraient admis à la succession de leurs mères mortes sans avoir testé, lors même qu'ils seraient entrés par adoption dans une autre famille (c'est le sénatus-consulte Orphitien de l'année 178 (Instit., III, 4.)).

L'institution alimentaire fut encore développée et devint un des plus importants services de l'ordre civil. Elle avait été jusqu'alors dirigée par de simples chevaliers ou procurateurs. Marc-Aurèle, pour montrer l'importance qu'il y attachait, en confia la surveillance à des personnages prétoriens ou consulaires qui prirent le titre de praefecti alimentorum (De alimentis publicis multa prudenter invenit (Capitolin, M. Anton., 11). Il promulgua, au sujet de l'institution alimentaire, un édit dont Fronton nous a conservé les premiers mots : Florere inlibatam juventutem, qu'il explique par le désir de voir les villes d'Italie se remplir d'une jeunesse nombreuse).

Les esclaves avaient, comme les fils de famille, leur part dans ses préoccupations d'équité. Des citoyens inséraient dans leur testament la clause que certains de leurs esclaves seraient vendus pour combattre dans l'amphithéâtre contre les bêtes; Marc-Aurèle frappa de nullité ces clauses testamentaires. Peut-être est-elle encore de lui la décision qui donne à l'ancilla la liberté acquise sous la condition ne prostituatur, et que son maître livre à l'impudicité publique. Enfin il mit à la charge de l'Etat les frais des funérailles pour les citoyens pauvres, et comme les collèges ou sociétés particulières avaient principalement pour but d'assurer à leurs membres les derniers honneurs et un tombeau, il les autorisa à recevoir des legs. C'était les constituer en personnes civiles, capables de posséder des propriétés, des capitaux ou des esclaves. Aussi se trouva-t-il amené à leur reconnaître encore le droit d'affranchir, manumittendi potestatem. Ces privilèges étaient considérables et contraires au vieil esprit de la politique romaine. Il crut parer aux périls de cette décision en établissant que nul ne pourrait être membre de deux collèges à la fois, ce qui devait maintenir l'isolement des corporations.

Le père avait le droit de briser les plus chères affections du fils en obligeant celui-ci à répudier sa femme. Marc-Aurèle supprima ce pouvoir tyrannique, ou du moins ne permit de l'exercer que pour des motifs très graves.

Il est inutile d'ajouter que plusieurs impôts furent diminués, des misères secourues, des désastres réparés. Il aida Smyrne, Ephèse, Nicomédie, Carthage, détruites par des incendies ou des tremblements de terre, à sortir de leurs ruines, et fit remise aux provinces, aux villes, aux particuliers, de tout l'arriéré dû au fisc ou à l'aerarium depuis quarante-six ans, et il permit aux condamnés d'échapper par une mort volontaire aux tortures d'un supplice cruel (Dion).

On voit donc, par l'ensemble de la législation des Antonins, qu'au deuxième siècle de notre ère le gouvernement impérial, qu'il fût dirigé par un soldat; comme Trajan, par un artiste, comme Hadrien, par un sage, comme Marc-Aurèle, peut revendiquer l'honneur d'avoir fait, pour défendre les faibles et secourir les malheureux, d'aussi généreux efforts qu'il n'en a jamais été accompli à aucune époque.

1. Dans une inscription d'Ariminum (Orelli, n° 3177), le juridicus de la Flamine et de l'Ombrie est loué ob eximiam moderationem et in sterilitate annonæ laboriosam fidem et industriam ut et civibus annona superesset et vicinis civitatibus subveniretur; même chose à Concordia. Les juridici n'étaient donc pas seulement des juges, mais au besoin des administrateurs, comme nos anciens parlements. Du reste, les Romains ne comprenaient pas ce que nous avons appelé la séparation des pouvoirs.

165-190

La peste antonine

Une peste sévissait en Orient. Venue d'Ethiopie ou de l'Inde, elle envahit l'Egypte et le pays des Parthes. On raconta que les Romains l'avaient prise à Séleucie, dans un coffret d'or ravi au temple d'Apollon, et d'où le miasme funeste s'échappa, lorsque des mains sacrilèges eurent violé le secret du dieu. Verus, revenant en Italie avec une partie de l'armée de Syrie, répandit le mal sur son passage; même à Rome, où beaucoup de monde périt : on y enlevait les morts par charretées, et quelques-uns disaient que la fin du monde était proche. Embarrassés d'expliquer l'audace et les succès des Barbares dans les années suivantes, les historiens postérieurs prétendirent que l'armée romaine avait été comme détruite par ce fléau. Pour apaiser la colère des dieux, Marc-Aurèle recourut à toutes les expiations recommandées par les rituels. Il en est une que la passion populaire réclama et qu'il eut la faiblesse d'accorder ou de laisser s'accomplir les chrétiens, dont Hadrien et son successeur avaient dédaigné ou respecté les croyances, furent de nouveau inquiétés. On verra que quelques-uns, à Rome et dans certaines provinces, périrent ou furent envoyés aux carrières.

Un autre culte fut persécuté, celui de Sérapis à Péluse, sans doute à raison de circonstances locales que nous ignorons. Ce n'était pas seulement le souverain pontife de l'empire qui condamnait des religions étrangères au polythéisme gréco-romain, c'était aussi l'homme qui, par une singulière réunion de défauts et de qualités contraires, se montrait, sans hypocrisie, dans ses méditations, le philosophe le plus dégagé des liens confessionnels et, dans sa vie publique, le plus superstitieux des princes. Nul ne fatiguait les dieux par de plus fréquents sacrifices; on faisait courir une supplique des victimes : A Marcus César, les boeufs blancs. C'est fait de nous si vous revenez vainqueur.

161-180

Les frontières de l'empire

Il ne semble pas que depuis l'époque où Tacite traçait le tableau de la Germanie, de grands changements se soient produits au milieu de ses peuples; mais les tribus germaniques s'étaient accrues dans la paix, et ses convoitises avaient augmenté avec sa force. Au spectacle des richesses que l'activité industrieuse des Romains entassait de l'autre côté de la frontière, leurs yeux s'enflammaient d'une féroce cupidité; leurs coeurs s'emplissaient de haine et d'envie. Ces belles villas du Danube et du Rhin, qu'ils apercevaient de leur rive sauvage, leur semblaient une insulte pour leurs cabanes de chaume; ces arts, un reproche pour leur grossièreté; cette politesse des moeurs, une corruption; surtout le brillant éclat de l'or les fascinait, et, en volant cet or, ils croyaient emporter sous leur ciel froid et sombre comme un rayon du soleil d'Italie qu'ils se consolaient de ne pas avoir en couvant des yeux le métal fauve. Au milieu de ses landes stériles et de ses forêts sauvages, les germains, avides et pauvres, murmuraient déjà les vers de mignon sur les pays où les pommes d'or mûrissent, et qui, durant dix-huit siècles, ont excité sa convoitise. Au temps des Césars, ils troublaient par de continuelles attaques l'empire, riche et paisible, qui, sous les Antonins, donna à l'humanité la fête d'une paix séculaire; à la fin, ils réussirent à jeter bas le colosse.

Marc-Aurèle, le philosophe dut se faire soldat, mais avec quelle répugnance et quel mépris de la gloire des conquérants ! Une araignée, dit-il, se glorifie d'avoir pris une mouche, et parmi les hommes, l'un est lier de prendre un lièvre, l'autre un poisson, celui-ci des sangliers et des ours, celui-là des Sarmates (X, 10) ! Aux yeux du sage, ne sont-ils pas des brigands ? Il n'en fallut pas moins endosser la cuirasse, tout aussi bien qu'un belliqueux. Sous Trajan, les Barbares du Nord avaient entretenu avec ceux de l'Est des relations qui subsistaient certainement, et Vologèse comptait sans doute sur une puissante diversion lorsqu'il franchit l'Euphrate. Mais des bords de la Saale à ceux du Tigre, la route était difficile et longue; les Germains laissèrent à l'empire le temps d'accabler les Parthes. Cependant ils achevaient leurs préparatifs : de nombreux espions les renseignaient sur l'état des forteresses romaines, et, aux marchés communs, ouverts le long de la frontière, ils achetaient tout ce qui pouvait leur servir à la guerre (la principale préoccupation de Marc-Aurèle dans les traités qu'il conclut avec ces peuples fut d'établir une bonne police de la frontière, en interdisant à quelques-uns d'entre eux la fréquentation des marchés communs (Dion, LXXI, 11)). Ils semblent avoir voulu, cette fois, s'entendre et réunir le plus grand nombre de leurs tribus, comme au temps d'Hermann (Arminius) et de Marbod; mieux même qu'en ce temps-là, car ces deux chefs étaient rivaux et leurs peuples divisés. A voir avec quel ensemble le monde barbare s'ébranla le long des frontières romaines, depuis les terres décumates jusqu'à l'Euxin, on supposerait que quelque grand conseil dirigea le mouvement national. Cela peut être vrai pour les tribus de la Germanie méridionale1, Marcomans, Narisques, Hermundures, Quades et Iazyges; mais les nations sarmates et scythiques, Victovales, Roxolans, Costobocques, Alains, d'autres encore, agissaient certainement pour leur compte et suivant les inspirations de leurs chefs. Quant aux peuples du Nord, ils se tinrent à l'écart (165).

1. Ainsi les Quades, les Marcomans et les Iazyges s'étaient alliés, car, dans les traités faits avec eux. Marc-Aurèle défendit aux Quades, placés entre les deux autres peuples, toute relation avec leurs voisins. (Dion, ibid.) Suivant Capitolin (chap. 22), tous les peuples, de l'Illyricum à la Gaule, s'entendirent.

166-188

Les guerres marcomanes

Un mot de Capitolin semble annoncer, dans l'intérieur de cette cohue barbare, des oscillations de peuples qui jetaient quelques tribus sur les frontières de l'empire, où elles demandaient, comme les Cimbres à Marius, que Rome leur donnât des terres, à condition de faire pour elle toutes les guerres qu'on voudrait. Marc-Aurèle refusa une assistance qui pouvait devenir fort dangereuse; alors solliciteurs et ennemis se ruèrent ensemble sur l'empire, où ils causèrent des maux infinis. Des armées furent détruites; deux préfets du prétoire tués; nombre de villes pillées; des provinces mises à feu et à sang. Ce fut, disent les écrivains du temps, une nouvelle guerre Punique. Marc-Aurèle renonça un moment à sa modération habituelle : il promit 500 pièces d'or pour la tête d'un chef barbare; le double, il est vrai, à qui lui livrerait ce chef vivant.

Les garnisons de la Dacie, protégées par les Carpates et par la forte assiette de leurs citadelles, semblent avoir fait bonne contenance, quoique des Barbares aient traversé la province et brûlé la ville d'Alburnus (Verespatak), où les avait attirés la richesse de ses mines. La Rhétie, le Norique, que défendaient leurs montagnes et l'habileté de Pertinax, subirent des incursions, mais l'ennemi ne put y tenir. Ce fut par les plaines de la Pannonie que le gros de l'invasion passa, afin de traverser les Alpes Juliennes, la moins haute des chaînes de montagnes que la nature a données à l'Italie pour remparts. Les Marcomans et leurs alliés assiégèrent Aquilée, le boulevard de Rome de ce côté; ils allèrent même plus loin, jusqu'à la Piave, où ils saccagèrent Opitergium (Oderzo).

La péninsule hellénique était menacée comme la péninsule italienne, et la barbarie essayait de mettre la main sur Athènes et sur Rome, pour y saisir les richesses entassées par les siècles. Les Costobocques arrivèrent, sans qu'on puisse suivre leur route, au centre de la Grèce, à Elatée, dans la Phocide, où Pausanias retrouva le souvenir de leurs ravages et la statue d'un vainqueur aux jeux Olympiques, tombé en combattant contre eux. D'un autre côté, des émeutes de soldats et de population agitaient l'Egypte, et les barbares continuaient à ravager l'Espagne. Seules, les frontières de l'Euphrate et du Rhin restèrent paisibles, celle-ci gardée par les légions, que les Germains du Nord n'inquiétèrent pas, l'autre défendue par le vigilant et habile Avidius Cassius.

Le péril était grand; Marc-Aurèle ne s'en émut pas et franchit avec Verus, en l'année 167, le Pô et l'Adige, à la tête de ce qu'il avait pu ramasser de forces. Les Barbares, que ce grand nom d'empereur intimidait encore, reculèrent à son approche, pour mettre en sûreté leurs captifs et leur butin. Les Quades mêmes, dont le roi avait péri, consentirent, selon une coutume qui pour eux datait d'Auguste, à ce que leur nouveau chef sollicitât l'agrément de l'empereur avant d'exercer sa charge.

Les deux frères semblent être revenus passer l'hiver (167-168) dans la capitale de l'empire, pour y préparer un armement considérable. Mais, comme après le désastre de Varus, les hommes libres se refusèrent à l'enrôlement, il fallut armer jusqu'à des esclaves et des gladiateurs, exemple que la république avait d'ailleurs donné; attirer dans les rangs, à prix d'or, les bandits de l'Apennin, de la Dalmatie et de la Dardanie; mettre le sagum du légionnaire sur l'épaule des soldats de police chargés de garantir la sûreté des routes dans les provinces, et soudoyer partout ceux des Barbares qui se trouvèrent disposés à vendre leur courage. On voit en quel état étaient les forces militaires de l'empire trente ans après Hadrien. L'organisation donnée par Auguste à son armée et conservée par ses successeurs avait son inévitable conséquence : la société civile, déshabituée des armes, ne fournissait plus un soldat et, même pour se sauver, était incapable d'un généreux effort. Lorsque Marc-Aurèle emmena de Rome à l'armée les gladiateurs, peu s'en fallut qu'une émeute n'éclatât. Il nous enlève nos amusements, criait la foule, pour nous contraindre à philosopher.

janvier 169

Mort de Lucius Aurelius Verus

Verus
Verus
National Archaeological Museum, Athens

L'argent avait manqué aussi bien que les hommes. Plutôt que d'augmenter les impôts, Marc Aurèle épuisa d'abord toutes les ressources de l'épargne; puis, durant deux mois, il fit mettre aux enchères, dans le forum de Trajan, les statues, les tableaux, les coupes murrhines, les meubles précieux, les mille curiosités du palais impérial, même les robes, les manteaux tissés de soie et d'or des impératrices. L'armée réunie au prix de si durs sacrifices s'avança au-delà d'Aquilée, et rendit quelque sécurité à l'Illyrie, mais n'osa ou ne put frapper sur les Barbares un coup retentissant et décisif. Au retour de cette campagne sans gloire, Verus mourut d'apoplexie dans le char même qui le ramenait à Rome avec Marc-Aurèle (169)1.

Nous manquons de détails sur cette guerre qui retint durant plusieurs années Marc-Aurèle aux bords du Danube, habituellement dans la forte place de Carnuntum (Hainburg, ou Petronell, aux environs d'Hainburg). L'empereur n'y montra pas de talent militaire; car si quelque grande opération avait été entreprise, il en serait resté souvenir; on ne parle que de combats meurtriers, quelquefois sur le Danube même, pris par les glaces qui valurent à nombre d'officiers, tombés devant l'ennemi, l'honneur d'une statue dans le forum de Trajan. Un jour que les Romains, cernés par les Quades, manquaient d'eau et allaient périr, une pluie abondante tomba sur le camp, tandis que la foudre, frappant à coups redoublés l'armée barbare, y jetait le désordre et l'effroi. Le fait est vrai, tout s'est bien passé ainsi, et se passe de la même manière, chaque jour d'été, dans quelque coin du monde. Mais les choses naturelles ne font pas le compte des superstitieux, qui dans tous les temps ont voulu mêler la divinité aux affaires humaines. Les Romains avaient aussi un Dieu des armées, et les païens ne doutaient pas que, touché par les prières de Marc-Aurèle, Jupiter, qui avait déjà rendu le même service à Trajan, n'eût fait le miracle. Tertullien le revendiqua pour la légion Fulminante, qu'il représente comme composée de chrétiens2, et les deux légendes subsistent : l'une dans les traditions de l'Eglise, l'autre sculptée sur la colonne Antonine, où l'on voit encore le maître de l'Olympe lançant, du haut du ciel entrouvert, la pluie qui sauve les légions et le tonnerre qui écrase les Barbares. Il en est de la légende comme du grain que l'oiseau laisse tomber sur la montagne neigeuse : il roule, grossi de la neige qu'il emporte à mesure qu'il descend, et arrive dans la vallée en masse bruyante : à l'origine, fait très simple; plus tard, prodige retentissant.

Il faut cependant que Marc-Aurèle ait imposé quelque réserve aux Germains, puisqu'ils lui laissèrent le temps d'aller remettre l'ordre dans l'Orient troublé par la révolte de Cassius (le traité fut peut-être conclu en ce moment (175). Capitolin (M. Anton., 22) parle de Marcomans transportés en Italie et distribués sans doute comme colons aux propriétaires; Dion (LXXI, 2), de Germains répartis dans les armées et les colonies; ceux qu'on établit près de Ravenne essayèrent de s'emparer de cette ville pour la piller).

1. Dion ou Xiphilin le fait périr de poison, et, à les lire (LXXI, 2), on croirait volontiers que Marc-Aurèle s'était débarrassé de son collègue, ce qui est absurde. Marc-Aurèle lui reprocha seulement d'être remissior. Mais il ne fallait pas beaucoup de mollesse pour mériter de la part du sévère stoïcien une pareille épithète. (Capitolin, M. Anton., 9.)

2. La legio XIIa Fulminata, cantonnée en Orient, n'a probablement jamais été dans le pays des Quades. Cf. Letronne, Inscr. d'Egypte, II, n° 525, et Noël des Vergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 90-93. Les fraudes pieuses commencèrent de bonne heure : on fit courir des lettres de Marc-Aurèle attribuant le salut de son armée aux prières des chrétiens. (Eusèbe, Hist. eccl., V, 5.)

avril-juillet 175

Révolte d'Avidius Cassius

Dans sa jeunesse, Cassius avait déjà conspiré contre Antonin, et il excitait les soupçons même de Verus, qui, durant la guerre de Syrie, avait écrit à son frère : Surveillez-le; tout ce que nous faisons lui déplaît. Il se ménage des amis, des ressources, et cherche à nous rendre ridicules aux yeux des soldats, en nous appelant, vous une vieille qui philosophe, et moi un écolier qui court les tripots. Marc-Aurèle répondit : Vos plaintes ne sont dignes ni d'un empereur ni de notre gouvernement. Si les dieux destinent l'empire à Cassius, nous ne pourrons nous défaire de lui; car vous savez le mot de votre bisaïeul (Hadrien) : Nul n'a jamais tué son successeur. Que le ciel, au contraire, l'abandonne, et il se prendra de lui-même dans ses pièges, sans que nous nous montrions cruels en l'y poussant. D'ailleurs, comment faire un coupable d'un homme que personne n'accuse et qui est aimé de ses soldats ? Vous savez que, dans les causes de majesté, celui même dont le crime est prouvé passe toujours pour innocent. Hadrien avait coutume de répéter : Quelle misérable condition que celle des princes ! On ne les croit sur les complots de leurs ennemis qu'après qu'ils en ont péri victimes. Le mot est de Domitien; mais j'ai mieux aimé l'emprunter à votre aïeul, parce que les meilleures maximes perdent leur autorité en passant par la bouche des tyrans. Quant à ce que vous me dites de pourvoir par la mort de Cassius à la sûreté de mes fils, j'aime mieux qu'ils périssent, si le bien de l'Etat exige que Cassius vive plutôt que les enfants de Marc-Aurèle.

Voilà une noble lettre; cependant Verus avait raison, et l'avis qu'il avait donné exigeait autre chose que cette résignation commode aux volontés du ciel.

Marc-Aurèle avait investi Cassius du commandement supérieur des provinces orientales qui faisaient face à l'empire parthique, depuis le mont Amanus jusqu'à Péluse, et une révolte ayant éclaté en Egypte, il l'autorisa à entrer avec ses troupes dans ce pays, où l'habile général eut vite raison des insurgés (170). Ainsi, tandis que les empereurs défendaient péniblement la frontière du Danube et que l'un d'eux, comme épuisé par l'effort imposé à sa mollesse, tombait mort sur la route de Rome, leur lieutenant en Orient humiliait le grand roi, conquérait des provinces et domptait les rebelles. Il semblait que toute la virilité de l'empire se fût comme retirée dans les camps de Cassius. Ces succès lui portèrent à la tête. Il croyait être sûr de son armée, du peuple d'Antioche, de l'Egypte, que son père avait gouvernée longtemps et dont le préfet lui était dévoué; il se disait qu'il allait recommencer l'histoire de Vespasien. Sur un bruit qu'il fit courir de la mort de Marc-Aurèle, quelques soldats le proclamèrent empereur.

Nous avons une lettre de Cassius adressée par lui à son gendre et qui peut être regardée comme son manifeste. Marcus, dit-il, est sans doute un homme de bien; mais, pour faire louer sa clémence, il laisse vivre des gens dont il condamne la conduite. Où est ce Cassius dont je porte inutilement le nom ? Où est Caton le Censeur? Où sont les moeurs antiques ? Marcus fait de la philosophie; il disserte sur la clémence et sur l'âme, sur le juste et l'injuste, et il ne pense pas à la république. Ne vois-tu pas ce qu'il faudrait d'édits, de sentences, de glaives, pour rendre à l'Etat son ancienne force ? Ah ! Malheur à tous ces hommes qui se croient les proconsuls du peuple romain, parce que le sénat et Marcus ont livré les provinces à leur luxure et à leur avidité ! Tu connais le préfet du prétoire de notre philosophe; la veille, il mendiait; le lendemain, il était riche. Comment cela s'est-il fait, si ce n'est en rongeant les entrailles de la république et des provinces ? Ils sont riches ! Eh bien, le trésor va se remplir; et, si les dieux favorisent la bonne cause, les Cassius rendront à la république sa grandeur

La lettre de Cassius accuse un relâchement d'autorité; mais elle montre en même temps quel gouvernement implacable et dur, le descendant du tyrannicide rêvait d'établir. Les soldats n'avaient pas besoin de lire ce manifeste pour se douter des sévérités qui les attendaient. Leur attitude et celle des provinces obligea Cassius à décréter d'avance l'apothéose de celui qu'il voulait tuer. C'était de mauvais augure pour le succès de son entreprise. Cassius, obéi, malgré sa sévérité, tant qu'il était resté dans le devoir, cessa de l'être dès qu'il en fut sorti. Tout ce qu'il avait fait pour la discipline tourna contre lui, et les soldats qui avaient si longtemps tremblé devant le lieutenant légitime du prince, massacrèrent le général usurpateur, trois mois et six jours après que son préfet du prétoire l'eut revêtu des ornements impériaux1.

A la première nouvelle de cette révolte, les sénateurs avaient proclamé Cassius ennemi public et confisqué ses biens. Cet effort épuisa leur courage, et plusieurs croyaient déjà entendre les légions de Syrie franchissant les Alpes, comme un siècle auparavant l'armée flavienne, lorsqu'on apprit que la tête du coupable avait été apportée à l'empereur. En la voyant, Marc-Aurèle s'affligea que la république eût perdu un bon général et lui l'occasion d'un généreux pardon. Mais, lui disait-on, Cassius vainqueur vous eût-il épargné ? Et il répondait : Notre piété envers les dieux et notre conduite à l'égard des hommes nous assuraient la victoire.

Ainsi, par une étrange et heureuse inconséquence qui se produit souvent, Marc-Aurèle, tout en acceptant la fatalité stoïcienne, entendait qu'à force de sagesse on pouvait contraindre la destinée et se la rendre favorable. C'est que le caractère, qui est la substance même de l'âme, fait l'homme, bien plus que les croyances, qui ne sont qu'une des applications de l'esprit; et comme on reçoit l'un de la nature, les autres des circonstances, le successeur d'Antonin, quelque doctrine qu'il eût embrassée, aurait toujours été Marc-Aurèle.

Faustine, les amis du prince, le sénat, demandaient des sévérités2; il les refusa : quelques centurions seulement furent sacrifiés à la discipline. Quant aux enfants de Cassius, ils gardèrent la moitié des biens de leur père et ne perdirent pas la faculté d'aspirer aux charges publiques. Mais Marc-Aurèle décida que nul, à l'avenir, ne gouvernerait une province où il aurait pris naissance.

L'empereur crut nécessaire d'affermir par sa présence l'ordre dans les provinces orientales. Il visita Antioche, qu'il punit de sa fidélité à Cassius, en lui interdisant, pour un temps, tout spectacle et toute fête; Alexandrie, qui le vit sans cour, sans gardes, couvert du manteau des philosophes et vivant comme eux; Athènes surtout, où il admira moins les monuments de l'art que ceux de la pensée, et où il chercha les traces de Platon et de Socrate plutôt que celles de Phidias et de Périclès. Il institua des cours en diverses langues pour l'enseignement de toutes les sciences et se fit initier aux mystères d'Eleusis, seule institution du paganisme qui supposât un examen de conscience, repoussât le coupable et n'admit que l'homme sans tâche.

1. M. Waddington a trouvé dans le Haouran cinq inscriptions avec le nom d'Av. Cassius, et datées de 168, 169, 170 et 171. Or la durée des fonctions d'un légat dans les provinces consulaires étant de cinq ans, Cassius était, en 172, dans la dernière année de son commandement; de là sa révolte. (Inscr. de Syrie, n° 2221. Voyez Borghesi, V, 437, n° 1.) Cependant, d'après une inscription du C. I. L., III, n° 13, Marc-Aurèle ne serait arrivé à Alexandrie qu'en 176

2. Vulcatius Gallicanus donne, dans la Vie d'Avidius Cassius, une lettre de Faustine, la réponse de Marc-Aurèle et un extrait du message de celui-ci au sénat pour arrêter les poursuites contre la famille et les complices de Cassius; il ajoute que Commode, après la mort de son père, fit brûler vifs les enfants et les proches du rebelle. Tillemont (II, 641) croit que les lettres de Marc-Aurèle et de Faustine sur Cassius sont fausses.

17 mars 180

Mort de Marc Aurèle

De retour à Rome, il y célébra un triomphe pour les succès remportés sur les Germains, donna à son fils le consulat, la puissance tribunitienne et partagea avec lui le titre d'imperator. Huit fois déjà les légions, avec un zèle intéressé, lui avaient décerné cet honneur, qui s'explique mieux par les gratifications dont il était suivi que par des victoires décisives qui l'auraient précédé. Des médailles tout aussi véridiques promettaient à l'empire une paix perpétuelle. Elles étaient à peine frappées, que Marc-Aurèle dut repartir (5 août 178) pour la frontière de Pannonie, où les Barbares, contenus et non domptés, remuaient toujours. Il avait exigé (175) (il avait pris, dès l'année 172, le titre de Germanicus), que les Marcomans se retirassent à 5 milles du Danube dont ils n'approcheraient qu'aux jours de marché; des Iazyges, qu'ils ne mettraient pas un bateau sur le fleuve; des Quades, qu'ils relâcheraient leurs captifs. Et l'on peut mesurer l'étendue des ravages faits par ces peuples dans l'empire au chiffre de leurs prisonniers romains : les Quades avaient promis d'en délivrer 50000, et les Iazyges en rendirent le double1. Autre danger : la grande nation des Goths s'était mise en mouvement du Nord vers le Sud, et, depuis qu'elle se rapprochait de l'empire, les peuplades qui bordaient la frontière romaine pesaient sur cette barrière jusqu'à menacer de la rompre2. Rome aurait eu besoin d'un Trajan qui, par des coups vigoureusement frappés, eût fait rebrousser chemin à ce monde barbare, et elle n'avait qu'un honnête homme sachant supporter la fortune ennemie, mais ne sachant pas la contraindre à changer. Après vingt mois passés au milieu des travaux, des inquiétudes et des fatigues, qu'il oubliait pour s'entretenir avec lui-même, ??? ??????, il mourut à Vindobona (Vienne) le 17 mars 180, à l'âge de cinquante-neuf ans.

1. Dion, LXXI, 15-19. Les Iazyges obtinrent alors de commercer avec les Roxolans, à travers la Dacie, à condition de demander chaque fois l'autorisation du gouverneur de celle province. Capitolin dit qu'à raison de ces nombreuses guerres, Marc-Aurèle donna à des consulaires, magistrats supposés plus capables, des gouvernements confiés jusqu'alors à des prétoriens. Un préteur remplaça aussi le procurateur de la Rhétie et du Norique.

2. A en croire Pausanias, qui écrivait sous Marc-Aurèle, ce prince aurait dompté Germains et Sarmates. C'est ce qu'on lit aussi dans l'inscription n° 861 du recueil d'Orelli. Hérodien, plus exact, se contente de dire : Il avait vaincu une partie de ces peuples et traité avec les autres; le reste s'était réfugié dans ses forêts. Sa présence les y retenait et les empêchait de rien entreprendre.

161-175

Faustine la jeune

Faustine la jeune
Faustine la jeune
Musée Saint-Raymond

Tous les historiens reprochent à Marc-Aurèle une faiblesse, honteuse à l'égard de sa femme, coupable au sujet de son fils1. Le fils de Faustine, Commode, avant été moins un prince qu'un gladiateur, on le supposa fils d'un héros de l'arène; de là le récit de sa naissance, qui ne peut se faire qu'en latin, et que les bustes et les médailles démentent par la ressemblance qu'ils établissent entre Marc-Aurèle et lui2. Avec toutes ses vertus, l'empereur avait un dangereux défaut : il était ennuyeux. L'ennui causa-t-il des fautes ? La belle impératrice trouvait sans doute que les austères personnages dont son époux vivait entouré n'étaient que des pédants, et la grande dame marquait son dédain aux petites gens qu'il favorisait. Ceux-ci se vengèrent par de sourdes médisances qui, après sa mort, éclatèrent en calomnies que les folies, les cruautés de Commode, parurent légitimer : la mère paya pour le fils. Dion, presque un contemporain, est muet, du moins dans ce qui nous reste de lui, au sujet de ces histoires. Ce n'est qu'en passant, et par un mot, que lui-même ou son abréviateur fait allusion à des fautes; et les lettres de Faustine à Marc-Aurèle, conservées par Vulcatius Gallicanus, sont bien d'une impératrice, d'une épouse et d'une mère. Elle avait suivi son époux dans la plupart des expéditions, ce qui lui avait valu des soldats le titre de mère des camps, et elle l'accompagnait encore en Orient, lorsqu'une maladie l'emporta au pied du Taurus. Ceux qui avaient calomnié sa vie calomnièrent sa mort, en répandant le conte absurde qu'elle avait poussé Cassius à la révolte par l'offre de sa main, et qu'elle s'était tuée, dans la crainte que son époux ne découvrit cette complicité. Marc-Aurèle lui fit bâtir un temple au lieu où elle était morte; à Rome, il voulut que sur un bas-relief on représentât l'impératrice enlevée au ciel par un génie, et lui-même suivant d'un regard affectueux l'apothéose de sa chère Faustine. Dans le temple de Vénus et de Rome, il dressa un autel où, le jour de leurs noces, les jeunes filles et leurs fiancés offraient un sacrifice; au théâtre, sa statue d'or fut mise à la place qu'elle avait l'habitude d'occuper, et les plus grandes dames de l'empire venaient, au moment des jeux, s'asseoir à l'entour. Marc-Aurèle aurait-il fait cette injure à la pudeur publique s'il avait eu des doutes sur la mère de ses sept enfants, et aurait-il écrit sur elle ce qu'on lit dans les Pensées ? Il dissimulait, assure-t-on. Ce que le Véridique a écrit, il le croyait. Quant à soutenir qu'il n'a rien su de pareils débordements, c'est faire de lui un sot de comédie, et les ennemis qu'avaient donnés à l'impératrice sa beauté, sa grâce, peut-être son orgueil, au milieu d'une cour de parvenus, auraient bien trouvé un moyen d'avertir le mari trompé3.

1. L. Vulcatius Gallicanus (Avid. Cass., 9) nous apprend que l'écrivain qui a été la source principale pour les Scriptores Hist. Aug., Marius Maximus, avait cherché à diffamer Faustine, infamari eam cupiens. Capitolin dit seulement (M. Anton., 23) : De amatis pantonimis ab uxore fuit sermo; sed haec omnia per epistolas suas purgavit.

2. Cette ressemblance est attestée par Fronton. J'ai vu tes fils, écrit-il à l'empereur... tam simili facie tibi ut nibil sit hoc simili similius (ad M. Anton., I, 5). Capitolin lui-même traite de fable populaire l'histoire de la naissance de Commode (tatem fabellam vulgari sermone contexunt) et celle des relations de Faustine avec Verus, qu'ensuite elle aurait empoisonné. Faustine avait en deux fils nés avant Commode, qui moururent jeunes, et quatre ou cinq filles, dont l'aînée, Annia Lucilla, épousa d'abord Verus, puis Pompeianus. Trois soeurs de Commode lui survécurent. (Lampride, Commode, 13; Hérodien, I, 12.)

3. Sur cette question, voyez un mémoire de M. Renan, aux Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1867, p. 205-215. Wieland a soutenu la même thèse avec une moins grande abondance de preuves, dans ses Summtliche Werke, t. XXIV, p. 378. Spon avait déjà inventé, il y a près de deux siècles, le genre faux, bruyamment retrouvé de nos jours, de faire l'histoire d'une personne d'après les traits de son visage, dans sa dissertation sur l'Utilité des médailles pour l'étude de la physionomie (Recherches curieuses d'antiquités, XXIVe dissert., p. 586; 1685). Il dit de Faustine la jeune : Abusant de la bonté de son mari, elle s'abandonna à une vie libertine. Sa physionomie fait assez connaître son penchant. Elle était jolie, avait l'oeil fripon et la mine d'une étourdie dont la tête allait plus vite que les pieds. Elle a même l'air d'un oiseau, et particulièrement de ces oiseaux chanteurs qui ne s'occupent qu'à voler, chanter et badiner; car cette petite tête, ces petits yeux, ce petit visage avancé, ce cou long, ont assez de rapport avec une linotte. Je ne serais pas étonné que de là vint cette phrase d'Ampère : Ses bustes ont toujours l'air de vouloir entrer en conversation avec le premier venu... et sa tête un peu penchée semble écouter une conversation. Avec ces procédés, on fait peut-être de l'esprit, mais on ne fait pas de l'histoire.

17 mars 180

Commode : la fin du système de l'adoption

Marc Aurèle
Dernières paroles de Marc-Aurèle
Eugène Delacroix

Quant à son fils, on accuse Marc-Aurèle d'avoir reconnu, sans oser les combattre, les mauvais instincts de cette nature perverse. A la mort de son père, Commode n'avait que dix-neuf ans, et, malgré les récits qu'on fait de sa jeunesse licencieuse et féroce, il n'avait sans doute pas encore montré les vices qui lui ont fait une place à part, parmi les tyrans. Tous les Antonins étaient arrivés tard à l'empire, dans la pleine maturité de la vie; Commode en prit possession presque à l'âge de Néron. Pour expliquer qu'il ait vécu comme lui, il n'est pas nécessaire d'accuser Marc-Aurèle; la jouissance du pouvoir absolu, à l'âge des passions, suffit à tout faire comprendre.

Mais si l'on ne peut lui demander compte des cruautés de son fils, on a le droit de lui reprocher d'avoir rendu ces cruautés possibles, en renonçant au système qui, depuis quatre-vingt-trois ans, prévalait pour la succession au principat.

Pendant toute sa durée, l'empire a oscillé entre deux principes contraires : l'hérédité royale, qui est toujours dans le coeur du prince, souvent dans la complaisance des sujets, et l'élection populaire, qui était dans tous les souvenirs, dans l'esprit de la constitution, dans la nécessité, reparaissant sans cesse, de choisir un chef, puisque les familles impériales avaient été impuissantes à se reproduire et à durer. Mais la loi et les moeurs romaines donnaient un moyen de concilier ces deux systèmes opposés par les facilités laissées à l'adoption. Aucun peuple n'a pratiqué ce régime dans la proportion que Rome lui donna. Les grandes maisons ne s'étaient continuées qu'en appelant à elles des étrangers qui, dans cette filiation légale, avaient trouvé tous les droits attachés à la filiation naturelle. D'autre part, l'empereur représentait le peuple, demeuré théoriquement le souverain véritable; de plus, en vertu de la prétendue délégation originaire qui lui avait été faite et qu'à l'avènement de chaque prince la lex Regia semblait renouveler, le tribun perpétuel exerçait légalement tous les pouvoirs de l'assemblée publique. Il en résultait que le choix du futur empereur, tout en étant décidé par un seul homme, paraissait une élection indirecte du peuple. La confirmation donnée ensuite par le sénat et les armées était l'assentiment de la noblesse et de ceux que l'on considérait, bien mieux que la population de Rome, comme le vrai peuple romain. Tel était le droit constitutionnel de l'empire, et, grâce au respect religieux que les Romains accordaient aux formules et aux apparences, il suffisait de quelques paroles, prononcées selon le rituel et les vieux usages, pour donner la force du droit à ce qui n'était, au fond, que le droit de la force.

Avec ces moeurs privées et publiques toutes particulières à la Rome impériale, avec cette facilité pour le prince, de choisir, comme et quand il voulait, le fils et l'héritier qu'il lui plaisait de prendre, les empereurs avaient le moyen d'assurer toujours de bons chefs à l'empire. Ainsi firent, pour le bonheur du monde, Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin. Deux princes, Galba et Hadrien, avaient même donné la raison de ce système qui venait de faire ses preuves; il avait assez longtemps duré pour qu'on fût prêt à accepter comme loi de l'Etat ce qui n'était pas seulement la loi des familles, mais avait été de fait, durant deux siècles, la loi de l'empire. Sur dix-sept empereurs, on n'en trouve que deux, Titus et Domitien, qui fussent les héritiers naturels de leur prédécesseur. Si donc Marc-Aurèle avait eu un ferme esprit politique, il aurait sacrifié, comme disait Auguste, ses affections paternelles au bien public1, et laissé son pouvoir à quelque consulaire éprouvé. Tout près de lui se trouvait un sénateur qui avait été deux fois consul et commandant d'armée, son gendre Claudius Pompeianus; dans les Césars, Julien lui reproche de n'avoir pas désigné pour l'empire cet homme d'action et de bon conseil : Pompeianus, dit-il, aurait bien gouverné. Le système de l'adoption eût été affermi par ce nouvel exemple d'un libre choix. Mais, par la plus étrange inconséquence, le philosophe qui, pour se gouverner lui-même, regardait le monde de si haut, ne voulut pas, pour le gouvernement de quatre-vingts millions d'hommes, regarder hors de sa maison; et le sage aux yeux de qui s'effaçaient tous les privilèges crut que son fils, en naissant dans des langes de pourpre, y avait trouvé le sceptre de l'univers. Sévère fera pour Caracalla ce que Marc-Aurèle fait pour Commode; les Antonins seront remplacés par les Trente Tyrans, et une mauvaise coutume de succession augmentera les causes de ruine qui vont se développer au sein de cette monarchie naguère si forte et si heureuse.

1. Auguste, qui lui-même était fils adoptif de César, avait préparé l'avènement de son gendre, le grand Agrippa, aux dépens de ses petits-fils, et, en adoptant Tibère au détriment de son héritier légal, Agrippa Posthume, il avait forcé le fils de Livie d'adopter Germanicus, bien que Tibère eut lui-même un fils en âge d'homme. A son tour, Tibère laissa le pouvoir, non pas à son propre sang, mais à Caligula. Claude, par l'adoption de Néron, déshérita son fils Britannicus. Enfin l'adoption de Clodius (Cicéron, pro Domo, 15) prouve que, dès le temps de Cicéron, les anciennes conditions de l'adoption étaient, suivant les circonstances, observées ou laissées à l'écart.

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