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  Charlemagne  

25 décembre 800-28 janvier 814

Euric roi des Visigoths La victoire contre Syagrius ou la bataille de Soissons Conversion de Clovis Défaite et soumission des Allemands ou la bataille de Tolbiac La bataille de Vouillé Conquête définitive de la Bourgogne La descente des Saxons en Bretagne Clovis roi des Francs Les Visigoths d'Espagne



Sources historiques : Edward Gibbon




718-741

L'Etat de l'Italie

L'Orient soumis, abjura avec répugnance ses images sacrées, le zèle indépendant des Italiens les défendit avec vigueur et redoubla de dévotion pour elles. Pour le rang et pour l'étendue de sa juridiction, le patriarche de Constantinople était presque l'égal du pontife de Rome; mais le prélat grec était un esclave sous les yeux de son maître, qui, d'un signe de tête, le faisait passer tour à tour d'un couvent sur le trône, et du trône dans le fond d'un couvent. L'évêque de Rome, éloigné de la cour et dans une position dangereuse, au milieu des Barbares de l'Occident, tirait de sa situation du courage et de la liberté : choisi par le peuple, il lui était cher; ses revenus considérables fournissaient aux besoins publics et à ceux des pauvres. La faiblesse ou la négligence des empereurs le déterminait à consulter dans la paix et dans la guerre, la sûreté temporelle de la ville. Il prenait peu à peu, dans l'école de l'adversité; les qualités et l'ambition d'un prince : l'Italien, le Grec ou le Syrien qui arrivait à la chaire de saint Pierre, s'arrogeait les mêmes fonctions et suivait la même politique; et Rome, après avoir perdu ses légions et ses provinces, voyait sa suprématie rétablie de nouveau par le génie et la fortune des papes. On convient qu'au huitième siècle ils fondèrent leur domination sur la révolte, et que l'hérésie des iconoclastes produisit et justifia la rébellion; mais la conduite de Grégoire II et de Grégoire ni durant cette lutte mémorable, est interprétée diversement par leurs amis et par leurs ennemis. Les écrivains byzantins déclarent d'une voix unanime, qu'après un avertissement inutile; les papes prononcèrent la séparation de l'Orient et de l'Occident, et privèrent le sacrilège empereur du revenu et de la souveraineté de l'Italie. Les Grecs, témoins du triomphe des papes, parlent de cette excommunication d'une manière encore plus claire; et comme ils sont plus attachés à leur religion qu'à leur pays, ils louent, au lieu de les blâmer, le zèle et l'orthodoxie de ces hommes apostoliques. Les cardinaux Baronius et Bellarmin célèbrent ce grand exemple de la déposition des rois hérétiques; et si on leur demande pourquoi on ne lança pas les mêmes foudres contre les Néroli et les Julien de l'antiquité, ils répondent que la faiblesse de la primitive Eglise fut la seule cause de sa patiente fidélité. L'amour et la haine ont produit en cette occasion les mêmes effets, et les zélés protestants s'étendent sur l'insolence et le trimé des deux Grégoire envers leur légitime souverain. Ces papes ne sont défendus que par les catholiques modérés, pour la plupart de l'Eglise gallicane, qui respectent le saint sans approuver son délit. Ces défenseurs de la couronne et de la tiare jugent de la vérité des faits d'après la règle de l'équité, les ouvrages qui nous restent, et la tradition; et ils en appellent au témoignage des Latins, aux vies et aux épîtres des papes eux-mêmes.

727

Epîtres de Grégoire II à l'empereur

Grégoire II
Grégoire II

Nous avons deux épîtres originales de Grégoire II à l'empereur Léon; et si on ne peut les citer comme des modèles d'éloquence et de logique, elles offrent le portrait ou du moins le masque d'un fondateur de la monarchie pontificale. On compte, lui dit-il, dix années de bonheur, durant lesquelles nous avons eu la consolation de recevoir vos lettres royautés, signées en encre de pourpre; et de votre propre main : ces lettres étaient pour nous des gages sacrés de votre attachement à la loi orthodoxe de nos aïeux. Quel déplorable changement et quel épouvantable scandale ! Vous accusez maintenant les catholiques d'idolâtrie, et, par cette accusation, vous trahissez seulement vôtre impiété et votre ignorance. Nous sommes forcés de proportionner à cette ignorance la grossièreté de notre style et de vos arguments. Les premiers éléments des saintes lettres suffisent pour vous confondre; et si, entrant dans une école de grammaire, vous vous y déclariez l'ennemi de notre culte, vous irriteriez la simplicité et la piété des enfants qu'on y instruit, au point qu'ils vous jetteraient leur alphabet à la tête. Après ce décent exorde, le pape essaie d'établir la distinction ordinaire entre les idoles de l'antiquité et les images du christianisme. Les idoles, dit-il, sont des figures imaginaires attribuées à des fantômes et des démons, dans un temps où le vrai Dieu n'avait pas manifesté sa personne sous une forme visible; les images sont les véritables formes de Jésus-Christ, de sa mère et de ses saints, qui ont prouvé, par une foule de miracles, l'innocence et le mérite de ce culte relatif. Il faut qu'en effet il ait bien compté sur l'ignorance de Léon pour lui soutenir que depuis le temps des apôtres, les images ont toujours été en honneur, et qu'elles ont sanctifié de leur présence les six conciles de l'Eglise catholique. Il tire de la possession du moment et de la pratique actuelle, un argument plus spécieux; il prétend que l'harmonie du monde chrétien ne rend plus un concile général nécessaire, et il a la franchise d'avouer que ces assemblées ne peuvent être utiles que sous le règne d'un prince orthodoxe. S'adressant ensuite à l'impudent, à l'inhumain Léon, bien plus coupable qu'un hérétique, il lui recommande la paix, le silence, et une soumission implicite à ses guides spirituels de Constantinople et de Rome. Il fixe les bornes de la puissance civile et de la puissance ecclésiastique; il assujettit le corps à la première, et l'âme à la seconde : il établit que le glaive de la justice est entre les mains du magistrat; qu'un glaive plus formidable, celui de l'excommunication, appartient au clergé; que, dans l'exercice de cette divine commission, un fils zélé n'épargnera pas son coupable père; que le successeur de saint Pierre a le droit de châtier les rois du monde. Ô tyran ! ajoute-t-il, vous nous attaquiez d'une main charnelle et armée : désarmés et nus comme nous le sommes, nous ne pouvons qu'employer Jésus-Christ, le prince de l'armée céleste, et le supplier de vous envoyer un diable pour la destruction de votre corps et le salut de votre âme. J'expédierai mes ordres à Rome, dites-vous avec une arrogance insensée ! je mettrai en pièces l'image de saint Pierre; et Grégoire, ainsi que Martin, son prédécesseur, sera conduit, chargé de chaînes au pied du trône impérial, pour y subir l'arrêt de son exil. Ah ! plût à Dieu qu'il me fût permis de marcher sur les traces de saint Martin ! Mais que le sort de Constant serve d'avis aux persécuteurs de l'Eglise. Lorsque le tyran eut été justement condamné par les évêques de la Sicile, tout couvert de péchés, il périt par la main d'un de ses domestiques : ce saint est encore adoré chez les peuples de la Scythie, parmi lesquels finirent son exil et sa vie. Mais nous devons vivre pour l'édification et l'appui des fidèles, et nous ne sommes pas réduit à compromettre notre sûreté dans un combat. Quelque incapable que vous soyez de défendre votre ville de Rome, sa situation sur le bord de la mer peut lui faire craindre vos déprédations; mais nous pouvons nous retirer à vingt-quatre stades, dans la première forteresse des Lombards, et alors vous poursuivriez les vents. Ne savez-vous pas que les papes sont les liens de l'union et les médiateurs de la paix entre l'Orient et l'Occident ? Les yeux des nations sont fixés sur notre humilité; elles révèrent ici-bas comme un dieu l'apôtre saint Pierre, dont vous nous menacez de détruire l'image. Les royaumes les plus reculés de l'Occident présentent leurs hommages à Jésus-Christ et à son vicaire, et nous nous disposons à aller voir un des plus puissants monarques de cette partie du monde; qui désire recevoir de nos mains le sacrement de baptême. Les Barbares se sont soumis au joug de l'Evangile; et, seul, vous êtes sourd à la voix du berger. Ces pieux Barbares sont pleins de fureur; ils brûlent de venger la persécution que souffre l'Eglise en Orient. Renoncez à votre audacieuse et funeste entreprise; faites vos réflexions, tremblez et repentez-vous. Si vous persistez dans vos desseins, on ne pourra nous imputer le sang qui sera versé dans cette querelle : puisse-t-il retomber sur votre tête !

728

Révolte de l'Italie

Les premières hostilités de Léon contre les images de Constantinople avaient eu pour témoins une foule d'étrangers venus de l'Italie et des différents pays de l'Occident; ils y racontèrent avec douleur et indignation le sacrilège de l'empereur; mais, en recevant l'édit qui proscrivait ce culte, ils tremblèrent pour leurs dieux domestiques : les images de Jésus- Christ, de la Vierge, des anges, des martyrs et des saints, furent enlevées de toutes les églises de l'Italie, et l'on offrit au choix du pontife de Rome la faveur impériale pour prix de sa soumission, ou la déposition et l'exil pour châtiment de sa désobéissance. Le zèle religieux et la politique ne lui permettaient pas d'hésiter, et la hauteur du ton qu'il prit envers l'empereur annonçait une grande confiance dans la vérité de sa doctrine, ou dans ses moyens de résistance. Sans compter sur les prières ou sur les miracles, il s'arma contre l'ennemi public, et ses lettres pastorales avertirent les Italiens de leurs dangers et de leurs devoirs. A ce signal, Ravenne, Venise, et les villes de l'exarchat et de la Pentapole, adhérèrent à la cause de la religion; des naturels du pays formaient la plus grande partie de leurs troupes de terre et de mer; et ils inspirèrent aux mercenaires étrangers l'esprit de patriotisme et de zèle dont ils étaient animés eux-mêmes. Les Italiens jurèrent de vivre et de mourir pour la défense du pape et des saintes images; le peuple romain était dévoué à son père spirituel, et les Lombards eux-mêmes désiraient partager le mérite et les avantages de cette guerre sacrée. La destruction des statues de Léon fut l'acte de rébellion le plus apparent, le plus audacieux, et celui qui se présentait le plus naturellement : le plus efficace et le plus avantageux fut de retenir le tribut que l'Italie payait à Constantinople, et de dépouiller ainsi le prince d'un pouvoir dont il avait abusé depuis peu, en exigeant une nouvelle capitation. On élut des magistrats et des gouverneurs, et de cette manière on conserva une forme de gouvernement. Telle était l'indignation publique, que les Romains se disposaient à créer un empereur orthodoxe, et à le conduire avec une escadre et une armée dans le palais de Constantinople. En même temps Grégoire II et Grégoire III étaient déclarés par l'empereur auteurs de la révolte, et condamnés comme tels : on employait toutes sortes de moyens pour s'emparer de leur personne, soit par fraude ou par violence, ou pour leur ôter la vie. Des capitaines des gardes, des ducs et des évêques, revêtus d'une dignité publique ou chargés d'une commission secrète, s'introduisirent dans Rome ou se présentèrent à diverses reprises pour l'attaquer; ils débarquèrent des troupes étrangères; ils trouvèrent dans le pays quelques secours, et la superstitieuse ville de Naples doit rougir de ce que ses ancêtres défendaient alors la cause de l'hérésie. Mais la valeur et la vigilance des Romains repoussèrent ces attaques ouvertes ou clandestines; les Grecs furent battus et massacrés, leurs chefs subirent une mort ignominieuse, et les papes, quel que fût leur penchant à la clémence, refusèrent d'intercéder en faveur de ces coupables victimes. Des querelles sanglantes, produites par une haine héréditaire, divisaient depuis longtemps les différents quartiers de la ville de Ravenne : ces factions trouvèrent un nouvel aliment dans la controverse religieuse qui s'élevait alors; mais les partisans des images avaient la supériorité du nombre ou de la valeur, et l'exarque, qui voulut arrêter le torrent, perdit la vie dans une sédition populaire. Pour punir cet attentat et rétablir sa domination en Italie, l'empereur envoya une escadre et une armée dans le golfe Adriatique. Longtemps retardés par les vents et les flots qui leur causèrent beaucoup de dommage, les Grecs débarquèrent enfin aux environs de Ravenne; ils menacèrent de dépeupler cette coupable ville, et d'imiter, peut-être de surpasser Justinien II, qui, ayant eu jadis à punir une rébellion, avait livré aux bourreaux cinquante des principaux habitants. Les femmes et le clergé priaient sous le sac et la cendre, les hommes étaient en armes pour la défense de leur pays; le péril commun avait réuni les factions, et ils aimèrent mieux risquer une bataille que de s'exposer aux longues misères d'un siège. On combattit en effet avec acharnement. Les deux armées plièrent et s'avancèrent tour à tour : on vit un fantôme, on entendit une voix, et la certitude de la victoire rendit Ravenne victorieuse. Les soldats de l'empereur se retirèrent sur les vaisseaux; mais la côte de la mer, qui était très peuplée, détacha une multitude de chaloupes contre l'ennemi : tant de sang se mêla dans les eaux du Pô, que le peuple passa six années sans vouloir manger du poisson de ce fleuve; et l'institution d'une fête annuelle consacra le culte des images et la haine du tyran grec. Au milieu du triomphe des armes catholiques, le pontife de Rome, voulant condamner l'hérésie des iconoclastes, assembla un concile de quatre-vingt-treize évêques. Il prononça, de leur aveu, une excommunication générale contre ceux qui, de paroles ou d'actions, attaqueraient la tradition des pères et les images des saints : ce décret comprenait tacitement l'empereur; cependant la résolution que l'on prit de lui adresser sans espoir de succès une dernière remontrance, semble prouver que l'anathème n'était alors que suspendu sur sa tête coupable. Il semble aussi que les papes, après avoir établi les points qui intéressaient leur sûreté, le culte des images et la liberté de Rome et de l'Italie, se relâchèrent de leur sévérité et épargnèrent les restes de la domination du souverain de Byzance. Ils différèrent et empêchèrent, par des conseils modérés, l'élection d'un nouvel empereur, et exhortèrent les Italiens à ne pas se séparer du corps de la monarchie romaine. On permit à l'exarque de résider dans les murs de Ravenne, où il joua moins le rôle d'un maître que celui d'un captif; et jusqu'au couronnement de Charlemagne, l'administration de Rome et de l'Italie fut toujours au nom des successeurs de Constantin.

728

République de Rome

La liberté de Rome, opprimée par les armes et l'adresse d'Auguste, fut délivrée, après sept cent cinquante années de servitude, de la tyrannie de Léon l'Isaurien. Les Césars avaient anéanti les triomphes des consuls; dans le déclin et la chute de l'empire romain, le dieu Terme, cette limite sacrée, s'était retiré peu à peu des rives de l'Océan, du Rhin, du Danube et de l'Euphrate, et Rome se trouvait réduite à son ancien territoire, comprenant le pays qui s'étend de Viterbe à Terracine, et de Narni à l'embouchure du Tibre. Après l'expulsion des rois, la république reposa sur la solide base qu'avaient établie leur sagesse et leur vertu. Leur juridiction perpétuelle se partagea à deux magistrats (consuls) qu'on élisait tous les ans; le sénat demeure revêtu de la puissance administrative et délibérative; et les assemblées du peuple exercèrent le pouvoir législatif, distribué entre les différentes classes, dans une proportion bien calculée d'après la fortune et les services de chacun. Les premiers Romains, étrangers aux arts de luxe, avaient perfectionné la science du gouvernement et celle de la guerre : les droits des individus étaient sacrés; la volonté de la communauté était absolue; cent trente mille citoyens se trouvaient armés pour défendre leur pays, ou pour l'étendre par des conquêtes; une troupe de voleurs et de proscrits était devenue une nation digne de la liberté, et enflammée de l'amour de la gloire. A l'époque où la souveraineté des empereurs grecs s'anéantit, Rome n'offrait plus que l'image de la dépopulation et de la misère; l'esclavage était devenu pour elle une habitude, et sa liberté fut un accident produit par la superstition, et qu'elle-même ne put envisager qu'avec surprise et avec terreur. On ne retrouvait pas dans les institutions ou dans le souvenir des Romains le moindre vestige de la substance ou même des formes de la constitution; et ils n'avaient ni assez de lumières ni assez de vertu pour reconstruire l'édifice d'une république. Le faible reste des habitants de Rome, tous nés d'esclaves et d'étrangers, était l'objet du mépris des Barbares triomphants. Lorsque les Francs et les Lombards voulaient employer contre un ennemi les paroles les plus méprisantes, ils l'appelaient un Romain; et ce nom, dit l'évêque Luitprand, renferme tout ce qui est vil, tout ce qui est lâche, tout ce qui est perfide; les deux extrêmes de l'avarice et du luxe, et enfin tous les vices qui peuvent prostituer la dignité de la nature humaine. La situation des Romains les jeta nécessairement dans un gouvernement républicain grossièrement conçu. Ils furent obligés de choisir des juges en temps de paix, et des chefs durant la guerre; les nobles s'assemblaient pour délibérer, et on ne pouvait exécuter leurs résolutions sans le consentement de la multitude. On vit se renouveler les formes de style du sénat et du peuple romain; mais on n'y retrouvait plus leur esprit, et la lutte orageuse de la licence et de l'oppression déshonora cette nouvelle indépendance. Le défaut de lois ne pouvait être suppléé que par l'influence de la religion, et l'autorité de l'évêque dirigeait l'administration au dedans et la politique au dehors. Ses aumônes, ses sermons, sa correspondance avec les rois et les prélats de l'Occident, les services qu'il venait de rendre à la ville, les serments qu'on lui avait prêtés et la reconnaissance qu'on lui devait, accoutumèrent les Romains à le regarder comme le premier magistrat ou le prince de Rome. Le nom de dominus ou de seigneur n'effaroucha pas l'humilité chrétienne des papes, et on retrouve leur figure et leur inscription sur les plus anciennes monnaies. Leur domination temporelle est aujourd'hui affermie par dix siècles de respect, et leur plus beau titre est le libre choix d'un peuple qu'ils avaient délivré de l'esclavage.

730-752

Rome attaquée par les Lombards

Au milieu des querelles de l'ancienne Grèce, le peuple saint de l'Elide jouissait d'une paix continuelle sous la protection de Jupiter et dans l'exercice des jeux olympiques. Il eût été heureux pour les Romains qu'un privilège semblable défendît le patrimoine de l'Eglise des calamités de la guerre, et que les chrétiens qui allaient voir le tombeau de saint Pierre se crussent obligés, en présence de l'apôtre et de son successeur, de remettre leurs épées dans le fourreau; mais ce cercle mystique n'aurait pu être tracé que par la baguette d'un législateur et d'un sage : ce système pacifique ne s'accordait pas avec le zèle et l'ambition des papes. Les Romains n'étaient pas, comme les habitants de l'Elide, adonnés aux innocents et paisibles travaux de l'agriculture; et les institutions publiques et privées des Barbares de l'Italie, malgré l'effet que le climat avait produit sur leurs moeurs, se trouvaient bien au-dessous de celles des Etats de la Grèce. Luitprand, roi des Lombards, donna un exemple mémorable de repentir et de dévotion. Ce vainqueur, à la tête de son armée, à la porte du Vatican, prêta l'oreille à la voix de Grégoire II, retira ses troupes, abandonna ses conquêtes, se rendit à l'église de Saint-Pierre; et, après y avoir fait ses dévotions, déposa sur la tombe de cet apôtre son épée et son poignard, sa cuirasse et son manteau, sa croix d'argent et sa couronne d'or. Mais cette ferveur religieuse fut une illusion et peut-être un artifice du moment; le sentiment de l'intérêt est puissant et durable. L'amour des armes et du pillage était inhérent au caractère des Lombards, et les désordres de l'Italie, la faiblesse de Rome et la profession pacifique de son nouveau chef, furent pour eux et pour leur roi un objet de tentation irrésistible. Lorsqu'on publia les premiers édits de l'empereur, ils se déclarèrent les défenseurs des images. Luitprand envahit la province de Romagne, déjà désignée alors par cette dénomination; les catholiques de l'exarchat se soumirent sans répugnance à son pouvoir civil et militaire, et un ennemi étranger fut pour la première fois introduit dans l'imprenable forteresse de Ravenne. La ville et la forteresse furent bientôt recouvrées par l'activité des Vénitiens, habiles et puissants sur la mer; et ces fidèles sujets se rendirent aux exhortations de Grégoire, qui les engagea à séparer la faute personnelle de Léon de la cause générale de l'empire romain. Les Grecs oublièrent ce service, et les Lombards se souvinrent de cette injure. Les deux nations, ennemies par leur foi, formèrent une alliance dangereuse et peu naturelle; le roi et l'exarque marchèrent à la conquête de Spolette et de Rome : cet orage se dissipa sans produire aucun effet; mais le politique Luitprand continua à tenir l'Italie en alarmes par de perpétuelles alternatives de trêves et d'hostilités. Astolphe, son successeur, se déclara tout à la fois l'ennemi de l'empereur et du pape. Ravenne fut subjuguée par la force ou par la trahison, et cette conquête termina la suite des exarques, qui, depuis le temps de Justinien et la ruine du royaume des Goths, avaient exercé dans ce pays une espèce de royauté subordonnée. Rome fut sommée de reconnaître pour son légitime souverain le Lombard victorieux; on fixa la rançon de chaque citoyen à un tribut annuel d'une pièce d'or; le glaive suspendu sur leur tête était prêt à punir leur désobéissance. Les Romains hésitèrent; ils supplièrent, ils se plaignirent, et l'effet des menaces des Barbares fut arrêté par les armes et par les négociations, jusqu'à ce que le pape se fût ménagé au-delà des Alpes un allié et un vengeur.

721

Invasion de la France par les Arabes

Constantinople et le feu grégeois empêchèrent les Arabes de pénétrer en Europe du côté de l'Orient; mais à l'Occident et du côté des Pyrénées, les vainqueurs de l'Espagne menaçaient d'une invasion les provinces de la Gaule. La décadence de la monarchie française attirait ces combattants toujours avides de conquêtes: les descendants de Clovis n'avaient pas hérité de son courage et de son caractère indompté. Le malheur ou la faiblesse des derniers rois de la dynastie mérovingienne avait attaché à leurs noms le titre de fainéants. Ils régnaient sans pouvoir et mouraient sans gloire. Un château situé aux environs de Compiègne était leur résidence ou leur prison; mais toutes les années, aux mois de mars et de mai, un chariot attelé de six boeufs les menait à l'assemblée des Francs où ils donnaient audience aux ambassadeurs étrangers, et où ils ratifiaient les actes du maire du palais. Cet officier domestique se trouvait être le ministre de la nation et le maître du prince : un emploi public était devenu le patrimoine d'une seule famille. Le premier Pépin avait laissé à sa veuve et au fils qu'elle lui avait donné, la tutelle d'un roi déjà dans la maturité de son âge, et cette faible régence avait été renversée par les plus ambitieux des bâtards de Pépin. Un gouvernement moitié sauvage et moitié corrompu se trouvait presque dissous; les ducs tributaires, les comtes gouverneurs des provinces et les seigneurs des fiefs, cherchaient, à l'exemple des maires du palais, à s'élever sur la faiblesse d'un monarque méprisé. Parmi les chefs indépendants, un des plus hardis et des plus heureux fut Eudes, duc d'Aquitaine, qui, dans les provinces méridionales de la Gaule, usurpa l'autorité et même le titre de roi. Les Goths, les Gascons et les Francs, se rassemblèrent sous le drapeau de ce héros chrétien; il repoussa la première invasion des Sarrasins, et Zama, lieutenant du calife, perdit sous les murs de Toulouse son armée et la vie. L'ambition de ses successeurs fut aiguillonnée par la vengeance; ils passèrent de nouveau les Pyrénées; et entrèrent dans la Gaule avec de grandes forces et la résolution de conquérir ce pays. Ils choisirent une seconde fois cette position avantageuse de Narbonne, qui avait déterminé les Romains à y établir leur première colonie; ils réclamèrent la province de Septimanie ou du Languedoc, comme une dépendance de la monarchie d'Espagne. Les vignobles de la Gascogne et des environs de Bordeaux devinrent la possession du souverain de Damas et de Samarcande; et le midi de la France, depuis l'embouchure de la Garonne jusqu'à celle du Rhône, adopta les moeurs et la religion de l'Arabie.

731

Expédition et victoires d'Abderam

Mais ces étroites limites ne convenaient pas au courage d'Adalrahman ou Abderame, que le calife d'Abde-Hashem avait rendu aux voeux des soldats et du peuple d'Espagne. Ce vieux et intrépide général destinait au joug du prophète le reste de la France et de l'Europe; et, se croyant certain de vaincre tous les obstacles que lui pourraient opposer la nature ou les hommes, il se disposa, à l'aide d'une armée formidable, à exécuter l'arrêt qu'il avait porté; il eut d'abord à réprimer la rébellion de Munuza, chef maure, qui était le maître des passages les plus importants des Pyrénées. Munuza avait accepté l'alliance du duc d'Aquitaine; et Eudes, conduit par des motifs d'intérêt particulier, ou, par des vues d'intérêt public, avait donné sa fille, jeune personne d'une grande beauté, au chef maure : mais Abderame assiégea avec des forces supérieures les principales forteresses de la Cerdagne; le rebelle fut pris et tué dans les montagnes, et sa veuve envoyée à Damas pour satisfaire les désirs, ou, ce qui est plus vraisemblable, la vanité du calife. Après avoir traversé les Pyrénées, Abderame passa le Rhône sans perdre de temps, et mit le siège devant Arles. Une armée de chrétiens voulut secourir cette ville : on voyait encore au treizième siècle les tombeaux de leurs chefs, et le fleuve rapide entraîna dans la Méditerranée des milliers de leurs cadavres. Abderame n'eut pas moins de succès du côté de l'Océan. Il traversa sans opposition la Garonne et la Dordogne, qui réunissent leurs eaux dans le golfe de Bordeaux; mais il trouva au-delà de ces rivières le camp de l'intrépide Eudes qui avait formé une seconde armée, et qui essuya une seconde défaite si fatale aux chrétiens, que de leur aveu, Dieu seul pouvait compter le nombre des morts. Après cette victoire, l'armée des Sarrasins inonda les provinces de l'Aquitaine, dont les noms gaulois se trouvent déguisés plutôt qu'effacés par les dénominations actuelles de Périgord, Saintonge et Poitou. Abderame arbora son drapeau sur les murs, ou du moins devant les portes de Tours et de Sens, et ses détachements parcoururent le royaume de Bourgogne, jusqu'aux villes si connues de Lyon et Besançon. La tradition a conservé longtemps le souvenir de ces ravages; car Abderame n'épargnait ni le pays ni les habitants; et l'invasion de la France par les Maures et les musulmans, a donné lieu à des fables dont les romans de chevalerie ont dénaturé les faits d'une manière si bizarre, et que l'Arioste a orné de couleurs si brillantes et si agréables. Dans l'état de décadence où se trouvaient la société et les arts, les villes abandonnées de leurs habitants n'offraient aux Sarrasins qu'une proie de peu de valeur; leur plus riche butin se composa des dépouilles des églises, et des monastères qu'ils livrèrent aux flammes après les avoir pillés; saint Hilaire de Poitiers et saint Martin de Tours oublièrent, en ces occurrences, cette puissance miraculeuse qui devait servir à la défense de leurs tombeaux. Les Sarrasins s'étaient avancés en triomphe l'espace de plus d'un millier de milles, depuis le rocher de Gibraltar jusqu'aux bords de la Loire; encore autant, et ils seraient arrivés aux confins de la Pologne et aux montagnes de l'Ecosse : le passage du Rhin n'est pas plus difficile que celui du Nil et de l'Euphrate, et à un autre côté la flotte arabe aurait pu pénétrer dans la Tamise sans livrer un combat naval.

732

La bataille de Poitiers

Le génie et la fortune d'un seul homme sauvèrent la chrétienté. Charles, fils illégitime de Pépin d'Héristal, se contentait du titre de maire ou de duc des Francs; mais il méritait de devenir la tige d'une dynastie de rois. Il gouverna vingt-quatre ans le royaume; ses soins vigilants rétablirent et soutinrent la dignité du trône, et les rebelles de la Germanie et à la Gaule furent écrasés successivement par l'activité d'un guerrier qui, dans la même campagne, arborait ses drapeaux sur l'Elbe, le Rhône et les côtes de l'Océan. Au moment du danger, ce fut la voix publique qui l'appela au secours de la patrie; son rival, le duc d'Aquitaine, fut réduit à paraître au nombre des fugitifs et des suppliants. Hélas! s'écriaient les Francs, Quel malheur! Quelle indignité ! Il y a longtemps qu'on nous parle du nom, des conquêtes des Arabes; nous craignions leur attaque du côté de l'orient; ils ont conquis l'Espagne, et c'est par l'Occident qu'ils envahissent notre pays. Cependant ils nous sont inférieurs en nombre, et leurs armes ne valent pas les nôtres puisqu'ils n'ont pas de boucliers. - Si vous suivez mon conseil, leur répondit l'habile maire du palais, vous n'interromprez point leur marche, et vous ne précipiterez pas votre attaque : c'est un torrent qu'il est dangereux d'arrêter dans sa course; la soif des richesses et le sentiment de leur gloire redoublent leur valeur, et la valeur est au-dessus des armes et du nombre. Attendez que, chargés de butin; ils soient embarrassés dans leurs mouvements. Ces richesses diviseront leurs conseils, et assureront votre victoire. Cette politique subtile est peut-être de l'invention des écrivains arabes, et la situation de Charles peut faire supposer à ses délais un motif moins noble et plus personnel, le secret désir d'humilier l'orgueil et de ravager les provinces du rebelle de d'Aquitaine. Il est cependant plus vraisemblable que les délais de Charles furent forcés et contraires à son désir. La première et la seconde lignée ne connaissaient pas les armées permanentes; les Sarrasins étaient alors les maîtres de plus de la moitié du royaume : selon leur position respective, les Francs de la Neustrie et ceux de l'Austrasie se montrèrent trop effrayés ou trop peu occupés du danger qui les menaçait et les secours accordés volontairement par les Gépides et les Germains avaient beaucoup de chemin à faire pour se rendre au camp des chrétiens. Dès que Charles Martel eut rassemblé ses forces, il chercha l'ennemi et le trouva au milieu de la France, entre Tours et Poitiers. Sa marche bien calculée avait été couverte par une chaîne de collines, et il parait qu'Abderame fut surpris de son arrivée inattendue. Les nations de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe, marchaient avec la même ardeur à une bataille qui devait changer la face du monde. Les six premiers jours se passèrent en escarmouches, où les cavaliers et les archers de l'Orient eurent l'avantage; mais dans la bataille rangée qui eut lieu le septième, les Orientaux furent accablés par la force et la stature des Germains, dont les coeurs inébranlables et les mains de fer assurèrent la liberté civile et religieuse de leur postérité. Le surnom de Martel ou de Marteau qu'on donna à Charles, est un témoignage de la pesanteur de ses irrésistibles coups : le ressentiment et l'émulation animèrent la valeur d'Eudes; et leurs compagnons d'armes sont, aux yeux de l'histoire, les véritables pairs et les vrais paladins de la chevalerie française. On combattit jusqu'au dernier rayon du jour; Abderame fut tué, et les Sarrasins se retirèrent dans leur camp. Dans le désordre et le désespoir de la nuit, les diverses tribus du Yémen et de Damas, de l'Afrique et de l'Espagne, se laissèrent emporter à tourner leurs armes les unes contre les autres; les restes de l'armée se dissipèrent tout à coup, et chaque émir, ne songeant qu'à sa sûreté, fit avec précipitation la retraite particulière. Au lever de l'aurore, la tranquillité du camp des Sarrasins fut d'abord regardée comme un piège par les chrétiens victorieux. Cependant, sur le rapport des espions, ils se hasardèrent enfin à aller reconnaître les richesses laissées dans les tentes vides; mais, excepté quelques reliques fameuses, il ne rentra dans les mains des légitimes propriétaires qu'une bien petite portion de butin. Le monde catholique fut bientôt instruit de cette grande nouvelle, et les moines d'Italie assurèrent et crurent que le marteau de Charles avait écrasé trois cent cinquante ou trois cent soixante-quinze mille musulmans, tandis que les chrétiens n'avaient pas perdu plus de quinze cents hommes à la bataille de Tours; mais ces contes incroyables sont suffisamment démentis par ce qu'on sait de la circonspection du général français, qui craignit les pièges et les hasards d'une poursuite, et qui renvoya dans leurs forêts ses alliés de la Germanie. L'inaction d'un vainqueur annonce qu'il a perdu de ses forces et vu couler beaucoup de son sang, et ce n'est pas au moment du combat, c'est au moment de la fuite des vaincus que se fait le plus grand carnage.

(Ils se retirèrent devant les Français) Cependant la victoire des Francs fut complète et décisive : Eudes reprit l'Aquitaine; les Arabes ne songèrent plus à la conquête des Gaules, et Charles Martel et ses braves descendants les repoussèrent bientôt au-delà des Pyrénées. On est surpris que le clergé, qui doit à Charles Martel son existence, n'ait pas canonisé ou du moins n'ait pas comblé d'éloges le sauveur de la chrétienté; mais, dans la détresse publique, le maire du palais s'était vu contraint d'employer au service de l'Etat et au paiement des soldas les richesses ou du moins les revenus des évêques et des abbés. On oublia son mérite pour ne se souvenir que de son sacrilège; et un concile de France osa déclarer, dans une lettre à un prince Carlovingien (Carolingien), que son aïeul était damné, qu'à l'ouverture de son tombeau une odeur de feu et la vue d'un horrible dragon avaient effrayé les spectateurs, et qu'un saint personnage du temps avait eu le plaisir de voir l'âme et le corps de ce sacrilège brillant de toute éternité dans les abîmes de l'enfer.

746-750

Elévation des Abassides

La perle d'une armée et d'une province en Occident fit moins d'impression à la cour de Damas que l'élévation et les progrès d'un rival domestique. Excepté que les Syriens; la maison d'Ommah n'avait jamais été l'objet de la faveur publique. On l'avait vue sous Mahomet persévérer dans l'idolâtrie et la rébellion; elle avait adopté l'islamisme, malgré elle, son élévation avait été irrégulière et factieuse, et son trône avait été cimenté par le sang le plus sacré et le plus noble de l'Arabie. Le pieux Omar, le meilleur des princes de cette dynastie, n'avait pas trouvé son titre suffisant; et ils n'avaient pas dans leurs vertus personnelles de quoi se justifier d'avoir violé l'ordre de la succession : les yeux ainsi que le coeur des fidèles se tournaient vers la ligne de Hashem et les parents de l'apôtre de Dieu. De ces descendants du prophète, les Fatimites étaient inconsidérés ou pusillanimes; mais les Abbassides nourrissaient avec courage et avec prudence les espérances de leur fortune. Du fond de la Syrie, où ils menaient une vie obscure, ils firent partir en secret des agents et des missionnaires qui prêchèrent dans les provinces d'Orient leur droit héréditaire et irrévocable; Mohammed, fils d'Ali, fils d'Abdallah, fils d'Abbas, oncle du prophète, donna audience aux députés du Khorasan, et reçut d'eux un présent de quarante mille pièces d'or. Après la mort de Mohammed, une nombreuse troupe de fidèles qui n'attendaient qu'un chef et un signal de révolte, prêta serment de fidélité à son fils Ibrahim; le gouverneur du Khorasan continua à déplorer l'inutilité de ses avertissements et le funeste sommeil des califes de Damas, jusqu'à l'époque où il fut chassé avec tous ses adhérents de la ville et du palais de Méru, par Abu-Moslem, général des rebelles. Ce faiseur de rois, qui, dit-on, appela les Abbassides à régner, fut à la fin payé comme on l'est dans les cours, d'avoir osé se rendre utile. Une naissance ignoble, peut-être étrangère, n'avait pu arrêter l'ambitieuse énergie d'Abu-Moslem. Jaloux de ses femmes, prodigue de ses richesses, de son sang et de celui des autres, il se vantait avec plaisir, et peut-être avec vérité, d'avoir donné la mort à six cent mille ennemis et telle était l'intrépide gravité de son caractère et de sa physionomie qu'excepté un jour de bataille, on ne le vit jamais sourire. Dans les couleurs qu'avaient adoptées les différents partis, la couleur verte était celle des Fatimites; les Ommiades avalent pris la couleur blanche, et, comme la plus opposée à celle-ci, les Abbassides avaient adopté le noir. Leurs turbans et leurs habits étaient obscurcis de cette couleur : deux étendards noirs portés sur des piques de neuf coudées de hauteur, paraissaient à l'avant-garde d'Abu-Moslem; on les appelait la nuit et l'ombre, et ces noms allégoriques désignaient d'une manière obscure l'indissoluble union et la succession perpétuelle de la ligne de Hashem. De l'Indus à l'Euphrate, l'Orient fut bouleversé par les querelles de la faction des Blancs et de celle des Noirs; les Abbassides étaient le plus souvent victorieux, mais les malheurs personnels de leur chef diminuèrent l'éclat de ces succès. La cour de Damas, s'éveillant enfin d'un long sommeil résolut d'empêcher le pélérinage de la Mecque, qu'Ibrahim avait entrepris avec un brillant cortège pour se recommander à la fois à la faveur du prophète et à celle du peuple. Un détachement de cavalerie intercepta sa marche, se saisit de sa personne, et le malheureux Ibrahim expira dans un cachot de Harran sans avoir goûté les plaisirs de cette royauté qu'on lui avait tant promise. Saffah et Almansor, ses deux frères cadets, échappèrent au tyran; ils se tinrent cachés à Cufa, jusqu'à l'époque où le zèle du peuple et l'arrivée de leurs partisans de l'Orient leur permirent de se montrer au public impatient de les voir. Saffah, revêtu des ornements du califat, de ses couleurs; et suivi d'une pompe religieuse et militaire, se rendit à la mosquée. Il monta en chaire, fit la prière et un sermon en qualité de successeur légitime de Mahomet; et, après son départ, ses alliés reçurent d'un peuple affectionné le serment de fidélité. Mais c'était sur les bords du Zab, et non dans la mosquée de Cufa, que cette grande querelle devait se terminer. La faction des blancs paraissait avoir tous les avantages; l'autorité d'un gouvernement bien affermi, une armée de cent vingt mille soldats contre des ennemis six fois moins nombreux, la présence et le mérite du calife Merwan, le quatorzième et le dernier de la maison d'Ommiyah. Avant de monter sur le trône, il avait mérité par ses campagnes en Géorgie l'honorable surnom de l'âne de la Mésopotamie, et on aurait pu le compter parmi les plus grands princes, si les décrets éternels, dit Abulféda, n'avaient pas fixé cette époque pour la ruine de sa famille; décret, ajouta-t-il, contre lequel toute la force et toute la sagesse des hommes lutteraient en vain. On comprit mal ou l'on viola les ordres de Merwan; le retour de son cheval, que des besoins l'avaient obligé de quitter pour un moment, fit croire qu'il était mort; et Abdallah, oncle de son compétiteur, sut diriger habilement l'enthousiasme des escadrons noirs. Après une défaite irréparable, le calife se sauva vers Mosul mais le drapeau des Abbassides flottait déjà sur le rempart; alors il repassa le Tigre, jeta un regard de douleur sur son palais de Harran, traversa l'Euphrate, abandonna les fortifications de Damas, et sans s'arrêter dans la Palestine, prit son dernier camp à Busir, sur les rives du Nil. Sa fuite était pressée par l'infatigable Abdallah, qui en le poursuivant, augmentait chaque jour de force et de réputation. Les restes de la faction des Blancs furent définitivement vaincus en Egypte, et le coup de lance qui termina la vie et les inquiétudes de Merwan, lui parut peut-être aussi favorable qu'il était à son vainqueur.

(Chute des Ommiades; 10 février 750) L'impitoyable vigilance du prince triomphant extirpa les branches les plus éloignées de la maison rivale. On dispersa leurs ossements; on chargea leur mémoire d'imprécations, et le martyre de Hosein fût amplement vengé sur la postérité de ses tyrans. Quatre-vingts des Ommiades, qui s'étaient rendus sur la parole de leurs ennemis, ou comptaient sur leur clémence, furent invités à un festin qui se donnait à Damas : ils furent massacrés indistinctement en dépit des lois de l'hospitalité : on dressa la table sur leurs corps, et les gémissements de leur agonie augmentèrent la bonne humeur des convives. L'issue de la guerre civile établit solidement la dynastie des Abbassides; mais les chrétiens furent les seuls qui dussent triompher du résultat de ces haines et des pertes qu'avaient éprouvées les disciples de Mahomet.

755

Révolte de l'Espagne

Cependant si les suites de cette révolution n'eussent pas porté atteinte à la force et à l'unité de l'empire des Sarrasins une génération aurait suffi pour remplacer tous les musulmans qu'avait moissonnés la guerre civile. Dans la proscription des Ommiades, Abdalrahman, jeune Arabe du sang royal, avait échappé seul à la fureur de ses ennemis : on le poursuivit des rives de l'Euphrate aux vallées du mont Atlas. Son arrivée dans le voisinage de l'Espagne ranima le zèle de la faction des Blancs. Jusqu'ici les Persans s'étaient mêlés seuls de la cause des Abbassides; l'Occident n'avait pas eu de part à la guerre civile, et les serviteurs de la famille détrônée y possédaient encore, mais d'une manière précaire, leurs terres et les emplois du gouvernement. Fortement excités par la reconnaissance, l'indignation et la crainte, ils engagèrent le petit-fils du calife Hashem à monter sur le trône de ses ancêtres. Dans la situation où il se trouvait, l'extrême témérité et l'extrême prudence n'avaient guère à donner qu'un même conseil. Les acclamations du peuple saluèrent son arrivée sur la côte d'Andalousie; et, après des efforts couronnés par le succès, Abdalrahman établit le trône de Cordoue et fut la tige des Ommiades d'Espagne, qui régnèrent plus de deux siècles et demi des bords de l'Atlantique aux montagnes des Pyrénées. Il tua dans un combat un lieutenant des Abbassides, qui était venu attaquer ses possessions avec une escadre et une armée. Un audacieux émissaire alla suspendre devant le palais de la Mecque la tête d'Ala, conservée dans du sel et du camphre; et le calife Almansor se félicita, pour sa sûreté, d'être séparé d'un si formidable adversaire par les mers et une vaste étendue de pays. Leurs nouveaux projets et leurs déclarations de guerre n'eurent aucun effet: l'Espagne, au lieu d'ouvrir une porte à la conquête de l'Europe, fut détachée du tronc de la monarchie, et engagée dans des guerres continuelles avec l'Orient, elle se montra disposée à maintenir la paix et des liaisons d'amitié avec les princes chrétiens de Constantinople et de France.

(Triple division du califat) L'exemple des Ommiades fut suivi par les descendants vrais ou supposés d'Ali, les Edrissites de Mauritanie et les Fatimites de l'Egypte et de l'Afrique, les plus puissants de tous. Au dixième siècle, trois califes ou commandeurs des fidèles, qui régnaient à Bagdad, à Cairoan et à Cordoue, se disputaient le trône de Mahomet; ils s'excommuniaient les uns les autres, et n'étaient d'accord que sur ce principe de discorde, qu'un sectaire est plus odieux et plus coupable qu'un infidèle.

754

Pépin le Bref

La donation de Pépin au pape Étienne II
La donation de Pépin
au pape Etienne

Dans sa détresse, Grégoire Ier avait imploré les secours du héros de son siècle, de Charles Martel, qui gouvernait la France avec le titre modeste de maire, ou de duc, et qui, par sa victoire signalée sur les Sarrasins (732), avait sauvé son pays et peut-être l'Europe du joug des musulmans. Charles reçut les ambassadeurs du pape avec le respect convenable, mais l'importance de ses occupations et la courte durée de sa vie ne lui permirent de se mêler des affaires de l'Italie que par une médiation amicale et infructueuse. Son fils Pépin, héritier de son pouvoir et de ses vertus, se déclara le défenseur de l'Eglise romaine, et il paraît que le zèle de ce prince fut excité par l'amour de la gloire et par la religion; mais le danger était sur les bords du Tibre, les secours se trouvaient sur ceux de la Seine, et notre compassion est languissante pour des misères éloignées de nous. Tandis que la ville de Rome se livrait à la douleur, Etienne III prit la généreuse résolution de se rendre lui-même à la cour de Lombardie et à celle de France, de fléchir l'injustice de son ennemi ou, d'exciter la pitié et l'indignation de son ami. Après avoir soulagé le désespoir public par des prières et des litanies, il entreprit ce laborieux voyage avec les ambassadeurs du monarque français et ceux de l'empereur grec. Le roi des Lombards fut inflexible; mais ses menaces ne purent contenir les plaintes ou retarder la diligence du pontife de Rome, qui traversa les Alpes Pennines, se reposa dans l'abbaye de Saint-Maurice, et se hâta d'aller saisir cette main de son protecteur, qui dans la guerre et pour l'amitié ne s'élevait jamais en vain. Etienne fut accueilli comme le successeur visible de l'apôtre. A la première assemblée du champ de mars, le roi de France exposa à une nation dévote et guerrière les divers griefs du pape, et le pontife repassa les Alpes, non en suppliant, mais en conquérant, à la tête d'une armée de Français que leur roi commandait en personne. Les Lombards, après une faible résistance, obtinrent une paix ignominieuse; ils jurèrent de rendre les possessions et de respecter la sainteté de l'Eglise romaine; mais Astolphe ne fut pas plus tôt délivré de la présence des troupes françaises, qu'il oublia sa promesse et se souvint seulement de sa honte. Rome se vit de nouveau investie par ses soldats, et Etienne, craignant de fatiguer le zèle des alliés qu'il s'était acquis au-delà des Alpes, imagina de fortifier sa plainte et sa requête d'une lettre éloquente, écrite par saint Pierre lui-même. L'apôtre assure ses fils adoptifs, le roi, le clergé et les nobles de France, que, mort corporellement, il vit toujours en esprit; que c'est la voix du fondateur et du gardien de l'Eglise de Rome qui se fait entendre à eux, et qu'ils doivent lui obéir; que la Vierge, les anges, les saints et les martyrs, et toute l'armée céleste, appuient la requête du pape, et leur font un devoir de s'y rendre; que pour les récompenser de leur dévote entreprise, ils obtiendront la fortune, la victoire et le paradis; et que la damnation éternelle sera la peine de leur négligence, s'ils souffrent que son tombeau, son Eglise et son peuple, tombent entre les mains des perfides Lombards. La seconde expédition de Pépin ne fut ni moins rapide ni moins heureuse que la première : saint Pierre obtint ce qu'il désirait; Rome fut sauvée une seconde fois, et, sous la férule d'un maître étranger, Astolphe apprit enfin à respecter la justice et la bonne foi. Après ce double châtiment, les Lombards ne firent plus que languir et déchoir l'espace d'environ vingt ans. Leur caractère toutefois ne s'était pas conformé à l'abaissement de leur condition; et, au lieu de s'adonner aux paisibles vertus des faibles, ils fatiguèrent les Romains par une multitude de prétentions, de subterfuges et d'incursions, qu'ils renouvelèrent sans réflexion et qu'ils terminèrent sans gloire. Leur monarchie expirante était pressée d'un côté par le zèle et la prudence du pape Adrien Ier, et de l'autre par le génie, la fortune et la grandeur de Charlemagne, fils de Pépin : ses héros de l'Eglise et de l'Etat se réunirent par une alliance et par l'amitié, et lorsqu'ils foulèrent les faibles à leurs pieds, ils eurent soin de se couvrir des plus spécieuses apparences de l'équité et de la modération. Les défilés des Alpes et les murs de Pavie étaient la seule défense des Lombards. Le fils de Pépin surprit ces défilés et investit ces murailles; et, après un blocus de deux ans, Didier, le dernier de leurs princes naturels, remit au vainqueur son sceptre et sa capitale.

(Conquête de la Lombardie par Charlemagne; 774) Les Lombards, soumis à un roi étranger, mais gardant leurs lois nationales, devinrent les concitoyens, plutôt que les sujets des Francs, qui tiraient, comme eux, leur origine, leurs moeurs et leur langue de la Germanie.

751
753-768

Pépin et Charlemagne, rois de France

Les obligations réciproques des papes et de la famille Carlovingienne (Carolingienne), forment l'important anneau qui réunit l'histoire ancienne et moderne, l'histoire civile et ecclésiastique. Les défenseurs de l'Eglise avaient été encouragés à la conquête de l'Italie par une occasion favorable, un titre spécieux, les voeux du peuple, les prières et les intrigues du clergé. La dignité de roi de France et celle de patrice de Rome furent les dons les plus précieux que reçut des papes la dynastie Carlovingienne (Carolingienne).

I. Sous la monarchie sacerdotale de saint Pierre, les nations commençaient à reprendre l'habitude de chercher sur les bords du Tibre leurs monarques, leurs lois et les oracles de leur destinée. Les Francs se trouvaient embarrassés entre deux souverains, l'un de fait et l'autre de nom : Pépin, simple maire du palais, exerçait tous les pouvoirs de la royauté, et, excepté le titre de roi, rien ne manquait à son ambition. Ses ennemis se trouvaient abattus sous sa valeur; sa libéralité multipliait le nombre de ses amis. Son père avait été le sauveur de la chrétienté, et quatre illustres générations appuyaient et relevaient les droits de son mérite personnel. Le dernier descendant de Clovis, le faible Childéric, conservait toujours le nom et les apparences de la dignité royale; mais son droit tombé en désuétude ne pouvait plus servir que d'instrument à des séditieux; la nation désirait rétablir la simplicité de sa constitution, et Pépin, sujet et prince, voulait fixer son rang et assurer la fortune de sa famille. Un serment de fidélité liait le maire et les nobles envers le fantôme royal : c'était le pur sang de Clovis, toujours sacré pour eux. Leurs ambassadeurs demandèrent au pontife de Rome de dissiper leurs scrupules ou de les absoudre de leurs promesses. L'intérêt détermina promptement le pape Zacharie, successeur des deux Grégoire, à prononcer en leur faveur : il décida que la nation avait le droit de réunir sur la même tête le titre et l'autorité de roi; que l'infortuné Childéric devait être immolé à la sûreté publique; qu'il fallait le déposer, le raser et l'enfermer dans un couvent pour le reste de ses jours. Une réponse si conforme au désir des Francs fut reçue, par eux comme l'opinion d'un casuiste, l'arrêt d'un juge ou l'oracle d'un prophète la dynastie mérovingienne disparut, et Pépin fut élevé sur le bouclier par un peuple libre, accoutumé à obéir à ses lois, et à marcher sous son étendard. Il fut couronné deux fois avec la sanction de la cour de Rome la première, par le fidèle serviteur des papes, saint Boniface, apôtre de la Germaine; et la seconde, par les mains reconnaissantes d'Etienne III, qui, dans le monastère de Saint-Denis, plaça le diadème sur la tête de son bienfaiteur. On eut alors l'adresse d'y ajouter l'onction des rois d'Israël : le successeur de saint Pierre s'arrogea les fonctions d'un ambassadeur de Dieu; un chef germain devint, aux yeux des peuples, l'oint du Seigneur, et la vanité ainsi que la superstition contribuèrent à répandre cette cérémonie juive dans toute l'Europe moderne. On affranchit les Francs de leur premier serment de fidélité; mais on les dévoua, ainsi que leur postérité, aux plus affreux anathèmes, s'ils osaient à l'avenir faire un nouvel usage de la liberté d'élection, ou choisir un roi qui ne fût pas de la sainte et digne lignée des princes carlovingiens (carolingiens). Ces princes jouirent tranquillement de leur gloire sans s'inquiéter de l'avenir; le secrétaire de Charlemagne affirme que le sceptre de France avait été transféré par l'autorité des papes, et depuis, dans leurs entreprises les plus hardies, ils ne manquèrent pas d'insister avec confiance sur cet acte remarquable et approuvé de leur juridiction temporelle.

758

Patriciens de Rome

II- Les moeurs et la langue avaient tellement changé, que les patriciens de Rome étaient fort loin de rappeler le sénat de Romulus, et que les officiers du palais de Constantin ressemblaient peu aux nobles de la république ou aux patriciens désignés par le titre fictif de pères de l'empereur. Lorsque Julien eut reconquis l'Italie et l'Afrique, l'importance de ces provinces éloignées et les dangers auxquels elles étaient exposées, obligèrent d'y établir un magistrat suprême, résidant sur les lieux; on le nommait indifféremment exarque ou patrice, et ces gouverneurs de Ravenne, qui tiennent leur place dans la chronologie des princes étendaient leur juridiction sur la ville de Rome. Depuis la révolte de l'Italie et la perte de l'exarchat, la détresse des Romains avait exigé, à certains égards, le sacrifice de leur indépendance; mais dans cet acte ils exerçaient encore le droit de disposer d'eux-mêmes, et les décrets du sénat et du peuple revêtirent successivement Charles Martel et sa postérité des honneurs de patrice de Rome. Les chefs d'une nation puissante auraient dédaigné des titres serviles et des fonctions subordonnées; mais le règne des empereurs grecs était suspendu, et, durant la vacance de l'empire, ils obtinrent du pape et de la république, une mission plus glorieuse. Les ambassadeurs romains présentèrent à ces patrices les clefs de l'église de Saint-Pierre, pour gage et pour symbole de souveraineté; ils reçurent en même temps une bannière sainte qu'ils pouvaient et qu'ils devaient déployer pour la défense de l'Eglise et de la ville. Au temps de Charles Martel et de Pépin, l'interposition du royaume des Lombards menaçait la sûreté de Rome, mais elle mettait sa liberté à couvert; et, le mot de patriciat ne représentait que le titre, les services et l'alliance de ces protecteurs éloignés. La puissance et l'adresse de Charlemagne anéantirent les Lombards; et le rendirent maître de Rome. Lorsqu'il arriva pour la première fois dans cette ville, il y fût reçu avec tous les honneurs qu'on avait autrefois accordés à l'exarque, c'est-à-dire au représentant de l'empereur. La joie et la reconnaissance du pape Adrien Ier ajoutèrent même à ces honneurs quelques nouvelles distinctions. Dès qu'il fut instruit de l'approche inopinée du monarque, il envoya à sa rencontre les magistrats et les nobles avec la bannière jusqu'à environ trente milles. Les écoles ou communautés nationales des Grecs, des Lombards, des Saxons, etc., garnissaient la voie Flaminienne l'espace d'un mille; la jeunesse de Rome était sous les armes; et des enfants, tenant à la main des palmes et des branches d'olivier, chantaient les louanges de leur illustre libérateur. Quand Charlemagne aperçut les croix et les bannières, il descendit de cheval; il conduisit au Vatican la procession de ces nobles, et en montant l'escalier, il baisa dévotement chacune des marches qui conduisaient au sanctuaire des apôtres. Adrien l'attendait sous le portique à la tête de son clergé. Ils s'embrassèrent comme des amis et comme des égaux; mais, en allant vers l'autel, le roi ou patrice prit la droite du pape. Charlemagne ne se contenta pas de ces vaines démonstrations de respect. Durant les vingt-six années qui s'écoulèrent entre la conquête de la Lombardie et son couronnement en qualité d'empereur, il gouverna en maître la ville de Rome qu'il avait délivrée par ses armes. Le peuple jura fidélité à sa personne et à sa famille; on frappa les monnaies, on administra la justice en son nom, et il examina et confirma l'élection des papes. Excepté le droit de réclamer la souveraineté de son propre chef, le titre d'empereur pouvait ajouter aucune prérogative à celles dont le patrice de Rome était déjà revêtu.

310-337

Donation de Constantin

La fraude est la ressource de la faiblesse et de l'astuce, et des barbares puissants, mais ignorants, furent souvent enveloppés dans les filets de la politique sacerdotale. Le Vatican, et le palais de Latran étaient un arsenal et une manufacture, qui, selon les occasions, produisaient ou recelaient une nombreuse collection d'actes vrais ou faux, corrompus ou suspects, favorables aux intérêts de l'Eglise romaine. Avant, la fin du huitième siècle, quelque scribe du saint-siège; peut-être le fameux Isidore, fabriqua les décrétales et la donation de Constantin, ces deux colonnes de la monarchie spirituelle et temporelle des papes. Cette donation mémorable fut mentionnée, pour la première fois, dans une lettre d'Adrien Ier, qui exhortait Charlemagne à imiter la libéralité du grand Constantin, et à faire revivre son nom. Selon la légende, saint Sylvestre, évêque de Rome, avait guéri de la lèpre et purifié dans les eaux du baptême le premier des empereurs chrétiens : jamais médecin n'avait été mieux récompensé. Le néophyte royal s'était éloigné de la résidence et du patrimoine de saint Pierre : il avait déclaré sa résolution de fonder une nouvelle capitale en Orient, et avait abandonné aux papes l'entière et perpétuelle souveraineté de Rome, de l'Italie et des provinces de l'Occident. Cette fiction produisit les effets les plus avantageux. Les princes grecs furent convaincus d'usurpation, et la révolte de Grégoire ne fut plus considérée que comme l'acte par lequel il rentrait dans ses droits sur un héritage qui lui appartenait légitimement : les papes se trouvèrent affranchis de la reconnaissance puisque l'apparente donation n'était plus que la juste restitution d'une modique portion de l'Etat ecclésiastique. La souveraineté de Rome ne dépendait plus du choix d'un peuple volage, et les successeurs, de saint Pierre et de Constantin se virent revêtus de la pourpre et des droits des Césars. Telles étaient l'ignorance et la crédulité de ce siècle, que la plus absurde des fables fut accueillie avec respect et dans la Grèce et dans la France, et qu'elle se trouve encore parmi les décrets de la loi canonique. Ni les empereurs ni les Romains ne furent en état de démêler une fourberie qui détruisait les droits des uns et la liberté des autres : la seule réclamation qu'on entendit vint d'un monastère de la Sabinie, qui, au commencement du douzième siècle, contesta l'authenticité et la validité de la donation de Constantin. A la renaissance des lettres et de la liberté, ce faux acte fut frappé de mort par la plume de Laurent Valla critique éloquent et Romain rempli de patriotisme. Ses contemporains furent étonnés de son audace sacrilège; mais tel est le progrès silencieux et irrésistible de la raison, qu'avant la fin de la génération suivante cette fable était rejetée avec mépris par les historiens et les poètes, et par la censure tacite ou modérée des défenseurs de l'Eglise de Rome. Les papes eux-mêmes se sont permis de sourire de la crédulité publique; mais ce titre supposé, et tombé en désuétude, continua à revêtir leur domination; d'une sorte de sainteté; et, par un hasard aussi heureux que celui qui a favorisé les décrétales et les oracles de la sibylle, l'édifice a subsisté après la destruction des fondements.

774-800

Les papes se séparent de l'empire d'Orient

Ce fut après le second concile de Nicée et sous le règne de la pieuse Irène, que les papes, en donnant l'empire à Charlemagne, beaucoup moins orthodoxe, détachèrent de l'empire d'Orient, Rome et l'Italie. Il fallait opter entre deux nations rivales; la religion ne fut pas le seul motif de leur choix : dissimulant les fautes de leurs amis, ils ne voyaient qu'avec inquiétude et répugnance les vertus catholiques de leurs ennemis; la différence de langage et de moeurs avait perpétué l'inimitié des deux capitales, et soixante-dix ans de schisme les avaient totalement aliénées l'une de l'autre. Durant cet intervalle, les Romains avaient goûté de la liberté, et les papes de la domination; en se soumettant ils se seraient exposés à la vengeance d'un despote jaloux, et la révolution de l'Italie avait montré en même temps l'impuissance et la tyrannie de la cour de Byzance. Les empereurs grecs avaient rétabli les images, mais, ils n'avaient pas rendu les domaines de la Calabre, ni le diocèse d'Illyrie, que les iconoclastes avaient enlevés aux successeurs de saint Pierre; et le pape Adrien les menaça de l'excommunication, s'ils n'abjuraient pas cette hérésie pratique. Les Grecs étaient alors orthodoxes; mais le monarque régnant pouvait infecter leur religion de son souffle : les Francs se montraient rebelles; mais un oeil pénétrant pouvait démêler qu'ils passeraient bientôt de l'usage au culte des images. Le nom de Charlemagne portait la tache du fiel polémique répandu par ses écrivains; mais, quant à ses opinions personnelles, le vainqueur se conformait avec la souplesse d'un homme d'Etat, aux diverses idées de la France et de l'Italie. Dans ses quatre pélérinages ou visites au Vatican, il avait paru uni avec les papes d'affection et de croyance; il s'était agenouillé devant le tombeau et par conséquent devant l'image de saint Pierre, et avait pris part sans scrupule à toutes les prières et à toutes les processions de la liturgie romaine. La sagesse et la reconnaissance ne s'opposaient-elles pas à ce que les pontifes de Rome s'éloignassent de leur bienfaiteur ? Avaient-ils le droit d'aliéner l'exarchat qu'ils en avaient reçu ? Avaient-ils le pouvoir d'abolir à Rome son gouvernement ? Le titre de patrice était au-dessous du mérite et de la grandeur de Charlemagne; le seul moyen pour eux de s'acquitter de ce qu'ils lui devaient ou d'assurer leur position, était de rétablir l'empire d'Occident. Cette opération décisive allait anéantir à jamais les prétentions des Grecs; Rome allait sortir de l'humiliant état de ville de province pour reprendre toute sa majesté; les chrétiens de l'Eglise latine allaient être réunis, sous un chef suprême, dans leur ancienne métropole, et les vainqueurs de l'Occident allaient recevoir leur couronne des successeurs de saint Pierre. L'Eglise romaine acquérait un défenseur zélé et imposant; et, sous la protection de la puissance carolingienne, l'évêque de Rome pourrait désormais gouverner cette capitale avec honneur et sûreté.

Avant même la ruine du paganisme, la concurrence qui s'élevait pour le riche évêché de Rome avait souvent produit des émeutes et des massacres.

25 décembre 800

Charlemagne, empereur de Rome et d'Occident

Denier impérial en argent de Charlemagne
Denier impérial
en argent de Charlemagne

A l'époque dont nous parlons, le peuple était moins nombreux, mais les moeurs étaient plus sauvages, la conquête plus importante; et les ecclésiastiques ambitieux qui aspiraient au rang de souverain, se disputaient avec fureur la chaire de saint Pierre. La longueur du règne d'Adrien Ier surpassa celle du règne de ses prédécesseurs et des papes qui vinrent après lui : l'érection des murs de la ville de Rome, le patrimoine de l'Eglise, la destruction des Lombards, et l'amitié de Charlemagne, tels furent les trophées de sa gloire; il éleva en secret le trône de ses successeurs, et, sur un théâtre peu étendu, il déploya les vertus d'un grand prince, On respecta sa mémoire; mais lorsqu'il fallut le remplacer un prêtre de l'église de Latran, Léon III, fut préféré à son neveu et à son favori, qu'il avait revêtus des premières dignités de l'Eglise. Ceux-ci, sous le masque de la soumission ou de la pénitence, dissimulèrent durant plus de quatre ans leurs horribles projets de vengeance; enfin, dans une procession, une bande de conspirateurs furieux, après avoir dispersé une multitude désarmée, se jeta sur la personne sacrée du pape, qu'ils accablèrent de coups et de blessures. Ils en voulaient à sa vie ou à sa liberté; mais, soit trouble, soit remords, ils manquèrent leur entreprise, Léon, laissé pour mort sur la place, étant revenu de l'évanouissement causé par la perte de son sang, recouvra la parole et la vue; et sur cet événement naturel, on a fabriqué l'histoire miraculeuse de la restauration de ses yeux et de sa langue, dont l'avait privé deux fois le fer des assassins. Il s'échappa de sa prison et se réfugia au Vatican; le duc de Spolette vola à son secours; Charlemagne fut indigné de cet attentat; et, soit invité par lui, soit de son propre mouvement, le pontife de Rome alla le trouver dans son camp de Paderborn en Westphalie. Léon repassa les Alpes avec une escorte de comtes et d'évêques qui devaient défendre sa personne et prononcer sur son innocence; et ce ne fut pas sans regret que le vainqueur des Saxons différa jusqu'à l'année suivante d'aller lui-même remplir à Rome ce pieux devoir, Charlemagne se rendit en effet à Rome pour la quatrième et dernière fois; il y fut reçu avec les honneurs dus au roi des Francs et au patrice de cette capitale. Léon eut la permission de se disculper par le serment des crimes qu'on lui imputait; ses ennemis furent réduits au silence; et l'on punit trop doucement, par l'exil les sacrilèges assassins qui avaient voulu attenter à sa vie. Le jour de Noël de la dernière année du huitième siècle, Charlemagne se rendit à la basilique de Saint-Pierre. Pour satisfaire la vanité des romains, il avait changé le simple habit de sa nation contre celui de patrice de Rome. Après la célébration des saints mystères, Léon plaça tout à coup sur la tête du prince une couronne précieuse, et l'église retentit de cette acclamation : Longue vie et victoire à Charles, très pieux Auguste, couronné par la main de Dieu; grand et pacifique empereur des Romains ! On répandit l'huile royale sur sa tête et sur son corps. D'après l'exemple des Césars; il fut salué, ou adoré par le pontife. Le serment de son couronnement renfermait la promesse de maintenir la foi et les privilèges de l'Eglise; de riches offrandes déposées sur le tombeau du saint apôtre furent le premier fruit de cette promesse. L'empereur protesta, dans des entretiens familiers, qu'il n'avait pas connu le dessein de Léon; que s'il en avait été instruit, il l'aurait déjoué par son absence; mais les préparatifs de la cérémonie devaient en avoir divulgué le secret; et le voyage de Charlemagne annonce qu'il s'attendait à ce couronnement : il avait avoué que le titre d'empereur était l'objet de son ambition, et un synode tenu à Rome avait prononcé que c'était la seule récompense proportionnée à son mérite et à ses services.


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768-814

Règne de Charlemagne

Le surnom de Grand a été souvent accordé, et quelquefois avec justice; mais il n'y a que Charlemagne pour qui cette belle épithète ait été jointe au nom propre d'une manière indissoluble. Ce nom a été placé dans le calendrier de Rome parmi ceux des saints; et, par un rare bonheur, ce saint a obtenu les éloges des historiens et des philosophes d'un siècle éclairé. La barbarie du siècle et de la nation du milieu desquels il s'est élevé, ajoute sans doute à son mérite réel; mais les objets tirent aussi une grandeur apparente de la petitesse de ceux qui les environnent, et les ruines de Palmyre doivent beaucoup de leur éclat à la nudité du désert. La sainteté et la grandeur du restaurateur de l'empire d'Occident. La continence m'est pas la plus brillante de ses vertus morales : au reste, neuf femmes, ou concubines, d'autres amours moins relevées et moins durables, la multitude de ses bâtards, qu'il plaça tous dans l'ordre ecclésiastique, le long célibat et les moeurs licencieuses de ses filles, qu'il semble avoir trop aimées, peuvent n'avoir pas eu de conséquences réellement funestes au bonheur public. L'ambition d'un conquérant; mais, dans un jour de rétributions, les fils de Carloman son frère, les princes mérovingiens d'Aquitaine, et les quatre mille cinq cents Saxons qu'il fit décapiter au même endroit, auraient bien quelque chose à reprocher à la justice et à l'humanité de Charlemagne. Le traitement qu'essuyèrent les Saxons fut un abus du droit de la victoire. Ses lois ne furent pas moins sanguinaires que ses armes; et dans l'examen de ses motifs, tout ce qu'on ne donne pas à la superstition doit s'imputer au caractère. Le sédentaire lecteur est étonné de l'activité infatigable de son esprit et de son corps; et ses sujets n'étaient pas moins frappés que ses ennemis des subites apparitions par lesquelles il les surprenait lorsqu'ils le croyaient dans les parties de l'empire les plus éloignées. Il ne se reposait ni durant la paix ni durant la guerre, ni l'hiver ni l'été; et notre imagination ne concilie pas aisément les annales de son règne avec les détails géographiques de ses expéditions. Mais cette activité était une vertu nationale plutôt qu'une vertu personnelle : un Français passait alors sa vie errante à la chasse, dans des pélérinages ou des aventures militaires, et les voyages de Charlemagne n'étaient distingués que par une suite plus nombreuse et un objet plus important. Pour bien juger de la réputation qu'il a obtenue dans le métier des armes, il faut considérer quels furent ses troupes, ses ennemis et ses actions. Alexandre fit ses conquêtes avec les soldats de Philippe; mais les deux héros qui avaient précédé Charlemagne, lui avaient légué leur nom, leurs exemples et les compagnons de leurs victoires. C'est à la tête de ces vieilles troupes supérieures en nombre qu'il accabla des nations sauvages, incapables de se réunir pour leur sûreté commune, et jamais il n'eut à combattre une armée égale en nombre, ou qui pût se comparer à la sienne pour les armes et pour la discipline. La science de la guerre a été perdue, et s'est ranimée avec les arts de la paix; mais ses campagnes n'ont été illustrées par aucun siège ou aucune bataille bien difficile ou d'un succès bien éclatant, et il dut voir d'un oeil d'envie les triomphes de son grand-père sur les Sarrasins. Après son expédition d'Espagne son arrière-garde fut défaite dans les Pyrénées; et ses soldats, qui voyaient leur situation sans remède, et leur valeur inutile, purent en mourant accuser le défaut d'habileté ou de circonspection de leur général. Les lois de Charlemagne, tant louées par un jubé si respectable. Elles ne forment pas un système, mais une suite d'édits minutieux publiés selon les besoins du moment pour la correction des abus, la réforme des moeurs, l'économie de ses fermes, le soin de sa volaille et même la vente de ses oeufs. Il voulait perfectionner la législation et le caractère des Français, et ses tentatives, malgré leur faiblesse et leur imperfection, méritent des éloges : il suspendit ou il adoucit par son administration les maux invétérés qui pesaient sur son siècle; mais dans ses institutions les vues générales et l'immortel esprit d'un législateur qui se survit à lui-même pour le bonheur de la postérité. L'union et la stabilité de son empire dépendaient de sa seule vie : il suivit le dangereux usage de partager son royaume entre ses enfants, et, après ses nombreuses diètes, laissa tous les points à la constitution flotter entre les désordres de l'anarchie et ceux du despotisme. Il se laissa entraîner, par son estime pour la piété et les lumières du clergé, à remettre entre les mains de cet ordre ambitieux des domaines temporels et une juridiction civile; et lorsque Louis son fils fut accusé et déposé par les évêques, il put avoir quelque droit de l'imputer à l'imprudence de son père. Il enjoignit par ses lois le paiement de la dîme, parce que les démons avaient proclamé dans les airs que c'était pour ne l'avoir pas payée qu'on venait d'éprouver une disette de grains. Son goût pour les lettres est attesté par les écoles qu'il établit, par les arts qu'il introduisit dans ses Etats, par les ouvrages qui parurent sous son nom, et par ses relations familières avec ceux de ses sujets et des étrangers qu'il appela, à sa cour, afin de travailler à son éducation et à celle de son peuple. Ses études furent tardives, laborieuses et imparfaites; s'il parlait le latin et s'il entendait le grec, il avait appris dans la conversation plutôt que dans les livres ce qu'il savait de ces deux langues, et ce ne fut qu'à un âge mûr que le souverain de l'empire d'Occident s'efforça de se familiariser avec l'art de l'écriture, que tous les paysans connaissait aujourd'hui dès leur enfance. On ne cultivait alors la grammaire et la logique, l'astronomie et la musique, que pour les faire servir à la superstition; mais la curiosité de l'esprit humain doit à la fin le perfectionner, et les encouragements accordés aux sciences composent les rayons les plus purs et les plus doux de la gloire dont s'est environné le caractère de Charlemagne. Sa figure majestueuse, la longueur de son règne, la prospérité de ses armes, la vigueur de son administration, et les hommages que lui rendirent les nations éloignées, le distinguent de la foule des rois, et le renouvellement de l'empire d'Occident rétabli par lui, a commencé pour l'Europe une nouvelle époque.

768-814

Etendue de son empire

(France) Cet empire était digne de son titre; et le prince qui, par droit d'héritage ou de conquête, régnait à la fois sur la France, sur l'Espagne, sur l'Italie, l'Allemagne et la Hongrie, pouvait se regarder comme possesseur de la plupart des plus beaux royaumes de l'Europe.

1° La province romaine de la Gaule était devenue la monarchie de France; mais, dans le déclin de la ligne des Mérovingiens, ses limites furent resserrées par l'indépendance des Bretons et la révolte de l'Aquitaine. Charlemagne poursuivit les Bretons jusqu'au bord de l'océan, resserra sur les côtes cette tribu féroce, dont l'origine et la langue sont si éloignées de celles des Français (Francs), et pour punition lui imposa des tributs, en exigea des otages, et la contraignit à la paix. Après une longue querelle, la province d'Aquitaine fut confisquée, et ses ducs perdirent la liberté et la vie. C'eût été punir bien rigoureusement des gouverneurs ambitieux, coupables seulement d'avoir voulu trop fidèlement imiter les maires du palais; mais une chartre découverte depuis peu, prouve qu'ils étaient les derniers descendants de Clovis et les héritiers légitimes de sa couronne par une branche cadette descendue d'un frère de Dagobert. Leur ancien royaume se trouvait réduit au duché de Gascogne, aux comtés de Fésenzac ou d'Armagnac, situés au pied des Pyrénées; leur dynastie se propagea jusqu'au commencement du sixième siècle, et ils survécurent à leurs oppresseurs les Carlovingiens (Carolingiens), pour éprouver l'injustice ou les faveurs d'une troisième dynastie. Par la réunion de l'Aquitaine, la France acquit l'étendue qu'elle conserve aujourd'hui, en y ajoutant les Pays-Bas jusqu'au Rhin.

(Espagne) Les Sarrasins avaient été chassés de la France par le père et le grand-père de Charlemagne; mais ils demeuraient les maîtres de la plus grande partie de l'Espagne; depuis le rocher de Gibraltar jusqu'aux Pyrénées. Dans leurs dissensions civiles, un Arabe, l'émir de Saragosse, se rendit à la diète de Paderborn pour y implorer la protection de l'empereur. Charlemagne passa en Espagne; il rétablit l'émir, et, sans distinguer les croyances, il écrasa les chrétiens qui voulurent résister, et récompensa l'obéissance et les services des musulmans. Il établit ensuite, en s'éloignant, la Marche espagnole, qui s'étendait depuis les Pyrénées jusqu'à la rivière de l'Ebre : le gouverneur franc résidait à Barcelone; il donnait des lois aux comtés de Roussillon et de Catalogne, et les petits royaumes d'Aragon et de Navarre étaient soumis à sa juridiction.

(Italie) En qualité de roi des Lombards et de patrice de Rome, Charlemagne gouvernait la plus grande partie de l'Italie, formant, depuis les Alpes jusqu'aux frontières de la Calabre, une étendue de mille milles. Le duché de Bénévent, fief lombard, s'était agrandi aux dépens des Grecs sur tout le pays qui compose le royaume de Naples. Mais le duc alors régnant, Arrechis, ne voulut pas partager la servitude de son pays; il se qualifia de prince indépendant, et il opposa son épée à la monarchie carlovingienne (carolingienne). Il se défendit avec fermeté; sa soumission ne fut pas sans gloire, et l'empereur se contenta d'exiger de lui un tribut périodique, la démolition de ses forteresses, et l'engagement de reconnaître sur ses monnaies la supériorité d'un suzerain. Grimoald, fils d'Arrachis, tout en flattant Charlemagne et lui donnant adroitement le nom de père, n'en soutint pas moins sa dignité avec prudence, et Bénévent s'affranchit peu à peu du joug des Français (Francs).

(Allemagne) Charlemagne est le premier qui ait réuni la Germanie sous le même sceptre. Le nom de France orientale s'est conservé dans le cercle de Franconie, et la conformité de la religion et du gouvernement avait récemment incorporé les habitants de la Hesse et de la Thuringe à la nation des vainqueurs. Les Allemands, si formidables aux Romains, étaient les fidèles vassaux et les confédérés des Francs; et leur pays comprenait le territoire de l'Alsace, de la Souabe et de la Suisse. Les Bavarois, à qui on laissait aussi leurs lois et leurs moeurs, souffraient un maître avec plus d'impatience les trahisons multipliées de leur duc Tasille légitimèrent l'abolition de la souveraineté héréditaire et le pouvoir des ducs fut partagé entre les comtes chargés à la fois de garder cette importante frontière, et d'y exercer les fonctions de juges. Mais la partie du Nord de l'Allemagne, qui s'étend du Rhin au-delà de l'Elbe, était toujours ennemie et païenne : ce ne fut qu'après une guerre de trente-trois ans que les Saxons embrassèrent le christianisme et furent soumis à Charlemagne. On détruisit les idoles et leurs adorateurs : la fondation des évêchés de Munster, d'Osnabruck, de Paderborn, de Minden, de Brême, de Verden, de Hildesheim et d'Halberstadt, marque des deux côtés du Weser les bornes de l'ancienne Saxe : ces évêchés formèrent les premières écoles et les premières villes de cette terre sauvage; et la religion et l'humanité qu'on sut inspirer aux enfants, expièrent en quelque sorte le massacre des pères. Au-delà de l'Elbe, les Slaves ou Sclavons, peuple de moeurs uniformes, bien que sous différentes dénominations, occupaient le territoire qui formera la Prusse, la Pologne et la Bohême; et quelques marques passagères d'obéissance ont engagé les historiens français à prolonger l'empire de Charlemagne jusqu'à la Baltique et à la Vistule. La conquête ou la conversion de ces pays est plus récente; mais on peut attribuer aux armes de ce prince la première réunion de la Bohême au corps germanique.

(Hongrie) Il fit souffrir aux Avares ou Huns de la Pannonie, les calamités dont ils avaient accablé les nations. Le triple effort d'une armée française qui entra dans leur pays par terre et par les fleuves, en traversant les monts Carpathes, situés le long de la plaine du Danube, renversa les fortifications en bois qui environnaient leurs districts et leurs villages. Après une sanglante lutte qui dura huit ans, le massacre des plus nobles d'entre les leurs vengea la mort de quelques généraux francs; les restes de la nation se soumirent. La résidence royale du chagan fut dévastée et totalement détruite; et les trésors amassés pendant deux siècles et demi de rapines enrichirent les troupes victorieuses ou ornèrent les églises de l'Italie et de la Gaule. Après la réduction de la Pannonie, l'empire de Charlemagne ne se trouva plus borné que par le confluent du Danube, de la Teyss et de la Save; il acquit sans peine et sans beaucoup d'avantages les provinces d'Istrie, de Liburnie et de Dalmatie; et ce fut par un effet de sa modération qu'il laissa les Grecs possesseurs réels ou titulaires des ville maritimes. Mais l'acquisition de ces pays éloignés ajouta plus à sa réputation qu'à sa puissance, et il n'osa pas y risquer d'établissement ecclésiastique pour tirer les Barbares de leur vie errante et de leur idolâtrie. Il ne fit que de faibles efforts pour établir quelques canaux de communication entre la Saône et la Meuse, le Rhin et le Danube. L'exécution d'un semblable projet aurait vivifié l'empire, et Charlemagne prodigua souvent à la construction d'une cathédrale plus d'argent et de travaux que n'en aurait coûté cette entreprise.

768-814

Ses ennemis

Charlemagne
Charlemagne

Si on rapproche les grands traits de ce tableau géographique, on verra que l'empire des Français (Francs) se prolongeait, entre l'Orient et l'Occident, de l'Ebre à l'Elbe ou à la Vistule; entre le Nord et le midi, du duché de Bénévent à la rivière d'Eyder, qui a toujours séparé l'Allemagne et le Danemark. L'état de misère et de division où se trouvait le reste de l'Europe augmentait l'importance personnelle et l'importance politique de Charlemagne. Une multitude de princes, d'origine saxonne ou écossaise, se disputaient les îles de la Grande-Bretagne et de l'Irlande; et après la perte de l'Espagne, le royaume des Goths chrétiens, gouvernés par Alphonse le Chaste, se trouva borné à une chaîne étroite des montagnes des Asturies. Ces petits souverains révéraient la puissance ou la vertu du monarque carlovingien (carolingien); ils imploraient l'honneur et l'appui de son alliance : ils le nommaient leur père commun, seul et suprême empereur de l'Occident. Il traita plus également avec le calife Haroun-al-Raschid, dont les Etats se prolongeaient depuis l'Afrique jusqu'à l'Inde, et il reçut des ambassadeurs de ce prince une tente, une horloge d'eau, un éléphant, et les clefs du saint-sépulcre. Les deux tiers de l'empire que Rome avait possédé en Occident se trouvèrent soumis à Charlemagne; et il était bien dédommagé de ce qui lui en manquait, par sa domination sur les nations inaccessibles ou invincibles de la Germanie; mais, dans le choix de ses ennemis il y a lieu de s'étonner qu'il ait préféré si souvent la pauvreté du Nord aux richesses du Midi. Les trente-trois campagnes qu'il fit d'une manière si laborieuse dans les bois et dans les marais de la Germanie, auraient suffi pour chasser les Grecs de l'Italie et les Sarrasins de l'Espagne, et lui donner ainsi tout l'empire de Rome. La faiblesse des Grecs lui assurait une victoire facile; la gloire et la vengeance auraient excité ses sujets à une croisade contre les Sarrasins, la religion et la politique l'auraient justifiée. Peut-être, dans ses expéditions au-delà du Rhin et de l'Elbe, avait-il pour objet de soustraire sa monarchie à la destinée de l'empire romain, de désarmer les ennemis des nations civilisées, et anéantir les germes des migrations futures. Mais on a sagement observé que, pour être utiles, les conquêtes de précaution doivent être universelles, puisqu'en s'élargissant, le cercle des conquêtes ne fait qu'agrandir le cercle des ennemis dont on environne ses frontières. L'asservissement de la Germanie écarta le voile qui avait si longtemps caché à l'Europe le continent ou les îles de la Scandinavie. Il réveilla la valeur endormie de ses barbares habitants. Ceux des idolâtres de la Saxe qui avaient le plus d'énergie échappèrent au joug de l'oppresseur chrétien, et cherchèrent un asile dans le Nord; ils couvrirent de leurs corsaires l'Océan et la Méditerranée, et Charlemagne vit avec douleur les funestes progrès des Normands qui, moins de soixante-dix ans après, hâtèrent la chute de sa dynastie et celle de sa monarchie.

814-887
911
987

Ses successeurs en Italie (814-887); en Germanie (911) et en France (987)

Si le pape et les Romains avaient rétabli la constitution primitive, Charlemagne n'aurait joui que pendant sa vie des titres d'empereur et d'Auguste, et à chaque vacance, il aurait fallu qu'une élection formelle ou tacite plaçât sur le trône chacun de ses successeurs; mais, en associant à l'empire son fils Louis le Débonnaire, il établit ses droits indépendants comme monarque et comme conquérant; et il paraît qu'en cette occasion il aperçut et prévint les prétentions secrètes du clergé (A. D. 813).

(813) Il ordonna au jeune prince de prendre la couronne sur l'autel, de la placer lui-même sur sa tête comme un don qu'il tenait de Dieu, de son père et de la nation. Ensuite lorsque Lothaire et Louis II furent associés à l'empire, on répéta la même cérémonie, mais d'une manière moins marquée : le sceptre carlovingien (carolingien) se transmit de père en fils durant quatre générations, et l'ambition des papes fut réduite à l'infructueux honneur de donner la couronne et fonction royale à ces princes héréditaires, déjà revêtus du pouvoir et en possession de leurs Etats.

(Louis le Pieux; 814-840) Louis le Débonnaire survécut à ses frères, et réunit sous son sceptre tout l'empire de Charlemagne; mais les peuples et les nobles, ses évêques et ses enfants, découvrirent bientôt, que la même âme n'inspirait plus ce grand corps, et que les fondements étaient minés au centre, tandis que la surface extérieure paraissait encore intacte et brillante. Après une guerre ou une bataille où périrent cent mille Français, un traité de partage divisa l'empire entre ses trois fils, qui avaient violé tous leurs devoirs de fils et de frères.

(Lothaire Ier; 840-856) Les royaumes de la Germanie et de la France furent séparés pour jamais; Lothaire, à qui on donna le titre d'empereur, obtint les provinces de la Gaule situées entre le Rhône et les Alpes, la Meuse et le Rhin. Lorsque sa portion se partagea ensuite entre ses enfants, la Lorraine et Arles, deux petits royaumes établis depuis peu et dont l'existence fut de peu de durée, devinrent le partage de ses deux plus jeunes fils. Louis II, l'aîné, se contenta du royaume d'Italie, patrimoine naturel et suffisant d'un empereur de Rome. Il mourut sans laisser d'enfants masculin : alors ses oncles et ses cousins se disputèrent le trône; et les papes saisirent habilement cette occasion de juger les prétentions ou le mérite des candidats, et de donner, au plus soumis ou au plus libéral, la dignité impériale d'avocat de l'Eglise de Rome. On ne retrouve plus dans les misérables restes de la dynastie carlovingienne aucune apparence de vertus ni de pouvoir; et c'est par les ridicules surnoms de Chauve, de Bègue, de Gros et de Simple, que se distinguent les traits ignobles et uniformes de cette foule de rois, tous également dignes de l'oubli. L'extinction des branches maternelles fit passer l'héritage entier à Charles le Gros, dernier empereur de sa famille : la faiblesse de son esprit autorisa la défection de la Germanie, de l'Italie et de la France : il fut déposé dans une diète, et réduit à mendier sa subsistance journalière auprès des rebelles dont le dédain lui avait laissé la liberté et la vie.

(Division de l'empire; 888) Les gouverneurs, les évêques et les seigneurs s'emparèrent, chacun selon sa force, de quelque fragment de l'empire tombant en ruines; il y eut quelques préférences pour ceux qui descendaient de Charlemagne, par les femmes ou par les bâtards. Le titre et la possession de la plus grande partie de ces compétiteurs étaient également douteux, et leur mérite se trouvait analogue au peu d'étendue de leurs domaines. Ceux qui purent se montrer aux portes de Rome avec une armée, furent couronnés empereurs dans le Vatican; mais leur modestie se contenta le plus souvent du titre de roi d'Italie : l'on peut regarder comme un interrègne l'espace de soixante-quatorze ans qui s'écoula depuis l'abdication de Charles le Gros jusqu'à l'installation d'Othon Ier.

962

Othon roi de Germanie

Othon était de la noble maison des ducs de Saxe, et il descendait réellement de Witikind, ennemi et ensuite prosélyte de Charlemagne, la postérité du peuple vaincu régna enfin sur les conquérants. Henri l'Oiseleur, son père, choisi par le suffrage de sa nation, avait sauvé et fondé sur des bases solides le royaume de la Germanie. Le fils de Henri, le premier et le plus grand des Othons, recula de tous côtés les bornes de ce royaume. On réunit à la Germanie cette portion de la Gaule qui s'étend, à l'Ouest du Rhin, le long des bords de la Meuse et de la Moselle, et dont les peuples, dès le temps de César et de Tacite, avaient avec les Germains de grands rapports de langage et de complexion. Les successeurs d'Othon acquirent entre le Rhin, le Rhône et les Alpes, une vaine suprématie sur les royaumes de Paris, de Bourgogne et d'Arles. Du côté du Nord, le christianisme fut propagé par les armes d'Othon, vainqueur et apôtre des nations esclavonnes de l'Elbe et de l'Oder : il fortifia, par des colonies d'Allemands, les marches de Brandebourg et de Schleswig; le roi de Danemark et les ducs de Pologne et de Bohême se reconnurent ses vassaux et ses tributaires. Il passa les Alpes à la tête d'une armée victorieuse, subjugua le royaume d'Italie, délivra le pape, et attacha pour jamais la couronne impériale au nom et à la nation des Germains. Ce fut à compter de cette époque mémorable, que s'établirent deux maximes de jurisprudence publique, introduites par la force et ratifiées par le temps :
1° que le prince élu dans une diète d'Allemagne acquérait au même instant les royaumes subordonnés de l'Italie et de Rome;
2° mais qu'il ne pouvait pas légalement se qualifier d'empereur et d'Auguste; avant d'avoir reçu la couronne des mains du pontife de Rome.

814-962

Transactions de l'empire d'Orient et de celui d'Occident

Le nouveau titre de Charlemagne fut annoncé en Orient par le changement de son style; le titre de père, qu'il accordait aux empereurs grecs, fit place au nom de frère, symbole d'égalité et de familiarité. Peut-être, dans ses rapports avec Irène, aspirait-il au titre d'époux : ses ambassadeurs à Constantinople parlèrent le langage de la paix et de l'amitié; et peut-être le but secret de leur mission fut-il de négocier un mariage avec cette princesse ambitieuse, qui avait abjuré tous ses devoirs de mère. Il est impossible de conjecturer quelles eussent été la nature, la durée et les suites d'une pareille union entre deux empires si éloignés et si étrangers l'un à l'autre; mais le silence unanime des Latins doit faire penser que le bruit de cette négociation de mariage fut inventé par les ennemis d'Irène, afin de la charger du crime d'avoir voulu livrer l'Eglise et l'Etat aux peuples de l'Occident. Les ambassadeurs de France furent témoins de la conspiration de Nicéphore et de la haine nationale, et ils manquèrent d'en être les victimes. Constantinople fut indignée de la trahison et du sacrilège de l'ancienne Rome; chacun répétait ce proverbe, que les Français étaient de bons amis et de mauvais voisins; mais il était dangereux de provoquer un voisin qui pouvait avoir la tentation de renouveler, dans l'église de Sainte-Sophie, la cérémonie de son couronnement. Les ambassadeurs de Nicéphore, après un pénible voyage, de longs détours et de longs délais, trouvèrent Charlemagne dans son camp, sur les bords de la Saal; et, pour confondre leur unité, ce prince déploya dans un village de la Franconie toute la pompe, ou du moins toute la morgue du palais de Byzance. Les Grecs traversèrent quatre salles d'audience : dès la première, ils allaient se prosterner devant un personnage magnifiquement vêtu, et assis sur un siège élevé, lorsqu'il leur apprit qu'il n'était que le connétable ou le maître des chevaux, c'est-à-dire un des serviteurs du prince. Ils firent la même méprise et reçurent la même réponse dans les trois pièces où se trouvait le comte du palais, l'intendant et le grand chambellan. Leur impatience s'étant ainsi accrue peu à peu, on ouvrit enfin la porte de la chambre où était Charlemagne; et, ils aperçurent le monarque, environné de tout l'étalage de ce luxe étranger qu'il méprisait, et de l'amour et du respect de ses chefs victorieux. Les deux empires conclurent un traité de paix et d'alliance, et il fut décidé que chacun garderait les domaines dont il se trouvait en possession; mais les Grecs oublièrent bientôt cette humiliante égalité, ou ils ne s'en souvinrent que pour détester les Barbares qui les avaient forcés à la reconnaître. Tant que le pouvoir et les vertus se trouvèrent réunis, ils saluèrent avec respect l'auguste Charlemagne, en lui donnant les titres de basileus et d'empereur des Romains. Du moment où l'élévation de Louis le Pieux eut séparé ces deux attributs, on lut sur la suscription des lettres de la cour de Byzance, au roi, ou, comme il se qualifie lui-même, l'empereur des Français et des Lombards. Lorsqu'ils n'aperçurent plus ni pouvoir ni vertus, ils dépouillèrent Louis II de son titre héréditaire; et, en lui appliquant la dénomination barbare de rex ou rega, ils le reléguèrent dans la foule des princes latins. Sa réponse annonce sa faiblesse : il prouve avec assez d'érudition que, dans l'histoire sacrée et l'histoire profane, le nom de roi est synonyme du mot grec basileus : il ajoute que si, à Constantinople, on lui donne une acception plus exclusive et plus auguste, il tient de ses ancêtres et du pape le juste droit de participer aux honneurs de la pourpre romaine. La même dispute recommença sous le règne des Othon, et leur ambassadeur peint sous de vives couleurs l'insolence de la cour de Constantinople. Les Grecs affectaient de mépriser la pauvreté et l'ignorance des Français et des Saxons; et, réduits au dernier degré de l'abaissement, ils refusaient encore de prostituer aux rois de la Germanie le titre d'empereurs romains.

800-1060

Autorité des empereurs dans l'élection des papes

mérovingiens
Le pape Jean XI

Les empereurs d'Occident continuaient à exercer sur l'élection des papes l'influence que s'étaient arrogée les princes goths et les empereurs grecs; et l'importance de cette prérogative augmenta avec les domaines temporels et la juridiction spirituelle de l'Eglise romaine.

(800-1060) Selon la constitution aristocratique du clergé, ses principaux membres formaient un sénat qui aidait l'administration de ses conseils, et qui nommait à l'évêché lorsqu'il devenait vacant. Il y avait dans Rome vingt-huit paroisses : chaque paroisse était gouvernée par un cardinal prêtre ou presbyter, titre qui, modeste à son origine, voulut ensuite égaler la pourpre des rois. Le nombre des membres de ce conseil fut augmenté par l'association des sept diacres des hôpitaux les plus considérables, des sept juges du palais de Latran; et de quelques dignitaires de l'Eglise. Il était sous la direction des sept cardinaux évêques de la province romaine, qui s'occupaient moins de leurs diocèses d'Ostie, de Porto, de Velitres, de Tusculum, de Préneste, de Tivoli et du pays des Sabins, situés, pour ainsi dire, dans les faubourgs de Rome, que de leur service hebdomadaire à la cour de l'évêque, et du soin d'obtenir une plus grande portion des honneurs et de l'autorité du siège apostolique. Lorsque le pape mourait, ces évêques désignaient au collège des cardinaux celui qu'ils devaient choisir pour son successeur, et les applaudissements ou les clameurs du peuple romain approuvaient ou rejetaient leur choix : mais, après le suffrage du peuple, l'élection était encore imparfaite; et, pour sacrer légalement le pontife, il fallait que l'empereur, en qualité d'avocat de l'Eglise, eût déclaré son approbation et son consentement. Le commissaire impérial examinait, sur les lieux, la forme et la liberté de l'élection; et ce n'était qu'après avoir bien approfondi les qualifications des électeurs, qu'il recevait le serment de fidélité, et qu'il confirmait les donations qui avaient enrichi successivement le patrimoine de saint-Pierre. S'il survenait un schisme (et il en arrivait souvent), on se soumettait au jugement de l'empereur, qui, au milieu d'un synode d'évêques, osait juger, condamner et punir un pontife criminel. Le sénat et le peuple s'engagèrent, dans un traité avec Othon Ier, de choisir le candidat le plus agréable à sa majesté : ses successeurs anticipèrent ou prévinrent leurs suffrages; ils donnèrent à leur chancelier l'évêché de Rome, ainsi que les évêchés de Cologne et de Bamberg; et quel que fût le mérite d'un Français ou d'un Saxon son nom prouve assez l'intervention d'une puissance étrangère. Les inconvénients d'une élection populaire excusaient, d'une manière spécieuse, ces actes d'autorité.

(Désordres) Le compétiteur exclu par les cardinaux en appelait aux passions ou à l'avarice de la multitude : des meurtres souillèrent le Vatican, et le palais de Latran; et les sénateurs les plus puissants, les marquis de Toscane et les comtes de Tuscule, tinrent le siège apostolique dans une longue servitude. Les papes des neuvième et dixième siècles furent insultés, emprisonnés et assassinés par leurs tyrans; et lorsqu'on les dépouillait des domaines qui dépendaient de leur Eglise, telle était leur indigence, que non seulement ils ne pouvaient pas soutenir l'état d'un prince, mais qu'ils ne pouvaient pas même exercer la charité d'un prêtre. Le crédit qu'eurent alors deux soeurs prostituées, Marozia et Théodora, était fondé sur leurs richesses et sur leur beauté, sur leurs intrigues amoureuses ou politiques : la mitre romaine était la récompense des plus infatigables de leurs amants, et leur règne a pu faire naître, dans les siècles d'ignorance, la fable d'une papesse. Un bâtard de Marozia, un de ses petits-fils et un de ses arrière-petits-fils, descendant du bâtard (singulière généalogie), montèrent sur le trône de saint Pierre; et ce fut à l'âge de dix-neuf ans que le second d'entre eux devint le chef de l'Eglise latine. La maturité de son âge répondit à ce qu'on avait dû attendre de sa jeunesse; et la foule des pélerins qui venaient visiter Rome, pouvait attester la vérité des accusations qu'on forma contre lui dans un synode romain et en présence d'Othon le Grand. Après avoir renoncé à l'habit et aux bienséances de son état, le pape Jean XI, en sa qualité de soldat, pouvait n'être pas déshonoré par ses excès de boisson, ses meurtres, ses incendies, son goût effréné pour le jeu et pour la chasse : ses actes publics de simonie pouvaient être la suite de sa détresse; et supposé qu'il ait, comme on le dit, invoqué Jupiter et Vénus, ce put n'être qu'en plaisantant; mais nous voyons avec quelque surprise ce digne petit-fils de Marozia vivre publiquement en adultère avec les matrones de Rome, le palais de Latran changé en une école de prostitution, et les attentats du pape contre la pudeur des vierges et des veuves, empêchant les femmes de se rendre en pèlerinage au tombeau de saint Pierre, où elles auraient bien pu, dans cet acte de dévotion, être violées par son successeur. Les protestants ont insisté, avec un plaisir malin, sur ces traits de ressemblance avec l'antéchrist; mais, aux yeux d'un philosophe, les vices du clergé sont beaucoup moins dangereux que ses vertus. Après de longs scandales, le siège apostolique fut purifié et relevé par l'austérité et le zèle de Grégoire VII.

(Réforme et prétentions de l'Eglise; 1073) Ce moine ambitieux s'occupa toute sa vie de l'exécution de deux projets; dont le premier était de fixer dans le collège des cardinaux la liberté et l'indépendance de l'élection du pape, et de l'affranchir à jamais de l'influence, soit légitime, soit usurpée, des empereurs et du peuple romain; le second objet de toute sa conduite fut de parvenir à donner et à reprendre l'empire d'Occident comme un fief ou bénéfice de l'Eglise, et à étendre sa domination temporelle sur les rois et les royaumes de la terre. Après cinquante années de combats, la première de ces opérations se trouva achevée par le secours de l'ordre ecclésiastique, dont la liberté était liée à celle de son chef; mais la seconde, malgré quelques succès apparents ou partiels, trouva dans la puissance civile une vigoureuse opposition, et s'est vue totalement arrêtée par les progrès de la raison humaine.

992

Révolte d'Albéric

(Autorité dont les empereurs jouissaient à Rome) Lors de la renaissance de l'empire de Rome, l'évêque ni le peuple ne pouvaient donner à Charlemagne ou à Othon des provinces perdues, comme on les avait acquises, par le sort des armes, mais les Romains étaient libres de se choisir un maître, et le pouvoir délégué au patrice fut accordé d'une manière irrévocable aux empereurs français et saxons. Les annales incomplètes de ces temps-là nous ont conservé quelques souvenirs du palais, de la monnaie, du tribunal, des édits de ces princes, et de la justice exécutive que, jusqu'au treizième siècle, le préfet de la ville exerça en vertu des pouvoirs qu'il recevait des Césars; mais enfin cette souveraineté des empereurs, fut détruite par les artifices des papes et la violence du peuple. Les successeurs de Charlemagne, contents des titres d'empereur et d'Auguste, négligèrent de maintenir cette juridiction locale; dans les temps de prospérité, des objets plus séduisants occupaient leur ambition, et lors de la décadence et de la division de l'empire, leur attention fut entièrement absorbée par le soin de défendre leurs provinces héréditaires.

Au milieu des désordres de l'Italie, la fameuse Marozia détermina un des usurpateurs à devenir son troisième mari, et sa faction introduisit Hugues, roi de Bourgogne, dans le môle d'Adrien (Hadrien), ou château Saint-Ange, qui domine le pont principal et l'une des entrées de Rome. Son fils Albéric, qu'elle avait eu d'un de ses premiers maris, fut contraint de servir au banquet nuptial : irrité de la répugnance visible avec laquelle il s'acquittait de ses fonctions, son beau-père le frappa. Ce coup produisit une révolution : Romains, s'écria le jeune homme, vous étiez jadis les maîtres du monde et ces Bourguignons étaient alors les plus abjects de vos esclaves. Ils règnent maintenant, ces sauvages voraces et brutaux, et l'outrage que je viens de recevoir est le commencement de votre servitude. On sonna le tocsin, tous les quartiers de la ville coururent aux armes : les Bourguignons se retirèrent honteusement et à pas précipités : Albéric, vainqueur emprisonna sa mère Marozia, et réduisit son frère, le pape Jean XI, à l'exercice de ses fonctions spirituelles. Il gouverna Rome plus de vingt ans avec le titre de prince; on dit que, pour flatter les préjugés du peuple, il rétablit l'office ou du moins le nom des consuls et des tribuns. Octavien, son fils et son héritier, prit avec le pontificat le nom de Jean XII : harcelé par les princes lombards, ainsi que son prédécesseur, il chercha un défenseur capable de délivrer l'Eglise et la république, et la dignité impériale devint la récompense des services d'Othon; mais le Saxon était impérieux, et les Romains étaient impatients. La fête du couronnement fut troublée par les débats secrets qu'excitaient d'un côté la jalousie du pouvoir, et de l'autre les inquiétudes de la liberté. Othon, craignant d'être attaqué et massacré au pied de l'autel, ordonna à son porte-glaive de ne pas s'éloigner de sa personne.

(Du pape Jean XII; 967) Avant de repasser les Alpes, l'empereur punit la révolte du peuple et l'ingratitude de Jean XI. Le pape fut déposé dans un synode; le préfet, placé sur un âne et fustigé dans tous les quartiers de la ville, fut ensuite jeté au fond d'un cachot : treize des citoyens les plus coupables expirèrent sur un gibet, d'autres furent mutilés ou bannis, et les anciennes lois de Théodose et de Justinien servirent à justifier la sévérité de ces châtiments. Othon II a été accusé par la voix publique d'avoir fait massacré avec autant de cruauté que de perfidie des sénateurs qu'il avait invités à sa table sous l'apparence de l'hospitalité et de l'amitié.

(Du consul Crescentius; 998) Durant la minorité d'Othon III, son fils, Rome fit une tentative vigoureuse pour secouer le joug des Saxons, et, le consul Crescence fut le Brutus de la république. De la condition de sujet et d'exilé, il parvint deux fois au commandement de la ville; il opprima, chassa, créa des papes, et forma une conspiration pour rétablir l'autorité des empereurs grecs. Il soutint un siège opiniâtre dans le château Saint-Ange; mais s'étant laissé séduire par une promesse de sûreté, il fut pendu, et on exposa sa tête sur les créneaux de la forteresse. Par un revers de fortune, Othon, ayant séparé ses troupes, fût assiégé durant trois jours dans son palais, où il manquait de vivres; et ce ne fût que par une honteuse évasion qu'il vint à bout de se soustraire à la justice ou à la fureur des Romains. Le sénateur Ptolémée dirigeait le peuple, et la veuve du consul Crescence eut le plaisir de venger son mari en empoisonnant l'empereur devenu son amant, du moins lui en fit-on l'honneur. Le projet d'Othon III était d'abandonner les âpres contrées du Nord pour élever son trône en Italie, et faire revivre les institutions de la monarchie romaine; mais ses successeurs ne se montrèrent jamais qu'une fois en leur vie sur les bords du Tibre, pour recevoir la couronne dans le Vatican. Leur absence les exposait au mépris, et leur présence était odieuse et formidable. Ils descendaient des Alpes à la tête de leurs Barbares, étrangers à l'Italie où ils arrivaient en ennemis, et leurs passagères apparitions n'offraient que des scènes de tumulte et de carnage. Les Romains, toujours tourmentés par un faible souvenir de leurs ancêtres, voyaient avec une pieuse indignation cette suite de Saxons, de Français, de princes de Souabe et de Bohême, usurper la pourpre et les prérogatives des Césars.

774-1250

Le royaume d'Italie

Il n'y a peut-être rien de plus contraire à la nature et à la raison que de tenir sous le joug, contre leur gré et contre leur intérêt, des pays éloignés et des nations étrangères. Un torrent de Barbares peut passer sur la terre; mais, pour maintenir un empire étendu, il faut un système approfondi de politique et d'oppression. Il doit y avoir au centre un pouvoir absolu prompt à l'action et riche en ressources; il faut pouvoir communiquer facilement et rapidement d'une extrémité à l'autre; il faut avoir des fortifications pour réprimer les premiers mouvements des rebelles, une administration régulière capable de protéger et de punir, et une armée bien disciplinée qui puisse inspirer la crainte sans exciter le mécontentement et le désespoir. Les Césars de l'Allemagne, dans leur projet d'asservir le royaume d'Italie, se trouvaient dans une position bien différente. Leurs domaines patrimoniaux s'étendaient le long du Rhin ou étaient dispersés dans leurs diverses provinces; mais l'imprudence ou la détresse de plusieurs princes avait aliéné ce riche héritage, et le revenu qu'ils tiraient d'un exercice minutieux et vexatoire de leurs prérogatives, suffisait à peine à l'entretien de leur maison. Leurs armées n'étaient fondées que sur le service, soit légal, soit volontaire, de leurs différents feudataires, qui ne passaient les Alpes qu'avec répugnance, se permettaient toute espèce de rapines et de désordres et désertaient souvent avant la fin de la campagne. Le climat de l'Italie en détruisait des armées entières; ceux qui échappaient à sa meurtrière influence rapportaient dans leur patrie les ossements de leurs princes et de leurs nobles; ils imputaient quelquefois l'effet de leur intempérance à la perfidie ou à la méchanceté des Italiens, qui du moins se réjouissaient des maux des Barbares. Cette tyrannie irrégulière combattait à armes égales contre la puissance des petits tyrans du pays; l'issue de la querelle n'intéressait pas beaucoup le peuple. Mais, aux onzième et douzième siècles, les Lombards ranimèrent le flambeau de l'industrie et de la liberté, et les républiques de la Toscane imitèrent enfin ce généreux exemple. Les villes d'Italie avaient toujours conservé une sorte de gouvernement municipal; et leurs premiers privilèges furent un don de la politique des empereurs, qui voulaient faire servir les plébéiens à contenir l'indépendance de la noblesse. Mais le rapide progrès de ces communautés, et les extensions qu'elles donnaient chaque jour à leur pouvoir, n'eurent d'autre cause que le nombre et l'énergie de leurs membres. La juridiction de chaque ville embrassait toute l'étendue d'un diocèse ou d'un district : celle des évêques, des marquis et des comtés, fut anéantie, et les plus orgueilleux d'entre les nobles se laissèrent persuader ou furent contraints d'abandonner leurs châteaux solitaires, et de prendre la qualité plus honorable de citoyens et de magistrats. L'autorité législative appartenait à l'assemblée générale; mais le pouvoir exécutif était entre les mains de trois consuls qu'on tirait annuellement des trois ordres dont se composait la république, savoir les capitaines, les valvasseurs et les communes, sous la protection d'une législation égale pour tous. L'agriculture et le commerce se ranimèrent peu à peu; la présence du danger entretenait le caractère guerrier des Lombards; et dès qu'on sonnait le tocsin ou qu'on arborait le drapeau, les portes de la ville répandaient au dehors une troupe nombreuse et intrépide, dont le zèle patriotique se laissa bientôt diriger par la science de la guerre et les règles de la discipline. L'orgueil des Césars se brisa contre ces remparts populaires, et l'invincible génie de la liberté triompha des deux Frédéric, les deux plus grands princes du moyen âge : le premier plus grand peut-être par ses exploits militaires, mais le second cloué certainement à un degré bien supérieur des lumières et des vertus qui conviennent à la paix.

1152-12501

Fréderic Ier (1152-1190) et Frédéric II (1198-1250)

Frédéric Ier, ambitieux de rétablir la pourpre dans tout son éclat, envahit-les républiques de la Lombardie avec l'adresse d'un homme d'Etat, la valeur d'un soldat et la cruauté d'un tyran. La découverte des Pandectes, retrouvées depuis peu, avait renouvelé une science très favorable au despotisme, et des jurisconsultes vendus déclarèrent l'empereur maître absolu de la vie et de la propriété de ses sujets. La diète de Roncaglia reconnut ses prérogatives royales dans un sens moins odieux; le revenu de l'Italie fut fixé à soixante mille marcs d'argent, mais les extorsions des officiers du fisc donnèrent à ces impôts une étendue indéfinie. Les villes les plus obstinées furent réduites par la terreur ou la force de ses armes : il livra les captifs au bourreau ou les fit périr sous les traits lancés par ses machines de guerre. Après le siège et la reddition de Milan, il fit raser les édifices de cette magnifique capitale; il en tira trois cents otages qu'il envoya en Allemagne, et les habitants, assujettis au joug de l'inflexible vainqueur, furent dispersés dans quatre villages. Milan ne tarda pas à sortir de ses cendres; le malheur cimenta la ligue de Lombardie; Venise, le pape Alexandre III et l'empereur grec, en défendirent les intérêts : l'édifice du despotisme fut renversé en un jour, et dans le traité de Constance, Frédéric signa, avec quelques réserves, la liberté de vingt-quatre villes. Ces villes avaient acquis toute leur vigueur et toute leur maturité lorsqu'elles luttèrent contre son petit-fils; mais des avantages personnels et particuliers distinguaient Frédéric II.

Sa naissance et son éducation le recommandaient aux Italiens; et durant l'implacable discorde de la faction des Gibelins et de celle des Guelfes, les premiers s'attachèrent à l'empereur, tandis que les seconds, arborèrent la bannière de la liberté et de l'Eglise. La cour de Rome, dans un moment de sommeil, avait permis à Henri VI de réunir à l'empire les royaumes de Naples et de Sicile; et Frédéric II, son fils, tira de ces Etats héréditaires de grandes ressources en soldats et en argent. Cependant il fut enfin accablé par les armés des Lombards et les foudres du Vatican; son royaume fut donné à un étranger, et le dernier de sa lignée fût publiquement décapité sur un échafaud dans la ville de Naples. Il y eut un intervalle de soixante ans, durant lequel on ne vit pas d'empereur en Italie, et on ne se souvint de ce nom que par la vente ignominieuse des derniers restes de la souveraineté.

1250

La constitution germanique

C'est au quatorzième siècle qu'on est surtout frappé du contraste qui existe entre le nom et la situation de l'empire romain d'Allemagne, lequel, excepté sur les bords du Rhin et du Danube, ne possédait pas une seule des provinces de Trajan et de Constantin. Ces princes avaient pour indignes successeurs les comtes de Habsbourg, de Nassau, de Luxembourg et de Schwartzembourg : l'empereur Henri VII obtint pour son fils la couronne de Bohème, et Charles IV, son petit-fils, reçut le jour chez un peuple que les Allemands eux-mêmes traitaient d'étranger, de barbare. Après l'excommunication de Louis de Bavière, les papes, qui, malgré leur exil ou leur captivité dans le comtat d'Avignon, affectaient de disposer des royaumes de la terre, lui donnèrent ou lui promirent l'empire, alors vacant. La mort de ses compétiteurs lui procura les voix du collège électoral, et il fut unanimement reconnu roi des Romains et futur empereur, titre qu'on prostituait aux Césars de la Germanie et à ceux de la Grèce. L'empereur d'Allemagne n'était que le magistrat électif et sans pouvoir d'une aristocratie de princes qui ne lui avaient pas laissé un village dont il pût se dire le maître. Sa plus belle prérogative était le droit de présider le sénat de la nation, assemblé d'après ses lettres de convocation, et d'y proposer les sujets de délibération; et son royaume de Bohême, moins opulent que la ville de Nuremberg, située aux environs, formait la base la plus solide de son pouvoir et la source la plus riche de son revenu. L'armée avec laquelle il passa les Alpes n'était composée que de trois cents cavaliers. Il fut couronné dans la cathédrale de Saint-Ambroise, avec la couronne de fer que la tradition attribuait à la monarchie des Lombards; mais on ne lui permit qu'une suite peu nombreuse : les portes de la ville se fermèrent sur lui, et les armes des Visconti retinrent en captivité le roi d'Italie, qui fut obligé de les confirmer dans la possession de Milan. Il fut couronné une seconde fois au Vatican, avec la couronne d'or de l'empire; mais, pour se conformer à un article d'un traité secret, l'empereur romain se retira sans passer une seule nuit dans l'enceinte de Rome. L'éloquent Pétrarque, qui, entraîné par son imagination, voyait déjà recommencer la gloire du Capitole, déplore et accuse la fuite ignominieuse du prince bohémien; et les auteurs contemporains, observent que la vente lucrative des privilèges et des titres fut le seul acte d'autorité que fit l'empereur dans son passage. L'or de l'Italie assura l'élection de son fils; mais telle était la honteuse pauvreté de cet empereur romain, qu'un boucher l'arrêta dans les rues de Worms, et qu'on retint sa personne dans une hôtellerie pour caution ou pour otage, de ce qu'il avait dépensé.

1347-1378

L'empereur Charles IV

L'empereur Charles IV
Charles IV

De cette scène d'humiliation portons nos regards sur l'apparente majesté que déploya Charles IV dans les diètes de l'empire. La bulle d'or, qui fixa la constitution germanique, est écrite du ton d'un souverain et d'un législateur. Cent princes se courbaient devant son trône, et relevaient leur propre dignité par les hommages volontaires qu'ils accordaient à leur chef ou à leur ministre. Les sept électeurs, ses grands officiers héréditaires, qui par leur rang eu leurs titres égalaient les rois, servaient au banquet impérial. Les archevêques de Mayence, de Trèves et de Cologne, archichanceliers perpétuels de l'Allemagne, de l'Italie et de la contrée d'Arles, portaient en grand appareil les sceaux du triple royaume. Le grand maréchal, à cheval pour marque de ses fonctions, tenait entre ses mains un boisseau d'argent rempli de grains d'avoine qu'il versait par terre, et aussitôt après il descendait de cheval pour régler l'ordre des convives. Le grand intendant, le comte palatin du Rhin, apportait les plats sur la table. Après le repas, le grand chambellan, le margrave de Brandebourg, se présentait avec l'aiguière et un bassin d'or, et donnait à laver. Le roi de Bohême était représenté, en qualité de grand échanson, par le frère de l'empereur, le duc de Luxembourg et de Brabant; et la cérémonie était terminée par les grands officiers de la chasse qui, avec un grand bruit de cors et de chiens, introduisaient un cerf et un sanglier. La suprématie de l'empereur ne se bornait pas à l'Allemagne; les monarques héréditaires des autres contrées de l'Europe avouaient la prééminence de son rang et de sa dignité : il était le premier des princes chrétiens et le chef temporel de la grande république d'Occident : il prenait dès longtemps, le titre de majesté, et il disputait au pape le droit éminent de créer des rois et d'assembler des conciles. L'oracle de la loi civile, le savant Barthole, recevait une pension de Charles IV et son école retentissait de cette maxime que l'empereur romain était le légitime souverain de la terre, depuis les lieux où se lève le soleil jusqu'aux lieux où il se couche. L'opinion opposée fut condamnée non pas comme une erreur, mais comme une hérésie, d'après ces paroles de l'Evangile : Et un décret de César Auguste déclara que tout le monde devait payer l'impôt.

Si à travers l'espace des temps et des lieux, nous rapprochons Auguste de Charles, les deux Césars nous offriront un contraste bien frappant. Le dernier cachait sa faiblesse sous le masque de l'ostentation, et le premier décroissait sa force sous l'apparence de la modestie. Auguste, à la tête de ses légions victorieuses, donnant des lois sur la terre et sur la mer, depuis le Nil et l'Euphrate jusqu'à l'Océan Atlantique, se disait le serviteur de l'Etat et l'égal de ses concitoyens. Le vainqueur de Rome et des provinces se soumettait aux formes attachées aux fonctions légales et populaires de censeur, de consul et de tribun. Sa volonté faisait la loi du monde; mais pour publier cette loi, il empruntait la voix du sénat et du peuple : c'était d'eux que leur maître recevait le renouvellement des pouvoirs temporaires qu'il en avait reçus pour administrer la république. Dans ses vêtements, dans l'intérieur de sa maison domestique, dans ses titres, dans toutes les fonctions de la vie sociale, Auguste conserva les manières d'un simple particulier, et ses adroits flatteurs respectèrent le secret de sa monarchie absolue et perpétuelle.

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