Se connecter      Inscription        
 
  Léon III l'Isaurien; Constantin V, Léon IV, Constantin VI et Irène

25 mars 717-18 juin 741 (Léon III l'Isaurien)

18 juin 741-14 septembre 775 (Constantin V)

14 septembre 775-8 septembre 780 (Léon IV)

8 septembre 780-18 août 797 (Constantin VI)

18 août 797-31 octobre 802 (Irène)

Léon III l'Isaurien Constantin V Copronyme Léon IV le Khazar Constantin VI Irène l'Athénienne



Sources historiques : Edward Gibbon




25 mars 718

Léon III l'Isaurien

Constantin III
Léon III et son fils Constantin V

Après la chute d'un tyran, le fondateur d'une nouvelle dynastie, connu de la postérité par les invectives, ses ennemis, et dont la vie publique et la vie privée sont mêlées à l'histoire des iconoclastes. En dépit des clameurs de la superstition, l'obscurité de la naissance et la durée du règne de Léon l'Isaurien inspirent une prévention favorable au caractère de ce prince. Dans un siècle de force, l'appât de la couronne impériale aurait été propre à mettre en jeu toute l'énergie de l'esprit humain, et à produire une foule de compétiteurs aussi dignes du trône qu'ardents à y parvenir. Au milieu même de la corruption, et de la faiblesse des Grecs à cette époque, la fortune d'un plébéien, qui s'éleva du dernier au premier rang de la société suppose des dualités au-dessus du niveau de la multitude. Il y a lieu de penser que ce plébéien ignorait et dédaignait les sciences, et que, dans sa carrière ambitieuse, il se dispensa des devoirs de la bienveillance et de la justice; mais on peut croire qu'il possédait les vertus utiles, telles que la prudence et la force, qu'il connaissait les hommes et l'art important de gagner leur confiance et de diriger leurs passions. On convient généralement que Léon était né dans l'Isaurie et qu'il porta d'abord le nom de Conon. Des écrivains, dont la satire maladroite peut lui servir d'éloge, le représentent comme courant les foires du pays à pied, suivi d'un chargé de quelques marchandises de peu de valeur. Ils racontent ridiculement qu'il trouva sur sa route quelques diseurs de bonne aventure, et qui lui promirent l'empire romain, sous la condition d'abolir le culte des idoles. D'après une version plus vraisemblable son père quitta l'Asie-Mineure pour aller s'établir dans la Thrace, où il exerça l'utile profession de nourrisseur de bestiaux, et où il devait avoir acquis des richesses considérables, puisque ce fut au moyen d'une fourniture de cinq cents moutons qu'il obtint de faire entrer son fils au service de l'empereur. Léon fut d'abord placé dans les gardes de Justinien; il attira bientôt l'attention du tyran, et devint ensuite l'objet de ses soupçons. Sa valeur et sa dextérité se firent remarquer dans la guerre de Colchide. Anastase lui donna le commandement des légions de l'Anatolie, et les soldats l'ayant revêtu de la pourpre, l'empire romain applaudit à ce choix. Léon III, élevé à ce poste dangereux, s'y soutint malgré l'envie de ses égaux, le mécontentement d'une faction redoutable, et les attaques de ses ennemis étrangers et domestiques. Les catholiques, tout en s'élevant contre ses innovations en matière de religion, sont obligés de convenir qu'il les entreprit avec modération et qu'il les exécuta avec fermeté. Leur silence respecte la sagesse de son administration et la pureté de ses moeurs. Après un règne de vingt-quatre ans, il mourut tranquillement dans le palais de Constantinople, et ses descendants héritèrent, jusqu'à la troisième génération, de la pourpre qu'il avait acquise.

718

Introduction des Images dans l'Eglise

Constantin III
Iconoclaste détruisant
une image du Christ

L'Eglise que dans ses rapports avec l'Etat et dans les avantages qu'elle procure aux corps politiques; manière de voir à laquelle il serait bien à désirer qu'on se fût tenu inviolablement attaché dans les faits ainsi que dans notre récit. Nous avons eu soin de laisser à la curiosité des théologiens spéculatifs la philosophie orientale des gnostiques, l'abîme ténébreux de la prédestination et de la grâce, et la singulière transformation qui s'opère dans l'eucharistie lorsque la représentation du corps de Jésus-Christ se convertit en sa véritable substance; mais ceux des faits de l'histoire ecclésiastique qui ont influé sur la décadence et la chute de l'empire romain, tels que la propagation du christianisme, la constitution de l'Eglise catholique, la ruine du paganisme, et les sectes qui sont sorties des controverses mystérieuses élevées touchant la Trinité et l'Incarnation. On doit mettre au rang des principaux faits de cette espèce le culte des images, qui occasionna des disputes forcenées aux huitième et neuvième siècles, puisque cette question d'une superstition populaire a produit la révolte de l'Italie, le domaine temporel des papes et le rétablissement de l'empire romain en Occident.

Les premiers chrétiens étaient dominés d'une invincible, répugnance pour les images; on peut attribuer cette aversion à leur origine judaïque et leur éloignement pour les Grecs. La loi de Moïse avait sévèrement défendu tous les simulacres de la Divinité, et ce précepte avait jeté de profondes racines dans la doctrine et les moeurs du peuple choisi. Les apologistes de la religion chrétienne employèrent tous les traits de leur esprit contre les idolâtres qui se prosternaient devant l'ouvrage de leurs mains, devant ces images d'airain ou de marbre, qui, si elles eussent été douées de mouvement et de vie, auraient dû plutôt s'élancer de leur piédestal pour adorer la puissance créatrice de l'artiste. Quelques gnostiques qui venaient d'embrasser la religion chrétienne, accordèrent peut-être aux statues de Jésus-Christ et de saint Paul, dans les premiers moments d'une conversion mal assurée, les profanes honneurs qu'ils avaient rendus à celles d'Aristote et de Pythagore, mais la religion publique des catholiques fut toujours uniformément simple et spirituelle, et il est question des images pour la première fois dans la censure du concile d'Illibéris, trois cents ans après l'ère chrétienne. Sous les successeurs de Constantin, dans la paix et l'abondance dont jouissait l'Eglise triomphante, les plus sages d'entre les évêques crurent devoir, en faveur de la multitude, autoriser une sorte de culte capable de frapper les sens; depuis la ruine du paganisme, ils ne craignaient plus un parallèle odieux. Ce fut par les hommages rendus à la croix et aux reliques que commença à s'introduire ce culte symbolique. On plaçait à la droite de Dieu, les saints et les martyrs dont on implorait les secours; et la foi du peuple aux faveurs bienfaisantes et souvent miraculeuses qui se répandaient autour de leur tombeau, était affermie par cette foule de dévots pélerins, qui allaient voir toucher et baiser la dépouille inanimée qui rappelait leur mérite et leurs souffrances; mais une fidèle représentation de la personne et des traits du saint, reproduite par les moyens de la peinture, ou de la sculpture, offrait des souvenirs encore plus intéressants que son crâne ou ses sandales. La tendresse particulière ou l'estime publique a mis dans tous les temps beaucoup d'intérêt à ces représentations si analogues aux affections humaines. On prodiguait des honneurs civils et presque religieux aux images des empereurs romains; les statues des sages et des patriotes recevaient des hommages moins fastueux, mais plus sincères; et ces profanes vertus, ces brillants péchés disparaissaient en présence des saints, personnages qui s'étaient dévoués à la mort pour leur éternelle et céleste patrie.

718

Leur culte

On fit d'abord l'essai du culte des images avec précaution et avec scrupule; on les permettait pour instruire les ignorants, pour exciter les dévots peu fervents, et se conformer aux préjugés des païens, qui avaient embrassé ou qui désiraient embrasser le christianisme. Par une progression insensible, mais inévitable, les honneurs accordés à l'original se tendirent à la copie; le dévot priait devant l'image d'un saint; et la génuflexion, les cierges allumés, l'encens et d'autres cérémonies paîennes, s'introduisirent dans l'Eglise. Le puissant témoignage des visions et des miracles vint imposer silence aux scrupules de la raison et de la piété. On pensa que des images qui parlaient, se remuaient et versaient du sang, devaient avoir une force divine, et pouvaient être l'objet d'une adoration religieuse. Le pinceau le plus hardi devait trembler de l'audacieuse pensée de rendre, par des traits et des couleurs, l'esprit infini, le Dieu tout puissant qui pénètre et soutient l'univers; mais un esprit superstitieux se prêtait, avec moins de peine, à peindre, à adorer les anges, et particulièrement le fils de Dieu, sous la forme humaine qu'il avait daigné adopter pendant son séjour. Sur la terre, la seconde personne de la Trinité s'était revêtue d'un corps réel et mortel; mais ce corps était monté au ciel, et si on n'en eût pas offert quelque simulacre aux yeux de ses disciples, les restes ou les images des saints auraient effacé le culte spirituel de Jésus-Christ. On dut permettre, par les mêmes motifs, les images de la sainte Vierge; on ignorait le lieu de sa sépulture; et la crédulité des Grecs et des Latins s'était hâtée d'adopter l'idée de son assomption en corps et en âme dans les régions du ciel. L'usage et même le culte des images était bien établi avant la fin du sixième siècle. Il plaisait à l'imagination brillante des Grecs et des Asiatiques : de nouveaux emblèmes ornèrent le Panthéon et le Vatican; mais les Barbares plus grossiers et les prêtres ariens de l'Occident se livrèrent plus froidement à cette apparence d'idolâtrie. Les formes hardies des statues d'airain ou de marbre qui remplissaient les temples de l'antiquité, blessaient l'imagination ou la conscience des chrétiens grecs; et les simulacres qui n'offraient qu'une surface coloriée et sans relief, ont toujours paru plus décents et moins dangereux.

718

L'image d'Edesse

Le mérite et l'effet d'une copie dépendent de ressemblance avec l'original; mais les premiers chrétiens ne connaissaient pas les véritables traits du fils de Dieu, de sa mère ou de ses apôtres. La statue de Panéas en Palestine, qu'on croyait être celle de Jésus-Christ, était vraisemblablement celle d'un sauveur révéré seulement rôtir des services temporels. On avait condamné les gnostiques et leurs profanes monuments; et l'imagination des artistes chrétiens ne pouvait être guidée que par une secrète imitation de quelque modèle du paganisme. Dans cet embarras, on eût recours à une invention hardie autant qu'adroite, et qui établissait à la fois la parfaite ressemblance de l'image et l'innocence du culte qu'on lui rendait. Une légende de Syrie sur la correspondance de Jésus-Christ et du roi Abgare, fameuse au temps d'Eusèbe, et que des écrivains modernes ont abandonnée avec tant de regret, servit de fondement à une nouvelle fable. L'évêque de Césarée rapporte la lettre d'Abgare à Jésus-Christ mais, ce qu'il y a de singulier, il ne parle pas de cette empreinte exacte de la figure de Jésus-Christ sur un linge dont le Sauveur du monde récompensa la foi de ce prince qui avait invoqué sa puissance dans une maladie, et lui avait offert la ville fortifiée d'Edesse, afin de le mettre à l'abri de la persécution des Juifs. Pour expliquer l'ignorance où était restée à cet égard la primitive Eglise, on supposa que cette empreinte avait été longtemps emprisonnée dans une niche d'un mur, d'où, après un oubli de cinq siècles, elle fut tirée par un évêque prudent, et offerte, au temps propice, à la dévotion de ses contemporains. La délivrance de la ville attaquée par Chosroès Nushirwan fut le premier miracle qu'on lui attribua : bientôt on la révéra comme un gaga qui, d'après la promesse de Dieu, garantissait Edesse contre les armes de tout ennemi étranger. Il est vrai que le texte de Procope attribue la délivrance d'Edesse à la richesse et à la valeur des citoyens, qui achetèrent l'absence du monarque persan, et repoussèrent ses attaques; il ne se doutait pas, ce profane historien, du témoignage qu'on le force de rendre dans l'ouvrage ecclésiastique d'Evagrius, où Procope assure que le palladium fut exposé sur les murs de la ville, et que l'eau lancée sur la sainte face allumait, au lieu de les éteindre, les flammes jetées par les assiégés. Après cet important service, on conserva l'image d'Edesse avec beaucoup de respect et de reconnaissance; et si les Arméniens ne voulurent pas admettre la légende, les Grecs plus crédules adorèrent cette représentation de la figure du Sauveur du monde, qui n'était pas l'ouvrage d'un mortel, mais une production immédiate du divin original. Le style et les idées d'une hymne chantée par les sujets de Byzance, montreront en quoi le culte rendu par eux aux images s'éloignait du système grossier des idolâtres. Avec des yeux mortels comment pourrons-nous regarder cette image dont les saints qui sont au ciel n'osent pas envisager la céleste splendeur ? Celui qui habite les cieux daigne nous honorer aujourd'hui de sa visite par une empreinte digne de nos respects : celui qui est assis au-dessus des chérubins, vient se présenter aujourd'hui à notre adoration dans un simulacre que le père tout-puissant a fait de ses mains sans tâche, qu'il a formé d'une manière ineffable, et que nous devons sanctifier en l'adorant avec crainte et avec amour. Avant a fin du sixième siècle, ces images faites sans mains, comme les Grecs l'exprimaient par un seul mot, étaient communes dans les armées et les villes de l'empire d'Orient. Elles étaient des objets de culte et des instruments de miracles. Au moment du danger, ou au milieu du tumulte, leur présence révérée rendait l'espérance, ranimait le courage ou réprimait la fureur des légions romaines.

(Copies de l'image d'Edesse) La plus grande partie de ces images, n'étant que des imitations faites par la main de l'homme, ne pouvaient prétendre qu'à une ressemblance imparfaite, et c'était à tort qu'on leur appliquait le même titre qu'à la première image; mais il y en avait de plus imposantes, produites par un contact immédiat avec l'original, doué à cet effet d'une vertu miraculeuse et prolifique. Les plus ambitieuses prétendaient, non pas descendre de l'image d'Edesse, mais avoir avec elle des rapports de fraternité; telle est la véronique de Rome, d'Espagne ou de Jérusalem, mouchoir que Jésus-Christ, lors de son agonie et de sa sueur de sang, avait appliqué sur son visage, et remis à une des saintes femmes. Bientôt il y eut des véroniques de vierge Marie, des saints et des martyrs. On montrait, dans l'église de Diospolis, ville de la Palestine, les traits de la mère de Dieu, empreints jusqu'à une assez grande profondeur sur une colonne de marbre. Le pinceau de saint Luc avait décoré, disait-on, les Eglises d'Orient et d'Occident; et on a supposé que cet évangéliste, qui paraît avoir été un médecin, avait exercé le métier de peintre, métier, aux yeux des premiers chrétiens, si profane et si odieux. Le Jupiter Olympien, créé par le génie d'Homère et le ciseau de Phidias, pouvait inspirer à un philosophe une dévotion momentanée; mais les images catholiques, productions sans force et sans relief, sorties de la main des moines, attestaient le dernier degré de dégénération de l'art et du génie.

718

Opposition au culte des images

Le culte des images s'était introduit peu à peu dans l'Eglise, et chacun des progrès de cette innovation était favorablement accueilli par l'esprit superstitieux, comme augmentant le nombre des moyens de consolation qu'on pouvait se permettre sans péché. Mais au commencement du huitième siècle, lorsque l'abus fut dans toute sa force, quelques Grecs d'une conscience timorée commencèrent à craindre d'avoir, sous les dehors du christianisme, rétabli la religion de leurs ancêtres; ils ne pouvaient supporter sans douleur et sans impatience le nom d'idolâtres que leur donnaient sans cesse les Juifs et les musulmans, à qui la loi de Moïse et le Coran inspiraient une haine immortelle pour les images taillées, et toute espèce de culte qui pouvait y avoir rapport. La servitude des Juifs affaiblissait leur zèle et donnait peu d'importance à leurs accusations; mais les reproches des musulmans triomphants, qui régnaient à Damas et menaçaient Constantinople, avaient tout le poids que peuvent donner la vérité et la victoire. Les villes de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte, étaient munies d'images de Jésus-Christ, de sa mère et des saints, et chacune de ces places avait l'espoir où comptait avoir la promesse d'être défendue d'une manière miraculeuse. Les Arabes subjuguèrent en dix années ces villes et leurs images; et, selon leur opinion, le Dieu des armées prononça un jugement décisif sur le mépris, que devaient inspirer ces idoles muettes et inanimées. Edesse avait résisté longtemps aux attaques du roi de Perse; mais cette ville de prédilection, l'épouse de Jésus-Christ, se trouva enveloppée dans la ruine commune. Après trois siècles de servitude, le palladium fut rendu à la dévotion de Constantinople, qui pour l'obtenir paya douze mille livres d'argent, remit en liberté deux cérats musulmans, et promit de s'abstenir à jamais de tout acte d'hostilité contre le territoire d'Edesse. A cette époque de détresse et de crainte, les moines employèrent toute leur éloquence à défendre les images; ils voulurent prouver que les péchés et le schisme de la plus grande partie des Orientaux avaient aliéné la faveur et anéanti la vertu de ces précieux symboles; mais ils eurent contre eux les murmures d'une foule de chrétiens ou simples ou raisonnables, qui invoquèrent les textes, les faits et l'exemple des temps primitifs, et qui désiraient en secret la réforme de l'Eglise. Comme le culte des images n'avait été établi, par aucune loi générale ou positive, ses progrès, dans l'empire d'Orient furent retardés où accélérés selon les hommes et selon les dispositions du moment, selon les divers degrés des lumières répandues dans les diverses contrées, et selon le caractère particulier des évêques. L'esprit léger de la capitale et le génie inventif du clergé de Byzance s'attachèrent avec chaleur à un culte tout de représentation tandis que les cantons éloignés de l'Asie, plus grossiers dans leurs moeurs, montraient peu de goût pour cette espèce de faste religieux. De nombreuses congrégations de gnostiques et d'ariens gardèrent après leur conversion le culte simple qu'ils avaient suivi avant d'avoir abjuré, et les Arméniens, les plus guerriers des sujets de Rome, n'étaient pas réconciliés, au douzième siècle, avec la vue des images. Tous ces noms divers amenèrent des préventions et des haines qui produisirent peu d'effet dans les villages de l'Anatolie et de la Thrace, mais qui influèrent souvent sur la conduite du guerrier, du prélat ou de l'eunuque parvenu aux premières dignités de l'Eglise ou de l'Etat.

726-840

Léon l'Iconoclaste et ses successeurs

Le plus heureux de tous ces aventuriers fut l'empereur Léon III, qui, des montagnes de l'Isaurie, passa sur te trône de l'Orient. Il ne connaissait ni la littérature sacrée ni la littérature profane; mais son éducation rustique et guerrière, sa raison, et peut-être son commerce avec les Juifs et les Arabes, lui avaient inspiré de l'aversion pour les images, et l'on regardait alors comme le devoir d'un prince le soin d'obliger ses sujets à régler leur conscience sur la sienne. Toutefois, dans les commencements d'un règne mal affermi, durant dix années de travaux et de dangers, Léon se soumit aux bassesses de l'hypocrisie; il se prosterna devant des idoles qu'il méprisait au fond du coeur, et rassura chaque année le pontife romain par une déclaration solennelle de son zèle pour l'orthodoxie. Lorsqu'il voulut réformer la religion, ses premières démarches furent circonspectes et modérées : il assembla un grand conseil de sénateurs et d'évêques, et ordonna, d'après leur aveu, d'enlever toutes les images du sanctuaire et de l'autel, de les placer dans les nefs à une hauteur où on pût les apercevoir, et où la superstition du peuple ne pourrait atteindre; mais il n'y eut pas moyen de réprimer de l'un et de l'autre côté l'impulsion rapide de la vénération et de l'horreur : les saintes images placées à cette hauteur édifiaient toujours les dévots et accusaient le tyran. La résistance et des invectives irritèrent Léon lui-même. Son parti l'accusait de mal remplir ses devoirs, et lui proposa pour modèle le roi juif qui avait brisé le serpent d'airain. Un second édit ordonna non seulement l'enlèvement, mais la destruction des tableaux religieux. Constantinople et les provinces furent purifiées, de toute espèce d'idolâtrie : les images de Jésus-Christ, de la mère de Dieu et des saints, furent détruites, et on revêtit d'une légère couche de plâtre les murailles des édifices. La secte des iconoclastes eut pour appui le zèle et le pouvoir despotique de six empereurs, et durant cent vingt années, l'Orient et l'Occident retentirent de cette bruyante querelle. Léon l'Isaurien voulait faire de la proscription des images un article de foi sanctionné par l'autorité d'un concile général; mais ce concile ne fut assemblé que sous son fils Constantin, et quoique le fanatisme de la secte triomphante l'ait représenté comme une assemblée d'imbéciles et d'athées, ce qui nous reste de ses actes dans quelques fragments mutilés, laisse apercevoir de la raison et de la piété.

754

Le concile de Constantinople ou de Hiéreia

Constantin V dirigeant les travaux de destruction des images
Constantin V dirigeant les travaux
de destruction des images

Les discussions et les décrets de plusieurs synodes provinciaux avaient amené ce concile général qui se tint dans les faubourgs de Constantinople, et fut composé de trois cent trente-huit évêques de l'Europe et de l'Anatolie, car les patriarches d'Antioche et d'Alexandrie étaient alors esclaves du calife, et les pontifes de Rome avaient détaché de la communion des Grecs les Eglises d'Italie et d'Occident. Le concile de Byzance s'arrogea le titre et le pouvoir de septième concile général; cependant c'était reconnaître les six conciles généraux antérieurs, qui avaient établi d'une manière si laborieuse l'édifice de la foi catholique. Après une délibération de six mois, les trois cent trente-huit évêques déclarèrent et signèrent unanimement que tous les symboles visibles de Jésus-Christ, excepté dans l'Eucharistie, étaient blasphématoires ou hérétiques, et que le culte des images dérogeait à la pureté de la foi chrétienne et ramenait au paganisme; qu'il fallait effacer ou anéantir de pareils monuments d'idolâtrie; que ceux qui refuseraient de livrer les objets de leurs superstitions particulières se rendraient coupables de désobéissance à l'autorité de l'Eglise et de l'empereur. Leurs bruyantes acclamations célébrèrent les mérites de leur rédempteur temporel, et, ils confièrent à son zèle et à sa justice l'exécution de leurs censures spirituelles. A Constantinople, de même que dans les conciles précédents, la volonté du prince fut la règle de la foi épiscopale; mais en cette occasion un grand nombre de prélats sacrifièrent à des vues d'espérance ou de crainte les opinions de leur conscience.

(Leur profession de foi) Durant cette longue nuit de superstition les chrétiens s'étaient écartés de la simplicité foi de l'Evangile, et il n'était pas aisé pour eux de suivre le fil et de reconnaître les détours du labyrinthe. Dans l'imagination d'un dévot, le culte des images se trouvait lié d'une manière inséparable avec la croix, la Vierge, les saints et leurs reliques. Les miracles et les visions enveloppaient de nuages la base de cet édifice sacré, et les habitudes de l'obéissance et de la loi avaient engourdi les deux puissances de l'esprit, la curiosité et le scepticisme. On accuse Constantin lui-même de doute, d'incrédulité, ou même de quelques plaisanteries royales sur les mystères des catholiques; mais ces mystères se trouvaient bien établis dans le symbole public et privé de ses évêques, et l'iconoclaste le plus audacieux ne dut attaquer qu'avec une secrète horreur les monuments de la superstition populaire, consacrés à la gloire des saints qu'il regardait encore comme ses protecteurs auprès de Dieu. Lors de la réforme du seizième siècle, la liberté et les lumières avaient augmenté toutes les facultés de l'homme; le besoin des innovations l'emporta sur le respect pour l'antiquité, et l'Europe, dans sa vigueur, osa dédaigner les fantômes devant lesquels tremblait la faiblesse des Grecs avilis.

726-775

Persécution des images

Le peuple ne connaît le scandale d'une hérésie, sur des questions abstraites, que par le bruit de la trompette ecclésiastique; mais les plus ignorants peuvent apercevoir, les plus glacés doivent ressentir la profanation et la chute de leurs divinités visibles. Les premières hostilités de Léon III se portèrent sur un crucifix placé dans le vestibule et au-dessus de la porte du palais. On allait l'abattre; mais l'échelle dressée pour y atteindre fut renversée avec fureur par une troupe de fanatiques et de femmes. La multitude vit avec un pieux transport les ministres du sacrilège, précipités du haut de l'échelle, tomber et se briser sur le pavé; ceux qui s'étaient rendus coupables de cette action avaient été justement punis pour crime de meurtre et de rébellion, leur parti prostitua en leur faveur les honneurs accordés aux anciens martyrs. L'exécution des édits de l'empereur entraîna de fréquentes émeutes à Constantinople et dans les provinces: la personne de Léon fut en danger; on massacra ses officiers, et il fallut employer toute la force de l'autorité civile et de la puissance militaire pour éteindre l'enthousiasme du peuple. Les nombreuses îles de l'Archipel, qu'on nommait la mer Sainte, étaient remplies d'images et de moines : les habitants abjurèrent sans scrupule leur fidélité envers un ennemi de Jésus-Christ, de sa mère et des saints; ils armèrent une flottille de bateaux et de galères, déployèrent leurs bannières sacrées, et marchèrent hardiment vers le port de Constantinople, afin de placer sur le trône un homme plus agréable à Dieu et au peuple. Ils comptaient sur des miracles; mais ces miracles ne purent résister au feu grégeois, et, après la déroute et l'incendie de leurs navires, leurs îles sans défense furent abandonnées à la clémence ou à la justice du vainqueur. Le fils de Léon avait entrepris, la première année de son règne, une expédition contre les -Sarrasins; et durant son absence, son parent Artavasdes, ambitieux défenseur de la foi orthodoxe, s'était emparé de la capitale, du palais et de la pourpre. On rétablit en grande pompe le culte des images; le patriarche renonça à la dissimulation qu'il s'était imposée, ou dissimula les sentiments qu'il avait adoptés; et les droits de l'usurpateur furent reconnus dans la nouvelle et dans l'ancienne Rome. Constantin se réfugia sur les montagnes où ses aïeux avaient reçu le jour; mais il descendit à la tête de ses braves et fidèles Isauriens, et, dans une victoire décisive, il triompha des troupes et des prédictions des fanatiques. La longue durée de son règne fut continuellement troublée par des clameurs, des séditions, des conspirations, une haine mutuelle et des vengeances sanguinaires. La persécution des images fut le motif : ou le prétexte de ses adversaires, et s'ils manquèrent un diadème temporel, ils reçurent des Grecs la couronne du martyre. Dans toutes les entreprises qui furent formées contre lui, soit en secret, soit à découvert, l'empereur éprouva l'implacable inimitié des moines, fidèles esclaves de la superstition à laquelle ils devaient leurs richesses et leur influence. Ils priaient, prêchaient et donnaient des absolutions; ils échauffaient le peuple et conspiraient : un torrent d'invectives sortit de la solitude de la Palestine, et la plume de saint Jean Damascène, le dernier des pères grecs, proscrivit la tête du tyran dans ce monde et dans l'autre. Les moines s'étaient attiré les maux réels ou prétendus dont ils se plaignaient, ni combien ils ont exagéré leurs souffrances, ni quel est le nombre de ceux qui perdirent la vie ou quelques-uns de leurs membres, les yeux ou la barbe, par la cruauté de l'empereur. Après avoir châtié les individus, il s'occupa de l'abolition de leurs ordres; leurs richesses et leur inutilité purent donner à son ressentiment l'aiguillon de l'avarice et l'excuse du patriotisme. La mission et le nom redoutable de Dragon, son visiteur général, en fit, pour toute la nation enfroquée, un objet d'horreur et d'effroi. Les communautés religieuses furent dissoutes, les édifices furent convertis en magasins ou en baraques; on confisqua les terres, les meubles et les troupeaux; et des exemples modernes nous autorisent à penser que non seulement les reliques, mais les bibliothèques, prirent devenir la proie de ce brigandage, qu'excita la licence ou le plaisir de nuire. En proscrivant l'habit et l'état de moine, on proscrivit avec la même rigueur le culte public et privé des images; et il semblerait qu'on exigea des sujets, ou du moins du clergé de l'empire d'Orient, une abjuration solennelle de d'idolâtrie.

18 juin 741

Constantin V Copronyme

Le règne de Constantin V, surnommé Copronyme, fils et successeur de Léon, fut de trente-quatre ans; il attaqua avec un zèle moins modéré le culte des images. Tout le fiel de la haine religieuse s'est épuisé dans la peinture que les partisans des images nous ont laissée de la personne et du règne de ce prince, de cette panthère tachetée, de cet antéchrist, ce dragon volant, ce rejeton du serpent qui séduisit la première femme : selon eux, il surpassa les vices d'Elagabale et de Néron; son règne fut une longue boucherie des personnages les plus nobles, les plus saints et les plus innocents de l'empire : il assistait au supplice de ses victimes; il examinait les convulsions de leur agonie; écoutait avec plaisir leurs gémissements, et ne pouvait se désaltérer du sang qu'il se plaisait à répandre; souvent il battait de verges ou mutilait ses domestiques de sa main royale. Son surnom de Copronyme lui venait de ce qu'il avait souillé les fonts baptismaux; son âge, à la vérité, pouvait lui servir d'excuse; mais les plaisirs de sa virilité le rabaissèrent au-dessous du niveau de la brute : il confondit dans ses débauches tous les sexes et toutes les espèces, et sembla tirer quelque plaisir des objets les plus faits pour révolter les sens; et ses cérémonies magiques, les victimes humaines qu'il immola, ses sacrifices nocturnes à Vénus, sont les seules preuves que nous ayons de sa croyance en Dieu. Sa vie fut souillée des vices les plus contradictoires; et enfin les ulcères qui couvrirent son corps anticipèrent pour lui les tourments de l'enfer. L'absurdité d'une partie de ces accusations se réfute d'elle-même; et, dans tout ce qui regarde les anecdotes privées de la vie des princes, rien n'est plus aisé que le mensonge, rien n'est plus difficile que de le repousser. On adopte pas la pernicieuse maxime, que celui à qui on reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose; cependant on peut clairement démêler que Constantin V fut dissolu et cruel. Le propre de la calomnie est d'exagérer plutôt que d'inventer; et sa langue audacieuse est contenue, à quelques égards, par la notoriété établie dans le siècle et dans le pays dont elle invoque le témoignage. On désigne le nombre des évêques, des moines et des généraux, victimes de sa cruauté; leurs noms étaient illustres, leur exécution fut publique et leur mutilation visible et permanente. Les catholiques détestaient la personne et le gouvernement de Copronyme, mais leur haine elle-même est un indice de leur oppression. Ils dissimulent les fautes ou les insultes qui purent excuser ou justifier sa rigueur; mais ces insultes durent échauffer peu à peu sa colère et l'endurcir à l'habitude et à l'abus du despotisme. Toutefois Constantin V n'était pas dénué de mérite, et son gouvernement ne fut pas toujours digne de l'exécration ou du mépris des Grecs. Ses ennemis avouent qu'il répara un ancien aqueduc, qu'il racheta deux mille cinq cents captifs; que les peuples jouirent sous son règne d'une abondance peu commune, qu'il repeupla par de nouvelles colonies Constantinople et les villes de la Thrace : ils louent malgré eux son activité et son courage. A l'armée on le voyait à cheval à la tête de ses légions; et, quoique ses armes n'aient pas toujours été également heureuses, il triompha, par terre et par mer, sur l'Euphrate et sur le Danube; dans la guerre civile et dans la guerre contre les Barbares. Il faut d'ailleurs, pour servir de contrepoids aux invectives des orthodoxes, mettre aussi dans la balance les louanges des hérétiques. Les iconoclastes révérèrent ses vertus; ils le regardèrent comme un saint, et quarante ans après sa mort, ils priaient sur son tombeau. Le fanatisme ou la supercherie propagèrent une vision miraculeuse. On publia que le héros chrétien s'était montré sur un cheval blanc, agitant sa lance contre les païens de la Bulgarie. Fable absurde, dit l'historien catholique, puisque Copronyme est enchaîné avec les démons dans les abîmes de l'enfer.

septembre
775

Léon IV le Khazar

Constant II
Léon IV (à gauche)
et son fils
Contantin VI (à droite)

Léon IV, fils de Constantin V et père de Constantin VI, fut faible de corps et d'esprit, et durant tout son règne, il s'occupa principalement du choix de son successeur. Le zèle officieux de ses sujets le pressa d'associer à l'empire le jeune Constantin : l'empereur, qui s'apercevait de son dépérissement, se rendit à leurs voeux unanimes après avoir examiné cette grande affaire, avec toute l'attention qu'elle méritait. Constantin, qui n'avait que cinq ans, fut couronné ainsi que sa mère Irène, et le consentement national fut consacré par toutes les cérémonies dont la pompe et l'appareil étaient le plus capables d'éblouir les yeux des Grecs ou d'enchaîner leur conscience. Les différents ordres de l'Etat prêtèrent serment de fidélité dans le palais, dans l'église et dans l'hippodrome; ils adjurèrent les saints noms du fils et de la mère de Dieu : Nous en attestons Jésus-Christ, s'écrièrent-ils; nous veillerons sur la sûreté de Constantin, fils de Léon; nous exposerons nos jours à son service, et nous demeurerons fidèles à sa personne et à sa postérité. Ils répétèrent ce serment sur le bois de la vraie croix; et l'acte de leur soumission fut déposé sur l'autel de Sainte-Sophie. Les premiers à faire ce serment, les premiers à le violer, furent les cinq fils qu'avait eus Copronyme d'un second mariage; et l'histoire de ces princes est aussi singulière que tragique. Le droit de primogéniture les excluait du trône; l'injustice de leur frère aîné les avait privés d'un legs; ils ne crurent pas que de vains titres pussent être regardés comme une compensation de la richesse et du pouvoir; et ils conspirèrent à diverses reprises contre leur neveu, soit avant, soit depuis la mort de son père. On leur pardonna la première fois; à la seconde, on les condamna à embrasser l'état ecclésiastique; à la troisième trahison, Nicéphore, l'aîné et le plus coupable, eut les yeux crevés; et, ce qu'on regardait comme un châtiment plus doux, on coupa la langue à Christophe, à Nicétas, à Anthemeus et à Eudoxas, ses quatre frères. Après cinq ans de prison, ils s'échappèrent, se réfugièrent dans l'église de Sainte-Sophie, et y offrirent au peuple un spectacle touchant. Chrétiens, mes compatriotes, s'écria Nicéphore en son nom et en celui de ses frères privés de la parole, voyez les fils de votre empereur, si toutefois vous pouvez les reconnaître dans cet affreux état. La vie, et quelle vie ! Voilà tout ce que la cruauté de nos ennemis nous a laissé : on la menace aujourd'hui cette misérable vie, et nous venons implorer votre compassion. Le murmure qui commençait à s'élever dans l'assemblée se serait terminé par une révolution, si ces premiers mouvements n'eussent été contenus par la présence d'un ministre qui, par des flatteries et des promesses, vint à bout d'adoucir ces princes infortunés et de les conduire de l'église au palais. On ne tarda pas à les embarquer pour la Grèce; et on leur donna pour exil la ville d'Athènes. Dans cette retraite et malgré leur état, Nicéphore et ses frères, encore tourmentés de la soif du pouvoir, se laissèrent séduire par un chef esclavon, qui promit de les remettre en liberté et de les conduire en armes et revêtus de la pourpre aux portes de Constantinople; mais le peuple d'Athènes, toujours zélé en faveur d'Irène, prévint sa justice ou sa cruauté, et ensevelit enfin dans l'éternel silence jusqu'au souvenir des cinq fils de Copronyme.

8 septembre 780

Constantin VI

Cet empereur avait choisi, pour lui, une Barbare, fille du khan des Chozares; mais lorsqu'il s'était agi de marier son héritier, il avait préféré une orpheline athénienne, âgée de dix-sept ans, qui paraît n'avoir eu d'autre fortune que sa beauté. Les noces de Léon et d'Irène se célébrèrent avec une pompe royale elle gagna bientôt l'amour et la confiance d'un faible époux; il la déclara dans son testament impératrice, et remit sous sa garde le monde romain et leur fils Constantin VI, alors âgé seulement de dix ans. Durant la minorité du jeune prince, Irène, dans son administration publique, se montra avec autant de talents que d'assiduité, exactement fidèle à ses devoirs de mère; et son zèle pour le rétablissement des images lui a mérité le rang et les honneurs d'une sainte, qu'elle occupe encore dans le calendrier des Grecs. Mais l'empereur, lorsqu'il fut sorti de l'adolescence, trouva le joug maternel trop pénible; il écouta de jeunes favoris qui, du même âge que lui, et partageant ses plaisirs, auraient voulu partager son pouvoir. Convaincu par leurs discours et de ses droits à l'autorité et de ses talents pour régner, il consentit à ce qu'en récompense de ses services, Irène fût exilée pour sa vie dans l'île de Sicile. La vigilance et la pénétration de l'impératrice déconcertèrent aisément leurs projets mal combinés. Ces jeunes gens et leurs instigateurs furent punis par l'exil qu'ils avaient voulu lui imposer, ou par des châtiments plus sévères encore. Celui d'un fils ingrat fut la punition infligée d'ordinaire aux enfants. La mère et le fils furent dès lors à la tête de deux factions domestiques, et au lieu de régner sur lui par la douceur, et de l'assujettir à l'obéissance sans qu'il s'en aperçût, elle tint dans les chaînes un captif et un ennemi. Elle se perdit par l'abus de la victoire : le serment de fidélité, qu'elle exigea pour elle seule, fut prononcé avec répugnance et avec des murmures; et les gardes arméniennes ayant osé le refuser, le peuple, encouragé par cette hardiesse, reconnut librement et unanimement Constantin VI pour légitime empereur des Romains. Il prit le sceptre en cette qualité et il condamna sa mère à l'inaction et à la solitude. Alors la fierté d'Irène descendit à la dissimulation; elle flatta les évêques et les eunuques, elle ranima la tendresse filiale du prince, regagna sa confiance et trompa sa crédulité. Constantin ne manquait ni de sens ni de courage : mais on avait à dessein négligé son éducation; et son ambitieuse mère dénonçait à la censure publique les vices qu'elle avait nourris et les actions qu'elle avait secrètement conseillées. Le divorce et le second mariage de Constantin blessèrent les préjugés des ecclésiastiques, et il perdit par sa rigueur imprudente l'affection des gardes arméniennes. Il se forma une puissante conspiration pour le rétablissement d'Irène; et ce secret, bien que confié à un grand nombre de personnes, fut fidèlement gardé plus de huit mois. L'empereur, à la fin, commençant à soupçonner le danger qu'il courait, se sauva de Constantinople avec le dessein de réclamer le secours des provinces et des armées. Cette brusque évasion laissa Irène sur le bord du précipice : toutefois, avant d'implorer la clémence de son fils, elle adressa une lettre particulière aux amis qu'elle avait placés autour de la personne du prince, et les menaça, s'ils manquaient à la parole qu'ils lui avaient donnée, de révéler à l'empereur leur trahison. La crainte les rendit intrépides; ils saisirent l'empereur sur la côte d'Asie, et l'amenèrent au palais dans l'appartement de porphyre, celui où il avait reçu le jour. L'ambition avait étouffé dans le coeur d'Irène tous les sentiments de l'humanité et ceux de la nature; il fut décidé, dans son conseil sanguinaire, qu'on mettrait Constantin hors d'état de régner : ses émissaires se jetèrent sur le prince au moment où il dormait; ils enfoncèrent leurs poignards dans ses yeux avec une telle violence et une telle précipitation qu'on eût dit qu'ils voulaient lui donner la mort. Un passage équivoque de Théophane a persuadé à l'auteur des Annales de l'Eglise qu'en effet l'empereur expira sous leurs coups. L'autorité de Baronius a trompé ou subjugué les catholiques, et le fanatisme des protestants n'a pas voulu, sur ce point, douter de l'assertion d'un cardinal : disposé à favoriser la protectrice des images; mais le fils d'Irène vécut encore plusieurs années, opprimé par la cour et oublié du monde. La dynastie isaurienne s'éteignit dans le silence, et le souvenir de Constantin ne fût rappelé que par le mariage de sa fille Euphrosyne avec l'empereur Michel II.

19 août 792

Irène l'Athénienne

Les plus fanatiques d'entre les catholiques ont justement détesté une mère si dénaturée, qu'elle ne trouve guère d'égale dans l'histoire des forfaits. Une obscurité de dix-sept jours, durant laquelle plusieurs vaisseaux perdirent leur route en plein midi, fût regardée par la superstition, comme un effet de son crime; comme si le soleil, ce globe de feu si éloigné et d'une si grande dimension sympathisait dans ses mouvements avec les atomes d'une planète qui fait sa révolution autour de lui. Le crime d'Irène demeura cinq ans impuni; l'éclat environnait son règne, et, à moins que sa conscience ne prie le soin de l'avertir, elle pouvait ignorer ou mépriser l'opinion des hommes. Le monde romain se soumit au gouvernement d'une femme; et lorsqu'elle traversait les rues de Constantinople, quatre patriciens, marchant à pied, tenaient les rênes de quatre chevaux blancs attelés au char brillant d'or sur lequel se faisait porter leur reine; mais ces patriciens étaient communément des eunuques, et leur noire ingratitude justifia en cette occasion la haine et le mépris qu'ils inspiraient. Tirés de la poussière, enrichis et revêtus des premières dignités de l'Etat, ils conspirèrent lâchement contre leur bienfaitrice : le grand trésorier, nommé Nicéphore, fût secrètement revêtu de la pourpre; le successeur d'Irène fut établi dans le palais, et couronné à Sainte-Sophie par un patriarche qu'ils avaient eu soin d'acheter. Dans la première entrevue avec le nouvel empereur, Irène récapitula avec dignité les révolutions qui avaient agité sa vie; elle reprocha doucement à Nicéphore sa perfidie, laissa entrevoir qu'il devait la vie à sa clémence peu soupçonneuse, et, pour la dédommager du trône et des trésors qu'elle abandonnait, elle sollicita une retraite honorable. L'avare Nicéphore refusa cette modeste compensation; et l'impératrice, exilée dans l'île de Lesbos, n'eut pour subsister que le produit de sa quenouille.

780

Rétablissement des images en Orient

Tandis que les papes établissaient en Italie leur indépendance et leur domination les images, qui avaient été la première cause de leur révolte, se rétablissaient dans l'empire d'Orient. Sous le règne de Constantin V, l'union du pouvoir civil et du pouvoir ecclésiastique avait renversé l'arbre de la superstition, sans en extirper la racine. La classe d'hommes et le sexe les plus portés à la dévotion; chérissaient en secret le culte des idoles, car c'était ainsi qu'alors on considérait les images; et l'alliance des moines et des femmes remporta une victoire décisive sur la raison et l'autorité. Léon IV soutint, quoique avec moins de rigueur, la religion de son père et de son aïeul; mais sa femme, la belle et ambitieuse Irène, était imbue du fanatisme des Athéniens, héritiers de l'idolâtrie plutôt que de la philosophie de leurs ancêtres. Pendant la vie de son mari, ces dispositions ne purent qu'acquérir plus de force par les dangers auxquels elles exposaient, et la dissimulation qui en fut la suite; elle put seulement travailler à protéger et avancer quelques moines favoris qu'elle tira de leurs cavernes et qu'elle plaça sur les trônes métropolitains de l'Orient; mais, du moment où elle commença à régner en son nom et en celui de son fils, elle s'occupa plus sérieusement de la ruine des iconoclastes; et c'est par un édit général en faveur de la liberté de conscience, qu'elle prépara la persécution. En rétablissant les moines, elle exposa des milliers d'images à la vénération publique : alors on inventa mille légendes sur leurs souffrances et leurs miracles. Un évêque mort ou déposé était aussitôt remplacé par des hommes animés des mêmes vues qu'elle. Ceux qui recherchaient avec le plus d'ardeur les faveurs temporelles ou célestes, allaient au-devant du choix de leur souveraine, qu'ils ne manquaient pas d'approuver; et la promotion de Tarasius, son secrétaire, au rang de patriarche de Constantinople, la rendit maîtresse de l'Eglise d'Orient. Mais les décrets d'un concile général ne pouvaient être révoqués que par une assemblée de la même nature : les iconoclastes qu'elle assembla, forts de leur possession actuelle, se montraient peu disposés à la discussion; et la faible voix de leurs évêques était soutenue par les clameurs beaucoup plus formidables des soldats et du peuple de Constantinople. On différa le concile d'une année; durant cet intervalle, on forma des intrigues, on sépara les troupes mal affectionnées; enfin, pour détruire tous les obstacles, on décida qu'il se tiendrait à Nicée, et, selon l'usage de la Grèce, la conscience des évêques se trouva encore une fois dans la main du prince. On ne donna que dix-huit jours pour l'exécution d'un ouvrage si important : les iconoclastes parurent à l'assemblée, non comme des juges, mais comme des criminels ou des pénitents; la présence des légats du pape Adrien et celle des patriarches d'Orient ajoutèrent à l'éclat de cette scène. Tarasius, qui présidait le concile, rédigea le décret, lequel fut confirmé et ratifié par les acclamations et la signature de trois cent cinquante évêques. Ils déclarèrent d'une voix unanime que le culte des images est conforme à l'Ecriture et à la raison, aux pères et aux conciles; mais ils hésitèrent lorsqu'on voulut déterminer si ce culte est relatif ou direct, si la divinité et la figure de Jésus-Christ sont susceptibles de la même forme d'adoration. Nous avons les actes de ce second concile de Nicée, monument curieux de superstition et d'ignorance, de mensonge et de folie. Le jugement des évêques sur le mérite comparatif du culte rendu aux images, et de la moralité dans les actions de la vie. Un moine était convenu d'une trêve avec le démon de la fornication, à condition qu'il cesserait de faire ses prières de chaque jour devant une image suspendue aux murs de sa cellule. Ses scrupules le déterminèrent à prendre l'avis de son abbé. Il vaudrait mieux, lui répondit le casuiste, entrer dans tous les mauvais lieux et voir toutes les prostituées de la ville, que de vous abstenir d'adorer Jésus-Christ et sa mère dans leurs saintes images.

841

Etablissement définitif des images par l'impératrice Thédora

Il est malheureux pour l'honneur de l'orthodoxie, du moins celle de l'Eglise romaine, que les deux princes qui ont convoqué les deux conciles de Nicée, se soient souillés du sang de leurs fils. Irène approuva et fit exécuter despotiquement les décrets de la seconde de ces assemblées, et elle refusa à ses adversaires la tolérance qu'elle avait d'abord accordée à ses amis. La querelle entre les iconoclastes et ceux qui soutenaient le culte des images, dura trente-huit ans, ou pendant cinq règnes consécutifs, avec la même fureur, bien qu'avec des succès différents; mais mon intention n'est pas de revenir en détail sur des faits pareils à ceux déjà racontés. Nicéphore accorda sur ce point une liberté générale de discours et de conduite, et les moines ont indiqué la seule vertu de son règne comme la cause de ses malheurs en ce monde et de sa damnation éternelle. La superstition et la faiblesse formèrent le caractère de Michel Ier; mais les saints et les images, auxquels il rendait des hommages si assidus, ne purent le soutenir sur le trône. Lorsque Léon arriva à la pourpre, avec le nom d'Arménien il en adopta la religion; les images et leurs séditieux adhérents furent de nouveau condamnés à l'exil. Les partisans des images auraient sanctifié, par leurs éloges, le meurtre d'un tyran impie; mais Michel II, son assassin et son successeur, était attaché dès sa naissance aux hérésies phrygiennes; il voulut interposer sa médiation entre les deux partis, et l'esprit intraitable des catholiques le fit pencher peu à peu de l'autre côté de la balance. Sa timidité le maintint dans la modération; mais Théophile, son fils, également étranger à la crainte et à la pitié, fut le dernier et le plus cruel des iconoclastes. Les dispositions générales leur étaient alors très défavorables, et les empereurs qui voulurent arrêter le torrent ne recueillirent que la haine publique. Après la mort de Théophile, une seconde femme, Théodora, sa veuve, à qui il laissa la tutelle de l'empire, acheva le triomphe définitif des images. Elle prit des mesures audacieuses et décisives. Pour rétablir la réputation et sauver l'âme de son mari, elle eut recours à la supposition d'un repentir tardif. La punition des iconoclastes, qui consistait à perdre la vue, fut commuée en une fustigation de deux cents coups de fouet; les évêques tremblèrent, les moines poussèrent des cris de joie et l'Eglise catholique célèbre chaque année la fête du triomphe des images. Il ne restait plus qu'une question à discuter, savoir si elles ont une sainteté qui leur soit propre et inhérente : elle fut agitée par les Grecs du onzième siècle; et cette opinion est si parfaitement absurde, qu'elle n'ait pas été adoptée d'une manière plus positive. Le pape Adrien reconnut et proclama en Occident les décrets du concile de Nicée, que les catholiques révèrent aujourd'hui comme le septième des conciles oecuméniques. Rome et l'Italie furent dociles à la voix de leur père spirituel; mais la plupart des chrétiens de l'Eglise latine demeurèrent à cet égard, fort en arrière dans la carrière de la superstition. Les Eglises de France, d'Allemagne, d'Angleterre et d'Espagne, se frayèrent une route entre l'adoration et la destruction des images que ces peuples admirent dans leurs temples, non comme des objets de culte, mais comme des moyens propres à rappeler et à conserver le souvenir de quelques événements qui intéressent la foi. On vit paraître, sous le nom de Charlemagne, un livre de controverse écrit du ton de la colère. Un concile de trois cents évêques s'assembla à Francfort, sous l'autorité de ce prince : ils blâmèrent la fureur des iconoclastes; mais ils censurèrent avec plus de sévérité la superstition des Grecs et les décrets de leur prétendu concile qui fût longtemps méprisé des Barbares de l'Occident. Le culte des images ne fit parmi eux que des progrès silencieux et imperceptibles; mais leur hésitation et leurs délais furent bien expiés par la grossière idolâtrie des siècles qui ont précédé la réforme, et par celle qu'on voit régner dans les différentes contrées, soit de l'Europe ou de l'Amérique, qui se trouvent encore enveloppées dans les ténèbres de la superstition.

781-805

Guerres de Haroun al-Rachid contre les Romains

Durant la sanglante lutte des Ommiades et des Abbassides, les Grecs avaient saisi une occasion de venger leurs injures et d'étendre leurs limites. Mais ils payèrent chèrement cette satisfaction sous Mohadi, troisième calife de la nouvelle dynastie, qui profita à son tour des avantages que lui offrait la faiblesse de la cour de Byzance, gouvernée par une femme et un enfant, Irène et Constantin. Une armée de quatre-vingt-quinze mille Persans et Arabes arriva des rives du Tigre au Bosphore de Thrace, sous les ordres de Haroun ou Aaron, second fils du calife; et l'impératrice, qui le vit bientôt campé en face de son palais, sur les hauteurs de Chrysopolis ou Scutari, apprit par là qu'elle avait perdu une grande partie de ses troupes et de ses provinces. Ses ministres, autorisés et avoués par elle, souscrivirent une paix ignominieuse, et les présents mutuels des deux cours ne purent déguiser la honte d'un tribut annuel de soixante-dix mille dinars d'or; auquel l'empire romain fut obligé de se soumettre. Les Sarrasins ne s'étaient pas avancés avec assez de précaution dans une terre ennemie et éloignée de leur empire; pour les engager à se retirer, on leur promit des guides fidèles et des vivres en abondance; et il ne se trouva pas un seul Grec qui eut le courage d'insinuer qu'on pouvait environner, et détruire leurs troupes fatiguées, lorsqu'elles passeraient entre une montagne d'un accès très difficile et la rivière du Sangarius. Cinq années après cette expédition, Haroun monta sur le trône de son père : c'est de tous les monarques de sa famille celui qui a déployé le plus de puissance et d'énergie; son alliance avec Charlemagne l'a rendu célèbre en Occident, et nous le connaissons dès notre enfance par le rôle qu'il joue sans cesse dans les contes arabes. Il a souillé son surnom de Raschid (le Juste), par la mort des généreux Barmécides, peut-être innocents : ce qui, au reste, n'empêchait pas qu'il ne put rendre justice à une pauvre veuve qui, pillée par ses troupes, osa citer au despote négligent un passage du Coran qui le menaçait du jugement de Dieu et de la postérité. Sa cour s'embellit de l'éclat du luxe et des sciences; durant les vingt-trois années de son règne, il parcourut à diverses reprises les provinces de son empire depuis le Khorasan jusqu'à l'Egypte; il fit cinq pèlérinages à la Mecque; il envahit à huit époques différentes le territoire des Romains; et toutes les fois que ceux-ci refusèrent de payer le tribut, ils apprirent qu'un mois de ravages leur était plus funeste qu'une année de soumission. Après la déposition et l'exil d'Irèe, son successeur Nicéphore résolut d'anéantir cette marque de servitude et de déshonneur. Sa lettre au calife faisait allusion au jeu des échecs qui s'était déjà répandu de la Perse dans la Grèce. La reine (disait-il en parlant d'Irène) vous regardait comme une tour, et elle se croyait un pion : cette femme pusillanime avait consenti à vous payer un tribut, le double de celui qu'elle aurait dû exiger d'un peuple Barbare. Restituez donc les fruits de votre injustice, ou disposez-vous à vider cette querelle par les armes. En prononçant ces paroles, ses ambassadeurs jetèrent au pied du trône un faisceau d'épées. Le calife sourit de la menace, et tirant son redoutable sansamag, ce cimeterre si célèbre dans les annales de l'histoire et dans celles de la fable, il coupa les faibles armes des Grecs sans émousser la sienne. Il dicta ensuite cette lettre d'un laconisme effrayant. Au nom de Dieu miséricordieux, Haroun-al-Raschid, commandeur des fidèles, à Nicéphore chien de Romain. Fils d'une mère infidèle j'ai lu ta lettre. Tu n'entendras pas ma réponse tu la verras. Il l'écrivit en caractères de sang et de feu dans les plaines de la Phrygie; et pour arrêter la célérité guerrière des Arabes, les Grecs furent contraints de recourir à la dissimulation et à une apparence de repentir, le calife victorieux se retira, après les fatigues de la campagne, à Racca sur l'Euphrate, celui de ses palais qu'il aimait le plus. Mais ses ennemis le voyant, à cinq cents milles, encouragés d'ailleurs par l'inclémence de la saison, se hasardèrent à violer la paix. Ils furent étonnés de la hardiesse et de la rapidité du calife, qui, au milieu de l'hiver, repassa les neiges du mont Taurus. Nicéphore avait épuisé ses stratagèmes de négociations et de guerre, et ce Grec perfide ne sortit qu'avec trois blessures d'une bataille qui coûta la vie à quarante mille de ses sujets. Cependant il s'indigna encore une fois de la soumission; et le calife se montra également décidé à la victoire. Haroun avait à sa solde cent trente-cinq mille soldats de troupes régulières; et plus de trois cent mille personnes de toutes sortes entrèrent en campagne sous le drapeau noir des Abbassides. Cette armée balaya l'Asie-Mineure jusque par-delà Tyane et Ancyre, et investit Héraclée de Pont, jadis la capitale d'un pays florissant, et aujourd'hui une pauvre bourgade; elle soutint à l'époque dont nous parlons, dans ses antiques murs, un siège d'un mois contre toutes les forces de l'Orient. Haroun la ruina de fond en comble; ses guerriers y trouvèrent de grandes richesses mais s'il avait su l'histoire de la Grèce, il aurait regretté la statue d'Hercule dont tous les attributs, tels que sa massue, son arc, son carquois et sa peau de lion, étaient en or massif. Les progrès de la dévastation sur mer et sur terre, depuis l'Euxin jusqu'à l'île de Chypre, déterminèrent Nicéphore à rétracter son orgueilleux défi. Haroun consentit à la paix mais il voulut que les ruines d'Héraclée demeurassent pour servir de leçon aux Grecs et de trophée à sa gloire, et que la monnaie du tribut portât l'image et le nom de Haroun et de ses trois fils : ce fût cependant cette pluralité de souverains qui permit aux Romains de se soustraire à leur honte. Après la mort de leur père, les fils du calife se disputèrent son héritage, et celui qui l'emporta, le noble Almamon, trouva assez d'occupation dans le rétablissement de la paix domestique, et l'introduction des sciences.

823

Les Arabes subjuguent l'île de Crète

Tandis qu'Almamon régnait à Bagdad et Michel le Bègue à Constantinople, les Arabes subjuguèrent les îles de Crête et de Sicile. Leurs écrivains, qui ignoraient la réputation de Jupiter et de Minos, ont dédaigné la première de ces conquêtes; mais elle n'a pas été négligée par les historiens de Byzance, qui commencent ici à jeter un peu plus de lumière sur les affaires de leur temps. Une troupe de volontaires andalous, mécontents du climat et du gouvernement d'Espagne, s'en alla par mer chercher des aventures, comme ils n'avaient que dix ou vingt galères, leurs entreprises furent nommées pirateries. En qualité de sujets et de défenseurs du parti des blancs, ils se croyaient en droit d'envahir les domaines des califes noirs. Une faction rebelle les introduisit à Alexandrie; ils taillèrent en pièces amis et ennemis, pillèrent les églises et les mosquées; vendirent plus de six mille chrétiens, et se soutinrent dans la capitale de l'Egypte jusqu'à l'époque où Almamon vint tomber sur eux à la tête de son armée. Depuis l'embouchure du Nil jusqu'à l'Hellespont, les îles et les côtes appartenant, soit aux Grecs, soit aux musulmans, furent exposés à leurs ravages. Frappés et séduits par la fertilité de la Crète, et pleins du désir de se l'approprier, ils y revinrent bientôt avec quarante galères. Les Andalous parcoururent cette île sans crainte et sans obstacle; mais lorsqu'ils arrivèrent au rivage pour y embarquer leur butin ils virent leurs navires en proie aux flammes, et Abu-Caab, leur chef, s'avoua l'auteur de l'incendie. Leurs clameurs l'accusèrent d'extravagance ou de perfidie. De quoi vous plaignez-vous ? leur répondit l'adroit émir. Je vous ai amenés dans une terre où coulent le lait et le miel. C'est ici votre patrie. Reposez-vous de vos fatigues, et oubliez les déserts qui vous ont donné le jour. - Et nos femmes et nos enfants ? s'écrièrent les pirates. - Vos belles captives remplaceront vos femmes, ajouta Abu-Caab, dans leurs bras vous deviendrez bientôt les pères d'une nouvelle famille. Ils n'eurent d'abord pour habitation que leur camp placé dans la baie de Suda, et environné d'un fossé et d'un rempart; mais un moine apostat leur fit connaître dans la partie orientale, une position plus avantageuse, et le nom de Candax, qu'ils donnèrent à leur forteresse et à leur colonie, est devenu celui de l'île entière, que par corruption on a appelé Candie. Il ne restait plus que trente de ces cent villes qu'on y voyait au temps de Minos; et une seule, à ce qu'on croit, Cydonia, eut le courage de maintenir sa liberté et de ne pas abjurer le christianisme. Les Sarrasins de la Crète ne tardèrent pas à reconstruire des vaisseaux, et les bois du mont Ida fendirent bientôt le sein des mers. Durant cent trente-huit ans d'une guerre continu contre ces audacieux corsaires, les princes de Constantinople ne cessèrent de les attaquer et de les poursuivre sans aucun fruit.

827-878

Les Arabes subjuguent la Sicile

Un acte de sévérité superstitieuse occasionna la perte de la Sicile. Un jeune homme qui avait enlevé une religieuse fut condamné par l'empereur à perdre la langue. Euphemius, c'était le nom du jeune homme, eut recours à la raison et à la politique des Sarrasins d'Afrique, et bientôt il revint dans son pays, revêtu de la pourpre impériale, accompagné de cent navires, de sept cents cavaliers et de dix mille fantassins. Ces troupes débarquèrent à Mazara, près des ruines de l'ancienne Selinune; mais après quelques victoires partielles, les Grecs délivrèrent Syracuse; l'apostat fut tué durant le siège, et les Arabes se virent réduits à manger leurs chevaux. Ils furent secourus à leur tour par un puissant renfort des musulmans de l'Andalousie : la partie occidentale, la plus considérable de l'île, fut soumise peu à peu; et les Sarrasins firent du port commode de Palerme le siège de leur puissance navale et militaire. Syracuse garda environ cinquante ans la foi qu'elle avait jurée à Jésus-Christ et à l'empereur. Lorsqu'elle fut assiégée pour la dernière fois, ses citoyens montrèrent un reste de ce courage qui avait autrefois résisté aux armes d'Athènes et de Carthage. Ils tinrent plus de vingt jours contre les béliers et les catapultes, les mines et les tortues des assiégeants; et la place aurait pu être secourue, si les matelots de la flotte impériale n'avaient pas été employés à Constantinople à la construction d'une église en l'honneur de la vierge Marie. Le diacre Théodose, ainsi que l'évêque et tout le clergé, furent arrachés des autels, chargés de fers, amenés à Palerme, jetés dans un cachot; et sans cesse exposés un danger d'avoir à choisir entre la mort et l'apostasie. Théodose a écrit sur sa situation un morceau pathétique et qui n'est pas dénué d'élégance : on peut le regarder comme l'épitaphe de son pays. Depuis l'époque où les Romains avaient subjugué la Sicile, jusqu'à la conquête des Sarrasins, Syracuse, maintenant réduite à l'île d'Ortygie, qui forma d'abord sa première enceinte, avait insensiblement vu disparaître son éclat. Cependant elle contenait encore de grandes richesses; les vases d'argent qu'on trouva dans la cathédrale pesaient cinq mille livres; le butin fut évalué à un million de pièces d'or, et le nombre des captifs dût être plus considérable qu'à Tauromenium, d'où dix-sept mille chrétiens furent transportés en Afrique pour y vivre dans l'esclavage. Les vainqueurs anéantirent en Sicile la religion et la langue des Grecs; et telle fut la docilité de la génération nouvelle, que quinze mille jeûnes garçons reçurent la circoncision le même jour que le fils du calife Fatimite. Les forces maritimes des Arabes sortirent des ports de Palerme, de Biserte et de Tunis; ils attaquèrent et pillèrent cent cinquante villes de la Calabre et de la Campanie; le nom des Césars ni celui des apôtres ne put défendre les faubourgs de Rome. Si l'union eût régné parmi les musulmans, ils auraient eu sans peine la gloire de soumettre l'Italie à l'empire du prophète; mais les califes de Bagdad avaient perdu leur autorité en Occident; les Aglabites et les Fatimites avaient usurpé les provinces d'Afrique; leurs émirs en Sicile aspiraient à l'indépendance et leurs projets de conquêtes et d'agrandissement se bornèrent à quelques incursions de pirates.

846

Invasion de Rome par les Sarrasins

Au milieu des humiliations et des souffrances qui accablaient alors l'Italie, le nom de Rome réveille un auguste et douloureux souvenir. Des navires sarrasins de la côte d'Afrique osèrent remonter le Tibre, et approcher d'une ville qui, dans sa dégradation était encore respectée comme la métropole du monde chrétien. Un peuple tremblant en gardait les portes et les remparts; mais les tombeaux et les églises de saint Pierre et de saint Paul, situés dans les faubourgs du Vatican et sur la route d'Ostie, demeuraient abandonnés à la fureur des musulmans. Leur sainteté les avait protégés contre l'avidité des Goths, des Vandales et des Lombards; mais les Arabes dédaignaient l'Evangile et la légende. Ils dépouillèrent les idoles du christianisme des offrandes dont on les avait enrichies; ils enlevèrent de l'église de Saint-Pierre un autel d'argent et s'ils laissèrent dans leur entier les édifices et les corps des saints qu'on y avait inhumés; il faut l'attribuer à leur précipitation plutôt qu'à leurs scrupules. Dans leurs incursions sur la voie Appienne, ils saccagèrent Fundi, et assiégèrent Gaëte; mais ils s'éloignèrent des murs de Rome, et leur division sauva le Capitole du joug des musulmans. Cependant le même danger menaçait toujours les Romains, et leurs forces ne pouvaient les défendre contre un émir de l'Afrique. Ils réclamèrent la protection du roi de France, qui leur donnait alors des lois; un détachement des musulmans battit une armée française : Rome, dans sa détresse, songeait à se remettre sous l'empire du prince qui régnait à Byzance; mais ce projet pouvait passer pour une rébellion, et les secours qu'on pouvait en attendre étaient éloignés et précaires. La mort du pape, chef spirituel et temporel de la ville, parut être un surcroît à tant de maux; mais l'urgence de la situation écarta les formes ainsi que les intrigues ordinaires d'une défection, et la réunion des suffrages en faveur de Léon IV sauva la chrétienté et la ville de Rome. Ce pontife était né Romain. Le courage des premiers âges de la république brûlait encore dans son sein, et au milieu des ruines de sa patrie il se tenait debout, comme une de ces majestueuses et inébranlables colonnes qu'on voit lever leur tête au-dessus des débris du Forum. Les premiers jours de son règne furent consacrés à la purification des reliques qui furent mises en lieu de sûreté, ensuite à des prières et des processions; et à toutes les cérémonie, les plus solennelles de la religion, qui servirent du moins à guérir l'imagination et à relever les espérances de la multitude. On négligeait dès longtemps ce qui regardait la défense de la ville; non que l'on comptât sur la paix, mais parce que la détresse et la misère des temps ne permettaient pas de semblables soins. Léon répara les murailles autant que ses faibles moyens et la briéveté du temps purent le permettre quinze tours furent élevées ou rebâties aux endroits qui offraient l'accès le plus facile; deux de ces tours commandaient les deux rives du Tibre, et on tendit des chaînes sur la rivière, afin d'empêcher les navires ennemis de pouvoir la remonter. Les Romains eurent du moins quelque répit; car ils apprirent que les Sarrasins venaient de lever le siège de Gaëte, et que les vagues avaient englouti une partie des musulmans avec leur butin.

849

Victoire et règne de Léon IV

L'explosion de l'orage fut différée, mais ce fut pour éclater bientôt avec plus de violence. L'Aglabite qui régnait en Afrique avait hérité de son père un trésor et une armée : une escadre d'Arabes et de Maures, après un court relâche dans les ports de la Sardaigne, vint mouiller à l'embouchure du Tibre, c'est-à-dire à seize milles de Rome; leur nombre et leur discipline semblaient annoncer non pas une incursion passagère, mais le projet bien arrêté de conquérir l'Italie. Cependant Léon s'était hâté de former une alliance avec les cités libres de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, vassales de l'empire grec; à l'arrivée des Sarrasins, leurs galères se montrèrent au port d'Ostie, sous les ordres de Caesarius, fils du duc de Naples, jeune guerrier plein de générosité et de valeur, qui avait déjà vaincu les flottes des Arabes. Il se rendit, avec ses principaux officiers au palais de Latran, sur l'invitation du pape, qui feignit adroitement de les questionner sur l'objet de leur voyage, et de recevoir avec autant de surprise que de joie le secours que lui envoyait la Providence. Le père des chrétiens se rendit à Ostie, accompagné des milices de Rome en armes; il y fit la revue de ses libérateurs, et leur donna sa bénédiction. Les alliés baisèrent les pieds du pontife. Ils reçurent la communion avec une dévotion guerrière, et Léon pria le Dieu qui avait soutenu saint Pierre et saint Paul sur les vagues de la mer, de soutenir la force des bras prêts à combattre les ennemis de son saint nom. Les musulmans, après une prière semblable à celle des chrétiens et avec un courage pareil, commencèrent l'attaque des navires chrétiens, qui gardèrent leur position avantageuse le long de la côte. La victoire penchait du côté des alliés, lorsque la gloire de la décider par leur courage leur fut enlevée par une tempête soudaine qui confondit l'habileté des marins les plus hardis. Les chrétiens se trouvaient garantis par le havre, tandis que les navires africains furent dispersés et mis en pièces parmi les rochers et les îles d'une côte ennemie. Ceux d'entre eux qui échappèrent au naufrage et à la faim, tombés au pouvoir de leurs implacables ennemis, n'en obtinrent pas une clémence qu'ils ne méritaient pas. Le glaive et le gibet défirent les chrétiens d'une partie de cette dangereuse multitude de captifs; les autres, mis à la chaîne, furent utilement employés à la réparation des édifices sacrés qu'ils avaient voulu détruire. Le pape, à la tête des citoyens et des alliés, alla se prosterner en actions de grâces devant les chasses des apôtres; et dans le butin qu'avait produit cette victoire navale, on choisit treize arcs d'argent massif qui furent suspendus autour de l'autel du pêcheur de Galilée. Durant tout son règne, Léon IV s'occupa du soin de fortifier et d'orner la ville de Rome. Il répara et embellit les églises; il employa huit mille marcs d'argent à remédier aux dommages qu'avait soufferts celle de Saint-Pierre; il l'enrichit de vases d'or du poids de deux cent soixante livres, ornés des portraits du pape et de l'empereur, et entourés d'un cercle de perles; mais le caractère de Léon reçoit moins d'honneur de cette vaine magnificence, que du soin paternel avec lequel il releva les murs de Horta et d'Amérie, et réunit dans la nouvelle ville de Léopolis, à douze milles de la côte, les habitants dispersés de Centumcellae. Ses libéralités mirent une colonie de Corses en état de s'établir, avec leurs femmes et leurs enfants, à Porto, ville située à l'embouchure du Tibre, qui tombait en ruines, et qu'il répara pour eux : les champs et les vignobles de son territoire furent partagés entre les nouveaux colons; pour aider leurs premiers efforts, il leur donna des chevaux et du bétail; et ces braves exilés, respirant la vengeance contre les Sarrasins jurèrent de vivre et de mourir sous l'étendard de saint Pierre. Les pèlerins de l'Occident et du Nord qui venaient visiter le tombeau des apôtres, avaient formé peu à peu le vaste faubourg du Vatican; et, selon le langage du temps, on distinguait leurs habitations par le nom d'écoles des Grecs et des Goths, des Lombards et des Saxons; mais cette respectable enceinte était toujours exposée sans défense à l'insulte des sacrilèges; l'autorité épuisa tout son pouvoir, et la charité toutes ses aumônes, à l'environner de murs et de tours : pendant quatre années que dura ce pieux travail, on vit à toutes les heures et dans toutes les saisons l'infatigable pontife exciter les travailleurs par sa présence.

(Fondation de la cité Léonine; 852) Le nom de cité Léonine, qu'il donna au Vatican, laisse apercevoir l'amour de la célébrité, passion généreuse mais terrestre : au reste, des actes de pénitence et d'humilité chrétienne tempérèrent l'orgueil de cette dédicace. Le pape et son clergé parcoururent nu-pieds, et sous le sac et la cendre, l'enceinte marquée pour la nouvelle ville; les chants de triomphe, furent des psaumes et des litanies; on répandit l'eau sainte sur les murs, et à la fin de la cérémonie, Léon pria les apôtres et l'armée des anges de maintenir l'ancienne et la nouvelle Rome, toujours pures, heureuses et imprenables.

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante